Dernière Terre (recueil)/Cantate

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Désir : Sphinx couronné d'ongles rapaces.
Beauté réparatrice, plain-chant qui déborde de l'ombre
    gothique
Effusion médiévale des clartés et des teintes.
Tendresse née d'une expiation. Ascension religieuse d'une
    lumière.
L'amour est épinglé à l'humanité. La terre souffre, la
    terre gémit.
    Je chante...

Silhouettes d'anges découpées dans l'immortalité.
Mots succincts, incompréhensibles et gigantesques. Clameurs
    détachées du monde.
Procession du soir.
Le silence est au haut des bois, le silence est sous la nuit,
    le silence est la trouvaille infinie...
    Je chante...

De l'herbe sur les tombes délaissées, don gratuit et doux
    de la terre.
Touffes naïves écloses sous le seul regard du ciel.
Croix rigides et dépouillées, généreusement symboliques.
    Je chante...

Croisades nouvelles que la passion dévore.
L'amour est donné en préface à la vie... La vie le rejette.
Fleurs violentes d'octobre aux teintes audacieuses de
    crépuscule.
Qui me donnera la rencontre où tout s'unit ?
Qui me dira la jonction de toutes les marches ?
Songe extravagant, soirée livide de mon âme déserte...
    Je chante...

Pleurs divins du moment qui suit l'étreinte. Heures de
    grâce et de repos.
Effusion si tendre que l'on s'attend soudain à disparaître,
    à s'anéantir...
Oh ! pourquoi ce réveil ? Oh ! pourquoi ces yeux charnels
    destructeurs d'oubli ?
Oh ! pourquoi cette sottise d'être sage ?...
Et pourquoi tous ces regards honteux autour de soi ?
Des moissons sont mortes sur la terre martyre.
Claquement d'ailes brutales, les fauves viennent profiter...
La torpeur s'abat sur le monde muet comme un sépulcre.
La passion incise indéfiniment les êtres liés.
Élévation impossible, montée imaginaire, ils restent en
    bas.
Oh ! que de bonté perdue, que de fièvre vainement
    imposée !
Que de veilles méchantes d'amour ennemi !
    Je chante...

Ma voix est un délire qui monte, ma voix est un amour
    qui va mourir.
Des phrases disloquées, des sons incohérents.
La solitude amplifiant la tentation de croître et de
    se détacher.
Magnifique mélange de souffrance et de joies.
La mort passe la tête... Féérie.
Mirage qu'elle seule peut oser, décarnation idéale qu'une
    foule déçue attend...
Et puis rien... miracles évanescents, rêves pavoisés de
    tous les espoirs et les saccageant tous.
    Je chante quand même.

Je glisse en des douceurs imprévues, il m'est permis
    d'errer en de délectables abandons.
Libations de la Flore à mes pieds.
Je me grise de l'air traversé de frissons vivants...
D'autres regards s'éteignent...
Qui n'a pas peur d'espérer ?
Sélections artistiques, choix dilettantes... le champ
    funèbre au bout...
Rémission de toutes les craintes, de toutes les volontés,
    de toutes les audaces.
Un crêpe est noué autour des rêves morts...
Âmes recluses, âmes effeuillées, âmes gisantes en terrain
    vague,
Mais si la pulsation se fait de nouveau sentir tout revivra.
Qui dira la bénédiction qu'une voix pure apporterait ?
Qui dira le don que ferait un souffle pur ?
Ciel fermé, ciel insensible aux coups que l'on y vient
    frapper.
Heures closes par ma nuit impénétrable.
Rencontre des méchancetés.
Douloureux sursauts de l'espoir.
Qui saura donner ou recevoir le baiser virginal effaçant
    l'impureté ?
Rejoindre ce qui détruit le mal et se passe du bien...
Je pense à des flammes s'embrasant les unes aux autres,
    à cette angoisse d'être dévêtu pour une résurrection du
    rêve.
Je pense à des morts plus douces que la vie, à ce soupir
    qui la rejette...
Je pense à la pensée que je ne comprends pas...
      Échec... mais je Chante.

           
                                     Lompnes, 1935.