En Extrême-Orient/01

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I

LA DÉCLARATION DE GUERRE




Je ne pensais pas à la guerre ; mais jamais l’idée de l’Allemagne triomphante ne m’avait tant obsédé que depuis quelques mois. J’étais revenu au Japon à quinze ans de distance ; et le premier changement que j’y constatai, dès mon arrivée, me serra le cœur : les Allemands nous y avaient presque entièrement supplantés. L’influence anglaise y était restée relativement stationnaire ; mais tout ce que nous avions perdu, l’Allemagne l’avait gagné. Notre amitié pour les Russes n’en était aucunement la cause. Les Japonais se rapprochaient chaque jour de la Russie qu’ils n’avaient jamais tant admirée que depuis qu’ils l’avaient vaincue ; et l’accord que nous avions conclu avec eux en 1907, où nous nous engagions à nous appuyer mutuellement pour assurer la paix et la sécurité dans nos possessions asiatiques, avait achevé de dissiper les légers nuages qui s’étaient glissés entre nous pendant la dernière guerre. Si même il y avait une nation dont la civilisation leur semblât présenter quelques analogies avec la leur et, par suite, leur inspirât un peu de sympathie désintéressée, c’était incontestablement la France. Ils l’ont souvent dit ; ils l’écrivent encore : on peut les en croire. Mais leurs intérêts n’ont rien à voir avec leur sympathie ; et c’était précisément ce qui donnait à leur désaffection des choses françaises une signification si triste. Nous retrouvions chez eux, dépouillée de toute prévention, de tout parti pris agressif, et, pour ainsi dire, à l’état pur, l’opinion que nous étions un peuple à son déclin. Ils savaient sur le bout du doigt la leçon que les Allemands leur avaient apprise. Ils la répétaient sans animosité, parfois même avec une sorte de mélancolie courtoise. Nous n’existions plus à leurs yeux que sous la forme d’un syndicat de banquiers ; et, sauf les jours où ils souriaient à nos capitalistes, ils préféraient nous ignorer.

Autrefois nos Écoles militaires, nos maîtres, nos livres, nos systèmes, notre langue avaient été en honneur. C’étaient maintenant les professeurs allemands, les livres allemands, l’armée allemande, les méthodes allemandes, la science allemande, la langue allemande. À la Faculté de Droit de Tôkyô, cent élèves suivaient le cours du professeur français, et mille celui du professeur allemand. Sur vingt-quatre boursiers envoyés en Europe, dix-neuf étaient dirigés vers Berlin, et ceux qui venaient à Paris devaient encore séjourner en Allemagne. Une chaire de russe créée, c’était toujours une chaire de français supprimée, jamais une chaire d’allemand. La médecine, comme la musique européenne, était entièrement allemande. Un de nos compatriotes, M. Jacoulet, professeur à l’École des Langues Étrangères, me disait que les quatre cinquièmes des élèves qui lui arrivaient ignoraient jusqu’au nom de Pasteur ; mais la statue de je ne sais quel docteur allemand voisine, sous les ombrages de Kamakura, avec celle du colossal Bouddha. Notre littérature elle-même avait cédé le pas à la littérature allemande. Les Sudermann et les Hauptmann reléguaient au second plan nos romanciers et nos dramaturges.

Vers la fin de juin, le comte Okuma, actuellement Président du Conseil, voulut bien se rappeler qu’il m’avait reçu jadis et m’accorda la faveur d’une audience. Je ne lui cachai point mon étonnement de voir les Japonais aussi engoués de la culture germanique, et je lui demandai à quelles raisons nous devions attribuer un détachement que le gouvernement japonais lui-même semblait encourager. Il me répondit d’abord que l’humeur japonaise était très versatile ; qu’il ignorait pourquoi les nouveautés allemandes l’attiraient aujourd’hui plus que les nouveautés françaises ; que, du reste, il n’était pas surprenant que les Japonais eussent étudié de préférence la médecine en Allemagne, puisque leurs premiers maîtres avaient été des Hollandais et que la langue hollandaise était une langue germanique. Je précisai davantage ; et il finit par me dire que les étudians japonais trouvaient chez les Allemands des facilités de travail plus grandes, une discipline sociale plus en harmonie avec celle du Japon, enfin des idées peut-être moins subversives.

Je ne méconnaissais point la part de vérité qui entrait dans cette réponse. Mais il ne me disait pas tout ; il ne voulait pas me dire : « Pourquoi ne vous défendez-vous pas ? Si nous vous délaissons, c’est que vous vous abandonnez. » En effet, pourquoi ne nous défendions-nous pas ? Les armes nous manquaient pour le faire. Les Allemands possédaient un journal, rédigé en anglais, une revue et surtout une agence télégraphique, qui alimentait les journaux japonais et leur distribuait à bas prix les calomnies les plus effrontées. Non seulement ils ajoutaient à nos travers, mais ils en inventaient. Ils francisaient leur corruption et germanisaient nos inventions. Ils mentaient chaque jour avec une obstination que renforçait encore leur impunité ; car nous n’avions, pour les démentir, ni journal, ni agence, rien. Les Français, impuissans, haussaient les épaules ou prenaient l’habitude de baisser la tête. Mais dans les feuilles qui leur arrivaient de France, et qui leur apportaient l’écho de nos tribunes officielles, ils lisaient que notre pensée continuait de rayonner sur le monde. Et cela leur faisait grand plaisir.

Nous gardions cependant une position importante et dont il semblait que personne ne pût nous déloger. Nous représentions encore pour l’Extrême-Orient une grande idée, l’idée catholique. Depuis la réouverture du Japon, nos Missions Étrangères avaient reçu de Rome le privilège d’y travailler. Elles y ont fait tout ce qui leur était humainement possible, sans créer la moindre difficulté à notre diplomatie et sans blesser en quoi que ce fût la susceptibilité nationale des Japonais. Nous avions, grâce à elles, dans chaque ville et dans bien des campagnes, un Français qui enseignait le français, qui réagissait contre les influences antifrançaises et dont les efforts associaient indissolublement l’image de la France à celle du désintéressement et de l’abnégation. Ces consuls et ces agens consulaires de l’ordre spirituel ne nous coûtaient rien. Notre rupture avec Rome a ouvert dans cette œuvre admirable de défense et d’expansion une brèche par où l’ennemi a passé. Ces dix dernières années ont vu les Jésuites allemands organiser une Université au cœur de Tôkyô, les Pères du Verbe Divin allemands, qui sont nos ennemis les plus acharnés, s’installer sur la côte occidentale, et les Franciscains allemands dans l’île de Yeso. La presse japonaise a pu écrire que le protectorat des catholiques de l’Extrême-Orient serait désormais confié à l’Empereur d’Allemagne. Et les intérêts de l’esprit français aussi, sans doute !

Il y a pire. Les Marianites français ont fondé à Tôkyô un collège que fréquentent huit cent cinquante élèves, auquel le gouvernement japonais accorde les mêmes prérogatives qu’à ses propres établissemens, et où, malgré les nouvelles tendances, ils ont maintenu comme obligatoire l’étude de la langue française. C’en est le dernier rempart. Nous étions à la veille de le démanteler ou, pour mieux dire, nous avions déjà commencé. Leur maison de recrutement étant supprimée en France, ils seraient bientôt dans l’impossibilité de remplacer leurs vides par des Français. Le Supérieur, un Alsacien, l’abbé Heinrich était venu trouver notre ministre des Affaires étrangères : « Notre œuvre ne mourra pas, Monsieur le Ministre : les œuvres catholiques ne meurent pas. Mais c’est la langue française qui est menacée d’y mourir. J’ai encore des Alsaciens. Après eux, je serai réduit à m’adresser aux Allemands. » Et le ministre, qui connaît l’Extrême Orient, avait levé les bras au ciel : « Je sais, je sais ! Mais que puis-je ? »

Tout cela me paraît aujourd’hui de l’histoire ancienne, oh ! très ancienne ! Depuis vingt ans, partout où je suis allé, en Europe, en Amérique, en Extrême-Orient, j’ai retrouvé l’Allemand insolent, haineux, malhonnête. Il ne se contentait pas d’exploiter nos fautes, ce qui était son droit : il se montrait aussi habile à falsifier notre histoire qu’à contrefaire nos produits. Partout je l’ai entendu proclamer ou insinuer l’idée de notre décadence. Docteurs des Universités ou commerçans de Hambourg, diplomates ou émigrans, un égal mépris de la vérité les animait contre nous. Ils apportaient dans la mauvaise foi et dans l’improbité une discipline vraiment stupéfiante. Mais je n’avais jamais été à même de revoir un pays où nous occupions naguère un rang très honorable, et d’y pouvoir constater ce que ces quinze dernières années nous y avaient enlevé de prestige et d’autorité morale. Je n’avais jamais eu l’occasion de mesurer ainsi le résultat du travail incessant qui s’accomplissait contre nous et des abdications successives où nous étions pacifiquement acculés.

