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Encore Junius, pamphétaire

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Encore Junius, pamphétaire
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 77 (p. 326-364).
ENCORE JUNIUS

Memoirs of sir Philip Francis, with correspondence and journals, commented by the late J. Parkes, completed and edited by H. Merivale, 8 vol. ; Londres, 1867. — More about Junius, by A. Hayward, br., Londres, 1868.

Il y aura cent ans tout à l’heure que parut dans un journal de Londres la première lettre signée Junius, qui émut l’attention du public. Elle fut suivie de plus de quarante autres, protégées par le même nom. La dernière fut publiée trois années jour pour jour après la première (21 janvier 1769 et 1772). Pendant tout ce temps, ces lettres, successivement adressées aux hommes qui occupaient la scène politique, l’une d’elles au roi lui-même (et ce n’est ni la moins habile ni la moins hardie), avaient captivé, étonné les lecteurs par la sévérité des jugemens, la violence des attaques, la force du style, l’éclat du talent, et l’auteur était resté inconnu. De vagues soupçons avaient désigné plusieurs noms ; aucun soupçon n’avait été justifié, aucun même ne s’était soutenu. Des années s’écoulèrent, Junius ne reparut pas. Rien qui l’égalât ne vint le rappeler. On y pensa moins ; on cessa de rechercher qui il était. Excepté de quelques curieux, la question fut délaissée, et Junius et son secret étaient en voie d’être oubliés, lorsque après plus de quarante ans une édition bien faite de ses lettres, encore fameuses après qu’on avait cessé de les lire, vint ranimer la curiosité, à peine excitée par les éditions précédentes, absorbée par les plus grands événemens du siècle. Aussitôt les critiques, les chercheurs, se mirent à l’œuvre, et l’un d’eux crut avoir pénétré l’impénétrable secret. Il persuada d’excellens juges et une bonne partie du public ; mais bientôt son système fit naître des systèmes opposés. Le débat fut repris, abandonné, repris encore, et l’on peut dire sans scepticisme qu’un siècle de recherche et de controverse n’a pas encore définitivement dissipé l’ombre mystérieuse dont Junius s’est enveloppé.

Nous ne raconterons pas l’histoire de cette longue enquête. Pour être claire, cette histoire aurait besoin de n’être pas abrégée, et elle se compose de détails infinis ; puis il faut bien ajouter qu’elle a déjà été donnée en grande partie et donnée ici même. La Revue a inséré de toute la question un récit et un examen aussi complets que le permettait la somme de documens dont nous pouvions disposer à l’époque où nous écrivions [1]. Presque au lendemain de l’impression de ces articles, l’exil nous conduisit en Angleterre, et mit à notre portée tous les moyens de corriger et de développer un travail dont nous avons depuis publié le résultat séparément [2]. On nous excusera de renvoyer le lecteur à cet essai, qui peut avoir quelque mérite d’exactitude, et qui a été assez approuvé en Angleterre pour n’être pas tout à fait étranger au renouvellement de curiosité dissidente et d’investigation contradictoire qui vient de se produire autour du nom de Junius.

La question était restée à peu de chose près dans l’état où je l’avais laissée, il y a dix-sept ans. De quarante concurrens au titre d’auteur les lettres de Junius, il m’avait semblé que trois seulement pouvaient être sérieusement discutés. Le premier était lord George Sackville ; cette hypothèse s’appuyait sur quelques vraisemblances morales. Elle expliquait les haines mortelles de Junius par les ressentimens de l’honneur et de l’orgueil offensés, elle donnait à l’écrivain un rôle dramatique qui m’avait d’abord frappé, et j’aurais souhaité qu’elle fût véritable ; mais les preuves sont vagues et faibles, les objections fortes, une surtout, et lord George Sackville n’a plus guère de partisans. Un autre prétendant venait de se montrer, c’était lord Temple. La publication longtemps annoncée des papiers des Grenville, cette famille de ministres, difficiles eux-mêmes à bien connaître, très divers d’opinion, très semblables de caractère, avait donné à M. Smith, bibliothécaire de leur manoir de Stowe, l’occasion de plaider la cause du beau-frère de Chatham. Quelques vraisemblances étaient pour lui, contre lui point d’impossibilité absolue ; mais il n’y avait de preuves dans aucun sens, et tout ce qu’on a pu dire en sa faveur laisse subsister entières les probabilités qui, grâce à l’initiative de John Taylor, avaient fait en 1813 surgir tout à coup dans le débat le nom nouveau de sir Philip Francis. A lui donc, malgré les prétentions de Temple et de Sackville, me semblait appartenir la candidature à la gloire ou à la honte d’être Junius. Il avait en effet, il a encore en sa faveur une masse de faits qui ne sont, si l’on veut, que des indices, mais qui forment ce que nos voisins nomment une évidence cumulative. Tout semble prouver que ce peut être lui, rien ne prouve que ce ne soit pas lui, et l’examen comparatif des nombreuses circonstances qui concourent à le désigner a décidé la conviction de Brougham et de Macaulay, de lord Campbell et de lord Stanhope. Francis a de son côté des jurisconsultes et des historiens.

Mais on attendait l’avis d’un autre jurisconsulte. On savait que depuis quelques années M. Joseph Parkes s’était voué à l’examen et à la solution de cette sorte de question d’état. Il avait curieusement cherché, soigneusement recueilli tous les documens, lettres, journaux, livres, brochures, papiers de famille, notes confidentielles, que pouvaient avoir laissés Francis et les siens ; de ce travail, on savait qu’il devait sortir des mémoires ou tout au moins une biographie destinée à tout éclaircir et à tout révéler. Elle vient de paraître, et, quoiqu’elle soit loin d’être dans le débat une pièce indifférente, on discute encore.


I

Puisque j’ai commencé à dire : moi,

De l’austère pudeur les bornes sont passées,


et je persiste. On saura donc qu’en 1857 ou 58 je rencontrai, dans la bibliothèque d’un ami bien regretté, de M. Edouard Ellice, celui qui a reçu de M. Mérimée, dans ce recueil, un si juste hommage, à une de ces réunions matinales où les membres les plus distingués du parlement venaient recueillir les jugemens, les conseils et quelquefois les remontrances d’un vétéran de la politique éminent par la justesse, la sagacité et la droiture de l’esprit, bienveillant dans sa franchise et sévère dans sa bonté, je rencontrai, dis-je, un homme qui arrivait à la vieillesse, d’une figure intelligente, d’une piquante bonhomie, très libéral dans ses opinions, spectateur très attentif et un peu moqueur du cours des affaires publiques. C’était M. Parkes, jadis honorablement connu au barreau, auteur d’une histoire estimée de la cour de chancellerie. Des qu’il sut mon nom, il me parla de Junius ou plutôt de Francis, m’apprit qu’il avait trouvé ou saisi l’occasion de rechercher et de réunir tous les renseignemens propres à identifier ces deux noms. Il était arrivé, me disait-il, à la certitude ; il me promettait de me la faire partager, et il comptait sur moi pour la communiquer au public. Il voulait bien ajouter que mon travail aiderait le sien. Il s’établit entre nous quelque liaison. Je le vis chez lui. C’était un intérieur intéressant. M. Parkes avait épousé la fille de Priestley ; à plus d’un titre, il s’honorait de cette union, et je soupçonne que sur plus d’un sujet il partageait les opinions du célèbre docteur. Chez lui, la conversation était instructive et agréable, mais il la ramenait constamment sur Francis ; c’était son idée fixe. Il y avait consacré beaucoup de temps, de travail, de dépenses. En parlant sans cesse du résultat. de ses peines, il me l’annonçait plus qu’il ne me le faisait connaître. Il devait me montrer des pièces décisives, mais il ne me les montrait pas. Il se contentait de m’en indiquer le sens d’une manière un peu confuse et de me renvoyer au travail qu’il allait finir, mais que, disait-on, il ne finirait jamais. Dans d’autres voyages en Angleterre, je le revis. Il m’avait écrit dans l’intervalle. Toujours aussi zélé pour son œuvre, aussi bienveillant pour moi, néanmoins toujours aussi vague dans ses promesses, et peut-être plus propre à étudier qu’à produire. Je pus conjecturer dès lors que cet esprit curieux, subtil, laborieux, préférerait la recherche à la composition, et qu’indéfiniment amusé du plaisir de poursuivre son enquête jusque dans ses moindres détours, il pourrait bien ne jamais la clore, et négliger le but pour le voyage.

Peut-être me permettra-t-on de faire connaître avec quelle minutieuse conscience il entendait et exécutait le travail qu’il avait entrepris, en citant quelques fragmens des lettres qu’il voulut bien m’écrire pour m’associer en quelque sorte à son œuvre.


« Londres, 17 Wimpole-street, 13 octobre 1858.

« Mon cher monsieur, si je n’ai pas eu le plaisir de vous rencontrer à la table de déjeuner de notre mutuel et vieil ami M. Ellice, j’aurais dû cependant profiter de la liberté de la république des lettres et réclamer votre secours pour une simple question relative au mystère de Junius, et sur laquelle vous pouvez être en mesure de jeter quelque lumière. Votre dissertation capitale sur ce sujet n’ajoute rien, je crois, à ce qui se pourrait découvrir sur le point de savoir si et quand l’auteur de Junius a personnellement été témoin de la combustion publique des livres des jésuites à Paris vers ou plutôt avant le mois d’avril 1768.

Vous connaissez nécessairement ce passage auquel je fais allusion ; c’est, dans les lettres diverses (miscellaneous) attribuées à Junius, celle, qui porte la signature de Bifrons. J’ai reconnu et trouvé que Bifrons était Junius. Vous vous rappellerez que je vous ai dit que j’étais occupé de publier la vie, les papiers et la correspondance de sir Philip Francis, et que je croyais pouvoir démontrer par une masse de circonstances formant preuve directe et nouvelle qu’il était l’auteur exclusif de Junius. Je ne puis compter que vous me croyiez jusqu’à ce que je vous aie envoyé mon ouvrage ; mais, s’il existe telle chose que la raison humaine, je pense accomplir la démonstration. Cependant je désire ne laisser aucune source de découverte inexplorée afin d’accumuler les preuves.

« Je ne suis pas, dit Bifrons, profondément versé dans la lecture des auteurs réputés les meilleurs casuistes de profession, mais je me souviens d’avoir vu Busembaum, Suarez, Molina et une vingtaine d’autres livres de jésuites brûlés à Paris pour leur meilleure casuistique par la main du bourreau. »

« Maintenant le fait ou l’allégation de Junius, de sa présence à cette exécution en 1767 ou 68, peut être ou n’être pas vraie. Ce peut être une fiction d’un écrivain plein d’art ; mais j’incline à croire que le récit est exact. C’est du moins une probabilité, certainement une possibilité, pourvu que les livres désignés des jésuites aient été brûlés à Paris du temps que Junius avait âge d’homme. Or on rapporte que le fait a été plusieurs fois répété, particulièrement en 1761 ; mais cette année la guerre séparait la France et l’Angleterre. Ni sir Philip Francis, ni aucun sujet britannique ne peut alors avoir été à Paris à moins d’être prisonnier de guerre, et j’ignore s’il y a eu d’autres livres de jésuites mis au feu entre 61 et 68. Je ne crois pas que, jusqu’en 1758, le jeune Francis ait été en France ; mais je vois par une lettre de lui du 1er juin 1764 qu’il projetait un voyage en France pour le mois suivant. Francis exécutait toujours ce qu’il voulait, et j’ai peu de doute que cette année ou la suivante il ait visité la France et Paris. Auriez-vous la bonté de rechercher si dans tette période de paix on a brûlé des œuvres de jésuites ?

En 1767, Francis alla voir en Flandre son père, qui était malade. Point de lettre, rien d’autre qui prouve qu’il ait alors poussé jusqu’à Paris. La seule date exacte d’un séjour dans cette ville résulte d’une lettre à lui adressée le 9 décembre 1772, à l’hôtel d’York. Il revenait alors de son tour en Italie. En s’y rendant quelques mois auparavant, il pouvait avoir traversé Paris ; mais diverses circonstances me donnent la conviction qu’il avait visité Paris quelques années plus tôt.

« A la vente de sa bibliothèque, malheureuse dispersion de ses livres, a figuré un petit volume in-12 que j’ai en ma possession intitulé : Sur la destruction des jésuites en France, par un auteur désintéressé, avec une épigraphe tirée de Tacite. Point de nom d’imprimeur ni d’éditeur sur le titre, seulement la date de 1765. Cela me semble imprimé en Angleterre parce que le volume est relié avec un autre ouvrage français : Fanni ou l’Heureux Repentir, histoire anglaise, à Londres 1765, Francis avait contracté de l’aversion contre les jésuites en Portugal en 1759 et 1760. Ses lettres à son père sont remplies de traits satiriques contre la secte de Loyola. Il est donc possible que le témoin de l’auto-da-fé de Paris ait tiré le fait de son imagination. Ce peut être une fiction associée à ses souvenirs de Portugal. Cependant je ne puis m’empêcher de croire que Francis peut avoir assisté à quelque chose de semblable à ce qu’affirme Bifrons, et c’est pour cela que je viens troubler votre repos.

