Elsie Venner, épisode de la vie américaine/02

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Elsie Venner, épisode de la vie américaine
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 34 (p. 67-100).
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ELSIE VENNER
EPISODE DE LA VIE AMERICAINE

DERNIERE PARTIE. [1]

VI

Il ne manquait pas de gens à Rockland pour jeter la pierre à Dudley Venner, quand il était question des bizarreries de sa fille. « Elle a mis la main sur lui, elle est devenue indomptable… Si on l’avait prise à temps… » Peut-être en effet, bonnes gens ; mais de quel temps parlez-vous ? Cent ou deux cents ans avant la naissance de l’enfant, il eût peut-être été à propos de songer à son éducation future ; mais qui prévoit les choses de si loin ?

Dudley Venner ne s’inquiétait guère de tous ces vains propos dont il était l’objet. Il avait d’une part le dédain naturel du gentleman pour les opinions vulgaires, et mettait son orgueil patricien à braver le qu’en dira-t-on. De plus, ses devoirs difficiles, ses soucis incessans l’absorbaient tout entier. Songez donc : il était seul à porter sa crois, et quelle croix ! Son heureuse et opulente jeunesse avait été couronnée par un de ces rares mariages où deux âmes sœurs se donnent l’une à l’autre, rêvent légitimement une vie enchantée, une mort à même date, l’union dans la tombe et par-delà. À peine ce songe radieux avait-il duré un an, et le doux lien s’était rompu tout à coup, ne laissant d’autres traces qu’une frêle enfant, aux yeux diamantés, dans le giron d’une pauvre négresse dévouée. Dudley Venner ne songea point au suicide. Pareille faiblesse n’était point dans les traditions de sa race. Et puis il fallait vivre pour cette enfant que la morte lui léguait ; mais avec quelles pensées amères il la contemplait parfois ! Il y avait des momens où, voyant un sourire sur ses petites lèvres roses, une calme sérénité sur ce front enfantin, il se sentait ému de tendresse, et, les bras étendus, voulait la prendre à sa nourrice. Tout à coup les yeux brillans se rétrécissaient, la tête se rejetait en arrière, et alors, frissonnant de la tête aux pieds, le pauvre père n’osait plus, disons mieux, ne pouvait plus, penché vers son enfant, poser ses lèvres sur les joues d’Elsie. Quelquefois cette vue lui suggérait de telles pensées, et avec une telle puissance de persuasion, qu’il se précipitait hors de la nursery, de peur que ces idées dont il n’était pas le maître, aboutissant à une folie momentanée, ne lui fissent lever une main criminelle sur l’enfant qui lui devait le jour.

En ces misérables journées, il s’éloignait de chez lui ; il allait chercher sur « la Montagne » la solitude et la fatigue physique dont il avait besoin pour apaiser les agitations de son être moral. Il ne songeait certes pas à se précipiter du haut de ces rocs sourcilleux, mais il les gravissait avec une hâte, une imprudence désespérées. Quelquefois il montait délibérément jusqu’au plateau fatal, jusqu’à cet endroit maudit, sans cesse hanté par les redoutables reptiles. Il pénétrait dans celles de leurs retraites qui n’étaient point absolument inaccessibles, et il exterminait, dans des accès de fureur aveugle, étranges chez un homme de mœurs si douces, tous ceux qui se montraient à la portée de ses mains.

Peu à peu le temps avait adouci cette exaspération première ; il s’accoutuma par degrés à la physionomie, aux mouvemens de sa fille. Il se contraignit à l’avoir souvent autour de lui malgré ce sentiment mixte dont il ne pouvait se défendre, et qui, de la présence de l’enfant, lui faisait presque toujours une épreuve, quelquefois une terreur. Il remplissait héroïquement son devoir, et fut en partie récompensé de l’avoir rempli. Elsie, grandissant eut pour lui toute l’affection filiale compatible avec le naturel dont elle était douée. Jamais cependant elle ne fut docile à ses ordres ; ceci ne lui était pas possible. Menaces, punitions, avec elle il n’en pouvait être question. Il suffisait d’entrer en lutte avec son inflexible volonté pour produire en elle de tels changemens physiques que l’on se voyait contrait de céder. Une gouvernante, qu’on essaya de lui donner, se crut de force à dompter la jeune rebelle, alors âgée de quinze ans. La lutte s’engagea et dura quelques semaines, au bout desquelles cette gouvernante tomba subitement malade. À minuit, en grand émoi, on vint chercher le docteur. La vieille Sophy avait pris son maître à part et lui avait dit à l’oreille quelques mots qui l’avaient fait pâlir. Le docteur, sur quelques indications fournies par Dudley Venner, administra certains remèdes qui sauvèrent la malade ; à peine remise, elle quitta la mansion-house, généreusement pourvue d’une pension viagère. À cette occasion, les pièces de l’habitation qui servaient le plus à Elsie furent examinées et fouillées avec un soin tout particulier. On n’y trouva rien de ce qu’on cherchait, rien de ce qui avait pu occasionner l’indisposition subite de la governess ; mais, à partir de ce moment, Dudley Venner n’eut plus un jour de tranquillité complète. Il avait consulté le docteur sur la question de savoir s’il fallait enfermer Elsie. — Elle en mourrait, lui répondit mon digne confrère, et d’ailleurs vous n’avez que des présomptions, aucune preuve positive. — Et lui donner des surveillans, la garder à vue ? — Elle serait folle en moins d’un mois. Le malheureux père entra dans mille détails expliquant les possibilités, les probabilités, ses craintes, ses espérances. Quand il eut fini, le docteur, qui le regardait par-dessus ses lunettes, lui demanda simplement : — Est-ce là tout ? Sur quoi Dudley Venner baissa les yeux sans ajouter un seul mot.

C’est qu’en effet ce n’était pas tout : il gardait au fond de l’âme une conviction qu’il ne pouvait se résoudre à étaler au grand jour. N’avoir qu’une fille, et l’avoir à ce prix ! Était-ce possible ? La Providence pouvait-elle se montrer si cruelle ? Non, non, mille fois non. Ce n’était là qu’une maladie passagère. Elsie guérirait en se formant. Ses yeux perdraient leur insupportable éclat, ses joues le froid glacé de leur épiderme. Et cette marque, cette marque à peine perceptible, dont la vue avait fait s’évanouir sa pauvre mère, cette marque s’effacerait à la longue… N’était-elle pas déjà moins nette, moins accusée ?…

Près de trois ans s’étaient écoulés depuis lors : grande question pour Dudley Venner, qui, dans son besoin d’espérer, s’était fait une théorie basée sur cet axiome physiologique, d’après lequel, tous les sept ans, le corps d’une créature humaine est absolument renouvelé dans toutes les molécules qui le constituaient primitivement. Cette métamorphose graduelle, mais complète, telle était la planche de salut à laquelle se cramponnait encore, dans le naufrage de ses espérances, l’infortuné père d’Elsie. Après trois lustres accomplis, — trois septennalités, comme il disait, — s’il la faisait vivre jusque-là, — sa fille serait affranchie, délivrée, rendue aux instincts de son sexe. La question réduite à ces termes, il attendait.

On concevra aisément que, préoccupé de ces idées, en face d’une question de vie ou de mort, Dudley Venner n’accordait pas beaucoup d’importance à la présence de son neveu, à l’intimité dans laquelle ce jeune homme pouvait se trouver avec Elsie. Dudley vivait trop exclusivement renfermé chez lui, au milieu des livres, pour voir les choses du même œil que s’il eût été mêlé au monde, en communication quotidienne avec les organes de cette sagesse spéciale qu’il donne, assure-t-on, à ses adeptes. Il aurait été plus soupçonneux, moins indulgent, il se serait enquis avec un soin plus grand de l’emploi que Richard avait fait des huit années passées hors de chez son oncle ; mais quoi ! ce jeune homme épris d’Elsie ? ce jeune homme songeant à l’épouser ? Eh ! qui donc oserait préméditer un tel mariage ? Quant à des motifs de vil intérêt, il ne les supposait jamais chez les autres, ne les ayant jamais connus pour lui-même.

Maître Dick n’en était pas moins, à l’heure présente, torturé par un double aiguillon, son soi-disant « amour, » — il pouvait s’y méprendre, — et son ambition bien réelle se trouvant surexcités à la fois depuis la rencontre qui lui avait arraché l’énergique interjection rapportée au docteur par Abel Stebbins. Traduit, comme on dit, en langue vulgaire, ce juron espagnol signifiait à peu près ceci : « Eh quoi ! ma cousine, une Venner, noble, riche et belle comme elle l’est, s’amouracher d’un petit professeur yankee ?… Et cela quand je suis près d’elle, épiant un de ses regards, étudiant ses moindres caprices ?… Ah ! qu’elle y songe, et qu’il y songe bien aussi, cet imprudent ! Il apprendrait au besoin qu’il ne fait pas bon se trouver en travers de mon chemin…

Plus que jamais assidu auprès de sa cousine, il la trouvait plus que jamais variable en son humeur, capricieuse en son accueil, tantôt sombre et silencieuse, tantôt s’effarouchant d’un mot, du geste le plus simple, et le regardant avec des yeux qui lui glaçaient le sang dans les veines. En somme, elle le tolérait, et parfois même semblait prendre plaisir à exercer sur lui sa mystérieuse influence. Il s’en aperçut bientôt, et, flattant sa manie, jouait parfois la fascination ; mais à d’autres momens, comme pris à son propre piège : « Serais-je donc réellement fasciné ? » se demandait-il, ne comprenant rien à l’action de ce regard brillant sur ses nerfs, en général d’une solidité assez éprouvée. Qu’Elsie vît clair dans ses petits manèges, à vrai dire, il ne s’en inquiétait pas démesurément. L’essentiel était de devenir pour elle une habitude, un besoin ; le reste irait tout seul, et sans manifestation, sans éclat, jusqu’au moment où il serait sûr, en se déclarant, de ne pas renverser tout l’échafaudage de ses espérances.

Ainsi raisonnait-il de sang-froid ; mais un gaucho de vingt ans ne raisonne pas toujours ainsi. Il a, lui aussi, ses fantaisies irrésistibles, ses emportemens presque furieux, et comme ils lui réussissent quelquefois, le calcul le plus intéressé ne les exclut pas toujours. Un soir, poussé par ses instincts d’aventure, Richard Venner, qui était couché, se releva et ralluma sa lampe. Il était à sa montre minuit passé. Il mit une robe de chambre, et chaussa des pantoufles à semelles de feutre ; puis il alla ouvrir une de ses malles, fermée à deux cadenas, et, soulevant plusieurs paquets de linge ou de vêtemens, il en retira une bande de cuir, très solide et longue de plusieurs mètres, laquelle finissait par un nœud coulant. C’était un lasso qui avait de bons états de service et ne s’en portait pas plus mal pour cela. Dick, en déroulant une certaine longueur, la fixa très solidement par une de ses extrémités à la poignée d’une porte, puis il prit l’autre bout et le lança par une fenêtre qu’il avait ouverte, laquelle donnait sur le parterre. Au-dessous de cette fenêtre était celle de la chambre d’Elsie, située au rez-de-chaussée. Rien n’eût été plus simple, pour notre agile Buénos-Ayrien, que de franchir la hauteur d’un étage, et pour cela il n’avait pas besoin de lasso ; mais il ne voulait pas laisser sur les plates-bandes la moindre trace de son passage, ce qui expliquera sa manœuvre aux moins experts en ces matières.

