En Extrême-Orient/02

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

II[1]

LES ÉTAPES DU RETOUR




Le Katori Maru était plein d’Américains et d’Allemands qui allaient à Shanghai et d’Anglais qui retournaient en Angleterre. Pendant les deux jours de traversée, la télégraphie sans fil ne cessa point de sonner ; mais ceux qui interrogèrent le commandant, un petit homme encore jeune aux yeux tristes et aux moustaches tombantes, n’obtinrent de lui que des : « Il n’y a rien. Je ne sais rien. » À quoi bon l’interroger ? Dès qu’on les questionne, les Japonais officiels sont les gens les plus secrets du monde. Leur circonspection cache tout, peut-être par le même manque de perspective qui fait que leur peinture met tout au premier plan. Pendant que j’étais en Corée, deux Français, descendus de la mine d’or qu’ils avaient quittée le 3 août, arrivent, le soir, après quarante-huit heures d’un dur voyage, à une petite gare, où ils devaient prendre le train de Séoul. Inquiets des derniers bruits, ils demandent au Directeur de la Poste s’il y a du nouveau. « Oh ! leur répond-il, c’est toujours les histoires d’Autriche et de Serbie. » Il savait, depuis l’avant-veille, que la guerre était déclarée entre la France et l’Allemagne ; mais il ne voulait pas se compromettre. Le commandant du Paul Lecat, des Messageries maritimes, qui entrait, le 4 août, au détroit de Simonoseki, n’avait pas été mieux servi par sa vieille connaissance, le pilote japonais. L’homme avait regardé le bout de ses pieds et lui avait répondu : « Du nouveau ? Non. Pas grand’chose. » Du reste, la prudence du commandant s’expliquait ici par le nombre de ses passagers allemands et américains, que la rencontre d’un croiseur japonais, accompagné de cinq contre-torpilleurs, avait déjà légèrement agacés.

À peine débarqués à Shanghaï, nous courûmes aux dernières nouvelles. Elles étaient insignifiantes. Les télégrammes portaient que nous avions coulé un croiseur autrichien et que nous avions pris Sarrebourg. De la grande bataille imminente, rien. Il faut apprendre à se tranquilliser à peu de frais. Ce silence, que nous ne pouvions encore interpréter, nous permettait du moins d’écouter et de recueillir quelques-unes des rumeurs de la ville.

Assise sur la rive plate de son large fleuve, comme au bout d’une avenue de manufactures et d’usines, Shanghaï est devenue une des plus belles villes de l’Extrême-Orient, une des reines du cosmopolitisme. Son activité ne paraissait pas avoir été ralentie par la guerre. La concession internationale, qui borde une partie du rivage, possède les grands hôtels, les banques, les maisons de commerce, des magasins de luxe. Elle se prolonge par la concession française, plus modeste, moins animée, avec des rues dont le nom seul vous glace, même au mois d’août, comme celui de Rue de l’Administration. Toute notre force présente et le meilleur de notre avenir sont plus loin, à l’extrémité d’un boulevard nouvellement percé et déjà assez imposant, dans l’ancien petit village de Zi-ka-wei, où les Jésuites ont édifié leur célèbre Observatoire, et qu’ils ont transformé en une cité d’apostolat, d’étude et de charité. Derrière cette façade européenne, s’étend une autre ville à demi européanisée : les Chinois s’y prélassent dans leurs maisons dorées et vernies, et dans leurs grands restaurans aux balcons sculptés et aux escaliers de marbre. Mais, à côté, grouille la vieille ville, la vraie ville chinoise, toujours vivante, dont les boyaux enchevêtrés, crasseux et polychromes, font de toutes les odeurs qui s’y confondent, — parfums de toilette, relens de cuisine, exhalaisons d’égout, sueurs humaines, — l’odeur, unique au monde, du peuple chinois. Les enfans y pullulent comme dans les rigoles d’un fumier des mouches de couleur. Les artisans, derrière leurs établis, travaillent, sans lever le nez de leur ouvrage, au milieu des clameurs de pousse-pousse et des chamailleries de grosses commères hommasses, dont la blouse noire a le luisant d’une toile cirée sous la pluie. On n’y rencontre plus guère de femmes aux petits pieds difformes, pareils à des moignons ; mais les jeunes gardent, avec leurs grands pieds, la démarche sautillante et ce balancement de fleurs agitées par le vent, qui est pour les Chinois la suprême élégance.

Ce prodigieux entassement d’existences humaines, derrière lequel on en subodore des millions d’autres, vous impose à la longue l’accablement mélancolique des forêts sans clairière. Le miracle de la vie y perd de sa valeur. On arrive presque à comprendre ce Mandarin chinois qui remerciait des missionnaires du dévouement qu’ils avaient prodigué autour d’eux pendant une famine, et qui ajoutait : « Oui, vous avez été très bons : vous en avez sauvé beaucoup. Mais pourquoi avez-vous pris toute cette peine ? Il y a tant de Chinois ! » Il y en a tant, en effet, qu’il semble que, du seul fait de leur masse, les courans européens, et même les plus proches, ne peuvent pénétrer jusqu’à eux. Dans les ruelles encombrées de la vieille ville, on est à deux pas et à mille lieues de la nouvelle. Les mots anglais, qui traduisent au-dessus de quelques échoppes l’enseigne chinoise, ne doivent point abuser le passant. Nous avons longuement erré à la recherche d’un temple fameux et d’un étang où s’élève une maison de thé à deux étages. Tout le monde les connaît ; mais nous n’obtînmes de personne le moindre renseignement. Pourtant mon compagnon était un remarquable spécialiste en caractères chinois. Comme les gens n’entendaient aucun terme d’aucune langue étrangère, il traçait sous leurs yeux les caractères qui signifient étang, maison de thé, temple. Sauf un sergent de ville qui nous conduisit à une boutique d’antiquités où grimaçaient des dieux de bronze, les autres n’essayèrent même pas de nous comprendre. Pareille aventure ne nous serait jamais arrivée au Japon, où le petit peuple, autant par curiosité que par amour-propre et par obligeance naturelle, ne lâche point les étrangers qu’il n’ait enfin deviné leur désir. Et, quand il l’aura deviné, il se plaira même assez souvent, en guise de récompense, à leur faire répéter les mots de la langue dont ils se sont servis, afin de se les graver dans la mémoire et d’augmenter ses connaissances. Ce trait si fréquent du caractère des Japonais, qui nous explique en partie leur adaptation rapide à certaines formes de la vie et de la pensée européennes, ne se retrouve pas dans le caractère chinois âpre et fermé. La Chine résiste ; mais sa résistance n’est peut-être que celle d’un troupeau compact qui obéit de loin à ses conducteurs.

C’est avec ceux-là que les Européens ont à faire : étudians, médecins, ingénieurs, négocians, compradors des banques, toute cette Chine jeune ou rajeunie, dont l’allure, dans la ville moderne, est si délibérée et même si hautaine. C’est leur intérêt et leur intelligence que se disputent les nations étrangères. Que pensaient-ils de la guerre ? Il n’est pas très facile de préciser leur opinion. La question de savoir quel est le peuple étranger qu’ils aiment le moins me paraît aussi insoluble que les plus hautes questions de la métaphysique. Assurément, dès que le Japon se montre d’un côté, leur premier mouvement est de courir de l’autre. Selon le proverbe japonais que l’étranger commence au frère, le premier rang dans leur antipathie reviendrait sans doute à leurs frères du Japon. Cependant il ne faudrait pas trop s’y fier. Leur crainte des Japonais se double intérieurement d’une admiration pour la race jaune, qu’ils considèrent comme très supérieure à la race blanche, et où ils s’assignent à eux-mêmes une supériorité particulière qui leur permet, tout en redoutant le Japon, de mépriser davantage l’Europe. Il vaut mieux se demander quel est le peuple européen dont le nom les impressionne le plus. Et de tout ce que j’ai entendu, il ressort qu’en août 1914 c’était l’Allemagne. L’Allemagne passait à leurs yeux pour la grande puissance militaire, scientifique, industrielle et commerciale.

Je doute qu’on ait jamais vu une nation sans colonies travailler dans les colonies des autres, ou dans les voies frayées par les autres, avec un pareil ensemble et une solidarité aussi formidable. Elle pouvait s’enorgueillir à bon droit de ce qu’elle avait accompli en Chine depuis quinze ans et particulièrement dans ces dernières années. Marins et soldats, professeurs, industriels, commerçans, commis voyageurs, du plus grand au plus petit, obéissaient à la même consigne : ils se déployaient sur toutes les avenues, partaient en reconnaissance sur tous les sentiers, se rejoignaient, s’appuyaient, refoulaient les élémens hétérogènes qui n’essayaient même pas de se réunir pour s’opposer à leur invasion. Le cas échéant, ils les utilisaient aux fins de leur politique. Ils étouffaient la concurrence en offrant à leurs concurrens des situations subordonnées plus avantageuses que leur indépendance, et même si avantageuses que ceux qui les acceptaient ne pouvaient guère se dissimuler qu’ils vendaient un peu plus que leurs honnêtes services. Leur plan n’était point de faire travailler les autres, car ils ne reculaient pas devant la besogne, mais de réduire les autres à ne travailler qu’avec eux et sous eux. Ils accaparaient les produits étrangers, dont la marque était plus estimée que la leur, et les vendaient à perte pour les noyer dans leurs contrefaçons. On me citait l’exemple d’articles français de parfumerie achetés par des maisons de Hambourg et revendus à bas prix aux marchands japonais et chinois qui s’engageaient, contre un tiers de ces produits, à en prendre deux de leurs ignobles essences.