« Auriez-vous objection à ce que je fisse traduire et publier votre essai sur Junius ? C’est de beaucoup le meilleur résumé de la controverse. Ou bien pourrais-je en publier la traduction comme appendice à mon propre ouvrage ? »


Je m’empressai, comme on le pense bien, d’autoriser M. Parkes à faire de ma prose l’usage qu’il voudrait, et je lui envoyai sur l’exécution des arrêts contre les jésuites les renseignemens que je pus recueillir. S’il m’en souvient bien, il en résultait qu’indépendamment d’autres brûleries ordonnées par les parlemens de Toulouse, de Rouen, de Provence, etc., l’arrêt de celui de Paris du 6 août 1762 avait été exécuté quelques jours après dans la cour du Palais sur cent soixante-quatre ouvrages publiés par la société. Dans l’impossibilité de découvrir ou de constater le fait d’une autre opération pareille postérieure à la paix, M. Parkes s’est décidé à croire que Francis avait fictivement fait assister Bifrons à ce qu’il n’avait qu’entendu raconter.

Une autre lettre qui suivit de près celle dont on vient de lire un fragment donner à un nouvel échantillon de la curieuse exactitude de M. Parkes, et fournira en faveur de la thèse qu’il avait adoptée une preuve ou plutôt un indice qui, je crois, n’a pas été relevé.


« Royal-Hotel, Deal, 27 octobre 1858.

«….. J’ai en vue une autre question à vous transmettre ; si vos moyens d’information vous permettent d’y répondre, vous me rendrez un service dans mes recherches. Une des lettres attribuées à Junius par Woodfall est signée : Un lecteur innocent (an innocent reader), 1771. Je ne doute pas, à l’ironie qui règne dans cette lettre, que Junius n’en soit l’auteur. Il y soutient que l’histoire n’est guère qu’une répétition, un drame dont les acteurs changent et non la fable, et il ajoute que cette observation lui a été suggérée par la lecture du passage suivant d’un moderne auteur français qui dit en parlant de l’empereur Valentinien III : « Le premier soin de cette princesse fut d’inspirer à son fils l’horreur de l’hérésie et le respect pour l’église, qualités très estimables dans un souverain, mais qui ne purent couvrir le vice d’une éducation molle et efféminée. Sa mère travailla plus à former sa croyance que son esprit ou ses mœurs ; aussi fut-il toujours très catholique sans être jamais chrétien. »

« Je désirerais savoir le nom du moderne auteur français ; je n’ai pas jusqu’ici noté la citation comme un fil qui nous conduirait dans le labyrinthe de Junius. Elle ne me servirait qu’à constater que, comme dans tous les autres cas où Junius cite un livre anglais ou étranger, je trouve que Francis possédait tout livre ou toute brochure d’où la citation ou l’allusion était tirée. »


M. Parkes eut satisfaction. Je m’adressai au très savant et très obligeant bibliothécaire de l’Institut, M. Tardieu, et il trouva presque aussitôt que la citation indiquée était tirée de l’Histoire du Bas-Empire de Lebeau. Or cet ouvrage était précisément du nombre des livres français qui figurèrent dans la vente de la bibliothèque de Francis. L’histoire de Lebeau n’a jamais été beaucoup lue en France. Ce n’est pas en tout cas un livre assez célèbre pour avoir été fort répandu en Angleterre. Si elle se rencontrait dans la bibliothèque de Francis, c’est un hasard qui ne devait guère se répéter, et celui qui était seul à la lire et à la citer pouvait bien être seul à la posséder. Cette coïncidence au moins ne me paraît pas absolument sans valeur.

Je retrouve encore une lettre de M. Parkes dont on lira peut-être un fragment avec intérêt.


« Paris, 1er octobre 1860.

« Cher monsieur Rémusat, vous pouvez vous être attendu à entendre parler de moi plus tôt, soit par la publication de mes volumes projetés, soit par quelque lettre particulière. Étant à Paris depuis deux jours, je suis allé vous chercher, mais j’ai trouvé, ce que je craignais, que vous étiez à la campagne. L’achèvement de mon ouvrage a été retardé d’une manière inattendue, mais par une bonne fortune. Il y a quelques mois, ne laissant aucune pierre sans la retourner pour retrouver la trace de toute lettre ou de tout papier particulier de Francis existant à sa mort, j’ai eu vent de presque tout ce que j’avais en vain cherché depuis trois ans. J’ai obtenu par trois sources différentes d’inappréciables matériaux, retirés pour une partie d’une caisse laissée depuis des années dans le grenier d’un parent de la famille. J’ai aussi trouvé une vieille sœur de lady Francis qui vit encore en Yorkshire. De ces divers côtés, j’ai recouvré le journal du voyage en Italie de sir Philip Francis. J’ai aussi obtenu un journal presque quotidien et presque complet de ses actes publics dans l’Inde depuis 1774 jusqu’en 1780, puis des fragmens d’une autobiographie depuis sa jeunesse jusqu’en 1773, avec tout le détail de ses différends avec lord Barrington, les circonstances de sa nomination dans l’Inde. J’ai aussi recueilli d’importans extraits des livres qu’il a étudiés avant l’âge de vingt-trois ans, comme Bacon, Locke, Montesquieu, etc., etc., preuves de l’éducation qu’il avait de bonne heure achevé de se donner lui-même. Il avait aussi coupé dans les journaux les articles écrits par lui dès 1763 et les avait rassemblés en volume, en séparant souvent de la même manière des lettres particulières de Junius quelques-unes des autres lettres qui lui sont attribuées.

« Mais ma plus précieuse découverte a été sa secrète publication anonyme de divers pamphlets pleins de force et d’ironie entre 1764 et 1771. Le nom de l’auteur en est resté jusqu’à présent un aussi grand mystère que l’identité de Junius. J’ai fait récemment cette découverte presque par hasard, en trouvant deux manuscrits originaux d’une partie d’un de ces pamphlets et reconnaissant l’écriture pour être incontestablement celle de Francis, quoiqu’on partie déguisée. Tous ces documens font entièrement disparaître la difficulté qu’on élevait sur la capacité de Francis et son habitude d’écrire antérieurement aux débuts de Junius.

« Parmi mes dernières acquisitions se trouvent des dissertations manuscrites très bien faites et destinées à la publication, sur le caractère de tous les rois d’Angleterre, de Jacques Ier à George III inclusivement, en y comprenant Cromwell ; une analyse très forte de l’esprit et de la conduite publique de G. J. Fox, du second Pitt, et d’autres de ses contemporains, ainsi que les portraits de plusieurs de vos rois de France.

« En conséquence, j’ai dû recomposer et récrire une grande partie de ma biographie, mais je ne le regrette pas. Ma Vie sera en effet maintenant beaucoup plus autobiographique, et par suite elle aura beaucoup plus de valeur et de droit à la confiance. La grande question de l’inconsistance dans la manière de traiter Chatham, je puis pleinement la résoudre. Tous ces matériaux joints à ceux dont je vous ai fait connaître l’existence chez moi feront de mes volumes réellement, et sans grand mérite de ma part, un complément très précieux aux annales du règne de George III.

« Je ne puis maintenant aborder la presse avant la nouvelle année, ni publier avant le milieu de 1861. Il serait déraisonnable de se hâter pour un ouvrage qui ne peut être devancé par aucun autre écrivain ; je ne l’ai pas non plus encore annoncé. Longman le publiera probablement. Un ou deux de mes amis seulement ont connaissance de mes matériaux. »


La publication tarda plus que ne le prévoyait l’auteur, et le quart au plus était terminé lorsque la mort l’a interrompu. Son plan était, non de se borner à un ouvrage de controverse, mais de donner toute une vie de Francis, de lui refaire ses mémoires en mêlant les pièces originales au récit ; puis, de cet exposé de faits, il aurait conclu que Francis était Junius. Ainsi le problème eût été renversé, on aurait de Francis induit Junius et non de Junius Francis. Quoi qu’il faille penser de cette méthode, elle ne pouvait être jugée qu’à l’épreuve. Le succès dépendait du nombre et de la nature des faits sur lesquels devait s’appuyer le raisonnement, si toutefois le raisonnement était encore nécessaire, et si aucun témoignage direct ne venait dispenser de tout commentaire. Tel était l’esprit dans lequel M. Parkes avait commencé son ouvrage. Lorsque la mort l’a enlevé il y a quelques années, il n’avait pas atteint dans son récit l’époque où Francis a pu signer la première lettre de Junius, de sorte qu’il a laissé intacte la portion de son œuvre qui l’intéressait, qui le passionnait davantage. Au-delà il n’avait écrit que des notes détachées. Heureusement tout ce qu’il avait recueilli et préparé a passé dans les mains d’un écrivain plus apte peut-être ou du moins plus habitué à en tirer un livre, M. Herman Merivale, déjà bien connu dans les lettres, a continué d’une plume facile cette biographie plus péniblement entamée par M. Parkes. Moins curieux de détails, moins attaché que le minutieux jurisconsulte à l’examen des faits et des textes, il a composé un ouvrage qui se lit agréablement et qui remplit quelques lacunes dans l’histoire de la société politique anglaise pendant les trente dernières années de l’autre siècle et les seize premières de celui-ci. Grâce à lui, nous savons de la vie publique et de la vie privée de sir Philip Francis, qui était un personnage assez remarquable, tout ce qu’on peut trouver quelque intérêt à savoir. Il n’y a qu’un point de cette vie, le plus secret et le plus curieux, qui reste à peu de chose près dans la même obscurité. Francis est-il Junius, et s’il l’est, sous l’empire de quels sentimens, dans quelles vues, par quels motifs s’est-il décidé à l’être ? Comment en a-t-il conçu la résolution et par quels moyens l’a-t-il exécutée ? Par quelles causes et dans quelles circonstances l’a-t-il abandonnée ? Sur toutes ces questions, M. Merivale ajoute assez peu de chose à ce qu’on savait déjà ; il se passionne moins que M. Parkes pour un problème difficile et ingrat, le tenant pour déjà résolu par des autorités antérieures et par un commencement de consentement général, et il s’est contenté d’écrire la vie de Francis. En la montrant telle que rien n’empêchât que Francis fût Junius, il ne s’est pas imposé la tâche de prouver qu’il le fût en effet. Il lui suffit, ce semble, qu’il ait pu l’être, pour qu’il l’ait été, et le fait qui serait le plus grand événement de sa vie se trouve pour ainsi dire en lacune dans son histoire.

Rien dans le nouveau récit n’exclut la possibilité du fait, rien n’en atteste la réalité. Quant à la probabilité, fortifiée par quelques circonstances mieux éclaircies, elle est un peu affaiblie par l’épreuve acquise au moins jusqu’à présent que les correspondances, les journaux, les papiers intimes de Francis ne contiennent pas une révélation, un aveu, une allusion qui la confirme. Cette absence de tout témoignage émané de lui est une circonstance qu’on n’a pas manqué de relever, et peut-être la dernière publication a-t-elle en définitive plus ajouté à la notoriété qu’à la certitude de la théorie franciscaine, comme on l’appelle en Angleterre. La discussion s’est donc rouverte. La Revue d’Edimbourg appuie Francis, la Quarterly Review le combat, et un adversaire d’une sagacité redoutable lui est survenu dans M. Hayward. On ne peut exposer l’état actuel de la controverse sans résumer le contenu du nouvel ouvrage destiné à nous faire connaître définitivement Francis ; nous verrons ensuite ce qu’on en peut conclure.


II

Philip Francis était né à Dublin, le 22 octobre 1740, d’une famille anglaise et protestante. Son père était pasteur en Irlande ; mais, plus occupé de littérature que de théologie, tandis qu’il préparait ses traductions d’Horace et de Démosthène, il écrivait des brochures pour le gouvernement local. Protégé par le lord-lieutenant, lord Chesterfield, il revint probablement avec lui en Angleterre, où il s’établit. C’était un de ces ecclésiastiques assez communs alors qui vivaient pour le monde plus que pour l’église et s’occupaient plus de leurs plaisirs que de leur salut, qui fréquentaient le théâtre et composaient au besoin des tragédies. Le Dr Francis avait eu le malheur d’en faire deux. De là ses accointances avec la célèbre actrice Anne Bellamy, qui le présenta à Calcraft, dont elle tenait la maison. Calcraft était un de ces épicuriens politiques qui mènent de front les affaires d’argent et les affaires publiques. Alors attaché à la fortune du premier lord Holland, Henry Fox, un des trois secrétaires d’état du ministère du duc de Newcastle, ce fut lui probablement qui introduisit Francis à Holland-House. Fox fit du docteur son chapelain, sinécure oisive s’il en fut jamais, car l’ecclésiastique le disputait au politique pour la liberté de penser. Il borna son ministère à apprendre à lire à Charles Fox et à son frère, et donna des leçons de déclamation aux demoiselles de la famille. Comme il était fort lettré et descendait d’une famille héréditairement tory, il prêta le secours de sa plume au parti de la cour et se rendit utile à son patron, qui, en fin de compte, fit très peu pour lui. Cependant le docteur avait un fils qui étudiait à l’école de Saint-Paul et tenait presque constamment la première place parmi ses condisciples. Ses dispositions et ses succès valurent au jeune Philip, à peine âgé de seize ans, son admission dans les bureaux de la secrétairerie d’état. Il dut quelquefois à la suite de son père pénétrer dans Holland-House. Il y entrevit le monde, il y entendit parler politique ; il y apprit de bonne heure quelque chose de ce qu’apprend la conversation sur les bommes et les partis, et il put se croire destiné à être de ceux qui écrivent dans l’intérêt de ceux qui parlent.