Suspendu à son lasso, le Buénos-Ayrien se laissa glisser comme un chat-tigre jusqu’à hauteur de la fenêtre inférieure, et, comme il l’avait prévu, cette fenêtre était ouverte, la nuit étant assez chaude. Alors, par un adroit tour de reins, il se donna l’élan nécessaire pour se laisser tomber, sans faire le moindre bruit, à l’intérieur de la chambre. Je ne sais si Clodius pénétrant chez les vestales était beaucoup plus ému que maître Dick ; mais j’affirme que ce dernier, tout belliqueux qu’il fût, commençait à se repentir de son entreprise téméraire. Il écouta cependant, et n’entendit pas le plus léger souille. Il avança de quelques pas, et rien ne l’avertit qu’on eût les yeux sur lui… Il souleva la mousseline des rideaux… Dieu merci, Elsie n’était pas là !… Où elle était, nul ne le pourrait dire. Richard Venner poussa un profond soupir, dans lequel le regret n’entrait pour rien, mais absolument pour rien. Il était tout à la joie de se voir ainsi hors d’affaire, sans avoir aucun reproche à s’adresser. Le ciel bien évidemment prenait ses intérêts, et l’avait empêché de les compromettre par une sottise dont il commençait justement à bien apprécier la gravité.

À ce sentiment de joie se mêla bientôt une curiosité très vive. Jamais, cela va sans le dire, il n’avait mis le pied dans ce sanctuaire virginal, et il y promenait de tous côtés des regards avides. La chambre d’Elsie était bizarre comme ses manières et son ajustement. C’était une espèce de musée forestier, collection d’objets que, dans l’épaisseur des bois, l’œil d’un profane ne saurait discerner, et que ceux dont le regard est plus exercé seraient parfois bien embarrassés d’atteindre : des nids de corbeaux, par exemple, toujours perchés à l’extrême cime des arbres les plus élevés ; des œufs d’oiseaux rares qui veulent, pour être conquis, un œil d’aigle et des jambes de chamois ; des mousses, des fougères peu connues parce qu’elles croissent aux lieux les moins abordables, des monstruosités végétales de tout ordre et de toute forme, caprices grotesques de la nature pour lesquels Elsie avait un goût de naturaliste et de poète. Sophy, petite-fille d’un chef de tribu cannibale, s’extasiait parfois devant ces végétations hybrides qui lui rappelaient peut-être les fétiches de sa race. Des objets d’art, vases, peintures, bronzes de prix, figuraient aussi dans cette incohérente mêlée, où se retrouvaient à la fois les instincts sauvages et les penchans civilisés de celle qui avait peu à peu accumulé les trésors composites de ce bizarre ameublement.

Richard Venner cependant n’accorda pas un long examen à ces détails de pure curiosité. Les livres, surtout les papiers, parurent l’intéresser tout autrement. Un volume de Keats était entr’ouvert sur la table. Il s’en saisit, et au revers de la garde il lut, comme il s’y attendait peut-être, le nom de Bernard C. Langdon, tracé d’une main virile. À côté du livre était une enveloppe de lettre décachetée ; la même main y avait écrit le nom d’Elsie Venner. Dick chercha aussitôt, mais vainement, le billet que cette enveloppe avait dû renfermer. Emporté par la curiosité, il aurait bien voulu forcer le petit secrétaire où très probablement il aurait trouvé ce qu’il cherchait ; mais s’il était facile de forcer un meuble pareil, le refermer ensuite et rendre invisibles les traces de l’opération demandait plus de temps et de soin qu’il n’en pouvait consacrer à cette périlleuse tentative. En somme, que lui fallait-il de plus ? Sa cousine et le professeur étaient en correspondance réglée ; elle recevait ses lettres, il lui envoyait des livres, c’était déjà plus que Dick n’en pouvait tolérer. — Allons, allons ! dit-il, la partie est engagée… — Puis, sans autre discours, et ne voulant pas prolonger son indiscrète visite, il se hissa dans sa chambre le long du lasso mobile.

À partir de ce moment, quiconque eût pu suivre une à une toutes les conversations auxquelles Dick Venner se mêlait n’eût pas manqué de remarquer qu’il trouvait moyen d’y glisser toujours une ou deux questions (pas davantage) sur le compte du jeune professeur. Quelques-uns des renseignemens ainsi obtenus ne lui plaisaient guère, entre autres la régularité avec laquelle Bernard s’exerçait au revolver, et les progrès étonnans qu’il avait faits, disait-on, dans le grand art de casser des poupées. À dix rods, c’est-à-dire à plus de cent soixante pieds (anglais il est vrai), cet excellent tireur mouchait une chandelle sans l’éteindre, ou logeait une balle, à volonté, dans l’œil droit ou l’œil gauche du mannequin qui servait à ses expérimentations. Quand miss Laetitia Forrester mentionna devant lui ces preuves d’adresse, auxquelles les belles élèves de l’Apollinean accordaient une admiration toute spéciale, Dick Venner ne put retenir une grimace de mécontentement ; puis, saisi d’une noble émulation, il se mit, lui aussi, à s’exercer. Seulement il s’y prenait d’une façon assez singulière. Ayant trouvé dans un grenier les châssis vitrés d’une ancienne serre, il en détachait les carreaux, et les plaçait à différens angles entre lui et la plaque sur laquelle il tirait. Il acquit ainsi la certitude consolante qu’une balle traverse, dans de certaines conditions, l’épaisseur du verre, sans dévier et sans perdre aucunement de sa force : intéressante solution d’un problème de statique et de balistique. Ce fait, bien avéré, pouvait servir. Dick ensuite (sans faire aucun étalage de ces études préliminaires, et s’y adonnant au contraire dans un des sites les plus déserts de « la Montagne »), Dick s’assura qu’à trente rods environ il n’était point exposé à manquer un carreau de fenêtre. Encore un résultat acquis dont s’enrichissait le catalogue de ses ressources possibles. Puis un beau soir, craignant que l’oisiveté ne lui eût rouillé la main, il sella Juan, le fameux mustang, et, n’ayant pas sous la main de buffles sauvages à poursuivre, il essaya de prendre au lasso une vache infortunée qui paissait tranquillement dans une prairie, sans se douter du rôle inusité qu’on lui réservait. Le difficile était de lui faire prendre le galop. Dick y parvint cependant, la rejoignit à la distance voulue (de vingt à vingt-cinq pieds), et lança le lien mortel. Les bolas qui tournoyaient le moment d’avant autour du front de Dick Venner arrivèrent de même autour du front de l’animal fugitif, dont les cornes furent enlacées en une seconde, et qui était désormais à la merci de l’habile gaucho. — Allons, allons, ce n’est pas trop mal, dit celui-ci, dégageant la pauvre vache avec adresse ; Rosas lui-même, dans sa jeunesse, n’aurait pu faire beaucoup mieux. — Cependant il n’était pas satisfait, et renouvela l’épreuve sur un jeune cheval dont les allures beaucoup plus rapides la rendaient bien autrement décisive. Le résultat fut exactement le même, à cela près que le cheval, en se débattant, faillit rester étranglé dans les anneaux qui lui étreignaient le cou. Dick, ce jour-là, rentra fort satisfait à la mansion-house. Le sang fougueux de cet homme du sud commençait à bouillonner dans ses veines, et l’esprit calculateur de la race anglo-saxonne ne lui servait plus qu’à peser les chances les plus certaines de frapper l’objet désigné à sa sourde rancune. Peut-être ses idées eussent-elles pris une autre direction, s’il lui avait été permis d’assister aux classes de l’Apollinean institute, mais il y avait là une limite qu’il ne pouvait franchir, et il ne voyait jamais partir Elsie pour cette espèce d’abri mystérieux où sa jalousie n’était point admise à la suivre, sans se sentir au cœur mille aspirations haineuses contre le rival qu’il croyait avoir.

Ce rival, où le rencontrer dans des conditions favorables ? M. Silas Peckham n’accordait pas de tels loisirs à ses professeurs, qu’ils eussent le temps d’aller fréquemment à la promenade. Bernard sortait pourtant quelquefois, mais ce n’était alors ni à jour ni à heure fixe, et jamais on ne pouvait s’assurer d’avance qu’il prendrait telle ou telle direction. En revanche, il travaillait à des heures certaines dans un cabinet donnant du côté de « la Montagne. » Dick était souvent venu l’y guetter, caché dans un massif d’arbres, à une hauteur qui lui permettait de plonger son regard dans l’appartement. Il y était venu, poussé par d’ignobles soupçons qui le rendaient indigne d’aspirer à la main de sa cousine, et, de l’endroit où il était tapi au bureau où travaillait le jeune professeur, il avait fort bien calculé qu’il n’y avait pas beaucoup plus de trente rods.

Quant à Elsie, elle demeurait vis-à-vis de son cousin dans une attitude hautaine, réservée, méfiante. Il ne pouvait donc que la deviner, et il comprenait, habitué à ses façons d’agir, qu’elle couvait, dans un profond silence, des idées sinistres ; mais lesquelles ? par quel motif ? contre qui ? Autant d’énigmes. Un paroxysme de colère pouvait seul, un jour ou l’autre, lui faire trahir son secret. Pauvre Elsie ! aucun dérivatif n’existait pour ses désespoirs cachés, pour ses muettes fureurs. Elle n’avait pas la ressource ou de se tuer en vers, comme miss Charlotte Anna Wood, ou d’exhaler sa rage sur les touches d’un piano d’Erard, ou d’en imprégner les notes d’un air de bravoure. Elsie n’écrivait jamais, ne faisait jamais de musique, et, par surcroît de malheur, n’avait pas au monde un confident de ses pensées intimes… Son seul langage était l’action. Bonne vieille Sophy, veillez sur elle ! Veillez sur l’honneur des Dudley !

Averti par Abel de certaines manœuvres suspectes auxquelles, nous l’avons vu, se livrait parfois Dick Venner, le bon docteur voulut éclairer quelques doutes qui tourmentaient son esprit. Un long entretien qu’il sut se ménager avec Sophy lui montra les choses à peu près comme elles étaient. Sophy, que Dick Venner accablait de présens, ne l’en aimait guère mieux pour cela. Elle avait à peu près deviné ses calculs. Curieuse d’ailleurs et médiocrement retenue par ses scrupules dévots ou autres, cette petite fille de cannibale s’était permis de fouiller, en l’absence du jeune Buénos-Ayrien, ses malles, qu’il n’ouvrait pas volontiers, mais dont il lui était arrivé une ou deux fois d’oublier les clés. Elle y avait trouvé des outils de toute sorte, des engins meurtriers, bref un matériel suspect et qui lui avait donné à penser. Découvertes et soupçons, elle livra tout au docteur, qui lui inspirait une confiance entière. Celui-ci ne voulut pas en tirer des conclusions absolument défavorables au neveu de Dudley Venner ; mais il lui fut impossible de se refuser à l’idée qu’il y avait sous jeu, sinon des projets arrêtés et définis, au moins des arrière-pensées menaçantes.

Il alla donc trouver Bernard, et le soir même, de par quelque ordonnance restée inédite, le jeune professeur changea de place le bureau sur lequel il travaillait. Ce bureau était trop près de la croisée. Rien n’est dangereux comme les courans d’air.

Le même soir, M. Dick Venner, rentrant un peu tard dans sa chambre, prit un tire-bourre et enleva la charge de son rifle à longue portée, qu’il replaça ensuite parmi, ses fusils de chasse. — Il y a mieux, se disait-il, que tous ces bavards-là.


VII

Il restait encore, après tout, quelques chances pour que maître Dick ne donnât pas suite aux vagues desseins qui le hantaient depuis quelque temps. Ces desseins, en revanche, constituaient comme une Mme toute chargée, laquelle, d’un moment à l’autre, pouvait faire explosion.

— Elsie, dit-il un jour à sa cousine, qu’il voyait assez mélancolique,… essayons d’un bolero !… Voulez-vous ?… Où sont vos castagnettes ?

