De la nature des choses (traduction Lefèvre)/Livre III

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Traduction par André Lefèvre.
Société d’éditions littéraires (p. Livre III :-133).



LIVRE TROISIÈME

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L’ÂME ET LA MORT



SOMMAIRE


Éloge d’Épicure. Exposition : maux qu’entraînent l’ignorance de la nature de l’âme et la crainte de la mort, v. 1-99. — L’âme et l’esprit, ou raison, sont des parties du corps, de structure analogue. L’esprit siège dans la poitrine ; l’âme, qui lui obéit, est répandue dans le corps, v. 100-182. — L’âme et l’esprit sont faits d’atomes très-subtils, très mobiles, v. 183-292. — Les tempéraments de l’âme, chez l’homme aussi bien que chez les animaux, sont déterminés par la proportion des éléments qui la constituent » V. 293-327. — L’âme, intimement unie au corps, est comme lui mortelle ; elle naît, croît, vieillit avec lui, en ressent les maux, en partage l’agonie, et s’en échappe avec le souffle, v. 328-556. — L’âme ne peut exister sans un corps qui la contienne et des organes qui l’impressionnent, v. 557-636. — Si elle était immortelle, il faudrait qu’elle conservât des sens après la mort, v. 637-684. — L’âme ne se souvient d’aucun fait antérieur à la vie, v. 685-694. — Autres raisons de la mortalité de l’âme, v. 695-796. — Ridicule des hypothèses sur l’entrée de l’âme dans le corps après la conception ou après la naissance, v. 797-860. — La certitude que l’âme est mortelle dissipe les terreurs de la mort, v. 861-956. — Prosopopée de la Nature à l’homme, v. 957-1004. — Il n’y a point d’enfers. Les châtiments sont sur la terre, dans la conscience, v. 1005-1049. — La mort est commune aux grands hommes et au vulgaire, v. 1050-1080. — Misère profonde de ceux qui la craignent, V. 1081-1104. — La mort est inévitable, et aussi longue pour les jeunes que pour les vieux, v. 1105-1124.






Toi qui, sur tant de nuit versant tant de lumière,
Le premier, de la vie éclairas la carrière,
J’ose poser mes pas aux traces de tes pas,
J’ose te suivre, honneur de la Grèce ! non pas
En rival, mais en fils, en disciple fidèle.
Et qui pourrait au cygne égaler l’hirondelle,
Ou les bonds des chevreaux, vacillant sur leurs pieds
Timides, à l’élan vigoureux des coursiers ?
Toi seul es l’inventeur, et tes livres sublimes
D’un père à ses enfants nous lèguent les maximes.
Au sein des fleurs l’abeille aspire son trésor :
Ainsi je me nourris de toi, de ton miel d’or,
Oui, plus digne que l’or d’une éternelle vie.

Dès que la vérité par ta bouche nous crie
Que l’immense univers n’est point l’œuvre des dieux,

Les terreurs de l’esprit se dissipent, les cieux
S’ouvrent, et, par delà les murailles du monde,
Dans le vide se meut la matière féconde.
À mes yeux apparaît la demeure des dieux,
20Riante paix qu’inonde un éclat radieux,
Que ne violent pas les vents et les orages,
Où ne tombe jamais, d’un éther sans nuages,
Le givre en flocons blancs par l’âpre hiver durci.
La Nature y répand tous ses biens. Nul souci
N’effleure le repos de ces âmes sereines.
Nulle part je ne vois les rives souterraines
Du fabuleux Cocyte, et sous notre univers.
Rien n’empêche mes yeux d’embrasser, au travers
Du vide, sous mes pieds, le mouvement des choses,
Quand je vois, par ta force, et jusqu’au fond des causes,
S’éclairer la Nature en son immensité,
Je ne sais quel frisson de sainte volupté,
Quelle divine horreur envahit tout mon être.

Et puisque mes leçons ont fait assez connaître
Les types variés, l’éternel mouvement
Et l’essor spontané des germes, et comment
Leur concours a du monde ordonné la structure,
C’est l’heure maintenant d’expliquer la nature
De l’esprit et de l’âme ; il est temps que mes vers
40Rejettent au néant cette peur des enfers
Qui si profondément trouble la vie humaine
Que nul plaisir n’est pur, nulle volupté pleine,
Tant l’ombre de la mort en assombrit le cours !

Certes, plus d’un mortel préfère, en ses discours,
Aux tourments d’un long mal ou d’une vie infâme
Les gouffres du Ténare : « Ils savent ce qu’est l’âme,
Du sang, un peu de vent peut-être, et rien de plus ;
Et nos enseignements sont pour eux superflus ! »
Prends garde, ces grands mots ne sont qu’une attitude ;
L’amour du bruit les dicte et non la certitude.
Chassés de leur patrie, abreuvés de tourments,
En fuite sous le poids de soupçons infamants,
Loin des regards humains ces déclamateurs vivent.
En quelque affreux désert que leurs maux les poursuivent,
Tu les vois implorer les mânes des aïeux,
Et de noires brebis gorger les sombres dieux ;
Et plus dur est le sort, plus leur audace expire ;
Plus la religion reprend sur eux d’empire.
Attends l’homme à l’épreuve et, pour le bien juger,
60Observe ce qu’il est en face du danger.
Alors du fond des cœurs jaillit le vrai langage,
Et le masque arraché laisse à nu le visage.


Ces rapaces désirs, ces aveugles ardeurs
Qui marchent sur le droit pour monter aux grandeurs,
Ces complices du crime, ulcère de la vie,
Qui vers la proie en vain nuit et jour poursuivie
Des malheureux mortels précipitent l’effort,
Pour aliment premier ont la peur de la mort.
Exclus de toute vie assurée et prospère,
Le mépris et la honte, avec l’âpre misère,
Semblent nous précéder, tristes avant-coureurs,
À ce seuil du tombeau dont nos fausses terreurs

Voudraient retarder l’heure et fuir au loin l’image ;
Et nous accumulons carnage sur carnage,
Or sur or ; et, sanglants d’un butin criminel,
Des monstres ont joui du bûcher fraternel !
La table de famille est transformée en piège,
Et la haine intestine avec la crainte y siège.

C’est de ce même effroi que sèche l’envieux.
80Écoute-le gémir : « Tel marche, sous ses yeux,
Puissant et regardé, ceint de pourpre et de gloire ;
Lui, végète dans l’ombre aux bas-fonds de l’histoire :
Une statue, un nom, ou la mort ! » Insensés !
Par la peur du trépas combien de cœurs blessés
Prennent en noir dégoût la vie et la lumière,
Jusqu’à porter sur eux une main meurtrière !
Combien n’ont pas su voir dans cette aveugle peur
La source de tous maux, l’écueil de la pudeur,
Ce qui rompt les liens d’amitié, ce qui brise
Les nœuds même du sang dans nos heures de crise !
Oui, pour fuir l’Achéron, des citoyens, des fils
Ont trahi leurs parents, ont livré leur pays.

La nuit l’enfant ne voit que présages funèbres ;
Encor ne tremble-t-il qu’au milieu des ténèbres ;
Nous, nous tremblons le jour. L’effroi qui nous poursuit
A-t-il donc plus de corps que ces terreurs de nuit ?
Sur ces ombres le jour épuise en vain ses flammes.
La science peut seule éveiller dans nos âmes,
À défaut du soleil l’astre de la raison.

100D’abord, l’intelligence, ou, sous un autre nom,
L’esprit, guide et conseil de la vie, est chez l’homme
Un organe et rien autre, une part dans la somme
Vivante, enfin ce qu’est l’œil, le pied ou le bras.