Je quittai le Japon sur une impression de tristesse amère : et, ma place retenue au Transsibérien, je passai en Corée dans la seconde quinzaine de juillet. Ce fut là que j’appris la déclaration de guerre. Je dus revenir de Séoul au Japon, où je trouvai, non sans peine, une place sur un paquebot japonais à destination de Marseille. Du moment où le terrible télégramme nous était parvenu, j’avais consigné chaque soir mes impressions de la journée. Ce que j’en détache aujourd’hui peut-il retenir un instant l’attention du lecteur ? Il n’y percevra que de faibles échos des répercussions qu’ont eues sur l’Extrême-Orient les événemens formidables de l’Europe. Mes notes me paraissent bien pauvres ! Tant mieux, s’il ne lui est pas indifférent de savoir ce que voyait et éprouvait un Français, au milieu d’étrangers, dans ces pays lointains, à l’heure la plus tragique qu’ait vécue notre patrie.

C’était à Séoul, le dimanche 2 août : je rentrais vers six heures au Sontag Hôtel, dans la rue des Légations. Devant la grande porte du Palais, où le vieil Empereur détrôné achève sa vie dramatique au milieu de ses concubines, je croisai un officier japonais que je ne connaissais que pour l’avoir rencontré à la Résidence générale. Il me salua, sourit et hésita un instant comme s’il voulait m’aborder, puis il passa son chemin. J’y fis à peine attention : j’étais las ; la journée avait été torride, et l’orage menaçait. Dans le jardin de l’hôtel, devant le perron, le Directeur, un Français, M. Boher, me cria dès qu’il m’aperçut : « Vous savez la nouvelle ? Un télégramme est arrivé à trois heures. L’Allemagne déclare la guerre à la Russie, et la France va marcher. » Il était assis sur un banc. Sa femme japonaise se tenait debout, silencieuse, indifférente ou grave, les mains à sa ceinture, et je remarquai le scintillement de ses bagues, car il en est des détails insignifians qui s’enfoncent en nous sous le coup des grandes émotions, comme de la poussière et des corps étrangers que les projectiles entraînent avec eux jusqu’au fond de nos blessures. Près de lui, une jeune gouvernante allemande, fraîche et rose, riait de sa bouche trop large aux dents mal plantées, sans doute pour se donner une contenance. Les trois enfans du Consul français jouaient dans le jardin. Je jetai les yeux sur le plus petit. J’avais à peu près son âge, quand, il y a quarante-quatre ans, presque à la même époque, sur les coups de midi, mon père entra dans la chambre où ma mère travaillait et s’écria : « Nous avons la guerre ! » Et je me rappelle que, devant son émotion et devant le saisissement de ma mère, je me pris à pleurer. Aujourd’hui, j’éprouve une angoisse où se mêle un sentiment de délivrance. Enfin !

Enfin on va donc se mesurer et jouer la partie suprême ! Depuis quarante ans, j’attends cette heure qui devait venir et qui me surprend si loin de mon pays. Mon enfance, mon adolescence, ma jeunesse ont été préparées à la recevoir. J’ai pu croire que je ne la verrais jamais ; parfois même je l’ai souhaité. Mais ce n’étaient là que des mouvemens de découragement trop justifiés, hélas ! par notre misérable politique intérieure. Dès que je sortais de France, dès que je m’éloignais du centre tumultueux et surchauffé, où le bruit et l’ardeur de nos querelles nous illusionnent sur notre activité, je comprenais que la guerre de 1870 se poursuivait implacablement dans tous les coins du monde, que nous continuions de battre en retraite, et que cela ne pouvait pas durer. Tout vaut mieux qu’une désagrégation lente.

La colonie étrangère de Séoul est peu nombreuse. En dehors de la Mission, nous comptons à peine une vingtaine de compatriotes, dont les uns font du commerce, et dont les autres exploitent une mine d’or à environ deux journées de la ville. Les Allemands ne l’emportent ni par le nombre, ni par la qualité. Mais commercialement ils sont beaucoup plus forts, et, comme partout au Japon, on s’accorde à leur reconnaître une influence prépondérante. Le seul journal anglais qui se publie en Corée, une misérable petite feuille, le Seoul Press, est dirigé par des Japonais à leur entière dévotion. Bien que le gouverneur, le général Terauchi, ancien élève de notre École militaire, ait des sympathies nettement françaises, son entourage passe pour être très germanophile. Lorsque j’allai lui rendre visite, je vis, affichée à la porte de la Résidence, la liste des nouveaux ouvrages qui venaient d’entrer dans la bibliothèque des officiers : ils étaient tous anglais et surtout allemands ; il n’y en avait pas un français ni même traduit du français. Enfin, des Bénédictins allemands ont ouvert une école professionnelle. Mgr Mutel, pour les mêmes raisons qui préoccupent les Marianites de Tôkyô, s’est résigné, en désespoir de cause et la mort dans l’âme, à recevoir ces Teutons qui, du reste, ne doivent enseigner que dans la langue coréenne ou japonaise. Quelques Anglais et quelques Américains, agens des mines, composent la colonie anglo-saxonne laïque. Mais les Missions américaines sont très riches et si actives, qu’elles ont à plusieurs reprises inquiété le gouvernement japonais, qui les accuse d’avoir excité les Coréens à la résistance comme elles avaient poussé les Chinois à l’insurrection.

Le coup de foudre de la guerre éclaira très diversement les physionomies de cette petite colonie européenne. Chez les Français je remarquai le même sentiment de délivrance que j’avais éprouvé. On acceptait résolument une calamité que chacun, au fond de soi-même, jugeait inévitable, et on l’envisageait avec confiance. Il n’en fut pas ainsi du côté des Allemands : ils parurent décontenancés ou ils plastronnèrent. Le hasard faisait passer sous mes yeux de petits tableaux où s’opposait, de la manière la plus vive, l’impression des deux races. Le 3 août au matin, le jeune chancelier du consulat français vint à bicyclette nous annoncer la mobilisation générale. Il était ému, un peu pâle, avec de la fièvre dans les yeux. Mais, bien que, pour partir, il fût obligé de vendre ses meubles et qu’il dût renoncer à des études qui le passionnaient, il respirait le beau contentement d’une jeunesse dont l’heure a enfin sonné. Au même moment, un Allemand de son âge, envoyé en Corée par une maison de commerce et descendu depuis quelques jours à l’hôtel, sortait de sa chambre, les yeux rouges, les traits battus, gémissant sur la débandade de ses bénéfices escomptés.