Cette proposition, par hasard opportune, fut acceptée à l’instant même. La danse n’était pas pour Elsie un simple amusement, une distraction comme une autre, mais bien cet enivrement, cette extase, ce tourbillon vertigineux où les derviches d’Orient trouvent des excitations pareilles à celles que procure le haschich. Elle se mit donc à danser avec une sorte d’emportement fiévreux, et Dick, quand il ne dansait pas lui-même, la suivait d’un regard ébahi, presque effrayé. Ce regard prit tout à coup une autre expression. Il devint curieux, chercheur et méchant. Elsie n’était pas tellement étourdie par la danse qu’elle ne saisît bientôt la direction dans laquelle ces yeux ardens restaient fixés. La chaîne de mosaïque qu’elle portait au cou avait été peu à peu déplacée par les mouvemens saccadés du boléro, et Dick cherchait bien évidemment à surprendre le secret de la fatale empreinte qu’on disait cachée sous l’étincelante parure…

La jeune fille s’arrêta court, remit en ordre les mosaïques du collier, jeta ses castagnettes loin d’elle, et, penchant sa tête un peu de côté, se mit à regarder son cousin, qui bientôt perdit contenance sous la fixe et terrible lumière de ces yeux étroits. Ils exprimaient un immense mépris, et Dick, bientôt irrité, donna imprudemment carrière à la jalousie qui depuis quelque temps déjà torturait son âme : — Si vous dansiez avec M. Langdon, s’écria-t-il, est-ce que vous auriez de pareils caprices ?

Ces mots lancés, il lui fallut un certain effort pour chercher à savoir, en regardant sa cousine, si le sarcasme avait porté juste. — Pour la première fois de sa vie, il vit se colorer, — bien légèrement, il est vrai, — son pâle visage, et put deviner à cet indice certain quelle forte émotion il avait produite. Un cri de colère, un éclat de pleurs l’eût moins terrifié que cette rougeur significative. Elsie du reste ne répondit que ces mots : — M. Langdon est un gentleman, lui !… — Puis, sans écouter les excuses que commençait à lui débiter son cousin, elle se glissa hors du salon. Il l’entendit, rentrée chez elle, qui fermait sa porte au verrou. Il s’assura, descendu au jardin, qu’elle avait fermé strictement ses rideaux. Il revint sur la pointe des pieds écouter à travers la porte, et n’entendit pas le moindre bruit.

Elsie en effet, étendue à terre, s’abîmait silencieusement dans une indicible souffrance. À peine aurait-on pu dire qu’elle pensait. Cette douloureuse torpeur dura près d’une demi-heure, après quoi elle se releva tout à coup, jeta un regard autour d’elle, et se rapprocha de sa cheminée, dont le foyer était décoré, à la façon hollandaise, de briques à reliefs représentant des sujets de l’Écriture sainte. Sur l’une d’elles se voyait l’exaltation du serpent de bronze. Elsie tira de ses cheveux une longue et forte épingle, la glissa sous un des côtés de cette brique, et la souleva ainsi, mettant à découvert, dans une cavité parfaitement masquée, une petite boîte de plomb. Elle ouvrit cette boîte, qui renfermait quelques pincées d’une poudre blanche, et en versa le contenu dans un papier qu’elle plia soigneusement.

Dick, qui ne se contentait pas d’écouter, avait tout vu. — Diablo !… pensait-il, nous commençons à jouer serré… Une partie de vie ou de mort… Eh bien ! soit… Puisqu’elle l’aime tant que cela, il faut s’en défaire, rien de plus clair.

Le soir, au dîner, il mangea fort peu, et se plaignit d’un grand mal de tête. Quand sa cousine vint charitablement lui apporter une tasse de café, il la refusa le plus galamment du monde. Ce remède, assurait-il, si salutaire pour d’autres, ne servait qu’à exaspérer ses migraines. En ce moment-là même, il rédigeait in petto la sentence portée par lui contre Bernard Langdon. Comment périrait le condamné ? Par un suicide. Quel genre de mort ? La pendaison. Quand l’arrêt serait-il exécuté ? Ce soir même… La justice de M. Richard Venner était, on le voit, expéditive.

Ce magistrat modèle se retira de bonne heure, toujours à cause de son maudit mal de tête. On l’entendit refermer bruyamment la porte de sa chambre ; mais cette porte, quelques instans après, se rouvrit sans le moindre cri, roulant sur des gonds très soigneusement huilés. Dick sortit de chez lui, ses bottes à la main, dans un costume parfaitement sombre de la tête aux pieds. Il alla chercher au fond du corridor un escalier dérobé où il ne risquait guère de rencontrer un indiscret, descendit aux écuries, sella le mustang, se munit d’un licou solide, et partit monté sur Juan

À peu près à la même heure, fidèle à une habitude récente au moyen de laquelle il espérait améliorer l’état de ses nerfs, Bernard Langdon préparait sa promenade du soir. En montant chez lui pour prendre ses gants et son chapeau, il vit ouverte la porte du salon. Helen Darley s’y était attardée à travailler. Elle tressaillit quand Bernard entra pour lui serrer la main et lui dire bonsoir en passant.

— Est-ce que vous sortez ? lui demanda-t-elle.

— Vous savez bien que depuis peu je sors tous les soirs à cette heure-ci…

— Oui, c’est vrai… Mais pourquoi sortir aujourd’hui ?

— Et pourquoi non, s’il vous plaît ?

— Je ne sais… J’ai des idées noires ;… il me semble qu’un malheur me menace.

— Vos pressentimens ne vous ont-ils jamais trompée ?

— Très souvent au contraire ; l’automne dernier, je croyais que je ne reverrais pas le printemps.

— Et les asphodèles et les chrysanthèmes ont refleuri pour vous. Vous voyez bien que je peux m’aller promener.

— Allez donc, et Dieu vous garde ! dit sans insister davantage la douce et pieuse maîtresse d’étude, qui maintenant se croyait presque la sœur de Bernard, tant elle se sentait son amie.

Bernard, tout en gardant des dehors parfaitement tranquilles et même un peu railleurs, avait reçu le contre-coup des émotions d’Helen. Il s’étonnait de songer à ce passage de l’Écriture où il est parlé de ces gens que l’ange de la mort, arrivant à l’improviste, trouve parfois endormis. Il s’étonna bien davantage et rougit presque de lui-même quand, cette idée lui rappelant les conseils du docteur,. il se surprit glissant dans la poche de son surtout le revolver qui lui avait été donné par mon digne confrère.

Une fois hors de la petite cité, déjà parfaitement endormie, il se trouva au milieu d’une solitude complète. Bien que son attention fût tout spécialement en alerte, il ne voyait rien bouger et n’entendait que les coassemens plaintifs des grenouilles dans les marécages lointains, ou çà et là le vol clapotant de quelque chauve-souris. Après quelques minutes, il lui sembla néanmoins discerner dans l’éloignement le pas d’un cheval résonnant sur la route caillouteuse ; il regarda devant lui, et vit effectivement un cavalier qui arrivait sans nulle hâte à sa rencontre. La lune se trouvant voilée en ce moment par un léger nuage, l’homme et sa monture ne formaient qu’une espèce de groupe vague, une tache noire sur la blancheur du chemin. Bernard cependant, par un mouvement instinctif, avait déjà la main sur la crosse de son pistolet ; mais il se gourmandait lui-même de cet excès de précaution, lorsqu’à cent cinquante mètres environ, la lune venant à se dégager, les deux jeunes gens furent soudainement révélés l’un à l’autre. Le cavalier serra aussitôt la bride, et après une halte d’une ou deux secondes consacrée à se bien assurer qu’il ne se trompait point, il lança tout à coup son cheval au triple galop sur l’homme à pied ; il se levait en même temps sur ses étriers et brandissait autour de sa tête quelque objet qu’on distinguait malaisément à la distance où était Bernard. Cette manœuvre étrange, inattendue, menaçante, au lieu d’agir comme un dissolvant sur les nerfs ébranlés du jeune professeur, les raffermit au contraire, et après avoir rapidement armé son revolver, il attendit, croyant encore à quelque mauvaise plaisanterie. Il n’eut pas du reste à réfléchir longtemps. Le cavalier, arrivé à une vingtaine de pas, fit un mouvement brusque, quelque chose traversa l’air en sifflant, et Bernard sentit sur ses épaules fouettées tomber un souple anneau de corde ou de cuir. Sans en demander davantage et comprenant qu’il n’y avait plus à réfléchir, il leva son arme et lâcha la détente, tirant non le cavalier, mais le cheval. L’émotion ne l’avait pas empêché de bien viser : le mustang ne fit qu’un bond, et, la tête traversée d’une balle, roula sans vie sur le sol ; mais le lasso était comme d’ordinaire fixé à la selle, et ce dernier bond avait précipité à terre le pauvre Bernard, qui demeura sur le coup immobile et sans connaissance.

Dick Venner, entraîné dans la chute de Juan, avait la jambe engagée sous le cadavre du noble animal. De plus, un de ses longs éperons s’était accroché dans le drap de la housse, et il se débattait en vain pour se dégager. Il en serait pourtant venu à bout, s’il eût pu s’étayer et s’aider de son bras droit ; mais ce bras avait porté violemment, et à chaque mouvement lui faisait éprouver une vive douleur. L’intrépide gaucho n’en luttait pas moins pour se remettre sur ses pieds, électrisé par la vue de son ennemi gisant à quelques pas et complètement livré à sa discrétion. — Je le tiens pourtant, disait-il entre ses dents serrées… Que j’arrive seulement à lui… J’ai mon cuchillo

Mais juste au moment où il venait de mettre en lambeaux la housse qui l’avait d’abord retenu, et comme il allait dégager sa jambe, une main vigoureuse le saisit à la gorge, et deux pointes de fer grossièrement barbelées vinrent s’installer à un pouce de sa poitrine. — Tiens ! tiens ! dit en même temps une voix nasillarde, c’est le Portagee [2] !… Portagee, qu’on ne remue point, ou gare la fourche !

Telle était en effet l’arme unique de l’honnête Abel, qui, n’étant point un héros de profession, ne se sentait pas tout à fait en sûreté. Il ignorait que le « Portagee » fût à peu près hors de combat, et jetait des regards inquiets du côté où Bernard était encore immobile. Ce lui fut un grand soulagement que de le voir enfin, après une ou deux longues minutes, tourner un peu sur lui-même. Chez Dick Venner, les instincts de l’Anglo-Américain commençaient à reprendre le dessus. — Cent dollars en or, ici même, sur-le-champ, si vous me laissez aller ! disait-il à son rude gardien d’une voix enrouée… Vous voyez que cet homme n’a aucun mal… Il sera debout d’ici à cinq minutes… Cent cinquante dollars, mon brave !… deux cents dollars, et ma montre,… elle est en or,… voyez plutôt… Prenez-la vous-même !…

Mais Abel n’avait d’oreilles ni d’yeux que pour le protégé de son maître. Sans répondre autrement que par un haussement d’épaules aux séduisantes propositions du Portugais ; — allons ! là-bas,… aidons-nous un peu !… cria-t-il à Bernard, qui venait de se remettre sur son séant. Vain appel. Le jeune professeur, encore étourdi de sa chute, n’avait pas les idées bien nettes. — Qu’y a-t-il ? quelqu’un de blessé ? demandait-il vaguement, et comme il sentait son cou pris dans quelque chose, il y portait les mains, et par des mouvemens à peine réfléchis, cherchait à se débarrasser du lasso. Il parvint pourtant à en élargir le nœud, mais ne songea seulement pas à eu retirer sa tête. C’était une vraie merveille qu’il n’eût pas été étranglé du coup. Cependant il entrevit à terre, auprès de lui, son pistolet, dont il se saisit et que machinalement il arma, répétant toujours son absurde question : Qu’y a-t-il donc ? Personne n’est blessé ?