Tsing-Tao était la base militaire de leurs opérations commerciales et intellectuelles. Leur industrie et leur science progressaient sous le patronage de leurs mortiers et de leurs mitrailleuses. Elles se tenaient étroitement. Derrière les Ecoles de Médecine qu’ils avaient ouvertes, leurs fabricans d’instrumens de chirurgie et leurs chimistes de laboratoires préparaient leurs caisses de livraison. L’industriel subventionnait le professeur. L’homme de science aux lunettes d’or touchait le tant pour cent sur les commandes qu’amenait son enseignement. Ils venaient d’adjoindre à celle de Shanghaï une École des Arts et Métiers. Comme l’écrivait un grand journal allemand, l’Ostasiatischer Lloyd, les Chinois allaient apprendre, sous une direction allemande, les méthodes de la technique moderne ; et ce qu’ils auraient vu dans les ateliers leur servirait de thème pour proclamer la bonté du matériel allemand, la solidité du travail allemand et l’intelligence supérieure de l’effort allemand. »

Ils s’étaient emparés de l’idée de Science. De même que le catholicisme compromettait dans les mains de leurs missionnaire son caractère universel, ils l’avaient vidée de toute générosité humaine, et ils en avaient fait à leur profit une énorme Idole. Entre les Chinois que j’avais entrevus jadis, au temps où M. Pinon écrivait La Chine qui s’ouvre, et les Chinois que je revoyais aujourd’hui et qui, paraît-il, étaient en république, je n’observais aucune différence apparente, sauf qu’ils avaient coupé leur queue. Mais, dès qu’on entend parler leurs jeunes gens et surtout ceux qui les connaissent et qui vivent avec eux, on s’aperçoit que leur esprit a changé et que la nouvelle Idole est entrée dans leur vie, l’Idole allemande. Son énormité n’était point pour déplaire à ces habitués de figures monstrueuses. La Science, telle que les Allemands la présentent, qui substitue partout le labeur collectif à l’initiative individuelle, qui, par l’importance exclusive dont elle revêt une érudition accessible à presque tous, établit dans le domaine des intelligences une sorte de suffrage universel et tend à supprimer la hiérarchie des connaissances humaines, cette Science qui, d’autre part, se matérialise sans cesse en applications pratiques, souvent hâtives, mais toujours profitables, et qui truque, altère, ment et enrichit, flattait les qualités et les défauts du Chinois, sa patience et son orgueil, son ingéniosité et son avarice. Il est curieux de constater que l’Allemagne impérialiste réussit plus particulièrement dans les pays que leur révolution semblerait devoir rapprocher de nous, comme la Jeune Turquie et la Chine soi-disant républicaine. Cette anomalie s’explique peut-être par leur affaiblissement qui les rend plus sensibles au prestige de sa force militaire et par leur état anarchique auquel sa discipline impose davantage. Mais je l’attribuerais aussi à l’utilitarisme orgueilleux et démocratique de sa culture, qui n’est le plus souvent qu’une culture de primaire parvenu. Encore dix ou vingt ans d’efforts, et les Allemands auraient à peu près germanisé tout ce qui est susceptible en Chine de recevoir une figure européenne. La grossièreté de leur propagande ne choquait point les Chinois qui croyaient d’autant mieux les fanfaronnades de la presse allemande que leurs propres journaux les ont accoutumés à accepter sans contrôle les inventions les plus « colossales ; » et ils s’accommodaient fort bien de la corruption qui est un des moyens préférés de la conquête germanique.

Cependant nous luttions. Il n’y avait même pas de place en Extrême-Orient où notre lutte fût mieux organisée et mieux dirigée. Nos collèges de Zi-ka-wei et de Saint-François-Xavier, notre École Municipale Franco-Chinoise, notre Musée d’histoire naturelle, notre Bibliothèque, nos Observatoires, notre imprimerie et nos ateliers de Tou-sé-wé, l’Université de l’Aurore, ces œuvres prospères, dont presque toutes sont l’œuvre des Jésuites, et dont la plupart ont déjà pour elles l’autorité du temps et la priorité de l’initiative, auraient dû nous garantir un succès qui n’eût été que la juste récompense de tant d’efforts individuels. D’où venait donc que notre influence fût menacée ? Précisément de ce que tous ces nobles efforts n’étaient qu’individuels, qu’on ne sentait pas derrière eux la volonté tendue d’une nation unanime, que l’effet des divisions, qui nous absorbaient en nous déchirant, se traduisait à l’étranger par un désintéressement presque absolu de l’édifice à bâtir sur ces fondations admirables. Le docteur Vincent, Professeur à la Faculté de Médecine de Lyon, qui visitait récemment Shanghaï, écrivait, en mars 1914, que, si nous avions le chauvinisme de l’Allemagne, nous célébrerions des œuvres françaises, près desquelles les œuvres allemandes ne lui semblaient encore que « des tentatives embryonnaires[2]. » Mais l’embryon se développait vite. Et, si nous avions eu, comme eux, une pensée soucieuse de nos intérêts qui dominât et coordonnât nos efforts, tout ce qu’il y a d’intelligence dans la Chine du Nord serait depuis longtemps acquis à notre cause.,

Le spectacle du Japon, où l’ascendant de l’Allemagne avait éclipsé celui de la France, et, plus encore, le spectacle de la Chine, où ce même ascendant tenait en échec toutes les autres nations, nous rendaient presque inexplicable la déclaration de guerre. Je comprends ceux qui en faisaient tomber la responsabilité sur la Russie ou sur l’Angleterre ou, malgré toutes les invraisemblances, sur la France elle-même. Nous ne savions rien de ce qui s’était passé avant le 1er août, et, à dire vrai, nous ne nous en préoccupions pas beaucoup. Ce fut seulement à Colombo, lorsque nous reçûmes les journaux d’Angleterre et de France, et, plus tard, lorsque je lus le Livre Bleu, que je fus bien convaincu qu’il n’y avait eu de la part des Alliés aucun désir de provocation. Jusque-là j’aurais hésité, tant la conduite de l’Allemagne me paraissait contraire à ses propres intérêts. La campagne ignominieuse qu’elle menait contre nous aurait justifié toutes les agressions. Mais qu’avait-elle à gagner dans cet épouvantable conflit, elle dont la paix, fortifiait chaque jour l’hégémonie ? Si ses militaires étaient fatigués de tirer à blanc, ils l’étaient moins sans doute de passer pour invincibles. Encore aujourd’hui, on ne me fera jamais croire que cette guerre ait uniquement dépendu de la volonté de l’Empereur. Ce serait donner à son personnage, si criminelle qu’elle fût, une grandeur qu’il ne mérite pas. Il n’a été que l’expression, à la fois docile et impérative, d’un peuple perverti par le culte d’une Idole.

Je songe aux jolies pages inhumaines des Dialogues Philosophiques que Renan composait jadis, pendant la Commune, sous les ombrages de Versailles. Il s’amusait à imaginer des tyrans savans qui mèneraient le reste des hommes comme un bétail. Ils auraient concentré dans leurs mains toutes les forces de l’humanité et formeraient une ligue qui, grâce à la Science, disposerait de l’existence de la planète. Le jour où la Science leur aurait fourni le moyen de la détruire, leur souveraineté serait établie. Ils régneraient par la terreur absolue : on peut presque dire qu’ils seraient dieux. Cette rêverie d’un dilettante, épris de son savoir et tout imbu de philosophie allemande, est devenue l’acte de foi d’une nation d’industriels forcenés. Voilà ce que leur répétait leur Idole, en les incitant à se débarrasser sur les têtes de leurs rivaux du prodigieux stock d’obus perfectionnés, dont leurs commis-voyageurs en espionnage leur avaient assuré le succès. La guerre pour ces gens-là n’a été qu’une affaire commerciale, garantie par la Science.

Cette façon de l’envisager, dont ne se cachaient point les commerçans de Shanghaï, n’offusquait aucunement le « bétail » chinois, assez enclin à croire que le commerce est l’âme de la guerre. Et il était persuadé que les Allemands reviendraient des champs de bataille couverts d’or et chargés de cotonnades. Nos conceptions du droit et de l’honneur ne lui sont pas encore très familières. Ah ! comme nous sentons les Japonais plus près de nous ! Jadis, je n’étais arrivé au Japon qu’après avoir visité quelques coins de la Chine, et le monde japonais ne m’avait d’abord frappé que par son manque de couleur et un rapetissement des êtres et des choses. Aujourd’hui que je revoyais les Chinois en quittant les Japonais, il me semblait que l’atmosphère s’était épaissie et que nous avions laissé derrière nous, avec la politesse et les manières aimables, tout l’idéalisme de l’Extrême-Orient.

