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De la Commune à l’anarchie/Chap. XVIII

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Stock, éditeur (p. 275-292).
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CHAPITRE XVIII.


LES PROSCRITS DE LONDRES.


Londres est le classique refuge des proscrits de toute foi vaincue. C’est là que se réfugièrent successivement les fils de la monarchie légitime et les représentants de la branche cadette, les prolétaires insurgés de Juin, les bourgeois démocrates victimes du Deux Décembre et, plus tard, la famille Bonaparte. Les communards s’y établirent, emplissant le quartier français du bruit de leurs querelles et de leurs accusations, triste résultat de la défaite ! Les anarchistes, pourchassés comme bêtes fauves après les explosions de mars 1892, suivirent l’exemple général : ils vinrent demander à la capitale du Royaume-Uni le travail et la liberté.

Prévenu, grâce à des intelligences dans la place, que j’allais être appréhendé par les bénins agents de Lozé, je leur faussai compagnie, ce dont je me félicitai encore plus en voyant mon nom figurer sur la liste des expulsés. Était-ce la peine d’avoir tenu, chez d’innocents anthropophages, le gouvernail des services publics, — pends-toi Prudhomme ! — pour secouer sur le sol français la poussière de mes sandales ? Mais ce n’était pas le moment de récriminer, alors que des camarades étaient arrêtés ou expulsés avec un ensemble admirable. Après six jours de retraite absolue chez des amis, dont la concierge m’a pris pour M. Jules Mary, je sautai dans un wagon de troisième, emportant pour tout bagage une canne. Quelques jours après, comme je finissais de laver mon linge dans ma cuvette, après une véritable soûlerie d’eau claire, j’appris que le couple Dumont-Mourot me dénonçait comme l’agent de Rothschild. Infâme patron ! pourquoi m’as-tu payé si mal ?

Une rue du quartier français a conquis la célébrité : c’est Charlotte Street et, dans cette rue, une maison a droit aux honneurs de l’histoire : c’est celle de Victor Richard, fidèle ami de Vallès et de Séverine, le plus jovial, le plus souriant des épiciers. Oui, épicier, mais il l’est si peu ! tous les réfugiés y viennent, car cet épicurien professe sans sectarisme, des opinions cramoisies ; j’y vins aussi.

— M. Richard est il là ? demandai-je au flegmatique René, son employé de confiance.

René m’examine avec une nuance de soupçon : de fait, s’il vient des proscrits dans la boutique, il y vient aussi des mouchards, français naturellement. Le principal de ceux-ci est l’inspecteur Houillier qui vole généralement au correspondant du Figaro le nom de Johnson et demande l’adresse des fugitifs pour leur rendre service.

Il paraît que je n’ai pas l’air d’un policier, car c’est sans arrière-pensée que René me répond :

— Il est encore couché — le sybarite ! — mais si vous voulez attendre une petite demi-heure…

Je me risque à demander l’adresse de Louise Michel. Les soupçons reviennent : René me regarde comme si je voulais forcer la caisse. Je me nomme, il se trouve que je ne lui suis pas inconnu : la glace est rompue ; nous échangeons une poignée de main et je vole à Huntley Street embrasser ma vieille amie.

Pénétrer dans son home n’est pas facile : les concierges ont beau ne pas exister à Londres, ce qui ferait trouver l’exil moins maussade, Louise Michel est en quelque sorte gardée à vue par une voisine anglaise laide et méchante dont le mari exerce le noble métier de recruteur. Chaque visiteur a maille à partir avec cette mégère.

C’est bien la Louise Michel de Nouméa et des réunions publiques que je revois, toujours enthousiaste, vaillante en dépit des années, de la prison, de l’exil, la prophétesse anarchiste vivant en plein dans son idéal. Menacée du cabanon par des bourgeois qui considèrent toute noble exaltation comme folie, elle était venue s’installer à Londres, attendant, pour rentrer en France, l’heure révolutionnaire.

