De la Commune à l’anarchie/Chap. XVI

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Stock, éditeur (p. 236-258).
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CHAPITRE XVI.


ÉVOLUTION.


Je passe sur les faits sans importance pour le lecteur : vente de mes derniers bibelots à un marchand de curiosités exotiques du nom de Lelièvre, — il y en avait bien pour quatre cents francs, il m’en donna un louis : c’est le commerce ! — retour et démarches à Paris, retrait de l’arrêté d’expulsion. Ces pages sont le récit de faits vécus et d’une évolution morale, non le journal d’une vie.

Gomer, l’un des déportés de Galarinou, propriétaire d’une masure à Charonne, nous rendit l’hospitalité que nous lui avions souvent offerte à Oubatche.

C’était dans un coin perdu, aujourd’hui presque décent, alors effroyable, le passage Papier, habité principalement par des chiffonniers. Au milieu de ce coupe-gorge, large d’un mètre à son entrée dans la rue de Terre-Neuve et de deux mètres au plus à son centre, roulait un ruisseau fangeux. Les maisons, hautes de dix pieds au plus, étaient du matin au soir, remplies du piaillement aigu des mômes affamés ou battus, des colères conjugales de fauves malpropres et de hoquètements d’ivrognes. Pour dire vrai, l’humanité n’y paraissait pas belle.

À qui la faute ? La misère et l’ignorance peuvent-elles donner autre chose ?

Bien des fois, je l’avoue, devant ces créatures, plus près de la brute que de l’homme et n’ayant de celui-ci que la haineuse envie, — envie non de révolté mais d’impuissant sordide, — ricanant du chapeau haut de forme que je devais porter pour trouver un emploi, mais s’aplatissant devant le distributeur du bureau de bienfaisance, j’ai eu des mouvements de colère indignée et me suis demandé, comme un Thiers ou un Gallifet, si l’anéantissement de cette race serait un grand malheur.

Nourri de prose jacobine, porté à la synthèse bien plus qu’à l’analyse, enfiévré moins par les griseries théoriques que par le besoin d’activité pratique, jamais je n’avais raisonné à fond les causes du mal dont je voyais les effets.

Ce séjour en plein enfer social m’apprit à connaître un monde jusqu’alors entrevu seulement par échappées. La captation d’un héritage important par un oncle, défenseur de la famille et de la propriété, nous y retint deux ans et demi. Deux ans et demi ! je croyais bien ne pas sortir de ce tombeau, car enfin le moyen pour quelqu’un qui ne sait manier que la plume de trouver un travail rédempteur lorsqu’il est obligé de répondre : « J’habite passage Papier ! »

Je réussis, cependant, sur les indications de Rava, un ancien déporté, à trouver place dans une agence d’informations politiques et financières où, de sept heures du matin à onze heures du soir, avec une demi-heure pour le déjeuner et deux heures pour le dîner, je traduisais des journaux étrangers et polygraphiais à outrance. Cela me valait cent cinquante francs par mois, que je touchai avec quelque peine : le directeur de cette agence, M. Raqueni, est un homme d’opinions avancées qui a combattu à Mentana et prononce des discours sur l’union latine. Il ne dédaigne pas les fréquentations aristocratiques et possède assez de tact pour se faire apprécier des royalistes libéraux aux collectivistes modérés. Si jamais la monarchie de Savoie tombe à droite, M. Raqueni deviendra sous-secrétaire d’État… peut-être ministre.

Environ un mois plus tard, Olivier Pain, qui m’avait déjà procuré quelques travaux de copie, vint me proposer de quitter l’Agence Continentale pour le Réveil Lyonnais, journal radical socialiste où il entrait lui-même et, en bon camarade, s’efforçait de faire entrer les vétérans désargentés de la Commune. J’acceptai sur-le-champ et fus chargé des comptes-rendus de la Chambre. Jourde, Cournet et, je crois, quelque peu Protot, en furent aussi. Malheureusement, le directeur, que nous considérions comme un démocrate de bon aloi, n’était, nous l’apprîmes par la suite, qu’un marchand de papier, ancien rédacteur d’une feuille grivoise.

Cette circonstance, exploitée par les concurrents, jeta un froid dans le public et le tirage de cet organe, le plus avancé des quotidiens lyonnais, tomba en moins de deux mois de quarante mille à trois ou quatre mille exemplaires. Ce n’était pas assez pour subsister et, tandis que nous continuions, en naïfs à tartiner gratuitement au nom de l’abnégation républicaine, le directeur, qui avait dû retirer son nom des manchettes, et les administrateurs, abandonnant le journal à son malheureux sort, utilisaient en voyages d’agrément les dernières passes concédées par les compagnies de chemin de fer.

Après deux mois de collaboration payée et trois ou quatre de collaboration à l’œil, nous dûmes chercher autre chose : je dis adieu à Pain, que je ne devais plus revoir.

