100%.png

Écrivains modernes de l’Allemagne – M. Varnhagen d’Ense

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


ECRIVAINS MODERNES


DE L'ALLEMAGNE.





M. VARNHAGEN D'ENSE.


I. Musen-Almanach für 1804, 1805, 1806 [Gemeinschaftlich mit Chamisso und Fichte). — II. Enzehlungen und Spiele [mit Wilhelm Neumann), Hambourg 1807. — III. Die Versushe und Hindernisse Karls, Berlin 1805. — IV. Geschichte der Kriegszüge des Générals Telleborns 1813 und 1814, Stuttgart 1814. — V. Vermischte Gedichte, Francfort 1816. — VI. Biographische Denkmale, Berlin 1824-1830. — VII. Rahel, Berlin 1833. — VIII. Lenben des Genrals von Seydiltz, Berlin 1835. — IX. Denkwürdigkeiten und vermischte Schriflen, Mannheim 1836, 4 vol. ; 2e édit., Leipzig 1845-1847. – X. Galerie von Bildnissen aus Rahels Umgang und Briefwechsel, Leipzig 1836. — XI. Leben der Koenigin Sophie Charlotte, Berlin 1837. — XII. Hans von Held, ein preussishes Charakterbild, Berlin 1845. — XIII. Sclichter Vortrag an die Deutschen über die Aufgabe des Tages, Berlin 1848. – XIV Leben des Generals Grafen Bülow von Dennewitz, Berlin 1853.





La période classique des lettres allemandes vient à peine de finir. Arrêté prématurément au milieu de ses triomphes, Schiller n’a vu que les premières années du siècle qui remplaçait celui de Lessing ; mais Goethe, son aîné de dix ans, a prolongé jusqu’en 1832 sa majestueuse vieillesse. La génération qui a grandi avec ces hommes d’élite n’a pas disparu tout entière, et à travers un mouvement d’idées tout différent, à travers la confusion et le bruit d’une littérature tourmentée, ces témoins d’un autre âge semblent emprunter à la tradition dont ils font partie une dignité sereine qui commande le respect. Je n’ai qu’à citer M. Alexandre de Humboldt, et la pensée que j’exprime sera facilement comprise. Certes, le peintre de la Nouvelle-Espagne, l’auteur des Tableaux de la Nature et du Cosmos n’a pas besoin d’être protégé par les brillans reflets de la période où s’est formé son génie ; qui niera cependant que l’ami de Goethe et de Schiller ne doive quelque chose à de tels souvenirs ? Qui niera que ce passé ne lui compose un cadre glorieux et ne rehausse encore l’éclat de cette figure respectée ? Tieck lui-même a profité de cette position heureuse ; en vain, du vivant de ces grands maîtres, était-il séparé d’eux non-seulement par la distance du génie au talent, mais par je ne sais quelles prétentions jalouses : on ne songeait plus à ces détails, on oubliait que l’auteur de Slernbald avait rayé Schiller du livre des poètes, on oubliait que l’ami de Novalis avait condamné la prosaïque inspiration du Wilhelm Meister ; il était le contemporain de ces éminens artistes, cela seul suffisait pour faire briller autour de son nom une poétique auréole, et quand il mourut il y a deux ans, il sembla que l’Allemagne venait de perdre un des derniers écrivains de son siècle d’or. Voyez aussi l’attitude de ces vieillards illustres, réunis aujourd’hui à Berlin : Schelling, Savigny, Jacob Grimm, Cornélius lui-même ! Ils appartiennent par leurs débuts à une période dont l’Allemagne est fière ; de là une sorte de noblesse morale qui vient naturellement s’ajouter à la distinction de leurs travaux. On dirait, sauf les différences des contrées et des littératures, on dirait le groupe des Rollin, des Fleury, des d’Aguesseau au lendemain des grands jours de Louis XIV.

On comprend le vif intérêt qui s’attache à des traditions de cette nature. Il a paru dans ces derniers temps d’innombrables écrits consacrés aux héros de la pensée allemande. Ce sont des lettres de Goethe, de Schiller, de Herder, de Fichte, de Schleiermacher, de Guillaume de Humboldt ; ce sont aussi des notes, des commentaires, des témoignages de toute sorte. Quand Boccace composait son livre sur Dante, et expliquait publiquement à Florence les trois cantiques de la Divine Comédie, il ne déployait pas une activité plus pieuse et plus dévouée. Quand Voltaire écrivait son Siècle de Louis XIV, il n’était pas plus ébloui par les splendeurs de l’époque dont il voyait les dernières lueurs mourir à l’horizon. Il y a désormais au-delà du Rhin, pour employer la formule admise chez nos voisins, toute une série de littératures spéciales, une littérature de Goethe, une littérature de Schiller, une littérature de Guillaume de Humboldt, c’est-à-dire toute une bibliothèque d’études, de portraits, d’explications, de scholies, de supplémens, de correspondances retrouvées, de vers et de fragmens inédits, bibliothèque enrichie de mille façons par un peuple de lettrés enthousiastes, et dont le dernier volume, il s’en faut bien, n’est pas encore sous presse. Ces publications, quoique multipliées de jour en jour, ne lassent pas l’attention avide de la foule. Mais qu’il se rencontre un homme dont la jeunesse ait été mêlée à ces grands événemens littéraires, un homme qui, encore enfant, ait salué dans les rues de Hambourg la tête blanchie de Klopstock, qui, à l’âge de vingt ans, ait vu de près les derniers jours et les dernières victoires de Schiller, qui ait été l’élève de Kant, le collaborateur de Fichte, l’ami de Schleiermacher, qui plus tard, accueilli par Goethe comme une des espérances de la patrie, ait reçu du patriarche de Weimar une sorte de consécration, un homme enfin qui, comme Alexandre de Humboldt, avec moins de grandeur et de gloire assurément, mais dans un centre d’idées plus spécialement littéraires, exprime par ses écrits, par son entretien, par sa personne tout entière, la tradition même des jours illustres, aussitôt, à l’annonce d’un livre, à l’apparition d’un volume de mémoires, comme la faveur s’éveille ! comme l’intérêt s’accroît ! et pour peu que l’écrivain veuille bien s’y prêter, quelle place d’élite lui est naturellement marquée au dessus des partis et des écoles ! En vain remarquerait-on qu’il n’est ni un penseur inspiré, ni une imagination souveraine, comme les hommes dont le souvenir est associé à son nom ; qu’importe ? il n’en représentera que mieux la culture générale du temps qui l’a vu naître. Ce sera une intelligence élevée, un littérateur ingénieux, un esprit fin, ouvert, sympathique, admirablement façonné par toutes les influences secrètes ou éclatantes d’un âge privilégié ; ce sera M. Varnhagen d’Ense.


I

M. Charles-Auguste Varnhagen d’Ense est né à Düsseldorf d’une vieille famille saxonne et westphalienne où la noblesse, acquise il y a bien des siècles par des travaux utiles, a toujours été dignement soutenue. Investie dès le XIIIe siècle de hautes dignités féodales, l’antique, illustre et chevaleresque race des Ense, comme l’appelle le chroniqueur westphalien Steinen, n’hésita pas à se transformer courageusement selon l’esprit des temps nouveaux ; elle accrut dans les fonctions civiles et les travaux de la pensée le rang que lui avaient légué ses chefs. Depuis le XVIe siècle particulièrement, les Ense ont fourni à l’état des savans, des théologiens et des médecins célèbres. L’un d’eux, Jean d’Ense, fut médecin de Gustave-Adolphe et de la reine Christine de Suède. Le grand-père de M. Varnhagen d’Ense, distingué aussi par ses talens dans l’art de guérir, occupa un poste élevé à la brillante cour de l’électeur palatin Charles-Théodore. Son père suivit la même carrière ; il étudia la médecine à Heidelberg, à Strasbourg, à Paris, et marié à une jeune fille de Strasbourg qu’il avait aimée pendant ses années d’université, il alla se fixer à Düsseldorf. C’est là que M. Varnhagen d’Ense vint au monde le 21 février 1785.

Quelle féconde et terrible époque pour entrer dans la vie ! Après ’ les premières années d’enfance, le jeune Varnhagen grandit au milieu des émotions de toute nature que le XVIIIe siècle finissant communiquait au monde. En vain la tranquille solitude de sa ville natale, semblait-elle protéger l’épanouissement de ses facultés : placé au bord de ce grand fleuve qui roula longtemps avec ses ondes l’écho de nos idées et de nos armes, il recueillit, bien jeune encore, les confuses clameurs de la révolution française, et toutes les alternatives d’espoir et d’épouvante que faisaient naître ces orageuses années eurent un contre-coup dans son cœur. Qu’on se figure à travers de pareilles secousses les premiers enchantemens des lettres, l’influence naïvement sentie des chefs-d’œuvre qui se succédaient avec éclat au sein de la poésie allemande, l’effet de ces grands noms, Goethe, Schiller, Herder, Jean-Paul, en un mot tous les charmes des choses de l’esprit associées à toutes les tragédies de la réalité. De Düsseldorf le jeune Varnhagen avait suivi son père à Hambourg : c’est là qu’il voyait l’auteur de la Messiade, grave, doux, silencieux, passer dans les rues de la cité, et quand, le soir venu, il se rappelait l’apparition du mystique chantre et résumait ses lectures chéries, tout à coup, au milieu de ses rêves, il entendait retentir pour la première fois le nom du général Bonaparte. Et que de récits, que de détails sur Lodi, Arcole, Castiglione, Montenotte ! Que de commentaires sur cette héroïque campagne d’Italie qui éblouissait l’Europe ! C’est là aussi qu’en 1797 il lisait dans un Taschenbuch récemment paru les scènes si pures d’Hermann et Dorothée, et qu’il en recevait une impression extraordinaire ; la même année, il voyait le général Lafayette, délivré enfin de sa prison d’Ollmütz, accueilli à Hambourg par une population enthousiaste. Ces contrastes se renouvelaient sans cesse. À Hambourg comme à Düsseldorf, on ne parlait que de la France. Imaginez la surprise de l’enfant, quand il voyait les émigrés français fraterniser sans peine avec les libéraux de Hambourg dans les salons de son père ! On se croyait bien audacieux à Hambourg, et l’on prenait encore des leçons auprès de ces brillans gentilshommes qui parlaient si bien de Voltaire et de Montesquieu. Des émotions si variées, des enseignemens si clairs, si pénétrans, si dramatiquement imprévus, assoupliront de bonne heure cette fine intelligence. Tout dévoué qu’il est à l’Allemagne, M. Varnhagen d’Ense gardera toujours le souvenir le plus vif du mouvement littéraire et social de notre pays. Ce double XVIIIe siècle, l’un si élevé, si enthousiaste, si poétique, avec Lessing, Klopstock, Goethe, Herder, Schiller, l’autre si audacieux dans sa grâce frivole et si humain à travers ses légèretés impies, le XVIIIe siècle de Voltaire et de Turgot, ce seront là, sans qu’il s’en aperçoive, les deux maîtres qui formeront sa pensée. Personne ne sera mieux préparé à unir les contraires pour en composer un ensemble harmonieux.