— Venez, et un peu vite ! lui cria l’intrépide Abel, dès qu’il eut entendu (Dieu sait avec quelle satisfaction) le déclic du revolver. Donnez-moi ce joujou !… Prenez ce bout de corde, attachez les mains de ce cadet-là !…

Bernard obéissait comme un enfant à ces ordres laconiques. Quant à Dick, il sentait que toute résistance était superflue, et plutôt que de laisser rudement malmener son bras démis, il tendit lui-même les mains avec une merveilleuse docilité. En même temps, à la vérité, il guettait la première occasion de s’échapper. Abel, lui, marchait de surprise en surprise : — Oh ! s’écria-t-il quand, une fois Dick bien et dûment garrotté, il constata que le lasso, à l’une des extrémités duquel était encore attaché Bernard, aboutissait de l’autre à la selle du mustang. Oh ! oh !… répéta-t-il, plus étonné que jamais lorsque, sous le pantalon déchiré de Richard Venner, et fixé par deux anneaux de cuir le long de sa botte, il trouva un long couteau catalan. — Et, sans rien ajouter à ces éloquentes interjections, il contemplait son prisonnier des pieds à la tête, comme un animal dont il n’avait aucune idée.

— En route ! s’écria-t-il, quand il jugea que tout était prêt. Et nos trois hommes marchèrent vers l’habitation du docteur, Abel tenant à la main le pistolet de Bernard et le couteau de Dick, celui-ci les mains liées derrière le dos, et A l’arrière-garde le jeune professeur encore tout étourdi, n’ayant conscience de rien, si ce n’est que, chargé par un cavalier, il avait tiré sur lui, et portant la fourche sur son épaule droite, ni plus ni moins qu’un fusil à baïonnette. — Il y a donc quelqu’un de blessé ? répétait-il de temps en temps. Abel, à qui cette question s’adressait, ne se donnait plus la peine d’y répondre.

Au premier appel, le docteur fut sur pied. Il était habitué à ces réveils nocturnes. Peu de mots suffirent pour le mettre au courant. de ce qui venait d’arriver. — Voyons le bras, dit-il en vrai praticien.

— Mais,… repartit Abel,… vous voulez détacher le Portagee ?…

— N’est-il pas désarmé ?… D’ailleurs la guérison avant tout… Dislocation simple, ajouta-t-il… Une serviette, Abel !… Aidez-moi, je vous prie… Serrez !… serrez encore !

Le bras remis en place : — Que comptez-vous faire maintenant ? dit le docteur à son malade.

— Et vous-même ? répliqua Richard.

— C’est selon que vous déciderez.

— Eh bien ! je ne demande qu’à m’en aller.

— Pour ne plus revenir ?

— Ah ! jamais,… je vous en réponds.

— Et je vous crois… Quoi que puisse être un Dudley, au moins a-t-il l’orgueil de sa race… Faut-il demander son avis à M. Langdon ?… D’abord il n’en aura un que d’ici à une heure ou deux,… et je sais d’avance qu’il m’approuvera… Abel, vous pourriez mettre Cassia au cabriolet neuf…

L’auxiliaire regarda son maître d’un air étonné ; mais il était accoutumé à la confiance. Il voulut donc bien déférer à l’ordre qui lui était donné. Cassia, cette nuit-là, fit des merveilles ; elle franchit tout d’une traite les quarante milles qu’il y avait de chez le docteur aux frontières de l’état. Les deux voyageurs n’avaient pas échangé une parole. Sur le point de se séparer :

— Avez-vous besoin d’argent ? demanda le docteur.

— Non, répliqua Dick,… j’ai ma ceinture.

— Et vos malles, où vous les adressera-t-on ?

Dick lui nomma le port de mer où il comptait s’embarquer pour l’Amérique du Sud. Puis, comme le docteur allait, sans un mot de plus, remonter dans son cabriolet, obéissant à une de ces soudaines impulsions qui sont dans le tempérament méridional, Richard se précipita sur lui, l’étreignit fortement contre sa poitrine, et l’embrassa sur les deux joues en pleurant à chaudes larmes.

— Allons, allons ; dit le docteur se dégageant de cette rude accolade… Je crois que la leçon n’aura pas été perdue…

En rentrant chez lui, et lorsque la fidèle Cassia eut reçu les soins auxquels elle avait droit après une promenade de quatre-vingts milles sans débrider, le docteur manda près de lui le fidèle Stebbins :

— M. Langdon doit être remis ? lui demanda-t-il.

— A peu près, repartit Abel.

— Sait-il le nom de son agresseur ?

— Oui.

— Et ce que j’ai fait ?

— Oui.

— Pense-t-il que j’aie eu tort ?

— Non.

— Que s’est-il passé en mon absence ?

— Nous sommes allés chercher le cheval.

— Pourquoi ?

— Pour l’enterrer comme un chrétien… Une drôle d’idée tout de même.

— Qui l’a eue ?

— Pas moi ;… mais j’ai eu la selle,… une selle toute garnie d’argent massif…

Dudley Venner, à qui Abel fut chargé d’aller raconter les incidens étranges de cette nuit d’été, fut au premier abord terriblement surpris et humilié. Après cette première émotion, il songea au chagrin que ces nouvelles pouvaient causer à Elsie. Malgré tout, elle devait avoir quelque amitié pour son cousin, pour le compagnon de son enfance. En conséquence il se réserva de lui apprendre lui-même ce qui s’était passé. Les domestiques eurent ordre de garder le silence. Enfin la jeune fille descendit dans le cabinet de son père. Elle était un peu plus pâle que de coutume. Lorsqu’ils eurent échangé quelques paroles banales : — Chère Elsie, lui dit son père d’une voix très calme, votre cousin Richard nous a quittés…

La pâleur d’Elsie augmenta. — Est-il mort ? demanda-t-elle.

Dudley ne put s’empêcher de tressaillir à l’étrange accent de cette question. — Mort pour nous, quoique vivant encore, répondit-il. Et sa fille n’en demandait pas davantage. Il entra néanmoins dans quelques détails. Quand il arriva au récit de la lutte, aux dangers qu’avait courus Bernard Langdon, Elsie, détournant la tête, alla s’accouder à cette fenêtre d’où on voyait, au milieu du gazon, la petite tombe de marbre blanc. Dudley, qui la suivait des yeux avec anxiété, comprit qu’elle se débattait contre une de ces obsessions haineuses qui la rendaient parfois si terrible. Au moment où il racontait le salut inespéré de Bernard et la capture de Dick, elle se retourna, le front rayonnant de colère satisfaite et de joie méprisante ; puis elle s’accouda de nouveau à la fenêtre et sembla s’absorber dans la contemplation de trois ou quatre pigeons à queue d’éventail, ses élèves favoris, qui s’ébattaient sur le gazon funéraire. L’un d’eux, qui becquetait çà et là quelques menus débris du thé de la veille, épars autour de lui, tout à coup battit des ailes, vacilla sur ses pattes raidies, et tomba sur le dos au milieu de ses compagnons accourus pour assister à son agonie. Elsie, poussant un cri déchirant, s’élança hors du cabinet et alla ramasser le pauvre animal, qu’elle couvrit de baisers en cherchant à le réchauffer contre sa poitrine. Il était trop tard. L’oiseau, les yeux grands ouverts, demeura immobile : il était mort.

Ce futile incident, — futile en apparence du moins, — avait suffi pour changer le cours des pensées d’Elsie. Un grand tumulte se faisait dans son âme. De sombres remords, des aspirations désespérées s’y livraient un combat acharné. À qui recourir dans cette angoisse vague, dans ce conflit de tourmens inexpliqués ? A celui-là seulement qui connaît les chagrins des êtres créés par lui et prête l’oreille aux plus faibles gémissemens sortis d’une poitrine humaine. Elsie s’agenouilla donc et voulut prier, mais elle se releva bientôt désappointée ; elle était comme un voyageur dupe du mirage, qui s’agenouille au bord de ce qu’il croit une source, et dont les lèvres ne rencontrent que le sable aride et brûlant.


VIII

« Depuis que je ne vous ai vue, Helen, je suis mort,… et me voilà ressuscité !… » Bernard Langdon exprimait ainsi très sincèrement ce qui était son sentiment intime. Jusqu’à quel point il se trompait, ce n’est pas nous qui le dirons. Pour Helen, fille de ministre, elle aurait eu longtemps à discuter ce propos malsonnant ; pourtant elle demeura muette, contemplant avec une stupéfaction douloureuse ce visage qui portait encore les traces de la lutte récente. — Que n’est-il mon frère ? comme je l’embrasserais volontiers ! se disait-elle. Bernard, comprenant son regard humide et devinant les paroles que sa bouche frémissante se refusait à prononcer, estima qu’elle lui pardonnerait sans trop de peine, s’il se permettait, en guise de remercîment, une caresse fraternelle. Il la serra donc sur son cœur, et leurs lèvres s’unirent un instant… Jamais plus chaste baiser n’interpréta des sentimens plus vrais et ne scella une amitié plus sincère.

Les cours s’ouvrirent comme à l’ordinaire, et, comme à l’ordinaire, Elsie Venner y vint prendre sa place. Son entrée fut saluée par une sorte de murmure contenu, et ses compagnes la regardaient toutes d’un air effaré, sans qu’elle parût prêter la moindre attention à leurs regards ni à leurs chuchotemens ; seulement, quand elle faisait effort sur elle-même pour suivre une explication sur son livre, ses noirs sourcils se rapprochaient plus qu’à l’ordinaire et semblaient projeter sur ses traits un nuage plus sombre. En revanche, elle levait les yeux de temps en temps sur le jeune professeur, sans s’inquiéter si on l’observait ou non (et Dieu sait qu’on ne la perdait pas de vue !). Alors ils perdaient quelque chose de leur éclat glacé, ils semblaient respirer une tendresse rêveuse. Contre l’influence étrangère qui les tenait asservis, ses instincts de femme si profondément enracinés se révoltaient maintenant, cherchant à se faire jour. Cette jeune fille, si dissimulée, si habile à s’envelopper de mystère quand elle cédait aux impulsions dangereuses de sa double nature, ne savait plus rien déguiser du sentiment involontaire auquel elle s’abandonnait, délicieusement émue, devant le seul être qui jamais eût éveillé en elle un vif besoin de dévouement et de sympathie.

Par hasard ou par malheur, comme on le voudra, Bernard Langdon ne prenait pas garde à Elsie. Il était occupé à donner je ne sais quelles explications à miss Forrester, et ces explications se prolongeaient peut-être au-delà du strict nécessaire. Tout à coup il vit sa jeune élève cesser de le regarder et de lui sourire. Elle pâlissait, son front devenait humide, elle soupirait, et la voix semblait lui manquer. Étonné un moment, il regarda tout à coup du côté d’Elsie. Les yeux de diamant étaient fixement arrêtés sur la pauvre Laetitia. — Un instant ! se dit-il… et tâchons de mettre ordre à ceci !… Aussitôt, sous un prétexte ou un autre, il contraignit Elsie de se tourner vers lui, et à son tour essaya ce que pourrait sur elle un regard fixe, calme, invariable, arrêté sur ses yeux brillans. L’effort qu’il dut faire au début de cette espèce de duel lui sembla d’abord excéder la puissance qu’il s’était supposée. Pour quelque raison inexplicable, il se sentait hors d’état de tenir en place : tantôt il voulait aller vers Elsie et lui parler, tantôt, trouvant intolérable l’éblouissante clarté de ces froides prunelles, il se sentait pour ainsi dire contraint à fermer les paupières ; mais il s’était promis de vaincre, et il vainquit à la longue, c’est-à-dire au bout de deux ou trois minutes. Un léger changement de couleur fut le prélude de son triomphe ; Elsie releva la tête, qu’elle tenait un peu penchée de côté. Elle ferma et rouvrit les yeux à plusieurs reprises, comme si l’éclat du jour les eût blessés ; puis, décontenancée et confuse, elle les baissa tout à fait. On eût dit une vaillante amazone, jetant son arc et ses flèches aux pieds du héros antique, Bellérophon, Hercule, Achille ou Thésée.

