De la nature des choses (traduction Lefèvre)/Livre IV

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Traduction par André Lefèvre.
Société d’éditions littéraires (p. Livre IV :-184).





LIVRE QUATRIÈME

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LES SENS ET L’AMOUR



SOMMAlRE


Des simulacres, décalques fidèles échappés du contour des corps, pareils à de minces pellicules, voltigent dans l’air comme la fumée, comme la couleur diffuse des voiles de théâtre, et viennent frapper les sens, v. 27-131. — Il existe aussi des simulacres nés spontanément, des images répandues dans l’atmosphère et qui se combinent diversement, v. 132-146. — Ténuité extrême des simulacres : ils passent à travers certaines substances, et sont arrêtés par d’autres, notamment par les miroirs, v. 147-186. — Mouvement rapide des simulacres, comparés aux odeurs et aux saveurs, v. 187-236. — La concordance du tact et de la vue prouve que les simulacres émanent réellement des choses elles-mêmes, v. 237-275. — Théorie des miroirs, v. 276-330. — Phénomènes de la vue. Pourquoi, d’un lieu obscur, nous voyons les objets éclairés ; et pourquoi, d’un endroit éclairé, nous ne voyons pas les objets plongés dans l’obscurité, V. 331-359. — Effets du lointain sur les perceptions de la vue, V. 360-370. — De l’ombre qui suit les corps éclairés, v. 371-386. — Exemples des prétendues erreurs de la vue, v. 387-480. — Certitude des sens, v. 481-538. — L’ouïe et la voix, l’écho, v. 539-636. — La saveur et le goût, l’odeur et l’odorat, v. 637-745. — Comment les simulacres atteignent la substance de l’esprit, v. 746-756. — Visions et fantasmagories de la veille et du sommeil : les monstres, les dieux, v. 757-842. — L’organe est antérieur à sa fonction, V. 843-862. — Au contraire les inventions de l’homme sont nées du besoin et de la réflexion ; seules elles ont des causes finales, v. 863-877. — Comment les animaux sont amenés à choisir leurs aliments, v. 878-896. — Comment il se fait que le corps obéit à la volonté de l’âme, v. 897-926. — Le sommeil et les songes, v. 927-1054. — L’amour, ses caractères, ses tourments, ses illusions, v. 1065-1245. — De la stérilité et de la fécondité, v. 1255-1336.






J’entre en des régions que nul pied n’a foulées,
Fier de boire vos eaux, sources inviolées,
Heureux de vous cueillir, fleurs vierges, qu’à mon front,
Je le sens, je le veux, les Muses suspendront,
Fleurs dont nul avant moi n’a couronné sa tête,
Digne prix des labeurs du sage et du poète
Qui, des religions brisant les derniers nœuds,
Sur tant de nuit épanche un jour si lumineux !
Et qui nous blâmera, si par la poésie,
Tout ce que nous touchons est frotté d’ambroisie ?
Je suis le médecin qui présente à l’enfant
Quelque breuvage amer, qu’il faut boire pourtant.
Les bords du vase enduits d’un miel qui les parfume
À cet âge léger dérobent l’amertume :
L’enfant est dupe et non victime : il boit sans peur,
Et dans le corps descend le suc réparateur,

Emportant avec lui les douleurs et les fièvres.
Le mensonge sauveur n’a trompé que les lèvres.
Ainsi je fais passer l’austère vérité,
20Baume suspect à ceux qui ne l’ont pas goûté.
La foule, enfant qu’apaise une innocente ruse,
Cédant sans défiance au charme de la muse,
Sous le couvert du miel boira les sucs amers.
Ainsi puissé-je, ami, grâce à l’attrait des vers,
En toi de la Nature infuser la science
Et t’en faire sentir la salubre influence !

Je t’ai dit ce que sont les germes créateurs,
Leurs types variés, et comment, sans moteurs,
Ils volent à jamais par leur propre puissance ;
Comment de leur concours tout être a pris naissance ;
Ce qu’est l’âme, et comment elle vit dans le corps,
Jusqu’à l’heure où, brisant leurs intimes rapports,
En ses germes premiers la mort la décompose.
Ces faits tiennent de près à ceux qu’ici j’expose.
Je vais t’entretenir d’êtres subtils, formés
Sur l’extrême contour des choses, et nommés
Simulacres. Partout ces légères parcelles
Dans l’air, de çà, de là, voltigent ; ce sont elles
Qui, la nuit, le jour même, épouvantant les cœurs,
40À l’entour des humains évoquent ces terreurs
Et ces spectres des morts dont l’étrange visite
Dans la paix du sommeil en sursaut nous agite.
Crois-tu que des esprits s’échappent des enfers
Et parmi les vivants circulent dans les airs ?
Rien ne reste de nous après la mort ; la trame

Est rompue à jamais dès que le corps et l’âme
À leurs germes premiers ont tous deux fait retour.
Et c’est pourquoi je dis que de chaque contour
Émanent des reflets, des pellicules frêles,
Feuilles sans épaisseur, décalques si fidèles
Qu’ils gardent à jamais l’apparence des corps
Dont leur volage écorce abandonna les bords.

L’esprit sans grand effort en conçoit l’existence :
Tant de corps sous nos yeux laissent fuir la substance,
Tantôt en flots épars que l’on voit ondoyer
Comme fait la fumée ou l’éclat du foyer,
Tantôt même en tissus membraneux et solides,
Étuis que le veau crève en naissant, chrysalides
Que la cigale écarte et dépose au printemps,
60Fourreaux que les buissons arrachent aux serpents,
Dépouilles de l’hiver, dont les vieilles écailles
Voltigent dans les champs ou pendent aux broussailles !
Pourquoi donc aussi bien tout corps ne pourrait-il
De sa surface émettre un décalque subtil ?
Partout vous constatez ces pertes de matière ;
Et les grains les plus fins, l’impalpable poussière
Qu’à peine un fil retient sur le relief des corps,
Ne pourraient les premiers en déserter les bords ?
Non ; placés comme ils sont sur l’extrême limite,
Leur petitesse même accélère leur fuite.
Sans changer d’ordre entre eux, ils volent, conservant
L’image de l’objet auquel les prit le vent.
Si des émissions sortent du fond des choses,
Nous en voyons aussi de leur surface écloses.

Telles sont les couleurs. Ne les voyons-nous pas
Flotter sous l’appareil de poutres et de mâts
Qui sur nos fronts déroule au-dessus des théâtres
Ces grands voiles vermeils, empourprés ou bleuâtres ?
L’espace est imprégné de leurs reflets tombants ;
80Et la scène et la salle et le cercle des bancs,
Sénats, matrones, dieux, tout ondoie en leur teinte ;
Et plus exactement le tissu clôt l’enceinte,
Plus le riant éclat baigne l’air coloré,
Absorbant tous les feux du jour transfiguré.
Puisque l’étoffe au loin de sa surface extrême
Lance un reflet, tout corps ne peut-il pas de même
Projeter une image éclose de ses bords ?
Je dis qu’un fil léger suspend à fleur des corps
Une forme subtile, écorce qui s’envole,
Insensible pour nous dès qu’elle s’en isole.

Si les exhalaisons, les brumes, les odeurs
Se déchirent dans l’air et fondent en vapeurs,
C’est que, du fond des corps à grand-peine élancées,
Elles n’en sortent pas sans s’être dispersées
Dans les détours étroits de tortueux sentiers.
Les reflets des couleurs peuvent rester entiers :
Sur l’extrême contour d’où leur substance émane,
Rien n’en brise et n’en tord l’impalpable membrane.
L’ombre qu’on voit éclore en tout ce qui reluit,
100Dans l’éclat du miroir ou de l’eau, reproduit
Les choses trait pour trait. D’où viendrait cette image,
Sinon d’une effigie arrêtée au passage ?
Pourquoi, je le demande, un pur linéament

Se dégagerait-il moins naturellement
Que tant d’émissions visibles et réelles ?
Je le répète : il est des images jumelles.
Simulacres subtils des choses ; le miroir
Les rassemble en son tain, les renvoie, et fait voir
Ce dont l’isolement dérobe aux yeux la trace.
Sinon, par quel hasard sur la claire surface
L’objet si nettement serait-il imité ?

L’essence de l’image est la ténuité ;
Il n’entre en son tissu que des fils impalpables,
Plus au delà des sens et plus insaisissables
Que le point où des yeux expire le pouvoir.
Rien de moins surprenant pour qui sait concevoir
L’infimité des corps dont se sert la Nature.

Songe à ces animaux de si faible stature
Que nul effort n’atteint le tiers de leur grosseur ;
120Qu’est donc leur intestin, le globe de leur cœur ?
Et leurs membres divers ? leurs attaches ? la trame
Qui doit constituer leur esprit et leur âme ?
Quels éléments subtils ! quels infimes ressorts !
Mais frôle seulement quelque herbe dont le corps
Dégage une acre odeur, l’auronne au rude arôme,
La centaurée amère, ou l’absinthe, ou le baume ;
Aussitôt monteront par impalpables jets
Ces effluves sans nombre, images des objets,
Fragments si déliés de ce qui les exhale
Qu’à saisir leur essence infinitésimale

S’épuiseraient en vain le langage et les sens.