Selon les sages grecs, ce qui pense n’a pas
De siège spécial, de place définie.
C’est notre activité vitale, une Harmonie
Qui, sans demeure fixe, anime nos ressorts :
Ainsi la santé n’est que l’état sain d’un corps,
C’en est une habitude et non une partie.
Fausse comparaison, par les faits démentie !
En des points apparents le corps souffre parfois
Sans que le mal pénètre en de secrets endroits ;
Et réciproquement. Souvent l’âme est blessée,
Et tout le reste échappe au mal de la pensée ;
De même le pied souffre, et, le cas est pareil,
Le front demeure exempt des douleurs de l’orteil.
Enfin, lorsque le corps, inerte et gisant, livre
Au doux sommeil un poids qui ne se sent plus vivre,
Quelque chose est en nous qui, sous cette langueur,
120Reste ouvert à la joie, aux vains soucis du cœur,
Dont mille mouvements agitent l’insomnie.

Or ce qui vit, non plus, n’est pas une Harmonie,
C’est un membre du corps. Et comment en douter,
Lorsque tu vois la vie intacte résister
Aux mutilations, elle qu’un souffle tue,
Qui, pour quelque chaleur par les lèvres perdues,
Peut déserter soudain les veines et les os ?

Nos éléments, pourvus de rôles inégaux,
Importent plus ou moins au salut de notre être.
C’est la chaleur et l’air, tu peux le reconnaître,
Qui, gardiens de la vie, en retiennent l’essor ;
Air vital, feu couvé dans notre sang, trésor
Qui s’envole et s’éteint quand la mort nous réclame.
Tu sais ce qu’est l’esprit, et tu sais ce qu’est l’âme :
Des organes du corps. Laisse aux chanteurs ce nom
Faute d’autre cueilli sur le mont Hélicon
Pour nommer une essence encor mal définie ;
D’où qu’elle vienne enfin, laisse aux Grecs l’Harmonie ;
Qu’ils la gardent pour eux ! Toi, viens suivre avec moi
140Le cours de ces leçons que je reprends pour toi.

J’enseigne l’unité de l’esprit et de l’âme
Je dis qu’un même fil forme leur double trame.
Mais le chef souverain, tête du mouvement,
C’est lui qu’on nomme esprit, pensée ou jugement.
Son siège est où l’angoisse et la terreur s’agitent,
Où les frissons de joie autour du cœur palpitent ;
La poitrine est son trône ; et de là, comme un dieu,
D’un signe directeur il pousse et met en jeu
L’âme éparse en tout sens dans le reste de l’être.
Parfois, avant qu’un trouble en cette âme ait pu naître,
L’esprit, seul conscient, frémit d’aise ou d’orgueil ;
Ainsi le mal qui tient notre tête ou notre œil
N’attaque pas l’ensemble ; ainsi, quand la pensée
S’exalte dans sa force ou bien languit blessée,
L’âme, trop plein du cœur dispersé dans le corps,
Souvent échappe au choc et demeure en dehors,

Quand l’intensité croît, quand l’atteinte est profonde,
Il faut que de partout l’âme entière y réponde :
La sueur pâle court sur le corps aux abois ;
160La langue brusquement s’embarrasse ; la voix
Tombe, l’oreille tinte et l’énergie expire.
Si donc l’esprit sur l’âme exerce un tel empire
Qu’on a vu ses terreurs terrasser les plus forts,
Si l’âme à son appel pousse et frappe le corps,
C’est que tous deux sont joints par une étroite chaîne.

Autre conclusion qui n’est pas moins certaine :
Tous deux sont corporels, puisqu’ils meuvent le corps.
Ils gouvernent tout l’homme, ils tendent ses ressorts,
Le tirant du sommeil, lui faisant son visage,
Tous faits du toucher tu reconnais l’ouvrage.
Sans toucher, point de choc ; sans corps, point de toucher ;
À cet enchaînement tu ne peux t’arracher.
Confesse donc que l’âme et l’esprit sont matière ;
Le corps d’ailleurs contient leur force tout entière ;
Ce qu’ils font, c’est en lui, c’est par lui qu’ils le font.
Lorsqu’un trait furieux pourfend les os et rompt
Les muscles sans atteindre aux sources de la vie,
À l’amère langueur dont la chute est suivie,
À la prostration, succède un chaud désir,
180Vague effort de l’esprit qui veut se ressaisir.
L’intelligence est donc d’essence corporelle,
Puisque le mal du corps se répercute en elle.

Maintenant, de quels corps l’esprit se forme-t-il ?
Je vais te l’enseigner. Infiniment subtil,

Des corps les plus menus il faut qu’il se compose.
Au premier examen ce premier point s’impose.
Quel plus rapide éclair que le travail mental ?
L’élan de la pensée est un vol sans rival.
Si donc, en son essor, l’esprit laisse en arrière
Tout ce dont l’œil perçoit la forme ou la matière,
C’est que son corps fluide est formé d’éléments
Ronds, menus et légers, tels que leurs mouvements
Au choc le plus minime obéissent sur l’heure.
Pourquoi l’eau cède-t-elle au souffle qui l’effleure ?
Elle est faite de corps ronds, menus et coulants.
Le miel est plus tenace et ses flots sont plus lents :
Une cohésion paresseuse contracte
Le tissu moins glissant de sa nappe compacte.
Ses atomes, moins ronds, serrent mieux leurs faisceaux.
200Rien qu’à frôler un tas de graines de pavots,
Le zéphir jusqu’au sol en rase les poussières ;
L’aquilon ne peut rien sur un monceau de pierres.
Donc la forme et le poids par de constants rapports
Sont liés à l’allure, au mouvement des corps.
Plus ils sont fins, roulants, plus leur masse est agile.
Plus ils sont anguleux, moins leur bloc est mobile.

L’esprit à cette loi pleinement satisfait ;
Actif par excellence il ne peut être fait
Que de corps fins, polis et de forme sphérique :
Notion précieuse et qui partout s’applique,
Et qui sur tous les cas projette sa clarté.
Regarde jusqu’où va cette ténuité
De trame et combien peu, lorsque l’esprit s’amasse,

Ce fluide subtil doit occuper d’espace :
Quand le repos funèbre est en nous descendu,
L’esprit et l’âme ont fui, mais rien ne s’est perdu
De la forme et du poids, rien de ce qui fut l’homme ;
De son dépôt la mort représente la somme ;
Seuls le souffle et la flamme intime sont partis.
220C’est que l’âme, réseau d’atomes très-petits,
Entre les nerfs, les os et les veines pénètre ;
Elle a pu tout entière abandonner tout l’être
Sans toucher au contour des membres ; le dehors
Est sauf, et le poids même est resté dans le corps.
Ainsi, lorsque du vin s’est exhalé l’arome,
Quand l’air a dispersé la douce odeur du baume,
Quand s’est perdu le suc enfermé dans le fruit,
Le volume à nos yeux n’en paraît point réduit ;
Le poids n’a pas changé ; parce que les aromes
Et les sucs sont formés d’impalpables atomes.

Si donc sans altérer les formes et les poids
L’âme s’évanouit, c’est, encore une fois,
Que des germes subtils composent sa substance.
Non pas qu’elle soit une et simple en son essence ;
Puisque par les mourants l’esprit est exhalé,
Il est souffle : et ce souffle est de chaleur mêlé ;
La chaleur ne va pas sans air et toute flamme
En contient ; aux défauts de cette frêle trame
L’air glisse par milliers ses globules ténus.
240Mais ces trois éléments constatés, reconnus,
D’eux-mêmes peuvent-ils créer ce sens intime,
Contre-coup ressenti par l’être qui l’anime,

Où l’ignorance voit un don miraculeux ?
Ce pouvoir, j’en conviens, n’existe en aucun d’eux.
À ces éléments donc s’en joint un quatrième,
Sans nom, presque sans corps, la ténuité même,
Sans égal en souplesse, et dont le mouvement
De membre en membre éveille en nous le sentiment.

Germe de l’action, cette fluide essence
Met en jeu la chaleur, puis l’aveugle puissance
Du vent, puis l’air, enfin gagne et pénètre tout
Et, par les nerfs émus et par le sang qui bout,
Transmet au fond des os et jusque dans les moelles
Le feu des voluptés ou des fièvres cruelles.
Le mal qui peut l’atteindre est le trait de la mort ;
Tout s’écroule ; la vie attaquée en son fort
Cherche en vain où se prendre et perd pied ; toute l’âme
S’enfuit par chaque pore en impalpable flamme.
Heureux quand le torrent ne passe point les bords !
260La vie alors subsiste et rentre dans le corps.