Destiné à l’étude de la médecine, qui depuis plusieurs générations avait fourni à sa famille une renommée héréditaire, le jeune Varnhagen arriva à Berlin au commencement du siècle. L’université n’existait pas encore, mais déjà la ville de Frédéric le Grand était la capitale de l’esprit germanique, et l’enseignement des sciences médicales y était professé avec éclat. C’était une sorte d’école libre, illustrée par des praticiens éminens, et qui attirait de tous les points de l’Allemagne l’élite de la jeunesse studieuse. M. Varnhagen y rencontra plusieurs des hommes qui devaient être les meilleurs confidens de sa pensée. Les lettres cependant l’attiraient plus que la science. Un jour, à Charlottenbourg, il fit connaissance d’un jeune officier prussien dont la vie avait quelque chose d’étrange et de romanesque. Fils d’un émigré français, né lui-même en France et venu de bonne heure en Allemagne, Chamisso s’était donné de cœur à sa nouvelle patrie, sans renoncer à certains traits distinctifs de sa race. Affectueux et ardent, plein de feu, plein de verve, et pénétré cependant d’une mélancolie involontaire, il écrivait des vers allemands où ces dispositions de son âme se traduisaient avec grâce. Varnhagen fut bientôt le plus intime compagnon de Chamisso, et à peine âgé de vingt ans, il publiait avec lui, sous le titre d’Almanach des Muses, un recueil qui a sa place marquée dans le mouvement de Berlin au début de l’âge nouveau qui s’ouvrait. Alors de jeunes esprits, moins rapprochés par l’âge que par une franche communauté d’études et d’espérances, s’empressent de se réunir à nos deux poètes. Toute une société littéraire se forme. C’est Wilhelm Neumann, qui occupera plus tard un rang supérieur dans l’administration de l’armée prussienne ; c’est le célèbre criminaliste Hitzig, le biographe ingénieux de Chamisso, de Zacharias Werner et d’Hoffmann. Ce sont d’autres compagnons, moins célèbres depuis, mais aussi dévoués aux lettres : Bernhardy, Koreff, Franz Theremin, le comte Alexandre de Lippe, et surtout Louis Robert, le frère de cette audacieuse Rachel qui jouera un rôle si considérable dans la destinée de M. Varnhagen d’Ense.

On ne saurait rien imaginer de plus vif et de plus brillant que la société de Berlin dans les premières années du XIXe siècle. De 1800 à 1806, entre les guerres de la république et cette terrible bataille d’Iéna qui mit la Prusse à la merci de Napoléon, Berlin était le foyer d’une vie sociale pleine d’élégance et de hardiesse. Les deux Schlegel ouvraient aux esprits les horizons éblouissans de la critique renouvelée, Fichte communiquait avec feu son grave enthousiasme de citoyen et de philosophe, et au milieu de ce juvénile essor des systèmes, celle qui portera plus tard le nom de M. Varnhagen d’Ense, Rachel Levin, apparaissait déjà comme la muse ingénieuse et fantasque d’une société de penseurs. Des hôtes glorieux venaient souvent rehausser l’éclat de ces réunions : c’était Mme de Staël, qui s’initiait aux travaux de l’esprit allemand et méditait ses chapitres sur l’enthousiasme ; c’était Schiller, qui, peu de temps avant de mourir, faisait un voyage à Berlin pour y diriger la représentation de Guillaume Tell ; c’était Jean de Müller, qui venait d’abandonner sa haute position à Vienne, et que le roi de Prusse chargeait d’écrire la vie de Frédéric le Grand. M. Varnhagen ne négligeait aucune de ces fêtes de l’esprit. On lui a reproché depuis une sorte de finesse défiante, de réserve diplomatique ; ce n’est pas ainsi qu’il s’annonce en ces ardentes années. Introduit auprès de Fichte, il croit entendre parler un homme divin, et le généreux Fichte, charmé de ces honnêtes ferveurs de la jeunesse, veut être le collaborateur de Varnhagen et de Chamisso à l’Almanach des Muses.

Ces calmes loisirs ne devaient pas durer. Varnhagen se rendit à l’université de Halle au printemps de l’année 1806 ; il y vit les maîtres les plus illustres, il entendit professer le grand critique Wolf, qui apparaissait, dit-il, comme un roi majestueux, au milieu de tant de savans hommes qui semblaient lui former un cortège : surtout il se lia intimement avec les jeunes privat-docent ; Schleiermacher, Steffens, Emmanuel Becker, accueillirent en ami celui qui était déjà le collaborateur de Fichte et de Chamisso. Avec quel étonnement et quelle joie il suivait, dans son vol l’ardente imagination de Steffens ! Comme il était heureux de voir se déployer à la fois la ferveur religieuse et la socratique finesse de Schleiermacher ! Mais tout à coup, de ces brillans voyages dans le monde de l’esprit on est rappelé à la réalité la plus triste. L’armée française a franchi les frontières, toutes les forces de la Prusse sont écrasées à Iéna, et l’empereur fait son entrée à Berlin. M. Varnhagen assiste à ces désastres de la Prusse ; il voit l’université de Halle, si prospère la veille encore, dissoute parmi décret du vainqueur, il voit ses maîtres chassés et ses ennemis dispersés de toutes parts. Telle est cependant la confiance de la jeunesse qu’au lendemain même de ces catastrophes terribles les cercles littéraires se reformaient, et les poétiques rêveries recommençaient leur cours. Qu’y avait-il à faire dans cette Prusse de 1807 et de 1808, si durement humiliée sous la main des vainqueurs ? Ce que faisait le noble Fichte, ce que faisait l’impétueux baron de Stein, ce que faisaient enfin tant de mâles esprits, publicistes et poètes, un Jahn, un Maurice Arndt, un Joseph Goerres, un Niebuhr : relever la conscience nationale et sauver ce peuple tout près de disparaître au fond de l’abîme. Or on rencontrait aussi, chose étrange, de brillans et hardis rêveurs qui bravaient une réalité ennemie en se plongeant dans le royaume des songes. Cette école romantique, formée déjà vers la fin du XVIIIe siècle, ne se dispersa pas sous le canon d’Auerstaedt et d’Iéna. Tous les amis de M. Varnhagen appartenaient à ce groupe, et, réunis bientôt à Berlin, ils renouèrent le fil d’or de leurs rêves, comme s’il y avait pour la jeunesse une patrie idéale où les bruits et les gémissemens de ce monde n’arrivent pas. Il faut connaître les bizarreries de l’esprit germanique, il faut se rappeler toutes les excuses que peut alléguer le romantisme de Berlin au commencement de ce siècle, si l’on veut comprendre les premiers écrits de M. Varnhagen d’Ense. C’est le moment où il publie avec ses amis, avec Chamisso, avec Neumann, avec Bernhardy et Louis Robert, un recueil intitulé Récits et jeux, et un roman, les Entreprises et les mésaventures de Charles, où la verve humoristique et la fantasque imagination de l’école romantique se donnent gaiement carrière.

M. Varnhagen d’Ense n’est pas un romantique à la manière de Tieck et de Novalis ; son originalité, à ce qu’il semble, est d’avoir su traverser d’un pied discret les principales écoles de son temps. Esprit sympathique et circonspect, s’il s’engage dans une école, il se garde bien de s’y livrer tout entier, et si bientôt il se retire, ce sera sans briser ses liens. De nombreux partis divisent la littérature de son pays ; il les a tous connus et pratiqués, gardant avec tous cette réserve affectueuse qui dès sa jeunesse lui assignait une place à part. Les romantiques sont les adversaires de Goethe ; M. Varnhagen a été un des collaborateurs de l’école romantique, et il sera au premier rang parmi les amis dévoués de l’auteur de Faust. Les romantiques se réfugient dans le monde des rêveries fantasques, tandis que les hommes d’action s’appliquent à réveiller le patriotisme allemand. Voyez M. Varnhagen : il vient de publier des romans et des contes avec les jeunes coryphées du romantisme ; aujourd’hui, à peine âgé de vingt-quatre ans, il demande un brevet d’officier dans l’armée autrichienne et fait ses premières armes contre nous dans la campagne de 1809.

Blessé à Wagram et fait prisonnier de guerre, M. Varnhagen avait été transporté à Vienne, où les Français venaient d’entrer en maîtres. Il y passa plusieurs mois prisonnier sur parole, et ce temps ne fut pas perdu pour l’éducation de son esprit. Au milieu des douloureuses préoccupations du patriotisme, le jeune officier gardait l’originalité de ses goûts et le culte des loisirs intelligens. Ces Français qu’il avait combattus la veille, il les retrouvait avec joie dans les salons. Homme du monde et homme d’étude, il se liait d’amitié avec les esprits d’élite de la France impériale, officiers, administrateurs, conseillers d’état, dont l’entretien ouvrait de nouvelles perspectives à sa pensée. Je suis vraiment touché quand je vois dans ses Mémoires cet harmonieux accord du sentiment national et de la fraternité humaine ; c’est là le génie même de cette calme et pénétrante nature. Bientôt, échangé avec un prisonnier français, il recouvre sa liberté. La paix de Vienne venait d’être conclue, et le prince Schwarzenberg était allé comme ambassadeur d’Autriche à la cour de Napoléon. Le colonel comte de Tettenborn, auprès duquel le jeune officier avait débuté dans la vie militaire, suit le prince Schwarzenberg à Paris. M. Varnhagen va y retrouver son chef. Pendant les cinq dernières années du grand drame dont l’Europe entière était le théâtre, M. Varnhagen est mêlé aux plus pathétiques événemens. Attaché à l’ambassade autrichienne à Paris en 1810, il assiste à ce bal du prince Schwarzenberg que rendit célèbre un désastreux incendie, et ses Mémoires nous en reproduisent en traits saisissans les terribles épisodes. Il voit de près la cour de Napoléon, il s’incline comme les autres, à la fois plein d’admiration et de terreur, devant le génie du maître, et si quelque symptôme de lassitude, si quelque signe de mécontentement et de haine éclate çà et là au sein de la société française, il le recueille dans ses notes avec la curiosité d’un historien et le sang-froid d’un juge.