Ancien sous-secrétaire d’État au ministère des affaires étrangères pendant la Commune, — fonction peu encombrante, — puis évadé de la Nouvelle-Calédonie avec Rochefort, correspondant de journaux pendant la guerre turco-russe, ami d’Osman pacha et défenseur de Plevna, prisonnier des vainqueurs, échappé par miracle à la fusillade, infatigable organisateur de feuilles cramoisies, Olivier Pain était un des derniers grands romantiques. Sans doute son ascendance, — il était fils ou petit-fils d’un général espagnol, — lui avait mis dans le sang quelque chose de ces conquistadores, à la cruauté près cependant, car s’il aimait un peu trop mettre flamberge au vent, il était le cœur sur la main et ne marchait que pour les causes qu’il croyait justes. Son odyssée au Soudan, terminée par une mort déplorable, ne m’a pas surpris ; depuis Plevna, toutes ses idées étaient tournées vers cette terre magique d’Orient. Il avait une imagination de feu, voyait loin et large, pour, souvent, se briser aux petits détails inaperçus. Pain était-il socialiste approfondi ? J’en doute. Révolutionnaire ? Incontestablement et au premier chef.

Je revins à l’Agence Continentale, où, cette fois, je ne trouvai que des occupations intermittentes, dérisoirement rétribuées. Cependant, on m’y faisait bonne figure ; un journal, quotidien s’il vous plaît, la Gazette du Soir, venait d’être mis au monde par l’actif Raqueni : j’y écoulai mon premier roman qui me fut payé en félicitations, monnaie la plus courante chez les Latins.

Écrire ! donner une forme à sa pensée ! Crier bien haut ce qu’on sent, ce qu’on croit vrai, juste, beau ! C’était depuis longtemps mon rêve : j’ai cru au sacerdoce du journalisme ! Et, cependant, déjà au Réveil Lyonnais, mon début, j’avais eu un travail plutôt d’employé que de littérateur, Pain m’expliquant que le journalisme actuel vivait beaucoup plus d’informations courantes que de tirades grandiloquentes, réservées d’ailleurs aux rédacteurs en chef.

Devant l’organe d’alliance franco-italienne, fondé par le directeur de l’Agence Continentale, ma désillusion s’accentua : bien des choses m’étonnaient ; des concessions, des combinaisons singulières choquaient mon idéal de justice absolue ; comment ! ces fidèles de Garibaldi et Mazzini fraternisaient avec l’opportunisme français et coquettaient avec l’ambassade italienne ! ces démocrates s’inclinaient devant les noms et les titres à éclat ! décidément il me semblait que la religion laïque de liberté, progrès, fraternité, si hautement prêchée, avait de singuliers ministres. Par bonheur, l’intuition l’emporta sur une candeur développée par la vie sauvage : je limitai ma copie au rez-de-chaussée du journal.

Au passage Papier j’étudiais les dessous du prolétariat ; à la Gazette du Soir, qui eût pu jouer un beau rôle, je vis de près le monde des politiciens professionnels et reconnus ce qu’il y avait d’ambitions cachées et de désirs de jouir sous ces beaux dehors. Le bailleur de fonds, que je n’ai pas connu personnellement, était le général Türr, vieux guerrier, qui, après avoir eu son heure, se reposait dans l’opulence des fatigues de ses campagnes garibaldiennes ; derrière lui s’agitait tout un monde d’affairistes français et italiens, ces derniers surtout flambants et décavés, cachant leur pénurie sous des titres d’opéra-comique. Était-ce pour amener au soleil tout ce monde que la déesse Liberté avait secoué sa torche, électrisant les foules et bronzant le cœur des martyrs ?

Ce sont les roitelets : et dire que, parmi les serfs de l’industrie, la plupart ne songent qu’à les remplacer ! Pourquoi es-tu mort, Molière ? Tu pourrais dépeindre, après le bourgeois gentilhomme, le prolétaire-bourgeois ! Une aristocratie, non plus de maîtres, mais de contremaîtres ! L’anarchie nous en garde !

Avant même d’être républicain, j’étais complètement internationaliste : elle me paraissait si stupide, si odieuse la haine de l’être humain né de l’autre côté de la montagne ou du fleuve ! Lorsque, quatre ans plus tard, j’eus quelques centaines de francs disponibles, je m’empressai de créer un journal, hebdomadaire naturellement, la Révolution Cosmopolite, qui vécut ce que vivent les organes pauvres, fondés pour servir une idée et non des intérêts.

La Gazette du Soir suspendit sa publication au bout de deux mois et demi, moins faute d’argent que faute d’entente, car, ainsi qu’il arrive souvent en semblable cas, les rédacteurs français et italiens de ce journal d’union passaient leur temps à se disputer.

