La Pipe de cidre (recueil)/En viager

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La Pipe de cidreE. Flammarion (pp. 89-96).




En viager


Au bout de quinze ans d’exercice pharmaceutique, M. Latête, pharmacien de première classe, ex-interne des hôpitaux de Toulouse, lauréat de plusieurs Académies et Sociétés savantes de province, spécialités diverses, médaille d’or, etc…, s’aperçut qu’il n’arriverait jamais, en comptant sur les seuls bénéfices de son métier, à doter convenablement ses filles. Il en avait cinq, et, en bon père de famille, jaloux du bonheur de ses enfants, il ambitionnait pour elles de beaux établissements. Ambition légitime, d’ailleurs, car M. Latête était un homme fort considéré dans sa ville. Adjoint au maire, conseiller d’arrondissement, président du comité de concentration des électeurs indépendants, ami intime du député opportuniste, dont il avait assuré l’élection, fondateur d’une Société mutuelle des cyclistes régionaux, secrétaire et trésorier du groupe des archéologues du Sud-Ouest, décoré du Mérite agricole, officier d’Académie, on le désignait encore à de plus hautes fonctions, à de plus directs honneurs. Honnête, cela va sans dire, partisan de toutes les autorités, respectueux de toutes les lois, défenseur de toutes les institutions établies, c’était, de quelque façon qu’on l’envisageât, un citoyen modèle. Mais sa maison était lourde ; les dîners politiques, les toilettes de sa femme, l’éducation de ses filles qu’il voulait parfaite, lui « coûtaient gros », et, bien que la pharmacie fût d’un bon rapport – cent pour cent comme toutes les pharmacies – M. Latête ne parvenait pas, à la fin de l’année, à mettre de côté tout l’argent qu’il eût souhaité. Il est vrai qu’il avait été malheureux en diverses opérations extra-professionnelles et qu’il avait subi des pertes considérables en spéculant sur le Turc et le Panama, en commanditant des fours à plâtres et une entreprise de messageries qui n’avaient point réussi.

— Bah ! se disait-il je trouverai bien, un jour, quelque chose de sérieux.

Et il songeait, à l’exemple de quelques-uns de ses confrères, à la découverte de sirops merveilleux et de pastilles magiques.

Il découvrit mieux.

Souvent, venait à son magasin un brave homme, célibataire, sans héritiers directs et qui se plaignait toujours du mal que lui causait l’administration de ses biens. M. Latête l’avait du premier coup d’œil jugé faible de caractère et malade.

— Pourquoi ne mettez-vous pas votre fortune en viager ? lui dit-il un jour… Vous doubleriez vos revenus, et vous n’auriez aucun tracas…

Mais le brave homme se récria :

— En viager !… Ah ! bien, merci !… Ah ! mais non !… Je ne dors pas si bien ! On ne sait jamais à qui l’on cède sa fortune… Je ne serais plus tranquille… j’aurais peur !… Non, non !… Il y a tant de gens qui assassinent, aujourd’hui !… et des anarchistes !…

— Sans doute ! approuva le pharmacien… Et je ne vous conseillerais pas de faire l’affaire avec le premier venu… Diable ! c’est délicat, ces choses-là !… Mais vous trouveriez quelqu’un de tout repos, un homme sérieux, quoi !… Un brave homme ; il n’en manquera pas, Dieu merci ! avec les lois nouvelles. Ça vous soulagerait joliment, allez !… Plus de responsabilités, de tentations, de convoitises autour de vous !… La liberté absolue, la tranquillité complète !… Un vrai paradis !… Vous pourriez enfin jouir de la vie !… Et puis, vous savez, de cette manière, un sou vaut deux sous, un franc deux francs, mille francs deux mille francs… Hé ! Hé !… sans compter que vous êtes robuste comme un chêne.

— Moi ! interjeta piteusement le brave homme. Mais, je suis malade, affreusement malade !… Je ne dors pas… je ne mange pas…

— Ta, ta, ta ! répliqua M. Latête en haussant les épaules. Ce sont les médecins qui vous racontent ces balivernes ! Parbleu ! c’est leur métier… Mais moi, qui suis médecin aussi, moi, qui juge ce que les gens ont dans le ventre, du premier coup d’œil, eh bien ! je vous dis que vous vous portez admirablement… Ah ! je les enverrais promener, les médecins !…

Et il ajouta, d’un air de regret :

— Tenez, si, comme vous, je n’avais pas de famille à établir ; si j’avais une santé robuste comme vous, il y a longtemps que j’aurais mis mon bien en viager !…

Le brave homme s’exclama :

— Vous !… Monsieur Latête !