Parmi les jeunes filles dont la curiosité n’avait pas manqué de suivre les péripéties de ce drame muet se trouvait une pauvre enfant, pâle et délicate, que ses grands yeux ouverts, particulièrement aptes à percer l’obscurité, faisaient surnommer la clairvoyante. Dans un de ces courts répits qu’on accorde, entre deux leçons, à l’attention fatiguée des élèves, la clairvoyante se leva et vint, un album d’autographes à la main, prier Elsie d’y écrire quelque chose. Lorsque le cahier, après un instant, lui fut rendu, il ne portait que ces mots, tracés d’une écriture italienne, allongée, aux caractères aigus, qui ne ressemblait à aucune autre : Elsie Venner, infelix ! — Encore une réminiscence du quatrième livre de l’Enéide !


Le samedi suivant, le révérend Chauncy Fairweather reçut d’une personne inconnue, à la nuit tombante, au moment où il rentrait chez lui, une enveloppe cachetée. Le messager s’éloigna aussitôt, sans un mot d’explication. Le digne ministre, quand il eut pris le temps de mettre ses pantoufles et de se faire apporter une lampe, rompit l’enveloppe. Il y trouva un papier sur lequel ces mots étaient inscrits : — Quelqu’un, dans une grande détresse d’âme, sollicité les prières de la congrégation pour qu’il plaise à Dieu prendre en pitié une affliction imméritée…

Véritable énigme pour le pieux ecclésiastique, qui ne connaissait aucune de ses ouailles dans un état moral si désespéré. Était-ce un homme ? était-ce une femme ? La requête ne s’expliquait pas là-dessus. Après avoir tourné quelque temps et retourné dans ses doigts ce papier qui l’intriguait quelque peu, le révérend retomba dans le courant de ses préoccupations habituelles : depuis quelque temps, elles étaient fort graves ; il se sentait envahi par des velléités d’opinions nouvelles qui pouvaient bien être les suggestions de l’esprit d’hérésie. Il craignait de n’être plus en communion de croyances avec la véritable église du Christ ; il doutait par conséquent de son salut à venir. Or un vrai croyant qui voit son éternité en péril ne saurait guère, — soyons de bon compte, — penser beaucoup à autre chose. Etre protestant, avoir charge d’âmes, et glisser, pour ainsi dire malgré soi, vers les doctrines du catholicisme,… quel sujet de perplexités !

— Que leur prêcherai-je demain ?… Grand Dieu ! que leur prêcherai-je ? se demandait innocemment le pieux ministre.

Et pour être plus sûr de ne pas s’abandonner aux chances périlleuses de l’improvisation, il tira d’une vieille liasse de papiers jaunis deux sermons qu’il savait être de la plus irréprochable orthodoxie (à son point de vue ancien), et tandis qu’il les lisait attentivement pour choisir le meilleur, il perdait peu à peu le souvenir de la requête anonyme tout à l’heure déposée en ses mains. Elle était déjà au fond d’une de ses poches, parmi beaucoup d’autres papiers d’un intérêt infiniment moins pathétique. Il l’y oublia le lendemain au moment de partir pour le service dominical….. Et l’âme en détresse n’entendit pas une seule voix s’élever dans le temple pour recommander sa misère à la clémence d’en haut.

Les prières finies sans qu’il eût été fait mention de la « personne » qui se recommandait aux fraternelles sympathies de la communauté, les fidèles se rassirent pour écouter le sermon ; mais Elsie Venner restait debout, l’œil étonné, les lèvres entr’ouvertes. Son père fut obligé de lui toucher le bras pour l’avertir qu’elle se donnait ainsi en spectacle. Elle s’assit alors, elle aussi, et demeura dans la même immobilité rigide qu’aurait eue sur quelque cime glacée le cadavre d’un voyageur tué par le froid.

Une simple question trouve ici sa place. Ne se pourrait-il pas qu’un homme en vienne à trop aimer son âme, à trop faire pour la sauver ?


La vieille Sophy, le même soir, dénouait les cheveux de sa maîtresse. Ils étaient trempés de rosée. Elsie avait passé plusieurs heures à courir « la Montagne. » L’humble négresse ne se permettait pas la moindre question, mais Elsie voyait dans la glace devant laquelle toutes deux se trouvaient la physionomie inquiète de cette fidèle créature.

— Tu veux, n’est-ce pas, savoir ce qui m’agite ? lui dit-elle enfin. Eh bien ! c’est que personne ne m’aime,… c’est que je ne puis aimer personne… Sophy, dis-le-moi donc, qu’est-ce que l’amour ?

La pauvre négresse avait là-dessus des notions fort incomplètes, et cependant elle gardait précieusement, — et depuis plus de quarante ans, — attachée à un cordon autour de son cou, la moitié d’un dollar espagnol qui lui avait été donnée par un jeune marin partant pour un long voyage. L’autre moitié reposait au fond de l’Océan-Pacifique parmi les débris submergés d’un pauvre navire brisé contre un récif. Elle l’avait plus d’une fois montrée à Elsie en lui racontant l’histoire de ce qu’elle appelait « son mariage manqué. » Pour toute réponse, elle tira de son sein cette vieille relique et la posa pieusement sur ses grosses lèvres. Entre les yeux diamantés d’Elsie et les yeux ronds et noirs de la vieille négresse, il s’échangea un regard qui équivalait à bien des discours.

L’automne tirait à sa fin, l’hiver allait venir, qui interdirait à Elsie ses courses favorites. La vieille Sophy ne s’étonna donc point de ce que trois jours de suite Elsie alla promener sur « la Montagne » ses rêves inquiets. Sans se bien expliquer le combat intérieur qui sévissait en elle, Sophy se disait : « Elle veut l’aimer ;… elle ne peut pas encore ;… mais elle l’aimera peut-être après tout. » Pourtant elle ne savait s’il fallait s’en réjouir ou pour Elsie elle-même, ou pour le « beau gentleman de l’école. » C’est ainsi qu’elle désignait Bernard Langdon. Qu’espérer de cet amour presque impossible ? Si même il l’épousait, qu’augurer de l’avenir ?

Le quatrième jour, Elsie tressa avec un soin minutieux son épaisse et brillante chevelure, parmi laquelle une flèche d’or fut fixée, et descendit au déjeuner dans une toilette qui faisait ressortir merveilleusement l’orageuse beauté dont le ciel l’avait douée. C’en était fait du paroxysme fatal, ou du moins la passion venait d’entrer dans une phase nouvelle. Son père, qui avait passé les trois jours précédens sous le coup des plus vives anxiétés, se sentit soulagé en la revoyant si parée, si évidemment ranimée par quelque nouvel espoir.

À l’heure accoutumée, elle partit pour l’Apollinean, où sa réapparition produisit une sensation marquée. Avec la perspicacité particulière aux jeunes misses, les compagnes d’Elsie devinèrent le sens caché de cette brillante toilette. Leur rivale aux yeux de diamant venait enlever de haute lutte le cœur et la main du beau professeur ; mais était-elle bien ce qu’il lui fallait ? Serait-il heureux avec elle ? Voilà ce que les plus âgées, autant dire les plus jalouses, se demandaient à l’oreille, tout en ayant l’air d’échanger leurs cahiers et leurs livres.

Elsie cependant n’offrait pas à leurs regards cette physionomie fière et perverse qui lui avait fait tant d’ennemies. Elle avait l’air calme, mais rêveur. D’une main distraite elle feuilletait ses livres, sans prêter grande attention à ce qui se passait autour d’elle. Ceci n’avait rien d’extraordinaire, attendu que, sous un prétexte ou sous un autre, on la laissait invariablement libre d’étudier à sa guise, ou même de ne pas étudier du tout.

Les cours s’achevèrent enfin. Les jeunes filles sortirent de la salle les unes après les autres. Elsie, restée la dernière, s’avança, un livre à la main, vers Bernard Langdon, comme si elle avait une question à lui poser, une difficulté à éclaircir.

— Voudriez-vous m’accompagner chez moi aujourd’hui ? lui demanda-t-elle d’une voix si basse qu’il pouvait à peine distinguer les paroles ainsi murmurées.

Légèrement effarouché par cette requête inattendue et prévoyant déjà quelque, scène pénible, Bernard cependant n’avait qu’une réponse à faire : il se déclara « on ne peut plus heureux de servir d’escorte à miss Venner. »

Ils marchèrent donc ensemble vers la mansion-house des Dudley.

— Je n’ai pas un ami, dit Elsie, rompant tout à coup le silence qu’ils avaient jusque-là gardé tous deux. Personne ne m’aime, à l’exception d’une bonne vieille qui ne m’a jamais quittée depuis mon enfance… Et moi, je ne puis aimer personne… On prétend, le savez-vous ? que mon regard possède la singulière puissance de forcer les gens à venir à moi,… et toutefois il leur fait perdre connaissance… Voulez-vous, je vous prie, regarder mes yeux ?

Parlant ainsi, elle s’était retournée vers lui. Son visage, qu’elle le forçait ainsi de contempler, était d’une pâleur mortelle, et sur les yeux de diamant flottait une sorte de vapeur qui, sous d’autres paupières que celles d’Elsie, se fût sans doute condensée, arrondie en deux grosses larmes.

— Vos yeux sont fort beaux, Elsie, lui dit Bernard ; parfois d’un éclat difficile à supporter,… mais très adoucis pour le moment, ils laissent deviner qu’il y a chez vous bien des qualités précieuses, dont une amitié vraie pourrait tirer grand parti… Or, Elsie, je suis votre ami, que vous le sachiez ou non… Dites-moi ce que je pourrais faire pour rendre votre existence plus heureuse qu’elle ne semble l’être ?…

Aimez-moi ! dit simplement Elsie Venner.

En face d’une requête pareille et de l’aveu qu’elle implique, placez l’homme le moins embarrassé de sa personne, que fera-t-il ? Quant à Bernard, ce fut pour lui l’émotion la plus vive, la plus pénible, la plus humiliante, me disait-il, que jamais il eût éprouvée. Il devint à son tour très pâle, et se sentit sur le point de trembler comme tremble une femme devant qui s’ouvrent, à la voix d’un amant, les perspectives encore inconnues de quelque orageuse passion.

— Elsie, lui dit-il pourtant sans trop hésiter, je désire tellement vous être un secours, un utile appui, acquérir votre sympathie et votre confiance, que je ne dois vous rien laisser dire, vous rien laisser faire qui nous place, l’un vis-à-vis de l’autre, dans une position fausse… L’attachement que j’ai pour vous, Elsie, est celui que m’inspirerait une sœur en proie à des chagrins cachés,… au salut de laquelle je voudrais me consacrer, dussé-je, pour cela, mettre en péril mon bonheur et ma vie. Plus qu’aucune autre jeune fille à moi connue vous avez besoin d’un ami loyal… Voilà ce que vous pouvez trouver en moi, et certes vous n’avez jamais souhaité autre chose… Seulement l’excitation, le trouble récent que vous ayez subis vous ont fait ressentir plus vivement la soi ! bien naturelle d’une affection vraie… Votre main, chère Elsie, et fiez-vous à moi ; fiez-vous à moi, comme si ma mère eût été la vôtre !

Machinalement elle lui tendit la main. Il lui sembla, quand il la prit, qu’un souffle glacé, courant le long de son bras, pénétrait jusqu’à son cœur. Pourtant il la serra très affectueusement, arrêta sur la jeune fille un regard empreint d’une bonté grave, d’un intérêt mélancolique, et ensuite laissa doucement retomber la main de marbre.