Mais quelle loi combine et revêt de puissance
L’accord des éléments de la quadruple essence ?
Notre indigent latin, rebelle à mon désir,
T’en apprendra du moins ce que j’en puis saisir ;
Encor me bornerais-je aux aperçus sommaires.
Les mouvements croisés de ces substances mères,
Leurs pouvoirs indivis, n’admettent point d’écart
Qui laisse de chacune évaluer la part.
Ressorts divers d’un être unique, elles ressemblent
Aux agents que nos chairs en nos tissus rassemblent,

Odeur, saveur, chaleur, que de secrets rapports
Amalgament si bien qu’ils ne font qu’un seul corps.
Ainsi l’air, la chaleur et l’aveugle puissance
Du vent, pour ne former qu’une même substance
S’unissent dans notre âme à l’obscur élément,
Moteur subtil, d’où part leur propre mouvement
Et d’où l’activité coule de veine en veine ;
Force présente au fond de la machine humaine,
Pivot sur qui tout porte et qui n’a rien sous lui,
280Âme de l’âme enfin ! Et ce suprême appui,
Base de la pensée et racine de l’âme,
Court, invisible fil dérobant sous la trame
Ses éléments subtils et clair-semés, pouvoir
Que l’on ne peut nommer puisqu’on ne peut le voir !
C’est bien là cependant l’esprit même, le maître
Et le dominateur du corps, le fond de l’être.
Ne faut-il pas d’ailleurs qu’en ce mélange d’air,
De chaleur et de vent qui vit dans notre chair,
L’un des germes domine et sous sa loi commune
Fasse que tout se tienne et que l’âme soit une :
Pour qu’aux fuites de l’air, de la flamme ou du vent
Survive en quelque lieu le sentiment vivant ?

L’âme contient du feu, le feu que la colère
Allume au cœur, le feu dont l’œil sanglant s’éclaire ;
L’âme contient du vent, frisson avant-coureur
Qu’en nos sens ébranlés fait glisser la terreur ;
L’âme contient de l’air, onde impassible où nage
L’équilibre serein qui luit au front du sage.

C’est le feu qui domine en ces esprits entiers,
300Âpres, où le courroux s’enflamme volontiers ;
C’est lui que les lions soufflent par les narines,
Qui fait en rauquements éclater leurs poitrines
Et déborder sans frein le flot de leur fureur.
Les cerfs tremblent au vent qui refroidit leur cœur ;
Le vent règne en leur âme et frissonne en leur veine.
L’air calme assure aux bœufs leur majesté sereine
Que trouble rarement de sa noire vapeur
La torche du courroux aveugle, et que la peur
Ne paralyse point de ses flèches de glace ;
Entre les deux excès la nature les place.
Et, dans ces animaux, c’est nous que je décris.
La sagesse a bien pu mûrir quelques esprits,
Mais sans en extirper la tendance rectrice.
Elle n’en peut si bien déraciner le vice
Que l’un plus volontiers ne cède à la terreur,
L’autre aux emportements de l’aveugle fureur,
L’autre au mol abandon d’une âme trop peu fière.
Enfin de cent façons les jeux de la matière
Avec le naturel font varier les mœurs.
320Comment trouver assez de noms pour tant d’humeurs,
Qui pourrait éclaircir tant de causes obscures
Et de tant d’éléments distinguer les figures ?
Constatons seulement que, si faibles soient-ils,
Rien n’en peut effacer les vestiges subtils.
La raison les attaque et ne peut les détruire.
Quel obstacle, sans eux, pourrait nous interdire
L’accès du calme pur dont jouissent les dieux ?

Ces germes, dans le corps répandus en tous lieux,
Assurent sa durée et soutiennent sa trame ;
Car des liens profonds soudent le corps à l’âme,
Nœuds qu’on ne tranche pas sans dommage commun.
Qui peut d’un grain d’encens isoler son parfum,
Sans supprimer l’objet dont l’arôme est l’essence ?

C’est ce que sont au corps l’âme et l’intelligence ;
L’ensemble se dissout quand le faisceau se rompt.
Tant un accord étroit, primordial, confond
Comme leurs éléments leur fortune jumelle !
Ni l’âme ni le corps sans aide mutuelle
Ne pourraient, séparés, atteindre au sentiment.
340De leur concours actif sort ce rayonnement
Vital, centre de l’être et flambeau du système.

Le corps n’est rien sans l’âme. Il n’a point en lui-même
De quoi naître et grandir et survivre à la mort.
L’eau peut ne pas changer quand la vapeur en sort
Et rendre sans périr ce que le feu lui donne,
Autre est la loi du corps. Quand l’âme l’abandonne,
Il succombe, entraînant tous ses ressorts pourris.
C’est que, dès le principe, ensemble ils ont appris
Ce concert d’actions dont la vie est la somme
Et qu’au sein maternel, dans le moule où naît l’homme,
On ne briserait pas sans les tuer tous deux.
Ainsi, perte et salut, tout est commun entre eux ;
Comment donc contester leur parenté native ?
Refuser à la chair la vertu sensitive,
Dans l’âme éparse en nous voir l’unique ferment

De l’intime travail qu’on nomme sentiment,
C’est nier l’évidence acquise et manifeste.
Car le fait nous apprend, nous prouve, nous atteste
La sensibilité du corps, et ce qu’elle est.
360L’âme en quittant le corps laisse l’être incomplet,
Et le sens l’abandonne ; il perd en ce divorce
Ce qui, sans être lui, du moins doublait sa force ;
Sa part à lui, la mort la lui prend par surcroît.

D’aucuns disent : « C’est l’âme et non pas l’œil qui voit ;
L’œil est la porte ouverte à l’âme spectatrice. »
Vaine erreur ! Leur sens même en fait assez justice,
Lui qui pousse l’image au centre visuel.
Parfois l’éclat trop vif à notre œil est cruel ;
L’objet brillant s’éclipse et le regard avorte ;
Et l’œil souffre : est-ce là l’office d’une porte ?
Courage ! ajoutez donc que, sans porte et sans yeux,
L’esprit serait plus libre et l’âme verrait mieux.

Je ne puis non plus croire à l’erreur qu’accrédite
Le nom presque divin du sage Démocrite.
De couples alternés combinant les accords,
Deux à deux, germe à germe, il soude l’âme au corps.
Or la ténuité des principes de l’âme
En doit borner le nombre. Aux mailles de la trame
Ils pendent clairsemés et se tiennent de loin.
380Tout au plus la Nature aura-t-elle pris soin
De mesurer entre eux l’intervalle aux surfaces
Que les plus frêles grains, les corps les plus fugaces
Doivent couvrir sur nous en tombant du dehors

Pour émouvoir des sens les délicats ressorts.
Car nous ne sentons point tout choc et toute chose ;
La poussière ou le fard sur nos membres se pose ;
L’haleine de la nuit nous mouille ; certains fils
Barrent notre chemin de leurs réseaux subtils ;
Il pleut sur nous d’en haut cent débris, vieilles ailes
Des insectes, duvet des oiseaux, flocons grêles
Qui tombent ralentis par leur légèreté ;
De mille êtres rampants notre corps est hanté ;
Les pieds des moucherons n’y laissent pas d’empreinte ;
Et de tous ces contacts il ne sent pas l’atteinte.
Tant d’atomes épars dans le tissu vivant
Doivent être avertis et mis en branle, avant
Que les germes de l’âme à travers les distances
Aient pu se renvoyer ces chocs, ces résistances
Et nouer ces accords d’où naît le sentiment !