Deux ans après, Napoléon déclare la guerre à la Russie. Le colonel de Tettenborn fait partie de ces officiers allemands qui s’engagent au service du tsar, et M. Varnhagen l’accompagne. Il était capitaine autrichien, le voilà maintenant capitaine russe. Il faut qu’il voie tous les aspects du drame et que l’éducation de sa pensée soit complète. Mais avant d’arriver en Russie il traversera l’Allemagne, il s’arrêtera à Prague, à Tœplitz, et le baron de Stein essaiera de lui communiquer ses formidables colères. C’était le moment où le baron de Stein commençait à soulever l’Allemagne ; l’impétuosité de ses ressentimens patriotiques s’exaltait surtout dans ces libres entretiens, et M. Varnhagen fut plusieurs fois effrayé lorsque l’ancien ministre de Frédéric-Guillaume III lui vantait l’énergie de la convention et glorifiait le comité de salut public. Il était plus à l’aise dans ses longues causeries avec Beethoven ; c’était là aussi un grand et passionné patriote, mais M. Varnhagen n’avait pas à craindre avec l’illustre musicien ces explosions de haine qui donnaient souvent un caractère odieux aux paroles de M. de Stein. Rien de plus expressif que le patriotisme généreux et humain de M. Varnhagen à côté de ces fureurs insensées. « Vous êtes un métaphysicus ! » lui disait un jour le violent baron, à peu près comme le maître de la France traitait d’idéologues les nobles intelligences qui avaient gardé le goût de la tradition philosophique et un sentiment élevé de la dignité humaine. Curieux rapprochement qui nous montre dans des camps si opposés, sous la main de l’empereur comme en face de M. le baron de Stein, une même élite dévouée, généreuse, libérale, l’élite à qui il sera donné de relever la civilisation littéraire et morale au lendemain des catastrophes dernières !

Pendant les années 1812 et 1813, M. Varnhagen ne quitta pas le comte Tettenborn, qui gagnait vaillamment son grade de général au service de la Russie et de la coalition européenne. Je ne crois pas cependant, malgré la sincérité de son patriotisme, que nous ayons jamais eu dans le brillant aide de camp du général Tettenborn un ennemi très acharné. C’était là pour lui, ses Mémoires nous le disent assez clairement, une occasion précieuse d’étudier le monde et les hommes ; il se garda bien de la négliger. M. Varnhagen n’est pas de ceux qui laissent l’histoire se faire sous leurs yeux sans en recueillir les leçons toutes vivantes. Et quelle histoire que celle-là ! Que d’enseignemens douloureux et d’émouvans spectacles ! Il a surtout. — c’est le philosophe Hegel qui lui a décerné cet éloge, — il a surtout l’instinct des choses particulières, le sentiment de l’individu, de la personne, de la morale, sentiment rare dans cette Allemagne si éprise des généralités ambitieuses. Au milieu du tumulte de ces terribles années, M. Varnhagen prenait le plus vif plaisir à étudier le caractère de son chef. Ce noble comte Tettenborn, si brave, si ardent, si riche d’inspirations spontanées, M. Varnhagen le voyait à l’œuvre, et, notant les traits variés de sa physionomie à mesure qu’elle s’éclairait tout entière sous le feu des champs de bataille, il s’exerçait déjà à cet art des biographies qui devait être plus tard son meilleur titre comme écrivain. Le tableau des campagnes du général Tettenborn en 1812 et 1813, écrit et publié au milieu même des événemens (Stuttgart, 1814), est à la fois un excellent chapitre d’histoire et le cadre d’un portrait plein de vie. « L’existence des soldats, dit l’auteur en commençant, a ce charme particulier que c’est le caractère surtout qui s’y déploie. Le caractère ! où se produirait-il ailleurs avec autant de liberté et de soudaine énergie ? » La suite du récit justifie l’inspiration de ces paroles ; en trouvant si bien dans les campagnes du comte Tettenborn la vive peinture d’un caractère qui grandit toujours avec les obstacles, M. Varnhagen préludait noblement à ses belles biographies militaires du maréchal Keith et du général de Dennewitz.

On voit comme les travaux littéraires s’associaient sans peine au mouvement de cette vie agitée. M. Varnhagen emportait dans son âme un talisman plus doux encore, qui le soutenait victorieusement à travers ces épreuves. À l’âge des premières émotions du cœur et des premiers enthousiasmes de l’esprit, l’ami de Chamisso et du Fichte avait rencontré à Berlin cette brillante Rachel dont j’ai déjà prononcé le nom. C’était vers 1803 ; M. Varnhagen avait à peine dix-huit ans. Ce fut pour lui comme une apparition merveilleuse, Rachel Levin ne possédait ni le prestige du rang ni l’éclat de la beauté ; mais son esprit lumineux, son imagination riche et ardente, la franche et gracieuse audace de son intelligence, en avaient fait déjà un personnage extraordinaire. Les plus nobles penseurs et les écrivains les plus charmans, M. de Gentz, Frédéric Schlegel, Louis Tieck, Guillaume et Alexandre de Humboldt, aimaient les entretiens de ce libre esprit qui planait d’un vol si léger sur les cimes ; les cœurs découragés se relevaient à sa voix. On disait qu’elle avait inspiré une passion platonique à ce voluptueux prince Louis-Ferdinand, qui, arraché par elle à d’indignes amours et rendu à lui-même, racheta vaillamment ses fautes en tombant un des premiers aux avant-gardes d’Iéna. Ce que fut plus tard Mme de Krudener au nom d’un protestantisme mystique, Rachel Levin l’était pour la société de Berlin au nom d’une philosophie bien indécise, il est vrai, et parfois singulièrement aventureuse, mais où dominaient en définitive les plus nobles instincts de l’intelligence et de l’âme. M. Varnhagen, dès l’heure où il la vit, professa la plus tendre, la plus entière, la plus religieuse admiration pour cette femme, Elle lui représentait, -je cite ses propres paroles, — le type idéal de l’humaine nature dans l’épanouissement complet de ses facultés. Il recherchait avidement les occasions de la voir et de l’entendre ; il s’adressait à elle comme à un être supérieur. C’était, pour lui un conseiller, c’était un directeur spirituel. Au milieu de ses courses et de ses voyages, elle était le point fixe où s’attachait sa vie. C’est par elle qu’il était introduit au sein des domaines philosophiques et poétiques dont il n’avait encore touché que le seuil. En 1807, il la retrouvait parmi les auditeurs de Fichte, quand l’ardent patriote prononçait ses admirables Discours à la nation allemande, et les commentaires de Rachel l’aidaient à pénétrer plus avant dans le cœur du philosophe. C’est elle aussi qui lui expliquait le génie universel de Goethe. Elle avait un culte pour Goethe, non pas ce culte à la fois exalté et naïf, non pas ces adorations si gracieuses, si follement enfantines de Bettina, mais une adoration grave, nulle, respectueuse. Elle pensait une des premières ce que M. Henri Heine devait formuler plus tard avec une singularité piquante : « La nature, afin de donner aux Anglais une complète image de leur génie, produisit l’auteur de Macbeth et d’Othello ; mais un jour, voulant se voir elle-même dans un miroir, elle créa Goethe. » C’était le prêtre de la nature qu’elle vénérait dans le poète de Faust.

M. Varnhagen était devenu ainsi peu à peu l’élève le plus dévoué de Rachel. « Elle avait alors quatorze ans de plus que moi, écrit-il dans ses Mémoires, et cet obstacle aurait dû nous séparer, s’il n’avait été plus apparent que réel ; mais non, en vérité, je n’étais pas aussi jeune que cette créature d’élite. Oh ! miracle de vie ! par son développement même et ses richesses acquises, elle était entrée en possession d’une jeunesse inaltérable. Elle était jeune, non pas seulement par la force de l’esprit, mais par le cœur, par le sang, par la merveilleuse union de l’âme et du corps. Comment la pensée d’un attachement durable nous eût-elle été interdite ? Vainement maintes barrières semblaient-elles se dresser entre elle et moi ; ni les années que j’ai passées dans les camps, ni mes voyages continuels, ni mes dissipations au sein du monde, ni les entraînemens de l’ambition, ni les malentendus même auxquels donnaient lieu parfois des absences si longtemps prolongées, rien enfin ne put dénouer les liens qui m’attachaient à Rachel, rien ne put ébranler en moi la conviction que tout le bonheur de ma vie était là. Enfin, après la conclusion des grandes affaires qui tenaient le monde en suspens, après la victoire et la délivrance de la patrie, dès que ma liberté me fut rendue, je quittai Paris, je me rendis en Bohème où m’attendait mon amie bien-aimée, je passai auprès d’elle l’été le plus heureux et le plus beau, et bientôt, à Berlin, le 27 septembre 1814, j’enchaînai pour toujours mon existence à la sienne. »