Pour la pauvre Elsie, tout, était dit. À la porte de la mansion-house, Bernard la quitta, sans que ni l’un ni l’autre eussent repris la parole. Il la quitta, non sans emporter d’assez funestes pressentimens.


IX

Sophy le soir, ne voyant plus reparaître sa jeune maîtresse, qui, en rentrant, s’était retirée chez elle, ne put s’empêcher de prendre peur. Elle vint à la porte de la chambre d’Elsie ; cette porte n’était point fermée en dedans. La bonne négresse entra sur la pointe des pieds, et à la vue de la jeune fille étendue sur son lit, les sourcils contractés, le regard mort, tout en elle exprimant une souffrance atroce, elle crut tout d’abord à quelque acte de désespoir. Elsie devina sans doute sa pensée secrète. — Non, lui dit-elle,… rassurez-vous,… je n’en suis pas … Envoyez chercher le docteur… Si seulement il pouvait m’ôter cet insupportable mal de tête !

Le docteur arriva au premier appel. Il avait ces grandes qualités du médecin, l’air calme, le sang-froid naturel, l’abord amical et familier. Cachant les craintes qu’il apportait au chevet d’Elsie, il lui parla sur le ton presque enjoué de la sollicitude paternelle ; mais il ne put obtenir de la jeune malade qu’elle articulât une seule parole. Quand il lui demanda : Où souffrez-vous, mon enfant ? elle lui montra sa tête, et ce fut tout. Il adressa tout bas quelques questions à Sophy, et, un peu calmé par ses réponses, il prescrivit quelques remèdes de l’ordre le plus élémentaire. — Je reviendrai demain, dit-il en s’en allant ; j’espère vous trouver rétablie. — Mais ni le lendemain, ni le surlendemain, ni les jours suivans, les souffrances ne cédèrent. Elsie restait dans son lit, agitée, fiévreuse, sans sommeil et toujours muette. La nuit, quelque trouble se manifestait dans les idées. C’était bien là toute l’apparence d’une maladie réglée, assez semblable dans ses symptômes à ce qu’on appelait autrefois fièvre nerveuse.

Le quatrième jour, plus agitée que de coutume, elle manifesta une vive répugnance pour les soins d’une des femmes de la maison. — Qu’on aille me chercher Helen Darley ! dit-elle enfin.

M. Silas Peckham, à qui le message fut porté, l’accueillit avec une solennité toute particulière. Il parla de l’importance des fonctions de miss Darley, du salaire considérable qu’il lui donnait, des frais extraordinaires qu’entraînerait son absence… Et pourtant, comme il s’agissait des riches Dudley, bien connus pour la libéralité avec laquelle ils traitaient les questions d’argent, l’honorable directeur de l’Apollinean finit par accorder son consentement indispensable, après l’avoir fait valoir aussi haut que possible. À partir de ce moment, le chiffre de l’indemnité probable devint une de ses plus constantes préoccupations.

Pour Helen, ce fut avec un grand effort intérieur qu’elle accepta la charitable mission à laquelle on la conviait ainsi. Elsie continuait à l’effrayer, et à l’idée de se retrouver sous la terrible clarté de ces yeux de diamant, — à supposer que la fièvre et l’épuisement ne les eussent pas quelque peu éteints. — elle sentait le cœur lui manquer. Reculer pourtant n’était pas possible. Elle se rendit donc à son devoir, et l’accueil de Dudley Venner fut de nature à diminuer beaucoup la répugnance instinctive que lui inspirait de loin la mansion-house, où jamais elle n’avait supposé qu’elle pût être admise sur un pareil pied de familiarité. — En l’absence du docteur, lui dit le maître de cette imposante demeure, notre malade est absolument sous votre direction… Elle vous a tant désirée, tant appelée, que votre présence auprès d’elle me semble déjà un commencement de guérison.

Ce fut alors pour Helen, constamment avec Elsie, — attentive, tout le jour et souvent toute la nuit, à suivre les moindres modifications, les plus légers caprices de cet organisme étrange, — une occasion tout à fait imprévue d’en surprendre, d’en pénétrer les secrets. Mieux que la plus subtile analyse, une faculté plus noble, mise en jeu par le désir de porter remède à des souffrances inconnues, les lui livra l’un après l’autre. Au fond de cette nature impénétrable jusque-là, derrière ce voile mystérieux qu’une invisible main semblait étendre entre Elsie et tous ceux avec qui le sort la mettait en relations, Helen finit par discerner, à la place du monstre qu’elle s’était fait, une femme comme elle et comme bien d’autres. Même par intervalles, et quand un rayon passager venait à percer l’épais nuage, elle retrouvait chez Elsie des traits de caractère qui la montraient la digne fille de sa mère, de sa mère si aimable et si douce, au dire de quiconque l’avait connue, par exemple son affection pour la vieille Sophy, affection réelle, profonde, — sympathie si vraie qu’elle n’avait plus besoin de paroles pour s’exprimer, et que ces deux êtres, si différens l’un de l’autre, communiquaient à volonté par de simples regards, de même le sentiment de bien-être qu’elle semblait éprouver à savoir Helen auprès d’elle, — non qu’elle lui accordât beaucoup de confiance, non que parfois même elle ne se reprît à fixer sur elle un de ces noirs regards qui la faisaient soupirer et changer de place, en vertu d’un malaise dont la cause lui échappait.

Cette cause, elle la cherchait assidûment, et un jour qu’Elsie dormait épuisée, miss Darley, encouragée par la confiance toujours croissante que lui témoignait Dudley Venner, crut pouvoir interroger Sophy sur le passé de la jeune malade. La vieille négresse, d’abord un peu jalouse, avait fini par se résigner à subir le doux ascendant de la charmante Helen, et lui répondait maintenant sans trop de réserve.

— Quel âge a Elsie ? avait demandé miss Darley.

— Dix-huit ans depuis septembre dernier.

— Combien y a-t-il de temps que sa mère n’est plus ? continua Helen, dont la voix tremblait un peu.

— Dix-huit ans depuis octobre, répondit la vieille Sophy.

Helen demeura un moment silencieuse. Ensuite, murmurant à peine la question qu’elle hésitait depuis longtemps à formuler :

— De quoi, dit-elle, est morte la mère d’Elsie ?

Les petits yeux de la négresse s’ouvrirent à ces mots, si bien que leurs noires prunelles parurent entourées d’un large anneau blanc. Elle saisit la main d’Helen par un mouvement de frayeur subite, et détourna brusquement la tête du côté d’Elsie, comme si elle s’attendait à la voir réveillée en sursaut par cette imprudente allusion.

— Chut !… chut !… dit-elle après avoir emmené miss Darley jusque dans, le couloir, où, avant de parler, elle jeta un coup d’œil alarmé… On ne parle jamais de cela ici… Dieu sait sans doute pourquoi il a donné le pouvoir de tuer à ces terribles animaux,… pourquoi il a permis que ma pauvre Elsie, avant même d’être née, fût frappée d’une telle malédiction !… Enfin, miss Darley, ce fut en juillet que mistress Venner reçut le coup de la mort, mais elle survécut de trois semaines à la naissance de sa malheureuse enfant !…

Les sanglots déjà lui coupaient la parole ; mais elle en avait assez dit, et, rapprochant ce qu’elle venait d’entendre des traditions bizarres qui circulaient à Rockland sur le compte d’Elsie, miss Darley avait à peu près tout deviné. Elle se rendait compte de cet éloignement que parfois encore elle éprouvait pour la jeune malade ; elle s’expliquait la lutte incessante de deux principes ennemis se disputant une des plus belles organisations, une des âmes les plus fières qui se soient jamais trouvées sous le ciel. De là ce besoin d’effusion, comprimé par un instinct d’isolement et en quelque sorte par la soif des ténèbres. De là ces yeux sans larmes et ces lèvres sans paroles ; de là ces colères froides et patientes, guettant l’occasion avec la muette préméditation du reptile roulé sur lui-même. Une pareille découverte devait lui montrer Elsie sous un nouveau jour. Et avant de revenir auprès de cette victime d’une fatalité inouïe, elle voulut se pénétrer du sens providentiel que lui offrait à démêler une pareille existence. — Eh quoi ? se demandait-elle descendue dans le jardin, faut-il sans cesse se retrouver dans cette vie en présence de nouveaux mystères ? Est-il possible que la volonté, cette source unique du libre arbitre, puisse être ainsi empoisonnée avant même d’avoir pris naissance ? Et si cela est, comment nous arroger le droit de juger ceux que nous appelons à tort nos semblables ?… Puis venaient d’autres questions bien autrement terribles sur la part d’influence que les élémens de la constitution physique apportent dans la formation de l’être moral. La jeune maîtresse, à qui était familier, nous l’avons dit, l’examen de ces problèmes écrasans, s’y laissait absorber peu à peu, quand elle entendit quelqu’un marcher dans la même allée qu’elle. C’était Dudley Venner, qui venait l’y rejoindre pour causer, disait-il, de la jeune malade et des espérances qu’on pouvait avoir encore ; mais il eut bientôt épuisé ce sujet, qu’il n’abordait jamais sans une sorte de répugnance. On voyait que d’intolérables arrière-pensées venaient l’assaillir, et qu’une impérieuse contrainte lui fermait la bouche quand il avait à traiter ce sujet exécré. Sa fille avait été pour lui constamment un sujet d’anxiétés et de pressentimens tragiques. Son affection paternelle s’en trouvait modifiée malgré lui, Helen le voyait clairement ce jour-là, et de même qu’elle s’expliquait tout à l’heure les déviations, les ambiguïtés du caractère d’Elsie, elle comprenait l’immense tristesse, le découragement profond de cet homme, jeune encore après tout, et sur qui devait peser longtemps encore un supplice quotidien auquel dix-huit ans de souffrances ne l’avaient pas endurci. Aussi, pénétrée de pitié, s’appliquait-elle, dans sa bonté, à jeter quelque baume sur ces profondes, ces inguérissables blessures. De la fenêtre d’Elsie, Sophy les guetta tout le temps que dura leur long tête-à-tête. La petite-fille du cannibale s’entendait à ce métier de sentinelle attentive. — Allons, allons, dit-elle, la vieille maison pourra bien revoir des noces ;… mais ce ne seront pas celles d’Elsie.

Le docteur, à mesure que passaient les jours, devenait de plus en plus grave. Elsie ne prenait presque plus de nourriture, et la fièvre semblait seule lui conserver, tout en l’épuisant, quelques forces. Pourtant elle ne changeait guère, et on pouvait espérer une de ces crises favorables dont la médecine dite « expectante » sait si bien se ménager les bénéfices.

Un jour cependant on vint appeler ce digne confrère. Elsie se débattait contre un paroxysme violent, compliqué de transport cérébral et de délire. Ses discours étaient bizarres : elle y parlait sans cesse de « la Montagne » et en particulier d’une grotte dont elle décrivait l’aspect dans le plus minutieux détail, — sans doute (ainsi du moins le pensa Helen) une retraite qu’elle s’était choisie autrefois, et où elle se réfugiait à l’abri de tout regard humain.