Mais voilà qu’en 1757 le ministère fut renversé, et Pitt, le premier Pitt, devint le maître de la situation. Des débris du cabinet, il forma le sien, ou du moins celui dont il allait être l’âme sans en être le chef officiel. Lord Holland s’ensevelit dans une sinécure, et Calcraft, devenu patriote parce qu’il avait manqué la pairie, passa de Fox à Pitt et lui resta fidèle. C’était un de ces hommes du second ordre souvent nécessaires aux hommes du premier. Riche, actif, ami serviable et zélé, il disposait de plus d’un bourg et de plus d’un journal. C’était un meilleur protecteur qu’un plus grand personnage. Il prit en amitié le jeune Francis, dont il devina les talens.

On sait que le caractère de l’administration de Pitt fut une heureuse énergie portée dans la guerre que l’Angleterre soutenait alors contre nous ; c’est la France qui a fait les frais de sa gloire. Une de ses premières entreprises fut une expédition sur les côtes de la Normandie et de la Bretagne. Le jeune Francis suivit comme secrétaire le général Bligh, qui commandait les troupes de débarquement. Il assista donc à la prise momentanée de Cherbourg, qui souffrit de graves dommages, puis aux vaines tentatives d’autres descentes sur notre littoral, et gagna au moins de l’expérience là où son pays gagna peu de gloire. « Comme beaucoup d’autres de nos expéditions, disait-il, celle-ci fut mal conçue et encore plus mal exécutée, nos mouvemens n’étant souvent que la contre-marche d’une partie d’échecs mal jouée. L’ennemi commit d’égales bévues, et, pour nous avoir attribué de profonds desseins, ne sut pas tirer avantage de nos fautes. »

Au retour, il reprit sa place dans les bureaux et y continua pendant dix-huit mois son obscur travail, sans négliger d’autres études et en achevant de former son esprit et son style par la lecture des meilleurs écrivains. Il acquit ainsi une instruction variée et un art de la faire valoir qui furent dès lors remarqués, et surtout de son constant protecteur Calcraft et du secrétaire de la trésorerie Robert Wood. Il dut bientôt aux recommandations de ce dernier le poste de secrétaire de lord Kinnoul, nommé ministre en Portugal. Pendant huit mois que dura cette mission, Francis fit apprécier le talent de rédaction qu’il avait de bonne heure acquis. On a conservé de son séjour quelques lettres à son père qui ne sont pas dépourvues d’intérêt. Il y jugeait la civilisation portugaise avec le dédain d’un Anglais, et ne montrait de sympathie que pour l’entreprise formée par le gouvernement contre les jésuites. L’hostilité de Francis à l’égard du célèbre institut n’était pas médiocre. Elle s’aggravait encore de la liberté de ses opinions en matière religieuse. Dans les extraite qu’il a laissés de Bacon, de Locke, de lord Kaimes, il s’attaque au premier sur l’existence de l’âme et ne cache pas que les preuves du christianisme ne l’ont pas satisfait. C’étaient là des idées assez communes de son temps, quoique les Anglais d’aujourd’hui aient de la peine à le reconnaître, et, quand ils veulent bien en convenir, s’étonnent grandement qu’on osât ne les point cacher.

C’est le moment de sa vie où Francis fut présenté à Pitt, et pendant le peu de temps que dura encore son ministère employé de temps en temps par lui comme secrétaire. On cite des anecdotes qui prouvent que Pitt distingua bien vite la promptitude et la sûreté de son intelligence ; mais ces relations passagères paraissent être les seules qu’il ait eues avec le grand commoner. Toutefois elles l’autorisèrent à le reconnaître vingt ou trente ans après dans la chambre des communes pour le protecteur et le guide de sa jeunesse. Elles l’attachèrent d’une manière générale à sa politique : non qu’il ait suivi toutes ses opinions, approuvé tous ses actes, il s’en faut de beaucoup ; mais l’allure fière, le ton de hardiesse et les principes généralement populaires de Pitt dans ses bons momens exercèrent sur cette jeune imagination un empire qui ne s’est jamais entièrement effacé. Ses biographes ne veulent pas qu’il ait approché personnellement lord Chatham à aucune autre époque.

Il n’avait pas vingt-deux ans lorsqu’il épousa Elisabeth Mackrabie. Ce mariage, que l’inclination décida seule et qui pour cette raison le sépara quelque temps de son père, est le premier acte de sa vie qui le fasse connaître pour un homme passionné. Il y trouva du bonheur, mais sa position fut loin d’être améliorée. Aussi, malgré ses relations avec Pitt, dont il vit avec regret la politique abandonnée par ses successeurs, se laissa-t-il employer confidentiellement par lord Holland pendant la crise ministérielle d’où sortit le cabinet de lord Bute, et il demeura attaché quelque temps à la secrétairerie d’état. Cependant il n’y apprit pas à approuver les négociations qui préparèrent la paix de 1763, et quoiqu’il eût espéré accompagner en France Hans Stanley, qui en fut le premier négociateur, il jugea avec sévérité le duc de Bedford, qui fut en définitive l’auteur du traité ; mais sa situation l’obligeait à garder son opposition pour lui, et Bute était encore ministre lorsque, grâce à son protecteur Wood, il fut nommé premier commis de la guerre en même temps que Christophe D’Oyly, premier commis comme lui et choisi par Welbore EUis, secrétaire de la guerre, pour son délégué [3]. Une intime union se forma entre les deux collègues.

Francis disait à sa seconde femme, dans les derniers temps de sa vie, qu’il ne se rappelait pas une époque où il n’eût pas écrit, écrit pour le public. Cependant sa première publication connue est du 2 mars 1763. Il prit part dans le Public Ledger à quelque controverse dont le théâtre était l’objet, et devint bientôt un des correspondans anonymes ou pseudonymes du Public Advertiser, dont l’imprimeur Sampson Woodfall, son camarade d’école, était propriétaire. Il ne paraît pas certain qu’il ait renoué directement avec lui, ou du moins qu’il se soit fait reconnaître de lui comme journaliste. Il lui envoyait secrètement des lettres ou des articles signés de noms divers, mais visiblement de la même main.

M. Parkes a mis beaucoup de soin à restituer à Francis toute une série de publications sous des noms d’emprunt qui parurent séparément ou dans les journaux depuis le mois d’août 1766 jusqu’en mai 1768, c’est-à-dire depuis les premières condamnations obtenues par le gouvernement contre le fameux numéro 45 du North Briton, publié par Wilkes, jusqu’aux émeutes ensanglantées par la répression qui suivirent son élection triomphante dans le comté de Middlesex. J’ai raconté ailleurs ces luttes mémorables dans l’histoire de la liberté politique, et montré comment des questions de procédure constitutionnelle peuvent passionner un peuple entier, et les violences de l’esprit de parti, tant dans l’opposition que dans le pouvoir, servir après quelque temps à la manifestation et à la victoire du droit.

Les agitations provoquées par l’utile audace de Wilkes furent bientôt accompagnées de celles qu’excita dans les esprits la question de la taxation des colonies américaines. Peu d’époques ont donc été plus fécondes en débats où se déploient l’esprit public et la presse libre. Si, comme on n’en peut douter, Francis avait la vocation d’écrivain politique, il dut la sentir alors ou jamais s’éveiller en lui, et nous sommes prêt à reconnaître la vraisemblance et parfois l’évidence des nombreuses attributions que lui fait M. Parkes dans la foule de lettres ou d’écrits polémiques qui précédèrent l’imposante apparition de Junius. Ses recherches sont habilement conduites, et il persuadera plus d’un lecteur. Nous ne voyons aucune forte raison de lui contester que Francis soit l’auteur d’un pamphlet fort remarqué dans son temps où sont établis les vrais principes sur le jury en matière de presse, tels qu’ils ont été défendus plus tard par Junius et consacrés par le bill de M. Fox [4]. M. Parkes tient beaucoup à emporter ce point, comme à faire admettre que, sous le nom d’emprunt de Candor, Francis occupa sans cesse la presse et que sous d’autres pseudonymes, Anti-Sejanus, Cato redivirus, One of the people, Poplicola, Corregio, etc., il alimenta la rédaction du Public Advertiser pendant les six ans qui s’écoulèrent de son premier début à la première lettre de Junius (février 1763-janvier 1769).

On doit pourtant remarquer ici que rien dans les papiers laissés par Francis, rien dans sa correspondance n’établit formellement cette coopération si active aux controverses du temps. Il ne parle à aucun des siens dans ses lettres d’une seule ligue qu’il ait imprimée. Il se montre occupé comme tout le monde des principaux incidens du débat, rien de plus ; mais il faut se rappeler qu’à d’autres momens de sa vie il a souvent gardé le secret sur des publications dont l’objet cependant lui tenait au cœur, et qu’à cette époque, simple commis dans un ministère, fils d’un écrivain ministériel, obligé de ménager ceux dont il dépendait, et dont quelques-uns étaient ses protecteurs, il devait dissimuler avec soin son concours aux attaques de l’opposition et même taire ou du moins atténuer les opinions qui le mettaient avec elle en sympathie. Si l’on demande de quel droit on lui attribue aujourd’hui ces opinions qu’il n’exprimait pas, il faut répondre que, dès qu’il a pu devenir un homme public, il les a professées avec la dernière vivacité, et que son tempérament comme son tour d’esprit le prédestinaient à la résistance et à l’agression. D’ailleurs il n’est pas tellement réservé que ses penchans politiques ne se laissent entrevoir. Ainsi l’on peut facilement distinguer, pendant la période qui nous occupe, ses dispositions à l’égard du gouvernement. Il regrette Pitt ; il admire et sa politique et son éloquence. La puissance de lord Bute est celle d’un favori, elle le blesse et lui pèse. Il suffit que George Grenville l’ait remplacé et n’ait rien d’un ministre de cour pour qu’il s’attache à lui, et quand la question de l’Amérique s’élève, il la résout comme lui. Une grande partie de la correspondance officielle lui passe par les mains, et il est de l’opinion qu’il rédige au nom du gouvernement ; mais, sans d’abord prendre parti pour la personne de Wilkes, en le traitant même assez sévèrement, il s’intéresse à la liberté de la presse et ne peut souffrir l’abus qu’on fait pour l’opprimer d’une légalité douteuse. Il blâme donc bien des actes et bien des membres du ministère dont il respecte le chef. Lorsque ce cabinet fait place à celui du marquis de Rockingham, il lui reproche sa faiblesse, surtout à l’égard de l’Amérique. Cette question le sépare même de Pitt, et ne le dispose pas à lui pardonner le ministère équivoque que bientôt il forme à lui seul et dans lequel il s’annule sous le titre de lord Chatham. Six mois auparavant, il écrivait à un ami ces mots en français : « Tout le monde est d’accord que M. P. (Pitt) est ce qu’on appelle perdu sans retour. » Deux années d’inaction et d’impuissance dans un ministère qui le trahissait n’étaient pas faites pour le sauver. Sa retraite trop tardive le rendit à lui-même. Peu à peu il revint à l’opposition, et Francis revint à lui. Cette tendance constante et ces variations d’opinion attribuées à Francis ne sont pas en désaccord avec le cours d’idées qu’on peut suivre dans la succession des écrits interprétés par M. Parkes, et dont quelques-uns ont Junius pour auteur, au témoignage décisif de Woodfall, et j’ajoute dès à présent que rien de tout cela n’est incompatible avec l’esprit qui anime les lettres de Junius ; mais ces concordances ne peuvent être établies que par une investigation laborieuse, elles ne sont pas évidentes par elles-mêmes.

Or nous sommes au moment où cesse le travail de M. Parkes. Il se tait juste à l’heure où l’on aurait tenu davantage à l’entendre. J’ai déjà dit que M. Merivale l’avait remplacé. D’une main exercée, il a tracé de Francis une biographie exacte et intéressante, mais où ne figure pas comme un fait la composition des lettres de Junius, car dans sa correspondance, comme dans un commencement d’autobiographie qu’il a laissé, Francis n’en dit mot. Renonçant à suppléer à son silence, à raconter comme un fait ce qui n’est qu’une hypothèse, M. Merivale s’est borné à déclarer qu’il partageait la conviction de M. Parkes, mais qu’il s’en remettait du soin de l’établir à quelque futur éditeur de Junius. Pour lui, il se contente de narrer la vie de Junius telle qu’elle ressort des documens dont il dispose. C’est au lecteur de comparer ce récit pas à pas avec les indications fournies par les trois séries de lettres imprimées, savoir : les lettres publiques de Junius, ses lettres privées à Woodfall, et celles que ses éditeurs lui ont attribuées en les annexant à ses lettres authentiques.