Et ces débris de corps certains, connus, présents,
Sont loin d’être les seuls qui librement s’agitent.
Il en est qui, formés spontanément, habitent,
Images sans objets, ce bleu qu’on appelle air,
Simulacres changeants qui montent vers l’éther,
Et revêtent, fondus par cent métamorphoses,
Des figures sans nombre incessamment écloses.

Ainsi, parfois, troublant le front serein du jour,
140Dans les cieux caressés par leur mouvant contour,
Aux profondeurs d’en haut les nuages s’amassent ;
Puis ce sont des géants formidables qui passent,
Jetant leur ombre au loin ; de grands monts, des rochers.
Courant devant les pics dont ils sont arrachés ;
À l’entour du soleil, des bêtes inconnues
Tirant et manœuvrant ces mirages des nues.

Et quel facile essor ! Quel prompt enfantement !
Ce peuple aérien s’envole incessamment.
Un superflu toujours coule de la surface
Des corps ; selon l’obstacle, il fond, s’arrête ou passe,
Traversant les tissus, brisé par le rocher,
Échouant sur le bois, sans pouvoir attacher
Une visible image à la rude substance ;
Ce qui n’arrive pas devant la résistance
D’un plan ferme et poli : force est de s’y fixer ;
Ce n’est plus un tissu qu’on puisse traverser ;
Avant de la briser l’éclat retient l’image.

Si rapide soit-elle, elle est prise au passage,
Et quel que soit l’objet qu’on expose au miroir,
160L’image instantanée aussitôt s’y fait voir.
D’où j’ai droit d’inférer que des contours émane
Un frêle simulacre, impalpable membrane ;
Enfin, qu’un seul instant voit naître par milliers,
Sans relâche et sans fin, ces calques déliés
Dont la célérité n’eut jamais de rivale.

Autant, pour emplir l’air de jour sans intervalle,
L’astre en un seul moment lance de reflets d’or,
Autant, de toute chose, un renaissant essor,
À toute heure, en tous sens, fait rayonner d’atomes.
C’est pourquoi le miroir surprend tant de fantômes,
Reflétant, quelque point qu’atteigne sa lueur,
La forme des objets et jusqu’à leur couleur.

Dans le ciel le plus pur, un flot d’ombres funèbres
Soudain monte. On dirait que toutes les ténèbres
Désertent l’Achéron pour les gouffres des airs ;
Tant, de l’épaisse nuit qui couvre l’univers,
Pendent les mille aspects de la noire épouvante !
Mais quel effort jamais, quelle langue savante
Exprimeront le peu que de ces vastes corps
180Emporte le reflet détaché de leurs bords ?
Quant à peindre le vol des rapides images,
L’espace en un moment dévoré, ces voyages
D’un coup d’aile en tous sens fendant les flots des airs,
L’abondance y peut moins que le charme des vers.
Qui ne préfère un chant de cygne au cri des grues

Que l’Auster par milliers disperse dans les nues ?

Tout d’abord et toujours, rien de moins contesté,
La vitesse répond à la légèreté.
C’est l’attribut des corps dont la trame est subtile.
Tels la flamme et le jour que le soleil distille ;
Leurs frêles éléments coulent à flots pressés ;
Dans les mailles du ciel, l’un par l’autre chassés,
Ils glissent hardiment sans reflux, sans barrière ;
La lumière sans trêve engendre la lumière ;
L’éclair de proche en proche aiguillonne l’éclair.
Ainsi le simulacre aux profondeurs de l’air
Franchit en un clin d’œil des gouffres insondables,
Indicibles : le choc d’atomes impalpables
Montant derrière lui le pousse loin du sol ;
200Son tissu rare et clair hâte encore son vol.
À travers toute chose il s’insinue et passe,
Filtré pour ainsi dire aux pores de l’espace.

Quoi ! ne voyons-nous pas, du fond même des corps,
D’insensibles fragments s’élancer au dehors ?
Quoi ! le jour tout d’un coup et la chaleur solaire,
Épanchés dans le ciel qui tout entier s’éclaire,
S’abattent sur la terre et l’onde, et baignent d’or
La voûte d’où jaillit leur radieux essor !
Et l’émanation du contour même éclose,
Quand à sa liberté nul retard ne s’oppose,
Moins vite franchirait moins d’espace ? Conclus.
L’image à temps égal en doit traverser plus
Que n’en perça jamais la lumière céleste.

Cette rapidité, tout l’affirme et l’atteste.
Expose une eau limpide à l’azur de la nuit :
La voûte constellée à l’instant même y luit.
Demande à ces flambeaux éblouissants du monde
Brusquement évoqués par le miroir de l’onde,
En quelle ombre de temps l’éclat de leurs grands corps
220Des rives de l’éther tombe aux terrestres bords !

Rends-toi ; cède, il le faut, à tant de témoignages.
Et comment pourrais-tu douter de ces images ?
Elles frappent tes yeux ; c’est tout ce que tu vois.
Ainsi monte l’odeur des herbes et des bois ;
L’eau souffle la fraîcheur et le soleil la flamme ;
Un ferment corrosif qui fume sur la lame
Sape le mur au bord des mers ; par tout le ciel
Volent des voix sans nombre ; une vapeur de sel,
Quand nous longeons les flots, nous arrive au visage ;
Tandis que l’âcre absinthe en infusant dégage
Une amère saveur dont le goût est frappé.
Ainsi, de toute chose à tout heure échappé,
Riche en formes sans nombre, un large flux s’élève,
Inépuisable flux sans obstacle et sans trêve :
Car toujours nous sentons, entendons et voyons,
Et rien ne rompt le cours de nos sensations.
La nuit, quand nous palpons un corps, sa forme est telle
Que la pleine lumière à nos yeux la révèle ;
La main la reconnaît. Le tact et le regard
240N’ont donc qu’un seul objet, un seul point de départ.
Si donc c’est un carré que notre main rencontre
Et constate de nuit, le jour qui nous le montre

Doit offrir aux yeux, quoi ? l'image d’un carré,
Et carrée elle-même. Il est donc avéré
Que de la vision les images sont causes,
Et qu’on ne peut rien voir sans images des choses.

Ces simulacres donc, lancés de toutes parts,
S’échappent en tout sens dans l’étendue épars.
Mais comme on ne peut voir que par les yeux, l’image
Se porte où l’œil se tourne et nous frappe au visage.
La forme et la couleur, qui figurent l’objet,
En désignent aussi la place ; leur trajet
Indique la distance entre l’œil et la chose.
L’image fend les flots de l’air qui s’interpose ;
Il lui faut les pousser, les chasser en avant.
Ils roulent, effleurant notre organe ; leur vent
Rase d’un vol léger nos prunelles et passe,
Et par la pression nous mesure l’espace.
Plus longue est en effet cette colonne d’air,
260Plus l’objet paraît loin. Mais si brusque est l’éclair
De la sensation, qu’avec leur existence,
Les objets à nos yeux révèlent leur distance.
Nous étonnerons-nous, quand notre œil ne peut voir
Ces reflets morcelés qui viennent l’émouvoir,
Qu’entier, net et certain, l’objet même apparaisse ?
Mais lorsque le zéphire mollement nous caresse,
Quand la bise nous pique, est-ce que l’on perçoit
Chaque parcelle tiède et chaque atome froid ?
Non. L’effet se confond ; l’impression reste une.
Aux chocs extérieurs cette règle est commune ;

Ils font corps. C’est l’objet qui frappe et que l’on voit.
Lorsque sur une pierre est posé notre doigt,
Il touche une couleur, une surface extrême ;
Mais, ce que nous sentons, c’est la pierre elle-même,
La dureté profonde, essence du rocher.

L’image du miroir paraît se détacher
Et recule au delà de ce qui la reflète.
Et l’illusion, certes, est précise et complète.
Ainsi, par une porte ouverte, nos regards
280Errants en liberté suivent les corps épars
Dans un lointain réel hors de notre demeure ;
L’air nous vient en deux flots : une onde intérieure
Qui, de droite et de gauche, amène jusqu’à l’œil
Les parois, puis la porte elle-même, et le seuil ;
Ensuite un air nouveau qui du dehors apporte
Ce que le jour éclaire au delà de la porte.

Quand s’élance vers nous l’image du miroir,
Tout le reflux de l’air que son vol fait mouvoir
Doit passer par nos yeux ; la vue en est remplie
Avant de discerner la surface polie.
Puis, dès que notre organe a perçu le miroir,
Notre image aussitôt s’y fixe et s’y fait voir,
Ramenée à nos yeux par une onde nouvelle
Qui la précède encore et nous touche avant elle,
Et l’éloigne d’autant. De là l’illusion
Qui naît des deux courants, de leur double action.
Comment s’en étonner lorsqu’on en sait la cause !

Le miroir, en peignant nos membres, les transpose,
Et de notre flanc gauche il fait notre flanc droit.
300L’envers de l’effigie en reproduit l’endroit.
Elle ne revient pas telle qu’elle est lancée ;
En touchant le miroir elle s’est renversée.
Tel, sur une colonne ou contre un mur jeté,
Un masque dans l’argile encore molle sculpté,
Si les traits repoussés par la matière dure
Pouvaient se retourner sans gâter la figure,
Changerait, à l’envers faisant saillir l’endroit,
Son œil droit en œil gauche et son œil gauche en droit.