Nous avions quitté Shanghaï le 21 août. Les dépêches de source allemande prétendaient que le 7e corps français avait été anéanti et que les Allemands avaient franchi la Meuse entre Liège et Namur. Les dépêches de source anglaise affirmaient que les forts de Liège tenaient toujours. La seule nouvelle sûre était la mort du Pape. On en parlait comme d’un événement qui concordait avec la rupture de tout notre passé d’hier. Ceux qui l’avaient approché se hâtaient d’en évoquer l’image avant qu’elle fût recouverte. Je ne l’avais vu qu’une fois, cet Ignis Ardens, un radieux matin de septembre, dans une audience publique, où, parmi la foule des pèlerins, les religieuses des orphelinats de Rome lui avaient amené leurs premières communiantes de sept ans. Toutes en blanc et des fleurs sur la tête, elles étaient sorties de Saint-Pierre, et par la porte de bronze et les larges escaliers de marbre du Vatican, qui sont très doux à gravir, elles étaient montées vers le Père. On les avait rangées dans un grand salon magnifique. Quand il y entra et qu’il vit ces voiles, ces couronnes, ces petits visages aux yeux d’innocence, il tendit les mains et se mit à rire de joie. Ainsi l’homme d’Assise devait rire aux oiseaux du ciel et aux fleurs de la prairie. Il n’avait point de majesté ; mais tout donnait en lui l’idée de la sainteté. Nous apprîmes qu’à l’Ambassadeur d’Autriche qui lui demandait de bénir les armes autrichiennes, le vieillard, incliné vers la tombe, avait seulement répondu : « Je bénis la Paix. » Il était le seul souverain qui pût, dans ces jours sombres, prononcer le mot de Paix sans que personne s’indignât ou haussât les épaules.

L’Observatoire de Zi-ka-wei nous annonçait aussi qu’un typhon, parti du nord des Philippines, se dirigeait vers Hong-Kong et que nous avions bien des chances de le rencontrer. Mais les prévisions des hommes sont toujours incertaines, qu’il s’agisse de l’Océan ou des champs de bataille. Sauf quelques coups de roulis, notre traversée fut très calme. Le 23 au soir, la veille de notre arrivée à Hong-Kong, on nous communiqua un étrange message de Formose. « Les Allemands étaient entrés à Bruxelles. Les Français avaient pris Metz et Strasbourg. Les régimens hindous de Hong-Kong s’étaient révoltés, et le gouverneur de la ville avait été dangereusement blessé. » La prise de Metz et Strasbourg nous parut invraisemblable ; mais l’entrée des Allemands à Bruxelles était possible. Quant à la révolte des Hindous, elle ne surprenait pas les gens qui connaissaient Shanghaï, car les cipayes, préposés à la police de la ville, s’y mutinent assez souvent contre leurs officiers.

Le lendemain matin, Mme G., fille d’un Anglais et d’une Japonaise, et qui parle le japonais comme sa langue maternelle, entendit par la fenêtre de sa cabine deux officiers de l’équipage qui causaient en se promenant. L’un disait : « Il est probable que personne ne pourra débarquer à cause de l’insurrection. » Et l’autre ajoutait : « Qui sait si nous ne serons pas obligés de revenir au Japon ? » Mme G., qui ne tenait point à visiter Hong-Kong, mais qui désirait retrouver son mari le plus tôt possible à Singapore, fut fort effrayée. Elle me fit part de ses craintes. Un passager l’entendit ; et bientôt tous ceux qui devaient descendre furent dans les transes. Le Katori Maru, cependant, se frayait sa route à travers un archipel de montagnes désertes. Le ciel s’était couvert ; la pluie tombait ; les jonques chinoises rasaient les eaux avec leurs ailes de chauves-souris. Nous aperçûmes la rade, des paquebots, des navires de guerre, toute la ville blafarde au bord des flots. Un petit vapeur s’avançait vers nous. Un des hommes qui le montaient cria dans son porte-voix : « Jetez l’ancre et enlevez immédiatement votre appareil de télégraphie ! » Nous tremblions qu’il ne nous intimât l’ordre de rester à bord ; mais cette voix rude ne nous en dit pas plus. Les Japonais s’empressèrent de lancer un dernier message dans le vent et la pluie ; puis ils obéirent. Et la chaloupe nous mena bientôt à terre. Le soleil était revenu. Des soldats hindous flânaient sur le quai. La place devant la mer, que gardent les statues de la reine Victoria et du roi Édouard, avait le silence des places qui n’ont rien à raconter. Les rues parallèles à la rade étaient paisibles. Les ruelles dallées, qui descendent de la montagne, y répandaient, comme autrefois, leurs parfums de marchés aux fleurs ; et, comme autrefois, les grosses bottes de roses y coûtaient cinq centimes. Ce fut nous qui apportâmes la nouvelle de l’insurrection. On nous répondit que, si jamais les soldats hindous s’insurgeaient, ce serait uniquement parce qu’un voyage en France, et surtout en Allemagne, leur paraissait beaucoup plus agréable qu’un séjour en Chine.

Shanghaï n’avait pas encore souffert de la guerre : la physionomie de Hong-Kong en portait déjà les traces. La ville s’était agrandie depuis quinze ans ; elle avait conquis sur la mer de vastes quais où se dressent des Palaces et des Banques. J’avais dû jadis m’embarquer pour les Philippines à l’endroit qu’occupait aujourd’hui le Hongkong Hôtel. Mais je n’y rencontrais pas ce concours de peuples qui m’avait émerveillé. Les marchands somnolaient dans leurs magasins déserts. La cité chinoise, dont les rues spacieuses prolongent sans interruption le quartier des affaires, avait laissé tomber son animation trépidante et pittoresque. On évaluait à cent mille le nombre des Chinois qui avaient fui à Canton, au bruit que la flotte allemande arrivait. « On n’a qu’à leur annoncer que les Allemands nous ont coupé le cou, disaient les Anglais, et ils reviendront tous comme un seul homme. » Les hauteurs de la ville, ses villas aux pentes de la montagne, les allées cimentées des beaux jardins abrupts, dont les fleurs rouges, pareilles à celles des camélias, soulignaient encore le caractère artificiel, n’avaient jamais été aussi tranquilles. Mais toute la jeunesse anglaise avait endossé le costume des volontaires : veste et pantalon ou culotte de kaki ; cravate, chemise et bas couleur kaki. Les uns portaient de longues épées ; les autres, des raquettes de lawn tennis, et la plupart leur montre en bracelet. Cette jeune garde nationale, très élégante, s’astreignait matin et soir à des exercices militaires qui ne faisaient qu’ajouter à ses sports. La chaleur d’un été exceptionnel ne fatiguait point son courage.

Sous ces calmes apparences, Hong Kong était divisé. Les Allemands, à l’exception des mobilisables qu’on avait relégués dans une île voisine, y jouissaient de la liberté la plus complète et continuaient paisiblement leur commerce. Paisiblement ? Non, car ils faisaient un bruit de tous les diables le soir dans leur club. On les entendait de loin pousser des hoch vigoureux et trinquer à la victoire. Les militaires se montraient étonnés d’une tolérance qui favorisait l’espionnage, et les commerçans très mécontens d’une concurrence qui, en ce moment, leur produisait l’effet d’une trahison. L’un d’eux s’irritait devant moi qu’une maison allemande eût pu vendre, la veille, pour deux mille livres de whisky. La Banque allemande n’était point fermée. Il est vrai que la plupart de ses commis sont Portugais et que, si j’en juge par celui que je rencontrai dans un tramway, leurs patrons ne leur ont inspiré qu’un dévouement sans borne à la cause des Alliés. Mais enfin, il y avait là une situation anormale. Le Gouverneur, lui, était soutenu par les Banques Anglaises, qui avaient imprudemment avancé de forts capitaux au commerce germanique, et dont un brusque arrêt dans les affaires menaçait l’équilibre. Depuis que l’effort des Allemands s’était porté sur Tsing-tao et sur Shanghaï, c’est-à-dire depuis sept ou huit ans, leur commerce s’était moins développé à Hong-Kong ; et la guerre mettait en évidence tout ce que leur prospérité superficielle devait au crédit. Mais aujourd’hui c’était leur force. Le naufragé restait accroché à son ancien sauveur. Les mesures de prudence du Gouvernement civil étaient si impopulaires que, chez un peuple moins rassis et où l’esprit public eût été moins discipliné, elles eussent entraîné des manifestations bruyantes. Elles ne provoquaient que des plaintes discrètes, dont l’écho assourdi augmentait le malaise où nous nous sentions vivre.