Ce mariage n’est pas un épisode indifférent. Uni à cette femme ingénieuse, qui était comme le centre de la société philosophique dans l’Allemagne du nord, M. Varnhagen vit s’agrandir de plus en plus son rôle de médiateur entre le monde et les lettres. C’est là décidément l’originalité de sa carrière. Pendant plusieurs aimées encore, à Vienne, à Bade, à Bruxelles, partout où les événemens rassemblent l’élite de la société européenne, M. Varnhagen s’initie avec joie à la pratique des hommes et des choses de son temps. Connaissez-vous ce moraliste ingénieux, ce critique subtil et pénétrant, qui ne peut se lasser d’étudier l’humanité dans ses manifestations les plus diverses ? Il va de la grande dame du XVIIe siècle à l’artiste du XIXe ; il va du poète au savant, du soldat au romancier, et les portraits qu’il trace comme en se jouant sont toujours pleins de fraîcheur et de vie, tant il y a sous ces études multiples une constante et féconde inspiration, le sentiment de la vérité humaine. Tel est M. Varnhagen d’Ense ; ce que d’autres font la plume à la main, il le fait au sein même du monde ; il étudie l’humanité dans ses représentans les plus variés et les plus dignes. Voyez-le à Paris, aux premiers mois de la restauration, au milieu de tant de célèbres personnages russes, allemands, français, que la tragique disparition du maître a rassemblés de tous les points du monde ; voyez-le au congrès de Vienne, à côté des plus spirituels diplomates de l’Europe ; voyez-le à Bade, dans l’hôtel du général Tellenborn, qui est aussi le rendez-vous d’une société d’élite ! Depuis Mme de Staël jusqu’au plus modeste écrivain de l’Allemagne, depuis le baron de Stein et l’intrépide comte Schlabrendorf jusqu’à ce barbare Rostopchin, qui alluma, disait-il, dans le cœur du peuple russe les torches incendiaires ou Moscou prit feu tout seul, il interroge avec une curiosité avide tous ceux qui ont joué un rôle dans la vie active, ou qui continuent les conquêtes de l’esprit dans le monde de la pensée. C’est l’époque où, nommé conseiller de légation, il représente le gouvernement prussien auprès du grand-duc de Bade, et reçoit une mission pour les États-Unis ; c’est l’époque enfin où il se lie avec Goethe. Jusque-là il n’avait fait qu’échanger des lettres avec lui. Le 19 mars 1817, date précieuse dans sa vie, il alla lui rendre visite à Weimar. Comme il tremblait au moment de franchir le seuil vénéré ! Et bientôt quelle surprise devant la simplicité cordiale du grand artiste ! Avant d’entrer, il ne songeait qu’au poète, il songeait à Werther, à Faust, à Méphistophélès, à Marguerite, à Hermann, à Dorothée, à Wilhelm Meister, à toutes ces créations charmantes et fortes comme la nature, compliquées et profondes comme la vie, et ce qu’il voyait tout à coup, ce n’était ni le poète ni l’artiste, c’était bien plus en vérité, c’était l’homme, l’homme tout entier dans sa dignité simple et sincère. Le récit de cette première entrevue avec Goethe ajoute plus d’un trait nouveau à cette grande physionomie, et ce vivant portrait, une des meilleures pages des Mémoires de M. Varnhagen, ne fait pas moins d’honneur au peintre qu’au modèle. Feuilletez maintenant les Annales de Goethe, et à la date de 1817 vous trouverez ces paroles : « La visite de mon ami de Berlin, Varnhagen d’Ense, a été pour moi, comme disent les âmes pieuses, pleine de bénédictions ; car quelle bénédiction meilleure que de voir un contemporain bienveillant, sympathique, occupé à perfectionner et lui-même et les autres, et qui de jour en jour avance noblement dans cette voie ? »

Préparé par des expériences si diverses, il est bien temps que M. Varnhagen se recueille et que son intelligence porte ses fruits. Il aime l’étude de l’homme, il a, comme dit Hegel, le sens des choses particulières, et ce sens précieux s’est aiguisé chez lui au milieu des scènes les plus vives du drame qui remplit notre âge ; pourquoi n’écrirait-il pas des biographies où se déploierait ce sentiment de la vérité ? Pourquoi ne serait-il pas le peintre de quelques figures choisies ? Il y aurait là, en Allemagne surtout, une place heureuse à prendre. Ce qui a le plus manqué jusqu’ici aux compatriotes de Hegel, c’est l’art de détacher de vivantes figures, et nulle part assurément l’idée du genre humain n’a plus étouffé l’idée de l’homme. M. Varnhagen comprit que c’était là son vrai domaine, et il s’en empara du premier coup : les Monumens biographiques le mirent au rang des maîtres.


II

Le premier volume des Monumens biographiques, qui parut à Berlin en 1824, contient trois études animées d’un dramatique intérêt. Les héros de M. Varnhagen sont des personnages diversement célèbres qui ont joué un rôle brillant dans de singuliers épisodes des deux derniers siècles. Ils appartiennent tous les trois à l’Allemagne, mais c’est hors de l’Allemagne, c’est en de lointaines expéditions et au service de nations étrangères qu’ils ont attiré les regards étonnés de l’Europe. On reproche souvent aux peuples germaniques les inclinations rêveuses de leur esprit ; M. Varnhagen a eu l’idée de peindre pour ses concitoyens tout un groupe illustre d’aventuriers allemands. L’audacieuse intrépidité de leur caractère, les dramatiques épisodes de leur destinée disparaissaient au sein de l’histoire générale ; il a pris plaisir à les détacher du tableau où ils étaient trop confondus avec le mouvement du siècle pour les produire de pied en cap et réveiller dans les cœurs le sentiment de la vie active.

Le personnage qui inaugure ce groupe est un des princes souverains de l’Allemagne au XVIIIe siècle, le comte Guillaume de Schauenbourg-Lippe. Sa mère, la comtesse d’Oynhaussen, était fille naturelle de George Ier d’Angleterre et de la duchesse de Kendal, et quoique mariée à un prince allemand, elle passa à Londres la plus grande partie de sa vie ; c’est là qu’elle mit au monde, en 1724, le jeune Guillaume, qui devait, sous le nom de comte de Schauenbourg, tenir si vaillamment sa place dans la guerre de sept ans et devenir, en 1761, généralissime de l’armée portugaise. M. Varnhagen décrit avec une simplicité magistrale l’enfance du comte Guillaume, son éducation anglaise, ce mélange de gravité et d’intrépidité aventureuse qui était son génie, ses premiers actes comme souverain de la principauté de Lippe, ses relations avec Frédéric le Grand, son activité dans les camps de l’année hanovrienne et anglaise de 1755 à 1761 ; tous ces détails pourtant ne sont que les préliminaires de son sujet. Ce que l’auteur veut surtout nous montrer, ce n’est pas le lieutenant de Frédéric II, c’est le brillant condottiere auquel le Portugal du XVIIIe siècle, comme les républiques italiennes du XVe et du XVIe, confia le soin de sa défense. On touchait à la fin de la guerre de sept ans. Soumis déjà à l’influence anglaise, le Portugal venait d’être attaqué subitement par l’Espagne, aidée des renforts de la France. Que faire en ce pressant péril ? Avant de conduire l’armée portugaise à l’ennemi, il fallait un chef énergique pour la discipliner et la mettre en état de soutenir le feu. Désigné par les Anglais au choix du cabinet de Lisbonne, le comte de Schauenbourg accueillit avec joie l’éclatante occasion qui s’offrait à lui. Il n’ignorait pas, certes, quels dangers et quelles difficultés l’attendaient, mais la lutte plaisait à ce caractère résolu. Ce que devint le jeune souverain allemand au milieu de troupes désorganisées et d’officiers jaloux, il faut le demander au vivant récit de M. Varnhagen. Les plus redoutables ennemis du généralissime n’étaient pas sur les champs de bataille. Jamais le sang-froid, l’audace, l’autorité, la vigilance, une vigilance de tous les jours et de toutes les heures, ne furent plus nécessaires à un chef.

Ce sont les mêmes difficultés de situation, avec des qualités plus précieuses encore et de plus dramatiques aventures, qui recommandent le second héros de M. Varnhagen, le comte Mathias de Schulembourg. Le comte de Lippe s’est illustré en 1762 comme généralissime des Portugais ; quarante-cinq ans auparavant, le comte de Schulembourg était venu du fond de l’Allemagne à l’appel de Venise menacée par les Turcs, et il avait sauvé l’Italie tout entière par d’héroïques faits d’armes. Pendant la dernière période du XVIIe siècle, on voit le comte de Schulembourg prendre part aux guerres de l’Allemagne contre la France ; au commencement du XVIIIe, il est, au service de la Saxe, un des plus habiles adversaires de Charles XII ; en 1705, il combat de nouveau contre les armées de Louis XIV dans la guerre de la succession d’Espagne, et ses talens nous sont funestes puisqu’il partage avec le prince Eugène la gloire de Malplaquet ; tous ces titres cependant semblent surpassés encore par cette brillante expédition de Venise. Libérateur de la république de Saint-Marc et de l’Italie entière, c’est à Venise ou à Vérone qu’il passe la fin de sa vie, couvert d’honneurs, environné d’hommages ; c’est à Venise que Voltaire s’adresse à lui, lorsque, préparant en 1740 une seconde édition de l’Histoire de Charles XII, il veut de nouvelles informations sur les événements de 1703 et remercie publiquement l’illustre capitaine dans une de ces lettres élégamment flatteuses qui étaient déjà la consécration de la renommée. On devine avec quelle joie sévère l’aide de camp et l’historien du général Tettenborn ranime pour l’Allemagne du XIXe siècle les traits effacés de ces mâles physionomies ; le portrait du comte de Lippe et le portrait du comte de Schulembourg ouvrent d’une façon expressive la galerie de M. Varnhagen d’Ense.

M. Varnhagen affermira de plus en plus les fines qualités de son esprit dans ce cadre des biographies militaires ; ici, ce qui l’inspire avant tout, c’est le désir de montrer à l’Allemagne, en manière de leçons et d’encouragement, les plus vifs témoignages de l’esprit d’entreprise. Dans l’ordre moral assurément cette énergique audace n’a pas manqué aux compatriotes de Luther ; pourquoi faut-il que, dans le domaine des choses politiques, ce noble pays ne puisse dépenser qu’en rêves ou en délires l’inquiète activité qui le consume ? Si l’histoire moderne de l’Allemagne avait offert à M. Varnhagen des chefs comme nos généraux de la république ou des soldats comme ceux de notre armée d’Algérie, combien il eût aimé ces figures où éclate, en son complet essor, toute l’énergie de la nature humaine ! C’est pour cela qu’il va chercher ses héros loin de cette Allemagne où leur génie étouffe. Il a suivi un prince allemand à Lisbonne et un général prussien à Venise pour les voir se développer au soleil ; il ne dédaignera pas un aventurier, si cet aventurier, tour à tour homme de plaisir ou chef de partisans, vagabond misérable ou assis sur un trône, a déployé dans ces extrémités de la fortune toutes les ressources d’une âme intrépide.

Vous rappelez-vous le souper de Candide à l’hôtellerie de Venise, et ces six majestés déchues qui se rencontrent à table d’une façon si comique ? «… Il restait au sixième monarque à parler. Messieurs, dit-il, je ne suis pas si grand seigneur que vous ; mais enfin j’ai été roi tout comme un autre ; je suis Théodore ; on m’a élu roi de Corse, on m’a appelé votre majesté, et à présent à peine m’appelle-t-on monsieur ; j’ai fait frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier, j’ai eu deux secrétaires d’état, et j’ai à peine un valet ; je me suis vu sur un trône, et j’ai longtemps été à Londres en prison sur la paille, j’ai bien peur d’être traité de même ici, quoique je sois venu comme vos majestés passer le carnaval à Venise. — Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion. Chacun d’eux donna vingt sequins au roi Théodore pour avoir des habits et des chemises… » Ce Théodore qui régna sur la Corse était un Weslphalien, et puisque M. Varnhagen demandait aux annales de son pays de hardis coureurs d’aventures, la place du personnage que Voltaire a bafoué était marquée d’avance aux premiers rangs de sa curieuse galerie. Les détails de cette dramatique destinée étaient confusément épars dans des mémoires incomplets ou perdus dans le tableau de l’histoire générale ; l’habile écrivain a voulu savoir la vérité, et recueillant les lettres du roi de Corse, confrontant avec soin les témoignages en sens contraires, rassemblant des pièces importantes dont on n’avait pas profité avant lui, il a recomposé tout entière l’étrange figure de l’aventurier devenu roi. Expressive comme la réalité, fantasque et pathétique comme un roman, la biographie du roi Théodore, qui éclaire une partie mal connue de l’histoire du XVIIIe siècle, a tout l’attrait d’une découverte.