400Mais l’esprit plus que l’âme a le gouvernement
Et dispose des clés des portes de la vie.
Sitôt que la pensée est aux membres ravie,
Pas un atome d’âme attardé dans le corps
Qui résiste un moment. Docile, sans efforts,
L’âme suit la pensée et s’échappe avec l’être,
Laissant le corps au froid dont la mort le pénètre.
Le souffle obstiné reste où l’esprit est resté.
Mutilé, démembré, plus qu’à demi quitté
Par l’âme qui s’enfuit de ses veines ouvertes,
Le tronc vit ; l’air vital répare encore ses pertes.
Si peu d’âme qu’il garde, il s’y cramponne au bord
De la vie et résiste à l’assaut de la mort.

Quand ce qui blesse l’œil n’atteint pas la prunelle,
La vue intacte y siège et se concentre en elle.
Oui, dût la cécité s’ensuivre tôt ou tard,
Si le globe n’est point crevé de part en part,
La pupille suffit. Mais ce cœur de l’organe,
Centre si délicat de l’orbe diaphane,
Périt-il ? Baignez l’œil de tous les feux du jour !
420Le jour a fui soudain dans la nuit sans retour.
Et bien ! l’âme c’est l’œil, l’esprit c’est la prunelle,

Mais écoute ; il est temps que ma voix te révèle
D’autres vérités, fruit des travaux longs et chers
Qui remplissent ma vie et que parent mes vers.

L’âme naît, l’esprit naît, donc l’âme et l’esprit meurent.
(Comme en constant accord leurs substances demeurent,
Pour nommer l’une et l’autre un des deux mots suffit.
Ce que j’écris de l’âme entends-le de l’esprit.
Ainsi, quand je dirai : l’âme est chose mortelle,
Ne va pas oublier que l’esprit meurt comme elle.)

L’âme en ténuité, je l’ai montré plus haut,
Passe les plus subtils des tissus. Il s’en faut
Que l’eau de loin l’égale ; et, près de sa matière,
Le nuage est palpable et la flamme grossière.
Elle est donc plus fluide et plus fugace encor.
Le choc le plus léger éveille son essor :
L’ombre de la vapeur, le reflet du nuage,
Même le jeu du rêve apportant leur image,
Simulacre qui flotte au-dessus des mortels

440Quand notre œil endormi voit fumer les autels.

Puisque de toutes parts, lorsque tombe l’amphore,
L’eau s’écoule et s’enfuit ; puisqu’en l’air s’évapore
Le contour de la flamme ou du brouillard, comment
Pourraient ne pas se fondre, et plus subitement,
Une fois séparés de la machine entière,
Les frêles éléments de l’âme prisonnière ?
Quand, vase renversé, sous les coups fléchissant,
Le corps, raréfié par la perte du sang,
N’a pu les retenir, quel obstacle à leur fuite
Pourrait opposer l’air sans forme et sans limite,
Moins dense que la chair dont il les a reçus !

D’ailleurs l’âme et le corps ensemble sont conçus ;
Nous les sentons grandir et décliner ensemble.
Au pas du frêle enfant qui vacille et qui tremble
Répond le mol essor de son mobile esprit.
L’âge, en formant le corps adolescent, mûrit
L’âme plus vigoureuse et la raison plus large.
Puis, quand les membres las ont plié sous la charge
Des ans accumulés, l’âme comme le corps
460Voit chanceler sa force et s’user ses ressorts.
C’en est fait. L’esprit boite et la langue se trouble ;
Tout croule d’une chute indivisible et double ;
Et, comme la fumée, au sortir de la chair,
L’âme s’évanouit aux profondeurs de l’air.
Elle naît, elle croît avec sa sœur jumelle,
Et sous le poids des jours elle tombe comme elle.
Enfin, l’âpre souci, la terreur, le remords

Valent les maux hideux qui dévastent le corps.
De communes douleurs partageant le principe,
Il faut bien qu’à la mort l’âme aussi participe.
Bien plus ; l’esprit souvent pâtit des maux du corps.
Il s’égare, il s’échappe en bizarres transports ;
Parfois la léthargie, alourdissant ses ailes,
Le plonge en des torpeurs profondes, éternelles ;
Le front ploie, et les yeux flottent irrésolus ;
Il n’entend plus les voix, il ne reconnaît plus
Les traits des êtres chers qui, debout en alarmes,
L’entourent, le visage inondé par les larmes,
Le rappelant enfin à la vie. Ainsi tout
480Nous force d’avouer que l’esprit se dissout :
Car la contagion du mal envahit l’âme ;
Et, la mort elle même est là qui le proclame,
La mort a deux agents : maladie et douleur.

Sous l’empire du vin, quand la brusque chaleur
Répandue au travers de nos veines ruisselle,
Pourquoi cette lourdeur du corps ? Le pied chancelle,
La langue s’engourdit ; les yeux et les esprits
Noyés flottent ; l’injure et la rixe et les cris
Avec l’impur hoquet font cortège à l’ivresse.
Pourquoi ? C’est que l’assaut de la liqueur traîtresse
Attaque, altère l’âme au fond même du corps.
Or ce qui souffre ainsi de passagers transports
Comment soutiendra-t-il une épreuve plus dure ?
Il en perdra la vie et présente et future.

Souvent, frappé d’un mal subit, un malheureux,

Comme atteint de la foudre, à nos pieds, sous nos yeux,
Tombe, écume, gémit, palpite ; le délire
Tend ses nerfs et les tord ; un râle affreux déchire
Sa gorge ; un spasme abat tout son corps secoué.
500C’est que le mal de membre en membre s’est rué
Sur l’âme : ainsi la mer écume, et l’eau fumante
Sous la rage des vents impérieux fermente.
C’est que la douleur chasse et rassemble en sanglots
Tous les germes bruyants de la voix, dont les flots
S’élancent de la bouche et coulent par la route
Familière et connue ouverte à leur déroute.
C’est que l’afflux rongeur de ce même poison,
Bouleversant l’esprit, disloquant la raison,
De leurs germes confus fait jaillir le délire.
Lorsqu’en ses réservoirs l’acre humeur se retire,
Quand la cause du mal se résorbe, sur pied
Le corps faible se dresse et l’âme se rassied,
Et des sens reconquis l’esprit reprend les rênes.
Comment croire que l’âme, en proie à tant de peines,
Attaquée en plein corps par de tels dissolvants,
Puisse, éparse dans l’air, braver le fouet des vents
Et vivre, sans l’appui d’où sa force procède ?

Au reste, ses douleurs ne sont pas sans remède ;
Il suffit qu’on la soigne, et l’art peut la guérir.
520D’où je conclus encor qu’elle vit pour mourir.
Qu’il s’agisse de l’âme ou de toute autre essence,
Pour en changer l’état, il faut à sa substance
Adjoindre ou retrancher quelque partie, ou bien
Il faut intervertir tout au moins l’ordre ancien.

Or l’immortalité n’admet, pleine et parfaite,
Ni compensations, ni perte, ni conquête.
Tout être a son orbite et périt s’il en sort ;
Ce qu’il était n’est plus ; dès qu’il change il est mort.

Donc, malade ou guérie, il faut qu’on s’y résigne,
De la mortalité l’âme porte le signe.
Ainsi la vérité heurte l’erreur de front,
Lui coupe la retraite, et deux fois la confond,
Et sans réplique enfin la convainc de mensonge.

Souvent l’homme s’éteint par degrés ; il allonge
La route et membre à membre il perd le sentiment.
Nous voyons la pâleur livide lentement
Monter de l’ongle au doigt et du pied à la cuisse ;
Puis la mort vers le tronc de proche en proche glisse :
Ses vestiges glacés partout vont s’imprimant.
540Et l’âme, sans rester entière un seul moment,
Se divise et décroît : c’est donc qu’elle est mortelle.

Crois-tu que, dans sa fuite, elle concentre en elle
La part de sentiment que chaque membre perd,
Et, ramassée à temps, se replie à couvert ?
Mais du fort où tant d’âme à la fois se condense,
La vie au moins devrait rayonner plus intense.
Ce fort, où le trouver ? L’âme décroît et fond ;
Ses débris sont jetés dehors : elle meurt donc.