L’image, de miroir en miroir reflétée,
Jusqu’à cinq et six fois se montre répétée ;
Et, du fond de la chambre évoqués tour à tour,
Les corps cachés dans l’ombre apparaissent au jour;
La distance et le biais, rien ne les peut soustraire
À ces reflets croisés dont le feu les éclaire.
Le miroir au miroir incessamment répond ;
Ce que le premier peint à gauche, le second
Le rétablit soudain à droite, et le troisième
À gauche. L’ordre alterne et l’image est la même.

Quand la plaque est taillée à facettes, les traits
320Gardent en s’y mirant leur place et leur sens vrais ;
Soit que, se transmettant de facette en facette.
L’image qui nous vient par deux fois se reflète ;
Soit qu’elle se retourne en route et que les plis
L’engagent à rouler sur les angles polis.

Le reflet suit nos pas et nos gestes ; il semble
Que nos pieds et les siens se déplacent ensemble ;
C’est qu’il passe avec nous dans le champ du miroir :
Le point que nous quittons ne peut le recevoir.
Il faut qu’avec l’objet l’image coïncide ;
Un angle invariable à leurs rapports préside.

Notre œil redoute et fuit un éclat trop ardent.
Le soleil que l’on fixe aveugle l’imprudent ;
Si puissant est le jet radieux des images
Qui s’abattent de haut dans un air sans nuages !
Leur choc, frappant la vue, en trouble l’appareil ;
Puis, ces germes ignés que darde le soleil
N’entrent point sans douleur dans l’orbite oculaire :
Leur cuisante splendeur brûle autant qu’elle éclaire.
La jaunisse voit jaune ; elle tire du corps
340Un afflux bilieux qui s’écoule au dehors,
Entre le simulacre et les yeux s’interpose
Et, baignant le regard, étend sur toute chose,
Pâle contagion, ses flots décolorés.

Des ténèbres, on voit les objets éclairés.
Plus voisine d’abord, la colonne d’air sombre,
Maîtresse du regard, y fait couler son ombre ;
Puis le jour lui succède, et son cours transparent
Des yeux purifiés chasse le noir courant ;
Sitôt que le rayon, qui trouve en sa substance,
Plus fine et plus mobile, un ressort plus intense,
A rempli les canaux de son fluide pur
Et rouvert les accès qu’obstruait l’air obscur,

L’image librement s’engage dans la voie ;
Elle frappe à la porte ; et force est qu’on la voie.
Mais, du plein jour, notre œil sur l’ombre est sans pouvoir
Parce que le flot clair est suivi du flux noir
Dont l’épaisse vapeur dans l’organe infiltrée
A bientôt, engorgeant les pores et l’entrée,
Aux images fermé le chemin du regard.

360En contemplant de loin l’enceinte d’un rempart,
On voit rondes souvent des tours qui sont carrées ;
Soit que par le lointain les lignes altérées
S’émoussent, ou plutôt que les angles confus
N’atteignent plus les sens et cessent d’être vus ;
Car l’épaisseur des airs intercepte l’image ;
Chaque flot effleuré la déforme au passage,
Et tout angle s’efface, et le robuste mur
S’arrondit, non sans doute avec le relief pur
Des contours vraiment ronds vus de près et palpables,
Mais avec l’à peu près des formes vraisemblables.

L’ombre semble avec nous marcher sous le soleil :
Au geste elle répond par un geste pareil.
Serait-ce donc qu’un air sans lumière (notre ombre
N’est rien que le contour d’une tranche d’air sombre)
Peut simuler la marche et le geste vivant ?
Non. L’ombre est toute place où l’être, en se mouvant,
Vient dérober le sol à la clarté solaire.
Le lieu que nous quittons d’un jour nouveau s’éclaire,
Quand l’ombre avance avec le corps qui la produit.
380On croit que c’est la même et qu’un spectre nous suit.

Incessamment versés, des rayons neufs se pressent
Sur le chemin tracé par ceux qui disparaissent,
Et chacun semble un fil dévidé dans le feu.
C’est pourquoi tout d’un coup la lumière en un lieu
S’éclipse et, retombant d’une chute soudaine,
Lave d’un flot de jour l’ombre posée à peine.

N’accusons pas les yeux. Signaler tour à tour
En tel endroit de l’ombre, en tel autre du jour,
C’est l’office des yeux. Mais la lumière est-elle
Une, immuable ? ou bien successive et nouvelle ?
L’ombre est-elle un fantôme, un être, un mouvement ?
Ou bien, comme on l’a dit, l’éclipse d’un moment ?
L’esprit seul en est juge, et seul conçoit les causes.
Les yeux n’atteignant pas la substance des choses,
Aux erreurs de l’esprit les yeux n’ont point de part.

Le vaisseau qui nous porte a levé l’ancre ; il part
Et nous semble immobile ; et, sur notre passage,
Les barques au repos semblent fuir vers la plage ;
Et les coteaux du bord, les champs que nous rasons
400Reculent à l’arrière au fond des horizons.
C’est nous seuls qui loin d’eux volons à pleines voiles.
Aux voûtes de l’éther nous rivons les étoiles.
Elles voguent pourtant, et d’un cours éternel,
Puisque chaque orbe d’or, faisant le tour du ciel,
Retrouve les jalons de sa route infinie.
Quelquefois cependant, mais la raison le nie,
La lune et le soleil semblent sans mouvement.

Vois du large émerger ces monts : l’éloignement
Les groupe, en fait une île, apparente barrière ;
Mais la mer ouvre entre eux une vaste carrière
Où des flottes de front manœuvrent librement.

Quand l’enfant qui tournait s’arrête brusquement,
Longtemps autour de lui l’atrium tourbillonne,
Et, voyant se presser colonne sur colonne,
Il croit, ou peu s’en faut, que le toit sans appui
Vacille menaçant et va crouler sur lui.

Quand la Nature lève au-dessus des montagnes
Son grand flambeau tremblant qui rougit les campagnes.
L’astre sur les sommets paraît se reposer ;
420Il les touche, il les baigne, il va les embraser.
Où donc sont-ils ces monts dont le soleil s’élance ?
À deux mille traits d’arc, à cinq cents jets de lance ;
Entre eux et le soleil l’immensité des mers
Va se développant sous l’infini des airs ;
Des milliers de pays lointains sortent de l’ombre,
Pleins de peuples divers et d’animaux sans nombre ?

Le plus mince amas d’eau, moins d’un travers de main.
Flaque infime arrêtée aux pierres du chemin,
Livre aux yeux sous nos pieds des profondeurs égales
Au gouffre ouvert du sol aux voûtes sidérales ;
Et sous la terre on voit les nuages, les cieux
Et les joyaux cachés de l’écrin radieux.

Quand ton cheval robuste en plein courant s’arrête,

Vers l’eau qui fuit sous toi baisse un moment la tête :
L’animal, immobile en travers, t’apparaît
Poussé contre le flot par un pouvoir secret.
Quelque objet qu’à ta vue offrent les bords du fleuve,
Contre le sens de l’onde il semble qu’il se meuve.

Ce portique établi sur des piliers égaux
440Déploie en droite ligne un double rang d’arceaux.
Mais dès que l’œil, du fond, dans sa longueur l’enfile,
Son champ se rétrécit par degrés. Il s’effile
En pointe, rapprochant ses deux flancs bout à bout,
Joignant le sol au toit, jusqu’à ce que le tout
En cône vaporeux se confonde et s’achève.

En mer, le marin croit que le soleil se lève
Sur l’onde et que dans l’onde il éteint son flambeau.
C’est vrai ; car il ne voit que le ciel et que l’eau :
Ses impressions donc ne sont pas si menteuses.

Celui qui ne sait pas voit les barques boiteuses
De leurs membres rompus lutter contre les eaux ;
Rames et gouvernail pendent en deux morceaux,
Droits au-dessus de l’onde et tordus sous les lames.
La réfraction courbe et déjette les rames
Qui flottent à fleur d’eau sur le miroir mouvant.

Quand, sur le ciel nocturne emportés par le vent,
Les nuages épars rencontrent les étoiles,
Les astres à rebours semblent fendre ces voiles
Et fuir loin de l’orbite où leurs cours est fixé.

460Quand le dessous de l’œil par un doigt est pressé,
Une illusion naît qui double toute chose :
Double est la fleur de feu sur les flambeaux éclose,
Doubles sont les lambris et les meubles voisins ;
Les gens prennent deux corps, deux visages distincts.

Quand de ses doux liens le sommeil nous enchaîne,
Plongés dans le néant de sa torpeur sereine,
Nous croyons par instant veiller et nous mouvoir,
Et, dans un lieu fermé, sous l’aveugle nuit, voir
Le jour et la splendeur du soleil ; les murs s’ouvrent ;
Des champs où nous courons à nos yeux se découvrent,
Et des mers et des monts, et l’horizon qui fuit.
Muets dans le silence austère de la nuit,
Nous percevons des voix qui frappent nos oreilles,
Et nous y répondons. Combien d’autres merveilles
S’efforcent d’ébranler la foi qu’on doit aux sens !
Mais c’est en vain. Les sens demeurent innocents.
C’est nous qui leur prêtons ces fictions des songes.
Distinguer le fait vrai de nos propres mensonges
Et ce qu’ont vu les sens de ce qu’on leur fait voir,
480Il n’est pas, crois-le bien, de plus rare savoir.