Le même matin, j’aperçus, dans la galerie vitrée de l’hôtel, un énorme dos rond courbé sur le registre des arrivées. C’était le consul allemand qui, le chapeau enfoncé jusqu’aux oreilles, relevait les noms de ses nationaux. Cela fait, la moustache en croc, de gros yeux farouches dans sa tête bismarckienne, il se promena de long en large, d’un pas lourd, dévisageant les étrangers, comme si la maison lui appartenait. Il était réputé à Séoul pour la vigueur et la sûreté de ses impairs. C’est lui qui, deux jours plus tard, lorsqu’on apprit que l’Allemagne violait la neutralité de la Belgique, disait au consul belge : « N’ayez pas peur, nous ne vous prendrons point de territoire ; mais nous vous forcerons d’entrer dans notre système douanier. » « — Quelle brute ! » pensait le consul belge. Je comparai son arrogance à la discrétion scrupuleuse de notre consul. Du temps que la Corée était indépendante, la Légation française occupait à Séoul une résidence charmante qu’elle y avait construite et qui s’élève derrière le Sontag Hôtel. Mais nous l’avons vendue, et notre consulat est maintenant en dehors de la ville, au bout d’un faubourg, dans une campagne montagneuse. J’y allais souvent, et j’y trouvais toujours M. Guérin préoccupé de la mobilisation, soucieux de remplir exactement son devoir, très éloigné d’affecter aux yeux des étrangers et des Japonais une attitude de conquérant matamore.

Nos Missionnaires, dont l’appel des réservistes désorganisait l’œuvre patiente et difficile, recevaient le coup avec sérénité. « Nous travaillerons pour ceux qui partiront, disaient les anciens, le sourire aux lèvres. Nous reprendrons notre bâton de voyage. Ça empêchera nos vieux membres de s’ankyloser. » Mais les Bénédictins allemands avaient la mine renfrognée des capucins de baromètre qui indiquent le mauvais temps.

Enfin un petit intermède comique nous fut donné à l’hôtel, où la politesse et l’humanité françaises faisaient joliment ressortir leurs contraires germaniques. Parmi les voyageurs, rares à cette époque brûlante de l’année, il y avait un Allemand accompagné de sa femme : lui, entre les deux âges, rasé comme un Américain : elle très brune, jeune et belle. Par égard pour cette jeune femme et aussi pour cet homme qui paraissait bien élevé, nous nous abstenions, lorsqu’ils étaient là, de commenter les premières dépêches qui nous étaient favorables. Pendant les deux ou trois jours qu’ils restèrent à l’hôtel, ils n’entendirent pas un mot dont put se froisser leur amour-propre national. M. Boher tenait à épargner ses hôtes ; et, plus d’une fois, il attendit leur sortie pour inscrire sur son tableau noir des nouvelles qui les eussent désobligés. Le matin de leur départ, ils demandèrent leur note, et pendant que le caissier la faisait, le mari, s’adressant à M. Boher, lui dit : « Rien de neuf, ce matin ? » — « Non, Monsieur. » — « Bon, bon ! Nous sommes tranquilles. Noire armée va vous envahir. Nous avons décidé de ne livrer de sérieuses batailles qu’au centre de la France. Nous prendrons Paris. Nous vous écraserons. Il vous est impossible de nous résister. Alors seulement nous nous tournerons contre l’Angleterre. Vous comprenez que sa flotte de carton ne nous fait pas peur. Je suis diplomate. Je sais à quoi m’en tenir. » M. Boher ne répondait rien ; mais il avait jeté un coup d’œil significatif à son caissier. Et la jeune dame souriait ; et le mari se rengorgeait et continuait de nous pourfendre de droite à gauche et de haut en bas. Le caissier, lui, allongeait la note. La vue de cette note interrompit brusquement l’éloquence prophétique du monsieur, et la dame ne sourit plus. « Vous me dites que vous êtes diplomate, reprit alors M. Boher : on ne s’en douterait pas. Mais je suis sûr que vous n’entrerez pas si facilement en France et qu’en tout cas, lorsque vous en sortirez, vous aurez la note à payer. » Ils payèrent celle qu’on leur tendait et disparurent sans ajouter un mot, par économie.

Les Anglais, du premier moment, furent pour nous, et il ne leur vint pas à l’esprit que l’Angleterre pourrait garder la neutralité. Très menacés par l’envahissement du commerce germanique, ils avaient senti leur erreur de 1870 et qu’un nouveau triomphe de l’Allemagne serait pour eux le commencement du déclin. Leur sentiment s’exprimait sous une forme catégorique, que je retrouvai textuellement dans le Seoul Press : « Nous ne vous laisserons pas écraser. »

Les Américains se réservaient. L’un d’eux, à qui le consul de Belgique demandait de quel côté se rangerait l’opinion des États-Unis, répondit en haussant les épaules : « Oh ! vous nous connaissez : nous penserons ce que pensera l’Angleterre. » Je crois que c’est assez vrai de l’Est Américain, beaucoup moins de l’Ouest. Les missions américaines, qui se recrutent surtout dans le far west, avaient été jusqu’ici trop germanophiles, pour que nous pussions compter, du premier coup, sur leur sympathie.

Restaient la population japonaise et la foule coréenne. Les deux premiers jours, les Japonais ne manifestèrent rien. Mais, lorsqu’on sut qu’un croiseur allemand avait arrêté deux de leurs bateaux de commerce, la presse commença à montrer les dents ; et l’Allemagne fit alors, dans la personne d’un de ses plus obscurs sujets, une démarche qui accusa la platitude obséquieuse que ses commerçans trouvent moyen de concilier avec leur arrogance. Un certain Bolljahn, ancien professeur d’allemand, homme à tout faire du consulat, courut aux bureaux de rédaction des journaux japonais, et, chapeau bas, les pria d’excuser l’erreur qu’avait commise le croiseur du Kaiser. « Ce n’était certainement qu’une erreur, un simple petit malentendu. » Les Japonais s’amusèrent gravement des excuses de ce gros gars qui leur était dépêché par le consul ; ils en prirent acte et en informèrent leurs lecteurs. Et tout à coup, à la nouvelle que nous avions coulé le Panther (?) ce fut une explosion de sympathies françaises qu’aucun symptôme n’avait permis de prévoir. L’ultimatum de leur alliée l’Angleterre à l’Empereur d’Allemagne ne fit que donner à ces sympathies une sorte de consécration politique. Dans les magasins, dans les tramways, dans les rues, dans les bureaux de poste, nous étions abordés par des gens qui nous souhaitaient la victoire. Le directeur du Sontag Hôtel, qu’atteignait la mobilisation, recevait deux beaux sabres de samuraï et des lettres où on lui disait : « Frappez fort ! » L’ascendant de l’Allemagne était donc à la merci du premier coup de canon ! Je compris, mieux encore que je ne l’avais fait, tous les bénéfices que nous retirerions de la guerre, si nous étions vainqueurs… J’aurai bientôt l’occasion de revenir sur cette volte-face qui n’était étonnante que par sa soudaineté populaire.

Quant aux Coréens, les bruits de guerre les avaient un instant tirés de leur apathie. Mais, du moment que ce n’étaient point les Russes qui marchaient contre les Japonais, ils s’y replongèrent.

Il y a, à Séoul, dans le même quartier que le Sontag Hôtel, et tout près du Palais de l’ancien Empereur, un petit club européen, où l’on pénètre après avoir traversé deux cours aux portes coréennes. La Résidence générale y envoyait, vers onze heures du matin et vers six heures du soir, la traduction anglaise des dépêches de la guerre. On les affichait dans la salle du Bar ; et, deux fois par jour, la plupart des Européens s’y réunissaient. Ces dépêches étaient parvenues au Japon en anglais ; là, on les avait traduites en japonais, et, transmises en japonais, elles étaient, à leur arrivée à Séoul, retraduites en anglais. Nous nous mettions à plusieurs, le nez sur la carte, pour tâcher d’identifier, à travers cette succession d’avatars fantastiques, les noms propres étrangers que la langue et l’écriture japonaises sont souvent incapables de rendre. Ce n’était pas notre seul ennui. D’où venaient ces dépêches et quel crédit pouvions-nous leur accorder ? Dans ce pays perdu, nous étions des proies toutes désignées pour les lanceurs de faux renseignemens intéressés et pour les mystificateurs. Je remarquai que, si les bonnes nouvelles étaient volontiers accueillies, l’effet en était peut-être moins sûr que celui des mauvaises, et que les unes et les autres empruntaient de leurs effets mêmes une force de persuasion qui renversait les lois les plus élémentaires de la logique.

