De la métamorphose des fontaines

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De la métamorphose des fontaines : poèmes, suivi des Odes, des Sonnets et des Hymnes
Bibliothèque Artistique et Littéraire (pp. 7-17).




DE LA

MÉTAMORPHOSE DES FONTAINES




Toi qui verses les parfums des coupes d’or
Pour des libations aux nymphes de Sicile,
L’audace de la Lyre a tenu ton bras fort.



Quel nom sonnerait mieux sur la corde docile,
Qui mènerait le chœur neuvain des doubles monts,
Vers qui s’élèverait du rivage des îles
La clameur des satyres vagabonds ?


Jean Moréas, par toi le siècle va revivre
Des victoires, illustre don de Jupiter,
Et pour hausser ma voix courageuse à te suivre.
Je t’invoque premier devant que de chanter.


Voici déjà le chœur des Heures répandues,
Semant de fleurs la route où passera le dieu,
Et voici que s’allume au fond des étendues
La Chersonèse d’Or, gardienne du feu.



Un Faune accoutumé des luisantes rivières
S’en vient dès le matin disposant ses roseaux,
Et môle le chant clair des flûtes familières
Au clair de l’eau.


Musicien des bois et de la solitude,
La sereine splendeur des dieux est son étude,
Leur visible puissance étonne son esprit ;
Compagnon des bergers craintifs, il leur apprit
A réjouir l’autel du premier lait des chèvres,
Et dans l’ombre myrteuse à joindre sur les lèvres
Sa flûte pour des jeux dont Mycale est le prix.


Mais des monts d’Arcadie aux pointes d’émeraude,
Le glorieux archer Phébus lance les traits

Brillants, dans la fraîcheur obscure des forêts ;
Alors, le chèvre-pied s’étend sur l’herbe chaude :


« Ici des Immortels j’ai connu les secrets.
Fils d’un fleuve et le fruit d’une nymphe marine,
Mon sang proche, du leur par ma double origine,
M’a conduit des beautés qu’il m’a fait concevoir
A celles que sans eux je n’aurais pas pu voir.
Aussi, des eaux instruit et de cette apparence
Du liquide miroir réfléchissant le ciel,
Figurant ce qui passe, ensemble l’éternel,
Je dirai l’autre forme unie à leur substance.


Le principe nuisible ou tantôt bienfaisant
Est caché sous le cours d’une pure harmonie,

Murmurante en ses bords, par un fredon suivie,
Et qui d’une voix douce arrête l’écoutant.


D’Athamante et d’Ammon vous savez les merveilles,
L’ambre et l’or de Crathis n’étonnent vos oreilles,
Ni Salmacis l’impure, et ni d’Amythaon
Clitore recevant l’herbe de la raison.
Encore savez-vous celles des lacs perfides
Issus de l’Arcadie ou des pays arides,
Emprisonnant les corps aux réseaux du sommeil.
Qui de vous en ce monde a rien vu de pareil !


Si de prodiges tels vous appreniez les causes,
L’effroi de votre cœur pèserait aux Titans ;

Vos aïeux, aujourd’hui près du Styx habitants,
Témoins ainsi que moi de ces métamorphoses,
Sans les comprendre mieux sont morts depuis longtemps.
Quelques-uns, toutefois, surpris dessous l’écorce,
Ou de l’onde empruntant la sinueuse force,
Favorisés des dieux comme de leur fureur,
Soit maintenant rocher et soit maintenant signe,
Ont vu suivre la vie un élément plus digne
Du châtiment divin ou du même bonheur.


Narcisse a redouté cette voix incertaine
D’Écho plaignante au loin, servante de sa peine ;
Et qui, courbant les fleurs pour se désaltérer,
Comme elles s’est penché, mais de sa face humaine
Rien plus que sa pâleur ne reste à s’admirer.
Malheureux ! il buvait la chaleur insensée
Que versent dans ces lieux aux sources d’alentour

Les larmes de Biblis, ardente en son amour.
Tendre sœur, du désir de ton frère frustrée !


Ton nom, Hylas ! Hylas ! retentit près des flots.
La grève retentit du désespoir d’Hercule ;
Tes yeux sont étonnés d’un nouveau crépuscule ;
Le courant du ruisseau répète tes sanglots.
Dictynne a préservé la pudique Aréthuse,
Nue et d’un teint vermeil couvrant sa nudité ;
Dictynne au seul signal de son arc irrité
L’enveloppa de pluie et de vapeur confuse.


Que ne dirai-je encor des Vierges racontant ?
Un dieu même, et parmi tous les dieux éclatant,
A brûlé pour Daphné, rejeton du Pénée.



Il la poursuit, s’approche, et d’une tige née
Où des membres légers il convoitait l’ardeur,
Il cueille le rameau toujours cher à son cœur.
Laurier ! verte couronne au temps inaltérable,
L’ennemi des neuf sœurs te devienne exécrable,
Et ces feux dans ta fuite, ô Nymphe, retenus,
Qu’ils brillent à des fronts par elles reconnus.


Il est une vallée au flanc de l’Erymanthe :
Les cyprès et les pins tout pesants d’ombre lente
Y dressent un abri de Phébus épargné,
Lorsqu’il a le milieu de son parcours gagné ;
Là, son active sœur, la fille de Latone,
Ayant rompu la chasse, un moment, s’abandonne
Au vigilant repos d’un silence soudain.
Lieu funeste à l’impie et marqué du destin.



Dans le vif du rocher, sonore et froide, l’onde
Remplit la cavité d’une voûte profonde,
Un reflux abondant s’épanche sur les bords,
Et la claire rosée y rafraîchit le corps.


A peine, ô Cadméen, conduit par l’ignorance,
Tu viens, et de ton sort ressentant l’influence,
A peine as-tu levé tes sacrilèges yeux,
Que prenant en ses mains pour te châtier mieux
Cette eau chargée alors de cruels maléfices,
Avant même, à l’effroi des nymphes, que tu visses
Artémis et son arc à terre détendu.
Elle a sur ta figure un venin répandu.
Ores un double bois à ton front ramé monte ;
Tu fuis, et chaque pas te découvre ta honte,

Toi-même à la fureur des chiens tu t’es voué.
Où se cache Actéon, race d’Autonoé ?


Bergers, hôtes heureux de ces douces prairies,
Aux sources que l’été n’a pas encor taries
Contentez votre soif, et, mêlant vos troupeaux,
Tandis que d’Apollon vous tenez ce repos,
L’un, de Daphnis aimé, tressant une couronne,
Accordera sa voix à la docte leçon,
Et l’autre, que la lutte incertaine aiguillonne,
Tirera de la lyre une double chanson ;
Et quand l’ombre agrandie aux collines prochaines
Sur vos pieds étendra les hauts rameaux des chênes,
Rassemblez vos taureaux, vos boucs et vos brebis,
Sans plus chercher ici ce qui n’est pas permis.



Nous, Faunes et Sylvains, cependant, et Naïades,
Du lever de l’Arcture au déclin des Pléiades,
Voyant le creux du ciel sur le pôle alternant,
Nous interpréterons, suivant la destinée,
Les présages divins que va dans l’air sonnant
La rumeur prophétique aux lieux obscurs menée. »