Mais « nous ne savons rien » ; quelques-uns le soutiennent.
Ceux-là ne savent rien, eux-mêmes en conviennent :
Ils ne savent donc pas si l’homme sait ou non.
Mais soit. (Qu’irions-nous dire aux gens qui trouvent bon
D’aller à reculons en marchant sur la tête ? )
Soit, ils savent cela. Mais d’où, je le répète,
Eux pour qui rien n’est vrai de ce qu’ils ont cru voir,

Sauraient-ils ce que c’est qu’ignorer et savoir,
Et par quels traits constants le vrai du faux diffère ?
Entre l’ombre et le corps quel choix pourraient-ils faire ?

Cherche, et tu trouveras que toute vérité
Part des sens ; invincible est leur autorité.
Et comment ne pas croire à ce qui, par nature,
Marquant la vérité, dénonce l’imposture ?
À qui mieux se fier qu’aux sens ? Prétendra-t-on,
Si d’organes trompeurs procède la raison,
Qu’elle peut contredire et juger son principe ?
Mais de l’erreur des sens la raison participe ;
En elle tout est faux, si tout est faux en eux.

500L’oreille, diras-tu, peut réfuter les yeux ;
Le tact reprend l’ouïe ; et si les mains s’abusent,
L’œil, l’oreille ou la langue aussitôt les récusent.
Pour moi, je n’en crois rien. Chaque sens a sa loi,
Son rôle et sa province à part. Et c’est pourquoi
La notion du froid et du chaud, du rigide
Et du tendre, est distincte ; un seul sens y préside.
De même pour les jeux variés des couleurs
Et pour tout le ressort visuel. Les odeurs,
Les saveurs, ont aussi leur organe et leur sphère.
Le bruit a son domaine isolé. D’où j’infère
Qu’un sens ne peut pas seul contrôler d’autres sens.
À se reprendre eux-même ils seraient impuissants ;
Car leurs impressions sont égales entre elles,
Dans leur genre à leur règle également fidèles.
Chacune est en son temps vraie et digne de foi.

Quand même donc l’esprit saisirait mal pourquoi
Notre œil voit ronde au loin la tour qu’il vit carrée,
Mieux vaudrait, à défaut d’une cause avérée,
Expliquer faussement ces deux aspects certains,
520Que laisser l’évidence échapper de nos mains,
Qu’ébranler cette foi, cette base première,
Ce pivot du salut, d’où pend la vie entière.
Ce n’est pas la raison seule qui croulerait,
Mais c’est la vie encor, si l’on désespérait
Des sens, si nous n’osions, à leurs conseils dociles,
Fuir les gouffres ouverts ou les pas difficiles
Et rechercher les biens ou les contacts heureux.
Enfin, tout cet amas d’arguments sonne creux,
Et sur les sens vainqueurs tout leur effort se brise.
Ainsi, lorsqu’on bâtit, si la première assise
A fléchi, si l’équerre a faussé l’angle droit,
Et que l’alignement pèche par quelque endroit,
L’équilibre est détruit et la toiture ondule ;
Gauche, courbe, sans grâce, elle avance et recule.
Le mur s’en va crouler, il croule, abandonné
Au vice initial où tout est enchaîné.
En somme, c’est des sens que la raison procède ;
S’ils sont faux, elle est fausse et croule sans remède.

Les autres sens n’ont rien de plus mystérieux,
540Comme nous l’allons voir, que le tact et les yeux.
Tous les sons et les voix s’entendent, quand l’oreille,
Par leurs ondes pressée, à leur toucher s’éveille.
Car le bruit et la voix sont, manifestement,
Puisqu’ils meuvent un sens, des corps en mouvement.

La voix rase de près le gosier qui la lance ;
Au larynx irrité le cri fait violence ;
Les éléments vocaux, dont la foule s’accroît,
Se poussent pour sortir dans le canal étroit :
Leur flot remplit les bords de l’issue et les frappe,
Et lèse les conduits par où la voix s’échappe.
Puis donc que pour blesser leurs chocs sont assez forts,
Il faut que la parole et le cri soient des corps.
Tu n’es pas sans savoir tout ce qu’enlève à l’homme,
Ce que d’ardeur nerveuse et de force consomme
L’entretien prolongé, sans relâche conduit
Du lever de l’aurore au tomber de la nuit ;
Surtout quand la parole à grand fracas ruisselle.
Cette voix est donc bien d’essence corporelle,
Puisqu’à la prodiguer le corps humain décroît.

560Les figures des sons que l’oreille perçoit
Ne se ressemblent pas, lorsque, mâle et profonde,
La trompette rugit gravement, ou que gronde
La corne recourbée aux rauques hurlements,
Et quand le cygne auguste en doux gémissements
Aux frais vallons du Pinde exhale sa voix pure.
Les atomes rugueux font la voix âpre et dure ;
D’éléments arrondis naissent les doux accords.

Le son que nous tirons de notre propre corps,
Auquel la bouche ouverte offre un libre passage.
La langue, ce mobile artisan du langage,
L’arrête et l’articule en mots, dont le concours
Des lèvres détermine et finit les contours.

N’a-t-elle à traverser qu’une mince étendue ?
Nettement, clairement, la voix est entendue ;
Les mots articulés arrivent encor frais,
Conservant leur façon, leurs angles, tous leurs traits.
Mais lorsque la distance excède leur portée,
Ils s’émoussent, la voix s’éraille interceptée
Et se brouille en son vol et se déforme au vent.
580Parfois nous l’entendons encore, mais souvent
Sans démêler le sens des syllabes lointaines,
Tant la voix s’est brisée en notes incertaines !

L’édit par le crieur dans le peuple lancé
Dans l’oreille de tous à la fois est fixé.
La voix donc se divise en plusieurs voix pareilles,
Puisqu’elle distribue en des milliers d’oreilles
Des mots avec leurs corps et leur sens arrêté.
Mais ces voix, tant s’en faut, n’ont pas toutes porté ;
Les unes vont dans l’air mourir évaporées,
D’autres, par des terrains ou des monts rencontrées,
Rebondir en éclats retentissants, en cris
Si pareils à des mots que nous y sommes pris.
Tu le vois les échos ont perdu leurs mystères.
Ces noms que l’on entend dans les lieux solitaires
Lorsque le voyageur appelle à haute voix
Ses compagnons perdus dans l’épaisseur des bois,
Sans y rien déranger les échos les répètent.
Pour peu que les coteaux aux coteaux les rejettent,
Le son se multiplie, et je sais des endroits
600Qui rendent un seul mot jusqu’à six et sept fois.
Ce sont les chèvre-pieds, les nymphes, les satyres

Dont les nocturnes jeux, les amours et les rires
Troublent la profondeur du silence des bois !
Et la corde résonne, et, sous d’agiles doigts,
La flûte par ses trous répand sa tendre plainte ;
Et les gens d’alentour n’entendent pas sans crainte
Pan, le dieu demi-bouc, secouer les rameaux
Qui couronnent son front et, sur ses chalumeaux
D’où l’agreste chanson coule ininterrompue,
Promener le baiser de sa bouche lippue !
Cent prodiges pareils trouvent accès chez eux.
Ont-ils peur que l’on croie abandonnés des dieux
Les déserts où le sort confina leur demeure ?
Ou bien allèguent-ils quelque raison meilleure ?
Le reste des humains, autant que nous sachions,
A toujours eu l’oreille ouverte aux fictions.

Nous étonnerons-nous que la voix se transmette
Au delà de l’obstacle où le regard s’arrête ?
À travers une porte on se parle, on s’entend ;
620C’est un fait ; quoi de plus ? Disons qu’il est constant ;
Que l’image se perd dans les détours des pores
Où filtrent sains et saufs les atomes sonores ;
Que son essor exige un chemin plus égal,
Des pores droits et clairs comme ceux du cristal.

Puis, la voix s’éparpille en éclats innombrables,
L’un de l’autre engendrés, l’un à l’autre semblables.
D’une il en jaillit mille ; ainsi de toutes parts
L’étincelle brisée éclate en feux épars !
Et rayonnant au loin, derrière, autour, dans l’ombre,

Dans l’air peuplé de sons volent les voix sans nombre.
Le simulacre, lui, marche toujours tout droit
Et tel qu’il est lancé. C’est pourquoi nul ne voit
En arrière ; et l’oreille en tout sens peut entendre.
Encor souvent la voix s’émousse-t-elle à fendre
Les obstacles : ses traits brouillés, irrésolus,
N’apportent que le bruit des mots qu’on n’entend plus.

La langue et le palais, où le suc se distille,
Livrent moins le secret de leur œuvre subtile.
La saveur tout d’abord se dégage, au moment
640Où la bouche l’exprime en mâchant l’aliment,
Comme une eau qui jaillit d’une éponge tordue.
Bientôt, dans tous les plis du palais répandue,
Sur la langue elle gagne un dédale de trous.
Les atomes du suc sont-ils coulants et doux ?
Ils baignent mollement de leur douceur fluide
La langue réjouie en sa demeure humide.
Sont-ils âpres ? Le goût, qu’ils mordent en passant,
Mesure leur rudesse aux douleurs qu’il ressent.
Tout au fond du palais siège la jouissance.
Plus bas, quand l’œsophage, engouffrant la substance,
La distribue aux chairs où le sang la dissout,
Le plaisir disparaît : qu’importe alors le goût,
Pourvu que l’aliment, cuit et digéré, laisse
L’estomac imbibé d’une humide souplesse ?