Le 6 août, il nous fut annoncé que les Anglais venaient de livrer une grande bataille navale, où ils avaient coulé sept cuirassés allemands et n’en avaient perdu que deux. À l’hôtel, Français et Anglais burent le Champagne en l’honneur de cette première victoire. Mais, deux jours plus tard, un télégramme, dont on me dit, dans la suite, qu’il avait été fabriquée à Shanghaï par de mauvais plaisans allemands, nous informait qu’un combat naval avait eu lieu où, sur dix gros vaisseaux de guerre, les Anglais en avaient eu quatre coulés et six gravement endommagés. Sa victoire n’avait coûté à la flotte allemande que quatre torpilleurs. Et le télégramme ajoutait que Londres et Paris étaient dans la consternation. Nous fûmes atterrés. Quelques-uns de nous pourtant émirent un doute sur la véracité du télégramme. Mais, à ce moment, le gros consul allemand qui, depuis trois jours, ne mettait pas le pied au Club, et dont la présence, ce matin-là, y était d’autant plus choquante qu’on devait y offrir le coup de l’étrier aux membres français appelés sous les drapeaux, entra dans la salle du Bar, de son pas d’invasion, flanqué de son Bolljahn. L’apparition de ce personnage, qui fit que tout le monde se plongea dans la lecture des vieux journaux, entraîna la conviction du désastre. Et ce fut une ombre qui pesa lourdement, ce jour-là, sur la joie que nous donnait la magnifique résistance des Belges.

Dès le 8 août, on nous annonça la mort du vieil empereur d’Autriche, au milieu de cet embrasement de l’Europe qui s’était allumé aux flambeaux de son agonie. Mais il mourut plusieurs fois. Il mourut lorsque nous étions à Hong-Kong ; il mourut lorsque nous étions à Singapore ; il mourut lorsque nous étions à Port-Saïd. Quand les nouvelles chômaient, les journalistes l’enterraient. Et personne n’avait le temps de s’arrêter à cette tragique figure.

Les derniers soirs de mon séjour à Séoul, nous nous rendions à la gare, au passage de l’express de Moukden. Des compatriotes, des amis, refoulés de Mandchourie par la guerre, revenaient en toute hâte au Japon et nous télégraphiaient pour avoir des nouvelles, et pour échanger, pendant les quinze minutes d’arrêt, quelques paroles françaises. Les Allemands devaient en faire autant, car nous y rencontrions d’ordinaire le consul d’Allemagne.

Les trains japonais arrivent et repartent avec une ponctualité surprenante. Les voyageurs sautaient sur le quai et formaient rapidement deux groupes. Les Autrichiens, les Allemands, des Américains se pressaient autour du Teuton ; les Français et quelques Anglais autour de nous. De vagues Levantins couraient de l’un à l’autre. Comme l’express qui monte à Moukden part un quart d’heure environ après celui qui en descend, il y avait aussi des Russes à qui leur consul et leur pope venaient serrer la main. Les Japonais se portaient en grand nombre à ce spectacle où leur humeur guerrière flairait une odeur lointaine des champs de bataille. Les trains disparus, nous sortions de la gare. La foule des hommes vêtus de blanc, plus blancs encore sous la lumière électrique, et des femmes au kimono sombre, mais à la ceinture diaprée, s’écartait devant nous et nous suivait du regard. Le consul russe et le pope, que nous avions salués, s’en allaient les premiers. Derrière eux, le consul d’Allemagne s’avançait pesamment, escorté de son Bolljahn, qui se dépensait en gesticulations et semblait lui faire avec ses bras un moulinet protecteur. Nous fermions la marche. Et nous rentrions dans La ville aux lourdes portes chinoises, si fantasques le soir. Le silence s’étendait sur la grande avenue qui mène au palais en ruines, où la Reine fut assassinée. Mais l’intérêt de tout cet exotisme s’était éteint pour nous comme un feu de bengale dans une tempête.

Puis ce fut le départ des premiers réservistes, la foule japonaise encore plus nombreuse, et des Banzai ! mariés aux cris de Vive la France ! On les envoyait à Simonoseki où L’Amazone les attendait. La mobilisation s’était faite sans peine. Ceux mêmes qu’elle lésait douloureusement n’avaient point hésité. Je connus des situations émouvantes : un veuf obligé d’abandonner ses quatre petits enfans ; d’autres, où le résultat de quinze ou vingt ans d’efforts était non seulement compromis, mais ruiné d’un coup. Aucune récrimination ne s’éleva. L’empressement alla même trop loin, puisque des Missionnaires de la Corée s’embarquèrent qui, trois semaines plus tard, à Hong-Kong, furent reconnus impropres au service par le médecin compétent du Dupleix.

Peut-être y aurait-il quelque tempérament à introduire dans un système dont la rigueur est indispensable en France, mais qui, sans dommage pour le pays, pourrait être plus flexible, lorsque ceux qu’il touche atteignent ou dépassent la quarantaine, représentent des intérêts français, et sont éloignés de la mère patrie par cinquante jours de traversée. Je crois aussi, puisque j’effleure cette question, qu’il serait bon de tenir compte, dans le choix des destinations, de l’esprit du peuple où résident nos nationaux. Il importait peu qu’on envoyât nos Missionnaires du Japon et de la Corée en Chine, en Indo-Chine ou en France. Non seulement les Japonais, bien qu’ils n’enrôlent pas leurs bonzes, comprennent cette nécessité patriotique ; mais on peut assurer que le départ de nos prêtres pour l’armée a rehaussé leur prestige aux yeux de cette nation militaire. Les chrétiens japonais ont été fiers que leur « Père » courût à la défense de son pays ; et les autres n’en ont conçu que plus de respect envers la France. L’effet n’a pas été le même en Chine, lorsque nos Missionnaires se sont dirigés sur Tien Tsin : les Chinois ne font aucun cas du guerrier et n’aiment point avoir chez eux de soldats européens…

Les réservistes allemands étaient tous, les uns après les autres, enfournés dans la gueule de Tsing-Tao. On annonçait que les Japonais se proposaient d’intervenir, que leurs arsenaux travaillaient jour et nuit et que cette forte position, où l’Allemagne avait dépensé des sommes considérables et avait déjà réalisé un symbole de sa puissance, tomberait bientôt entre leurs mains. Les malheureux y allaient sans ardeur, comme s’ils avaient entendu ce que disait, à ce moment-là, aux gens de Shanghaï, un des leurs qui en revenait : « On peut faire un signe de croix sur tous ceux qui y sont : notre Kaiser les a indignement sacrifiés. »

Mais où les aurait-on envoyés ? Tous les chemins leur étaient coupés. Pour moi, j’étais bien décidé à continuer mon voyage par le Transsibérien, où ma place, depuis longtemps, était arrêtée pour le 12 août, à Kharbine. Mais les fausses nouvelles d’une invasion de la Finlande par trois cent mille Allemands et d’une entrée en campagne de la Turquie me fermaient la route d’Odessa et celle de la Suède. Je pris brusquement le parti de regagner le Japon où je savais qu’un paquebot japonais, à destination de Marseille, lèverait l’ancre vers la mi-août.

Il y a une journée de chemin de fer de Séoul à Fusan, une nuit de bateau de Fusan à Simonoseki et, par le train, une trentaine d’heures de Simonoseki à Tôkyô. Ce voyage et celui qu’une semaine plus tard je refis de Tôkyô à Simonoseki m’ont laissé une extraordinaire impression. J’étais toujours aussi loin de la France ; j’en étais même plus loin en revenant de Séoul au Japon, et pourtant il me semblait que la terrible agitation qui devait régner chez nous s’était communiquée à tout ce qui m’entourait, que j’étais ballotté sur les remous de la guerre et enveloppé de la même atmosphère ardente. Mes compagnons, les incidens du voyage, l’état des esprits, les préparatifs du Japon, et même les désordres de la nature, tout m’entretenait dans l’illusion que je m’étais rapproché de la seule vie qui, en ce moment, me paraissait enviable.

