De vne horrible paincture

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Paris, Calmann-Lévy (p. 89-94).

DE UNE HORRIBLE PAINCTURE


De vne horrible paincture qui fust veüe en ung temple et de plusieurs tableaux bien paciftcques et amoureux que le saige Philémon avoit pendus en son eslude et de vn beau pourtraict de Homerus que ledict Philémon prisait plus que toutes autres painctures.

Philémon confessoit qu’en l’aigreur de son ieune aage et à la fine pointe de son verd printemps auoit été picqué de fureur homicide par la veüe d’vn tableau de Appelles qui estoit pour lors pendu en vn temple, et ledict tableau présentoit Alexandre greuant de coups bien roides Darie, roi des Indians, ce pendant qu’autour de ces deux rois des soldats et capitaines s’entre-tuoient à grande furie et bien curieusement. Et ledict ouvrage estoit d’vn bel artifice et en semblance de nature. Et nulz, s’ilz estoient en la chaulde saison de leur vie, n’y pouuoient ietter vn regard sans estre incitéz tout aussitost à férir et à meurtrir de poures innocentes gents pour le seul plaisir de porter vn tel riche harnois et de cheuaucher de telz légiers cheuaux comme faisoient ces bons couillons dans leur bataille, car l’vsage des cheuaux et des armes est plaisant aux iouuenceaux. L’auoit esprouué ledict Philémon. Et disoit que depuis lors se détournoit par vsage et raison de telz pourtraicts de guerres et qu’il détestoit trop les cruelletés pour les souffrir seulement feinctes et contrefaictes.

Et souloit dire qu’vn prud’homme honneste et saige debuoit estre grandement offensé et escandalisé de ces armures et pauois terrificques et de cette engeance que Homerus nomme Corythaiole pour l’espouuantable laideur de leur morion, et que les ymaiges d’iceulx soudards estoient vrayement deshonnestes, pour contraires aux bonnes et paisibles mœurs ; impudicques, n’ayant rien au monde de plus impudent que l’homicide ; et lasciues comme faisant glisser à cruauté ; ce qui est la pire glissade. Car d’estre glissant à doulceur, le mal n’est pas grand.

Et disoit ledict Philémon qu’il estoit honneste, décent, exemplaire et tout pudicque de monstrer en paincture, ciselure ou tel autre bel artifice les exemples de l’aage d’or, scauoir pucelles et ieunes hommes enlacés selon le désir de bonne nature, ou encore telle autre imagination plaisante, comme d’vne nymphe couchée et riant. Et sur son beau rire vn faune presse vne grappe de raisin vermeil.

Et disoit que possible l’aage d’or n’auoit flouri que dans le gentil esprit des poëtes et que les premiers humains, encore rudes et imbéciles, ne l’auoient mie connu ; ainsi que s’il n’estoit pas croyable qu’il eust esté au commencement du monde, il estoit souhaitable que il fust à la fin, et qu’en attendant y auoit bonne grace à nous le donner en ymaige.

Et autant (comme il disoit) est obscène, ce qui est à dire dans la fange, ainsi que escript Virgile, en ses Géorgiques, des chiens crottez, de montrer meurdriers, soudards, paillards, drilles, conquérants et larrons, besongnant de façon orde et mauuaise, et poures diables chus dans la poussière que ilz avalent à plein gosier et vn malchancheux estendu et taschant à se redresser mais ne le pouuant pour ce que le sabot d’un cheual lui pèse sur les mandibules, et cettuy qui regarde bien piteusement que son pennon luy a esté abattu et la main auec, autant il est soubtil et quasi céleste de faire paraistre blandices, caresses, mignardises, charitez et vénustez et les amours des nymphes auec les faunes dans les bois. Et disoit qu’il n’y auoit point de mal en ces corps nudz, assez vestus de grace et de beaulté.

Et auoit en son cabinet, ledict Philémon, vne paincture bien merueilleuse où l’on voyoit vn ieune Faune qui, tirant d’une main cauteleuse vn légier drappeau, descouvroit le ventre d’vne nymphe endormie. Estoit visible que il y prenoit plaisir et sembloit dire : « Le corps de cette ieune déesse est tant doulx et affraichissant que la source qui coule dans l’vmbre de la forest ne l’est point dauantage. Que vous m’agréez, plaisant giron, cuisses blanchettes, antre vmbreux, tant horrible et fauorable ! » Des enfanteletz aislez, qui voletoient au-dessus d’eux, les regardoient en riant, ce pendant des dames et des gentilshommes, coiffez de chapeaux de fleurs, dansoient sur l’herbe nouuelle.

Et auoit, ledict Philémon, autres painctures d’vn bel artifice en son cabinet. Et prisoit aussi très haut le pourtraict de vn bon docteur en son estude, escripvant sur sa table à la chandelle. Ladicte estude toute guarnie de sphères, gnomons et astrolabes, propres à mesurer les mouuements des astres, ce qui est vne occupation bien louable et portant l’esprit aux pensées sublimes, et au très pur amour de Vénus vranie. Et estoit au plancher de ladicte estude vn grand serpent et croccodile pour ce que sont pièces rares et bien nécessaires à la cognoissance de anatomie. Et auoit aussi, ledict docteur, emmi ses besongnes, les livres des plus excellents philosophes de l’Antiquité et les traittez de Hippocrates. Et estoit en exemple aux ieunes hommes qui voulussent mettre par labeur en leur teste autant de bonnes doctrines et de beaux secretz comme il en auoit sous son bonnet.

Et auoit, ledict Philémon, en vne tablette polie comme miroüer vn pourtraict de Homerus en façon de vn vieil homme aveugle, la barbe flourie comme aubépine et les tempes ceintes des bandelettes sacrées de ce Dieu Apollo qui l’auoit aimé entre tous les hommes. Et l’on cuidoit, à vëoir cettuy bon vieillard, qu’alloient s’ouvrir ses levres bien sonnantes.