Fils d’un gentilhomme westphalien qui était venu chercher fortune en France à l’époque où la princesse palatine, seconde femme de Monsieur, frère de Louis XIV, pouvait tendre une main secourable à ses compatriotes, Théodore-Etienne, baron de Neuhof, était né aux environs de Metz dans les dernières années du XVIIe siècle. Après la mort prématurée de son père, il est attaché, comme page, au service de la duchesse d’Orléans, et bientôt, enivré de la lecture de Plutarque, en proie à cette sorte d’ambition fiévreuse qui veut du premier coup le pouvoir et la renommée, il va se jeter à corps perdu dans le tourbillon des hasards. À peine pourvu d’une lieutenance au régiment d’Alsace, il offre son épée à Charles XII. Compagnon de guerre du héros, il est son ambassadeur en Espagne auprès du cardinal Alberoni et prend part à la vaste conspiration ourdie par le comte de Goertz pour l’abaissement de l’Angleterre. La conspiration échoue ; Charles XII est tué à Frédéricshall, et le comte de Goertz est décapité à Stockholm. Théodore retourne auprès d’Alberoni et se marie avec une duchesse anglaise dont l’influence à la cour d’Espagne devait venir en aide à sa fortune ; mais la chute du puissant ministre renverse tout son échafaudage, et, menacé par je ne sais quelles intrigues de cour, il quitte précipitamment l’Espagne, laissant à Madrid sa femme sur le point d’accoucher. Le voilà à Paris, où un autre aventurier exerçait sur la pensée publique d’irrésistibles séductions. Il y a des affinités morales dont l’influence est immédiate : Théodore est bientôt l’intime ami de Law, et enveloppé dans sa ruine, poursuivi à outrance par des créanciers irrités, il sauve sa liberté à grand’peine, quitte furtivement la France, parcourt l’Angleterre, la Hollande, passe de là en Orient pour quelque confuse entreprise en société avec des Juifs d’Amsterdam, et reparaît ensuite à Florence, investi, on ne sait comment, de fonctions diplomatiques au nom de l’empereur d’Allemagne, Charles VI.

C’est de Florence que le baron de Neuhof commença à donner une attention particulière aux révolutions qui agitaient la Corse. Soumis depuis longtemps aux Génois, les Corses venaient de se révolter, et, au milieu des alternatives de la lutte, ils avaient eu recours plusieurs fois à l’empereur d’Allemagne. Théodore eut l’occasion de leur rendre quelques services. Honoré comme un bienfaiteur par les principaux chefs de l’insurrection, il s’applique surtout à relever leur courage. Au lieu de changer de maîtres, pourquoi ne fonderaient-ils pas leur indépendance ? Quelle contrée que la Corse ! quel royaume ! Comment ne se trouve-t-il pas un homme qui puisse réunir tous les partis dans le sentiment de la liberté commune ? — Vous serez cet homme, lui répondent les Corses, fascinés par son éloquence et son audace. Théodore procède avec lenteur à son œuvre ; il emploie plusieurs années à s’assurer des alliances, à ramasser de l’argent et des troupes. Deux hommes d’une rare intrépidité, — le prince hongrois Ragoczi, qui avait été sur le point d’arracher son pays à l’Autriche, et un célèbre aventurier français, le comte de Bonneval, qui, sous le nom d’Achmet-Pacha, était devenu un personnage puissant auprès du sultan Mahmoud Ier, — associent à l’ambition du baron de Neuhof leurs intérêts particuliers, et tous les trois combinent un plan de campagne à bouleverser l’Europe entière. Ce grand projet échoue, mais bientôt, encouragé en secret par la Porte-Ottomane et ouvertement soutenu par le bey de Tunis, Théodore aborde dans l’île le 13 mai 1736 au moment même où la détresse des Corses devait le faire apparaître aux yeux de tous comme un libérateur impatiemment attendu. Il est salué du titre de roi. -Vive Théodore Ier, roi de Corse et de Capraja ! s’écrient des milliers de voix enthousiastes. On lui met au front une couronne de feuillage ; les plus illustres chefs de la Corse le portent sur leurs épaules, et, accompagné d’une escorte de vingt-cinq mille hommes, il parcourt triomphalement le pays. La royauté de l’île lui est donnée à titre héréditaire. Un conseil de vingt-quatre membres décidera avec lui des affaires de l’état, et un comité de trois membres, choisis dans le conseil, résidera constamment à la cour. Aussitôt le nouveau monarque crée son gouvernement avec une vigoureuse célérité ; un avocat influent, nommé Costa, est le chancelier du royaume, Giacinto Paoli est trésorier général, Giafferi commande les forces militaires. Les factions sont réprimées ; deux chefs de partis sont jugés et pendus. Une milice nationale s’organise ; partout se communique l’ardente activité du chef. Cependant les Génois occupent encore une partie considérable de l’île ; maîtres de Bastia, ils déclarent Théodore usurpateur et traître et mettent sa tête à prix, la division ne tarde pas à éclater parmi les siens. La rigueur nécessaire de son administration lui aliène insensiblement les esprits, et bientôt le libérateur n’est plus qu’un despote. Le peuple le soutient encore, mais les patriciens n’en veulent plus, et Théodore est obligé de quitter le pays. Un gouvernement provisoire, composé de principaux nobles, s’installe le 10 novembre 1736. le lendemain, dans cette même ville d’Aleria, où il avait débarqué six mois auparavant au milieu des acclamations de la foule, le roi Théodore monte à bord d’une tartane provençale, accompagné du chancelier Costa et de son fils., de deux pages, de quelques amis, et fait voile pour Livourne. Jusqu’au dernier moment, les gens du peuple se pressaient autour de lui, baisaient ses habits en pleurant, et lui faisaient promettre qu’il reviendrait bientôt.

Théodore voulut revenir en effet ; pendant plus de dix ans, il ne perdit pas de vue cette couronne éphémère et essaya maintes fois de la ressaisir : toutes ses tentatives furent vaines. Retiré en Angleterre, vers le milieu de l’année 1749, il y trouva d’implacables ennemis. Pour accomplir de telles choses, il avait été obligé de contracter bien des emprunts en Angleterre et en Hollande ; l’ambassadeur de Gênes à Londres n’eut pas de peine à ameuter contre lui des créanciers trompés dans leur espoir de gain, et le roi de Corse, qui avait déjà été emprisonné à Amsterdam, fut obligé de passer sept années dans le cachot des prisonniers pour dettes. L’Angleterre s’émut de cette infortune ; Horace Walpole écrivit d’éloquentes pages en sa faveur, l’acteur Garrick lui consacra le profit d’une soirée dramatique, d’illustres personnages imitèrent cet exemple, et l’on procura au roi déchu le moyen de vivre, pauvre et solitaire, mais libre, dans un obscur réduit. Il suivait toujours des yeux les vicissitudes de la Corse et s’obstinait dans ses chimériques illusions, quand la mort vint le frapper le M décembre 1756, à l’âge de soixante et un ans.

Tel est le personnage dont M. Varnhagen a retrouvé les titres avec une attrayante habileté. L’auteur voulait d’abord proposer ce tableau comme un exemple d’audace et de constance opiniâtre ; arrivé à la fin de son histoire, il est visible qu’il éprouve plus d’un doute. Le bien domine-t-il le mal dans cette singulière existence ? Est-ce là un héros devenu un aventurier, ou un aventurier qui aurait pu devenir un héros ? On ne peut nier que Théodore Ier ait une triste position dans l’histoire ; il y a longtemps que la Corse a oublié son nom. Effacé presque immédiatement de la tradition de ce pays qu’il croyait inféodé à sa fortune, s’il réparait plus tard dans la mémoire des hommes, c’est pour s’asseoir au souper de Candide ou pour amuser la cour de Joseph II dans le célèbre opéra de Paisiello. On aimerait qu’il eût laissé en Corse un souvenir plus durable, et que des bienfaits sérieux eussent justifié ses prétentions ; ne faut-il pas reconnaître cependant avec le biographe que cette âme où l’intrigue avait tenu tant de place se montra supérieure à l’infortune, que cet esprit vaniteux et mobile courut plus d’une ambition généreuse ? Qu’on décide ce point comme on voudra, il y a une conclusion qui nous plaît mieux : le nom de ce souverain exprimera surtout les vicissitudes du sort dans les jeux ténébreux de la force et du hasard : » En 1736, dit M. Varnhagen, un Westphalien fut roi de Corse ; soixante-treize ans plus tard, un Corse était roi de Westphalie. »

Ce premier volume des Monumens biographiques avait obtenu un grand succès : le second, qui parut l’année suivante avec une dédicace au prince royal de Prusse, aujourd’hui Frédéric-Guillaume IV, contient le portrait de deux maréchaux prussiens, le baron George Derfflinger et le prince d’Anhalt-Dessau ; ajoutez-y le troisième volume consacré à Blücher, et vous aurez un groupe de soldats représentés dans toute leur brutale énergie. M. Varnhagen a raison de demander grâce au lecteur pour la grossièreté de ses héros ; il a raison surtout de ne pas chercher à adoucir ces physionomies sauvages : grâce à cette franchise de peinture, il nous est permis de contrôler ses jugemens. La rusticité de Derfflinger, l’altière audace de ce prince d’Anhalt, dont Frédéric le Grand a signalé les mœurs féroces, les basses et brutales vengeances de ce Blücher qui voulait pendre Napoléon vaincu aux arbres du chemin, de ce soldat ivre qui, installé au palais de Saint-Cloud en 1815, recevait la pipe à la bouche les envoyés du gouvernement provisoire, M. le baron Bignon, M. le général Guilleminot, M. le comte de Bondy, et leur souillait la fumée au visage, — tout cela est peint dans les tableaux du biographe avec une impartialité magistrale. En vain M. Varnhagen s’efforce-t-il d’excuser ses héros ; il les peint, cela suffit. L’éloge même contient parfois un blâme savamment combiné. « La bravoure, s’écrie M. Varnhagen, est l’éternelle condition du maintien des peuples et des états. Associé aux progrès de la culture générale, l’art de la guerre transforme cette vertu toute brutale d’abord ; il la radine, il l’épure, il en fait une force intellectuelle, et celui en qui se personnifie cette force, c’est le chef d’une grande armée, le chef qui gouverne ces féroces ardeurs et les asservit aux conceptions de la pensée. Mais il arrive souvent aussi que cet ordre est bouleversé tout à coup ; il arrive que des époques de culture très délicate sont obligées de recourir à ces grossiers et primitifs élémens, et leur soumettent volontairement les forces même de l’esprit. Un voit paraître alors des héros populaires, chez lesquels les puissances démoniaques des masses prennent comme une forme mythologique. Ce sont eux qui décident de la vie et de la mort di>A nations. Telle est la grandeur de Blücher. »