J’avais quitté Séoul en compagnie des Missionnaires réservistes. À peine le train s’était-il ébranlé que les prêtres disparurent : il ne resta plus que des troupiers. Ils entonnèrent les chansons qu’ils avaient chantées jadis aux étapes des grandes manœuvres. Ces airs allègres des casernes de France changeaient pour nous jusqu’à la physionomie du pays qui défilait sous nos regards. Les aspects de la terre se dénationalisent si facilement ! Des montagnes qui se soulevaient à l’horizon nous faisions les Vosges. Les misérables paillotes aux murs de guingois pétillaient au soleil comme les toits de nos hameaux. Les rizières immobiles jaunissaient comme nos moissons. Mais le passage du train ne faisait lever ici que des têtes de paysans aux longs cheveux, dont la peau a les tons jaunes de la glèbe qu’ils travaillent.

À Taïku, la seule grande ville par où l’on passe et qui forme le second diocèse de la Corée, de nouveaux Missionnaires nous rejoignirent avec leur Évêque, Mgr Démange, un des plus jeunes évêques de la chrétienté, mobilisé lui aussi. Simple soldat, il voyageait en troisième classe. Les Japonais et les Coréens, dont le wagon était rempli, regardaient silencieusement ce bonze étranger qui différait des autres bonzes étrangers par le ruban violet de son chapeau, sa ceinture violette, sa chaîne d’or et sa grosse bague. Leur sens de la hiérarchie ne comprenait pas très bien sa présence parmi eux.

Une nouvelle sensationnelle nous attendait à Fusan. Toute la semaine les ultimatums s’étaient succédé : ultimatum à la Russie, à la France, à la Belgique, à l’Italie (?). Ultimatum de l’Angleterre. Ultimatum de la Turquie (?). Ultimatum de la Roumanie (?). Le buste bien connu de Guillaume nous apparaissait au centre d’un feu d’artifice incendiaire d’ultimatum, et toute conversation entre États ne semblait plus pouvoir s’engager que par la voie de l’ultimatum. Nous ne fûmes donc pas surpris outre mesure lorsqu’on nous dit que le gouvernement de Washington avait envoyé au gouvernement de Tôkyô un ultimatum pour lui défendre d’entrer dans le conflit. C’était le télégramme du jour, et il annonçait que le Ministère et les conseillers de l’Empereur étaient en train de délibérer. J’ignore d’où avait été lancée cette information que je n’ai point retrouvée le lendemain dans les journaux du Japon et qui visait surtout à impressionner les Coréens et à ranimer chez eux l’idée que les États-Unis entendaient modérer ou refréner les ambitions japonaises. Elle sortait sans doute de la fabrique de Shanghaï ou des Philippines. Cependant il est probable que les rapports se tendirent un peu entre Tôkyô et Washington. La presse japonaise en eut vent ; et elle se demanda si décidément les États-Unis considéraient le Pacifique comme un lac américain. Puis elle enregistra des démentis officiels.

Nous nous éloignions de Fusan. La nuit était sombre et la mer très douce. Sur le pont obscur du paquebot, les réservistes de Taïku s’étaient installés pour dîner, au milieu des treuils et des cordages. Les pipes et les cigares s’allumaient difficilement, car il soufflait une brise délicieuse. « Je vous invite tous, dit l’Évêque, à venir goûter, d’ici quelques mois, le petit vin du pays dans mon village d’Alsace ! » « Accepté ! » répondaient des voix joyeuses. Quelqu’un dit : « Sûrement ils sont moins gais que nous ! » Je pensai : « Ô les braves gens de France qui garderont leur gaieté jusque sous la mitraille ! » Vers dix heures, l’Évêque descendit à l’entrepont où il essaya de dormir parmi les pauvres Japonais qui, déçus dans leur espoir de faire fortune en Corée, retournaient au Japon. Les autres missionnaires cherchèrent sur le pont une place où s’étendre. L’un d’eux, l’économe, enveloppa ce qui restait du pain dans un linge, puis dans une couverture, et s’en servit comme d’oreiller. Je dirais qu’ils se préparaient à la vie des camps, si leur dure existence de missionnaires coréens ne les y avait, depuis beau temps, entraînés.

À Simonosoki, je leur fis mes adieux, et je me dirigeai vers la gare. Les trains étaient bondés. Ils le sont toujours au Japon. L’après-midi, les contrôleurs passèrent dans les wagons et lurent à haute voix un télégramme que mon voisin eut l’obligeance de me traduire : « L’armée navale japonaise est prête à commencer un mouvement. »

La chaleur était lourde. Les yeux se fermaient. La douceur mystérieuse des paupières baissées sur ces yeux obliques baignait tous les visages jaunis d’une ombre de ressemblance avec ceux des Bouddha. Je remarquais les soins délicats des parens, et souvent des pères, pour leurs petits enfans. Nous en avions plusieurs, tous très sages. Celui qui était en face de moi dormait recroquevillé sur la banquette : et, la nuit, chaque fois que je sortis de ma somnolence, je vis son père qui l’éventait et qui, de temps en temps, sans le réveiller, lui épongeait les tempes. Ainsi furent choyés, caressés, préservés et rafraîchis pendant les chaudes nuits de la canicule, les petits êtres qui devaient être un jour les soldats de Port-Arthur et qu’un auteur japonais a nommés des boulets humains.

Le lendemain matin, à Shizuoka, on vendait des journaux anglais sur le quai de la gare. Le premier que j’ouvris me donna un éblouissement : nous étions entrés à Mulhouse aux acclamations des habitans. Je pensais bien que ce n’était pas une victoire définitive. Mais l’idée que nos régimens foulaient la terre alsacienne, que les filles d’Alsace s’étaient pressées, pour les voir, aux portes et aux fenêtres de leurs villages, — dont le souvenir hospitalier m’était resté tout imprégné des couleurs les plus tendres et des parfums les plus savoureux de l’automne, — cette idée me pénétrait d’une joie si vive qu’il ne me souvient pas d’en avoir éprouvé de plus vive. Les émotions individuelles n’atteignent jamais l’intensité de ces grandes émotions collectives, qui accroissent le sentiment de notre personnalité en même temps qu’elles le purifient de toutes ses mesquineries égoïstes. Mon visage dut trahir une allégresse que d’ailleurs je ne songeais point à dissimuler, car mon voisin japonais me pria de lui communiquer mon journal, et, l’ayant lu, me dit : « Je vous félicite : nous serons tous heureux que vous repreniez l’Alsace-Lorraine. Vous êtes un grand peuple. Les grands peuples n’oublient jamais. »

Il est possible que cette entrée en Alsace ait été une médiocre opération militaire. J’ai entendu, au cours de mon voyage, des officiers anglais la blâmer. Mais les événemens ont souvent une importance symbolique très disproportionnée à leur importance réelle. Rappelons-nous la prise de la Bastille ! J’y pensais devant l’effet que cette nouvelle produisit sur les Japonais. De tous les étrangers, ils furent ceux dont le sentiment s’accorda le plus intimement avec le nôtre. Elle frappait leur imagination comme une première scène qui éclaire tout le sens de la pièce. Le temps que nous avions mis à laver l’injure de 70 attachait au drame qui commençait l’intérêt pathétique des vengeances longuement couvées. Ce peuple, qui ne s’est jamais lassé d’admirer ses Quarante-Sept Ronins, retrouvait inconsciemment dans le spectacle que nous lui offrions les traits les plus excitans de leur histoire. Pendant des années, la France, elle aussi, s’était tue. Comme le chef de la bande héroïque, qui endormait la vigilance de l’ennemi au bruit de ses débauches, elle avait laissé se propager dans le monde sa réputation de nation divisée, appauvrie par ses excès, enivrée d’oubli. Et soudain, au moment où ses amis découragés secouaient la tête, elle se redressait et prenait à la gorge, sur le lieu de l’ancienne insulte, l’ennemi qui l’avait tant fait souffrir. Ce fut, autant que j’en pus juger, sous ces couleurs romanesques, que notre premier succès s’imposa à la sensibilité populaire.