Depuis plusieurs années, Londres possédait un proscrit, redoutable à ses proscripteurs et qui, pendant un quart de siècle a, sans compter, abattu les maîtres du pouvoir, frayant la voie à l’anarchie, lui qui n’est pas anarchiste. Maniant la verve comme une épée, il a toujours porté des coups mortels : il a été le rire de Paris comme Voltaire avait été l’esprit de la France. Malgré d’assez sérieuses brouilles, les partis politiques avancés, ont été, chaque fois, heureux de le revoir avec eux, car il était à lui seul toute l’opposition. J’oubliais de dire son nom, mais le lecteur l’a depuis longtemps reconnu : c’est Rochefort.

Ce Parisien exilé du boulevard a trouvé dans l’immense fourmilière londonienne un coin qui rappelle le parc Monceau. C’est sur un hôtel de Clarence Terrace à deux pas de la station de Baker-street (rue Boulanger, quelle coïncidence !) que le rédacteur en chef de l’Intransigeant a jeté son dévolu : demeure très confortable certes, mais ornée avec plus de goût artistique que de luxe. Des tableaux de maîtres italiens, flamands et même anglais, car il en est d’aussi remarquables que peu connus, un groupe de Clodion, un bronze de Dalou, représentant le pamphlétaire au retour de son précédent exil, ornent la salle à manger du rez-de-chaussée et les deux étages. Les fenêtres plongent sur le lac de Regent’s Park où glissent les canots, conduits par de jeunes misses, et sur les taillis qu’animent les jeux de babies.

Que de visiteurs se sont présentés dans cette maison ! Visiteurs de toutes sortes : amis sincères, vieux compagnons de lutte, admirateurs, enthousiastes, vulgaires courtisans, pique-assiettes et politiciens affairistes quémandant la charité de quelques billets de mille avec une petite campagne électorale. Et, parmi tous, Louise Michel, qui s’est instituée, à elle seule, comité de secours ambulant pour les malheureux quelle que soit leur étiquette sociale.

Les anarchistes, car on ne peut donner ce nom aux transfuges, étaient, pendant le boulangisme, demeurés aussi éloignés de celui-ci que du gouvernement. Passionnément internationalistes, nous sentions bien que l’avènement du parti révisionniste signifiait la guerre à brève échéance. Impuissant à donner satisfaction à la fois aux républicains avancés et aux réactionnaires, au grand et au petit commerce, aux patrons et aux ouvriers, talonné, en outre, par Déroulède, le général Boulanger une fois au pouvoir devait fatalement chercher la diversion des gouvernements aux abois. Et la guerre, c’était en cas de triomphe, la bourgeoisie consolidée, en cas de défaite, l’écrasement du vieux foyer révolutionnaire.

Aussi, ai-je été bien heureux le jour où Rochefort, calomnié par ses anciens alliés, a rompu avec eux pour se rapprocher de la démocratie socialiste. Il n’est pas anarchiste de doctrine, ce tombeur de gouvernements ; n’importe, j’aime toujours mieux le voir à gauche qu’à droite.

L’Intransigeant malmena d’abord les dynamiteurs, mais, dans l’affolement du début, des organes même anarchistes avaient commis cette erreur d’oublier que tout acte de révolte a droit à notre sympathie, surtout quand celui qui le commet risque sa tête. Plus tard, l’attitude de Ravachol détermina un langage autre et bientôt les compagnons furent ouvertement défendus dans l’Intransigeant.

L’un de ceux-ci, Gustave Mathieu, eut une véritable odyssée. Sa patronne, madame Viard, ayant soustrait des marchandises à ses créanciers, l’accusa pour se décharger. L’anarchiste prouva facilement son innocence et fut remis en liberté provisoire ; celle-ci serait devenue définitive, si, peu de temps après, Ravachol et Simon, plus connu sous le sobriquet de Biscuit, n’eussent commencé à faire sauter des immeubles ; Mathieu, étant leur ami, fut naturellement inquiété et, comme il n’avait en la justice bourgeoise qu’une confiance des plus limitées, il crut prudent de mettre la Manche entre lui et M. Atthalin.

Mathieu eut alors une chance extraordinaire : obligé de se cacher, car les journaux affolés lui mettaient sur le dos une foule de méfaits, ainsi qu’à Pini, alors au bagne guyanais, et son extradition n’eût pas fait de difficultés, il arriva de nuit dans le quartier français, demanda une adresse compromettante, se nomma et eut la chance de se trouver en face d’un anarcophile. L’imprudent fut logé, mis en lieu sûr et le surlendemain, prévenus à quelques-uns, nous prîmes toutes nos dispositions pour le soustraire à l’œil perçant de Houillier, plus Johnson que jamais.