Un ex-employé de l’agence Raqueni me proposa à ce moment, de l’aider à créer une agence de petite marque. J’acceptai, fis le gros du travail, consistant spécialement en traductions de journaux anglais, et me trouvai floué au moment solennel du règlement de comptes. Je ne dois pourtant pas trop médire de ce collaborateur peu délicat car ce fut son initiative qui m’inspira, un peu plus tard, ayant pu sortir de l’enfer du passage Papier, l’idée d’entreprendre pour mon propre compte travail similaire. Avec quelques feuilles de papier polygraphique, un crayon de verre, des imprimés et une location de journaux montant à trois francs par mois, je créai audacieusement l’Agence Cosmopolite, qui eut Rothschild pour abonné.

Désormais j’avais une occupation indépendante qui me permettait de vivre sans exploiter personne, car j’étais à la fois directeur, traducteur, copiste, secrétaire et caissier. Cinq ou six fois par mois, Gomer déchu de son rang de propriétaire, allait porter la copie dans les bureaux, afin d’inspirer la croyance à un personnel nombreux et je le payais le plus largement possible : je ne possédais, je l’avoue, aucun correspondant à Londres, Berlin, Saint-Pétersbourg, Vienne ou Rome, mais me tenais soigneusement au courant de tout le mouvement européen, lisais le plus de journaux possible et, ma foi, ne dédaignais pas de donner, de temps à autre, libre cours à mon imagination. Absolument ignorant des opérations de Bourse, j’ai pu pendant cinq années, donner des nouvelles financières. L’Agence Cosmopolite, cela sonnait bien, flattant mes sentiments anti-chauvins et, en même temps, donnant l’illusion d’une maison ramifiée un peu partout.

Je m’étends quelque peu là-dessus, l’abonnement de Rothschild, que je n’avais aucune raison de cacher à mes amis, ayant servi de prétexte à M. Édouard Drumont et à l’ex-séminariste Mourot pour calomnier les anarchistes en général et moi en particulier. J’avais vendu au financier juif ou plutôt à sa banque, car lui je n’eus jamais occasion de le voir, des traductions et revues de presse étrangère absolument comme un cordonnier eût vendu une paire de bottes, ou comme le fougueux anti-sémite lui-même eût vendu des numéros de son journal. Quelle ne fut pas ma stupeur, exilé à Londres en 1892, de lire des articles sensationnels de la Libre Parole, dans lesquels le successeur de Veuillot, bavant ses rengaines habituelles sur tout ce qui est obstacle à l’obscurantisme, me dépeignait avec des détails très imaginatifs, comme l’agent du milliardaire de la rue Laffitte ! L’attaque eût-elle été moins perfide et moins lâche, j’en eusse beaucoup ri : à coup sûr, le plus abasourdi a dû être Rothschild qui, abonné à une quinzaine d’agences grandes et petites, n’a jamais accordé à la mienne une attention particulière. D’ailleurs, bien loin de chercher à provoquer cette attention, j’évitai bientôt de faire circuler mon nom dans cette caverne de la finance car, dans l’intervalle, j’étais devenu anarchiste et mon richissime client n’eût pas tardé à se désabonner.

Cela arriva à la longue, à la fin de septembre 1889. Une conférence internationale avait réuni, à la salle du Commerce les compagnons de France et de l’étranger : diverses questions y furent agitées et j’abordai celle qui m’avait toujours paru la plus brûlante, la plus grave et malheureusement aussi la plus négligée : le rôle à tenir par les révolutionnaires en cas de guerre. Je conclus à l’absolue nécessité de descendre, ce jour-là, dans la rue pour, sous peine d’irrémédiable déchéance, ouvrir une situation révolutionnaire, en entraînant la masse contre la haute finance. Pris entre ma conscience et le péril que j’entrevoyais pour mes intérêts, je n’hésitai pas : je prononçai des noms.

Il y avait certainement dans la salle, la conférence étant publique, des mouchards déguisés, peut-être aussi, des agents de la maison Rothschild. Celle-ci se désabonna du coup : je le comprends et aurais mauvais gré de lui en vouloir.

Voilà dans quelle mesure, j’ai été l’agent de la juiverie ! J’ajouterai que je ripostai au calomniateur par une lettre des plus insultantes qu’il avala sans en parler. Détail comique : je recommandai à la poste anglaise cette missive, dont l’enveloppe était libellée « à M. Drumont directeur du canard « la Libre Parole » : la préposée, qui n’était pas tenue de connaître les finesses de la langue française, inscrivit gravement sur le reçu « M. Drumont, director of the canard La Libre Parole ». Quant aux journaux, fort mal disposés à l’égard des anarchistes — on était en pleine période dynamitarde, — peu désireux de polémiquer avec un écrivain aussi acerbe que déloyal, ils se refusèrent à toute insertion. Je dus me borner à la publication, difficilement obtenue, d’une lettre dans l’En dehors.

Un des écrivains qui contribuèrent le plus à mon évolution socialiste fut Lissagaray, alors en plein coup de feu révolutionnaire.