Les télégrammes de la guerre étaient peu rassurans. On parlait bien d’une marche victorieuse de l’armée russe, et les Autrichiens se faisaient intrépidement battre par les Serbes. Mais le Honkong Telegraph annonçait que les Allemands se disposaient à envahir la France du côté d’Audenarde, où il rappelait que Marlborough nous avait vaincus en 1708. Le Consulat français n’avait reçu que la nouvelle de la prise d’un Zeppelin. Les visages m’y parurent affairés et soucieux. Des officiers de marine s’y entretenaient avec cette gravité particulière que donne l’attente d’un malheur. Un brave Français dont la femme était malade, et qui était forcé de regagner Saïgon, vint se plaindre que les Messageries Maritimes eussent tout à coup majoré leurs prix de cinquante pour cent. L’Amazone avait quitté le Japon, puis Shanghaï ; elle arriverait dans deux ou trois jours, et il ne savait que devenir. Le Consul ou l’Agent Consulaire de Belgique racontait que le seul « national » qu’il eût à Canton, petit fonctionnaire des Douanes, était accouru, appelé sous les drapeaux, mais qu’il n’avait pas les moyens de retourner en Belgique. Un instant, l’attention se fixa en souriant sur ce pauvre homme. Quelqu’un dit : « S’il doit assurer la victoire, n’hésitez pas ; payez-lui les premières classes. Sinon, laissez-le tranquille. » — « Je lui accorderai un sursis ! » fit le Consul. Mais il n’en avait pas fini avec cette histoire ; le soir, au moment de s’embarquer pour Canton, son sursis en poche, le Belge fut arrêté par la police de Hong-Kong comme soupçonné de désertion ; et il fallut que le Consul intervînt.

Le 25 août fut atroce. Les trottoirs brûlaient. D’heure en heure, les journaux lançaient des bulletins que de petits métis chinois criaient dans le soleil : Une bataille sanglante se livre ! Charleroi a été perdu ! — Les troupes anglaises sont engagées ! — Charleroi a été repris ! — La bataille progresse ! — Les Français sont ramenés à leur frontière ! Nous revînmes de bonne heure au paquebot pour échapper à ces pierres ardentes et à ces cris. Là, nous interrogions les cartes sur la destinée de nos troupes. De toutes ces villes, bourgs, villages, vallées, quels sont ceux dont les noms vont entrer dans l’histoire ? Hier ils ne parlaient qu’au cœur des gens qui y étaient nés, des hôtes qui y avaient vécu quelques minutes douloureuses ou charmantes. Demain, leur nom seul gonflera d’orgueil ou noiera d’amertume des millions d’âmes.

Je n’avais jamais vu, pendant mes longs voyages sur mer, moins de beaux couchers de soleil et plus de nuits uniformément obscures. On ne le regrettait pas : sans demander à la nature de s’intéresser à nos tourmens, il y a des périodes de notre vie où le calme de ses splendeurs nous blesse comme une cruauté. Mais, le soir, les grands ports y suppléaient par les gerbes de leurs projecteurs. Nous étions entourés d’une zone de lumière : les vagues y ruisselaient en fontaines magiques, et les plus humbles voiles, dans l’instant qu’elles la traversaient, devenaient des apparitions d’azur et d’or. La beauté de cette fantasmagorie, qui nous était une protection, ne troublait point le cours de nos pensées.

Elles étaient toutes tendues vers le coin de terre lointain où, à cette heure même, des milliers et des milliers d’êtres de notre race, de notre sang, mouraient pour que nous pussions vivre. Heureux ceux qui, n’y étant pas, étaient du moins représentés par quelques-uns des leurs, et qui, ajoutant à l’angoisse commune leurs inquiétudes personnelles, souffraient davantage pour la patrie ! On me demandait : « Avez-vous des frères et des fils à l’armée ? — Non, je n’ai personne. » Mon cœur protestait : « Je n’ai ni fils ni frère ; mais j’ai tous les jeunes gens que j’eus comme élèves. » Cette jeunesse de France, qui se préparait à l’École Normale, avait bien changé depuis six ou sept ans. Elle se détachait chaque jour des théories humanitaires dont ses aînés avaient, pendant quelque temps, nourri ce désir d’idéal romantique qui correspond dans les esprits mâles au rêve de l’amour romanesque chez les jeunes filles. Je me rappelle une année où mon ami, M. Masqueray, examinateur à l’École, me disait au sortir d’une interrogation grecque : « C’est extraordinaire : ils semblent ne plus rien comprendre a l’héroïsme de Démosthène ! » Triste mode passagère ! Ils étaient revenus à Démosthène, comme aux idées de politique nationale et d’ordre social. Que d’intelligence et de sérieux avenir nous risquons contre la horde teutonne ! Les enjeux ne sont pas égaux.

Et derrière ces figures de jeunes gens studieux et réfléchis, j’en revois qui ont tout le charme indécis de la première adolescence, des enfans de treize et quatorze ans que j’ai connus jadis. Parmi les souvenirs qu’ils m’ont laissés, il en est un qui prend une singulière actualité, et qui a paru intéresser un soir quelques-uns de mes compagnons de route.

C’était dans la seconde quinzaine de juillet, à cette époque où, beaucoup d’élèves partis déjà pour la montagne ou la mer, les cours étaient aux trois quarts désorganisés. On m’annonça qu’un professeur allemand avait obtenu l’autorisation d’assister à ma classe. Je n’eus que le temps de rassembler mes derniers effectifs : « Attention, leur dis-je : voici l’ennemi. Ouvrez votre Virgile, au passage de la rencontre d’Énée et d’Andromaque. » Ah ! les braves petits ! Ils furent simplement merveilleux. J’en étais moi-même confondu. Il fallait voir de quel cœur ils y allaient ! Malicieusement, pour éblouir le philologue, ils insistaient sur les variantes du texte que leur indiquaient les notes de leur livre. Jamais ils n’avaient tant lu leurs notes. J’étais obligé de les modérer, car je redoutais les fantaisies d’une érudition si improvisée, et qu’au plaisir qu’ils y prenaient, notre hôte ne flairât un peu de mystification. Mais il n’y avait rien à craindre ! Puis ils commentèrent les vers divins du poète, et ils le firent gentiment, avec un esprit alerte et une habileté qui savait utiliser leurs moindres lectures. De l’Andromaque de Virgile, ils avaient passé à celle de Racine, et l’un d’eux, que ses parens menaient souvent au Théâtre Français, nous la décrivit sous les traits charmans de Mme Bartet. L’explication dura deux heures. En ce temps-là on ne jugeait pas l’intelligence d’un petit Français incapable de supporter une classe de deux heures. Le professeur allemand, barbe blonde et lorgnon d’or, qui n’était venu que pour une heure, ne partit qu’au roulement du tambour. Le lendemain matin, il se présentait chez moi : « Monsieur, me dit-il, ce que j’ai entendu hier dans votre classe m’a énormément intéressé. Comment arrivez-vous en France à de pareils résultats ? Vous avez posé à des enfans de treize ans des questions que nous ne poserions pas à des jeunes gens de dix-huit, parce qu’ils n’y répondraient point. Et les vôtres y ont répondu. Et ils savent du latin ! Et ils le traduisent avec un véritable souci de l’élégance ! Quelle culture ! » Ce professeur m’avait l’air d’un excellent homme. Il était un peu attristé. Je fus humain. Nous le sommes toujours. Je le remerciai et je lui dis : « Ils ne sont pas aussi forts en thème. Le thème, voyez-vous, c’est notre partie faible. Si vous étiez venu un jour de thème, leurs solécismes vous auraient peut-être scandalisé. » — « Ah ! me répondit-il, en reprenant quelque assurance, les nôtres savent énormément de grammaire ! » Quelques mois plus tard, je reçus, de je ne sais quelle université allemande, un rapport de ce professeur publié en français. L’expression de son étonnement et de son admiration pour nos élèves était un peu atténuée, mais encore très flatteuse. Mes chers petits élèves de jadis, où vous battez-vous aujourd’hui ? Je suis sûr que vous vous battez bien et que, de nouveau, vous tuerez l’Allemand, d’une autre façon, il est vrai, que vous le fîtes dans votre classe de Janson : mais c’est lui qui l’aura voulu.

Du mercredi 26 août, où le Katori Maru quitta Hong-Kong, au lundi 31, où il atteignit Singapore, nous ne reçûmes que deux communications télégraphiques : l’une du cap Saint-Jacques qui démentait la prise de Lille et de Roubaix, mais qui avouait que l’armée franco-anglaise avait légèrement reculé ; l’autre, d’un bâtiment de commerce, l’Ixion, qui avait entendu dire dans le dernier port où il avait touché que les Allemands avançaient en Belgique, « mais que les Alliés suivaient leur plan comme ils l’entendaient. »

« Cela sent mauvais pour vous, » me dit un Suisse allemand, parti de Shanghaï. C’était un jeune médecin attaché à une Ligne de Hambourg, dont le bateau avait été pris à Vladivostock. Il en avait vu de dures pour son premier voyage. Son cargoboat était commandé par un Prussien ; mais les autres officiers étaient Bavarois. La brouille se mit bientôt entre eux. Un jour qu’au dîner le Prussien avait grandement parlé de lui, et de Berlin, et des opérations magnifiques que faisaient les chirurgiens berlinois : « On en fait aussi de bien extraordinaires à Munich, répondit, d’une voix lente et grave, un officier bavarois, un colosse ventru. Figurez-vous que, l’année dernière, on a coupé, dans un de nos hôpitaux, les deux oreilles à un homme de Berlin et qu’on les lui a replantées un peu plus haut, afin qu’il pût ouvrir une bouche plus large. » Le capitaine furieux se leva sans mot dire et se retira dans sa cabine, d’où il ne fallut rien moins qu’une effroyable tempête pour le faire sortir. Cette tempête les saisit au nord des Philippines ; et, pendant trois jours et trois nuits, ils furent en péril de mort. Le Suisse avait été frappé du fatalisme des matelots allemands qui poursuivaient leurs manœuvres, sans sourciller, sous les plus horribles paquets de mer. Le 31 juillet, ils étaient arrivés à Vladivostock, après vingt-cinq jours d’une traversée qui les avait tenus en dehors de toutes les nouvelles. À peine avaient-ils jeté l’ancre qu’un officier russe, accompagné de soldats, était monté sur le pont et les avait accusés d’avoir lancé des radiogrammes. Ils prétendirent que ce n’était pas eux, mais un navire anglais qui était derrière eux. On n’admit point leurs dénégations. Les soldats s’installèrent autour de l’appareil. Quant à l’officier, il passa la soirée avec les officiers du bord, très liant, très aimable. On avait longuement causé ; mais on n’avait même pas effleuré la question d’une menace de guerre. Le lendemain, il leur annonçait, très aimablement encore, que la guerre était déclarée et qu’ils étaient prisonniers.

