De la Commune à l’anarchie/Chap. XVII

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Stock, éditeur (p. 259-274).
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CHAPITRE XVII.


POUR LA SOCIALE.


Notre Révolution Cosmopolite eut quatre numéros, tirés à cinq mille exemplaires, pour la plupart, distribués gratuitement. Après une interruption de plusieurs mois, causée par la pénurie d’argent, elle reparut sous la forme de revue bi-mensuelle. Louise Michel, Odin, Cassius (pseudonyme cachant un savant, ami de Blanqui), Auguste Saint-Denis, vieux prolétaire tourmenté d’une démangeaison poétique, le docteur Castelnau, etc…, furent cette fois nos principaux collaborateurs. Nous tombâmes glorieusement et à temps, car de nouveau la caisse se vidait, sur un article d’Odin qui valut trois mois de prison à son auteur et à notre gérant Pons.

Un énergique, convaincu et modeste, celui-là, pas un de ces gérants de carton, prêts à couvrir indifféremment pour du vil métal la prose de Jules Guesde et celle de Paul de Cassagnac. Il avait prêché d’exemple dès 71, quittant l’armée versaillaise pour se joindre aux fédérés, ce qui lui valut cinq ans de réclusion, à l’expiration desquels il reprit sans bruit sa place de combat.

Une réunion orageuse à Choisy-le-Roi, à l’issue de laquelle deux mille inconscients de toute la région, rassemblés par des bourgeois cléricaux, se ruèrent héroïquement sur dix orateurs, me valut avec trois jours de captivité, la connaissance de Voghera et de Rovigo, deux inséparables qui ne pouvaient vivre sans se disputer. Particularité originale, Voghera était né dans une ville d’Italie portant le nom de son ami. Venu en amateur à cette réunion organisée par Gouzien, il suivit courageusement le compagnon Bécu et moi, qui étions demeurés aux prises avec la foule et riposta aux assommades par trois coups de revolver qui, chacun, blessèrent leur homme. Nous fûmes arrêtés par la police on ne peut plus à propos : nous allions être mis en pièces et je dois reconnaître que le commissaire de police reçut les trois horions qui m’étaient destinés. Un des agents qui m’appréhendèrent, se trouvait le neveu d’un déporté intimement connu à Nouméa.

— Messieurs, nous dit le lendemain le commissaire, après une nuit passée, dans une cellule de deux mètres carrés, Choisy-le-Roy est un pays fort tranquille, — nous saluâmes ironiquement, — en conséquence son budget n’a prévu les frais d’entretien d’aucun prisonnier. Je suppose que vos opinions libertaires ne vous empêchent pas d’être soumis à la tyrannie de l’estomac : je comprends ces besoins et j’ose dire que je les partage ; en outre, j’ai trop à cœur les intérêts du commerce local pour ne pas contribuer à sa prospérité dans la faible limite de mes attributions. Si donc vous désirez vous faire apporter des victuailles d’un restaurant quelconque ou même tout autre, vous n’avez que l’embarras du choix, à la seule condition de payer. Dans votre intérêt, qui seul me guide, je vous recommanderai le restaurant Brouillard : célérité, discrétion, cabinets particuliers… pardon ! j’oubliais… et prix modérés.

Ce discours nous ayant servi d’apéritif, nous accordons notre clientèle momentanée au restaurant Brouillard. Après quoi, sous la garde d’agents en bourgeois, nous roulons vers le dépôt, dans un omnibus de campagne, également à nos frais. L’obligeant fonctionnaire s’était fait un scrupule de nous diriger sur Paris à pied, ses placides administrés nous attendant sur la grand’route pour nous écharper.

Après quarante-huit heures de cellule, Bécu et moi sommes remis en liberté, notre autre camarade nous rejoignit quelques jours plus tard.

N’ayant pas été trouvé porteur d’arme, j’échappai, cette fois, aux amertumes de l’exil. Mes compagnons, possesseurs d’un revolver, passèrent plus tard en jugement et furent condamnés à la prison, aggravée de l’expulsion pour Voghera.