La crise un peu calmée, le docteur voulut savoir ce qui avait pu la provoquer. Il apprit alors que les jeunes élèves de l’Apollinean, les anciennes compagnes d’Elsie, revenues, depuis qu’elle semblait en danger, à des sentimens plus charitables, avaient voulu lui envoyer une corbeille de fleurs à la composition de laquelle chacune avait consacré sa petite offrande. Bernard Langdon, pour sa part, leur avait fourni quelques branches d’un magnifique feuillage, teint par l’automne du pourpre le plus splendide. Elsie avait reçu avec une certaine émotion cette marque imprévue de bon souvenir, et désiré qu’on plaçât un moment sur son lit les fleurs qu’on lui envoyait avec tant de cordialité ; mais à peine avait-on satisfait à ce vœu que ses yeux s’étaient fixés sur la corbeille, exprimant une secrète angoisse. Puis elle avait cherché du regard, autour d’elle, la cause de cette subite anxiété ; sa respiration s’était troublée, un tremblement l’avait saisie ; elle avait rapidement vidé la corbeille sur son lit, et à la vue des feuilles pourprées qui en garnissaient le fond, se rejetant en arrière avec un cri, elle était tombée dans des spasmes effrayans…

— Apportez-moi ces feuilles ! dit le docteur à Sophy, qui lui donnait tous ces détails hors la chambre de la malade. Et quand il les eut vues : — Ah ! s’écria-t-il, je m’en doutais !… Ne voyez-vous pas que c’est du frêne blanc ?

— Eh bien ! docteur ?

— Eh bien ! n’avez-vous jamais entendu parler de cet arbre ?

— Attendez, docteur… On dit qu’ils ne viennent jamais là où il pousse… Est-ce que c’est vrai, cela ?

Le docteur ne répondit à cette question que par un triste sourire, et revînt auprès d’Elsie. Elle dormait. Helen et Dudley Venner la contemplaient en silence. Ce dernier fit signe au docteur d’approcher, et, lui montrant le visage de sa fille : — Tenez, jugez-en vous-même, lui dit-il à voix très basse ; jamais elle n’a tant ressemblé à sa pauvre mère.

— C’est vrai, répondit le docteur en frémissant malgré lui de cette soudaine ressemblance.

— Eh bien ! reprit Dudley, qu’en dites-vous ? Miss Darley et moi, nous nous émerveillions, ces jours-ci, de cette métamorphose qui s’opère chez notre enfant. Ses traits, l’accent de sa voix, son humeur plus égale et plus douce, tout s’en ressent à la fois… Que faut-il espérer ?… Dites !… ma fille, ma vraie fille, va-t-elle m’être rendue ?

— Venez, répliqua le docteur, venez dans le jardin, et je vous dirai ce que j’en pense… Je pense, continua-t-il quand ils furent loin de toute oreille indiscrète, que cette enfant a vécu d’une double existence ; sans l’affreux malheur qui est venu l’atteindre et la flétrir avant même son éclosion, vous pouvez voir maintenant ce qu’elle eût été. Vous savez sous quelle horrible influence elle a vécu depuis dix-huit ans ; vous n’ignorez pas davantage que bien peu des formes inférieures de la vie durent, chez l’être humain, autant que la vie elle-même. On pouvait donc espérer, — et vous l’avez espéré, mon ami, — que, dans ce combat de deux natures opposées, dont l’une était héréditaire, l’autre en quelque sorte greffée sur cette pauvre chère enfant, la moins élevée succomberait à la longue. C’est ce qui arrive en effet ; mais je crains, — et comment vous le cacher, à vous ? — je crains que, dans sa décadence rapide, elle n’entraîne les facultés essentielles à la durée de l’être. Le pouls d’Elsie ne se sent presque plus. Aucun stimulant ne l’arrache à sa torpeur. On dirait que la vie se retire lentement vers ses sources centrales, et on peut prévoir que votre enfant tombera peu à peu dans ce sommeil glacé dont on ne s’éveille plus…

Quelque subtil écho, quelque imperceptible vibration de l’air porta-t-elle ce formidable arrêt jusqu’au chevet de la jeune malade ? On aurait pu le croire, car, peu d’instans après s’être réveillée, elle déclara qu’elle verrait avec plaisir son excellent professeur, M. Langdon. Ses moindres souhaits, on le sait, équivalaient à des ordres. Bernard fut mandé : il vint s’asseoir sur le fauteuil où d’ordinaire veillait Helen. Elsie l’accueillit avec un sourire ; elle semblait avoir totalement oublié leur dernier entretien. Peut-être avait-elle mis un certain orgueil à se montrer à lui libre de cette faiblesse momentanée dont elle lui avait laissé pénétrer le secret ; peut-être aussi ce changement inexplicable que tous remarquaient en elle s’étendait-il à la velléité passionnée qu’elle avait eue de lui plaire ; peut-être enfin, tout intérêt terrestre s’effaçant à ses yeux, tenait-elle néanmoins à sauvegarder sa mémoire de la méprise fâcheuse à laquelle avait pu l’exposer un capricieux élan de son imagination sans frein. Quoi qu’il en soit, elle reçut Bernard, calme et souriante, tandis que, troublé, rougissant, il baissait les yeux devant elle. Elle ne lui fit part d’aucune appréhension, et pourtant il vit bien qu’elle se regardait comme déjà condamnée. Peu à peu, se rassurant et l’examinant avec une sorte de curiosité scientifique, il chercha dans les « yeux de diamant » cet éclat spécial, cette lumière sinistre dont ils brillaient naguère. Il ne l’y trouva plus. Il avait sous les yeux une autre Elsie, ferme, grave, avec une sorte d’attendrissement affectueux qu’elle prenait soin de modérer. Les anciens Dudley, si par hasard du haut du ciel ils regardaient s’éteindre ce dernier rejeton de leur race altière, avaient lieu d’être fiers de lui, car Elsie mourait également forte contre l’angoisse présente et contre les craintes de l’avenir. Bernard se demandait avec une espèce de stupéfaction ce qu’était devenue la sauvage et bizarre enfant dont le premier aspect l’avait frappé d’un vague effroi. D’elle il ne retrouvait plus rien… Non. Si cependant, un détail de costume la lui rappelait. Ses souffrances, son épuisement ne l’avaient pas encore décidée à quitter ce lourd collier d’or qui devait être pour elle à tout le moins une grande gêne, un continuel assujettissement. En revanche, elle avait ôté ses bracelets. L’un d’eux était à côté d’elle sur son oreiller, et au moment où Bernard allait prendre congé : — Je ne dois plus vous revoir, lui dit-elle. Peut-être quelque jour me nommerez-vous à celle que vous aimerez ; donnez-lui ce bijou de la part de votre élève, de votre amie Elsie…

Bernard voulut remercier, et ne put articuler une parole. Il était en ce moment, et de beaucoup, le plus faible des deux. Elle le suivit des yeux jusqu’au seuil de la porte, et, quand il l’eut franchi, un ou deux sanglots arrêtés au passage trahirent en elle une dernière émotion.


X

Le révérend Chauncy Fairweather, apprenant que la fille de son plus notable paroissien était fort malade, voulut la venir encourager et consoler. Cette visite n’était pas dans les idées du docteur. Il n’osa cependant y mettre obstacle. Le ministre vint, pérora longuement, cita beaucoup de textes, compara beaucoup.de dogmes, — toujours préoccupé de savoir si, au fond, il était, lui, dans la bonne voie. Quand il fut parti, Elsie, d’un signe, appela la vieille Sophy : — Qu’on ne laisse plus entrer ici, lui dit-elle, cet homme au cœur de glace ! Pour m’assister à ces derniers instans, pour prier sur moi quand on me déposera au sein de la terre, je veux des paroles amies, des mains amies… Catholiques ou protestantes, ce m’est tout un… Dites-le bien à mon père.

Puis elle continua de vivre comme auparavant, changeant très peu, à cela près que chaque jour les battemens de son cœur étaient plus faibles. Le docteur, avec toute sa pratique, ne pouvait se rendre compte de ce lent et graduel affaissement des facultés vitales, ni par aucun moyen en retarder le progrès continu. — Ayez soin, avait-il dit, qu’elle ne fasse aucun effort musculaire. Le moindre mouvement excessif, chez une personne aussi affaiblie, peut suspendre à l’instant même les battemens du cœur ; si le sien s’arrête une fois, il ne battra plus jamais.

Helen veillait avec un soin religieux à l’observation stricte de cette consigne. Tout au plus permettait-elle à Elsie de soulever le bras, de murmurer quelques paroles. La question maintenant se réduisait à savoir si ce frêle jet de flamme vitale s’éteindrait brusquement au plus léger souffle d’air, ou bien au contraire si les mains qui l’abritaient le feraient durer jusqu’à une heure propice appelée à lui rendre inopinément son ardeur première.

Un moment découragé par les menaçantes prédictions du docteur, Dudley Venner s’était pourtant repris à espérer, peut-être moins qu’il ne l’affectait après tout. Il vint un soir veiller auprès de sa fille. Jamais il n’avait mis un si tendre abandon à lui parler des choses passées, surtout de cette mère qu’elle n’avait point connue, et il l’entretenait aussi de l’avenir avec une confiance apparente, une ardeur de projets et d’espérances qui parfois arrachaient une espèce de faible sourire à la jeune malade ; mais elle ne répondait directement à aucune des suggestions par lesquelles il s’efforçait de ranimer sa foi dans l’avenir. Enfin l’heure vint de se quitter.

— Bonne nuit, chère enfant, dit-il, se penchant vers elle pour toucher de ses lèvres les joues pâlies de sa fille.

Elsie se releva par un effort soudain, lui jeta les bras autour du cou, et, l’embrassant elle-même : — Adieu, père ! lui dit-elle.

Ce mouvement inattendu avait été trop prompt pour qu’il pût l’empêcher. Maintenant il était trop tard. Les bras d’Elsie, cessant de l’étreindre, retombèrent comme deux masses inertes ; sa tête se rejeta en arrière sur l’oreiller ; un long souffle s’exhala de ses lèvres.

— Elle s’évanouit ! dit Helen.

Mais Sophy était déjà près du lit. — Elle est morte !… Elsie est morte ! cria-t-elle avec un éclat désespéré.

........


Ce soir-là, une cloche qui sonnait le glas mortuaire éveilla l’attention des habitans de Rockland. Auprès de maint foyer, la causerie de famille demeura suspendue. — Une,… deux,… trois,… quatre… Ce pouvait encore être un enfant qu’on savait à l’agonie… Cinq,… six,… sept… Non, ce n’était pas lui ; à peine achevait-il sa sixième année… Huit,… neuf,… dix,… et ainsi de suite jusqu’à ce que dix-huit coups eussent tinté. — Elsie est morte ! répétèrent alors cent et cent voix dans la petite cité, douloureusement émue.

Dudley Venner priait, demandant à Dieu de lui pardonner s’il avait failli, en quoi que ce fût, à ses devoirs envers cette enfant infortunée, pour qui l’heure de la délivrance était enfin venue. Il le remerciait en même temps de leur avoir ménagé, à elle et à lui, dans ces derniers jours d’une existence vouée au malheur, quelques épanchemens, quelques effusions de cœur jusque-là refusés à leur affection mutuelle.

Helen le regardait prier, saisie d’une pitié profonde pour cette existence désormais condamnée à la tristesse, à l’isolement.

Sophy restait, de jour et de nuit, assise auprès de la morte qu’elle seule avait bien aimée. Sa douleur s’exprimait de temps à autre par un gémissement prolongé, qui devenait une sorte de chant funèbre pareil à ceux des montagnards africains, lorsque vaincus, du haut de leurs retraites inaccessibles, ils assistent à l’incendie de leurs villages et voient emmener leurs femmes, leurs enfans, désormais esclaves. Cette plainte sauvage, Sophy l’avait sans doute apprise de sa mère, la fille du grand chef cannibale.

Tant de personnes demandèrent à voir Elsie une fois encore, que son père ne crut pas pouvoir se refuser à cette marque apparente de sympathie, mélangée sans nul doute de quelque curiosité. La jeune morte, grâce aux soins d’Helen, sembla belle encore à ceux qui l’avaient pourtant connue dans tout son éclat. On n’avait eu à déguiser par aucun artifice pieux aucun de ces douloureux vestiges que la crise suprême laisse parfois après elle. Pour lui mieux donner l’aspect d’une personne endormie, on avait laissé à découvert le cou rond et mince de la jeune fille ; mais la torque d’or ne lui était pas encore enlevée, et quelques regards curieux cherchèrent en vain la trace de cette marque de naissance qui, murmurait-on, l’avait obligée toute sa vie à porter un collier.