Mais j’admets tes raisons, je les tiens pour réelles ;
Soit ; devant le progrès de ces morts partielles,

L’âme recule en ordre, emportant son trésor.
Je dis et je soutiens qu’elle est mortelle encor.
Qu’importe qu’elle étouffe ou bien s’évanouisse ?
En bloc comme en détail, il faut qu’elle périsse,
Puisque de toutes parts, de moment en moment,
La vie en l’homme baisse avec le sentiment.

Membre, organe, ressort, l’âme a dans la machine
Son poste fixe ainsi que l’œil et la narine
Ou tout autre attribut vital du corps humain ;
560Et, comme chaque sens, œil, bouche, oreille ou main,
Perd, isolé du tronc, le sentiment et l’être
Et doit en peu de temps pourrir et disparaître ;
Sans le corps l’âme aussi n’est plus qu’un membre mort.
Sans l’homme elle n’est rien ; car l’homme est son support,
Son enveloppe, ou si quelque image plus vive
Peut serrer de plus prés leur fusion native.
Car l’âme tient au corps, si le corps la contient.
C’est de leur union que leur force provient.
De leur accord dépend leur salut et leur vie.
L’âme, quand par le corps elle n’est plus servie,
Ne peut suppléer seule aux rouages absents.
Privé d’âme, le corps perd l’usage des sens.
De l’orbite arraché, l’œil demeure sans flamme
À la fois et sans vue ; ainsi l’esprit et l’âme
Semblent ne rien pouvoir par eux-mêmes. Couverts
Par les membres, mêlés dans les os et les nerfs,
À travers le réseau des muscles et des veines,
Leurs principes subtils, tenus par tant de chaînes,
Ne peuvent point risquer de trop larges écarts ;

 580Mais, par la mort chassés et dans l’espace épars,
Ils perdent tout ressort, parce que nulle écorce
Ne comprime leur sève et ne contient leur force.
L’air serait un vrai corps vivant, si l’âme en lui
Pouvait se recueillir et rencontrer l’appui
Que prête à ses élans la corporelle étreinte.
Je le répète donc, lorsque la vie éteinte
A rejeté le souffle et rompu le contour,
Il faut bien que l’esprit se dissolve à son tour,
Et l’âme avec l’esprit, car leur cause est la même.

Quoi ! le corps, sous le coup du divorce suprême,
S’effondre en pourriture infecte ; et tu nierais
Que, s’élevant du fond de ses vases secrets,
L’âme ait pu s’envoler comme fait la fumée ?
Toute cette structure en poussière abîmée,
Ce plein écroulement, ne proclament-ils pas
Qu’ébranlés, expulsés en minimes éclats
Pour glisser aux défauts des mailles de la trame,
Se sont évaporés les éléments de l’âme ?
Qu’en leur ouvrant passage, enfin, mille détours
 600En impalpables flots ont dû briser leur cours ;
Qu’avant de se noyer dans les airs divisée,
En nous l’âme déjà s’était décomposée ?
Même en deçà du terme, en pleine vie, un coup
Imprévu bien souvent la sape et la dissout.
On dirait qu’elle va s’écouler tout entière
Et rompre ses liens. Comme à l’heure dernière,
Le visage mourant languit ; de tout le corps
Exsangue ont voit fléchir et tomber les ressorts.

Il semble que l’esprit, comme l’on dit, défaille
Et laisse l’âme aller ; tout frissonne et tressaille,
Cherchant à se reprendre au lien qui se rompt,
Tant l’âme dans la chair fut secouée à fond !
Un peu plus, et le choc la réduirait en poudre.

Et lorsque tu la vois hors du corps se dissoudre
Sans appui, sans contour, dans l’espace béant,
Sa diffuse vapeur braverait le néant,
Je ne dis pas mille ans, mais un millième d’heure ?
De la gorge au palais porte supérieure,
Le mourant la sent-il monter et, de la chair,
620Tout entière à la fois se détacher dans l’air ?
Chaque sens voit sa force en son organe éteinte ;
Chaque parcelle d’âme en son siège est atteinte.
Si l’âme s’envolait à l’immortalité,
Son départ à ce point serait-il redouté ?

Comme un daim laisse aller ses bois usés par l’âge,
Comme de sa peau vieille un serpent se dégage,
Joyeuse elle fuirait son étroit vêtement.

Enfin, si ce qu’on nomme esprit ou jugement
Des seules régions de la poitrine émane,
Plutôt que de la main, ou du pied, ou du crâne,
C’est qu’une loi, pour naître et pour se déployer,
Assigne à toute force un lieu fixe, un foyer :
Loi qui régit nos corps, où de tant de parties
Jamais les fonctions ne sont interverties.
Tel est l’enchaînement des choses. Nul ne voit

Des eaux naître le feu, du feu naître le froid.

D’ailleurs, si l’âme était de nature immortelle
Et pouvait sentir loin du corps qui la recèle,
De cinq sens, que je pense, il la faudrait pourvoir ;
640Et même on ne la peut autrement concevoir
Errante sous la terre au bord des fleuves sombres ;
Les poètes anciens et les peintres des ombres
Donnent toujours des sens aux fantômes des morts.
Qu’est-ce qu’un nez, des mains, des yeux d’âme sans corps ?
Que des oreilles d’ombre ou des langues de mânes ?
Rien ne sent, rien ne vit, sans un concours d’organes.

C’est bien tout notre corps qui vit ; et l’homme sent
Le sentiment partout dans ses membres présent.
Or, si par le milieu quelque entaille soudaine
Pouvait d’un coup trancher en deux la forme humaine,
Nul doute qu’on ne vit l’âme comme le tronc
Se fendre en deux moitiés. Or tout nœud qui se rompt,
Toute essence qu’un choc décompose et morcelle
Abdique sans recours la durée éternelle !

Dans le feu des combats, les chars armés de faux
Abattent brusquement les membres encor chauds,
Et le morceau tombé sur le sable palpite.
L’homme n’a rien senti, tant la perte est subite !
L’élan de sa fureur n’en est pas arrêté :
660Tout entier aux ardeurs de la lutte, emporté
Par le reste du corps, l’esprit vole aux carnages :
En vain parmi les faux, les chars, les attelages,

Avec le bouclier son bras gauche est gisant ;
Il n’en tient compte ; il pare ; il surgit, brandissant
L’autre main qu’il n’a plus et qui tenait l’épée,
Ou bien cherche un appui sur sa cuisse coupée,
Quand son pied sur le sol crispe ses doigts mourants.
Telle tête arrachée aux membres expirants,
Chaude encor, gardera les couleurs de la vie,
Les yeux ouverts, jusqu’à ce que l’âme ravie
Tout entière s’écoule et fuie avec le sang.

Lorsqu’un serpent sur toi s’avance, menaçant,
Dardant sa langue, enflant sa gorge, s’il arrive
Que tu puisses trancher sa croupe convulsive,
Tu verras sur le sol d’un sang noir imbibé
Sauteler chaque anneau sous le glaive tombé,
Le haut du corps se tordre et, cherchant sa blessure,
Tourner contre lui-même une ardente morsure.
Nous faudra-t-il admettre une âme par tronçon ?
680Plusieurs pour un seul corps ? Avec plus de raison,
Je dis que l’âme en vie était une, indivise ;
Qu’avec celle du corps son unité se brise ;
Que tous deux sont mortels enfin, puisque le fer
Tranche et divise l’âme aussi bien que la chair.
Et puis, comment, si l’âme est d’immortelle essence
Et s’insinue en nous le jour de la naissance,
Les vestiges de l’âge et des actes passés
Dans un contour nouveau se sont-ils effacés ?
Si l’âme, en renaissant, à ce point se transforme
Que du séjour quitté tout souvenir s’endorme,
Cela, je crois, diffère assez peu de la mort.

Puisqu’il en est ainsi, tombe avec moi d’accord
Que l’âme antérieure est bien morte, et que celle
Qui rentre en nous est bien d’éclosion nouvelle.