Celui-ci, en attendant, vint au groupe cosmopolite avec son ami Rovigo et tous deux eurent bientôt attiré une bande de compatriotes dignes de recommencer à Belleville l’expédition des Mille. Que sont-ils devenus, ces camarades enthousiastes, dont les « Porca Madona ! » faisaient trembler le passage des Rondonneaux ?

L’élément révolutionnaire italien est brave ; son défaut est l’intolérance, une intolérance qui n’a rien à faire avec la large conception d’anarchie. Des siècles de foi brûlante, ont faussé chez nombre de Latins le sens de la liberté. Quelques-uns, et des plus sincères, n’avaient-ils pas formulé cet article de foi inouï, qui eût fait reculer un pape : « Quiconque signe un livre ou un article de journal, ne peut être anarchiste. »

Quelle aberration grotesque ! supprimer ce sentiment d’individualité, orgueil si l’on veut, mais stimulant indispensable pour s’élever et élever avec soi les autres au-dessus de ce niveau moyen de bêtise et d’ignorance que durent briser par leur révolte les Colomb, les Galilée ! Si l’individualisme doit régner, c’est non en économie, mais dans le domaine de la pensée, de la philosophie, de l’art. Et quel moyen d’être vraiment soi, s’il faut astreindre son esprit à la règle commune, formulée par quelque tyran anonyme ?

Dans ce cas, adieu Louise Michel, Kropotkine, Reclus, Grave, qui, tout comme moi signez vos livres ! Adieu Séverine, Mirbeau, Richepin, Hamond, recrues ou auxiliaires précieux, qui signez vos articles !

Ça de l’anarchie ! Oh là là ! quel est le fanatique du couvent qui a glissé cette bourde à l’oreille de compagnons ?

Aux Rondonneaux eut lieu une altercation homérique entre Merlino, savant théoricien, qui n’est pas enragé sur le chapitre de l’action individuelle, et le groupe Gli Intransigenti, représenté par Pini et Parmeggiani, compagnons un peu vifs dans la discussion. Pauvre Pini ! il avait l’étoffe d’un héros et, aujourd’hui, se consume au bagne, après une évasion manquée, sa ferveur anarchiste l’ayant amené à exproprier ceux qui ont trop au bénéfice de ceux qui n’ont rien du tout. Parmeggiani, beau gaillard aux yeux d’escarboucles, incendie le cœur des Anglaises, après avoir échappé à une extradition, grâce à l’admirable dévoûment de sa compagne. Je crois bien que si le beafteck lui manquait, il mordrait à même dans les bourgeois. Priez Dieu, capitalistes qui y croyez, que la viande de boucherie soit toujours à sa portée !

En 1886, on se croyait chaque jour à la veille de la révolution sociale ; le Cri du Peuple avait fait surgir de terre toute une armée prolétarienne qui, malgré l’incontestable talent de Jules Guesde, a fini par se disperser, fatiguée de l’intolérance criarde des chefs. Nos esprits, chauffés à blanc, vivaient bien plus dans la société future que dans celle-ci ; on méprisait le présent pour l’avenir, restant de folie religieuse : la révolution sociale tombant fatalement du ciel, selon la théorie marxiste, c’était un peu le jugement dernier qui doit équilibrer les biens et les maux, récompenser et punir.

Cette idée de providentialisme, qui ne laissait aucun but à l’activité humaine, a causé le plus grand mal. Si la révolution doit venir d’elle-même, de par le seul jeu des concurrences économiques, à quoi bon y travailler ? Les militants n’ont plus qu’à s’abandonner entre les mains de leurs chefs, qui, lorsque le moment sera venu tout seul, entreprendront le grand œuvre de réorganisation. Tout au plus, ont-ils à verser leur obole pour l’entretien des bréviaires socialistes, qu’ils peuvent lire et relire sans avoir le droit de les critiquer.