Les petites gens que je connaissais, les kurumaya même qui me conduisirent à l’Ambassade, avaient appris les mots d’Alsace Lorraine. Tous les yeux m’adressaient des regards de fête. Le long des rues, les crieurs de journaux, qui portent à leur ceinture un trousseau de sonnettes, vendaient en courant des gokwai, ces supplémens sur papier de chandelle où les dernières nouvelles sont imprimées à la hâte. Ils se succédaient à si peu d’intervalle que le gouvernement en modéra bientôt la vente pour calmer l’excitation du public.

J’arrivai à notre Ambassade. Je l’avais revue, quelques mois plus tôt, avec la tristesse qui m’attendait dans tous les endroits où l’on pouvait constater la diminution de la France. Elle avait tant vieilli, cette vieille Légation, qui n’avait pour elle que son beau jardin japonais et son emplacement devant une des douves du Palais Impérial ! Ses murs de bois dégradés criaient misère. Depuis plus de deux ans, le gouvernement japonais nous avait aimablement cédé un grand terrain dans une des parties les plus animées de la ville. Mais notre Sénat avait refusé les crédits, peut-être excessifs, qu’on lui avait demandés ; et les Japonais ne s’étonnaient même plus de cette pileuse installation qui correspondait dans leur esprit à l’état actuel de l’influence française. Cependant, ce mardi 11 août, elle me parut la plus belle des Ambassades. J’entendrai toujours un des premiers mots qui m’y accueillirent : « Nous n’avons plus des âmes de vaincus ! » Ceux qui ont vécu à l’étranger comprendront mieux encore que les autres ce qu’un pareil mot révèle d’humiliations accumulées, de mouvemens de colère impuissans, de blessures silencieusement et impatiemment subies.

L’ambassade avait perdu une bonne moitié de son personnel. Dès le 5 août, son attaché militaire, le lieutenant-colonel Lerond, ses secrétaires M. Maugras et M. Bonmarchand, le capitaine Vorus, s’étaient embarqués à Yokohama pour l’Amérique. Les Japonais leur avaient fait une ovation. Le paquebot avait arboré le pavillon français ; et les attachés militaires allemand et autrichien, qui prenaient la même route, s’étaient cachés dans leur cabine.

L’ambassadeur, M. Regnault, n’était que depuis quelques mois au Japon. Mais les Français n’oublieront jamais ce qu’il avait déjà entrepris contre la prépondérance germanique ; et l’histoire dira un jour de quelle heureuse initiative il pesa sur la décision du gouvernement japonais. Revenu de sa villégiature, il avait groupé autour de lui les derniers membres de son Ambassade, l’attaché naval, M. Brylenski, le secrétaire interprète, M. Bourgois, le chancelier, M. Gallois. Ce petit centre, courbé sur les câblogrammes, frémissant d’allégresse et d’espoir, était merveilleusement chargé d’électricité française. L’ambassade recevait des visites du matin au soir. Les officiers de l’État-major apportaient à l’ambassadeur leurs félicitations et leurs vœux. Chaque courrier lui remettait des paquets de lettres d’inconnus enthousiastes. Et dans presque toutes ces lettres revenait le mot ou l’idée de vengeance.

La presse fulminait contre les Allemands. Des journaux qui, quelques mois auparavant, sur l’instigation de l’ambassade allemande, avaient naïvement proposé que le Prix Nobel de la paix fût décerné au Kaiser, le caricaturaient aujourd’hui avec des yeux d’halluciné et des moustaches furieuses. Les assassinats d’Alsace, la Belgique massacrée, soulevaient une indignation unanime. Le professeur de droit international, le Dr Nirakawa, écrivait dans un des journaux les plus écoutés : « En ce moment, par sa conduite envers la France et la Belgique, l’Allemagne viole les principes des lois internationales et prouve qu’elle est l’ennemie de l’humanité. Le Japon n’a même pas besoin pour agir d’invoquer le prétexte de l’Alliance Anglaise. Celui qui a violé les lois du monde est l’ennemi du monde. Le Japon doit aider la Russie, la France et l’Angleterre à punir leur vieille ennemie. Il n’a pas de devoir plus urgent. » Ce fut à peine si quelques voix s’élevèrent, non pour justifier l’Allemagne, mais pour affirmer leur admiration de la science allemande. Ces quelques Japonais n’avaient pas tort, puisque, depuis vingt ans, leurs Écoles, leurs Universités, leur Armée, leur Gouvernement, tout les avait encouragés à prendre au sérieux le bluff de la science exclusivement allemande. Mais les autres ne s’embarrassaient point de ces considérations métaphysiques et savaient parfaitement qu’ils ne se contredisaient pas en marchant contre l’Allemagne.

Le Japon avait, lui aussi, à se venger. « N’oublions pas, s’écriait le même M. Nirakawa, l’inqualifiable intervention des Allemands en 1895 ! » Il pouvait être tranquille : aucun de ses compatriotes n’avait oublié que l’Allemagne, la Russie et la France avaient forcé le Japon, vainqueur de la Chine, à lâcher sa prise. Il s’était vengé de la Russie ; il allait se venger de l’Allemagne. Quant à la France, elle avait une excuse à ses yeux : il avait compris qu’en suivant son alliée, la Russie, elle n’avait fait qu’obéir à cette sorte d’obligation morale que les Japonais appellent le giri et dont le respect est très fort chez eux ; enfin il sait que l’amiral français s’opposa nettement à ses deux collègues allemand et russe, qui voulaient bombarder la flotte japonaise. Au souvenir toujours cuisant de la violence qui lui avait été faite s’ajoutait celui du fameux barbouillage où le Kaiser avait essayé de peindre un Saint Georges prussien tombant, la lance en arrêt, sur le Péril Jaune incarné dans un dragon. Ce tableau avait été trouvé d’aussi mauvais goût par les Japonais que par tous les peintres, même allemands. Il offensait également l’esthétique et la diplomatie. Quinze ans après, le dragon, allongeant sa tête du côté de Tsing-Tao, brûlait d’y répondre.

Durant ces quinze années, les Japonais, — qui manquent parfois de sens critique, mais qui n’en manquent pas plus que beaucoup d’Européens, et dont la force de résistance à toute influence susceptible de les déjaponiser leur permet d’en manquer, — s’imaginèrent qu’ils retireraient de la culture allemande des bienfaits inappréciables. Ils se mirent à l’école des Allemands. Du reste, l’idéal en quelque sorte messianique qu’ils se proposent étant d’élaborer une civilisation où l’âme orientale et l’âme occidentale harmonieusement fondues donneraient le ton à l’univers, il leur était indispensable d’assimiler les vertus germaniques. Je montrerai un jour que cet essai d’assimilation ne fit que jeter dans leur esprit un brouillard heureusement passager. Les méthodes allemandes ne sont point vraiment éducatrices. Elles ne favorisent que la médiocrité. Mais leurs intellectuels avaient beau les adopter : aucune reconnaissance ne les liait à un pays qui ramène tout, et même la science, au point de vue commercial et industriel.