« Mais, au seuil de la vie et du monde animé,
L’âme neuve se joint au corps déjà formé. »
Pourquoi donc, dans le sang, avec le corps son hôte
Paraît-elle s’accroître et vivre côte à côte ?
Il lui fallait au moins, comme en cage un oiseau,
700Seule et pour soi grandir. Or, dans tout le réseau,
Partout le sentiment à la fois se présente.
Ainsi, rien ne l’isole, ainsi rien ne l’exempte
Des lois de la naissance et du coup de la mort.

Quel pouvoir souderait, et d’un lien si fort,
À sa prison d’un jour cette âme passagère ?
Non, celle-là chez nous n’est point une étrangère,
Qui s’amalgame aux nerfs, aux veines, aux vaisseaux :
Témoin le sentiment départi même aux os,
Même aux dents que saisit l’eau glacée, et qu’irrite
D’un gravier dans un fruit la rencontre subite !
Pourrait-elle, ainsi prise en mille nœuds étroits,
Saine et sauve échapper tout entière à la fois
À l’écheveau des os, des nerfs et des jointures ?
Puis, cette âme adventice, et que tu te figures
Coulant de veine en veine et filtrant du dehors,
N’en doit que mieux périr et fondre avec le corps.
Couler, c’est se dissoudre : il faut donc qu’elle meure.
De même qu’à travers la trame intérieure,
Les aliments, transmis de vaisseaux en vaisseaux,

720Se perdent, combinés en agrégats nouveaux,
Ainsi l’esprit et l’âme, entiers à leur descente
Dans les tissus divers de la forme naissante,
S’y dissoudraient encore ; et c’est de leurs courants,
De canaux en canaux répartis et mourants,
De leurs flots transformés, que forcément résulte
Cette âme qui préside à notre vie adulte,
Qui, d’elle-même née et mourant tour à tour,
Ayant sa première heure aura son dernier jour.

Mais laisse-t-elle ou non dans la dépouille morte
Quelques germes vivants ? — Qu’elle en laisse ; il n’importe :
En a-t-elle plus droit à l’immortalité ?
Non ; puisque d’elle en nous quelque chose est resté.
— N’en laisse-t-elle pas ? de sa prison ouverte
A-t-elle pu bondir sans retard et sans perte ?
Mais alors, conçoit-on comment peuvent, des chairs
Pourrissantes, jaillir ces légions de vers ?
D’où sort, exsangue et molle, et cependant vivante,
Dans les membres gonflés cette foule mouvante ?

Mais ces âmes, dis-tu, peuvent choisir leur corps ;
740Chacune en chaque ver arrive du dehors.
Et tu ne cherches pas quel instinct les adresse
Par milliers juste au lieu qu’une seule délaisse ?
Il est un point, du moins, qu’il te faut éclaircir :
L’âme est-elle architecte ? aime-t-elle à choisir
Les germes de son ver pour bâtir sa demeure ?
Ou dans le corps tout fait descend-elle à son heure ?
Quoi donc ! à sa prison elle travaillerait,

Elle que, hors du corps, son libre vol soustrait
Aux angoisses du froid et de la faim, torture
Qu’à la chair proprement attacha la Nature,
Et qui n’atteint l’esprit que par contagion ?

Mais prenons qu’elle agisse avec intention,
Pour son bien. Par où donc penses-tu l’introduire
Dans ce nid qu’elle cherche ou s’est voulu construire ?
Non, non ; l’âme, crois-moi, ne se fait point un corps.
Et comment expliquer ces intimes accords
Qui d’une vie unique animent la personne,
Si l’âme en un corps fait, après coup, s’emprisonne ?

D’où viendrait au lion sa sauvage fierté,
Son astuce au renard, au cerf sa lâcheté,
760Héritage de peur transmis par ses ancêtres,
Ces instincts implantés en chaque tribu d’êtres,
Qui croissent dès l’enfance avec l’âme et le corps ?
Sinon d’une loi fixe et de constants rapports ?

L’âme est la sœur du corps ; leur marche est parallèle.
Que si de forme en forme errait l’âme immortelle,
On verrait les instincts au hasard confondus ;
Au vol de la colombe on verrait éperdus
Frissonner les autours, et fuir devant l’audace
Des cerfs haut encornés les molosses de Thrace,
Et la raison passer de l’homme aux animaux.
Ils nous disent encore (et ce sont de vains mots) :
« L’âme immortelle change en changeant de demeure. »

Changer, c’est se dissoudre : il faut donc qu’elle meure.
Les transpositions d’ordre et de mouvements
Doivent la condamner à mort. Ses éléments,
Dans les membres épars, avec l’homme succombent.

« Les âmes, » disent-ils, « d’homme en homme retombent. »
Pourquoi donc tel esprit, sage avant le tombeau,
780Revit-il insensé sous un masque nouveau ?
D’où vient qu’au jeune enfant manque le sens du juste ?
Au poulain la raison de l’étalon robuste ?
Sinon de cette loi, de ces constants rapports,
Qui font du même pas marcher l’âme et le corps ?
« L’esprit peut bien, » dit-on pour première défense,
« Dans le corps de l’enfant revenir à l’enfance. »
C’est l’avouer mortel, puisqu’en changeant d’étui,
Il perd tant de sa vie ancienne, tant de lui.

Comment, sans un lien d’affinité jumelle,
L’âme et le corps, montant d’un progrès parallèle,
Atteindraient-ils ensemble à la fleur de leurs ans ?
Et pourquoi déserter les membres vieillissants ?
Craint-elle de rester prise en leur pourriture,
Et que l’abri dont l’âge ébranle la structure
Ne l’écrase en tombant du poids de ses débris ?
Mais pour une immortelle est-il de ces périls ?

Donc, à l’heure où l’amour accouple hommes et bêtes,
Lorsque Vénus conçoit, des âmes toutes prêtes,
Guettant l’endroit précis, lutteraient à l’entour
800À qui doit la première entrer et voir le jour,

À moins que, pour mettre ordre à ce conflit stérile.
Un pacte n’ait d’avance admis la plus agile
À l’honneur d’essayer les moules corporels !
Non, faire voltiger sur le lit des mortels
Cet innombrable essaim d’immortelles émules,
C’est bien le plus bouffon des contes ridicules !

As-tu vu le nuage éclore sous les mers,
Le poisson vivre aux champs et l’arbre au haut des airs,
Le sang couler du bois et du rocher la sève ?
Non ; chaque être a son aire où commence et s’achève
Son évolution. Loin des nerfs et du sang,
Sans corps, seule, il n’est pas d’âme, d’être pensant.
Autrement l’humérus ou l’occiput, que sais-je ?
Au besoin le talon, lui serviraient de siège.
Quelque membre du moins qui fixât son essor,
Le vase de l’esprit serait dans l’homme encor.
Mais ce n’est point assez. En nous l’esprit et l’âme
Ont chacun son foyer que la raison proclame
Immuable. Comment ne pas nier dès lors
820Qu’ils puissent jamais naître ou vivre hors du corps ?
Tu le vois, il faut bien, quand fléchit l’édifice,
Que l’âme éparse en lui de sa chute périsse.
Ô démence ! au mortel accoupler l’éternel !
Imaginer entre eux un concert mutuel,
Un but commun ! Quel nœud d’éléments plus contraires ?
Quels agents plus distincts ? quels alliés moins frères
Quoi ! l’être périssable et l’immortel, d’accord
Pour subir la tourmente anxieuse du sort !

Trois signes marquent seuls l’éternité des choses :
L’unité, pleine, intense, impénétrable aux causes
De dissolution, aux assauts destructeurs
(C’est l’attribut des corps premiers et créateurs) ;
L’inanité sans borne où nul effort n’a prise
(C’est le vide parfait que nul choc ne divise
Et qui subsiste, libre, intact et permanent) ;
Le défaut absolu d’espace environnant
Où la dispersion éclate et se consomme
(C’est le propre du Monde : où recueillir la somme
Des univers ? quels chocs la dissoudraient ? quels corps 840
Tomberaient sur ses flancs ? Rien n’existe en dehors).
Eh ! bien, cette unité, la trouvons-nous dans l’âme ?
Non. Tu sais que le vide est infus dans sa trame.
Cette inanité ? Non. Les corps ne manquent pas
Non plus, dont les assauts puissent jeter à bas
Sa fière forteresse et déchaîner sur elle,
Du fond des horizons, la déroute mortelle ;
À sa chute, à sa fuite enfin, à ce que perd
Sa force, l’infini de l’espace est ouvert.
La porte de la mort lui serait donc fermée ?