Sa première Bataille, si différente de la seconde, était un journal tout nerfs, bien propre à séduire un jeune homme que ne satisfaisaient plus les pompeux clichés des républicains arrivés, mais qu’eût rebuté la science, indigeste autant que problématique, des doctrinaires. Sans aller du coup jusqu’au tréfond, je vis qu’il y avait autre chose que la religion républicaine enseignée au peuple par les jouisseurs bourgeois. L’Histoire de la Commune par le même écrivain me parut un livre réellement beau, l’un des rares que j’aie souvent relus : il cadrait bien avec mes sentiments personnels, car j’étais lassé de l’étroitesse des jacobins comme, par la suite, je devais être horripilé de l’ignorance déclamatrice des romantiques, et impatienté du manque de virilité ou de la prétention des bonzes… Ouf !… suum cuique, à chacun son paquet !

Au passage Papier, nous avions eu pour voisin le « général » Eudes, qui, en dépit du titre belliqueux que lui continuaient les anciens communards, s’était pacifiquement donné à l’industrie. Cette appellation militaire et hiérarchique me semblait jurer terriblement avec l’esprit du socialisme égalitaire ; néanmoins, Eudes, patron d’une scierie mécanique, se montrait tout à fait bon enfant avec ses ouvriers, se laissant facilement tutoyer par eux. Autoritaire mais sans aigreur, actif, d’un abord sympathique et entraînant, il semblait toujours prêt à ressaisir son commandement de 71 et, jusqu’à sa mort il est demeuré le chef de guerre de ce parti blanquiste, organisé militairement en vue d’une prise d’armes.

La rentrée des amnistiés avait reformé le mouvement socialiste sur deux lignes parallèles : le blanquisme et le parti ouvrier. Au premier, allèrent les hommes violents et peu raisonneurs, au second, les gens studieux et modérés. Quant aux ambitieux, ils se faufilèrent dans les deux clans, choisissant, selon leur appréciation, celui qui avait le plus de chances de les porter au pouvoir.

Simples radicaux révolutionnaires, à l’exception de quelques-uns, les blanquistes jouaient fort habilement du mot « Commune », synonyme, selon les opportunistes de communisme ou communalisme. Leur manque de conceptions économiques devait leur attirer les turbulents rétifs à l’étude et éloigner d’eux les socialistes désireux d’arriver à autre chose qu’à des changements d’étiquette ou de personnel. En dépit de l’habileté de Granger et de l’érudition de Vaillant, ils n’eussent pu être que le bras, non la tête, de la révolution.

Le parti ouvrier n’était pas parfait non plus. Formé de groupes imbus, pour la plupart, du timide esprit coopérateur, il devait, malgré l’habileté de son leader, l’ex-anarchiste Brousse, manœuvrer avec quelque lourdeur, écrasant sous son modérantisme les éléments les plus avancés.

Si les chefs des divers partis socialistes, au lieu de se laisser tenter par l’impatiente convoitise du pouvoir au point de recourir à ce suffrage universel dont ils avaient tant de fois raillé l’impuissance, s’étaient contentés d’organiser leurs forces, prêts à saisir l’occasion aux cheveux, ils eussent évité la dislocation et les guerres intestines. En respectant le groupement, par tempérament, cette union, dont ils avaient plein la bouche, ne se fût pas irrévocablement brisée pour se transformer bientôt en haineuses compétitions électorales. Leur autoritarisme égoïste les perdit et éloigna d’eux une foule de convaincus pour en faire des socialistes indépendants ou des anarchistes.

Je ne tardai pas à être étonné du manque de sens révolutionnaire des chefs socialistes. À l’issue des assommades du Père-Lachaise, sous le préfectorat de Gragnon, ils s’étaient bornés à rédiger une protestation énergique vouant le ministère à « l’exécration de l’humanité. » Protester énergiquement semblait leur rôle éternel. Au moment du désastre tonkinois de Lang-Song, ils n’avaient pas su profiter du mouvement d’indignation qui porta vingt mille parisiens devant le Palais-Bourbon et fit choir le cabinet Ferry. Lors des manifestations républicaines d’octobre 1885, provoquées par l’arrivée à la Chambre de deux cents députés réactionnaires, ils ne donnèrent signe de vie.

Ce fut à cette dernière occasion que je pus constater la plasticité des foules, leur élan et aussi leur manque de solidité. Je déambulais, un soir, du neuvième arrondissement sur le boulevard des Italiens, lorsque je me trouvai soudain dans un cercle de manifestants chantant la Marseillaise et huant le Gaulois qui avait illuminé sa façade pour célébrer la victoire conservatrice.