Au moment où M. Parkes abandonne son héros, le jour approchait où, reconnaissant trop tard son erreur, Chatham allait laisser à elle-même l’administration qu’il n’aurait jamais dû former. C’est contre ce qui en restait, c’est contre le duc de Grafton, son chef, contre North, Granby, Mansfield, contre tous ceux qui en étaient les membres ou les soutiens, qu’éclata deux mois après pour la première fois la colère éloquente de Junius. Pour Francis, il était toujours dans les bureaux de la guerre, sous lord Barrington. Il n’a écrit nulle part, il ne paraît avoir dit à personne qu’il ait alors travaillé en secret pour la presse opposante ; mais dans son fragment d’autobiographie il convient qu’il n’espérait d’avancement que par l’opposition. Il ne cache pas qu’il s’attachait par la pensée à la fortune de lord Chatham, dont son ami Calcraft était l’agent confidentiel. C’était le temps où l’élection de Wilkes dans Middlesex agitait les esprits et troublait la paix de la Cité. Les droits des électeurs et du parlement, la liberté individuelle et celle de la presse, furent débattus dans les chambres, dans les cours de justice, jusque sur la place publique. L’opposition était très animée, très bruyante. Elle se croyait tout près de la victoire, et le moindre de ses moyens de succès n’était pas une sorte d’alliance ou de concert que M. Merivale suppose, non sans fondement, formée entre Chatham, Calcraft et Francis. Le but était de ramener au pouvoir le premier seul ou à la tête de toutes les oppositions réunies. Dirigé ou informé par Calcraft, Francis aurait obscurément travaillé à l’œuvre commune, sans voir Chatham, mais en rédigeant ses discours pour les livrer à la presse, en envoyant clandestinement aux journaux des articles diversement signés, et dans lesquels il secondait tout au moins Junius pour la défense des mêmes intérêts. Deux fois on aurait cru toucher au but. Ce fut d’abord lorsque le cabinet fut désorganisé par la retraite de Camden et de Granby, et que le duc de Grafton dut se retirer devant les attaques combinées de Chatham et de Junius ; mais, ce que ni l’un ni l’autre n’avaient prévu, le roi prit pour premier ministre lord North, qui gouverna douze ans. La seconde fois, les îles Falkland occasionnèrent entre l’Angleterre et l’Espagne un conflit d’où l’on put s’attendre à voir sortir la guerre. Junius, qui négligeait d’ordinaire la politique étrangère, s’appliqua aussitôt à relever la gravité de la question, à aigrir la querelle, et les lettres de Francis prouvent qu’il prévoyait, qu’il désirait une rupture. Il n’en fut rien. La paix fut conservée. On n’eut plus que la ressource de se jeter dans les démêlés de la. Cité avec le gouvernement, de se rapprocher davantage de Wilkes, et de le soutenir pour entrer en partage de sa popularité. Précisément on put bientôt s’apercevoir qu’il commençait à lasser l’opinion ; une réaction amenée par la violence même du parti populaire et peut-être par les emportemens de la presse convainquit les coalisés de leur impuissance. A la fin de 1771, Francis écrivait que l’opposition avait joué un sot rôle, qu’elle était généralement découragée, et le mois suivant Junius jetait sa plume.

On ne peut plus douter que Francis ait en effet mis secrètement son talent d’écrivain au service de ses convictions politiques et de son ambition personnelle ; mais qu’après avoir fourni à Woodfall une partie de ses correspondances pseudonymes il ait été l’auteur de la plus importante, de la plus redoutée de toutes, rien n’en dément la supposition, mais rien ne la démontre. Nous ne pouvons noter ici tous les rapports que M. Merivale a signalés entre ce que la correspondance de Francis nous apprend de sa vie pendant ces trois ans et ce que les lettres de Junius au public et à Woodfall contiennent de détails sur les circonstances où il se trouve et les idées ou les desseins qui le préoccupent. Disons seulement que ces coïncidences sont singulièrement frappantes.

Maintenant, que dans sa correspondance Francis s’exprima avec une grande mesure, qu’il développe rarement une opinion, ne témoigne aucune passion et laisse seulement deviner ses penchans, cette réserve lui était prescrite par sa position, par la crainte de révéler d’un mot son travail secret. Il ne veut pas qu’une seule ligne de ses écrits se retrouve dans ses lettres. Il devait commander la même prudence à sa conversation. Il n’avait pas pour cela besoin d’être Junius, il suffisait qu’il eût écrit sans se nommer dans le sens de l’opposition.

« Pour mon compte, dit-il dans une lettre à son père, je hais tout ce qui est faction, parce que je suis en place. » Le père, ministériel zélé, demande de son côté : « Mais qui est ce diable de Junius ? n’est-ce pas la plume de B—k (Burke) trempée dans le fiel du cœur de Sa—lie (Sackville ?) ? » Le beau-frère Mackrabie, de Philadelphie, où il séjourne, fait des questions sur la grande énigme du jour. « Junius est inconnu, répond Francis, et cette circonstance est peut-être aussi curieuse qu’aucun de ses écrits. J’ai toujours soupçonné Burke ; mais, quel qu’il soit, il est impossible qu’il se découvre jamais lui-même. L’offense qu’il a faite à sa majesté et à — (au duc de Grafton ou au duc de Bedford) est plus que ne pourrait supporter un simple particulier. Il serait sur-le-champ écrasé. Le libraire Almon a été trouvé coupable pour avoir réimprimé la lettre au roi, et Woodfall, qui a été l’éditeur originaire, doit être jugé demain. S’il est trouvé coupable, j’imagine qu’il aura lieu de s’en souvenir. »

Il me parait également impossible de rien inférer de cette lettre avec certitude pour ou contre l’identité de Francis et de Junius, quoiqu’elle montre le premier bien d’accord avec le second sur les dangers que court celui-ci et l’impossibilité où il est de se faire jamais connaître ; mais peut-être trouvera-t-on plus significatifs qu’ils ne le paraissent à M. Hayward les passages qu’on va lire. L’année suivante, Home Tooke, qui s’est rendu diversement célèbre par son savoir, par son esprit et par les variations insidieuses de sa politique et de son caractère, après avoir été lié d’amitié et de conduite avec Wilkes, avait rompu l’alliance et divisé la société réformiste du Bill des droits, dont ils étaient tous deux les membres influens. Il en était venu à soutenir dans la Cité le ministère contre l’opposition. Ses attaques contre lord Chatham et Wilkes, que Junius défendait, lui attirèrent quelques traits d’une méprisante ironie. De là une polémique à laquelle Junius mit fin par une lettre souvent citée du 13 août 1771. En l’envoyant à l’imprimeur, il lui écrit : « Si M. Horne répond bien à cette lettre et pertinemment, il sera mon grand Apollon. » Or que dit Francis dans sa correspondance privée de cette polémique ? Que dès les premiers mots Junius a donné à Horne la plus sévère leçon, et il vante le coup d’état ou plutôt le tour d’adresse par lequel Junius a rendu Horne complice et même auteur de la publication de la lettre où il l’accable et qui peut être poursuivie pour libelle. Quant à la lettre du 13 août, voici ce qu’il écrit à un intime ami sept jours après : « Junius et Wilkes paraissent faire cause commune. Le pauvre Horne est bâtonné jusqu’à crier merci. Il n’y a jamais eu lettre pareille à celle dont Junius l’a gratifié. Tout le monde tombe d’accord que c’est son chef-d’œuvre, et maintenant j’espère que nous n’entendrons plus jamais parler d’eux. » Et en effet Junius arrêta là cette querelle épisodique, et l’on voit qu’il pensait comme Francis qu’à sa dernière lettre il n’y avait rien à répondre. Voilà, je crois, tout ce que la correspondance particulière de Francis contient d’expressément relatif à Junius, Il faut convenir que cela ne prouve rien, si ce n’est une même appréciation des mêmes faits qui n’est pourtant pas indifférente. Le public, qui n’en soupçonnait rien, restait dans son ignorance et sa curiosité. Il n’en fut point délivré lorsque, le 21 janvier 1772, Junius écrivit sa dernière lettre.

Le même jour, la Gazette officielle annonça que lord Barrington, secrétaire de la guerre, avait nommé Anthony Charnier pour son délégué. On a vu que cette place, qui rapportait quatre cents livres sterling, était occupée depuis neuf ans par Christophe D’Oyly. Celui-ci avait, un mois auparavant, donné sa démission à la suite de quelque mécontentement inexpliqué. Son emploi fut aussitôt offert avec un empressement obligeant à Francis, qui refusa, ne voulant pas apparemment profiter de la disgrâce d’un ami. Il n’avait d’ailleurs, écrit-il à sa femme, aucune solide raison de prévoir ou de désirer un changement dans sa situation. Cependant il fut amené quelques jours après à résigner son emploi, on ne sait par quel motif. Il écrit à un de ses amis que tout a été arrangé suivant ses désirs ; lord Barrington avait pris soin de lui donner satisfaction sur tout ce qui avait pu le chagriner, et tous deux paraissent s’être très bien quittés. Ce que fit pour lui lord Barrington un an plus tard semble prouver qu’il lui portait une grande bienveillance et même de l’amitié. C’est ainsi que Francis sortit des bureaux de la guerre, changement de situation qui a donné lieu à beaucoup de commentaires, et d’où l’on a tiré des conséquences que les témoignages authentiques ne justifient pas.

Suivant lui, il projetait depuis quelque temps un voyage de six mois, et même il y avait près d’un an qu’il pensait à quitter son bureau, l’Inde étant le seul quartier où l’on pût faire fortune. Au premier moment, il parut ne songer qu’à jouir de sa liberté, et il partit pour l’Italie en passant par les Pays-Bas et l’Allemagne. Son retour en Angleterre date du commencement de 1773. Il arriva pour assister aux derniers momens de son père, et pour recueillir les dernières volontés de Calcraft, mort pendant son absence. Ce fidèle ami ne l’avait pas oublié. Il lui laissait mille livres sterling, une annuité de deux cents à sa femme, si elle lui survivait sans fortune, et il recommandait à ses exécuteurs testamentaires de mettre tous leurs soins a le faire élire par le bourg de Wareham, convaincu qu’il était de sa rare aptitude au rôle d’un représentans utile dans le parlement. Francis s’étonne quelque part que Calcraft n’ait pas fait pour lui davantage, et il n’en parle pas avec une estime qui dénote beaucoup de reconnaissance. Il paraît n’avoir jamais ressenti aussi vivement qu’à cette époque l’anxiété d’une situation incertaine et gênée où ni son mérite, ni ses goûts, ni ses intérêts, ni son orgueil, ne trouvaient leur compte. Dans un fragment autobiographique, il décrit amèrement la souffrance et l’irritation qu’il éprouve, et laisse percer toute la violence d’une âme vindicative contre le sort et contre les hommes. Il paraît prêt à traiter en ennemi tout ce qui le blesse. Irrité et découragé à la fois, probablement plus troublé qu’il ne l’avoue par des embarras de fortune que le goût du jeu n’allégeait pas, il rêvait toute sorte de moyens d’en sortir ; lui, l’adversaire des principes de l’insurrection américaine, il songeait à se ménager une retraite en Pensylvanie, si jamais l’Angleterre cessait d’être le séjour de la liberté, lorsque par hasard il rencontra dans le parc de Saint-James une personne qui l’informa qu’un des quatre membres désignés pour composer le conseil de l’Inde avait refusé cette place. Ce conseil était une création nouvelle de lord North. Un bill venait de l’instituer à Calcutta, en élevant le gouverneur du Bengale au rang de gouverneur-général. Francis fit aussitôt agir ses amis. Ils le recommandèrent à lord North ; mais, de son aveu, c’est aux bons offices de lord Barrington qu’il dut sa nomination. On a pu même supposer qu’en quittant les bureaux il l’avait mis dans la confidence de ses vues sur l’Inde et obtenu de lui l’assurance d’une protection éventuelle qui se réalisait une année après.

Le poste qu’on lui donnait était important et lucratif ; on parle d’un traitement de 10,000 livres sterling. L’institution, œuvre mixte du parlement, du ministère et des directeurs de la compagnie des Indes, pouvait être mal conçue ou mal organisée. Francis du moins en jugeait ainsi même avant son départ, et qui les eût connus l’un et l’autre aurait prédit à coup sûr que le nouveau gouverneur-général Warren Hastings et son nouveau conseiller ne seraient pas longtemps d’accord. Warren Hastings et Philip Francis étaient tous deux des hommes remarquables, des intelligences, peu communes ; mais l’un était fait pour le commandement, l’autre pour l’opposition. Leur association était celle d’un caractère despotique et d’un caractère intraitable. L’un était aussi impérieux que l’autre était indocile.