Pourquoi les animaux ont-ils leurs mets divers ?
Chaque espèce a les siens ; et l’une trouve amers
Ceux qui semblent à l’autre une volupté pure.

Oui, le même aliment est aux uns nourriture
Et pour d’autres poison. Le contraste est frappant.
660Quand la salive humaine a touché le serpent,
Il meurt, et de ses dents lui-même il se dévore.
C’est pour l’homme un venin mortel que l’ellébore ;
Et la chèvre et la caille y trouvent l’embonpoint.
Maintenant, si tu veux t’éclairer sur ce point,
Tu te rappelleras ce que j’ai dit des types
Et des combinaisons sans nombre des principes.
Tous les êtres mangeants ont un aspect distinct ;
Le type de leur race en leurs traits est empreint.
C’est donc que ce contraste extérieur révèle
Les états variés de la trame charnelle.
Les éléments toujours laissant du vide entre eux,
Il faut que les chenaux de ce réseau poreux,
Plus petits ou plus grands, soient d’inégale entrée.
Ici triangulaire, ailleurs ronde ou carrée,
Ou quels qu’y soient des plis le nombre et les rapports,
Dans la bouche et la langue autant que dans les corps
La forme des conduits répond à la figure,
À l’ordre, aux mouvements, à l’intime structure
Des éléments premiers qui cernent leurs parois.
680Ainsi le même suc, doux et rude à la fois,
Charme un palais qui livre à ses coulantes ondes
Des pores tapissés de molécules rondes,
Et déchire une gorge où d’anguleux détours,
L’accrochant goutte à goutte, en resserrent le cours.

Toute action du goût à ces lois se ramène.
Quand la fièvre nous tient, quand la machine humaine,

Sous l’assaut de la bile ou de quelque autre humeur,
Tout entière n’est plus que trouble et que rumeur,
L’ordre des éléments s’altère. Les fluides
Naguère appropriés à la forme des vides
Sont exclus, et les corps acerbes et blessants
Entrent seuls dans ce crible où réside le sens.
Or plus d’un mets, le miel par exemple, comporte
Des germes savoureux de l’une et l’autre sorte.

Je passe maintenant aux odeurs. Et d’abord,
Comment énumérer les substances d’où sort,
Pour ondoyer aux vents, le flux léger d’aromes
Qui sans fin coule et roule en tourbillons d’atomes ?
Ces corps, selon leur forme, aux odorats divers
700Conviennent plus ou moins : ainsi, du fond des airs,
L’abeille vole au miel dont le parfum l’attire,
Le vautour au cadavre ; ainsi la meute aspire,
En avant du chasseur, les fumets répandus
Sur le sol où passa la proie aux pieds fendus ;
L’oie aux ailes d’argent, la gardienne de Rome,
Évente et reconnaît de loin l’odeur de l’homme.
Chaque espèce a son flair, dont l’avertissement,
L’écartant du poison, la guide à l’aliment.
Le flair est le salut des tribus animées.

Ces essences dans l’air autour de nous semées
Portent plus ou moins loin ; mais jamais leur essor
Ne se compare au jet de la voix, moins encor
Au vol de ces reflets dont la vue est frappée.
Errante, paresseuse et bientôt dissipée,

Avant de nous toucher la senteur disparaît.
D’abord, du fond des corps elle monte à regret ;
Car elle jaillit mieux des choses, quand la trame
Est tranchée ou broyée ou livrée à la flamme :
Si profonde est la couche où se forme son cours !
720Enfin ses éléments sont plus épais, plus lourds
Que ceux du bruit : un mur les rompt et les disperse,
Obstacle que la voix communément traverse.
Ce n’est pas sans effort qu’on trouve et qu’on induit
Le lieu d’où vient l’odeur et ce qui la produit.
La messagère hésite, et sur ses molles ailes
Les vents ont altéré la fraîcheur des nouvelles.
La piste même est vague et déroute le chien.
Ces effets des odeurs et des saveurs n’ont rien
Qu’en leurs impressions les autres sens n’éprouvent.
Les couleurs, par exemple, et les images trouvent
Des yeux mal disposés et que blesse leur choc.
Ainsi le fier lion tremble devant le coq ;
Et pris d’effroi subit, dès que l’oiseau sonore
De sa voix éclatante a réveillé l’aurore
Et d’un battement d’aile a dissipé la nuit,
Le monstre au bond puissant se détourne et s’enfuit.
C’est que du coq sans doute émanent des images
Qui dans l’œil du lion n’entrent pas sans ravages.
Les traits sont si perçants, les coups si douloureux,
740Que toute sa fierté ne peut tenir contre eux.
Pourtant aux mêmes traits notre œil s’offre sans crainte ;
Soit que notre prunelle échappe à leur atteinte,
Soit que les éléments dans notre organe entrés
Trouvent pour en sortir des chemins assurés

Afin que le départ n’en lèse pas la trame.

Mais quels sont, maintenant, les corps qui meuvent l’âme ?
D’où l’esprit reçoit-il tout ce qui passe en lui ?
C’est ce qu’en peu de mots je t’expose aujourd’hui.
Sache qu’au moindre choc s’amalgamant entre elles
Flottent partout dans l’air des images, plus frêles
Que des fils d’araignée ou que des feuilles d’or.
L’œil ne les perçoit plus. Leur trame et leur essor,
Dépassant de bien loin les bornes du visible,
Au travers de nos chairs glissent comme en un crible,
Pour atteindre et mouvoir les délicats ressorts
De l’âme, sens intime épars dans tout le corps.
De là ces visions, ces chiens des portes sombres,
Ces étranges Scyllas, ces centaures, ces ombres
D’êtres chers dont la terre a dévoré les os :
760Tant d’images dans l’air, volent, subtils réseaux,
Ici, d’accords fortuits spontanément écloses,
Là, fidèles reflets et figures des choses,
Ou de faux et de vrai mélange accidentel !
Le centaure n’est pas un calque du réel,
Puisque dans la Nature il n’est pas de centaure ;
Mais quoi ! l’homme au cheval aisément s’incorpore,
Quand un soudain hasard mêle et confond les fils
Des deux spectres, tissus également subtils.
Ainsi naissent dans l’air tous ces doubles fantômes.
Grâce à l’agilité suprême des atomes,
L’image composée est une, et les deux coups
D’un seul et même choc viennent frapper en nous
L’esprit, si délié lui-même et si mobile.

Oui, tout se passe ainsi, la preuve en est facile.
L’œil voit précisément ce que l’esprit conçoit ;
C’est donc à la façon des yeux que l’esprit voit ;
Et rien, fut-ce un lion, au regard ne se montre,
Sans qu’une image nette avec l’œil se rencontre ;
L’esprit, où se produit la même impression,
780Voit donc, tout comme l’œil, des spectres de lion,
Les mêmes, seulement cent fois plus diaphanes.
Si, lorsque le sommeil engourdit nos organes,
L’esprit reste éveillé, c’est grâce aux frêles corps
Qui déjà dans la veille agitaient ses ressorts.
C’est par eux qu’il croit voir les êtres que la terre
Et la mort pour jamais couvrent de leur mystère.

La Nature le veut. Anéantis, les sens
Dans leur profonde paix demeurent impuissants ;
La vérité n’a plus d’armes contre la fable
La mémoire aussi tombe, et la stupeur l’accable ;
Elle ne dément plus les rapports décevants
Qui du sein de la mort tirent ces faux vivants.
Ne sois pas étonné des gestes symétriques,
Des mouvements corrects de ces corps chimériques ;
Car nous les voyons tels que les songes les font ;
Un passage insensible amalgame et confond
L’image évanouie et celle qui la chasse ;
L’attitude a changé, l’image reste en place.

Mais pour ne rien omettre, il faut traiter ici
800Plus d’un problème obscur qui veut être éclairci.
Pourquoi l’âme, d’abord, sur l’heure évoque-t-elle

Tout objet, quel qu’il soit, que ton caprice appelle ?
Est-ce donc qu’épiant l’instant de ton désir,
L’image à point nommé se vient faire saisir ?
Est-ce que, terre, ciel, mer, bataille, assemblée,
Pompe ou banquet, soudain la Nature zélée
Prépare tout et met les choses sous les noms ;
Tandis qu’à l’endroit même où nous la retenons,
De tout autres pensers en d’autres cœurs l’attendent ?