Contre les chocs mortels la croirons-nous armée,
Et l’élèverons-nous à l’immortalité,
Parce que plus d’un coup par chance est écarté
Avant d’avoir lésé le sens intime, ou cède
À l’efficacité douteuse d’un remède ?
Ô sophisme illusoire ! outre les maux du corps,
Dont elle souffre, l’âme a les siens : le remords
Qui la ronge, l’ennui, l’effroi qui la consume,

L’avenir qui l’accable et l’emplit d’amertume,
Les flots noirs du sommeil léthargique, et l’oubli
860Du délire, où l’esprit s’abîme enseveli !

Ami, la mort n’est rien, dès que l’âme est mortelle.
De même qu’en ces jours où la grande querelle
Fit régner la terreur sous la voûte des cieux,
Quand des Carthaginois le choc tumultueux
Ébranla tout au loin sur la terre et sur l’onde,
Quand Rome put douter de l’empire du monde,
Nous n’avons pas souffert, nous qui n’existions point :
De même, après la mort, lorsque sera disjoint
Ce nœud d’âme et de chair où tout l’homme réside,
Rien n’atteindra nos sens, ou notre être, mot vide,
Car nous ne serons plus ! Rien : dût avec la mer
La terre se confondre et l’onde avec l’éther !

Si même, après que l’âme à la forme est ravie,
En nos restes persiste un sentiment de vie,
Cela n’est plus en nous et ne nous est plus rien,
Puisque l’âme et le corps ont rompu leur lien,
Hymen d’où la personne émane tout entière.
En vain, de nos débris rassemblant la poussière,
Le temps ranimerait et renverrait un jour
880Nos éléments groupés dans le même contour ;
Jetterait-il un pont d’une existence à l’autre ?
Notre substance était, avant d’être la nôtre ;
Mais ceux que nous étions sont pour nous aussi morts
Que les vivants futurs qui reprendraient nos corps.
Et certe, en contemplant l’immense cours des âges

Et l’infini travail des atomes, les sages
Admettront que, parfois, leurs divers mouvements
Dans le même ordre aient pu grouper nos éléments ;
Mais ce sont des retours que l’esprit ne peut suivre ;
Entre eux le fil se rompt ; la mort passe et délivre
De la chaîne des sens les atomes épars.

Qui sait ce que les ans nous gardaient de hasards ?
Il faut, pour le subir, passer où le mal tombe ;
Quels coups pourrons-nous donc redouter dans la tombe ?
Viennent les maux futurs, nous en serons exempts,
Comme les morts anciens le sont des maux présents.
Qui n’est pas ne craint point des soucis qu’il ignore,
Et qui n’est plus ressemble à qui n’est pas encore.
Si la vie est mortelle, immortelle est la mort.

900Quand tu vois un vivant s’attendrir sur son sort,
Tremblant qu’il faille un jour moisir sans sépulture
Ou de monstres hideux endurer la morsure,
Sache qu’un sourd désir lui tient encore au cœur :
Il a beau s’en défendre, il en traduit l’erreur ;
Et sa conclusion, quoi qu’il en ait, dévie.
Il ne sait pas sortir pleinement de la vie ;
Il en garde un débris, une ombre, on ne sait quoi
Qui dure et se dérobe à l’éternelle loi.
Vivant, il se voit mort et gémit sur sa perte.
Il ne peut s’arracher de ce cadavre inerte,
Et s’indigne et se plaint d’être créé mortel.
Victime et spectateur, en son rêve cruel,
Il se fait le festin du loup et de l’orfraie ;

Il se sent dévorer. Comme si la mort vraie
Laissait un autre lui, debout quoique gisant,
Vivre mort et se voir et se pleurer absent !
Non, non ; hors de la vie, il n’est pas de torture.
Sinon partout la mort m’apparaît aussi dure :
Momie, être étouffé dans le naphte et le miel ;
920Mage, au haut d’un rocher, pourrir nu sous le ciel ;
Sur mon sein oppressé sentir peser la terre :
Qu’importe le supplice ? À moins qu’on ne préfère
La torche dévorante aux serres du corbeau,
Et le lit du bûcher à celui du tombeau !

Ah ! l’amoureux accueil de ta demeure en fête,
Ta femme, tes enfants, la volupté secrète
De les voir à l’envi courir pour t’embrasser,
De leur vouer ton cœur et ton nom, de verser
Ton sang pour eux, voilà la douceur de la vie,
Et la félicité qu’un seul jour t’a ravie !
Mais songe qu’au départ nul chagrin ne nous suit ;
Voyons clair une fois : et la terreur s’enfuit.
Toi, par la mort couché dans une paix profonde,
Tu nous laisses ta part des peines de ce monde ;
Mais nous, près du bûcher, sur ton corps déjà noir
Insatiablement nous pleurons, sans espoir
De retrouver l’objet d’un deuil irréparable.
Puis donc que ton sommeil n’est qu’à nous redoutable,
Que sa paix est la fin de toutes les douleurs,
 940Pourquoi ces longs effrois et ces lâches pâleurs ?

Sur leurs lits de festins, dans leurs coupes moroses,

La mort se glisse et parle aux buveurs ceints de roses,
Leur criant :« Jouissez ! si court est le plaisir !
Lorsqu’il s’est écoulé qui peut le ressaisir ?»
Pensent-ils que la mort altère son convive,
Ou qu’au dernier soupir un seul besoin survive ?

Et si l’homme s’oublie aux heures du sommeil,
Que sera-ce au tombeau, dans la nuit sans réveil ?
Nul regret, nul souci, quand l’âme et le corps dorment ;
Encor cette substance où les désirs se forment
Erre non loin des sens : à peine l’aube a lui,
Que l’homme se rassemble et soudain rentre en lui.
Mais la mort n’a point d’aube ; et quand sa nuit glacée
Nous surprend, c’en est fait ! la vie et la pensée
Et tout ce qui fut nous, sans retour prend l’essor.
Si le sommeil n’est rien, la mort est moins encor.

Si, prenant une voix, la Nature des Choses
Se levait, lasse enfin de nos terreurs sans causes,
Et gourmandait ainsi quelqu’un des mécontents :
960« Mortel, pourquoi ce deuil ? ces pleurs ? Il n’est plus temps.
» Si jusqu’ici pour toi la vie en biens abonde
» Qui, sur tes jours versés, n’ont pas fui comme une onde
» En un vase sans fond, quitte-la satisfait ;
» Sors-en rassasié comme on sort d’un banquet,
» Et tranquille endors-toi dans la paix éternelle.
» Si, déçu par ses dons, tu t’es dégoûté d’elle,
» Pourquoi, cueillant des fruits qui tombent de ta main,
» Joindre aux pertes d’hier les pertes de demain ?
» La mort clôt ton labeur, reçois-la sans colère.

« D’ailleurs, je ne sais plus qu’inventer pour te plaire !
» J’ai fait le monde ainsi, ni pire ni meilleur.
» — Ton corps est dans sa force et ton âge en sa fleur, —
» Dis-tu ? Quand tu vivrais mille ans, les mêmes peines
» S’attacheraient encore aux fortunes humaines.
» Ton immortalité n’en romprait pas le cours !»

Que pourraient les mortels répondre à ce discours ?
Que la Nature est juste et sa parole vraie.