III

Francis s’embarqua à Portsmouth le 30 mars 1774 ; en octobre, il était rendu sur le terrain, où commença presque aussitôt une guerre civile dans l’administration. Les incidens et les détails du séjour de Francis dans l’Inde sont constatés par son propre journal et par d’autres documens, qui, extraits et rapprochés dans le récit de M. Merivale, fournissent une addition utile à l’Histoire de l’Inde de Mill et aux deux brillans Essais de Macaulay sur Clive et sur Hastings. Si nous ne craignions de sortir de notre sujet, l’occasion s’offrirait ici d’une digression intéressante. Bornons-nous à quelques traits qui achèveront de faire connaître Francis. Rigide et passionné, jaloux, soupçonneux, intolérant, austère en tout, excepté dans ses plaisirs, il s’érigea sur-le-champ en censeur inexorable des abus consacrés dans l’administration indienne ; il les dénonça sans crainte et sans pitié dans le conseil, dans la conversation, dans sa correspondance. Partout il vit, exagéra ou supposa le mal, et parut ne chercher que des ennemis. Sa sévérité, toujours capable de l’injustice et voisine de la haine, devança toutes les accusations dont la généreuse indignation de Burke devait faire retentir plus tard les voûtes de Westminster. Francis était depuis quatre ans dans l’Inde, lorsqu’il eut une aventure jusqu’ici mal connue, quoiqu’on en ait souvent parlé. Il avait laissé sa femme et ses enfans en Angleterre ; il conservait le goût et même la prétention de la galanterie, et l’on pense bien que l’Inde, surtout pour les puissans, n’était pas plus l’empire des bonnes mœurs que de la probité. En 1778, un Suisse de Lausanne, George Grand, était venu dans l’Inde former en participation une société de commerce à Chandernagor et à Calcutta. Sa femme, âgée de seize ans seulement, était la fille d’un Français, d’origine flamande, nommé Worlée, chevalier de Saint-Louis et capitaine de port à Pondichéry. Elle était née dans le voisinage, à Tranquebar. Sa beauté était séduisante, comme on en peut juger par ses deux portraits, dont l’un décore la maison d’un habitant de Serampore, et dont l’autre se voit, dit-on, au musée de Versailles, Francis ne la nomme point dans son journal. Il y écrit seulement à la date du 24 novembre : Omnia vincit amor. Et l’article du 8 décembre finit par ces mots : « Le soir le Diable à quatre dans la maison de G. F. Grand, esq. »

Ce que c’était que ce Diable à quatre. Grand lui-même a voulu l’apprendre à toute l’Asie par un mémoire imprimé au Cap de Bonne-Espérance et analysé dans la Revue de Calcutta.


« Contemplez, y dit-il au lecteur, l’instabilité de la félicité humaine. Je suis sorti de chez moi, le 8 décembre 1778, le plus heureux ou me croyant le plus heureux des hommes, et entre onze heures et minuit j’y revins aussi misérable qu’il est possible de l’être. J’étais parti persuadé que le ciel m’avait donné la plus belle et la plus vertueuse des femmes, tous deux honorés et respectés, vivant dans la première société, avec la perspective d’un prochain avancement. A peine étais-je assis à souper chez mon bienfaiteur, M. Barwell, que je reçus le coup soudain de la plus vive douleur. Un serviteur qui était d’ordinaire attaché à Mme Grand vint me dire à l’oreille que M. Francis avait été surpris dans ma maison et retenu par mon jemmadar (premier domestique) ; je me levai de table et courus sur la terrasse où des flots de larmes soulagèrent un moment ma peine. Je fis prier un ami de sortir et de m’accompagner ; mais le rang du personnage et son attachement pour lui le portèrent à s’excuser, tout en détestant son indigne action. Je me recueillis autant que les circonstances me le permettaient, et fis avertir le jemmadar de mon arrivée. En chemin, je jugeai à propos de faire appeler mon ami M. Palmer, et de lui demander de me prêter son épée et de m’accompagner, mon projet étant de rendre la liberté à M. Francis, et dès qu’il serait sorti de l’enceinte de ma maison, de l’obliger à se mesurer avec moi jusqu’à ce que l’un de nous deux tombât. « Palmer approuva ma détermination, et nous nous rendîmes sur les lieux. Le portier, reconnaissant ma voix, ouvrit, et à notre grand étonnement nous trouvâmes dans l’appartement d’en bas sir George Shee attaché sur une chaise et s’efforçant d’obtenir de mes domestiques de le relâcher, et M. Shore, à présent lord Teignmouth, avec feu M. Archdekin, qui l’avaient accompagné et qui se joignaient à ses prières. Il se plaignait d’avoir été rudement traité par mes gens. Mon jemmadar me conta toute l’affaire. Il s’était assuré de la personne de M. Francis, le réservant à la vengeance de son maître, lorsque M. Shee, assisté des deux autres, avait, sur un coup de sifflet de M. Francis, escaladé les murs, s’était jeté violemment sur lui, et dans la lutte avait donné à M. Francis le moyen de s’échapper. Je demandai à M. Shee et à ceux qui l’accompagnaient s’ils avaient vu M. Francis et secondé sa retraite, mais je n’obtins que des réponses évasives. Ils avaient obéi, disaient-ils, au bruyant appel de M. Shee, qui, se précipitant dans une maison voisine, leur demandait secours pour empêcher le meurtre de leur ami, M. Francis, et encore entre la veille et le sommeil, ils étaient accourus sans savoir ce qu’ils faisaient. Je les fis mettre en liberté, et, laissant ma maison à mes fidèles serviteurs, je me retirai chez M. Palmer.

« Là, assis dans l’accablement de la peine la plus profonde, j’attendis le matin avec anxiété pour réclamer du destructeur de mon bonheur la satisfaction que les lois de l’honneur exigent, pauvre réparation de l’injure commise ! J’écrivis à M. Francis que, tout dénué que je le croyais de la moindre étincelle de principes et d’honneur, je comptais cependant qu’il ne me refuserait pas la rencontre que je lui demandais immédiatement. Il me répondit laconiquement et d’un ton aisé qu’ayant la conscience de ne m’avoir fait aucune injure, et que j’étais sous le coup d’une erreur complète, il me demandait la permission de décliner l’invitation que je lui adressais, et qu’il avait l’honneur d’être, etc.

« Rentré chez moi, j’envoyai chercher à Chandernagor le beau-frère et la sœur de Mme Grand ; je m’établis au rez-de-chaussée de ma maison, tandis qu’elle occupait l’étage supérieur, et, le dimanche suivant, tout fut arrangé pour qu’elle s’en retournât avec ses parens, vécût dans leur maison et sous leur protection, moi me chargeant de toute la dépense qu’elle pourrait leur causer et faire pour elle-même. Une entrevue fut demandée, je ne pus la refuser ; elle dura trois heures, interrompue par les plus poignantes lamentations. J’entendis un récit sans fard de tous les artifices employés pour séduire une étrangère qui venait seulement d’atteindre sa seizième année. J’eus pitié d’elle de tout mon cœur, je lui pardonnai sincèrement, et avec une douleur qui tenait du désordre d’esprit, nous nous séparâmes. »


Le plaignant termine en disant qu’il ne lui restait plus que la voie des réparations judiciaires, et que malgré la difficulté de trouver un défenseur parmi les avocats, tous retenus ou intimidés par Francis, il finit par en rencontrer un qui réussit à le faire condamner par la cour suprême pour violation de domicile [5] à 50,000 roupies sicca [6] de dommages et aux dépens.

Ce récit en laisse entendre plus qu’il n’en dit. Peut-être le rôle du mari ne fut-il pas aussi simple qu’il le prétend ; Francis a protesté en tout temps qu’il avait calomnié sa femme, et c’était notamment l’avis du plus distingué des trois juges qui ont prononcé la sentence de condamnation. Francis, sans nier l’amour qu’elle lui inspirait et que décèlent des citations de poètes latins éparses dans son journal, Francis paraît s’être toujours conduit envers elle avec la délicatesse d’un homme d’honneur. Tant qu’elle resta dans l’Inde, elle y reçut les marques les plus sincères de son intérêt et de sa protection. On dit qu’elle continua de le voir ; mais cette liaison, du moins par ses apparences, n’eut rien de compromettant pour elle. Elle quitta même l’Inde avant lui et revint en Europe, où l’attendait la singulière fortune qui doit être connue du lecteur.

Ce récit prouve que, contrairement à des suppositions souvent répétées, la beauté de Mme Grand fut complètement étrangère aux démêlés de Hastings et de Francis, et que ce n’est pas elle qui leur mit les armes à la main. Dès longtemps, Francis avait pris une attitude hostile avec toutes les autorités. La sentence rendue contre lui n’était pas pour le réconcilier avec la cour suprême du Bengale, qu’il accusait de continuels empiétemens, et que présidait sir Elijah Impey, objet constant de son inimitié. Hastings ne voyait pas d’un œil beaucoup plus bienveillant cette magistrature ; mais cette communauté d’aversion ne suffisait pas pour effacer entre eux de bien autres dissidences. En vain la mort avait presque renouvelé le conseil. Francis, qui s’y trouvait le plus souvent en minorité, car deux de ses collègues votaient d’ordinaire avec le gouverneur, soutenait contre lui une lutte intestine, envenimée par l’incompatibilité des caractères. Hastings croyait avoir pour lui les grandes vues et la supériorité de l’homme d’état, Francis la sagesse, la justice et la probité du véritable administrateur. La guerre, la diplomatie, les nominations, les finances, tout devenait l’occasion d’un conflit où l’âpreté des formes ajoutait encore à l’antagonisme des esprits et des ambitions. Vers la fin de 1779, la discorde en était venue à ce point que le cours des affaires était entravé dans un moment bien critique pour la puissance anglaise, et les deux adversaires, las d’une lutte stérile, consentirent à un accommodement que Francis n’a jamais voulu appeler autrement qu’une trêve. Tous deux d’ailleurs voyaient approcher le terme de leur commission, et ne songeaient plus qu’à obtenir de la mère-patrie une décision souveraine qui donnât à l’un d’eux la victoire. Francis n’était pas sans espérance de voir le gouvernement de l’Inde passer dans ses mains et d’humilier son rival en lui succédant.

La trêve dura quatre ou cinq mois. Sur, la foi des engagemens qu’on semblait avoir pris, Barwell, un des membres du conseil, fidèlement attaché au parti de Hastings, était retourné en Europe. La proportion des forces dans les délibérations intérieures était changée, et bientôt on tint un langage qui présageait un retour d’hostilité. Hastings soutenait contre les Mahrattes une guerre difficile à laquelle sa politique entreprenante attachait un grand prix. Francis, qui ne l’avait jamais approuvée, après avoir renoncé à s’y opposer et gardé sur ce point le silence convenu, le rompit tout à coup et fit insérer dans les registres du conseil la minute d’une protestation contre une extension nouvelle donnée aux opérations militaires. Il ne s’était, disait-il, engagé à tolérer que celles qui étaient commencées sur la côte de Malabar, et non une expédition sur la Jumna. Suivant Hastings au contraire, l’engagement avait été sans restriction, et il accusait son adversaire de manquer à sa parole. Il est difficile, après un siècle ou peu s’en faut, de décider de quel côté était la parfaite vérité. Probablement personne n’était sans reproche ; mais il faut reconnaître que le langage de Hastings annonce une conviction plus franche, et que la logique, au moins dans l’action, a tout l’air d’être de son côté. Il y a toujours un air de chicane pointilleuse à vouloir limiter une guerre en cours d’opérations. Nous avons tous entendu débattre, à propos de l’Algérie, les deux systèmes de l’occupation étendue ou de l’occupation restreinte. Quoi qu’il en soit, la discussion, roulant sur la fidélité aux engagemens pris, avait toute chance de devenir offensante, et l’on dirait que Hastings ne demandait pas mieux que de donner à la contradiction la forme d’un démenti. Voici la suite de la querelle dans les termes du journal de Francis.


« 1780. 14 août. — M. H. (Hastings) ne revient pas avant ce soir. Point de conseil. Le soir, reçu sa minute qu’il dit avoir gardée jusqu’à mon retour, avec un billet particulier. »


(La minute imprimée souvent n’est pas insérée dans le texte, mais le ton en était très hostile.) « 15 août. — Bureau de revenu [7]. Quand tout a été expédié, je l’ai pris à part dans une chambre, et je lui ai lu les mots suivans :

« Monsieur Hastings, je prépare une réponse en forme au papier que vous m’avez envoyé hier au soir. Aussitôt qu’elle pourra être terminée, je la mettrai devant vous ; mais vous devez comprendre qu’aucune réponse que je puisse faire au contenu de ce papier ne peut équivaloir à l’outrage qui m’est fait par les termes dont vous vous êtes servi. Vous ne m’avez pas laissé d’autre alternative que de vous demander satisfaction personnelle pour les outrages que vous m’avez faits. »

« Aussitôt que j’ai eu lu les lignes précédentes à M. Hastings, il a dit qu’il s’attendait à cette demande et qu’il était prêt à y répondre. Nous sommes alors convenus de nous rencontrer le matin de… Mentionné l’affaire à Watson, qui se trouve dîner avec moi aujourd’hui. Il consent à procurer des pistolets afin de prévenir toute suspicion.

« 16. — Employé à régler mes affaires, à brûler des papiers en cas de malheur : sotte besogne. Ce soir, M. H. ordonne que sa minute soit enregistrée.

« 17. — Arrivé sur le terrain auprès du Belvédère, près d’une heure avant M. H., qui arrive vers six heures avec le colonel Pearse. Watson mesure une distance d’environ quatorze pas ordinaires, la même, dit-il, que celle à laquelle M. Fox et M. Adam étaient placés [8]. Mon pistolet faisant long feu, je le changeai. Nous avons alors tiré ensemble ; j’ai été blessé et je suis tombé. Je croyais avoir l’os de l’épine du dos cassé, et que par conséquent je ne pourrais en revenir. Après que le premier trouble a été calmé et que j’ai beaucoup souffert d’avoir été porté à une mauvaise place, j’ai été transporté finalement chez le major Foley sur un lit. Le chirurgien est arrivé environ une heure et demie après ma blessure. Il a retiré la balle et m’a saigné deux fois dans la journée.

« M. Hastings envoie savoir s’il peut me voir.

« 18. — La douleur que j’ai soufferte ces deux jours a été très forte.

« 19. — Prié le colonel Watson de dire à M. Hastings le plus civilement possible que je suis forcé de décliner sa visite.