Je pris ma bonne part de la démonstration qui se termina par des charges de police et une protestation, — l’inévitable protestation, — portée dans les bureaux du Cri du Peuple, où nous reçurent Séverine et Duc-Quercy. Ce fut ma première intrusion dans ce sanctuaire de la révolution sociale où je ne revins pas très souvent. Et cependant, l’aspect de sa souriante prêtresse n’avait rien que de très attirant : à la fin du second Empire, tous les collégiens étaient amoureux de mademoiselle Massin ; durant l’existence du Cri du Peuple, bien des cœurs de jeunes révolutionnaires brûlèrent in-petto pour la continuatrice de Vallès, qu’ils identifiaient un peu dans leurs rêves avec la déesse Liberté.

La manifestation se renouvela le jour suivant et, naturellement, je n’y manquai pas. Elle fut plus accentuée que la veille : la foule, exaspérée par l’attitude gouailleuse de ses ennemis, arracha d’une bâtisse en construction de la rue Drouot une grande pancarte vernissée du Gaulois.

— Brûlons-la ! m’écriai-je, obéissant à je ne sais quelle impulsion spontanée.

À peine avais-je poussé ce cri, l’affiche était déchirée en quatre ou cinq morceaux qui flambaient comme autant de torches.

Avec ces flambeaux improvisés, nous descendîmes le boulevard dans la direction de la place de la République où, la veille, nous nous étions heurtés aux policiers. Une irrésistible impulsion, ce nescio quid divinum, nous poussait vers la grande place où convergent les artères du Paris révolutionnaire et s’élève la Marianne de bronze, à deux pas des pavés que Delescluze et tant d’autres arrosèrent de leur sang. Je ne sais comment cela s’était fait, j’avais pris rang en tête de la colonne et, quand nous fîmes halte devant la statue, comme il me semblait que la foule attendait quelque chose, en un instant, je me trouvai sur la dernière marche du piédestal, prononçant mon premier discours révolutionnaire.

Qu’ai-je dit ? Des choses justes ou des bêtises ? peut-être l’un et l’autre.

En tout cas, j’agissais sous l’impression du moment et la foule vibrait avec moi : des acclamations s’élevaient, des chapeaux s’agitaient au bout des bras comme pour saluer l’invisible république.

Je redescends, trop pénétré pour savourer une vanité mesquine. Tout à coup, une clameur retentit : « La police ! » En un instant, nous restons quinze.

À nous quinze, qui ne nous connaissions pas, nous battons le pavé jusqu’à deux heures du matin, tâchant de tenir en éveil Paris et la démocratie, tantôt faisant boule de neige dans les rues populeuses, tantôt nous égrenant sous les charges des gardiens de la paix.

On finit par se séparer ; d’ailleurs, que faire ? Nous n’avons ni visées insurrectionnelles ni but fixe. On ne pouvait que manifester : c’est fait.

À ce moment, je fréquentais un cercle littéraire, La Butte, se réunissant à Montmartre, dans l’atelier d’un peintre, ancien communard qui a mis depuis des flots d’eau dans son vin. Le président de ce cénacle, président cordial et sans morgue, était Paul Alexis, le Trublot du Cri du Peuple. Là, je connus un certain nombre de jeunes, enthousiastes comme on l’est à vingt ans, et la plupart n’atteignaient pas cet âge.

Jacques Prolo, qui a toutes les qualités, sauf celles de l’exactitude dans ses rendez-vous ; Schiroky, que j’avais converti au socialisme révolutionnaire et qui me devança dans la voie anarchiste ; Gérondal, déserteur belge élégant et martial, — qu’est-il devenu ? — fondèrent avec moi le groupe cosmopolite.

Ignorants encore ou insoucieux des rivalités marxistes et bakouninistes, nous ne visions rien moins, ô présomption de la jeunesse ! qu’à reconstituer l’Internationale et pour ne pas tomber, dès le début, sous le coup des lois répressives, nous avions adopté l’adjectif « cosmopolite » pensant naïvement que cette couverture nous faciliterait la tâche.

Sept années se sont écoulées et, si je souris parfois de notre candide enthousiasme, je ne m’en moque pas : on ne peut vaincre qu’en croyant soi-même au triomphe.

Ce fut en mai 1886, à la commémoration de la Semaine Sanglante, que notre groupe se trouva constitué. Nous allions, restant d’idolâtrie, porter une couronne sur la tombe de Flourens. Pour notre début, Prolo eut les honneurs du martyr : il avait, en franchissant l’entrée du Père-Lachaise, déplié une étoffe rouge pouvant à la rigueur, passer pour un drapeau ; il fut arrêté et gardé au poste pendant une heure.

Après un si beau commencement, nous ne pouvions nous arrêter en route : la Révolution Cosmopolite fut fondée et le passage des Rondonneaux acquit des droits à l’immortalité.

J’habitais alors un vaste et assez beau logement dans le susdit passage, long et étroit boyau s’étendant entre la place des Pyrénées et le mur nord-est du Père-Lachaise. La maison, beaucoup plus élevée que ses voisines, pouvait admirablement servir d’observatoire ; de mes pénates transformés en corps-de-garde démagogique, nous étions prêts, au premier appel du clairon révolutionnaire, à bondir sur la mairie du vingtième, ou, enjambant le cimetière et descendant la rue de la Roquette, à nous précipiter sur celle du onzième.