Ils en étaient avertis ; et, s’ils ne l’avaient été, un récent scandale, que leur politique de clans avait démesurément amplifié, leur eût ouvert les yeux sur les dangers que l’on court à trop fréquenter les Allemands. Ce n’est pas le moment de raconter cette histoire retentissante. Je n’en veux retenir qu’un trait. La maison Siemens-Shuckert, qui fournissait à la marine japonaise des appareils électriques, fut convaincue d’avoir versé à de hauts personnages des pots-de-vin considérables. D’autres maisons européennes (pas françaises) avaient suivi son exemple. Mais ce qui aggravait le cas de la maison allemande, ce n’était pas seulement que son consul de Yokohama eût trempé dans ces sales affaires, ce fut surtout une lettre d’un de ses principaux chefs où se lisaient des phrases comme celles-ci : « De récentes commandes montrent que nos amis du ministère travaillent consciencieusement. Si le capitaine X continue de nous ennuyer, on exigera son déplacement. Nos amis s’occuperont de faire déplacer ceux qui ne nous sont pas favorables. » Dans cette grossière mainmise sur les rouages intérieurs d’un pays étranger, dans cette espèce d’impérialisme attentatoire et brutal, vous reconnaissez la marque allemande. Rien ne pouvait inquiéter ni atteindre plus profondément la légitime susceptibilité du peuple japonais. Mais il ne parut pas y attacher trop d’importance. Aucune campagne anti-allemande ne se dessina dans la presse. L’ambassadeur, le comte Rex, qui offrait des dîners de cent couverts aux directeurs des journaux et aux officiers japonais revenus d’Allemagne, attribua sans doute cette réserve à la crainte respectueuse dont son pays avait frappé les Asiatiques. Il ne connaissait pas les Japonais. Il ignorait que leurs ressentimens s’enveloppent de silence. L’Allemagne ne peut s’en prendre qu’à elle-même de leur zèle à se tourner contre elle. L’Angleterre et la France y ont moins travaillé que sa politique agressive, l’intempérance de son Kaiser, l’esprit corrupteur de son industrie, et, chez une nation dont les sociologues et les philosophes se flattent d’avoir créé la psychologie ethnique, une extraordinaire incompréhension des âmes étrangères jointe, du reste, à un sens pratique très roué de leurs besoins matériels et commerciaux.

« Ils sont nos maîtres en fait de commerce ! » disaient les Japonais. C’était vrai. Le développement commercial de l’Allemagne en Extrême-Orient, pour qui du moins n’en considérait que la façade, tenait du prodige. Je crois cependant qu’il en était beaucoup de leur commerce comme, sur les quelques points où j’ai pu l’étudier, de leur science : l’un et l’autre se soutenaient par un labeur opiniâtre, mais ne résistaient que par l’immense crédit qu’on leur faisait et que semblaient mériter leurs efforts. Toujours est-il que, de jour en jour, l’importance de ces maîtres grandissait en Chine. Ils avaient fait de Tsing-Tao comme un Hong-Kong prussien. Le Japon ne laisserait pas échapper l’occasion de les en évincer, quand une si noble cause la lui mettait dans la main. Avec lui, la civilisation la plus haute de l’Orient allait, pour la première fois, aider de ses armes la plus haute civilisation occidentale. Il n’est pas souvent donné à un peuple d’accorder ainsi son intérêt particulier et celui du monde. Nous attendions avec confiance son branle-bas de guerre. L’Empereur se disposait à redescendre des hauteurs de Nikko afin de consulter les mânes de ses Ancêtres. On pressentait le résultat de cette consultation.

À Yokohama, les derniers réservistes étaient mobilisés. M. Regnault m’offrait de m’embarquer sur l’Amazone ; mais il ne savait quand elle partirait. L’insécurité des mers pouvait encore la retenir une semaine ou deux. Je me décidai pour un paquebot japonais, le Katori Maru, qui venait de quitter Yokohama, et que j’avais tout le temps de rattraper à ses escales de Kobé ou de Nagasaki ; et j’arrêtai la dernière place vacante.

Était-ce l’imminence de la déclaration de guerre du Japon ? Des centaines d’Américains et d’Allemands gagnaient précipitamment Shanghaï. On eût dit qu’il y avait de la panique dans l’air. Il y eut au moins un peu d’affolement quand, la veille du jour où les réservistes devaient prendre le train et ceux qui étaient dans mon cas rejoindre le Katori Maru, un typhon s’abattit sur la côte et rompit en plusieurs endroits la grande voie directe de Tôkyô à Kobé. Il fallait quelques jours pour la réparer. Une seule ligne restait ouverte, celle qui monte jusqu’à Nagano sur la côte occidentale et redescend par Nagoya, une des lignes les plus pittoresques du Japon, mais terriblement longue.

Au consulat français, on se remuait comme on ne l’avait jamais fait depuis l’ouverture du pays. Le consul, obligé d’envoyer de nouveaux avis aux mobilisés, les achevait dans le bruit des conversations qui se croisaient par-dessus sa tête. On entendait : « Je vous dis qu’il vaut mieux partir par Tôkyô à onze heures du soir. — Les Belges ont certainement posé des mines. — Les Américains affirment que les Japonais ont demandé à l’Angleterre un million cinq cent mille livres sterling pour marcher. — Comment voulez-vous que le Père Z aille au feu ? Il est trop gros. — C’est absurde : quelles que soient les conditions de l’Angleterre, le Japon marchera. — On passera le Rhin. — Courez à la gare ! »

Tout à coup, les conversations cessèrent. Une petite dame, coiffée d’une toque à plume, s’avançait sous ce grand tapage. Elle paraissait bouleversée : Monsieur le consul, dit-elle, je veux à tout prix retourner à Shanghaï : que dois-je faire ? » Elle était depuis trois jours au Japon ; mais elle voulait retourner immédiatement à Shanghaï, où elle craignait pour son mari. « Que craignez-vous ? » lui demanda le consul. Elle ne savait pas ce qu’elle craignait ; et nous ne sûmes jamais ni ce qu’elle était venue faire à Yokohama, ni pourquoi elle tenait tant à partir, à moins que ce ne fût parce qu’elle voyait tous ces départs autour d’elle. « Attendez le prochain paquebot, » lui dit-on. Elle répondit, les lèvres tremblantes : « Le prochain paquebot… dans cinq jours ! » — « Alors, Madame, répliqua l’un de nous, prenez la route de Nagano. » — « Non, pas ça ! s’écria le Consul. Une petite femme comme vous ! C’est un voyage trop dur, un voyage où il faut porter ses bagages soi-même ! » L’épouvante agrandit ses yeux : « Oh ! je ne puis pas… J’ai trois malles et deux boites à chapeau. » Et elle s’en alla discrètement comme elle était entrée. Pourquoi ai-je retenu cet incident ? Je revois encore cette pauvre petite dame très bien qui ressemblait à un oiseau effaré au milieu de ces rumeurs de guerre, que traversaient les derniers coups de vent du typhon.

Ma dernière journée à Tôkyô fut morne. J’avais passé une partie de la nuit à lire un paquet de journaux français, dont le dernier datait du 15 juillet. Essayez de relire ces journaux d’avant la guerre : l’impression qui s’en dégage vaut celle des plus éloquentes prédications. C’est un jet de lumière effrayante sur notre superbe et misérable aveuglement. Une fourmilière ne serait pas plus pitoyable, qui croirait mener le monde quand un pied est levé sur elle. On n’avait aucune appréhension, aucun pressentiment. Les affaires d’Autriche commençaient à perdre de leur actualité. Cependant, ça et là, on parlait encore avec une sympathie émue du peuple autrichien et de sa vieille monarchie. Un journal publiait la photographie des membres de l’ambassade allemande et inscrivait sous le nom de l’Ambassadeur : sincère ami de la culture française. Les radicaux continuaient cette campagne contre la loi de trois ans qui déconcertait tous les étrangers. Un de leurs organes demandait que la France usât mieux de sa richesse, « que le gouvernement, que les grands établissemens de crédit prissent des initiatives, qu’on fit à bref délai des appels à l’épargne, non pour des dépenses militaires et improductives, mais pour des œuvres rémunératrices. » Un autre raillait ceux qui voyaient toujours à l’Est l’ennemi héréditaire : « La guerre que vous redoutez ou que vous recherchez selon vos intérêts ou vos affinités est problématique, et, la sagesse des nations aidant, cette guerre n’aura sans doute jamais lieu, ne vous en déplaise… » Les derniers échos de la condamnation de Hansi se perdaient dans les bruyans préparatifs d’un procès scandaleux. Les fêtes de Guernesey avaient redoré le buste du poète de L’Année Terrible. Mais nul n’entendait le pas, qui se rapprochait d’heure en heure, d’une nouvelle Année Terrible.