Ce ne sont pas seulement des hommes d’action que M. Varnhagen a voulu peindre dans ses Monumens biographiques ; après le groupe des aventuriers et le groupe des maréchaux prussiens, voici le groupe des poètes. Cette belle suite d’études est certainement une des œuvres les plus distinguées de l’histoire littéraire chez nos voisins. Entre la vive période que domine le nom de Luther et celle où Leasing et Klopstock donnent l’essor au génie de l’Allemagne, il y a toute une période ingrate qui semble le royaume de l’ennui ; l’habile biographe y a découvert, à la grande surprise de l’Allemagne et aux applaudissemens de Goethe, bien des trésors cachés. Un poète dont la vie semble un roman d’aventures, un poète doux, aimable, religieux, qui prend part à une expédition diplomatique auprès du schah de Perse, qui parcourt les pays les moins hospitaliers, qui visite la Grimée » la Turquie, la Tartarie, et qui, associé pour cette tâche à des hommes violens et hautains, traverse en chantant de gracieuses strophes les plus sombres et les plus dramatiques péripéties, — tel est Paul Flemming. Voyez aussi l’élégant baron de Canitz et le Courlandais Jean de Besser, tous les deux poètes et hommes d’état, natures bien allemandes et cependant façonnées à la culture française, rappelant en maints endroits les diplomates lettrés de Louis XIV, les Guilleragues, les Seignelay, les Pomponne, tous ces esprits d’élite à qui Boileau dédiait ses vers et qui goûtaient si bien Racine.

Ces trois portraits, animés du plus vif sentiment du passé, furent une révélation. Goethe, dès le premier volume des Monumens biographiques, avait salué l’auteur d’un éloge enthousiaste. « J’ai lu, écrivait-il alors, j’ai lu cet excellent travail avec un plaisir infini. Il rappelle la manière de Plutarque, il rappelle cet art ingénieux de confronter des existences analogues, à cette différence près que les trois personnages mis en scène ici ont plus de rapports entre eux. Le comte de Lippe, le comte de Schulembourg, ainsi que le baron de Neuhof, sont les variations d’un thème unique. Entre le XVe et le XVIe siècle, ils eussent été des condottieri : entre le XVIIe et le XVIIIe, leur conduite est plus douce, plus morale, et l’égoïsme même y prend un caractère plus noble. » Mais ce fut le quatrième volume surtout, le volume consacré aux poètes, qui fit une impression extraordinaire sur le glorieux écrivain de Weimar ; il prit la plume aussitôt pour confier au public les émotions et les enseignemens lumineux qu’il devait à cette lecture. Ces trois poètes du XVIIe siècle, c’étaient ceux précisément qu’on lui proposait, dans sa première éducation, comme les maîtres par excellence ; leurs strophes, expression d’un siècle tout différent du sien, lui avaient été dès sa jeunesse profondément antipathiques, et plus on lui vantait ces écrivains comme des modèles, plus il voyait en eux les geôliers de son imagination. « Aujourd’hui encore, s’écrie-t-il, quand je lis ces biographies, je vois se dresser devant moi ces fantômes du passé, et je sens de quel poids ils pesaient alors sur mon esprit. » Goethe, novateur et révolutionnaire poétique à ses débuts, aspirait alors à cet éclectisme supérieur qui veut tout comprendre et tout s’assimiler. Il sent que des œuvres comme ces biographies de M. Varnhagen lui viennent en aide pour accomplir sa tâche. « Combien une telle critique, dit-il encore, m’eût été salutaire aux heures de ma jeunesse ! » Ce qui le frappe ici, en un mot, c’est surtout cette inspiration sereine si conforme à son propre génie, la force calme de la pensée, l’intelligence lucide et victorieuse, l’intelligence qui se possède et qui possède les choses. Ainsi s’explique ce cordial remerciement qui jette un jour si vif sur l’esprit de Goethe et qui est un beau titre pour M. Varnhagen : « Tout le monde lira ces Biographies ; pour moi, qu’il me soit permis de remercier particulièrement le digne biographe. Depuis longues années, il s’associe à ma tâche de la façon la plus amicale, et il excite mes efforts en les prévenant. Je le range parmi ceux qui ont le talent et la volonté de fonder l’unité littéraire de notre nation. »

Un historien pénétrant et sympathique, un biographe habile à détacher de vivantes figures, un écrivain appelé, selon le témoignage de Goethe, à fonder mieux que personne l’unité littéraire de la nation, tel se montrera de plus en plus M. Varnhagen d’Ense. Comme le dernier volume des Monumens biographiques justifie avec éclat les éloges du poète de Weimar ! Ce volume contient un magnifique portrait du comte Zinzendorf. Le comte Zinzendorf, dont le nom est à peine connu en France, a exercé en Allemagne une influence extraordinaire. C’est lui qui a fondé cette société des frères Moraves où tant d’âmes pieuses ont trouvé depuis cent ans et trouvent aujourd’hui encore de si précieuses consolations. L’institution des frères Moraves est certainement un des grands faits de l’histoire intellectuelle et morale de l’Allemagne pendant le XVIIIe siècle. Habitué à associer tous les contraires et à comprendre toutes les manifestations de l’humaine nature, M. Varnhagen d’Ense a peint la papauté mystique du comte Zinzendorf comme si la sympathie et la foi, éclairant son esprit, lui eussent livré tous les secrets de cette grande âme. Ce qui l’inspire, ce n’est pas la foi aux idées particulières du comte Zinzendorf, à son monachisme protestant, à cette espèce de communisme social placé sous l’invocation de l’Evangile, et où toutes les actions humaines, celles-là même qui exigent le plus chaste mystère, sont réglées et surveillées par une autorité jalouse ; non, ce n’est pas cette foi-là qui l’inspire, mais la foi à tous les élans de l’âme vers la Divinité, la sympathie pour tout ce qui tend à réveiller, à fortifier, à organiser ici-bas la vie religieuse.

M. Varnhagen ne pouvait mieux terminer ses Monumens : des aventuriers il était allé aux chefs d’armée, et de ceux-ci aux poètes ; il lui restait à parler des hommes qui ont vécu surtout de la vie de l’âme. Et là encore, c’était l’action qui l’intéressait plutôt que la contemplation stérile ; si le comte Zinzendorf est un mystique, c’est un mystique qui a voulu pratiquer ses doctrines, un mystique qui a cherché le gouvernement des âmes et qui, au prix de sacrifices inouïs, s’est créé sur une communauté nombreuse une dictature sans exemple. Depuis le comte de Lippe et le roi Théodore jusqu’au fondateur des frères Moraves, les Monumens biographiques de M. Varnhagen nous montrent, comme dans une lumineuse progression, tous les degrés de la vie active. Nous étions partis du camp de l’aventurier ; nous voici dans les mystiques splendeurs avec un conquérant des esprits. Telle est l’ingénieuse unité et l’intérêt croissant de cette belle œuvre.


III

Une fois maître de cette forme de la biographie où ses propres idées pouvaient se traduire en de dramatiques symboles, M. Varnhagen continua son travail avec joie, tantôt éclairant d’une vive lumière l’histoire du XVIIe et du XVIIIe siècle dont il sait tous les secrets, tantôt donnant la vie à ses souvenirs et retraçant en portraits animés le drame moral et politique de nos jours. Une de ses meilleures biographies historiques, c’est le docte livre qu’il a consacré à la première reine de Prusse, à cette noble Sophie-Charlotte de Hanovre, l’amie dévouée de Leibnitz comme sa tante Elisabeth avait été le disciple de Descartes, et qui porta si dignement sur le trône qu’elle inaugurait les traditions littéraires de sa race. Parmi les biographies militaires, celles de Hans de Held, du général de Seydlitz, du maréchal Schwerin, du maréchal Keith, plus intéressantes pour la Prusse que pour le lecteur européen, reproduisent pourtant les sérieuses qualités qui distinguent les portraits du prince d’Anhalt et du vieux Derfflinger ; mais les plus vives pages qu’ait tracées M. Varnhagen, ce sont celles où sa pensée nette et précise est échauffée par les émotions du cœur et l’intérêt des souvenirs.

M. Varnhagen avait quitté vers 1830 ses fonctions diplomatiques ; il avait terminé à Cassel une mission spéciale dont le gouvernement prussien l’avait chargé en 1829, et il était revenu à Berlin, où il avait repris avec une ardeur croissante ses travaux littéraires. Animée par la présence de Mme Varnhagen, sa maison était de plus en plus un centre où les jeunes esprits qui commençaient dès lors à s’enhardir venaient recueillir des traditions et des encouragemens. L’enthousiasme brillant de Mme Varnhagen, la sympathique finesse de son mari devaient former un lien tout naturel entre le monde des guerres de l’empire et les générations nouvelles qui se déclarèrent surtout vers la fin de la restauration. Celui qui avait été le disciple de Kant et de Fichte, celui que Goethe chérissait comme un confident et un collaborateur prenait plaisir à patroner Louis Boerne et Henri Heine. L’aventureuse Rachel n’était-elle pas la muse qui devait présider dignement aux débuts de la jeune Allemagne ? Aussi discret, mais plus bienveillant que Fontenelle, M. Varnhagen avait eu sa part dans le mouvement de la grande période qui venait de finir ; il souriait maintenant, il souriait avec décence et réserve au juvénile espoir d’une école turbulente. Un cruel malheur vint l’arracher tout à coup à ce rôle de patron qu’il aurait pu rendre si efficace : Mme Rachel Varnhagen d’Ense mourut le 7 mars 1833.