Lorsque dans nos sommeils les fantômes descendent,
Que leurs corps, en mesure apportés mollement,
Alternent de leurs bras le souple mouvement
Et le pas juste et sûr que leur jambe dessine,
Est-ce qu’un art inné, profond, les prédestine
À leurs nocturnes jeux ? N’est-il pas vrai plutôt
Qu’on voit cela d’un trait, comme on entend un mot,
Qu’un éclair de durée évoque une série
D’instants décomposés par notre rêverie ?
C’est ainsi qu’à toute heure en tout endroit présents,
820Des spectres de tout genre arrivent à nos sens ;
Tant leur rapidité double leur multitude !
Et si fins ! quel esprit les surprend sans étude ?
S’il n’est pas prêt, tout passe ; il n’a pu rien saisir.
Mais il est toujours prêt, car jamais le désir
Ne lui peut suggérer rien que l’espoir n’achève ;
L’avenir aisément se réalise en rêve.
Les yeux même, observant des tissus délicats,
Ne font-ils pas effort, ne se tendent-ils pas ?
Sans quoi, rien de précis, rien de sûr dans la vue :
Il n’est corps si prochain, matière si connue,

Qui pour l’inattentif ne soient ce qu’ils seraient
Si l’espace et le temps de leur nuit les couvraient.
Quoi d’étonnant si l’âme au passage n’arrête
Que ce qui répond bien à son ardeur secrète ?
Souvent elle se leurre et nous trompe en créant
Des monstres ; d’un nain même elle fait un géant ;
Le caprice imprévu des images complexes
Intervertit les traits, les âges et les sexes ;
La femme entre nos bras devient homme et s’enfuit ;
840Tout change et se confond, s’engendre et se détruit.
Cherches-tu la raison de ces métamorphoses ?
Le sommeil et l’oubli t’en diraient seuls les causes.

Avant tout, garde-toi, sans relâche, à tout prix,
Du cercle vicieux où tombent tant d’esprits !
On dit : « L’œil est créé transparent pour qu’il voie ;
Le fémur sous la hanche et sur la jambe ploie
Pour que le pied, support d’un flexible pilier,
Assure au pas mobile un écart régulier ;
Les bras des deux côtés ne pendent à l’épaule
Que pour mouvoir les mains, qui d’avance ont leur rôle :
Ce sont des serviteurs donnés à nos besoins. »
Conjectures sans base, et qui, sur tous les points,
Renversent l’ordre vrai des effets et des causes.
Bien loin de les créer, le besoin naît des choses.
Le membre n’est pas fait pour servir ; on s’en sert.
Nul n’a pu voir avant que l’œil ne fut ouvert ;
Nul ne parlait avant que la langue fut née ;
La langue, bien plutôt, est de beaucoup l’aînée
Du langage ; l’oreille était faite longtemps

860Avant qu’on entendît ; et tous les autres sens
De même ont précédé l’usage qu’on en tire.
L’instinct de leur emploi n’a donc pu les produire.

Le poing a combattu l’ongle acéré, la main
Longtemps a fait jaillir des flots de sang humain,
Avant qu’un trait brillant fendît l’air. La Nature
À l’homme apprit la fuite, avant qu’à la blessure
Le bras gauche opposât le bouclier de peaux.
La fatigue aux mortels enseigna le repos
Quand la douceur des lits n’existait pas encore.
La soif pour s’apaiser n’attendit par l’amphore.
À ces inventions du besoin et de l’art
L’utilité sans doute eut la plus grande part ;
Mais quant aux instruments dont nul n’est notre ouvrage,
La possession seule en suggéra l’usage ;
Et c’est le cas des sens et des membres. Tu vois
Qu’en leur formation rien ne révèle un choix,
Un dessein préconçu d’utilité future.

Ne sois donc pas surpris si toute créature
D’un naturel instinct cherche son aliment.
880Des corps, nous le savons, s’écoule incessamment
Un flux que hâte encor l’activité vitale,
Fragments, germes perdus, que par la bouche exhale
Le souffle haletant, déchets intérieurs
Qu’en effluves sans nombre expriment les sueurs.
Le corps raréfié que cette fuite mine
Sentant baisser la vie et faiblir la machine,
Demande aux aliments la vigueur qui le fuit ;

Un suc réparateur, par les pores conduit,
Comble dans les vaisseaux le gouffre de leurs pertes,
Ce besoin dévorant de nos veines ouvertes.

La boisson, à son tour répandue en tout lieu,
Tombant sur l’estomac comme une eau sur le feu,
Dissipe l’incendie amassé par les fièvres
Qui desséchaient le sang et consumaient les lèvres.
Ainsi dans notre chair sont noyés et calmés
Les désirs par la soif ou le jeûne enflammés.

Je dirai maintenant pourquoi les pieds se meuvent
À notre volonté, comment nos ordres peuvent
Varier l’action des membres, quels ressorts
900Soulèvent en avant le faix pesant du corps.
Les mouvements divers ont leurs images libres
Qui, visitant l’esprit, en chatouillent les fibres ;
Et la volonté naît. Car, le moyen d’agir,
Sans que l’esprit en lui d’avance ait vu surgir
L’objet de son vouloir, l’image de son acte ?
L’esprit sollicité, touche, éveille, contracte
Instantanément, grâce à leurs étroits rapports,
L’âme éparse en tout lieu dans la trame du corps ;
L’âme aux membres transmet l’impulsion première ;
Et la masse bientôt s’ébranle tout entière.
Puis le corps, en marchant, se raréfie, et l’air,
Toujours mobile, emplit les pores de la chair,
Atteint dans les tissus la moindre molécule
Et, largement versé, dans les veines circule.
Ainsi, l’esprit et l’air sont la voile et le vent

Qui font évoluer le corps, vaisseau vivant.

Quoi ! dis-tu, ces moteurs, si légers l’un et l’autre,
Manœuvrer, retourner un poids comme le nôtre ?
Pourquoi non ? Songe donc à la force du vent,
920Ce fluide, subtil s’il en fût, enlevant
Les plus robustes nefs, le vent, les chasse au large ;
Et quel qu’en soit l’élan, quelle qu’en soit la charge,
Pour diriger leur course il suffit du travail
D’un seul bras appuyant sur un seul gouvernail.
Et que ne peuvent pas la poulie et la roue ?
De quels rudes fardeaux la machine se joue !

Prête-moi maintenant un esprit attentif,
Une oreille sagace ; et ne va pas, rétif
Aux démonstrations, par ta propre injustice,
T’obstiner dans l’erreur sans même en voir le vice,
Et démentir des faits par la science admis.
J’exposerai comment dans nos sens endormis
Le sommeil fait couler le repos et relâche
Les chaînes des soucis. Délicate est la tâche !
L’abondance y peut moins que le charme des vers ;
Mille clameurs de grue éparses dans les airs
Ne valent pas le chant d’un cygne solitaire.

Le sommeil se produit quand l’âme en nous s’altère,
Scindée en deux courants dont l’un fuit au dehors,
940Dont l’autre se condense aux profondeurs du corps.
Cet abandon détend les ressorts et dissipe
Le sentiment, dont l’âme est l’assuré principe,

Dont le sommeil ne peut suspendre l’action,
Si l’âme n’est en proie à la confusion,
Si l’âme n’a quitté les membres ; non pas toute :
Car ce serait livrer la machine dissoute
Au froid mystérieux de la mort sans réveil ;
Car, pour y rallumer au sortir du sommeil
Le sentiment vital, il faut qu’un reste d’âme,
Comme un feu sous la cendre enfoui, dans la trame
Couve, prêt à jaillir de son foyer latent.

Mais quel travail secret trouble l’âme et détend
Tous les membres ? J’y viens. Mais toi, sois tout oreilles,
Et garde qu’au vent seul aient profité mes veilles !
D’abord les flots de l’air, universel séjour,
Puisqu’ils baignent le corps, en rasent le contour ;
Et leurs assauts fréquents ne manquent pas de force.
De là ce cuir, ces poils, membranes, soie, écorce,
Nacre, dont la plupart des êtres sont couverts.
960Les intimes replis ne sont pas moins ouverts
À l’air que tour à tour la gorge aspire et chasse.
Les chocs atteignent donc le fond et la surface
Et, par l’étroit chemin des pores déliés,
Vont se répercutant jusqu’aux germes premiers.
Et dans l’être progresse une sourde ruine
Qui bouleverse l’ordre élémentaire et mine
L’esprit comme le corps : l’âme, se disloquant,
S’échappe ou bien s’enferme ainsi que dans un camp ;
Le peu qui reste épars dans les membres, oublie
D’échanger des rapports que nul fil ne relie ;
La Nature a barré les passages. Atteint

Par ce trouble profond, le sentiment s’éteint ;
Les membres sans soutien sous leur fardeau succombent ;
Le corps languit ; les bras et les paupières tombent ;
Les jarrets affaissés ne se relèvent pas.

Volontiers le sommeil vient après le repas.
Car les mets, comme l’air coulant de veine en veine,
Agissent comme lui. La plénitude amène
Un surcroît de travail interne et de stupeur
980Couvert d’une plus lourde et plus longue torpeur.
L’âme plus largement exhale sa substance ;
Sa concentration est aussi plus intense,
Tandis que ses débris, dans les membres errants,
Restent plus divisés et plus incohérents.

Et ce qui d’ordinaire attache nos pensées,
Espoirs, ambitions dès longtemps caressées,
Objets de nos efforts, dans les songes revit.
Le général de gloire et d’horreur s’assouvit.
L’avocat croit citer des lois qu’il interprète.
À l’orage d’hier le matelot tient tête.
Moi-même, à nos travaux fidèle, je poursuis
L’œuvre dont j’ai doté ma langue et mon pays,
Et la Nature immense à moi se livre en songe.
Ainsi l’illusion du nocturne mensonge
Nous rend l’étude et l’art qui charment nos esprits.