C’est du moins ce que racontait le jeune médecin suisse, dont toutes les sympathies allaient naturellement à l’Allemagne. J’aimais assez sa conversation. Il était intelligent, entreprenant, courageux et instruit, capable, j’en suis sûr, de générosité intime, beaucoup moins d’idées généreuses. J’observais en lui le résultat d’une éducation tout allemande, et je ne pouvais m’empêcher de le comparer à un de ses compatriotes de la Suisse française que nous avions aussi à bord, et qui, supérieur sur bien des points, l’était avant tout par ce que j’appellerai son goût très vif de l’âme humaine. Le Suisse allemand manquait essentiellement de psychologie. Ses jugemens ou ses hypothèses ne tenaient aucun compte de ce qui ne tombe pas sous les sens, de ce qui ne peut se chiffrer ou se cataloguer. Il était convaincu que la Russie se paierait sur le dos de l’Autriche, l’Allemagne sur le dos de la France, et que l’Angleterre, toujours pratique, rentrerait chez elle comme après une opération de bourse ratée. « Et la Belgique ? » lui disais-je. J’attendais là ce citoyen d’un État neutre qu’une neutralité violée aurait dû piquer au vif. Mais, pour lui, la Belgique n’aurait qu’à gagner en passant sous la domination de cette culture allemande dont il était aussi fier que de sa nationalité suisse. « Et puis, que voulez-vous ? C’est la guerre ! » Il ne broncha pas à la nouvelle du sac de Louvain.

L’affreuse nouvelle nous fut apportée à notre entrée dans le port de Singapore. J’entendis, avant de la connaître, comme un gémissement de colère. Ceux-là même à qui leur nationalité permettait d’affecter une indifférence, dont ils masquaient, sur ce paquebot anglo-japonais, leur penchant vers l’Allemagne, s’indignaient devant la réapparition de ces choses monstrueuses que l’on croyait à tout jamais impossibles et ensevelies dans les ténèbres d’un passé barbare. C’était donc à cela qu’aboutissait la culture allemande ! Et pourquoi pas ? Pourquoi ne pas traiter une Université étrangère comme une usine ou une manufacture concurrente ? Une personne s’écria : « C’est un coup prussien ! » Et cette même personne, qui connaissait fort bien l’Allemagne, nous disait que les plus basses atrocités de cette guerre seraient commises par des Bavarois, mais que les grands crimes contre la civilisation humaine seraient l’œuvre froidement mûrie de la science prussienne.

D’autres nouvelles nous attendaient à terre : elles semblaient dissimuler sous leur vague phraséologie une défaite, peut-être un désastre. Le Consul français n’avait appris que par les journaux anglais le remaniement de notre ministère. La presse se félicitait du retour de M. Delcassé aux Affaires étrangères et de M. Millerand à la Guerre ; mais elle ne disait rien de ce qui avait dû le motiver. Un des journaux que j’ouvris consacrait un article à l’anniversaire de Sedan. Je le rejetai. J’avais comme l’impression qu’on attendait mieux de la France. La population européenne ne cachait point son pessimisme : j’entends la population anglaise ; car de joyeux Allemands choquaient leurs verres dans des tavernes. C’était comme à Hong-Kong. Le Gouvernement civil en avait déporté quelques-uns sur une île de la côte : je rencontrai même deux jeunes Belges qui, arrivés de Java pour s’engager, demandaient leur agent consulaire et à qui l’on répondait : « Votre consul ? C’est un Allemand. Il est prisonnier de guerre. » Mais les autres n’étaient ni gênés dans leur commerce, ni surveillés dans leurs agissemens. Le Gouverneur obéissait sans doute aux mêmes raisons financières que son collègue de Hong-Kong. Il faut dire aussi que l’Angleterre ne consent qu’avec beaucoup de peine à se départir de son principe de liberté. Le Singapore Free Press remarquait que le traitement reçu par les Allemands dans les colonies anglaises contrastait avec celui qu’on leur infligeait partout ailleurs. « Ils y jouissent, disait-il, d’une hospitalité qu’ils ne connaissent ni en Indo-Chine ni à Vladivostock. » Cependant il ajoutait : « Passe encore pour les vieux résidens : on peut se fier à leur parole. Mais les jeunes ?… » La parole des vieux ne valait pas plus que celle de leurs cadets[3].

La confiance anglaise était d’autant plus imprudente à Singapore que l’on avait signalé, depuis quelque temps déjà, dans le détroit de Malacca et dans les mers voisines, la course hardie de deux croiseurs allemands, le Kœnigsberg et surtout l’Emden. Un navire de guerre anglais et deux torpilleurs qui battaient notre pavillon avaient quitté la rade et s’étaient remis en chasse. Mais on avait lieu de croire que les corsaires étaient avertis de tous leurs mouvemens. L’opinion publique soupçonnait moins l’espionnage allemand que la complicité des Hollandais. Du reste, il fallait bien que l’Emden eût un refuge ; et où l’eût-il trouvé, où se fût-il ravitaillé sinon dans une des baies de Sumatra, dont les rivages sont encore si déserts ? Les Hollandais de l’Extrême-Orient ne faisaient point mystère de leurs sympathies allemandes, qui étaient moins l’effet d’une amitié sincère pour l’Allemagne que d’une vieille rancune à l’égard de l’Angleterre. Dès qu’ils sortent de leurs îles, ils ont sous les yeux les ruines de leur empire, quelques pierres isolées dans le vaste enclos de la domination anglaise. À Ceylan, les troupeaux paissent parmi les tombes abandonnées de leurs anciens cimetières. Les Portugais, qu’ils avaient jadis dépossédés, sont devenus aujourd’hui les amis fervens de la Grande-Bretagne. Il y a plus de choses que les peuples n’en perçoivent eux-mêmes dans les mouvemens qui les rapprochent ou qui les séparent.

Je m’égarai dans la ville, une des plus disparates et des plus brûlantes de l’Extrême-Orient. Elle avait grandi ; elle s’était embellie ; mais c’est toujours une bête tigrée dont une moitié du corps brille au soleil et dont l’autre s’enfonce sous la lourde verdure des Tropiques. Elle n’a point d’âme. Je ressentais, au milieu de cette foule d’Hindous, de Cynghalais, de Malais, d’Arabes, de Chinois, de Javanais, une nausée d’exotisme. Mon angoisse m’éclairait la vanité de ces voyages comme l’approche de la mort doit nous éclairer l’insignifiance de nos plus chers plaisirs. Et puis, à les regarder trop longtemps, les belles mares aux reflets diaprés vous donnent la nostalgie d’une goutte d’eau limpide et incolore. J’enviai ceux qui n’ont jamais quitté leur petite ville. Ici, rien ne me relie à ces êtres que rien ne relie entre eux.

Chemin faisant, j’appris que le Katori Maru, qui devait repartir le lendemain pour Malacca et Penang, était retardé à cause du fret ou par mesure de prudence. L’idée de recommencer ma promenade à travers les marchés chinois et les quartiers hindous me décida à prendre le soir même le train de Malacca. Je ne connaissais pas cette vieille ville morte, le premier établissement de l’Europe dans la péninsule malaise ; et j’espérais y trouver, loin des bruits de Singapore, l’accueil du silence et l’image apaisante des choses rendues immuables par leur absence de vie.

Je partis au crépuscule, si l’on peut nommer ainsi l’agonie rapide de la lumière tropicale. Le chemin de fer courait au milieu des bois et des plantations de caoutchouc qui s’étendent au nord de la petite île de Singapore. Puis nous traversâmes le bras de mer, comme un fleuve entre deux forêts, jusqu’aux États du Sultan de Djohore. Peu de voyageurs anglais remontèrent dans le train ; mais le wagon-restaurant était si parfumé par la présence de quelques dames chinoises que le pain même avait goût de rose et d’encens. Nous fûmes à Malacca avant la pointe du jour. La ville ne possède pas d’hôtel. Il n’y a que deux Resthouse, autrement dit des maisons que le gouvernement afferme à des particuliers qui y logent les voyageurs sans aucun confort et aux mêmes prix que les bons hôtels. Mon pousse-pousse chinois suivit le pousse-pousse de l’unique Européen descendu avec moi ; et par des rues muettes, qui longeaient tantôt des murs de temple hindou, tantôt des maisons chinoises, il me conduisit au Resthouse du rivage, devant une baie découverte, une large échancrure de la côte. La maison hospitalière était fermée. Nous attendîmes le matin sous son entrée qui formait portique et où tramaient des fauteuils de paille. Mon compagnon, peut-être un Anglais, s’y coucha et s’endormit. Sauf une question que je lui avais posée à la gare, et à laquelle il n’avait répondu que du bout des lèvres, nous n’avions pas échangé une seule parole.