« 24. — Retourné à Calcutta.

« 11 septembre. — Je rends visite à sir E. C. [9]. Il me dit qu’il aurait empêché cet incident malheureux, s’il avait été ici. Je lui ai dit qu’il l’aurait empêché peut-être, s’il eût été ici il y a six mois, mais qu’à l’époque où la chose est arrivée, c’était impossible. Assisté au conseil ; grande civilité entre H. et moi. » Toute la civilité du monde ne pouvait faire qu’ils pussent l’un et l’autre continuer de siéger côte à côte, d’autant que Francis ne croyait possible de rester qu’à la condition de combattre Hastings à pied et à cheval, de jeter le fourreau, et de ne donner ni recevoir quartier ; ce sont ses expressions. Or ce plan désespéré exigeait l’appui d’un collègue également déterminé ; il savait bien qu’il ne pouvait l’avoir. Il lui fallait aussi l’espérance de voir à la fin Hastings rappelé, et il apprenait qu’un bill du mois d’avril l’avait continué dans son gouvernement pour une année. Un plus long séjour dans l’Inde devenait impossible. Il se décida à partir dans le mois de novembre ; la traversée fut longue et nous lisons dans son journal :


« 1781. 19 octobre. — A quatre heures du matin, débarqué à Douvres le même jour où j’ai débarqué à Calcutta en 1774… Arrivé à Harley-Street à dix heures du soir. »


Francis revint en Angleterre mécontent, irrité, impopulaire, car Hastings avait beaucoup d’amis dans les deux chambres, et son administration devait obtenir de ces succès qui séduisent le public. Francis se défendit ou se vengea avec l’arme de la presse. Il écrivit, sans se nommer, des articles de journaux et des pamphlets, entretint incessamment l’opinion des iniquités et des fautes du gouvernement de l’Inde, et peu à peu alluma dans l’âme ardente de Burke l’indignation qui devait éclater un jour. Dans son admiration expansive, Burke l’appelait le prince des pamphlétaires, quoiqu’on ne puisse citer un écrit qui ait sous son nom obtenu une véritable célébrité, et il le vit avec joie entrer bientôt à la chambre des communes. C’était en 1784, après la chute du cabinet de la coalition. Une dissolution prononcée à propos venait de donner au second Pitt une majorité trop longtemps fidèle. Francis se jeta dans l’opposition, dont Fox était le guide. Il épousa tous ses griefs. toutes ses passions, en y ajoutant les siennes, et, pendant vingt-trois ans qu’il resta presque sans interruption au parlement, il fit au pouvoir une guerre constante. Son intolérance offensive, sa colère froide, ses implacables ressentimens, étaient servis par un talent loué des meilleurs juges. Ce n’est pas qu’il fût un grand orateur, ni même un orateur utile. Il manquait de facilité et de naturel ; on le trouvait trop didactique, trop calculé, trop étudié. On disait qu’il écrivait trop bien pour bien parler, et je ne sais quelle contrainte se mêlait à la violence de son langage, passionné sans entraînement. Cependant on l’estimait sans l’aimer, car sa dignité hautaine semblait soutenue par une sévérité de principes inexorable, mais incorruptible. Dès son début, il se posa comme un élève de Chatham, tournant contre le fils l’admiration qu’il conservait au père. On sait quelle place tenait alors dans le débat la question de l’organisation du gouvernement de l’Inde. Dans cette question, son expérience lui donnait de l’autorité, et son autorité servait sa haine. Il poussa, il inspira Burke dans cette mémorable accusation qui soumit Hastings à un procès de sept années, et si Francis, considéré comme un ennemi personnel, ne put siéger parmi les accusateurs, il fut leur conseil et souvent leur guide. S’il ne put voir son ennemi condamné, il le tint humilié longtemps, et il eut la satisfaction plus noble de voir ses idées sur le gouvernement de l’Inde justifiées par l’administration réparatrice de lord Cornwallis. Malheureusement il ne put chasser de son âme l’ambition insensée d’être un de ses successeurs. Il espéra l’accomplissement de ce rêve tantôt de la faveur du prince de Galles, tantôt de la reconnaissance de Fox, qu’il suivit dans sa longue lutte en faveur des principes de la révolution française, et lorsqu’à soixante-six ans il le vit enfin ministre prépondérant sans obtenir la faveur toujours tant désirée, jamais promise, il ne lui pardonna point, et s’en vengea sur sa mémoire par un portrait spirituellement malveillant du chef qu’il accusait d’ingratitude. Peu d’hommes ont avec plus d’âcreté et de naïveté que Francis érigé leurs griefs personnels en griefs publics, et mis leur talent et leur politique au service de leurs ressentimens.

La suite de sa vie parlementaire, qui se prolongea jusqu’en 1807, est racontée par M. Merivale avec des détails et des citations qui complètent d’une manière souvent piquante l’histoire anecdotique de la société anglaise à cette intéressante époque, et ceux qui l’ont étudiée trouveront encore là quelque chose à apprendre ; mais le temps nous presse d’arriver à la question que nous avons en vue. Nous nous bornerons à dire que Francis, riche et considéré, recherché dans le monde, jouissait comme homme public d’une renommée d’habileté et de talent qu’aucun succès important n’avait justifiée ; mais il semblait que ce fût la faute du sort. Il pouvait s’en prendre à la fortune, et se dire qu’il avait manqué sa vie en songeant que cinquante ans d’énergique activité ne lui avaient valu qu’un titre banal de chevalier du Bain. Il n’y gagnait que le droit de faire appeler sa femme lady. Il voulut en user. Veuf depuis 1806, il épousa, huit ans après, Emma Watkins, qui en avait quarante-trois de moins que lui, et sut lui inspirer une tendre admiration qui a profité à sa mémoire. Toujours attentif au cours des affaires publiques, il passa ses derniers jours dans un calme assez doux ; marié en 1814, il vécut encore quatre années qui ne furent pas les moins heureuses de sa vie. Il mourut le 23 décembre 1818 dans la plénitude de ses facultés, ramené, dit-on, par l’âge, à des sentimens plus équitables, plus désintéressés, plus modestes. Il resterait, pour être juste, à tracer de lui un portrait plus complet, et je crains bien de n’avoir montré que les mauvais côtés de son caractère. Avoir été capable des lettres de Junius est en effet, si surtout on est Francis, une véritable perversité en même temps qu’une grande supériorité. Ainsi que Junius, au milieu de tous ses excès et de toutes ses faussetés, impose encore au lecteur par un fonds de courage, d’élévation et de patriotisme, car on sent que l’auteur vaut mieux que son action, de même Francis, en inspirant trop justement la défiance, l’aversion et même l’inimitié, se faisait encore honorer par l’indépendance de son caractère, la constance de ses principes, la dignité de sa vie, une attitude mâle et fière qui forçait au respect. Son esprit d’ailleurs, toujours prêt, énergique, vif et mordant, sa parole et ses écrits le plaçaient à un rang très élevé parmi ses contemporains, plus sensibles au talent qu’à tout le reste, et ceux de ses essais qu’on publie aujourd’hui en feraient désirer une collection complète. Ils contiennent sur les hommes politiques de son temps et sur l’histoire de son pays des jugemens qui méritent d’être lus ; mais, s’il est Junius, on les dédaignera pour ses lettres, et, s’il ne l’est pas, on l’oubliera.


IV

Voilà en abrégé la vie authentique de Francis. On remarquera que la question de Junius n’y tient aucune place. C’est qu’en effet elle n’a été liée notoirement à sa vie par aucun fait publiquement établi, excepté un seul, et ce fait, le voici. En 1812, il y avait quarante ans que Junius n’écrivait plus. Ceux de ses contemporains qui occupaient la scène politique avaient disparu. De plus grands événemens, de plus redoutables questions que les démêlés de Wilkes avec les ministres et même que la révolution américaine, préoccupaient les esprits. L’attention publique était ailleurs, et la curiosité, puissamment distraite, laissait dormir le secret du célèbre inconnu dans ce qui commençait à ressembler à l’oubli, lorsque Sampson Woodfall, l’imprimeur de Junius, publia la meilleure et jusqu’alors la plus complète édition de ses lettres. Sa correspondance privée et secrète avec son éditeur, les détails de sa participation sous d’autres noms à la rédaction du Public Advertiser, étaient pour la première fois mis sous les yeux du public, et dans un discours préliminaire les titres de tous ceux dont on avait fait des prétendans à l’œuvre de Junius étaient discutés et généralement détruits. L’attention fut réveillée, et quatre ans plus tard, après un premier essai où il hasardait en tâtonnant ses conjectures, un écrivain qu’on a su depuis être John Taylor publia un Junius identified, où il crut prouver que le vrai nom de Junius était un nom qui n’avait jamais été, au moins publiquement, prononcé dans le débat. Quelle était cette révélation ?

Au milieu de beaucoup d’indices concordans, deux circonstances paraissaient avoir déterminé la conviction ou tout au moins dirigé les recherches de Taylor. Après avoir écrit sa dernière lettre, Junius, on venait de l’apprendre, avait, en changeant de nom, dénoncé dans sept lettres insérées au même journal et empreintes de la dernière violence la décision du secrétaire de la guerre à la suite de laquelle D’Oyly et Francis avaient donné leur démission, abandonnant la place au nouveau délégué Anthony Charnier. D’où pouvait venir ce retour offensif d’un combattant qui semblait avoir abandonné l’arène, et cette importance excessive attribuée à un acte insignifiant, au changement de position de deux commis obscurs ? Comment expliquer cette explosion inattendue de colère outrageante pour si peu de chose contre lord Barrington, contre un ministre habituellement épargné jusque-là ? Junius lui-même écrit à Woodfall que Barrington n’est pas digne de sa colère, mais il l’accable de celle de Veteran, de Scotus et de Nemesis. Un intéressé peut seul, à ce qu’il semble, s’occuper autant, s’indigner autant d’une si petite affaire. Le ressentiment personnel peut seul exagérer à ce point ses griefs et sa vengeance.

D’une autre part, on a toujours supposé que le gouvernement avait connu son mystérieux ennemi. Il devait avoir tout fait pour le perdre ou le gagner. Or, un an après l’incident qu’on vient de rappeler, un de ces deux commis disgraciés, sans réputation établie, sans famille, sans patronage, avait été inopinément promu à une place importante de création nouvelle, d’un revenu de 250,000 francs. Peut-on supposer que le gouvernement fût allé le chercher dans sa retraite pour le faire rentrer dans les fonctions publiques, qu’il avait abandonnées sans nécessité, pour le gratifier d’un emploi très envié et qui était une fortune, si quelque motif politique, si quelque engagement antérieur n’eût fait une nécessité de récompenser ainsi quelque service occulte, ou de payer ainsi quelque complaisance inavouable ? L’objet de cette faveur extraordinaire et suspecte est Francis. L’auteur des lettres sur les déplacemens des commis de la guerre est le même que Junius, et ne peut être que l’un des intéressés. Un des intéressés est Francis ; donc Francis est Junius.

Cette supposition, corroborée par une foule de rapprochemens, d’observations que je ne répéterai pas, fit aussitôt une grande fortune ; mais au moment où elle se produisit, Francis était plein de vie. Elle devait donc être un événement pour lui. La presse la commenta ; Brougham dans la Revue d’Edimbourg la discuta et s’y rendit. Elle devint le sujet des conversations. Quelle fut l’attitude de Francis ? Il parut éviter de s’expliquer ; il se retira du monde et rompit une partie de ses relations. Gêné et soucieux, il tenait plus que jamais les gens à distance, semblait redouter les questions et les décourager par sa hautaine froideur. Il détournait, il abrégeait les entretiens qui pouvaient l’amener à s’expliquer. On ne parvint point à lui arracher un aveu formel pas plus qu’une dénégation catégorique. Forcé une fois de répondre à la sommation d’un journaliste qui lui écrivit, il dit d’un ton d’humeur et de dédain que c’était une sotte fausseté ; mais il est convenu lui-même avec lady Francis que ce n’était pas là un véritable démenti, et, sans pourtant lui permettre une interrogation directe, il lui a donné par nombre d’allusions et de sous-entendus dont elle a rendu compte, et il a laissé à sa famille la persuasion qu’il voulait que son secret fût deviné et ne jamais le dire.

Il est mort sans avoir parlé. Aucun des signes prévus que l’on attendait après lui n’a paru. Aucune déclaration posthume, testament, lettre, papier confidentiel, n’a confirmé l’hypothèse qui le concernait. Elle avait toujours été contestée, elle l’a été bientôt davantage. Le temps ne lui a pas été favorable. Les objections et les doutes ont balancé dans une partie du public la conviction de Brougham et de Mackintosh, de lord Macaulay et de lord Stanhope. La Quarlerly Review a persisté à récuser les démonstrations de la Revue d’Edimbourg. Tout est resté dans un demi-jour suffisant, je crois, pour se conduire ; mais enfin, la pleine lumière ne s’est pas faite.