Pendant que Matthieu, confiné dans les retraites successives que nous lui trouvions, attendait avec une impatience fiévreuse le moment de respirer à l’air libre, les feuilles publiques continuaient à signaler sa présence à Paris, à Lille, à Reims, à Lyon, à Perpignan, à annoncer son arrestation dans les lupanars, vieille calomnie qui prend toujours. À la fin, horripilé de se voir traiter dix fois par jour de voleur, de faussaire et d’assassin, il me dit :

— Tant pis ! j’en ai assez : je suis décidé à affronter une interview, je pourrai ainsi dire ce que j’ai sur le cœur. Connais-tu un reporter sincère ?

Diable !

Je me rappelai cependant un journaliste, rencontré sur la paille humide de Sainte-Pélagie, M. Maurice Leudet, toujours à l’affût de l’actualité, débrouillard comme pas un et, chose bien rare, scrupuleux de la vérité. Je mis les parties en présence et voici comment, deux jours plus tard, l’interview de Mathieu parut dans le Figaro.

À ce moment l’affaire Viard était appelée en justice correctionnelle. Au mépris de toute pudeur, alors que la plaignante n’osait même pas paraître à l’audience et qu’il ne se trouvait pas un témoin à charge contre Matthieu, celui-ci fut condamné à cinq ans de prison.

Ah ! la magistrature !

Dans sa colère, l’anarchiste écrivit une lettre des plus vives à Quesnay de Beaurepaire, procureur de la république, et la meute des mouchards français le pourchassa de plus belle.

— « Quel est le nom de ce gentleman ? » me demanda un jour l’hôtesse du lodging, où servant de trucheman [sic] et de guide, je présentai l’ex-employé de madame Viard.

— Monsieur Quesnay, répondis-je vivement, pensant que ce nom magistral dérouterait le détective Houillier.

Peu après, cependant, nous acquîmes la certitude que Mathieu ne serait point extradé et il put travailler ouvertement dans la capitale. Malheureusement, la police française ne se tenant pas pour battue, l’attira dans une embuscade sur le continent. Arrêté dans son département natal et incriminé d’une foule de méfaits dont il démontra la fausseté, le malchanceux anarchiste fut en fin de compte, jugé contradictoirement pour l’affaire Viard et condamné à un an d’emprisonnement, les prêtres de la déesse « Lex » ne se déjugeant pas, surtout quand ils ont tort. Comme la première fois, la plaignante n’osa pas affronter les débats.

Les policiers anglais sont, quoi qu’on dise, très inférieurs en subtilité aux policiers français. Le Goron londonien, Melville, organisateur de faux complots, qui, à Wolesall, fit condamner aux travaux forcés quatre anarchistes, coupables simplement d’imprudence, échoua piteusement dans tous ses essais pour arrêter Mathieu, Schouppe et l’auteur de l’explosion Véry. Bien qu’on ait, à tort ou à raison, cru savoir le nom de cet audacieux dynamiteur, ce n’est pas à un anarchiste qu’il appartient de le nommer dans un livre.

Lui, un homme convaincu jusqu’au fanatisme, un de ces énergiques qui ne gaspillent pas en paroles le temps de l’action, tout le contraire de celui qu’on avait un moment cru son complice, Francis et dont je ne parlerais pas si ce vantard stupide, qui a spéculé sur la solidarité des compagnons, ne les avait insultés en se prétendant délaissé par eux, alors qu’il a, par souscriptions et trucs divers, reçu à lui seul plus que tous les militants ensemble. Les journaux bourgeois ont, en jubilant, reproduit les calomnies de cet individu peu intéressant sur les anarchistes, dont quelques-uns, restés inconnus des magistrats, ont risqué le bagne pour lui. Ce blagueur qui, se croyant en sûreté, emplissait le quartier français de ses vantardises et que néanmoins Melville ne put arrêter qu’au bout de quatre mois, s’est bien tenu devant la cour d’assises ; que cela lui soit compté ! Il est permis, cependant, de s’esclaffer en lui voyant revendiquer la qualification de théoricien à côté de Proud’hon et de Kropotkine (sic), Gorille qui se croit savant parce qu’il a trouvé un livre qu’il lit à l’envers !