Celui qui tous les jours, de théâtres épris,
S’adonne aux jeux du cirque avec lui les emporte,
Et bien longtemps encor son âme ouvre une porte

Aux fantômes d’objets déjà loin de ses sens.
1000À ses yeux endormis leurs traits restent présents.
Il voit, même éveillé, s’enchaîner en cadence
Les souples mouvements et les bonds de la danse ;
Il entend les sons purs des cithares voler
Autour de son oreille et les cordes parler ;
Et de foule et de bruit la vaste enceinte est pleine ;
Et de riches décors illuminent la scène.
Si grand est ce pouvoir des penchants et des goûts,
Que même l’animal l’éprouve comme nous !

Souvent le fier coursier, dans l’ombre étendu, rêve,
Sue et souffle et s’agite, et son flanc se soulève,
Comme si la barrière à son élan cédait,
Et comme si la palme au terme l’attendait.

Les chiens, en plein sommeil, jettent soudain la patte
De çà, de là ; leur voix en cris joyeux éclate ;
Ils plissent leurs naseaux et les ouvrent à l’air,
Comme si quelque piste avait frappé leur flair.
Longtemps même, au réveil, leur ardeur les entraîne
Sur les traces d’un cerf aux abois, ombre vaine
Que l’aurore dissipe en rappelant leurs sens.

1020Et les chiens du logis, nos gardiens caressants,
Les vois-tu secouer la somnolence ailée
Dont leur paupière agile est à peine voilée,
Sur leurs pieds en sursaut dressés, comme à l’aspect
De quelque visiteur au visage suspect ?

Et plus l’être en son âme a de rudes atomes,
Plus rudement en songe il traite les fantômes.
Mais le timide oiseau bat de l’aile, anxieux,
Et dans leurs bois sacrés demande asile aux dieux,
Lorsqu’en son doux sommeil un songe affreux déploie
Quelque vol menaçant d’autour cherchant sa proie.

Enfin, quel est l’effort, quel est l’événement
Que l’homme n’accomplisse et n’achève en dormant ?
Rois terrassés, massacre et dépouilles opimes,
Défaite et servitude, effrois, cris de victimes,
Comme si l’on était sur la place égorgé !
Ici, par les lions et les tigres mangé,
Le chasseur lutte, geint, craque sous leurs étreintes ;
Sa douleur emplit l’air de furieuses plaintes.
Là, l’orateur débat de graves intérêts
1040Et s’étend en discours. L’un trahit ses secrets
Et lui-même au bourreau fait l’aveu de son crime.
L’autre se voit mourir : il se sent dans l’abîme
De tout son poids tomber du haut des monts : l’horreur
L’éveille en sursaut, hors de lui, fou de terreur ;
Il ne peut se ravoir et s’arracher au songe,
Tant la commotion dans l’âme se prolonge !
Parfois, au bord riant d’un ruisseau désiré,
Prés de quelque fontaine, un dormeur altéré
Se penche, et tout entier le fleuve entre en sa bouche.

Souvent, par le sommeil enchaîné sur sa couche,
L’enfant qu’un besoin presse en rêve innocemment
Près d’un vase ou d’un lac lève son vêtement.

Toute l’eau de son corps d’un large flot sillonne
Quelque riche tapis venu de Babylone.

Lorsque l’âge a mûri les sucs générateurs,
Quand les premiers bouillons montent aux jeunes cœurs,
Le rêve, au souvenir empruntant mainte image,
Messagère au teint frais, au florissant visage,
Pique les lieux secrets que gonfle le désir
1060Et souvent accomplit ce que fait le plaisir ;
Et le fleuve à grands flots s’épanche de la source,
Laissant aux vêtements la trace de sa course.

Cette sève, ai-je dit, ne s’émeut guère avant
Que l’âge ait affermi l’organisme vivant.
Seule la force humaine à l’humaine semence
Imprime la secousse où tout acte commence.
Dès que ses réservoirs à son cours sont ouverts,
Coulant de membre en membre elle filtre au travers,
Et s’amasse au lieu même où l’instinct la réclame
Pour mettre en mouvement le sens dont elle est l’âme.
L’organe entier se tend et s’enfle et fait effort
Pour chasser le ferment du désir qui le mord,
Visant l’objet aimé d’où lui vient sa torture.
Maint blessé tombe ainsi vers et sur sa blessure ;
Et le sang, jaillissant à l’encontre des traits,
Va rougir l’ennemi qui frappa de trop près.

Sous les coups de Vénus, qu’ils viennent d’une femme
Dont tout le corps projette une amoureuse flamme,
Ou bien de quelque éphèbe aux membres féminins,

1080Vers l’auteur de son mal le vaincu tend les mains,
Pour étreindre le fruit dont la soif le pénètre,
Pour verser en ce corps l’essence de son être,
Tout ce que le désir pressent de volupté.
Voilà cette Vénus, cet amour si vanté,
La source du poison dont le cœur boit les charmes,
Première goutte, hélas ! d’un océan de larmes !
L’absence même assiège et caresse nos sens
D’une image et d’un nom toujours chers et présents.

Ah ! fuis, chasse bien loin ces fantômes, amorces
De l’amour. Tourne ailleurs ta pensée et tes forces.
Épanche, s’il le faut, le trop plein du désir ;
Mais, en un vase unique enfermer le plaisir,
Fixer la passion, c’est se forger des chaînes,
Se condamner au joug d’inévitables peines ;
C’est aviver l’ulcère en l’abreuvant d’amour ;
L’ulcère invétéré gagne, et, de jour en jour,
S’aggrave le délire et grandit le ravage,
Si les traits vagabonds de la Vénus volage
N’effacent l’ancien mal, qu’un mal nouveau guérit.
1100Et vers un autre objet ne détournent l’esprit.
Pour éviter l’amour, perd-on la jouissance ?
Non pas ; sans l’amertume on savoure l’essence.
Qu’il est pur le plaisir des cœurs sans passion !
Ah ! malheureux ! Au seuil de la possession,
On voit sur leur trésor leurs ardeurs se suspendre :
Les mains et les regards ne savent où se prendre,
Et l’âpre embrassement va jusqu’à la douleur ;
Le baiser mord, la dent froisse la lèvre en fleur.

Où donc, pour ces amants, est la volupté pleine !
Quel aiguillon secret les pique et les déchaîne
Sur l’objet, quel qu’il soit, d’où jaillirent pour eux
Les germes enivrants du désir amoureux !

Vénus vient, je le sais, amortir la blessure
Et mêler doucement un baume à la morsure.
Ils espèrent noyer leur flamme dans le feu,
L’éteindre dans le corps qui l’allume ; à leur vœu,
Par malheur, la Nature ouvertement s’oppose.
L’amour nourrit l’amour ; il est l’unique chose
Dont la possession aiguise le désir.
1120Plus le cœur en a pris, plus il en veut saisir.

Lorsque les aliments liquides ou solides,
Par le corps absorbés, y comblent certains vides,
Les besoins satisfaits s’apaisent aisément.
Mais, d’un visage cher, que peut garder l’amant ?
D’impalpables baisers sans corps, frêles fantômes
Dont l’espoir en pleurant jette au vent les atomes !
Parfois, on cherche à boire en songe, et l’eau s’enfuit ;
Rien n’étanche la soif dévorante ; on poursuit
Des fantômes de source où l’on croit qu’on s’abreuve.
Vains efforts ! La soif reste, et l’on brûle en plein fleuve.
Ainsi d’illusions Vénus repaît l’amour,
Sans le rassasier ; et, du tendre contour
Où s’égaraient les yeux en des charmes sans nombre,
Rien ne reste en nos mains qu’un fantôme et qu’une ombre.

Et quand Vénus, troublant d’un frisson précurseur

Deux êtres enivrés de leur jeunesse en fleur,
Pour le champ féminin prépare la charrue,
Le couple entrelacé dans l’étreinte se rue,
Et souffles bouche à bouche et salives et dents
1140Se mêlent confondus en des baisers ardents.
Que se ravissent-ils ? Qui, se donnant soi-même,
Tout entier, corps pour corps, s’en va dans ce qu’il aime ?
C’est là le but, pourtant, le prix de tant d’efforts.
À quoi bon ces liens avides, ces transports,
Ces nerfs liquéfiés par l’intime secousse ?
Sans doute, le désir pour un moment s’émousse
Après l’éruption de l’amoureux torrent ;
Mais leur accès revient, la rage les reprend
D’avoir enfin pour eux l’objet qui les possède.
C’est un ulcère sourd, un poison sans remède,
Qui les mine et les ronge en des tourments sans fin.

Puis c’est l’épuisement, les affres de la faim,
C’est la vie au sourcil d’un tyran suspendue ;
La fortune qui croule en usures fondue ;
C’est l’oubli des devoirs ; c’est l’honneur aux abois
Qui souffre. Les onguents, sans doute, sont de choix ;
Les chaussures toujours viennent de Sicyone
Et semblent rire aux pieds ; l’or en cercle rayonne,
Enchâssant les feux verts d’émeraudes sans prix ;
1160Les tissus couleur d’eau sont usés et flétris
À boire les sueurs de Vénus triomphante ;
Et ces biens paternels qu’un long travail enfante
Deviennent bracelets, coiffures, et s’en vont
En étoffes de Malte ou de Cos. Ce ne sont

Qu’aromates, festins, coupes toujours remplies,
Couronnes et festons, débauches et folies !
C’est en vain. Le serpent est caché sous les fleurs.
La source de la joie est la source des pleurs !
On ne sait quoi d’amer, du milieu des délices,
Monte et serre le cœur : remords poignant des vices
Et du bel âge oisif au devoir dérobé ;
Quelque mot ambigu de ses lèvres tombé
Qui, feu vivant, s’attache à l’âme et la pénètre ;
Regard tendre jeté vers un rival peut-être,
Ou sourire furtif au passage surpris.