C’est alors que, M. Varnhagen se réfugia dans le culte des souvenirs, et qu’à ces doctes études sur les deux derniers siècles succédèrent tant de biographies, tant de portraits, tant de scènes charmantes ou dramatiques empruntées au tableau même de sa vie, de 1803 à 1814, pendant douze années de courses errantes et d’épreuves de toute sorte, il avait été fidèle à la pensée de Rachel ; Rachel morte, il remonta avec elle le cours des choses passées, et, guidé par ses regrets comme il l’avait été par son amour, il revit dans son imagination ce drame de vingt-cinq ans dont il avait traversé de si curieux épisodes. Son premier travail fut pour Rachel, et ce travail pieux n’intéresse pas seulement une douleur domestique, il appartient à l’histoire littéraire. Rachel, tel est le titre même de l’ouvrage, et l’auteur publie sous ce nom, avec une biographie touchante, toute une série de lettres écrites par la morte chérie, lettres familières où se révèlent la grâce, la hardiesse, l’originalité brillante de l’esprit qui charmait Frédéric de Gentz et Guillaume de Humboldt. Un autre ouvrage, intitulé Galerie de Poitrails empruntés à la société et à la correspondance de Rachel, est le complément du premier. Ces portraits, ébauchés en quelques coups de crayon, ce sont ceux de Frédéric Schlegel, du prince de Ligne, d’Adam Müller, d’OElsner, du comte de Tilly, de Frédéric de Gentz, du prince Louis-Ferdinand de Prusse, de plusieurs autres personnages moins connus, bien qu’appartenant aussi à l’élite intellectuelle de l’Europe, et surtout de deux femmes qui portent des noms célèbres, l’une fille d’un grand Israélite platonicien, l’autre femme d’un homme d’état et d’un écrivain illustre, Henriette Mendelssohn et Caroline de Humboldt. On voit à côté de ces fines esquisses les lettres des correspondans de Rachel, on voit le prince de Ligue lui adresser en français de jolies fables et des billets spirituellement folâtres ; on voit Caroline de Humboldt lui écrire de Paris et de Vienne de charmans détails de famille où brille l’âme heureuse d’une jeune mère. Le comte de Tilly, qui veut représenter les brillans émigrés dans ce tournoi littéraire, aiguise des complimens entortillés, mais il est visible qu’il doute de lui-même ; OElsner est grave, Adam Müller est pieux, Frédéric de Gentz est enthousiaste ; Frédéric Schlegel l’entretient de ses ouvrages et des projets de son imagination ; le prince Louis-Ferdinand dépose dans ce cœur fidèle les confidences de ses douleurs ; tous l’appellent une âme, un esprit, un pur esprit de lumière qui charme les heureux et rend l’espoir aux désolés.

C’était encore pour M. Varnhagen un moyen sûr de retrouver Rachel que de rédiger ses propres Mémoires. Il en publia quatre volumes en 1836, et il y ajouta neuf ans après, dans une seconde édition, trois volumes de portraits, d’esquisses, d’études biographiques, qui auraient pu nuire à l’unité du récit, mais qui, rassemblés en galerie, complètent un des plus curieux tableaux de l’esprit germanique pendant les trente premières années de ce siècle. C’est là que se retrouvent, dessinées de face ou de profil, étudiées avec amour ou marquées rapidement d’un trait sûr, tant d’intéressantes physionomies empruntées à la scène politique et littéraire. Voici les amis ou les maîtres de sa jeunesse, Louis Robert, Wilhelm Neumann, Adalbert de Chamisso, Philippe de Marwitz, Frédéric Schleiermacher ; voici les penseurs et les sages, le docteur David Veil et le médecin et philosophe Erhard, voici les brillans prophètes du romantisme, Adam Millier et Louis Achim d’Arnim ; voici les aventuriers de l’esprit, ce Merck qui a posé devant Goethe pour le personnage de Méphistophélès, et ce Wiesel bien plus digne encore d’un tel honneur, ce Wiesel, l’ami du pieux Adam Millier, et qui passa toute sa vie à détruire chez ses amis l’idée d’un Dieu personnel, — esprit malade qui était arrivé tout à coup, il y a trente ans déjà, à ces hideuses théories que nous avons vues logiquement se développer sous la plume des Bruno Bauer, des Feuerbach et des Stirner. Voici plus loin les patriotes, rêveurs généreux ou vaillans hommes d’action ; à leur tête est l’intrépide comte Schlabrendorf, qui joua un rôle si curieux dans les tragédies de la révolution et de l’empire. Arrivé à Paris à la veille de 89, Schlabrendorf fut comme fasciné par les événemens. Austère et enthousiaste, il venait de parcourir l’Angleterre pour y étudier le jeu d’une constitution libre, la révolution française lui apparut comme le prodigieux enfantement de l’avenir, et il se mêla vaillamment à ses orageuses destinées. En vain faillit-il laisser sa tête sous le couteau de la terreur, en vain l’établissement de l’empire et l’humiliation de l’Allemagne sous Napoléon remplissaient-ils son âme de douleur : il ne put se résoudre à quitter Paris. À l’invasion des alliés, la modeste demeure de Schlabrendorf était devenue un centre où bien des Allemands célèbres, officiers et diplomates, venaient interroger l’expérience du profond observateur ; mais sa haine pour l’empire ne le disposait pas à aimer la restauration, et toujours sombre, rigide, gardant sous ses cheveux blancs l’ardeur puritaine de sa jeunesse, à la fois rêveur et misanthrope, il se composait à la veille de sa mort cette mélancolique épitaphe qui résume toute sa vie : Civis civitatem quœrendo obiit octogenarius.

M. Varnhagen excelle dans ces portraits rapides où se reflète le mouvement d’une époque. Il est surtout préoccupé de mettre en relief les épisodes qui honorent la nature humaine, et s’il fouille dans une correspondance secrète, c’est pour en extraire des trésors. À côté du vieux Schlabrendorf, que j’aime le jeune et chevaleresque Bollmann ! Sans autre motif que l’enthousiasme de la bonté, comme dit si bien Mme de Staël, un généreux Hanovrien avait sauvé M. de Narbonne au lendemain du 10 août, et l’avait conduit à Londres à l’aide d’un faux passe-port : c’était le docteur Bollmann. Ce Narbonne, qu’une plume prestigieuse a pris plaisir à transfigurer, avait accepté le dévouement du jeune docteur avec son spirituel égoïsme et sa grâce impertinente ; qu’importe à Bollmann ? D’un seul mot Mme de Staël l’a bien dépeint, et cette bonté enthousiaste n’est pas de celles qu’un ingrat décourage. Deux ans après, Lafayette est en prison à Ollmütz, et Bollmann jure de le délivrer. Il va à Vienne et de là à Ollmütz ; il étudie les lieux, il prépare son coup de main avec l’ardeur et la précision d’un conspirateur exercé. Un seul auxiliaire se joint à lui ; c’est un jeune Américain, nommé Huger, qui est heureux d’acquitter la dette de sa patrie en sauvant le compagnon d’armes de Washington. À force d’adresse et de ruse, Huger et Bollmann correspondent avec le prisonnier ; ils savent les jours, les heures, le lieu où Lafayette sort en voiture sous la conduite d’un gardien et de deux soldats. On est au 8 novembre 1794. Accourir à cheval, arrêter la voiture, s’emparer du gardien, mettre les soldats en fuite, tout cela est l’affaire d’un instant. Cependant le tumulte a effarouché les chevaux ; il n’en reste plus qu’un, l’autre s’est enfui à travers champs, tandis que la voiture est partie au galop vers la ville. Le temps presse, il faut que Lafayette monte à cheval sans attendre l’ami qui devait guider sa fuite. On lui laisse quelques indications rapides, une bourse bien garnie ; il n’a qu’à rester une demi-heure dans un lieu prochain et sûr qu’on lui désigne, c’est là que Bollmann le rejoindra. Il ne le rejoignit que dans la prison. Trompé par un renseignement inexact, Lafayette est pris, reconnu, ramené à Ollmütz, et Bollmann, enfermé à son tour, est livré le lendemain à des geôliers irrités. Vainement l’Allemagne entière demandait-elle la grâce du généreux jeune homme, il resta près d’un an dans le plus sombre des cachots. Ce n’est là qu’une page de la vie de Bollmann, vie héroïque, chevaleresque, pleine d’épisodes charmans, et qui se termine avec une gravité républicaine lorsque le libérateur de Narbonne et de Lafayette, accueilli à bras ouverts en Amérique, devient un utile citoyen de Philadelphie.

Les souvenirs et les curiosités littéraires tiennent aussi leur place dans ces intéressans mémoires. On a vu quelle sympathie sérieuse attachait Goethe à l’auteur des Monumens biographiques ; M. Varnha-gen a donné sur Werther, sur Wilhelm Meister, sur la traduction du Neveu de Rameau, sur la Fille naturelle, sur les héroïnes romanesques du poète, une série d’études très fines. La littérature slave l’attirait ; il apprit en 1838 la langue de Pouchkine, et traduisit plusieurs tableaux de la société russe empruntés à des conteurs, la Sylphide du prince Wladimir Odojefskii et Bela de Michel Lermontof. Mais c’étaient surtout les lettres françaises, prédilection très vive de sa jeunesse, qui se mariaient naturellement pour lui avec les lettres germaniques. Ce XVIIIe siècle allemand qu’il connaissait si bien, il ne le séparait pas du nôtre, et de là toute une source d’analogies imprévues ou d’expressifs contrastes. Tour à tour auditeur de Fichte, de Schleiermacher, de Steffens, de Hegel, et au fond kantiste très déclaré, non-seulement il aimait Diderot et Rousseau, dont l’influence fut si grande en Allemagne, mais il lisait Voltaire comme Goethe seul aurait pu le lire. L’esprit allemand ne perdait pas ses droits au milieu de ce large éclectisme ; passionné pour l’auteur de Candide, M. Varnbagen n’était pas moins dévoué à ce profond et bizarre penseur qui, sous le nom de philosophe inconnu, releva en France le mysticisme au lendemain de la mort de Voltaire et en face même de la révolution. Un spirituel critique indiquait dernièrement le moyen de rendre à Saint-Martin la place qui lui est due. Il faudrait pour cela laisser de côté le chef de secte et ne chercher en lui que l’écrivain et le moraliste. Saint-Martin deviendrait alors « une sorte de Joubert, mais un Joubert agrandi et obscurci, échangeant contre un Sinaï quelque peu allemand le jardin français de Savigny, dont M. de Chateaubriand nous a donné dans ses Mémoires une si délicieuse peinture. » L’ingénieux écrivain ne savait pas que ce travail avait déjà été fait chez nos voisins. Mme Rachel Varnhagen savourait avec délices les œuvres de Saint-Martin, et elle y associait un autre mystique, uni au philosophe inconnu par la parenté de l’intelligence et du cœur, ce pieux songeur de Silésie, Jean Scheffler, qui emprunta le nom d’un de ses maîtres, du célèbre franciscain espagnol Johannes ab Angelis, et publia ses éblouissantes poésies sous le pseudonyme d’Angélus Silesius. Angélus Silesius et Saint-Martin étaient les guides vénérés de Rachel et les intimes confidens de ses aspirations idéales ; elle aimait leur piété hardie, leurs mystérieux éclairs, et néanmoins, ingénieuse et primesautière comme elle était, que de fois il lui arrivait de discuter avec ses maîtres, de les réfuter ça et là en de vives paroles, ou de les commenter librement ! M. Varnhagen a eu l’heureuse idée de réunir tous les passages de Silesius ou de Saint-Martin, toutes les maximes profondes, tous les aphorismes de morale et d’expérience intérieure qui avaient provoqué les réflexions de Rachel, et il les a publiés avec les précieuses remarques de ce rare esprit. Ce petit livre est précisément le recueil de pensées du Joubert germanique. M. Varnhagen avait déjà traduit en allemand quelques écrits de Saint-Martin, entre autres la Lettre à un Ami sur la Révolution française ; ici c’est le texte même du philosophe inconnu que nous avons sous les yeux, accompagné des notes allemandes de Rachel.