Car notre nombre s’était accru. Certes, la rédaction autoritaire du Cri du Peuple, qui nous avait considérés comme des recrues faciles, se montrait un peu dépitée en nous voyant voler de nos propres ailes ; mais, à défaut des chefs solennels, des militants modestes et dévoués nous apportaient leur concours.

Ne voulant pas prendre parti dans les mortelles disputes des possibilistes, marxistes, blanquistes et anarchistes, dont nous n’avions pas encore sondé à fond les divergences théoriques, nous nous étions déclarés indépendants. Et, candides comme des Hurons, nous faisions chaleureusement appel à l’union des diverses fractions socialistes, cherchant de bonne foi à faire fusionner le feu et l’eau, la dictature du quatrième État et l’autonomie individuelle. Ô rêve ! Les anarchistes et quelques indépendants seuls nous vinrent.

Une de nos premières recrues fut Alain Gouzien, alors âgé de dix-neuf ans et qui avait déjà glissé des articles dans quelques journaux socialistes. Il était doué d’une mémoire extraordinaire et d’une fiévreuse activité qui lui faisait tantôt nous rendre de grands services, tantôt nous compromettre horriblement.

Nous le bombardâmes notre trésorier, fonction peu ardue. Depuis, il a fait parler de lui, créé des groupes, des feuilles éphémères comme le fut la nôtre, foudroyé des contradicteurs dans des réunions publiques, tantôt gamin, tantôt meneur influent et, au retour de son service militaire, fini piteusement à la France chrétienne, sous-ordre de l’immonde Léo Taxil. Pauvre Gouzien ! Il eût pu trouver mieux. Il n’avait aucune méchanceté et me témoignait une sympathie sincère. Un peu de mysticisme et les promesses du jésuite pornographe le firent choir. Au lendemain de sa conversion (!) il ne bava pas sur ses anciens amis, d’ailleurs, profitant des tendances ultra-idéalistes d’un grand nombre d’anarchistes, les séculaires ennemis de tout affranchissement, masqués en socialistes chrétiens, cherchaient à nous attirer à eux. Ils n’attirèrent guère que Gouzien et un pauvre diable sans aucune valeur, du nom de Bebin.

Il est rare de traverser une période d’ébullition révolutionnaire sans voir surgir l’inoubliable type du faiseur de systèmes. Un vieux monsieur, du nom de Lagrue, qui paraissait excellent homme quoique un peu raseur, vint nous communiquer les plans de son Crédit-Impôt, panacée capable, selon lui, de résoudre pacifiquement la question sociale et dont il demandait en vain l’application aux divers gouvernements depuis 1848. Après quelques discussions, courtoises mais sans résultats, nous ne le revîmes plus.

Et le bougonnant Parthenay, très sensé et très révolutionnaire sous sa rude enveloppe ! Il venait à l’anarchie du blanquisme et, comme ceux qui avaient traversé ce parti, assez énergiques pour y avoir séjourné, assez raisonneurs pour en être sortis, il apportait des qualités de ténacité et de précision.

Blanqui était bien le Gaulois latinisé, matérialisant le but et ne perdant pas de vue l’objectif pour le subjectif. Autoritaire, certes, mais qui, comme le dogmatique Karl Marx et le libertaire Bakounine, incarnait bien le tempérament d’une race.

Au contraire, le socialisme modéré et tâtillonneur avec un fond de sentimentalisme, semble avoir pris naissance chez les Celtes : Français du nord, Belges et Anglais. Ceux d’entre eux qui, larges d’allures, sont, comme Tortelier, venus du parti ouvrier à l’anarchie, ont généralement montré plus d’enthousiasme idéaliste que de révolutionnarisme pratique. Attendant tout de la masse, beaucoup plus que d’eux-mêmes, renonçant souvent à préconiser des solutions de peur de passer pour autoritaires, ils oubliaient qu’ils avaient droit de parler haut et d’agir, comme partie intégrante, non la moins bonne, de cette même masse. La masse, hélas ! son propre n’est-il pas de se réveiller de son séculaire sommeil une fois tous les vingt ans ? Quelques-uns la croient toute-puissante parce qu’elle suit aveuglément des individus qui surgissent de son sein et parce qu’elle a la force du nombre. Ils citent à l’appui de leur dire la prise de la Bastille, défendue contre tout un faubourg par une poignée d’invalides et de Suisses presque sans munitions et dont la moitié ne voulait pas se battre. Quelle erreur ! Cette initiative qui manque à la foule, efforçons-nous de la faire naître, de la développer, mais en attendant qu’elle vienne, ne renonçons pas à la nôtre.