Rien ne secoue la torpeur des vieilles villes déchues que la chape trop lourde de leur passé engourdit à jamais. On y a pris, une fois pour toutes, des habitudes plus lentes, une curiosité moins vive. Les bruits du présent ne semblent y arriver qu’à travers une accumulation de souvenirs qui les amortissent. Et Malacca est une étrange vieille ville. Je n’y vois guère à paraître neufs que le Club Anglais avec son lawn tennis, quelques établissemens publics et l’éternelle Banque orgueilleuse qui remplace en face de la mer la forteresse d’autrefois. Les petites maisons européennes, au double perron, alignées devant une rangée d’arbres opulens, pourraient aussi bien avoir été habitées par les Portugais ou les Hollandais. L’église de la Mission française, qui compte à peine cinquante ans, et le temple méthodiste, plus jeune encore, ont un air aussi ancien que l’ancienne église portugaise qui moisit au milieu d’un bois de cocotiers.

L’inquiétude si manifeste des gens de Singapore n’était point parvenue jusqu’ici. On recevait bien des journaux, et même, sur les cinq heures du soir, des enfans couraient par la ville et vendaient les dernières nouvelles dans des enveloppes fermées. Mais personne ne se les disputait. Et, comme ces nouvelles ne disaient pas grand’chose, on ne disait rien. Les Chinois essuyaient leurs lunettes et les lisaient posément au fond de leurs boutiques. Sur cette terre qui ne leur avait jamais appartenu, et où ils étaient les hôtes des Anglais, et aussi leurs imitateurs, puisqu’ils y ont fondé un Chinese Lawn Tennis Club, ils s’associaient de bon cœur à la politique anglaise. Du reste l’Allemand était à Malacca un être à peu près inconnu. Le vieux tenancier du Resthouse, un grand et gros Normand de Guernesey, me disait : « Il reste encore plus de crocodiles dans notre sale petite rivière et plus de tigres dans les bois voisins qu’il n’y a d’Allemands dans toute la région. » Et comme je lui demandais si, depuis trente ans, il avait rencontré beaucoup de tigres, de crocodiles ou de serpens, il me répondit : « De serpent, je n’en ai vu qu’un : c’était un jour que je revenais d’un enterrement. Quant au reste, je n’ai jamais rencontré dans la nature pire que moi. » Il voulait dire : pire que l’homme, car ce fils jovial des îles normandes ne semblait avoir de méchant que ses accès de goutte. On avait tout de même vu un Allemand, la semaine passée, qui était venu pêcher le long de la côte ; mais on s’était aperçu qu’en fait de poissons, il prenait surtout des photographies. Je crois qu’on l’avait arrêté, à moins qu’on ne l’eût prié, trop poliment, d’aller photographier ailleurs.

Et pourtant cette ville de Malacca, dont le nom dans les bouches malaises appelle toujours celui de Chilacca, qui signifie Misère, avait été une des premières à ressentir les effets du conflit européen. Depuis une dizaine d’années, les Anglais ont eu l’idée de planter dans la presqu’île malaise le caoutchouc du Brésil. Ces heureuses plantations se sont rapidement multipliées. Une Compagnie japonaise, m’a-t-on dit, en possède quatre-vingt-dix mille acres dans le royaume de Djohore. L’Inde y envoie des cargaisons de coolies hindous, et on y embauche, parmi les coolies chinois, tous ceux qu’on n’emploie pas aux mines. La déclaration de guerre suspendit le travail des plantations, et les planteurs se préparaient à licencier leurs coolies, quand le gouvernement anglais, dans la crainte d’une insurrection de ces malheureux, décida d’acheter lui-même le caoutchouc et d’envoyer du Siam des provisions de riz. Que l’univers est devenu un organisme sensible ! L’Allemagne se dresse contre l’Angleterre, et voici que les coolies hindous et chinois de la Malaisie risquent de mourir de faim !

C’est à cause du caoutchouc que les paquebots japonais jettent l’ancre devant cette place jadis fameuse, où saint François-Xavier, venu pour évangéliser nos frères jaunes, eut surtout à catéchiser les Portugais, que nos frères jaunes avaient déplorablement corrompus. Mais je crois que Malais et Chinois y avaient moins contribué que le climat, dont l’humidité chaude dégrade les murs comme les volontés et donne autant d’éclat à la végétation que de charme à la paresse de l’âme. Malacca n’a gardé de la domination portugaise qu’une porte de citadelle et, sur un monticule, des ruines qui furent une chapelle et plus tard une forteresse. Il y a bien une misérable tribu de pêcheurs qui se disent Portugais : mais ce ne sont que les descendans des anciens esclaves. Quelques-uns ont conservé les vieux noms de leurs maîtres, par exemple celui d’Albuquerque, dont ils balaient la terre comme d’un panache accroché à leurs haillons. La population des Eurasiens, sangs mêlés d’Européens et d’Asiatiques, est très nombreuse ici. Mais elle ne constitue qu’une classe indépendante de plus. Les Malais demeurent à l’écart, sous leurs cocotiers, dans leurs cases recouvertes de feuilles sèches et montées sur pilotis. Les Hindous, Cynghalais et Tamouls dorment un peu partout et même le long des routes. Les Chinois sont souvent très riches : ils habitent des enfilades de chambres aux portes sculptées de feuillages d’or et d’où sortent des parfums d’encens. Leurs femmes se promènent en voiture, aussi somptueuses que de gros prêtres bouddhistes les jours de cérémonie. Et ces différens peuples ne se réunissent qu’autour de la petite rivière jaunâtre qui sépare, comme un égout, le quartier européen des quartiers indigènes. C’est là que tout le commerce s’est massé.

Les Anglais administrent ce coin de terre avec une sagesse et une modération qui s’opposent au rêve violent d’hégémonie ébauché par l’hystérie allemande. Ils ne se désintéressent aucunement de la « culture. » J’ai admiré leur École Normale Malaise, où, derrière les bâtimens européens, les élèves sont logés dans six grandes cases modèles. Mais ils acceptent tous les concours étrangers et les favorisent au même titre que ceux de leurs propres compatriotes. Sans parler de nos Missionnaires, qui n’ont ici qu’à se louer de leurs rapports avec les clergymen, nous possédons à Malacca un établissement des Frères de la Doctrine Chrétienne et un délicieux couvent des Dames de Saint-Maur, pension et orphelinat. Le Gouvernement anglais n’exerce aucun contrôle sur ces institutions françaises. Il les aide à se développer et leur alloue de dix à trente dollars par an et par chaque élève. Quelle admirable force d’expansion nous avons ! Et pourquoi faut-il que nous ne l’ayons que dans les œuvres catholiques ? Pourquoi faut-il que, dès qu’il s’agit de commerce et d’industrie, nous soyons si timorés et si insoucians ? Et remarquez que vous ne rencontrerez nulle part d’œuvres allemandes aussi désintéressées. La propagande religieuse n’est pour les Allemands qu’un nouveau rayon qu’ils ajoutent à leur maison commerciale. Ce n’est pas tout à fait ainsi qu’en matière de foi nous entendons le mot rayon.

Mais enfin quatre siècles de colonisation européenne n’ont pas réussi à faire de Malacca une cité. Ils n’y ont pas plus créé d’esprit national que de langue. Les Chinois ignorent le Malais ; les Malais, le Chinois ; Chinois et Malais, l’hindoustani. Quelques mots anglais, quelques dénominations malaises et chinoises, quelques corruptions de termes portugais composent l’espèce de volapück qui suffit à leurs échanges. Le soir, quand les quartiers qui avoisinent la rivière s’emplissent d’une odeur de fritures en plein air, le temple hindou, les chapelles bouddhiques, les petites mosquées s’allument. Ce sont les Malais, tous mahométans, qui accomplissent le plus strictement leurs rites de piété. Du côté de l’Église catholique s’élève un bruit discordant de prières. Un seul intérêt rapproche ces races : celui du cinématographe. Il semble avoir été inventé pour les populations hétérogènes. Les Malaises et les Chinoises, qui leur ont pris leur goût des étoffes voyantes, et tous les hommes se serrent les uns contre les autres devant la toile où trépident des scènes d’amour, de meurtre, de pugilats, de guerre, de farce ou de mélodrame, dont les héros sont toujours des Européens. Les Malais vindicatifs applaudissent frénétiquement aux vendettas ; les drôleries assaisonnées de coups de poing font rire les Chinois, comme l’homme de Berlin, jusqu’aux oreilles. Ils verront bientôt défiler sous leurs yeux les tableaux de notre gloire ou de nos malheurs. Mais d’où leur viendront les films ?