Ajoutez à ces notes les gracieuses pages que M. Varnhagen consacre à la duchesse de Bourbon : c’est encore là un curieux épisode de cette histoire du mysticisme que domine le nom de Saint-Martin. Sœur du duc d’Orléans Philippe-Égalité et mère de l’infortuné duc d’Enghien, la duchesse de Bourbon avait connu Saint-Martin avant la révolution, et elle avait puisé dans ses entretiens une ferveur de mysticisme qui s’accrut encore sous les coups du grand orage. La duchesse fut arrêtée pendant la terreur ; emprisonnée d’abord à Marseille jusqu’en 96, puis internée à Moulins, elle reçut en 1797 l’ordre de quitter la France et fut conduite à la frontière d’Espagne par un agent du directoire. Cet agent était jeune, spirituel, bienveillant ; la duchesse entreprend de dissiper ses préjugés voltairiens, elle discute avec lui, elle attendrit son âme, puis elle l’adresse à Saint-Martin, et, après une longue correspondance que les tristesses de l’exil n’interrompent pas, elle le ramène au christianisme. Les lettres françaises doivent des remerciemens à M. Varnhagen pour le soin qu’il a mis à retrouver cette singulière et touchante aventure : personne n’était plus digne que lui de mettre en lumière ce curieux livre, imprimé sans doute à Barcelone et publié sans nom d’auteur : Correspondance entre madame de B. et M. JR. sur leurs opinions religieuses. MDCCCXII.

C’est ainsi que, de 1833 à 1848, M. Varnhagen agrandissait chaque jour son rôle d’écrivain ; c’est ainsi que, représentant d’une belle période évanouie, il maintenait le culte des souvenirs, et travaillait sans pédantisme à l’éducation de son temps. Son attitude dans les débats littéraires et les transformations sociales marquait plus vivement son influence sur la société de Berlin. À l’apparition de l’école turbulente et fantasque qui prenait le nom de jeune Allemagne, une rupture s’était faite entre le monde des lettres sérieuses et les aventuriers de l’imagination. Fidèle aux traditions de sa jeunesse ainsi qu’aux exemples de Rachel, M. Varnhagen d’Ense, tout en gardant cette réserve décente qui fait partie de son originalité, ne dissimula pas ses sympathies pour les tentatives et les espérances de l’esprit nouveau. Un écrivain de cette jeune école aujourd’hui dispersée, M. Charles Gutzkow, a raillé la circonspection de M. Varnhagen et ce qu’il appelle la dignité officielle et diplomatique de son style. Plus juste et plus intelligent, M. Henri Heine voit en lui le cardinal d’Este souriant aux étincelantes créations de l’Arioste, « Où diable, messer Ludovico, avez-vous péché ces folles histoires ? » s’écria le cardinal d’Este en achevant de lire l’Orlando furioso. « Vous aussi, dit M. Heine à M. Varnhagen en lui dédiant son Atta-Troll, vous aussi, mon vieil ami, vous poussez la même exclamation, et je vois le même fin sourire sur vos lèvres. Parfois vous riez aux éclats, parfois la méditation plisse tout à coup votre front rêveur ; vous recueillez vos souvenirs et vous dites : N’est-ce pas l’écho de mes rêves de jeunesse avec Chamisso, Brentano et Fouqué, quand les rayons de la lune faisaient resplendir les belles nuits bleues ? »

Les événemens de 1848 ranimèrent chez M. Varnhagen les idées libérales qui faisaient le fond de ses croyances intellectuelles. Il pensa que sa longue expérience des hommes et des choses de son temps l’autorisait à donner un conseil à l’Allemagne sur la crise qu’elle allait traverser ; il publia au mois d’août une brochure pleine de sages avertissemens et de patriotiques espérances ; mais déjà les passions étaient soulevées, et mille folles chimères enivraient les esprits. Trompé comme tant d’autres dans un légitime espoir, M. Varnhagen n’a gardé de ces épreuves qu’un attachement plus fidèle à sa cause. Il lui est même arrivé de dépasser la mesure. Ce n’était pas lui qui pouvait prendre goût à ces restaurations du moyen âge essayées par Frédéric-Guillaume IV et son conseil de piétistes, et quand M. de Radowitz imagina je ne sais quel compromis bizarre entre le monde féodal et le monde moderne, il ne fut pas dupe non plus de ces mots de liberté et de constitution arborés comme une bannière par l’éminent orateur. Toutes ces réactions singulières l’affermirent dans sa foi aux principes de 89, et, poussé à bout par l’exaltation des Stahl, des Léo, des Gerlach, il ne craignit pas de s’allier à un parti qui n’est pas le sien. Cet homme qui avait été au service de l’Autriche et de la Russie, l’aide de camp du général Tettenbom ; ce diplomate qui avait été le ministre du gouvernement prussien auprès de plusieurs cours d’Allemagne, et qui avait dû le représenter aux États-Unis ; cet homme enfin si grave, si naturellement réservé, qui n’avait eu toute sa vie qu’une passion, la passion de savoir et de comprendre, on n’était pas médiocrement surpris de l’entendre parler dans les salons de Berlin comme un des patrons de la démocratie. La démocratie de M. Varnhagen, on le pense bien, ce n’est pas celle qui a effrayé l’Allemagne et l’a ramenée en arrière ; c’est surtout une aversion décidée pour ces restaurations du moyen âge, plus fausses, plus trompeuses et plus intolérables à Berlin que partout ailleurs. cette franchise d’un esprit droit, alors même qu’elle s’emporte au-delà des justes limites, ne sied pas mal au disciple de Kant, à l’ami de Fichte, au biographe de Schlabrendorf et de Bollmann, à l’homme dont Rachel a porté le nom.

M. Varnhagen est surtout le digne représentant de la tradition allemande au XVIIIe comme au XIXe siècle. Tout récemment encore, il complétait ses études sur l’histoire militaire de son pays par une biographie du général Bulow de Dennewitz. On sait quelle part le général Bulow a prise aux guerres de la Prusse contre la république et l’empire ; on sait qu’il fut un des lieutenans de Blücger ; et quand les Prussiens nous prirent de flanc à Waterloo et décidèrent le sort de la bataille, c’est sous son commandement, — ce triste souvenir n’est pas effacé, — que les premières colonnes débouchèrent dans la plaine. Quelle différence toutefois entre les fureurs démoniaques de Blücher, si bien décrites par l’auteur, et la généreuse humanité de Bulow ! C’est là un de ces héros qui plaisent au patriotisme de M. Varnhagen sans blesser ses sympathies pour la France. On ne sent dans ce beau récit aucune trace des défaillances de l’âge ; l’habile biographe a toujours la même ardeur au travail, la même netteté de pensée et de style. Ce n’est pas là pourtant, osons-le dire, ce que nous attendions de lui après un long silence ; si nous avons fidèlement reproduit cette curieuse destinée d’écrivain, il est évident que M. Varnhagen d’Ense a de plus précieux souvenirs à commenter. Il y a deux parties distinctes dans l’œuvre qu’il a commencée et qu’il lui reste à poursuivre : ici les guerres nationales de 1812 à 1815, là tout le mouvement littéraire et moral des cinquante premières années de notre siècle. Sur les luttes patriotiques de l’Allemagne, l’historien de Blücher, de Tettenborn, de Bulow, et de tant d’autres généraux et maréchaux prussiens, a certainement payé sa dette ; qu’il abandonne cette matière épuisée, qu’il revienne aux choses de l’esprit, qu’il ranime par ses tableaux cette noble société intellectuelle où l’Allemagne et la France, quoique divisées par la politique et la guerre, contractaient de si précieux échanges. Pourquoi retracer éternellement une lutte qu’il faudrait plutôt ensevelir dans l’oubli ? L’esprit si libéral et si droit de M. Varnhagen ne comprend-il pas que sa fidélité à de tels souvenirs a cessé d’être opportune ? Ce n’est pas l’heure assurément de raconter les divisions de l’Europe occidentale ; ce n’est pas aujourd’hui qu’il faut rappeler à l’Allemagne ses luttes avec la France. Nous avons des traditions meilleures, et il vous appartiendrait de les faire aimer. N’est-il pas vrai que l’union des races germanique et romane a été resserrée au commencement de ce siècle par l’échange des littératures ? N’est-il pas manifeste qu’il y a eu d’un peuple à l’autre, malgré tant de causes de haine, une influence réciproque produite par les idées et les mœurs ? Montrez-nous ce généreux travail, vous qui y avez pris une part si efficace ; poursuivez l’éducation de votre pays, dites-lui quels liens l’attachent à nous, délivrez-le du fantôme de 1813, et signalez-lui au contraire l’ennemi réel, grandi dans les steppes du Nord, et qui déjà le presse et l’enveloppe ; telle est la conclusion nécessaire de votre œuvre.


SAINT-RENÉ TAILLANDIER.