Ayant, comme chacun le droit de dire hautement ma façon de penser, je m’insurge contre ces prétendus anarchistes, bons à discréditer une idée, si une idée, surtout la plus haute, pouvait être discréditée par de tels individus. Ils revendiquent le titre d’hommes d’action : quel blasphème ou quelle bouffonnerie ! les vrais hommes d’action, les enragés de la grande révolution, les incendiaires de la Commune, les dynamiteurs anarchistes, aussi bien que les conspirateurs carbonari, que les nihilistes, exécuteurs de généraux et de tzar, agissaient sans pose. Qu’on approuve ou non leurs actes, on est forcé de reconnaître que la conviction et non l’intérêt personnel, armèrent Ravachol, qui mourut le front haut, et l’autre, le meurtrier du délateur Véry. Mais ceux-là, ces péroreurs assourdissants, eunuques qui ne font pas et empêchent les autres de faire, qui crient « aux pontifes » et, dans leur ignorance, sont plus despotes que les doctrinaires, ce serait une étrange faiblesse que de les laisser sans riposte parler au nom de l’anarchie qu’ils présentent à l’image de leurs conceptions enfiévrées, ou brutales.

Le dynamiteur pour de bon échappa aux Melville, aux Houillier, aux Fédée. Ceux-ci, perquisitionnant dans une maison où ils ne trouvèrent rien, se virent donner une sérénade par le rédacteur en chef de l’En-dehors, Zo d’Axa, réfugié sur le sol anglais, tandis qu’une nuée d’anarchistes gouailleurs enveloppait les mouchards déconfits. Le fugitif se trouve en sûreté où il est, où il restera jusque ce que l’heure qu’il attend, sonne pour tout vrai révolutionnaire.

Cependant, deux tendances se faisaient jour parmi les anarchistes de Londres, répondant chacune à un état d’esprit, à un tempérament particuliers : l’une était favorable, l’autre contraire à l’organisation.

Croire que quelques explosions peuvent suffire à renverser toute une société est une erreur aussi profonde que de s’imaginer la révolution susceptible d’être décrétée à jour fixe et tirée au cordeau. Que des audacieux, jaloux à l’excès de leur autonomie et se sentant étouffer dans le groupement, préfèrent agir en solitaires, rien de plus juste, il faut respecter leur initiative et surtout ne pas les traiter de mouchards quand ils font quelque chose. Mais, de leur côté, ils sont tenus à respecter également l’action des méthodistes et à ne pas leur lancer à tout propos l’accusation de cheffisme. Ce manque de tolérance réciproque amena à Londres des zizanies.

Il faut bien l’avouer, tandis que la philosophie anarchiste faisait de rapides progrès atteignant avec les martyrs de Chicago l’apogée du sublime, le sens révolutionnaire s’émoussait chez nombre de nos camarades. L’absence d’objectif nettement déterminé, le manque d’aliment à une activité pratique ont, jusqu’à ce jour, contribué à notre impuissance, — qui, à la vérité, n’a pas été plus grande que celle des autres fractions socialistes. Nous avons été quelques-uns à le crier sans cesse qu’il ne fallait pas toujours laisser fuser nos forces dans la poésie ou la métaphysique : on nous traitait d’autoritaires.

Et les occasions se présentaient, et jamais on n’en profitait.

Nous avions commencé ici une campagne de manifestes, dont quelques-uns « Dynamite et Panama », « À bas la Chambre ! » etc., firent sensation, les journaux bourgeois s’empressant de les reproduire. Paris avait semblé bouillonner un instant, en janvier 1893, à la veille de la rentrée des Chambres ; mais, comme toujours, les socialistes autoritaires, braves de loin se trouvèrent mal, le jour venu et une poignée infinitésimale d’anarchistes sans armes, manifestant sur la place de la Concorde, fut facilement dispersée. Venu subrepticement à Paris, je pus constater, un quart d’heure plus tard, combien les abords de la Chambre étaient peu menacés. D’ailleurs, le majestueux Lozé, alors préfet de police, était là, toujours aussi haut en couleur, protégeant de sa présence la tourbe inquiète des panamistes et des pots-de-viniers.