Le matin du 4 septembre, le paquebot mouilla dans la baie de Penang. J’avais retrouvé mes compagnons anglais rassurés par une déclaration de Lord Kitchener qui jugeait la situation très bonne et la position stratégique des Alliés de premier ordre. Les Français se montraient un peu moins confians. Et nous apprîmes tout à coup que les Allemands étaient à Compiègne, que le siège du gouvernement avait été transféré à Bordeaux et que des Taube avaient commencé le bombardement de Paris. Nous ne comprenions rien, nous ne pouvions rien comprendre à cette marche foudroyante de l’armée allemande. Avec quelle rapidité nous étions ramenés aux jours les plus sinistres de notre histoire ! Les journaux anglais se contentaient d’approuver la décision du gouvernement français. Ils enregistraient des victoires russes ; ils insistaient sur l’état des esprits en Russie où, disaient-ils, les sentimens pour l’Angleterre étaient encore plus vifs que les sentimens pour la France. C’était tout. Autour de moi des officiers anglais ne paraissaient point émus. La foi qu’ils avaient en Lord Kitchener les maintenait dans leur optimisme. J’essayai de leur dissimuler mes craintes. D’ailleurs, leur assurance me faisait du bien. Mais je me rendais compte qu’ils ne pouvaient pas sentir comme nous, que, là où ils ne voyaient que la conséquence fâcheuse, mais très réparable, d’une défaite, nous, nous entendions crier notre terre sous les pas de l’envahisseur. Cependant, comme il arrive d’ordinaire, nous cherchions des raisons d’espérer. Ce départ du gouvernement n’était sans doute qu’une mesure de prudence qu’il aurait dû prendre dès le premier jour. Nous le pensions tous maintenant ; mais personne n’y avait pensé auparavant. Et personne non plus ne s’était rappelé depuis un mois que jadis, lorsqu’on parlait de la guerre, il était toujours sous-entendu que les grandes batailles se livreraient en France. Nous comptions sur la ligne de nos forts. Mais que Lille n’eût point arrêté les Allemands, cela nous paraissait si invraisemblable qu’il valait peut-être mieux croire à une stratégie du Commandement français, dont les paroles de Kitchener nous préparaient à accepter l’audace, sans trop nous émouvoir.

Nous ne descendîmes à terre que dans l’après-midi pour y retrouver le même étalage d’humanité bariolée, moins luxuriant qu’à Singapore et plus bruyant qu’à Malacca. Les plantations des mines font la fortune de cette petite île, d’où l’on embarque le caoutchouc et l’étain. Chinois, Hindous et Malais y sont bien cent mille contre deux ou trois mille Anglais, qui en ont dessiné les contours par une belle route de Riviera et transformé toute une pente de montagnes en villégiatures d’un éternel été. Mais elle n’avait ni troupes, ni fortifications ; et les résidens, effrayés à l’idée de recevoir la visite de l’Emden, avaient immédiatement organisé une compagnie de volontaires avec deux aumôniers, l’un protestant, l’autre catholique, notre Missionnaire français, qui, du coup, avait été nommé capitaine. Sur la route ombragée du Jardin Botanique, ils avaient choisi, parmi les villas en bordure, une villa sans locataire. On avait entassé, dans les cadres des fenêtres et de la porte, des sacs où étaient ménagées de petites meurtrières ; et tout le jardin était planté, à demi-hauteur d’homme, de fils de fer barbelés. C’était la citadelle. Elle se gardait toute seule. La chaleur était mourante. Il n’y avait à cheminer, dans cette lourde somptuosité des choses, que des Hindous, dont le buste, dégagé de leurs voiles multicolores, me faisait penser à l’Æra sudant de Virgile : les bronzes suent.

Le soir les passagers du Katori Maru contemplèrent une éclipse de lune. Dans la noirceur du ciel, on ne distinguait plus qu’un croissant émacié d’or jaune, comme si l’astre luttait contre l’invasion d’une marée sombre. Spectacle poignant sur la mer houleuse ! On disait les flots déchaînés entre Penang et Colombo. Toujours cette tempête qui nous suivait ou nous précédait depuis Shanghaï : mais seules les mauvaises nouvelles nous avaient atteints.

Le lendemain, on ne partit pas. Les officiers du bord ne nous autorisaient à descendre que pour deux ou trois heures, sous prétexte qu’on pouvait partir d’un moment à l’autre. L’Amazone, qui ne touche jamais à Penang, y était arrivée, convoyée par un torpilleur français. Cette arrivée de l’Amazone nous produisit le même effet que si une petite ville française avait brusquement émergé à la sortie du détroit de Malacca. On héla des sampangs ; on s’y fit conduire, même ceux qui n’y connaissaient personne, pour prendre un peu d’air de France. Tout y était si différent de ce qu’on voyait au Katori Maru ! Sur le Katori Maru régnait la belle ordonnance d’une colonie anglaise. Anglais et Japonais ne s’y mêlaient pas plus qu’en temps de paix. Le matin et l’après-midi, à partir de quatre heures, le Cercle des Jeux et Sports fonctionnait. Chaque soir, des affiches indiquaient pour le lendemain les noms des champions et championnes et les heures des match. Aux autres heures, on lisait un peu ; on causait un peu, mais par petits groupes et sans bruit. Tous les dix jours, on donnait un concert, sous le titre humoristique d’Assemblée tumultueuse coupée de vraie mélodie, qui se terminait par la Marseillaise et le God save the King, que tout le monde écoutait debout. Mais sur l’Amazone, les esprits n’avaient pas cette tranquillité où les laisse l’agitation mesurée des sports. On vivait dans l’ardeur des discussions, dans l’échange fiévreux des sentimens et des idées. On était tour à tour sur une place publique ou dans un salon ; on était surtout aux armées. L’annonce de l’invasion, tombant au milieu d’un repas, avait été suivie, me dit-on, d’un silence de mort. Les regards s’étaient détournés les uns des autres comme d’un miroir qui leur renverrait leur douleur. Mais ce ne fut qu’un instant. D’où nous venaient ces ressources d’espoir ? Les officiers, qui s’étaient embarqués à Saïgon, étaient persuadés que les Allemands couraient, sans le savoir, au rendez-vous de notre État-Major. Et la confiance était revenue. Prêtres, professeurs, artistes, commerçans, tous soldats : l’Amazone n’avait jamais porté tant de vies devenues plus nécessaires. C’était une belle proie pour l’Emden. Mais on n’en voulait à l’Emden que de nous retenir à Penang. Il n’avait pas encore accompli toutes ses prouesses, et nous le craignions comme un retard, non comme un danger.

Les télégrammes ne parlaient plus de la France. Ils ne nous apportèrent, le dimanche, qu’un compte rendu des discours prononcés au Parlement anglais, et la nouvelle qu’à Londres, pendant la guerre, les établissemens publics seraient fermés à onze heures. Il en vint sans doute d’autres qui ne nous furent pas communiquées, mais qui nous permirent de quitter Penang le dimanche soir. On nous prévint qu’au départ du pilote l’électricité serait éteinte. Vers neuf heures, nous ralentîmes un moment notre marche : le pilote glissa le long d’une échelle de corde dans son embarcation, et toute l’obscurité de la mer prit possession du navire. Seuls les couloirs intérieurs restaient éclairés. À la lumière des bougies, quelques dames, chassées de leur cabine par l’obscurité, venaient y achever hâtivement leur coiffure de nuit. Deux torpilleurs passèrent assez près de nous pour qu’on pût entrevoir leur fanal qui dansait sur les flots comme un feu follet. Le matin, nous aperçûmes encore à notre gauche la fumée de l’Amazone ; et nous avions, très loin, à notre droite, un bateau de la Compagnie Péninsulaire. Puis nous ne vîmes plus rien, et nous n’entendîmes plus rien de tout ce que nous aurions tant voulu savoir jusqu’au vendredi 11 septembre, où nous entrâmes à Colombo. La veille au soir seulement, le Katori Maru avait rallumé ses feux.

Depuis que les côtes de l’île merveilleuse nous étaient apparues, — des côtes plates, banales, et de loin pareilles à toutes les côtes, — l’émotion nous étreignait le cœur. Mais avec quelle lenteur nous nous en rapprochions, et, une fois à l’ouverture des jetées, comme nous fûmes lents à traverser le port ! Nous comptions et nous recomptions les prises de guerre, de gros bateaux allemands vides et noirs. Enfin on abattit la passerelle. Mais les vendeurs de journaux qui, debout dans leurs embarcations, nous tendaient des liasses de dépêches, n’étaient point admis à bord ; et il fallut laisser passer les messieurs de l’Administration très raides, et que nul, même parmi les Anglais, ne se fût permis d’interroger. Ce n’est pas leur fonction de renseigner le public. Un bruit pourtant monta avec eux : l’Angleterre envoyait soixante-dix mille Hindous en France. Dix minutes s’écoulèrent encore ; et nous eûmes un immense soulagement. Les Allemands vaincus battaient en retraite.