— Oui, moi !… ça, je vous le garantis ! Et voulez-vous que je vous dise ?… je le prends, moi, votre bien… Je le prends à dix pour cent d’intérêts… C’est une folie, je le sais… Mais qu’est-ce que ça me fait ?… Je suis comme ça !… J’aime à rendre service !… Vous n’avez pas peur de moi, je suppose ?

— Vous, Monsieur Latête !… Ah ! ça, par exemple !

Et le brave homme, dont la physionomie passait, en étranges grimaces, de l’expression de la plus vive surprise au ravissement, répéta :

— Ah ! ça, par exemple !…

Le lendemain, M. Latête alla rendre visite au médecin qui soignait le brave homme. Il désirait avoir sur ce dernier quelques renseignements confidentiels. Le médecin objecta tout d’abord le secret professionnel.

— Oh ! de médecin à pharmacien, argumenta M. Latête, en souriant, il ne saurait être question de cela… Et puis, le brave homme est un vieux parent, que j’aime beaucoup… Sa santé m’inquiète vraiment… Il se soigne très mal… il a des lubies qui pourraient devenir dangereuses… Il faut le surveiller… Voyons, de vous à moi, mon cher maître, qu’en pensez-vous ?

— Eh bien ! de vous à moi, répondit le médecin mis en confiance, je crois que le brave homme a une mauvaise pierre dans son sac… Mon Dieu ! avec des soins, avec un régime inflexible, il peut aller, comme ça, quelques années encore… Mais pas d’imprudences, surtout !… Il a une manie, contre laquelle j’ai toutes les peines du monde à le garer… Il veut se purger, il ne connaît que ça !… Or, une purgation pourrait lui être fatale… Il y aurait tout lieu de redouter une hémorragie intestinale, et, dame ! alors, va te promener…

Ils causèrent longtemps, en termes techniques, de l’affection du brave homme, discutèrent certaines éventualités, et conclurent à un régime émollient.

— Parfaitement ! résuma le pharmacien, qui se piquait d’imaginer les plus nobles analogies. Il faut à son ventre de la liberté, mais pas de licence !

— Comme en politique, cher monsieur, acheva le médecin… Tous les organismes se ressemblent… Ils fonctionnent par les mêmes besoins et se rompent par les mêmes causes. En médecine, de même qu’en sociologie, il faut être…

— Ventre gauche, lâcha l’honorable pharmacien, en prenant congé.

Le soir même, l’affaire était conclue. La semaine suivante, l’acte irrévocablement signé, enregistré selon toutes les prescriptions légales, passait au nombre des choses définitives. En même temps que la fortune sortait, par une porte, de la maison du bonhomme, la mort y entrait par une autre.

Trois jours après, le brave homme, qui ne quittait plus la pharmacie, se plaignait à M. Latête.

— Ça ne va pas ! gémissait-il… Je ne sais pas ce que j’ai… Ma tête tourne, j’éprouve comme des éblouissements… Mon estomac est bizarre, et mes intestins s’affolent… Ça ne va pas !

— C’est le printemps ! prononça catégoriquement l’honorable pharmacien… À moi aussi, le printemps produit de ces effets… À tout le monde… il ne faut pas vous inquiéter… Une petite purgation, et tout est dit… Je me suis purgé hier… Il faut vous purger demain !…

Le brave homme s’effraya :

— Une purgation !… Qu’est-ce que vous me dites !… Mais cela m’est formellement interdit…

M. Latête ricana.

— Parbleu ! les médecins n’aiment pas les vrais remèdes… Ils font traîner les choses… Ça se comprend ! Enfin, c’est votre affaire !… Comme vous voudrez !

— Franchement ! insista le brave homme, vous croyez ?…

— Une fiole d’eau-de-vie allemande… un verre à vin, toutes les dix minutes, voilà ce que je prends… Et le lendemain, frais comme une rose, gai comme un oiseau, fort comme un Turc.

— Eh ! bien, donnez !… Après tout, ces médecins en prennent trop à leur aise !…

Il emporta la fiole.

Et quand le brave homme fut parti, M. Latête se frotta joyeusement les mains et, à l’idée de la nouvelle qu’il ne manquerait pas d’apprendre le lendemain, il murmura, facétieux :

— Purge légale !…