Obligé de me prononcer, je me prononcerais pour Francis. Cependant je crois bon de montrer combien, en l’absence de preuve directe et formelle, il est difficile de résoudre cette obscure question et à quelles singulières épreuves est soumise la méthode de raisonnement qu’il faut nécessairement employer pour arriver à conclure quelque chose. D’abord des deux circonstances alléguées comme fondamentales aucune n’est en fait clairement avérée. Commençons par la disgrâce de D’Oyly. On en ignore les circonstances et les motifs. Il était depuis dix ans secrétaire délégué. On voit par une de ses lettres qu’un refroidissement était survenu entre son chef et lui. La cause en est inconnue. Sa place est aussitôt offerte à Francis, qui la refuse et qui annonce à ses amis, sans aucune critique, la nomination de Charnier. Cependant il se retire bientôt lui-même en se louant des procédés dont il a été l’objet. Un billet de lord Barrington prouve qu’il regrettait de le perdre, et croyait avoir tout fait pour lui être agréable. Il ne paraît pas que jamais Francis se soit plaint de lui ; il est resté avec lui en bons termes, et c’est son assistance qu’il invoque l’année suivante pour lui ouvrir le chemin de la fortune.

Quel que soit Junius, c’est un personnage très odieux ; il l’est surtout s’il est Francis. Non-seulement, protégé par le secret, il dirige contre ceux qu’il choisit pour adversaires de virulentes attaques qu’il n’oserait soutenir en se nommant, non-seulement il fonde des accusations infamantes sur des faits douteux, hasardés, inexacts, mais il s’élève contre l’administration qu’il sert ; il dénonce, en prenant un masque, ceux qu’il ménage à visage découvert ; il profite, il abuse des informations qu’il doit à sa position officielle et à ses relations privées pour flétrir ceux qui ont tout lieu de ne pas le croire leur ennemi. Cette conduite n’aurait jamais été plus révoltante que le jour où il s’en serait pris à lord Barrington. Sans grief avouable, pour quelque froissement personnel, il aurait lancé contre celui avec qui il n’avait garde de rompre les traits les plus sanglans d’une polémique injurieuse. Il y semble avoir perdu son talent pour ne conserver que sa violence. On y lit des phrases comme celle-ci : « Le nom seul de Barrington comprend tout ce qu’il y a de bas, de cruel, de faux et de méprisable… C’est le cœur le plus noir après celui du duc de Grafton. » Pour expliquer de telles attaques envers un homme qui pouvait le perdre et dont il s’est en tout temps dit l’obligé, il faut supposer chez Francis une irritabilité malveillante, une cruauté heureuse des souffrances qu’elle inflige, un amour-propre qui ne pardonne rien, je ne sais quel mélange d’emportement et de mensonge, de témérité qui s’expose et de lâcheté qui se cache, enfin toutes les passions du libelliste anonyme. Un tel caractère est sans doute rare ; mais on doit avouer que ce que l’on sait de la vie de Francis n’interdit pas de supposer que ce caractère fût le sien.

Et voici qui serait plus odieux encore. Dans la théorie de Taylor, il faut admettre, ce qui d’ailleurs n’aurait nulle invraisemblance, que le gouvernement avait fini par déchirer le voile qui couvrait Junius. On l’a beaucoup dit après qu’il eut cessé d’écrire. Alors donc les ministres l’auraient fait taire en le menaçant de le livrer par son nom à la vengeance de ses ennemis ; mais ils auraient fait davantage, et les trésors de l’Inde auraient servi à payer son silence. Ce fait, que rien n’établit, soulève plus d’une objection sérieuse. D’abord, si des ministres ont connu Junius, comment son secret a-t-il été gardé si longtemps ? Comment aucun n’en a-t-il fait ou laissé après lui la révélation ? Francis explique d’une manière toute naturelle sa nomination au conseil de l’Inde. Il la doit surtout à l’intervention bienveillante de lord Barrington. Une vacance imprévue, une demande formée à temps et bien appuyée, décidèrent une promotion qui ne fut pas remarquée au moment même, qui parut une chose assez simple, et que Francis fut loin de regarder comme une fortune inespérée. On sait maintenant qu’il avait songé de bonne heure à quelque chose de semblable. Il en parle dans ses lettres. Il écrit le 25 juin 1771 à son cousin le major Baggs : « Vous aurez de la peine à croire que l’allusion que je vous ai faite à l’Inde orientale me regardait. L’idée a été poussée assez avant ; mais, les circonstances ayant changé en ce qui touche le gouvernement de l’Inde, l’affaire est finie, et il n’en faut plus parler. » Il n’est donc pas surprenant que, lorsque le projet d’une réorganisation du gouvernement de l’Inde est revenu sur l’eau, Francis ait repris pour son propre compte une idée qui déjà une fois avait été menée assez loin et dont ses protecteurs avaient probablement été déjà entretenus, et il n’est pas besoin de supposer qu’à la violence d’une opposition haineuse il ait ajouté le tort plus honteux de désarmer à prix d’argent, de se vendre en un mot. Je n’ai pas ménagé le caractère de Francis, mais j’hésite à le soupçonner d’une bassesse sur laquelle l’orgueil lui-même ne pouvait se faire illusion. Je crois que l’odieux du rôle qu’il s’était donné était couvert à ses yeux par les périls qui l’accompagnaient, par la puissance redoutable de ses adversaires, par la légitimité et la grandeur des principes qu’il défendait, par le courage et le talent qu’il mettait à les défendre. Il n’a jamais dû se mépriser lui-même.

Voilà donc les deux points de départ de l’hypothèse de Taylor obscurcis tout au moins et transformés en difficultés qui pourraient la rendre douteuse. MM. Parkes et Merivale en l’adoptant n’adoptent pas toutes les raisons qui l’ont suggérée. Par exemple, ils n’admettent pas, si je ne me trompe, que Francis se soit vendu, et c’est surtout par de menus détails ingénieusement rapprochés que le premier me semble avoir formé sa conviction ; mais on conçoit tout le parti que peut tirer de cette nécessité de renoncer aux preuves de fait pour expliquer les faits par des hypothèses la critique forte et ingénieuse de M. Hayward. Pour moi, je crois que Francis a pu écrire les lettres contre lord Barrington ; je ne crois pas qu’il ait eu besoin de faire un honteux marché pour obtenir un emploi dont Burke, alors sans liaison avec lui, le déclarait parfaitement digne tout en attaquant dans le parlement le bill en vertu duquel il y était appelé.

Dans l’entreprise de résoudre la question d’identité de l’auteur des lettres de Junius, il est une première difficulté générale que n’ont pas assez remarquée tous ceux qui ont abordé cet examen, et dont je ne sais si M. Parkes s’est lui-même bien rendu compte : c’est que l’auteur inconnu, s’il voulait l’être et, comme il semble, le demeurer toujours, n’a pas dû se faire scrupule de mettre en contradiction son rôle et sa personne, ses ouvrages et sa vie, ses opinions orales et ses opinions imprimées. Tout au contraire il a pu apporter quelque soin et même un véritable artifice à supprimer les analogies qui auraient pu faire reconnaître l’homme dans l’écrivain, à effacer par des pas en sens contraire les traces qui auraient aidé les curieux à remonter jusqu’à lui. Par le secret même dont il s’est entouré et qu’il est parvenu à rendre presque impénétrable, Junius a montré avec quelle inquiétude et quelle habileté il savait se dérober à tous les regards. C’est un prodige qu’un homme ait pu pendant des années discuter tous les événemens et toutes les questions du jour, attaquer tout le monde, écrire sur tout ce dont on parlait, divulguer même ce qu’ignorait le public, livrer enfin aux nombreuses mains qui préparent, composent et distribuent un journal deux cents lettres de la sienne, sans se dévoiler, sans se trahir. Que d’efforts n’a-t-il pas dû faire pour éviter que ses écrits rappelassent ses entretiens, ou ses entretiens ses écrits ! Il a tout fait pour ne pas se ressembler à lui-même.

Il faut ajouter que le succès de cette dissimulation forcée était facilité par la liberté ou plutôt la licence qu’il prenait en écrivant. Convaincu, je le veux, de la bonté de sa cause, de la légitimité de son opposition aux abus et aux fautes du gouvernement, enfin de la perversité de la plupart des hommes d’état de son temps, il n’avait pas grand souci de la vérité, de la mesure, de la bonne foi dans ses attaques contre une politique détestée. Pour faire justice, il violait au besoin la justice. Il se permettait tout, il hasardait tout ; il ne craignait pas d’outrer sa pensée, de désavouer ses propres sentimens, ses affections personnelles, de manquer à la reconnaissance et à la fidélité, de tout sacrifier enfin au besoin de produire un effet favorable à sa cause, ou seulement de satisfaire aux emportemens de la haine et de la vengeance.

De là résulte l’impossibilité ou du moins la difficulté de juger sûrement de l’origine de ses lettres par le contenu et d’invoquer pour ou contre celui qu’on soupçonne la vraisemblance ou l’invraisemblance. Si dans certaines pages on lit quelque chose de contraire aux sentimens connus, aux affections probables, aux devoirs évidens de celui à qui on les attribue, il semble assurément très logique de conclure qu’elles ne doivent pas être de lui ; mais il faut aussitôt se rappeler que c’est ici une œuvre de feinte et d’imposture et comme le guet-apens d’un ennemi qui se dérobe, le manifeste d’un combattant qui ne veut être ni saisi ni reconnu, le dire d’un témoin qui se dément à dessein. Telle est donc la singularité du travail que s’imposent les chercheurs de Junius qu’ils doivent se défier des procédés ordinaires d’investigation en pareil cas, écarter quelquefois les coïncidences et les analogies qui semblent des preuves, accepter quelquefois les contradictions et les disparates qui semblent des objections. Les concordances que l’on croit apercevoir entre des opinions connues et des écrits pseudonymes, entre la vie privée et le rôle joué publiquement, ne sont pas des indices sursoies contrastes ne sont pas des invraisemblances. Tout peut se plier en deux sens, et le pour et le contré se déduire également des mêmes rapprochemens. Le même individu peut être Junius, aussi bien parce qu’il en diffère que parce qu’il lui ressemble, et il faut beaucoup d’attention et de sagacité pour choisir. C’est là une grande source de perplexité et d’incertitude. Cette observation d’ailleurs n’est pas absolument défavorable à Francis. Au contraire, on a pu remarquer dans sa vie et dans son caractère des traits qui s’accordent avec la duplicité du personnage qu’on cherche à reconnaître. Il était ardent et secret, emporté et calculé ; il aimait la vengeance et le mystère ; son jugement était sévère, et sa conscience facile ; il avait plus de rigidité que de justice, plus de principes que de scrupules, plus de hauteur que de dignité. Il lui manquait très peu des qualités et des vices nécessaires pour être Junius. Il en avait le cœur ; en avait-il l’esprit ? C’est plus douteux.

Ce ne sont pas encore là des preuves. N’en trouverait-on pas dans le témoignage de ceux qui ont vécu avec lui ? Celui de sa femme existe, comme on sait ; je n’y reviendrai pas. Elle se disait convaincue qu’elle était Junia, pour parler comme Wilkes. Elle l’a écrit, elle a même laissé des souvenirs que MM. Parkes et Merivale ont lus ; mais ils disent eux-mêmes que lady Francis ; sans manquer assurément d’esprit, écrit avec tant de légèreté et d’inexactitude, porte dans ses réminiscences tant de confusion et d’erreur, qu’ils renoncent à s’appuyer de son autorité. Cependant il faut bien conclure de son témoignage que sir Philip s’était plu à lui laisser croire qu’il était Junius. Sans le nier jamais, il ne l’avait jamais avoué ; mais il l’avait maintes fois donné à entendre, et c’était l’opinion commune de sa famille. Qu’il se soit amusé à duper ainsi les siens, cela paraît peu probable. Son caractère cadrait mal avec un pareil jeu. Son esprit sérieux et raide, son orgueil dédaigneux, ne lui permettaient guère de s’attribuer même en plaisantant un mérite qu’il n’avait pas, et, si sa femme et les siens n’ont pas façonné leurs souvenirs au gré de leur conviction, ce témoignage, déterminé par une suite d’impressions concordantes, est l’un des plus plausibles motifs d’adopter l’opinion dont il dépose. On peut demander comment il se fait que pendant quatre ans d’une union intime lady Francis n’ait jamais adressé à son mari une question catégorique. Elle aurait répondu qu’il n’y avait jamais de libre et parfaite intimité avec lui, qu’il n’aimait pas à être interrogé, et qu’il lui avait signifié qu’il ne voulait jamais l’être. Cela même trahit l’inquiétude d’un homme qui veut rester maître de ses secrets. Comme il répugnait au mensonge, il détestait l’indiscrétion, et toute curiosité qui s’adressait directement à lui le mettait mal à l’aise et n’obtenait qu’une réponse sèche et décourageante, quand il voulait bien ne pas rester distrait et silencieux. En général, Francis n’avait jamais d’abandon. Junius devait être ainsi.