On nous vendait d’un seul coup toutes les dépêches de la semaine. Il nous était impossible de les lire posément et par ordre chronologique. Voilà ce que c’est que de ne pas posséder les bonnes méthodes allemandes ! Nous aurions eu besoin aussi d’une solide critique des textes. Mais les lumières de l’Agence Wolff nous manquaient, et nous étions réduits à celles des Agences anglaises. Près de moi le jeune docteur de la Suisse germanique hochait la tête. Il lui aurait fallu, à lui, des journaux suisses ou tout au moins italiens. Il se refusait à croire quoi que ce fût avant Port-Saïd. Et durant les trois jours que nous sommes restés à Colombo, il ne se départit point de son scepticisme. Plus les journaux affirmaient le succès des combats de la Marne, plus il manifestait d’inquiétude à notre égard, si bien que notre victoire lui inspirait une compassion qu’il semblait avoir refusée aux saccages de la Belgique. « Il y a là, répétait-il, la main sur un paquet de télégrammes, il y a là des tactiques que je ne saisis pas ! » Mon Dieu, nous étions comme lui : nous ne saisissions pas tout. « Et puis, reprenait-il, si vous aviez remporté une grande victoire, on saurait le nom de vos généraux, la suite de vos opérations, on saurait beaucoup de choses enfin ! » Le fait est qu’une discrétion d’origine mystérieuse nous dérobait tout ce qui nous concernait personnellement. Nous ignorions encore de quelle réserve s’entourait notre État-Major et qu’on n’était guère mieux renseigné à Paris.

De détails précis ou qui semblaient l’être, il ne nous en arriva guère qu’un seul, et je ne sais comment, car je ne l’ai rencontré sur aucun journal de Colombo. Je n’en dirais rien, s’il n’était bon de rappeler au sentiment de leur responsabilité ceux qui, dans des heures aussi graves, tiennent une plume de journaliste. Un article publié par un journal français et autorisé par la censure, dénonçait je ne sais quelle défaillance de je ne sais quel régiment, une misère qui, en admettant qu’elle fût vraie, n’atteignait pas plus l’héroïsme de nos troupes que les ordures qu’elle roule à Benarès ne corrompent l’eau du Gange. L’écho de cet article était venu jusqu’à Ceylan ; et un de nos compatriotes en fut insulté dans un hôtel de Kandy.

Les Anglais, eux, étaient admirables. Toute leur presse concourait à produire une unité d’impression qui non seulement imposât le respect à leur vaste empire hindou, mais encore qui l’associât à la gloire de leurs armes. Pas une feuille où ne parût en gros caractères un éloge du Loyalisme de l’Inde. Le rappel de leurs anciennes victoires ajoutait à leurs nouveaux succès l’éclat d’une fortune qui ne dépend point des jours. La cavalerie anglaise avait repris, contre Blücher cette fois, la manœuvre victorieuse de Waterloo. Les colonies de l’Angleterre, le Canada, l’Afrique, l’Australie, l’Inde, l’une après l’autre et toutes ensemble, se levaient pour la défendre, comme les quatre bras tendus dont le dieu Siva, qu’on voit au Musée de Colombo, protège, rassure, agite le tambour et brandit la flamme. Un télégramme d’Australie nous informait même que les Allemands, qui avaient le bonheur de vivre sous les lois anglaises, voulaient tous se faire Anglais et marcher avec leurs frères anglais. Citoyens de Melbourne, défiez-vous !

Je trouvai enfin chez notre Agent Consulaire des journaux français jusqu’au 10 août. J’y trouvai mieux encore. Il me lut une lettre de sa femme qu’il venait de recevoir. Elle était restée en Bretagne et lui écrivait sous le coup de la mobilisation et comme aux sons du tocsin. Cette voix de France, la première que j’entendais, partait d’un coin de terre qui m’était familier : elle disait les larmes silencieuses versées par les femmes, le départ des hommes et même des hommes de cinquante ans, l’enthousiasme grave, la France unanime, l’élan de tous ; et elle le disait avec une simplicité qui nous rendait sensible le souffle sublime qui avait redressé les ajoncs de nos landes et assaini l’air de nos villes. Mais que de choses aussi nous apprirent les journaux ! Comme nous avions peu participé aux émotions des nôtres ! De quelle communion d’âmes nous avions été retranchés ! Parmi tous les incidens qui nous aidaient à revivre ces premiers jours de la guerre, mon regard tomba sur l’enterrement de Jules Lemaître. Nous ignorions sa mort. Il était aussi peu connu des étrangers qu’ils connaissent peu nos vertus intimes et l’énergie secrète qui entre dans la mesure du génie français. Nous avons des écrivains illustres que l’on aime, pour ainsi dire, en dehors de nous, et d’autres, les malheureux, que l’on aime contre nous. Mais lui, pour l’aimer, il fallait d’abord nous aimer, nous comprendre, s’être assis à notre foyer, s’être promené dans le jardin de la France autrement qu’en automobile, avoir touché les limites de l’esprit purement français et sentir que le plus délicieux de l’esprit humain tient peut-être entre ces limites. Il n’avait point de goût pour l’exotisme : et, bien que personne n’ait mieux décrit les danses des petites Javanaises, je crois qu’il avait raison. Il n’y a de vie profonde que parmi les siens. Le reste n’est que divertissement nostalgique et plaisir d’Exposition universelle.

Je l’avais éprouvé durant tout mon voyage ; je l’éprouvai encore plus a Colombo, jadis ma première escale d’Extrême-Orient. La ville n’a guère changé ; mais je la revoyais avec des yeux plus avertis ou plus distraits. Mon souvenir l’avait certainement exaltée, et je crains de m’être plu à en styliser l’image. Je retournai, par ses chemins de terre rouge bordés d’ombres magnifiques, aux lieux qui m’avaient enchanté. J’y retrouvai quelques-unes de mes impressions, aussi sèches que des feuilles tombées. Les mauvaises étaient les seules qui reprenaient de la vie : mon antipathie pour les manières indolentes et insolentes des Cynghalais peignés comme des femmes, et ma répulsion pour leurs énormes Bouddhas étendus sur le flanc derrière la vitrine de leurs petits temples. Mais surtout j’étais las d’un monde qui, n’ayant rien à m’offrir que des formes et des couleurs, me semblait irréel et vide.

Les grands hôtels anglais au bord de la mer, le Galle Face et le Monte Lavinia, étaient déserts. La guerre les avait dépeuplés. À Kandy, les bonzes du fameux Temple de la Dent déploraient que les hommes fussent si cruels. Un de nos compagnons, qui les entendit, crut qu’ils en souffraient dans leur humanité ; mais ils ajoutèrent ingénuement : « Depuis un mois et demi, nous ne voyons plus de voyageurs ! » — « Avez-vous au moins respiré, lui demandai-je, le parfum des frangipanes dont ils embaument leurs autels ? — Oh ! si peu ! me dit-il. Ils les économisent. » C’était un effet de la guerre que nous ne prévoyions pas, dans cette île que tant de religions ont sanctifiée.

Nous partîmes le lundi 14 septembre. Il nous fallut douze jours pour atteindre Port-Saïd, douze jours sans nouvelles. Nous espérions en recevoir d’Aden et de Djibouti. Mais le poste d’Aden nous répondit qu’il avait l’ordre de ne rien répondre, et le télégraphiste japonais ignorait qu’il y eût un poste français à Djibouti. Ce silence était aussi énervant que le vent chaud de la mer Rouge. Enfin devant Suez, toute blanche entre la ligne enflammée des eaux et le liséré fauve du désert, une embarcation nous accosta, et nous sûmes ce que les Barbares avaient fait à Reims…

Nous ne restâmes qu’une matinée à Port-Saïd, dans ce tripot aux trois quarts italien, où, dès qu’un paquebot est signalé, les marchands de curiosités pavoisent et les musiciens accordent leurs violons. Une surveillance très rigoureuse y avait été organisée : on ne pouvait ni débarquer ni rembarquer sans montrer ses papiers. Un journal égyptien annonçait l’arrivée de cinq cent mille Japonais à Anvers ! En avant la musique !…

Encore cinq longues journées, un nouveau changement d’itinéraire, et nous entrions dans la rade de Marseille. Le pilote aperçut nos visages anxieux et, avant même d’aborder, nous cria, en agitant le Petit Provençal : « Ça va bien ! Ça va très bien ! » Le brave homme ! Parlez-moi des gens vraiment humains ! Il comprenait qu’un pilote, en ces temps extraordinaires, n’avait pas seulement à charge de conduire le navire au port, mais aussi de réconforter un peu l’âme de ceux qui ont longtemps attendu sur la mer. Ô le meilleur des pilotes qui soit venu au-devant de nous, depuis quarante-cinq jours que nous allions d’escale en escale, et d’angoisse en angoisse !


André Bellesort.
  1. Voyez la Revue du 1er décembre 1914.
  2. Le Paris Médical, 21 mars 1914 : Les Hôpitaux et l’Enseignement de la Médecine à Shanghaï, Dr Vincent.
  3. Je lis dans le Temps du 29 novembre : « D’après les journaux d’Extrême-Orient, le Conseil de guerre, siégeant à Singapore, vient de condamner à 20 ans de travaux forcés un Allemand, résidant depuis longtemps dans cette ville, convaincu d’avoir correspondu par T. S. F. avec l’Emden auquel il donnait tous les renseignemens concernant le mouvement des navires de guerre et de commerce français, anglais et russes. »