Que l’enchaînement des faits, le déterminisme soit universel, que, par suite, le libre arbitre n’existe pas, aucun homme ayant mordu à la science moderne ne le mettra en doute ; mais que l’homme soit une activité consciente, un facteur d’événements, qui le niera ? La distinction a toujours été faite entre le fatalisme scientifique, le déterminisme, et le fatalisme passif du musulman qui laisse brûler sa maison parce que « c’était écrit. »

D’ailleurs, en dépit de leur valeur personnelle, Guesde et ses amis ont, en tant que leaders, des allures d’un caporalisme prussien, cassant comme leur doctrine, un vocabulaire, hérissé de mots bizarres, qui déconcertent et choquent la foule. Malgré de tardifs succès électoraux, ils sont condamnés à demeurer longtemps un état-major sans armée.

Ayant constitué le groupe cosmopolite, nous nous efforçâmes de le ramifier en une Ligue cosmopolite et les correspondants de notre revue se mirent à l’œuvre pour créer des sections. M. Déroulède, apôtre des haines nationales, avait fondé sa « Ligue des patriotes » ; nous organisions le mouvement opposé, tout en évitant un titre comme celui d’anti-patriote plus propre à choquer les susceptibilités populaires qu’à nous amener des adeptes. Nous n’étions pas encore arrivés à l’anarchie, bien que sur la pente qui y mène, et la principale différence entre nous et les compagnons était que ceux-ci ne voyaient guère que l’idée pure ou des faits minimes en eux-mêmes, qui nous passionnaient peu, déménagements à la cloche de bois, expropriations individuelles, tandis que nous rêvions prise d’armes, mouvements d’ensemble, insurrections générales.

Malgré nos appels très sincères à l’union, nous nous étions brouillés avec la rédaction autoritaire du Cri du Peuple qui nous considérait comme d’abominables anarchistes ; nous nous-mêmes étions en froid avec la Révolte, pour qui nous étions de pseudo-blanquistes, trop peu respectueux de la spontanéité des foules. Et cependant, si nous avons des reproches à nous adresser, c’est d’avoir, par une exagération de scrupules libertaires, aliéné plusieurs fois notre initiative pour ne pas froisser de braves gens dont le propre était d’en manquer absolument et de ne vivre que dans les subjectivités. La Révolte, créée par un savant de premier ordre, aussi large de cœur que d’esprit, Kropotkine, demeurera comme un impérissable monument philosophique ; elle a proclamé dans leur intégralité les idées les plus élevées, le vrai but social : elle n’a pas été, elle ne pouvait être, un journal d’action, entraînant les prolétaires à la lutte, leur montrant les solutions pratiques. Notre tort à tous, aux militants anarchistes comme aux rédacteurs mêmes de ce journal d’une honnêteté impeccable, a été de confondre une feuille de haute philosophie avec un organe de lutte pratique, l’Encyclopédie avec l’Ami du Peuple et le Père Duchesne.

Grave, le gérant de la Révolte, avec qui je me suis trouvé en lutte aussi mordante que désintéressée, jusqu’à ce que la prison commune nous réconciliât, — ce qui s’est fait de grand cœur de part et d’autre, — est un digne caractère.

Il appartenait à l’une des professions manuelles, où le travailleur peut le mieux se reconquérir et penser, l’une de celles qui fournit le plus d’anarchistes, la cordonnerie. Effroyablement logicien, tenace comme un rocher de l’Auvergne, son pays, studieux acharné, principalement des choses abstraites, il était tout marqué pour la gérance du journal de Kropotkine et d’Élisée Reclus ; il est devenu lui-même écrivain et impitoyable critique des sociologues bourgeois. M. Molinari n’a pas le dernier mot avec lui.