Mais enfin on a des manuscrits de Junius. Depuis que Woodfall a fait connaître son écriture, on aurait dû trouver là un signe matériel de la vérité. Grande illusion ! la vérification d’écriture, qui n’a pas très bonne réputation comme moyen d’information judiciaire, ne sera pas réhabilitée par l’application qu’on en peut faire aux manuscrits de Junius et de Francis. Le premier contrefaisait sa main, à ce qu’il semble, en traçant les copies et les billets qu’il adressait à Woodfall, mais il s’oubliait quelquefois et reprenait sa manière naturelle. Il conservait certaines habitudes, certaines particularités de ponctuation, certaines formes de caractères dont les analogues se retrouvent dans l’écriture de Francis. Celle-ci se prête aisément aux altérations calculées que Junius fait subir à la sienne ; mais elle ressemble à beaucoup d’autres écritures du temps, et il y en a plusieurs, celle de lady Temple notamment, qu’il est difficile d’en distinguer. Il ne resterait donc à examiner que le contenu des écrits de Junius et de Francis, le style et le talent de l’un et de l’autre, ce que l’on sait de la personne, des manières et de la conduite de tous deux ; mais, supposé que tous ces points soigneusement étudiés se réunissent pour prouver que Francis peut être Junius, ils ne prouveraient pas encore qu’il le soit. C’est du moins ce que soutient par un raisonnement fort délié un critique de beaucoup d’esprit. La réfutation remarquable que M. Hayward a opposée à l’ouvrage de MM. Parkes et Merivale devra être réfutée à son tour, si l’on veut mettre hors de question l’opinion qu’il combat.

Comparez donc les lettres de Junius, sa correspondance privée avec Woodfall, les articles que sous divers noms il a insérés dans plusieurs journaux, surtout dans le Public Advertiser, enfin les pamphlets, mémoires et discours que Francis a livrés à l’impression. Les lettres de Junius, sans être de tout point conformes aux opinions que professait Francis, en reproduisent bien la tendance et le ton général. L’un et l’autre ont constamment appartenu à l’opposition libérale ; l’un et l’autre ont jugé le pouvoir avec une malveillance systématique, l’ont suspecté, dénoncé, accusé sans égard, sans pitié, quelquefois sans preuve ; l’un et l’autre ont combiné la prétention à une moralité inflexible avec toutes les passions d’une personnalité irritable et jalouse. Si Junius a professé des opinions moins avancées, moins radicales que Francis au parlement, il faut tenir compte de l’impulsion que les débats provoqués par notre révolution sont venus donner aux esprits qu’ils n’ont pas intimidés, et Francis n’a pas caché que ses idées s’étaient avec le temps modifiées dans un sens plus libéral sur plusieurs questions, par exemple sur le principe de la révolution d’Amérique.

Les billets de Junius à Woodfall, par les incidens qui les motivent, par les intervalles qui les séparent, par les sentimens, les craintes ou les impatiences qu’ils expriment, cadrent passablement avec ce que nous savons de la situation, de l’humeur et de la vie de Francis, et, s’ils sont parfois peu d’accord avec des faits connus, c’est le cas de redire qu’inquiet d’être découvert Junius devait souvent dissimuler sa trace et détourner le soupçon par des contre-vérités. « Si j’étais découvert, écrit Junius, je suis certain que je n’y survivrais pas trois jours. » Les articles qu’on lui attribue sans qu’il les ait signés n’égalent point généralement les lettres qui portent son nom. Ils en diffèrent quelquefois pour le ton, et même pour les sentimens ; mais les uns ont été écrits avant qu’il n’eût arrêté sa manière, les autres ont eu pour objet d’exprimer ce que Junius ne pouvait ou ne daignait pas dire. L’irritation du moment, une contrariété, un caprice, pouvaient suggérer à la mobilité intolérante de l’écrivain des attaques isolées et des animosités passagères. Il se négligeait, il se laissait aller. Il ne voulait répondre que des œuvres de Junius.

Quant aux écrits avoués de Francis, ils sont pour la verve et le travail, pour l’art et l’éclat du style, inférieurs aux lettres de Junius, et c’est une des difficultés qui ont engendré le plus d’hésitations ; mais elle est pareille dans tous les systèmes. Quel que soit Junius, il n’a eu tout son talent qu’une fois. C’est un homme qui, bien inspiré par des circonstances spéciales, soutenu par un rôle heureusement choisi, par un succès exceptionnel, s’est élevé à une hauteur qu’à d’autres époques il n’eût jamais atteinte. Si notre assemblée constituante n’avait pas existé, qui parlerait des ouvrages de Mirabeau ? Quelques pensées fortes et justes, noyées dans les banalités déclamatoires de ses brochures improvisées, ne lui auraient point valu peut-être deux lignes dans l’histoire littéraire de la France. Ainsi Francis pourrait être oublié, s’il n’était Junius ; mais si c’était lord George Sackville ou lord Temple, l’un ou l’autre n’aurait de même été écrivain que trois ans dans toute sa vie. Junius ne serait pas le premier qui ne se fût jamais égalé lui-même et qui n’eût produit qu’un chef-d’œuvre. Il est possible d’ailleurs que l’admiration ait exagéré son mérite. De bons critiques lui ont reproché de la sécheresse, de l’affectation, une recherche d’effet qui sent trop le travail, rien enfin d’involontaire et d’inspiré. Ces défauts trahissent un effort calculé peut-être pour transformer et accroître un talent qui voulait se faire admirer sans se laisser reconnaître ; on peut, de parti-pris, atteindre quelquefois des beautés qu’on n’aurait pas eues naturellement. Je n’en conclus pourtant pas, comme on l’a fait, que Junius aurait bien pu être Burke. Ce sont deux talens peu comparables. Chez l’un, la richesse d’imagination, le mouvement libre et naturel, l’abondance des idées et des figures, un style enfin qui coule à grands flots, contrastent avec la manière, nerveuse et brillante, mais quelquefois tendue et pénible, avec la diction froide, acérée, tranchante de l’autre, qui jette en passant quelques images heureuses et ne s’y arrête pas. Burke d’ailleurs est un grand esprit ; Junius, non. Mais, de ce que tout écrivain supérieur à un caractère général qu’on n’emprunte guère, il ne s’ensuit pas qu’un auteur soit toujours le même et se reconnaisse au premier mot. Rien n’est plus hasardeux que la prétention de ne pas s’y tromper. Je suppose que Louis de Montalte eût gardé son secret et que l’origine des Petites Lettres fût restée dans l’ombre, qui donc aurait songé à conclure des travaux mathématiques de Pascal ou de ses Pensées sur la religion qu’il fût l’auteur des Provinciales ? Il y a cinquante ans qu’un manuscrit clandestinement imprimé passa pour venu de l’île de Sainte-Hélène d’une manière inconnue. Les contemporains de l’empereur Napoléon étaient tous vivans, ils avaient encore l’oreille remplie de ses entretiens. En lisant cette brochure, beaucoup crurent l’entendre encore, et ce ne sont pas les moins habiles qui s’y trompèrent. Je citerai M. Molé, M. Mounier, M. de Barante. Quelques années se passèrent ; l’empereur prit la peine de réfuter lui-même d’un ton assez maussade l’écrit en question, et le bruit s’est alors répandu qu’un ancien employé de son cabinet, M. Bertrand de Novion, connu par quelques publications politiques, s’était ainsi amusé à tromper le monde. Il dut savoir qu’on le disait et ne fit rien pour empêcher de le croire : du moins n’opposa-t-il aucun démenti à la commune renommée. C’est plus tard que la notoriété publique a désigné M. de Chateauvieux. Si le mystère avait duré, si quelque curieux avait voulu le percer, qui donc serait allé chercher dans ses études spéciales l’auteur du Voyage agronomique en Italie ? qui donc aurait exhumé ses Lettres de Saint-James, pamphlet politique remarquablement spirituel, piquant à son heure, oublié maintenant, pour y reconnaître le style et l’esprit de l’auteur du manuscrit de Sainte-Hélène ? On peut juger par là des difficultés, des variations et des incertitudes qui accompagnent la recherche du véritable auteur des lettres de Junius.

Une troisième chose, avons-nous dit, à considérer, c’est le rapport qui peut exister entre la personne fictive de Junius et la personne réelle qui a pris ce nom. Ici encore, l’erreur est facile. D’une foule d’indices et de passages bien étudiés, on a conclu jadis que Junius devait être un Anglais connaissant l’Irlande et l’idiome irlandais, familiarisé avec la langue et la littérature françaises, versé dans l’étude de la loi, placé dans les rangs élevés de la société, l’égal des hommes d’état de son temps, parvenu à l’âge de l’expérience, indépendant par sa fortune, par sa position, capable de protéger contre tout risque ceux qui se seraient exposés pour lui, sûr de son secret et de lui-même, sûr d’un grand avenir. Nous avons tous avec des données qui semblaient certaines ainsi recomposé la figure idéale de Junius, et nous l’avons tous comparée tant bien que mal à celle des divers personnages historiques qui se disputaient notre suffrage. Francis n’était pas celui de tous qui se reconnaissait le mieux à ce portrait ; mais c’est ici qu’il faut citer un excellent travail de M. Parkes, sans contredit ce qu’il a laissé de mieux et de plus solide parmi les fragmens de son enquête. Il y établit d’une manière suivant moi convaincante que Junius devait être jeune, obscur, sans naissance, sans crédit, sans fortune, qu’il n’était ni dans le parlement, ni dans le gouvernement, et ne connaissait avec détail que quelques parties de l’administration de la guerre. C’est ce que j’ai lu de mieux à l’appui de la théorie franciscaine.

Je ne puis donc accorder à M. Hayward que la publication de M. Parkes et de M. Merivale n’ait point avancé les affaires de Francis. Sans aucun doute, la compatibilité de son caractère, de son tour d’esprit, de sa situation sociale, des événemens de sa vie avec l’œuvre de celui qui a été Junius, a été mise dans un meilleur jour, et, si tout à coup une preuve irrécusable venait nous apprendre que c’est lui, personne ne devrait être étonné ; mais M. Hayward a raison, ce n’est pas prouvé, et je défère à son autorité comme légiste aussi bien qu’à sa sagacité comme critique, s’il me dit que devant aucun tribunal une question d’état ne serait sur de pareils indices affirmativement résolue. Ceux qui veulent en savoir les raisons n’ont qu’à lire son remarquable écrit. Il est impossible de discuter avec une habileté plus piquante. Il n’en reste pas moins que, si Francis n’est pas Junius, personne jusqu’ici n’est plus près de l’être que lui, et il doit demeurer en possession provisoire de l’honneur d’avoir élevé et enhardi le langage de la presse et contribué à établir ses droits en justice. Tel est le sage amour des Anglais pour cette première des garanties des droits d’un pays et de ses citoyens qu’ils oublient aisément les torts et les excès dont Junius s’est rendu coupable et l’odieux du rôle qu’il s’est imposé pour ne voir que ses services, pour ne se rappeler que son courage et ses talens. Sachons-le bien, il n’y a que faiblesse d’esprit ou mauvais dessein contre le bien public dans l’acharnement à ne relever que les témérités et les violences inséparables de la liberté d’écrire. On ne conseillerait à personne d’en user avec aussi peu de scrupule, de sincérité, d’équité, que l’a fait Junius. Les gouvernemens d’ailleurs ont rarement besoin qu’on prenne de telles licences pour se donner le droit de dénoncer leurs fautes à la sévérité du pays : il n’est pas besoin d’excéder la vérité pour se porter leur accusateur ; mais lors même que l’indignation passerait la mesure, que la passion se mêlerait à la justice pour envenimer le langage de l’opposition, l’expérience des choses humaines prouve tous les jours que le courage qui brave le pouvoir est beaucoup plus utile que la passion qui l’outrage n’est nuisible. Celui qui se tient debout devant lui, qui ne lui passe aucune de ses fautes, aucun de ses méfaits, qui diffame à tout risque une politique odieuse et funeste, ne peut après tout rester dans les limites d’une controverse d’école ; il faut des passions civiques pour entreprendre et soutenir cette tâche périlleuse ; il faut les ressentir pour les exciter, et un peuple sans passion ne sera jamais un peuple libre. Il n’y a que les faibles et les fourbes qui cherchent à nous persuader que l’abattement des cœurs et des esprits soit la condition vitale de la dignité des nations, et que le silence du découragement soit la marque la plus certaine de leur sagesse et de leur expérience. Tout ce qui est grand fait du bruit dans le monde, et la liberté est une grande chose. On doit donc honneur et reconnaissance à quiconque élève la voix pour elle, et la voix la plus hardie n’est pas toujours la moins digne d’être écoutée.


CHARLES DE REMUSAT.

  1. Voyez les livraisons des 1er et 15 décembre 1851.
  2. Voyez l’ouvrage intitulé L’Angleterre au dix-huitième siècle, t. II.
  3. Je traduis ainsi le mot de deputy, titre du suppléant que le secrétaire de la guerre ainsi que les titulaires de quelques autres fonctions se choisissaient pour lui déléguer les détails secondaires des affaires. Welbore Ellis, plus tard lord Mendip, était secrétaire de la guerre ou à la guerre, at war, titre très inférieur à celui de secrétaire d’état et qui ne donnait pas de droit l’entrée dans le conseil des ministres.
  4. C’est l’écrit intitulé : An Enquiry into the doctrine lately propagated concerning libels, Londres, Almon, 1764.
  5. Trespass, acte de franchir l’enceinte réelle ou supposée de la propriété d’autrui.
  6. Cette monnaie vaut un peu plus de 2 francs.
  7. Séance du conseil consacrée aux finances.
  8. M. Fox n’ayant voulu donner aucune explication sur des paroles prononcées à la chambre des communes et par lesquelles M. William Adam s’était cru offensé, ils se battirent dans Hyde-Park, le 29 novembre 1779. M. Fox fut légèrement blessé.
  9. Sir Eyre Coote, membre du conseil de l’Inde depuis le mois de mars 1779.