Que le lecteur ne voit pas dans ces lignes une attaque à des camarades dignes de toute estime. Comme propagandiste personne n’a fait autant que Tortelier : travailleur laborieux et modeste qui, des années durant, a craché ses poumons pour convertir ses frères de misère à ce qu’il sentait vrai et juste, s’élevant souvent, lui prolétaire sans autre culture que celle qu’il s’est donnée, à d’admirables hauteurs d’éloquence. Jacques Roux, Pouget, Malatesta sont, parmi les connus, les hommes avec lesquels je marcherais en période révolutionnaire, mais à Tortelier, je dus sinon ma conversion à l’anarchisme, — il me fallut plus d’un jour pour cela, — du moins la première impression favorable à cet idéal.

C’était, bien avant la création du groupe cosmopolite, au Cirque d’Hiver, à un meeting blanquo-guesdiste tenu pour protester contre l’exécution mystérieuse mais probable d’Olivier Pain par les Anglais. Vaillant présidait, très solennel, après les discours de Guesde, Chauvière, Girault, Susini, presque tous tirés à quatre épingles, un homme de taille moyenne et trapue, à la physionomie intelligente, vêtu très proprement en travailleur, se présenta au bureau et demanda la parole. Vaillant la lui refusa : il avait reconnu l’ennemi libertaire. Mais la salle, choquée d’un procédé aussi peu égalitaire chez un champion de la démocratie rutilante, protesta, bien que composée de soldats disciplinés du socialisme étatiste : sans doute, elle avait été moins clairvoyante que le président. Celui-ci, avec la plus mauvaise grâce du monde, dut enfin accorder la parole.

« Citoyens, commença Tortelier, au nom des groupes anarchistes et en mon nom personnel… »

Il ne put en dire davantage : une tempête de huées, de sifflets, s’éleva, couvrant sa voix, forte cependant : quoi ! un misérable anarchiste osait se faire entendre après les sublimes prophètes du socialisme ! Quelle impudence ! Aussi, ils le lui firent bien sentir, ces défenseurs de l’égalité et de la fraternité. Ils avaient pu, par erreur, forcer la main à Vaillant, mais comme ils se rattrapèrent ! À cinq mille contre ce seul homme, ils réussirent à étouffer sa voix.

Quoi ! c’est cette meute d’esclaves qui devrait nous conduire à la liberté !

Tortelier, que je voyais pour la première fois, fut admirable de courage. Pendant un mortel quart d’heure, adossé au bureau, les bras croisés sur sa poitrine, il tint tête à ce déchaînement d’écume et de bave, d’insultes, d’invectives, à l’hostilité du bureau. Chaque fois qu’il ouvrait la bouche, l’orage redoublait : à la fin, il se retira calme et dédaigneux.

Une telle attitude me frappa profondément : à n’en pas douter, elle décelait la conviction sincère.

Qu’était-ce donc que l’anarchie ? Qu’étaient-ce que les anarchistes ?

Jusqu’à ce jour, les jugeant d’après les journaux, je les avais considérés comme des fous ou des mouchards payés pour faire tomber la République au profit des vieux partis. L’engouement de Louise Michel pour ce groupement nouveau me semblait une quasi-démence, explicable seulement par sa nature enthousiaste de poète. Deux ou trois fois, attiré par les affiches j’étais entré dans des réunions publiques où péroraient de jeunes libertaires et, je l’avoue, en étais sorti, écœuré de la grossièreté de langage, du manque de science et d’idées élevées ou pratiques, me demandant comment semblables déclamateurs pouvaient être écoutés cinq minutes. C’étaient alors les débuts du parti : à part deux ou trois, les hommes de valeur comme Reclus, Kropotkine, Émile Gautier étaient retirés de la lutte ou confinés dans leurs études de cabinet ; une tourbe de braillards ignorants qui devaient plus tard nous quitter, — bon débarras ! — pour le boulangisme ou l’anti-sémitisme, hurlaient épileptiquement et s’intitulaient anarchistes parce que c’était l’épithète la plus avancée. Ils commençaient à former des groupes aux noms rocambolesques : le Poignard, la Torche, la Bombe, etc. Mais le Poignard n’entaillait jamais, la Torche fumait sans brûler et la Bombe ne faisait rien sauter.

Je puis sembler sévère : je ne crois pas être injuste. C’est parce que je veux triomphante et non ridiculisée l’idée pour laquelle nous luttons, que j’attaque, comme je l’ai fait depuis des années, ce romantisme imbécile qui ne cache que le vide d’idées sous l’emphase des mots. Si on combat, c’est pour vaincre et, pour vaincre, il faut savoir. Quoi ! vous voulez détruire les bastilles du Capital, briser le gourdin de l’État, et vous ne vous demandez pas comment assurer la consommation dans la commune insurgée, l’échange amiable entre villes et campagnes, le ravitaillement, la circulation, les correspondances, et cette misère, qui a bien son importance : la défense ?