Ce fut seulement au dernier instant de la dernière heure que la vieille Sophy, penchée sur « son enfant, » détacha d’une main tremblante l’étincelant cordon. Son regard attentif demeura fixé quelques secondes sur la place qu’il avait occupée. Aucune, trace, aucune marque, rien qui rappelât le signe fatal. — Dieu soit loué !… s’écria la bonne négresse,… il l’a rendue digne d’aller rejoindre ses anges.

Et doucement elle plaça la torque gauloise dans la cassette où devait être enfermé à jamais ce que Dudley appelait « les reliques » de sa fille.

Elsie, bien peu de minutes après que ces derniers soins eurent été pris, reposa sous la blanche tombe élevée au centre de la verte pelouse. Elle y avait été conduite par ses anciennes compagnes, toutes vêtues de blanc, et dont les voix s’élevaient en chœur pour chanter les hymnes funéraires. Bernard Langdon assistait à la triste cérémonie. Sur la pierre du tombeau, il lut l’inscription que voici :

CATALINA
MARIEE A DODLEY VENNER
MORTE A VINGT ANS
LE 13 OCTOBRE 1840.

..........


Helen Darley, dès que sa mission fut remplie, voulut, malgré les reconnaissantes instances du père d’Elsie, retourner à ses pénibles devoirs. Dans les entretiens qu’ils avaient eus pendant ces journées de deuil, peut-être s’était-il glissé quelques allusions détournées à un avenir possible, quelqu’une de ces paroles qu’un auditeur indifférent ne songerait même pas à relever, et qui n’en sont pas moins, d’un cœur à un autre cœur, l’engagement le plus irrévocable et le plus sacré ; peut-être, disons-nous, car nous en sommes, sur ce point, réduit à de simples conjectures.

Ce qui est certain, c’est que M. Silas Peckham vit revenir son assistant teacher avec une satisfaction incontestable, surtout quand il se fut bien assuré qu’en soignant Elsie elle n’avait « pris aucun mal. » Il ajouta, le brave homme : — Ah çà, miss Darley !… j’espère que le squire, là-bas, s’est bien conduit ?… Vous n’aurez sans doute rien perdu à vous être dérangée pour lui ?… » Cette allusion un peu brutale fit rougir Helen, qui, dans sa candeur, n’en comprit pas le véritable sens, et pensa qu’on lui parlait de toute autre chose que de « compensations pécuniaires ; » mais M. Silas Peckham, — rendons-lui cette justice, — n’avait en vue que de savoir au juste combien il pouvait déduire des appointemens de sa maîtresse d’étude pour le temps qu’elle avait passé hors de chez lui et les bons services dont elle l’avait frustré.

L’échéance trimestrielle étant arrivée, le digne principal se présenta, tout souriant, chez Helen, « pour régler leur petit compte, » comme il disait. Ce règlement consistait à rogner sur les soixante-quinze dollars qui étaient dus à miss Darley : 1° dix dollars pour autant de jours d’absence ; 2° vingt-cinq dollars à titre d’indemnité pour les leçons dont l’absence de l’assistant teacher avait privé l’Apollinean Institute ; 3° sept dollars et cinquante cents représentant, à soixante-quinze cents par jour, certains frais de logement, de nourriture, etc. Bref, avec quelques autres réductions insignifiantes, les soixante-quinze dollars diminuaient de soixante pour cent environ.

— Si je suis bien informé, ajouta Silas Peckham, vous venez en aide, sur votre salaire, à quelques parens besoigneux. Ceci n’est pas régulier. Ce que gagne une femme ne doit représenter que sa nourriture et son vêtement, plus une petite épargne en cas de maladie, ou pour subvenir, en cas de décès, aux frais funéraires. Ce qui m’autorise à penser que vous gagnez un peu trop chez moi, c’est qu’une autre jeune personne, n’ayant, elle, aucun parent pauvre à aider, me propose de prendre votre emploi moyennant une compensation pécuniaire considérablement inférieure à celle que je vous accordais jusqu’ici… Je vous conserverai cependant, vu nos bons rapports, moyennant une réduction d’appointemens qui reste à fixer, — pourvu que cette réduction soit telle que je ne puisse obtenir de personne les mêmes services à meilleur marché.

Helen écoutait sans trop comprendre, et restait les yeux fixés sur cette étrange note que son patron lui présentait. — Monsieur Peckham, finit-elle par lui dire, ces frais de logement et de nourriture que je vois portés pour les dix jours de mon absence, à qui, s’il vous plaît, peuvent-ils s’appliquer ?

Avant que le majestueux principal eût répondu à cette embarrassante question, Bernard Langdon entra, précédant et annonçant M. Dudley Venner. Ce nom fit légèrement tressaillir miss Darley, qui passa tout aussitôt à Bernard le curieux document dont elle venait de prendre connaissance. Il y jeta un rapide coup d’œil, puis un autre à M. Peckham, qui crut avoir commis quelque erreur de chiffres en voyant s’altérer singulièrement la physionomie du jeune professeur. — Permettez, dit-il, j’ai pu me tromper ;… mais nous allons refaire l’addition.

Dieu sait quelle leçon d’arithmétique il eût reçue sans l’heureuse arrivée de Dudley, qui était, par parenthèse, un des frustees de l’établissement. » C’était bien le cas, pensa aussitôt l’honnête Silas, de mettre dans tout son jour la rigide économie qu’il savait apporter aux moindres détails de son administration. C’était aussi le cas d’inspirer une salutaire terreur à ses subordonnés en leur montrant par quels liens fragiles ils tenaient à l’Apollinean Female Institute, et il entamait un pompeux exorde sur les changemens que les circonstances lui permettaient de faire subir à son « personnel, » quand Dudley Venner l’arrêta court.

— Vous aurez, lui dit-il, à vous pourvoir d’une autre assistant teacher… Miss Darley, que voici, ne conservera point ces fonctions.

— Je n’ai pourtant rien à reprocher à miss Darley, dit Silas avec sa perspicacité ordinaire.

— Je le crois sans peine, reprit Dudley ; mais miss Helen Darley va devenir ma femme… J’ai cru convenable de vous prévenir à temps que vous ne deviez plus compter sur elle.

— Alors double démission !… s’écria Bernard Langdon, car je ne resterai pas cinq minutes de plus sous les ordres d’un homme capable de rédiger un petit compte pareil à celui-ci.

— Donnez, je vous prie, donnez-moi cette note, disait cependant M. Silas Peckham, qui commençait à regretter sa bévue… Un simple mémorandum… A revoir, à rectifier.

— Les trustees en jugeront à la prochaine séance du comité, répondit Dudley Venner, qui fort tranquillement glissa le papier dans sa poche, après qu’une rapide lecture l’eut mis au courant du contenu…..


Quinze jours plus tard, Bernard Langdon vint reprendre sa place parmi mes élèves. Il était beaucoup plus sérieux que je ne l’avais jamais connu. Et comme je m’avisai de le questionner sur l’emploi de son temps depuis son départ, il me raconta l’histoire qu’on vient de lire. S’appliquant à ses études avec une énergie peu commune, il trouva ensuite le temps, tout en préparant ses examens, de concourir pour les prix annuels qu’on accorde aux meilleures dissertations écrites. Par deux fois un vote unanime les lui décerna, et de ceux qui ont lu sa thèse sur les Nébuleuses de la Biologie, pas un ne dira qu’il ne les avait pas légitimement gagnés.

Ses degrés pris, le nouveau docteur vint me consulter sur ses premiers pas dans la carrière, qui souvent décident de tout un avenir. Ne calculant que ses ressources actuelles et d’ailleurs animé des sentimens les plus généreux, Bernard voulait aller s’établir dans un des faubourgs de la ville où venaient de s’achever ses études. L’idée de se consacrer aux pauvres souriait à sa témérité philanthropique. Je lui parlai un langage plus positif.

— Soignez, lui dis-je, et soignez pour rien les pauvres qui viendront à vous,… ceci est tout simple ; mais ne limitez pas de gaieté de cœur vos vues et vos espérances à une ambition de second ordre. Vous n’êtes pas fait, vous, pour la clientèle de faubourg. Plantez votre tente au milieu du quartier riche. Dans ces magnifiques hôtels habitent des gens qui valent au fond tout autant que d’autres, et avec lesquels il est infiniment plus agréable d’avoir des relations. Il leur faut bien un médecin, et justement ils préfèrent un médecin gentleman. Regardez-vous au miroir : vous verrez que vous faites admirablement leur affaire… Ne méprisez donc pas vos chances de succès, ne vous évaluez pas à trop bon marché !… Songez d’ailleurs à l’avantage d’avoir des cliens qu’on peut sans le moindre scrupule envoyer promener quand ils vous ennuient au-delà du nécessaire… Puis enfin, tout en se proposant d’être utile, il faut aussi tâcher d’être heureux… Vous ne le seriez jamais en vous déclassant…

Il paraît que je prêchais avec quelque éloquence, et Bernard se laissa persuader. Bien lui en a pris, ce me semble, car je l’ai rencontré, l’autre jour, marchant à côté d’une jeune et charmante personne, fille d’un opulent banquier de Rockland, et dont le nom a déjà figuré, dans le cours de ce récit. Bernard m’ayant salué de loin, miss Laetitia Forrester m’envoya le plus gracieux sourire. Je n’étais plus un inconnu pour elle du moment que Bernard Langdon faisait attention à moi. Ils se marieront sous peu, m’a-t-on dit, et mon ancien élève pourra s’en donner à cœur joie de soigner les pauvres, car il sera riche.

Sa future, à propos, avait ce jour-là un magnifique bracelet. Serait-ce par hasard celui d’Elsie ?

« Pauvre Elsie ! m’écrivait ces jours derniers mon vieil ami Kittredje, maintenant que Sophy n’est plus, en quel cœur survit sa mémoire ? Et de ceux qui parfois songent encore à elle, combien peu comprennent l’énigme solennelle de sa vie et de sa mort ! Pour moi, cette mort a sa grandeur tragique et ses terribles enseignemens. Il a été donné à cette jeune fille de voir se développer en elle, par suite d’un accident antérieur à sa naissance, deux principes ennemis, deux natures contraires. La lutte a été longue et cruelle. Le serpent prédominait d’abord, vainqueur d’Elsie comme il le fut d’Eve. Plus tard les élémens supérieurs prirent leur revanche, et la femme se dégageait de la mortelle étreinte où elle s’était longtemps débattue, enlacée comme les fils de Laocoon ; mais alors, épuisée par le combat intérieur, l’enfant de Catalina Venner était à bout de forces. Un désappointement de cœur était venu lui ravir l’énergie qui lui restait encore, et qui peut-être eût suffi aux besoins de cette métamorphose trop tardive et trop lente. Qui sait si elle n’est pas morte, tuée par Bernard Langdon ? Ce qui est plus certain, c’est qu’au moment suprême et décisif, sur les deux natures aux prises, comme sur deux athlètes obstinés et puissans, le théâtre même de la lutte s’est écroulé… Voilà du moins ce que j’ai cru voir et à quelle tragédie j’ai assisté, le cœur saignant et plein de larmes. Pauvre Mélusine d’Amérique ! mon amitié compatissante a parfois semé de fleurs le gazon sous lequel tu dors. Paix à tes cendres ! respect à tes mânes ! Ceux qui ne t’ont pas aimée ne t’ont pas connue ! »


E.-D. FORGUES.


  1. Voyez la livraison du 15 juin.
  2. Corruption du mot Portuguese, terme de mépris que les gens du peuple, dans l’Amérique du Nord, appliquent parfois aux natifs de l’Amérique du Sud.