Quelques mois après, la Belgique sembla à deux doigts de la révolution : Malatesta, le compagnon Delorme et moi y courûmes, pensant qu’il y aurait peut-être autre chose en jeu que le suffrage universel. J’en puis parler sans vantardise, car nous n’y fîmes absolument rien. Les anarchistes locaux, isolés de la masse, n’avaient aucun moyen d’action. Excellents camarades, affinés de pensée, quelques-uns pleins de résolution, ils se trouvaient, cependant, perdus sans armes, sans plans, sans alliés, dans ce mouvement tumultueux de tout un peuple qui ne les connaissait pas. Dans les bois du centre, où nous nous étions rendus pour joindre une colonne de grévistes qui devait, disait-on, marcher sur Bruxelles et qui ne se montra même pas, nous nous trouvâmes tout juste une dizaine avec deux revolvers. C’était trop peu pour venir à bout des troupes royales ; nous n’avions plus qu’à rentrer honnêtement à Bruxelles par le chemin de fer et aller boire du faro. Ainsi fîmes-nous, après nous être ravitaillés de pain d’épices, seul comestible trouvé par Malatesta qui, guérillero expérimenté, s’était délégué aux approvisionnements. Ce qu’il était dur, le pain d’épices ! Delorme faillit y laisser sa mâchoire.

Le grand coupable fut le parti ouvrier, dont la pusillanimité entrava toute sérieuse action révolutionnaire. Reprenant dans son journal, Le Peuple, l’éternelle rengaine des agents provocateurs, il invitait les manifestants à se défier de gendarmes déguisés se glissant dans leurs rangs. On avait donc l’agréable perspective d’être fusillé par la troupe ou assommé par les travailleurs, qui se montraient d’une défiance et d’un particularisme inouïs. Lorsque la comédie du vote plural fut adoptée par le parlement, les quatrième-étatistes, ralliés aux bourgeois radicaux, crièrent victoire et pacification. Ils avaient hâte d’en finir.

À notre retour dans Bruxelles, nous trouvâmes Cipriani, arrivé le matin même : nous l’avions déjà vu à Londres un mois auparavant.

Figure étrange, car elle appartient bien plus à l’époque déjà lointaine de l’épopée garibaldienne, qu’à notre temps de raisonneurs sceptiques ! Le profil est énergique et fin, la taille haute, l’allure générale altière. Cipriani est un des rares militants de la génération passée qui ne soient pas fatigués. Pendant sa déportation, il vivait fort stoïquement, se faisait un point d’honneur de n’accepter rien, même de ses amis. À son retour, il fut expulsé de France, pour avoir défendu Louise Michel contre des argousins, puis, arrêté en Italie, y subit huit années de bagne, les juges, aussi honnêtes dans la péninsule que partout ailleurs, exhumant une affaire d’Égypte, vieille d’une quinzaine d’années, dans laquelle, Cipriani, attaqué, avait tué son agresseur.

L’amitié me ferait commettre un mensonge, si je disais que Cipriani a épousé la doctrine anarchiste. Qu’il le veuille ou non, il est de tempérament dictatorial : mais son feu révolutionnaire n’est pas éteint et, si certains actes individuels le déconcertent, les premiers qui marcheront au combat général, anarchistes ou socialistes, le verront de leur côté.

Ce fut, si mes souvenirs sont exacts, peu avant cette expédition pacifique que je vis chez Leudet, M. Jules Huret, alors en tournée pour son enquête sur l’évolution sociale. Ses articles dans le Figaro avaient été lus autour de moi avec intérêt, mais l’écrivain ne me parut pas sympathique. Son premier mot, évidemment déplacé, fut pour traiter Kropotkine de « vieux gâteux », pauvre Kropotkine ! était-ce bien la peine d’avoir donné ta liberté, ta fortune, ta science et ta santé pour t’entendre traiter ainsi par un jeune écrivain gonflé de quelques succès !