L’amour le plus heureux comporte ces périls.
S’agit-il des amours ingrats et misérables ?
Il suffit, pour en voir les douleurs innombrables,
D’ouvrir les yeux. Crois-moi, veille, suis mes conseils,
1180Et soustrais-toi d’avance à des pièges pareils.
Évitons les filets que l’amour peut nous tendre ;
Moins sûr est d’en sortir quand on s’est laissé prendre
Et de rompre le nœud que Vénus a tissé.
Cependant, même pris, l’imprudent enlacé
Dans les funestes rets peut les fuir, si lui-même
Ne s’oppose à sa fuite et, dans celle qu’il aime,
N’absout pas, égaré par d’aveugles transports,
Les taches de l’esprit et les défauts du corps.
Loin de là ; les amants accordent à leurs belles
Mille perfections qui ne sont pas en elles.
Ainsi voit-on souvent le vice et la laideur
S’emparer de la vogue et captiver maint cœur.
Ceux-ci raillent ceux-là ; l’un crie à l’autre : « Apaise

Vénus de qui te vient cette chance mauvaise ! »
Sans voir le même vice en ses propres amours.
La fétide, la sale, est simple et sans atours.
La noire a le teint brun. Pour si peu qu’elle louche,
C’est Pallas aux yeux pers. Sèche comme une souche,
C’est une biche. Naine, on la dit faite au tour,
1200C’est une Grâce, un sel attique. Est-ce une tour ?
Sa taille de géante est un port de déesse.
Bègue, elle hésite et manque un peu de hardiesse.
Taciturne, elle est digne. Elle s’en va mourir
D’étisie, elle tousse à n’en pouvoir guérir ?
C’est une langueur tendre, une fleur délicate.
Brusque, ardente, jalouse, à toute heure elle éclate ?
C’est un salpêtre. Est-elle obèse et toute en seins ?
C’est la sœur de Cérès chère au dieu des raisins.
L’une a le nez camus des sylvains et des chèvres :
On la promeut faunesse ; une autre n’est que lèvres :
C’est le baiser vivant. Je n’en finirais pas !
Et puis, je l’admets belle autant que tu voudras :
Vénus, dans tout son corps, présente, se révèle.
Mais est-elle la seule ? On a vécu sans elle.
Tout ce que fait la laide, on sait qu’elle le fait,
Que de sa propre odeur cet être si parfait
S’empeste quelquefois ; et ses femmes s’enfuient,
Et loin d’elle en cachette à pleine gorge en rient.
Cependant sur le seuil l’amant verse des pleurs ;
1220Il couvre de parfums, de couronnes, de fleurs,
Et de tristes baisers l’impitoyable porte.

S’ouvre-t-elle pour lui ? pour peu que le vent porte
Et trahisse la chose, il invente aussitôt
Quelque retraite honnête et, lui qui de si haut
Préparait sa harangue amoureuse, il oublie
Ses beaux discours, et part, s’accusant de folie,
Pour avoir espéré dans un objet mortel
Plus de perfection qu’il n’en est sous le ciel.
Sur ce point, nos Vénus ne sont guère novices ;
Elles montrent la scène et cachent les coulisses
À ceux que leur amour veut garder en ses rets.
Mais l’esprit perce à jour tous ces menus secrets
Et ces efforts de l’art. Mieux valent donc les belles
Dont l’humeur, indulgente aux faiblesses mortelles,
Comme elle en prend sa part, nous les passe en retour.

La femme sans mentir peut soupirer d’amour.
Lorsque la pâmoison d’une étreinte sincère
Rive son corps au corps de l’amant qu’elle serre
En suçant dans sa bouche un humide baiser,
1240Elle y va de tout cœur et le presse d’oser
Et lui livre le champ des voluptés jumelles.
C’est ainsi que partout les dociles femelles,
À l’étable, aux forêts, dans les prés, aisément
Portent l’assaut du mâle, et que l’ébranlement
Qui fond leurs nerfs en feu, par son intermittence,
Anime l’assaillant d’un prurit plus intense.
Pourtant, vois leurs douleurs, vois de quels nœuds cruels
Les enchaînent parfois des plaisirs mutuels.
Ces chiens des carrefours qui, d’un effort contraire,
Tirant à corps perdu, luttent pour se soustraire

Aux chaînes où Vénus les retient engagés,
Sans le pressentiment des plaisirs échangés
Auraient-ils d’un tel piège affronté les supplices ?

Ainsi donc, chaque sexe a sa part de délices.
Quand d’un avide effort la femme a brusquement
Pompé le lait du mâle et reçu le ferment,
Selon la fusion que la secousse opère
L’enfant tient plus ou moins de la mère et du père ;
Celui dont le visage en mêle deux en un
1260Et de ses deux parents est le portrait commun
Naît du sang de la femme et de l’homme, et révèle
L’équilibre parfait d’une ardeur mutuelle :
Les fluides lancés par des désirs égaux
Sans s’étouffer l’un l’autre ont combiné leurs eaux.
Parfois, souvent, on voit revivre en ce jeune être
Quelque trait d’un aïeul, ou même d’un ancêtre ;
C’est qu’héritage ancien, dans le corps des parents
Se cachent confondus des germes différents
Dont les pères aux fils ont transmis le principe,
Pour permettre à Vénus de varier le type
En ramenant la voix, les cheveux ou les traits
Des aïeux, éléments réels bien que secrets,
Non moins fixes en nous que nos corps et nos âmes.
Le fluide viril peut engendrer des femmes ;
Par le sang maternel plus d’un homme est produit.
De deux germes toujours l’embryon est le fruit.
Ressemble-t-il à l’un plus qu’à l’autre ? La cause
En est qu’un des époux aura doublé la dose ;
Et, quel qu’en soit le sexe, on discerne aisément

1280S’il descend de la femme ou s’il naît de l’amant.

Ce ne sont pas des dieux aux naissances contraires
Qui privent à jamais du nom charmant de pères
Certains époux voués aux stériles hymens.
C’est en vain que Terreur des crédules humains
Enrichit les autels et de sang les inonde
Et, pour en obtenir la liqueur qui féconde,
Fatigue les destins et la divinité.
Seul l’excès d’épaisseur ou de fluidité
À la conception oppose un double obstacle.
La semence trop claire échappe au réceptacle
Sans pouvoir s’y fixer et se prendre en un corps.
Trop grasse et trop concrète, elle s’arrête aux bords,
Ou bien son jet trop lent, trop dense, ne se mêle
Qu’à grand-peine à l’afflux de la liqueur femelle.

Quelle diversité de couples et d’effets !
Pour tels tempéraments tels hommes sont mieux faits ;
De tels amants aussi telle ou telle maîtresse
Reçoit plus aisément le faix de la grossesse.
Après plusieurs hymens stériles, nous voyons
1300Des veuves enrichir d’heureuses unions
Et rencontrer l’époux qui peut les rendre mères.
Bien des hommes ainsi ne sont devenus pères
Et n’ont d’une famille embelli leurs vieux jours
Qu’après avoir trouvé dans de jeunes amours
Une épouse assortie à leur propre nature.
Seul, en effet, l’accord des organes assure
L’intime fusion des germes, accouplant

Le liquide à l’épais et le dense au coulant.
Le régime et la table ont leur part d’influence.
Tel aliment trop riche alourdit la semence ;
Tel autre l’appauvrit jusqu’à l’épuisement.
Avant tout, il importe en quel mode et comment
L’œuvre des voluptés s’accomplit. La Nature
Semble des animaux préférer la posture ;
On pense que, les seins appuyés, les flancs hauts,
La femme garde mieux les amoureux dépôts.
Mais il n’est pas besoin de secousses lascives.
Les soubresauts joyeux des hanches convulsives
Qui tirent à l’amant jusqu’au suc de ses os
1320Dérangent la charrue, et le soc porte à faux.
Faire ainsi dévier le jet de la semence,
C’est des conceptions rejeter l’espérance ;
Aussi la courtisane à ce jeu se complaît,
Sûre, en offrant à l’homme un plaisir plus complet,
D’éviter les ennuis des grossesses fréquentes.
L’épouse doit laisser ces façons aux bacchantes.
La moins belle parfois se fait aimer le mieux.
Ce ne sont ni les traits de Vénus, ni les dieux,
C’est son humeur affable et ses mœurs, et le charme
D’un corps toujours soigné, c’est elle, qui désarme
L’homme et du toit commun lui fait un cher séjour.
L’habitude s’en mêle et finit par l’amour.
Ne voit-on pas le choc des plus frêles matières
À la longue entamer la dureté des pierres,
Et la rigueur du marbre à la fin succomber
Sous une goutte d’eau qui s’obstine à tomber ?