Les anciens groupes, uniquement adonnés à la propagande au jour le jour et grisés de subtilités oiseuses, n’ont jamais pris en mains ces questions. La révolution, survenant à l’improviste, les eût trouvés à cent pieds au dessous de leur tâche et la foule qui, pensant peu, sachant encore moins, aime les résolutions prêtes, fût allée infailliblement aux autoritaires : c’eût été gai ! Depuis, l’idée a conquis des recrues de valeur : c’est à celles-là, à ces troupes fraîches qui ne sont pas épuisées par les discussions stérilisantes, par la lutte et ses amertumes, que je m’adresse. Si elles ont à cœur l’émancipation de l’individu et de l’humanité, qu’elles se mettent de suite au travail, qu’elles laissent les dilettanti discuter sur l’amour libre, sur la bonté ou la méchanceté native de l’homme, et tiennent des solutions prêtes. Sous peine de mort, il en est temps !

Je me rappelle quelle fut notre amertume à Pouget et à moi, au sortir d’une réunion privée, tenue quelques soirs avant le 1er mai 1890.

C’était chez un de nos meilleurs camarades, un propagandiste énergique, à la parole charmeuse, qui serait parfait s’il consacrait aux questions d’urgence immédiate le quart du temps qu’il employait à formuler des syllogismes ou à pratiquer l’amour libre. J’espérais qu’il y aurait au moins l’ombre d’un débat sur la situation : ah bien ! oui ! on s’amusa à disserter sur la théorie de la spontanéité.

Ah Faure ! quand donc cesseras-tu d’être le Lovelace de l’anarchie pour en devenir le Danton.

Peut-être n’avons-nous pas assez insisté, par cette peur bête de passer pour autoritaires, mais non, nous sentions bien que nous détonions parmi les casuistes, et ce fut la rage au cœur que, fort avant dans la nuit, je quittai le rédacteur du Père Peinard sur cette réflexion mélancolique :

— Avoir eu près de vingt ans pour faire la critique des fautes de la Commune et ne pas se montrer plus intelligents qu’elle !

La jeune génération prolétarienne, aussi bien que bourgeoise, ne sait pas deux mots d’histoire contemporaine : elle se meut dans une Europe qu’elle ne connaît pas, au milieu d’hommes et de partis dont elle ignore les noms, le passé, le but et les ficelles.

Certains de mes amis, pourtant lucides, croient que c’est un bien parce que cela la forcera à créer du nouveau ; je ne partage pas cet optimisme : pas plus en sociologie qu’en histoire naturelle, les générations spontanées ne sont fréquentes ; tout s’enchaîne et l’avenir se construit avec les matériaux du passé.

Certes, quand le tonitruant Chauvière s’imaginait entraîner les foules en leur parlant d’Étienne Marcel et de Danton, on pouvait sourire. Ceux-là sont bien morts ; mais tout au moins, serait-il nécessaire d’étudier un peu ces formes modernes, le Gèsu, la franc-maçonnerie, la finance, d’apprendre quelles furent les fautes de la Commune pour en éviter la répétition et de ne pas se laisser prendre aux grimaces des curés socialistes.

Le plus bel exemple de présomptueuse ignorance m’a été donné dans une réunion à la salle Rivoli par un orateur que je ne nommerai pas.

« Ayant la révolution de 1789, commença-t-il, la France était très divisée ; il y avait la Gaule, le département du Var et beaucoup d’autres provinces, sans cesse en guerre les unes contre les autres. Il y avait aussi des combats de gladiateurs… »

Prolo et moi, assis près du bureau, n’avons pu en entendre davantage. Nous sommes partis, égayés d’abord, puis bientôt assombris par tant d’ânerie.

Certes, le premier balbutiement de l’esclave jusqu’alors bâillonné et sevré de toute vie intellectuelle, ne peut être que quelque chose d’informe, risible ou insupportable pour les délicats. Le nègre, la femme, le prolétaire, courbés longtemps, sous un joug abrutissant, doivent traverser des phases pénibles avant d’arriver à l’émancipation complète.

Un ébéniste de Charonne, Méreaux, m’entr’ouvrit le premier les horizons de l’anarchie. Convaincu jusqu’au fanatisme, modeste, d’allures sympathiques, il s’était introduit dans notre groupe avec le seul objectif d’y faire de la propagande. Il s’attacha à ma conversion et bien qu’affligé alors d’un bégaiement, qu’il perdit plus tard en prison, il ne me lâcha pas qu’il ne m’eût fait avaler une à une toutes les théories libertaires. Touché de tant d’ardeur, je me laissai aller à une débauche de controverses. Je commençai alors à entrevoir qu’il y avait dans l’anarchie autre chose que la tourbe dépeinte par les journaux bourgeois et que si cette conception d’une société sans autorité semblait difficilement réalisable, elle était tout au moins le contre-poids indispensable empêchant la liberté individuelle de sombrer dans le triomphe prochain du socialisme.