La petite phalange de la Révolte représentait dans le groupement anarchiste, le noyau immaculé, silencieux, et il faut le dire sectaire, à la fois intransigeant en théorie et endormi en action. Elle lira ces lignes : qu’elle ne s’y trompe pas, qu’elle n’y voie pas une récrimination mais une critique amicale ; mieux ne vaut-il pas s’inspecter à la veille de la bataille que s’injurier après la défaite ?

Les débuts tumultueux du parti déconcertèrent ces hommes que le travail de la pensée avait séparés de la masse. De peur d’être débordés par les braillards et les suspects, ils fermèrent leur porte à double tour, prirent une allure un peu doctorale, et, lorsque plus tard, de jeunes recrues sincères, bouillonnantes d’activité, quelques-unes de valeur, se présentèrent, ils leur cassèrent bras et jambes. Toute action tant soit peu étendue ou combinée devenant entachée d’autoritarisme, il ne resta plus que l’action individuelle, louable certes, mais insuffisante pour tout résoudre. Et, comme il y a toujours, même parmi les révolutionnaires, plus de blagueurs que de héros, l’action individuelle, pour beaucoup, ne consista plus que dans les petites choses ou même dans des actes étrangers au but poursuivi : c’était la Vendée dégénérant en chouannerie.

Il est évident que le boulangisme naquit en partie de l’impéritie des divers partis socialistes, qui n’eurent ni l’esprit ni le sens révolutionnaire de profiter du mécontentement général et s’emparer de la situation. Le boulangisme mort, ce fut le tour de l’agitation antisémite, fomentée par les cléricaux et sur laquelle des naïfs se déçurent : le tour des vrais révolutionnaires ne venait jamais.

La Révolte s’aperçut trop tard du danger : elle voulut faire machine en arrière et s’y prit mal.

La critique de certains actes individuels, tels que ceux de Ravachol qui, lui, porta sa tête sur l’échafaud, exaspéra contre elles les individualistes d’action, tandis que, d’autre part, le divorce continuait avec les anarchistes pratiques.

Parmi ces derniers, se trouvait un savant de la plus haute valeur, qui capitaine de la Commune à vingt ans, puis, déporté en compagnie de son père, avait fait son évolution vers le socialisme anarchiste. Homme de tempérament autant que d’érudition, il s’indignait du gaspillage de forces où nous réduisaient la folie des ergotages métaphysique et la perpétuelle crainte de paraître autoritaire. Il jeta le cri d’alarme dans une remarquable brochure, l’Anarchie et la Révolution, qu’il signa du pseudonyme hébertiste de Jacques Roux. Mais, hélas ! le pli fatal était pris.

Peu après, le Père Peinard fut créé par Pouget, militant actif autant que Grave est raisonneur, et non moins entêté. Les premiers numéros étaient conçus dans un langage plus que faubourien, qui s’est depuis atténué, moyen comme un autre d’attirer une catégorie de lecteurs qu’eût rebutés la subtile philosophie de la Révolte. Le Père Peinard, dont la lecture horripile les délicats, a eu le grand mérite de retenir dans le mouvement des gens de culture primitive, qui, aux jours de luttes, sont les meilleurs.

Intermédiaire d’allures entre la Révolte et le Père Peinard, parut l’Attaque, également hebdomadaire, qui débuta avec les dieux du socialisme : Vaillant, Guesde, Deville, Chirac l’homme chiffre, pour mourir dans les plis du drapeau anarchiste.

Son fondateur, directeur, rédacteur en chef et gérant, Gégout, caractère indépendant s’il en fût, lâcha les marxistes, dont le monotone sectarisme, le faisait bâiller, comme il avait lâché sa bourgeoise famille et le sous-préfectorat de Falaise. Il arriva très rapidement à un anarchisme cramoisi mais plein de verve et agréablement rembourré de toutes sortes de belles choses, principalement d’amour libre. Je n’oserais jurer que les allures abruptes de certains compagnons n’aient pas un peu tourné ses ardeurs militantes en philosophie rabelaisienne. Il est artiste jusqu’au bout des ongles et Montmartrois fieffé ; cette double qualité explique son froid à l’égard de Ravachol.