Le journaliste, je dois le dire, était sur le coup du désappointement. Après avoir feuilleté en hâte quelques pages de la Conquête du Pain, dernier ouvrage du philosophe russe, pour connaître au moins quelque chose de lui, il avait pris le chemin d’Acton, où réside le continuateur de Proud’hon et de Bakounine. Une dame brune, d’une trentaine d’années, à l’aspect sérieux et décidé, ouvrit au coup de marteau. « Je viens pour interviewer le prince Kropotkine », lui dit délibérément le visiteur. « Le prince Kropotkine ne veut pas se faire interviewer », répondit sur le même ton la femme de notre ami, car c’était elle. Et, malgré les représentations du journaliste, elle lui ferma la porte au nez.

Semblable mésaventure avait rendu M. Huret très cassant, presque impertinent : après avoir traité Kropotkine de vieux gâteux il décrocha à l’adresse de Malatesta une épithète aigre-douce. Naturellement, je m’empoignai avec cet appréciateur sévère qui ne pouvait faire moins que me considérer comme le dernier des imbéciles et, ma foi, ce fut juste si la conversation ne dégénéra pas en mangeage de nez.

Remâchant les rengaines bourgeoises, mon interlocuteur me demanda ironiquement si nous étendions notre sympathie fraternelle aux voleurs et aux assassins.

Parler de voleurs et d’assassins, quand on a dans son clan, prêt à les saluer bien bas, et à s’honorer de leur fréquentation, des banquiers, des ministres et des généraux ! Quel aplomb bourgeois !

Et pourtant, M. Huret n’est pas sans valeur ; ses campagnes décèlent de l’initiative et de la volonté ; son tort est de s’être trop vite grisé de ses succès d’interviews. Le jour où, comme les vrais hommes d’étoffe, il sera devenu modeste et ne jugera plus les personnes et les choses qu’il ne connaît point sur une quinzaine de pages lues en wagon, même ses contradicteurs véhéments l’apprécieront.

Peut-être, après notre rencontre, a-t-il réfléchi sur les inconvénients de trop de morgue, car l’interview de Malatesta, qu’il a, peu après, fait paraître dans le Figaro, est non seulement très sincère, mais conçue sans acrimonie.

C’est dans le quartier plébéien d’Islington, chez Defendi, ancien combattant de la Commune qui cumule aujourd’hui l’anarchisme et l’épicerie, que Malatesta trame de noirs complots contre la bourgeoisie. Tout le contraire des théoriciens de la Révolte, il se préoccupe beaucoup moins des progrès de l’idée pure que des faits et, par faits, il ne se contente pas d’entendre, comme quelques-uns, les déménagements à la cloche de bois. S’il n’avait à son actif le coup de main de Bénévent, exécuté en 1877, avec Cafiero, Ceccarelli et quelques autres camarades, — une trentaine au plus, — et diverses condamnations un peu partout, motivées par des faits révolutionnaires, ses contradicteurs le traiteraient d’opportuniste. Son tempérament n’étant pas en cause, ils se contentent de le traiter d’autoritaire, ce qui ne les empêche pas de s’adresser à lui toutes les fois qu’il y a un acte sérieux de propagande ou de solidarité à accomplir. Certes, il n’y a pas d’hommes indispensables, mais il y en a d’utiles, et l’on peut dire que si Kropotkine est un cerveau, Malatesta est un bras.

Non qu’il dédaigne le raisonnement : je l’ai vu — et entendu aussi ! — aux prises avec Lucien Weil, le plus effroyable forgeur de syllogismes. Qui l’a emporté ? je ne saurais le dire ; au bout de cinq minutes, mes tempes éclataient, mon cerveau martyrisé ne percevait plus que des notes éclatantes ripostant à ses susurrements rapides. Comment ne m’a-t-on pas transporté à Bedlam ?

Je ne résiste pas à l’envie de citer ici un apologue, digne de celui de Menenius Agrippa, que m’a narré Malatesta. Il est à l’adresse de ceux qui reprochent de descendre des sublimes intransigeances théoriques pour aborder l’action pratique.