Tôkyô avait été touché par le typhon. Sur le bord des canaux et des douves du Palais Impérial, des saules pendaient, sabrés, déchiquetés. Les tuiles jonchaient les routes bordées de masures. Les tramways passaient solitaires dans ces vastes terrains vagues qui séparent les grands villages dont la ville se compose. Il y avait peu de monde dehors. Je ne rencontrai d’autre groupe animé qu’une corporation d’ouvriers qui conduisaient l’un des leurs au cimetière : ils chantaient en riant une complainte criarde ; et le vent agitait, dans les mains des porteurs bouddhistes, les fleurs de lotus métalliques et les bannières fleuries. Les sonnettes des crieurs de journaux carillonnaient dans les rues désertes. On était au 14 août. Après la fiévreuse attente des premiers jours et les nouvelles radieuses de la défaite allemande devant Liège et de notre entrée en Alsace, les télégrammes étaient devenus plus vagues : « Nos engagemens de cavalerie prouvaient notre supériorité… Une grande bataille allait se livrer… » Oh ! cette grande bataille toujours imminente, cette grande bataille qui commençait toujours, nous a-t-elle assez obsédés ! Pendant plus d’un mois, nous en avons traîné la hantise.

Dans l’après-midi, je me trouvai au Club européen avec un ami Français et un Anglais. Comme nous en sortions, on y apporta un supplément de journal ; et, incapables de déchiffrer les caractères japonais, nous restions là devant ce papier chiffonné comme devant une serrure à secret qui garde peut-être un trésor. Le Club était vide. J’insistai pour qu’on appelât un garçon qui pût le traduire ou, du moins, le lire. Il en vint un, à demi somnolent. Il baragouina quelques mots d’anglais. Je ne comprenais rien ; mais mes compagnons eurent un haut-le-corps : « Que dites-vous ? Répétez ! » Et le garçon, perdu dans les noms géographiques, répéta d’une voix incolore : « La flotte autrichienne est entrée en Suisse. »

Lorsque j’arrivai, le soir, vers dix heures, à la petite gare d’où partie train de Nagano, je faillis avoir un accès de découragement. Deux mille personnes se pressaient sous son hangar. Mais ce fut là peut-être que je sentis le plus vivement la bonté du peuple japonais, dès qu’on intéresse son imagination. Il suffisait que je fusse un Français, et sans doute retournant en France, pour que cette foule silencieuse et compacte m’ouvrît un passage. Des gens s’empressèrent, me dénichèrent un petit coin dans un wagon déjà encombré, m’y installèrent moi et mes valises, dont j’avais presque honte au milieu de tous ces Japonais qui feraient le tour du monde avec ce qu’ils emportent au fond de leurs manches.

L’entassement était indescriptible. Ceux qui n’avaient pas trouvé de place s’asseyaient sur leurs talons. D’autres se coulaient à moitié sous les banquettes. Des jambes nues s’entrecroisaient dans un tel désordre que c’était à se demander comment leurs propriétaires les reconnaîtraient. Des femmes accroupies dormaient avec leur bébé sur leur dos. Et le voyage dura plus de vingt heures sans un cri, sans une plainte, sans autre bruit qu’un murmure d’admiration, quand les premiers rayons du soleil nous découvrirent, dans toute sa grâce sauvage, un paysage de vallées et de montagnes dont les forêts nous envoyèrent des bouffées de fraîcheur. Je me disais que bien des trains français avaient dû ou devaient encore ressembler à celui-ci ; et cette pensée m’ôtait toute fatigue. Nous atteignîmes Nagoya à la nuit tombante. L’express de Nagasaki ne passait qu’à une heure du matin. Des rencontres imprévues de compatriotes, l’excitation qui était autour de nous et surtout en nous-mêmes, notre crainte de manquer le paquebot, le désarroi des employés, les trains assaillis donnaient à cette chaude nuit d’août un charme dont nous trompions, faute de mieux, notre douleur de n’être pas en France.

Le lendemain soir, en descendant à Simonoseki, nous entendîmes crier le texte de l’ultimatum que le Japon venait de lancer au Kaiser : nécessité pour le Japon de défendre les intérêts généraux en Extrême-Orient ; injonction aux navires allemands de quitter immédiatement les mers chinoises et japonaises, ou de se laisser désarmer ; transfert, sans aucune compensation financière et sans condition, du territoire de Kia-Tcheou au gouvernement japonais qui le rendrait à la Chine. Le Kaiser pouvait prendre huit jours de réflexion. On lui donnait ses huit jours. Dans la façon dont cet ultimatum était tourné, dans ses expressions mêmes vibrait l’écho de l’ancienne injure. La riposte du Dragon au saint Georges de Berlin était d’une admirable ironie.

Le comte Rex allait plier bagages. Et les Pères du Verbe Divin allemands, et les Jésuites allemands, que feraient-ils ? Je connais assez les Japonais pour être sûr qu’ils ne seront point inquiétés et que l’on continuera de les traiter avec une courtoisie parfaite. Mais iront-ils jusqu’au bout de la besogne qu’ils avaient entreprise et dont les Japonais ne se rendaient pas compte ? J’aime nos Missionnaires. Partout où ils ont été, où ils sont, où je les ai vus, ils ont mis en valeur les plus belles qualités de notre race : l’intelligence et l’humanité. Mais les Allemands !… Je n’ai garde de leur reprocher leur amour de l’Allemagne. Je leur reproche la haine sourde dont ils poursuivent, sous le couvert de la religion, des œuvres françaises qui inspirent le respect aux indifférens et qui commandent la vénération aux âmes chrétiennes. Ce n’est pas le désir de propager la foi qui les a amenés au Japon. Ils n’y ont été conduits que pour arracher à nos Missions le fruit d’un demi-siècle de labeur. Leur seul but était d’étendre aux milieux catholiques la campagne de calomnies et de dénigrement, où s’employaient leurs collègues de la diplomatie, de la science et du commerce. Ces agens maquillés du pangermanisme manquaient de dignité. Traqués en Allemagne par la police impériale, comme les nôtres ne l’ont jamais été en France, même aux jours des plus déplorables iniquités, ce n’était point la Germanie pacifique et idéaliste qu’ils prônaient, — on leur eût pardonné d’y croire encore, — c’était le pouvoir de fer et d’or du Kaiser. Leur Kaiser ! Il fallait voir comme ils en parlaient et comme ils parlaient d’ailleurs de tout ce qui est allemand ! Ils ne disaient pas « la Science ; » ils disaient : « la Science Allemande. » Ils ne disaient pas « la Civilisation ; » ils disaient : « la Culture Allemande. » Leur Dieu était aussi « le Vieux Dieu Allemand. » La mort de l’Impératrice douairière du Japon avait mis tous les fonctionnaires en deuil. Ils ne manquèrent pas l’occasion de faire leur cour au Pouvoir et ils achetèrent des flots de crêpe. Les Japonais eux-mêmes trouvèrent qu’ils en avaient trop acheté. Il leur en restera assez, je l’espère, pour porter le deuil de leurs ambitions.

Je refis, pendant la nuit et au jour levant, la route que j’avais suivie jadis, au mois de mai, de Moji à Nagasaki. Rien n’avait changé dans cette charmante nature montagneuse, où les bras de mer ont une apparence de beaux lacs endormis. Mais, sous le soleil d’août, la baie de Nagasaki, dont j’avais gardé une impression radieuse, n’était qu’un paysage à peine perceptible : une sorte de buée grise autour d’une mer pâle. La ville semble mourir. Toute son animation et toute celle du port s’étaient condensées le long des flancs du Katori Maru où des grappes suspendues de charbonniers et de charbonnières se passaient, en se les jetant, des paniers de charbon qu’ils vidaient dans les soutes. Le Katori faisait du charbon, comme s’il n’avait pas dû en refaire jusqu’à son retour. Enfin, nous allions donc partir ! Sur le pont, une émigrante japonaise disait à son petit garçon qui était en colère et qui voulait tout casser : « Allons, tais-toi, vilain Allemand ! » Mais je n’en souris même pas, car je venais de lire dans le Nagasaki Press que la nouvelle d’une défaite française était confirmée et que nous avions quitté Mulhouse.


André Bellesort.


(À suivre.)