Incompressible et tonnant, déchaînant souvent la tempête, jamais l’animosité, Gegout, alors que la fièvre propagandiste eût pu me rendre sectaire, m’a rappelé que l’anarchisme était non la cristallisation de l’être humain dans une doctrine rigide, quasi-religieuse, mais l’incessante et large évolution des idées et des sentiments.

Pauvre Attaque ! Gegout, Faure, Weil et moi, devenus ses rédacteurs, l’aimions bien, tandis que notre collaborateur et ami, Mougin, investi du secrétariat, corrigeait les épreuves avec la sévérité du plus implacable puriste : il mourra en recommandant son âme à la grammaire.

Je fus cause de la condamnation de Gegout à quinze mois de prison et à trois mille francs d’amende, pénalité que je partageai naturellement, l’ayant provoquée par un article dans lequel les juges découvrirent une série de conseils à l’usage des manifestants du 1er mai (on se trouvait en avril 1890). C’était absolument faux, car nous croyions peu aux révolutions à jour fixe ; mais ne fallait-il pas au pouvoir un prétexte pour incarcérer, ce jour-là, les adversaires considérés comme gênants ? Une réunion publique retentissante, qui venait d’avoir lieu au « Concert des fleurs », à Clichy, décida de notre sort, et le ministère Constans, prévoyant un accès d’indépendance de la part du jury, eut la précaution de rédiger, le matin même des débats (28 avril), un arrêté d’expulsion me frappant comme perturbateur italien.

Il faut dire que ce 1er mai inspirait une peur bleue à la bourgeoisie, malgré la défaillance des socialistes autoritaires aussi piteux à ce moment que matamoresques six mois auparavant. Notre condamnation avait été précédée par celle de Michel Zevaco, secrétaire de rédaction de l’Égalité.

Quelques mots sur ce journal et son directeur.

Jules Roques est un curieux spécimen de boulevardier, à la fois amoureux d’art et pratique en affaires. Le premier peut-être, il conçut l’idée de substituer à la vieille réclame, lourde et gauche, une publicité gracieuse, flattant l’œil. Géraudel a eu foi en son habileté, et s’est réveillé millionnaire. Enrichi lui-même, bien que ne thésaurisant pas, Roques chercha à connaître sous toutes ses faces la vie dont jusque-là il avait surtout entrevu les amertumes. Il prodigua les louis sans compter, organisa pour la satisfaction de l’œil des bals sans feuille de vigne, créa un journal hebdomadaire illustré, le Courrier Français, où les meilleurs dessinateurs donnèrent leur coup de crayon ; puis, ces multiples occupations ne lui suffisant pas, il fonda un quotidien, l’Égalité.

Sceptique et amoureux d’impressions nouvelles, absolument étranger au socialisme et cependant assez indépendant d’esprit pour admettre que la société avait besoin d’un nettoyage, Roques ne craignit pas d’appeler à la rédaction de son journal Guesde, Vaillant, Fournière et autres démagogues de haute marque. Comme d’habitude, leur sectarisme éloigna les lecteurs : il fallut réduire les frais et l’emploi de compositrices typographes, détermina le départ des rédacteurs.

C’était le moment de saisir l’Égalité : un quotidien entre les mains de vrais révolutionnaires, prêts à travailler pour une idée et non pour des appointements, ayant assez de tact pour ne s’adresser qu’à la masse en évitant les rengaines d’écoles, quelle force ! Toute la succession du Cri du Peuple était à prendre. Pouget et moi courûmes chez Roques, qui nous reçut bien sans s’engager : notre malheur fut d’y retourner avec quelques camarades soupçonneux et cassants. Une rédaction panachée, improvisée à la hâte, romantique et très vide à l’exception de deux ou trois, nous dama le pion. Nous devions nous retrouver en prison avec les meilleurs d’entre eux.