Une commune de l’Italie avait un Conseil très avancé, à l’exception d’un individu regardé avec suspicion par ses collègues. Ce galeux proposa, un jour, d’adopter l’éclairage à l’huile, usité dans les autres parties de la péninsule. On en avait bien besoin car, en dépit des hautes vues du municipio, la ville était, chaque nuit, plongée dans les plus profondes ténèbres.

En entendant la proposition faite, un conseiller se leva, pâle d’indignation :

— Quoi ! bégaya-t-il, est-ce la peine de tenir en main l’éblouissant flambeau du progrès pour qu’on ose nous proposer la fumeuse lumière à l’huile, nous ravalant ainsi au rang des municipalités les plus arriérées ? Ne savez-vous pas que ce mode d’éclairage ne convient déjà plus aux besoins modernes, que partout, les spécialistes se livrent à d’ardentes recherches et qu’on est à veille de trouver mieux. L’éclairage à l’huile, jamais !

Il fut criblé d’applaudissements, et la commune demeura dans l’obscurité.

Quelques années après, le gaz avait, en effet, remplacé le combustible liquide : les édiles de la localité s’applaudissaient d’avoir si bien résisté aux objurgations du réactionnaire.

Celui-ci, cependant, ne craignit pas, un jour, de proposer le vote d’un crédit, permettant de s’éclairer au gaz comme dans les autres villes.

Les administrateurs communaux se regardèrent avec stupeur. Quoi ! cet incorrigible n’avait pas profité de la leçon des événements. S’éclairer au gaz, maintenant comme tout le monde : comme si le gaz était le dernier mot du progrès !

Le retardataire fut conspué d’importance et, comme on s’était passé de l’huile rétrograde, on se passa du gaz opportuniste.

Le temps s’écoula, amenant de nouveaux progrès : l’électricité, à son tour, détrôna le gaz.

— Eh bien, se disaient fièrement les conseillers, n’avons-nous pas eu raison de tenir bon ? Que de frais évités pour l’installation d’appareils que nous serions contraints de changer aujourd’hui, si nous avions eu la naïveté d’écouter ce ramolli !

Le « ramolli » osa pourtant demander l’éclairage à l’électricité ; mais, cette fois, on ne l’écouta même pas : on était fixé sur son état mental. S’il continue à siéger au Conseil, c’est par pure tolérance de ses collègues qui le considèrent comme irrémédiablement fou.


De cet apologue, j’en rapprocherai un, beaucoup plus court, raconté autrefois par Pouget.


Deux paysans se promenaient, un soir, sans mot dire, perdus dans la contemplation du firmament. — À quoi rêves-tu ? demanda l’un. — Je m’imaginais, répondit l’interpellé, — que le ciel était devenu un pré immense dont je me trouvais le propriétaire. — Et moi, fit le premier, qui ne voulait pas demeurer en reste d’imagination, il me semble que toutes les étoiles sont un troupeau de moutons m’appartenant et broutant dans ton pré. — Broutant dans mon pré ! Ah ! voleur !… Et les voilà qui se battent.


Les théoriciens absolus, se chamaillant pour la prévalence de leurs systèmes futurs, sont un peu semblables à ces deux campagnards.

Ce qui est certain, c’est que les États marchent à une immense dislocation politique et économique ; que d’autre part, la conscience individuelle a grandi, détruisant le prestige des gouvernants, apprenant peu à peu aux masses à penser et agir par elles-mêmes. Certes, le cri impérieux des besoins matériels inassouvis dominera au jour de la bataille, la voix des philosophes ; bien des heurts déconcerteront les timides, mais l’Humanité peut-elle abdiquer ses destinées ? Pourrait-elle, après avoir entendu l’appel des Reinsdorf, des Spies et des Parsons, retomber au troupeau servile, au communisme du couvent ? Ô Liberté ! Toujours trahie, saignante et mutilée, tu es incompressible, éternelle comme le progrès. Après être apparue aux esclaves antiques, aux Bagaudes et aux Jacques, avoir inspiré montagnards et hébertistes, éveillé l’Europe au clairon de la révolution, fait flotter le drapeau rouge de la Commune, tu devais jeter au vent, comme un verbe nouveau, le nom de la société sans maîtres : l’anarchie !