Au malheureux surtout qui du trépas s’effraie,
Elle crie à bon droit : « Laisse-là tes vains pleurs,
980» Pauvre fou, quand la mort vient guérir tes douleurs ?
» Et toi, vieillard, toujours ton âme inassouvie,
» Dédaigneuse des biens que t’épancha la vie,
» N’eut soif que des absents, de ceux que tu n’as plus.
» Tes jours mal employés pourtant sont révolus ;
» Sur ton front la mort plane imprévue et t’arrête
» Avant que le dégoût t’inspire la retraite ?
» Va ; le regret sied mal à la caducité.
» Il est temps. Place, place à ta postérité !»

Grande et forte leçon ! Tout est métamorphoses ;
Toujours un flot nouveau chasse les vieilles choses ;
Et l’échange éternel rajeunit l’univers.
Rien ne roule au Tartare, au gouffre des enfers.
Pour les peuples à naître il faut de la matière ;
Ils vivront à leur tour et verront la lumière.
Les uns nous précédaient, les autres nous suivront.
C’est un cercle éternel que nul effort ne rompt ;

Et la vie à jamais se transmet d’âge en âge :
Elle n’est à personne, et tous en ont l’usage.

Songe de quel néant furent pour nous remplis
1000Tant de siècles anciens avant nous accomplis ;
Regarde en ce miroir que t’offre la Nature,
Par delà le tombeau, l’antiquité future !
Qu’y vois-tu ? Rien d’horrible ; une sécurité
Dont nul sommeil ne vaut le calme illimité.

Quant à ces châtiments qui bordent le Cocyte,
Ils sont ici : l’enfer en nos cités habite.
Ce fabuleux captif, vainement éperdu
Sous l’énorme rocher dans les airs suspendu,
Est-ce Tantale ? Non. C’est le visionnaire
Tremblant sous le destin comme sous le tonnerre ;
Ce rocher menaçant, c’est la crainte des dieux !
Ce géant Tityos, dont le corps spacieux
Sert d’antre au peuple ailé dont la rage le fouille.
Est ce un titan couché jonchant de sa dépouille
Neuf arpents dévastés ? Couvrît-il l’univers,
Crois-tu que sa poitrine et ses membres ouverts
Pussent jamais suffire à l’éternelle peine ?
Non. C’est l’homme abattu sur qui le sort déchaîne
Les soucis dévorants, les cuisantes amours,
1020Tout ce que le désir enfante de vautours !

Sisyphe est sous nos yeux ; il lutte, il tente, il brigue
La hache et les faisceaux, qui narguent sa fatigue ;
Et sans trêve il poursuit ce néant du pouvoir,

Pour retomber vaincu du haut de son espoir.
N’est-ce pas, en dépit de la pente rebelle,
Pousser vers une cime un rocher qui chancelle
Et qui, près de s’asseoir aux suprêmes sommets,
Roule, fuyant le but qu’il n’atteindra jamais ?

Dans l’âme, sans combler sa renaissante envie,
Incessamment verser les bienfaits de la vie,
Comme fait tous les ans le retour des saisons
Qui rendent aux humains les fruits et les moissons,
N’est-ce point ressembler aux vierges Danaïdes
Qui remplissaient toujours des vases toujours vides ?

Il n’est point d’Erinnys et de chien à trois corps :
C’est le spectre du crime et l’ombre du remords.
L’Érèbe ténébreux et la funeste haleine
Que vomit en vapeurs sa gueule souterraine,
C’est la terreur que traîne après soi le forfait.
1040L’âme du scélérat de tourments se repaît :
Verges, bourreaux, gibets, tenailles, poix en flamme
L’assiègent. Rêve affreux ! Sous lui la roche infâme
Manque, il tombe ! À défaut du juge et du licteur,
La conscience est là, qui veille dans son cœur.
Sous l’aiguillon secret, sous le fouet implacable,
Il ne voit pas de terme à l’effroi qui l’accable ;
Il tremble que la mort ne double encor ses maux.
De là cet Achéron, ces monstres infernaux
Que de leur propre vie animent les crédules.

Ô toi qui sur le bord de la tombe recules,

Ne te dis-tu jamais : Il est mort, le bon roi
Ancus, le sage Ancus, qui valait mieux que moi,
Et pour jamais au jour ses paupières sont closes !
Ils sont morts, ces puissants et ces maîtres des choses
Qui gouvernaient jadis de grandes nations.
Celui qui sur les flots lança nos légions,
Qui vers la haute mer leur ouvrit une route,
Qui, des gouffres salés foulant du pied la voûte,
Dédaigna les clameurs de l’Océan vaincu,
1060L’âme a quitté son corps, Duilius a vécu !
Ce fléau de Carthage et ce foudre de guerre,
Scipion, s’est éteint, comme un rustre vulgaire.
Et tous ceux que Phébus nommait ses favoris,
Les inventeurs des arts, les flambeaux des esprits,
Ils reposent en paix avec leur prince Homère.
Sentant baisser le flot de la vie éphémère,
Démocrite averti s’empressa vers le port,
De lui-même inclinant son front mûr pour la mort.
Et le sage sans pair, le divin Épicure,
N’a-t-il pas dû céder au cours de la nature,
Ce mortel devant qui le reste était pareil
Aux astres de la nuit en face du soleil ?
Et ces cris, ces regrets, c’est toi qui les exhales,
Atome dont la vie et la mort sont égales !
Ta vie existe-t-elle ? En sommeil tu la perds.
De songes harcelé, tu dors les yeux ouverts.
Sans trouver à tes maux ni cause ni remède,
Sous l’assaut des terreurs dont la meute t’obsède,
Ivre d’anxiété, tu flottes au hasard.
1080Et c’est toi, vain jouet, qu’indigne le départ ?

Ah ! si l’homme cherchait à savoir d’où lui tombe
Ce poids qu’il sent en lui, sous lequel il succombe,
L’origine des maux dont l’étouffant souci
Sur sa poitrine amasse un fardeau sans merci,
Le verrait-on ainsi douter, désirer, craindre,
Sans savoir ce qu’il veut, ce qu’il ne peut atteindre ?
Croit-il, en l’agitant, alléger le fardeau ?

L’un sort de son palais qui lui semble un tombeau,
Puis y rentre soudain, et toujours y rapporte
Cet ennui qu’il fuyait et qui veille à sa porte.
L’autre part au galop, jouant de l’éperon,
Comme si sa villa fumait à l’horizon.
À peine au seuil, il baille, et dans sa lourde sieste
Cherche l’oubli menteur d’un souvenir funeste ;
Ou pour Rome aussitôt ventre à terre il repart.
Ainsi chacun se fuit partout, et nulle part
Ne se peut éviter, prisonnier de soi-même,
Malade à qui son mal reste un obscur problème.
Ce mal, c’est la terreur de ce qui suit la mort.
1100Ah ! laissez les plaisirs stériles ! Et d’abord
Fouillez, interrogez la Nature des Choses
Qui seule de ce mal peut écarter les causes.
Car il s’agit, non pas de ce jour tourmenté,
Mais du repos sans fin et de l’éternité.

Et quel si grand amour d’une inquiète vie,
Enfin, à tant de soins, de troubles, nous convie ?
Notre essor est borné par un terme certain,
Et nul ne se dérobe à l’arrêt du destin.

Nous tournons sans issue, enfermés que nous sommes,
Et le cercle est étroit. Depuis qu’il est des hommes,
Aucun plaisir nouveau n’a paru sous les cieux.
Mais le bien qui nous manque est sans prix à nos yeux ;
L’atteignons-nous ? Soudain quelque autre nous appelle
Et nous laisse béants d’une soif éternelle,
Inquiets, épiant au fond du temps obscur
Les présages douteux de notre sort futur.

Vaine et stérile fièvre ! Est-ce que par la vie
Une ombre de durée à la mort est ravie ?
Serons-nous moins longtemps rien ? Que peut notre effort,
1120Jeté dans la balance où l’éternité dort ?
Vivrions-nous cent ans, mille ans, vingt siècles même,
Ferions-nous une rive à l’abîme suprême ?
Pour le mort séculaire et pour le mort d’un jour,
Égal est le néant, sans borne et sans retour !