L’Égalité vécut encore une année, tirant de l’aile, n’ayant plus pour rédacteurs sérieux que Zévaco et Odin, — je ne parle pas de l’algébriste Chirac, qui se prenait lui-même pour prophète et, à la veille des manifestations belliqueuses invitait la foule à livrer aux policiers les perturbateurs !

Quand l’Égalité fut morte, le marquis de Morès, catholique à tempérament révolutionnaire, avec lequel la prison nous avait mis, Gegout et moi, en relations fort courtoises fit proposer à quelques anarchistes, dont je fus, de créer ensemble un journal de combat, et antisémite, proposition que nous déclinâmes. La main ultramontaine apparaissait trop visiblement ; or, si nous luttions contre la république bourgeoise ce ne pouvait être au profit de la réaction cléricale, chauvine et monarchique. Quelque temps après, La Libre Parole parut et, rééditant la vieille tactique de 1789 et 1848, mina, sous le masque avancé, toutes les idées d’émancipation.

Le réveil clérical est très curieux à étudier depuis l’année 1888. Il est indéniable que le boulangisme fut un mouvement en partie double ou même triple, — démocratique avec Rochefort, Laisant, Granger, etc., réactionnaire avec les ralliés de toutes nuances, convoitant chacun le triomphe pour son parti, tandis que le brav’ général, grisé de popularité, au fond meilleur que son entourage, qui l’a renié après la défaite, espérait bien demeurer le deus ex machinâ.

À l’affût depuis des années pour renverser une république que ne protégeait plus l’enthousiasme populaire les ultramontains virent tout le parti qu’ils pouvaient tirer du boulangisme et, par l’intermédiaire du père jésuite Dulac, lui fournirent des subsides. L’entretien de l’état-major coûtait cher ; au dire de ses collègues, enfermés avec nous à Sainte-Pélagie, Laguerre avait, à lui seul, absorbé, en deux années, neuf cent mille francs.

Il me semble qu’avec le dixième de cette somme nous eussions remué le monde !

En guerre, le pire parti est de n’en prendre aucun : Boulanger, mauvais stratégiste ne sut pas ce qu’il voulait, il fut trop légalitaire ou pas assez.

Mes amis et moi, restés fidèles à Marianne, continuions la lutte oratoire et écrite contre le gouvernement en y joignant la lutte contre le césarisme naissant. Tout en regrettant de voir des lutteurs de la veille égarés entre le chauvin Déroulède et le royaliste de Mackau, nous ouvrions une campagne de meetings avec cet ordre du jour : « Ni parlementarisme ni dictature : la sociale ! »

Eudes, avec son tempérament militaire avait entraîné les blanquistes du côté du général. Ce ne fut certes pas sa faute si les manifestations de décembre 1887 contre la candidature de Ferry à la présidence de la république ne se terminèrent par une prise d’armes.

Nous avions hautement exprimé notre méfiance pour ces démonstrations, les voyant tourner en simple révolution politique, couronnée tout au plus par l’avénement d’un Comité de Salut Public qui eût collé au mur, pêle-mêle avec les opportunistes, les raisonneurs socialistes et libertaires. Cependant, les anarchistes ne furent pas les derniers dans la rue ce jour-là. — « Qui sait ! » se murmurait-on, mais nous constations avec désespoir que les cris de : « Vive la Sociale ! » ne dominaient pas sur ceux de « Vive Boulanger ! » Une fois de plus, je pus apprécier l’initiative de la foule : des derniers meetings tenus salle Favié pendant que l’émeute grondait, il ne sortit que confusion. Ici un orateur, noyé dans les tumultueux remous de l’assistance, lisait d’une voix étouffée la recette pour fabriquer de la dynamite, — il était bien temps ! Un autre jetait la nouvelle que cinq cents personnes, — rien que ça —, avaient été massacrées aux Champs-Élysées et aussitôt le public se précipitait au dehors aux cris de « Vengeons-les ! »… pour aller se coucher.

À cette époque, Boulanger n’avait qu’à pousser de l’avant. Blanquistes, radicaux et déjà monarchistes, étaient avec lui ; la troupe l’eût acclamé, le Conseil municipal se fût déclaré en sa faveur : il n’osa pas. Même hésitation au 27 janvier 1887 : pour n’avoir pas eu l’audace de son ambition, il devait perdre la partie.

Quand le clergé vit le boulangisme en baisse, il organisa l’anti-sémitisme.

L’éreintement du personnel opportuniste par Drumont avait ravi nombre d’anarchistes qui, bonnes âmes, avaient cru voir dans le fougueux polémiste un converti, ou peu s’en fallait, à nos idées. L’ombre de Veuillot devait bien rire !

Je ne partageai pas cette appréciation : il fallait être archi-aveugle pour voir un adepte de la théorie Ni Dieu ni maître dans l’écrivain qui regrettait le bon temps où saint Louis faisait brûler la langue aux blasphémateurs et qui s’efforçait de détourner contre les seuls juifs les colères populaires. Débarrasser la banque chrétienne d’une rivale heureuse, faire oublier l’expropriation du capital productif en brûlant quelques chiffons de papier chez Rothschild, remplacer la guerre sociale par la religieuse, tirer les marrons du feu pour la monarchie cléricale, dont Drumont ne gourmandait que l’hésitation lâche, ah bien, non !

Lorsque, à Sainte-Pélagie je me trouvai en contact avec Morès, mes idées ne se modifièrent pas. Le marquis révolutionnaire était un charmant co-détenu, crâne jusqu’au romantisme, d’une érudition agréable et, sans les calomnies impudentes du journal drumontiste où il écrivait, il est probable que le hasard nous faisant nous rencontrer nous eût laissé très courtois vis-à-vis l’un de l’autre : tirez les premiers messieurs les Français ! Mais, entre nos partis, la lutte est à mort : l’un s’appelle la réaction, l’autre la révolution.

Je sortis de prison à la fin de juillet 1891. Le cabinet Constans ayant fait mine de vouloir m’expulser, j’avertis son chef que je lui contestais ce droit devant le Conseil d’État. Pour éviter les criailleries des journaux, l’omnipotent ministre suspendit, sans le rapporter, le décret qu’il avait rendu quinze mois auparavant. Il était réservé à son successeur Loubet de l’appliquer, les vertueux imbéciles étant généralement les plus féroces.

À mon retour au soleil, l’allure du mouvement anarchiste me parut bien changée. Cinq ans auparavant, c’était le bouillonnement désordonné ; pendant le boulangisme, ç’avait été, au milieu du désarroi, la fidélité au drapeau du socialisme international ; à la veille du 1er mai 90, les anarchistes avaient résolument pris une attitude offensive. Et maintenant, c’était la dissertation doctorale et pacifique sur le nouvel évangile social. Quelques individus avaient mis à la mode les conférences contradictoires avec les curés soi-disant socialistes, malgré les objurgations énergiques du Père Peinard et, pendant ce temps, l’abbé Garnier, prévoyant judicieusement le rôle immense des groupements ouvriers dans la bataille contre le capital, s’efforçait d’organiser ses syndicats mixtes.

Le plus pressé, selon moi, était d’empêcher que le cléricalisme nous débordât tout à fait. Déjà, une réaction de l’esprit se faisait : en littérature avec le socialisme, en science avec l’occultisme, en économie avec le socialisme chrétien, en politique avec la russomanie, l’influence mystique perçait victorieusement. Il fallait réagir ou nous réveiller la corde au cou.

Et, à un certain nombre d’amis, nous commençâmes notre œuvre. Mais pendant ce temps, les désespérés qui avaient toujours attendu la lutte, perdirent patience. Decamps, coupable de s’être défendu héroïquement contre les gendarmes avait été condamné : Ravachol fit parler la dynamite.