Encyclopédie méthodique/Philosophie ancienne et moderne/Aristotélisme

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ARISTOTÉLISME. (Hist. de la philosophie ancienne).

Aristote, fils de Nicomachus & de Phestiade, naquit à Stagire, petite ville de l’Olynthie en Macédoine, la première année de la quatre-vingt-dix-neuvième olympiade, ce qui répond à l’an 354 Avant Jésus-Christ. Stagire n’est guère connue que par ces deux événemens qu’elle donna la naissance à Aristote, & qu’ayant été prise dans une guerre, le prince qui l’avoit détruite pour s’en dire le vainqueur & le maître, voulut bien la faire rebâtir, à la considération du philosophe qui y avoit reçu le jour [1].

La mort prématurée de Nicomachus, médecin & ami d’Aminthas, pere de Philippe, fit tomber Aristote entre les mains d’un certain Proxenus, qui se chargea de son éducation, & qui lui donna les principes de tous les arts & de toutes les sciences. Aristote en fut si reconnoissant, qu’il lui éleva des statues après sa mort, & qu’il en usa envers son fils Nicanor, qu’il instruisoit dans tous les arts libéraux, ainsi que son tuteur en avoit usé envers lui.

On ne sait pas trop de quelle manière il passa les premières années de sa jeunesse. Si l’on en croit Epicure, Athénée & Elien, il avoit reçu de son tuteur une très-mauvaise éducation ; & pour le confirmer, ils disent qu’abandonné à lui-même, il dissipa tout son patrimoine, & embrassa par libertinage le parti des armes ; ce qui ne lui ayant pas réussi, il fut obligé dans la suite, pour pouvoir vivre, de faire un petit trafic de poudre de senteur, & de vendre des remèdes, mais il y en a qui récusent le témoignage de ces auteurs, connus d’ailleurs par leur animosité, & par les traits satyriques qu’ils lançoient contre tous ceux dont le mérite les blessoit ; & ils en appellent à Ammonius, lequel rapporte cet oracle d’Apollon, qui lui fut adressé : allez à Athènes, & étudiez avec persévérance la philosophie, vous aurez plus besoin d’être retenu, que d’être poussé. Il falloit que les oracles fussent 186 ARI ARI

alors bien oisifs pour répondre à de pareilles interrogations.

Ceux qui ont dit qu’Aristote avoit été pendant trois ans disciple de Socrate, ont commis un grand anachronisme car lorsqu’il naquit, il y avoit douze ou quinze ans que Socrate étoit mort.

La grande réputation que Platon s’étoit acquise, engageoit tous les étrangers à se mettre sous sa discipline : Aristote vint donc à l’académie ; il avoit alors dix-sept ans. Les leçons de Platon ne lui furent point inutiles, au moins pour empêcher certains défauts de se produire au dehors. On loue d’ailleurs la bonté de son caractère : relativement au corps, il fut moins bien partagé ; les auteurs de sa vie ne le peignent pas d’une fort belle stature ; il avoit la langue embarrassée, & ce vice naturel chez lui devint un vice d’imitation chez ceux qui le fréquentoient.

L’école de Platon étoit remplie d’excellens esprits ; mais Aristote étudioit avec une telle application, que dès les premiers jours il y parut moins en disciple qu’en génie supérieur. Il devança bientôt tous ceux qui fréquentoient l’académie. On ne l’appeltoit que l’esprit ou l’intelligence. Il étoit, pour ainsi dire, l’ame de l’école de Platon, & lorsque quelque indisposition, ou ou quelque affaire l’empêchoit de s’y trouver, on disoit que le philosophe de la vérité n’y étoit pas, & l’on ne décidoit rien sans son avis.

Pendant les vingt années qu’il fut disciple de Platon, il n’eut commerce avec personne, & il s’abstint de toute espècede divertissement, pour ne dérober aucun moment à l’étude qui faisoit toutes ses délices. Son tempérament mélancotique le portoit fortement à la méditation ; de-là vint qu’il approfondissoit si fort les choses ; & qu’il les disposoit dans un si grand ordre, quand il les avoit une fois approfondies. Galien le loue d’avoir été le premier des philosophes qui a cherché avec soin les causes générales de tous les êtres, & qui a le plus descendu dans leur détail particulier.

Il joignoit à ses talens naturels une ardeur insatiable de tout savoir, une lecture immense qui lui faisoit parcourir tous les ouvrages des anciens. Sa passion pour les livres alla si loin qu’il acheta jusqu’à trois talens, ceux de Speusippe. Strabon dit de lui qu’il pensa le premier à faire une bibliotheque. Sa vaste littérature paroît assez dans les ouvrages qui nous restent de lui. Combien d’opinions des anciens a-t-il arrachées à l’oubli dans lequel elles seroient aujourd’hui ensevelies s’il ne les en avoit retirées & s’il ne les avoit exposées avec autant de jugement que de

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variété. Il seroit à souhaiter que sa bonne foi dans leur exposition égalât sa grande érudition. Si nous nous en rapportons à Ammonius il demeura pendant 20 ans sous la discipline de Platon, dont il honora la mémoire, par un autel qu’il lui érigea, & sur lequel il fit graver ces deux vers :
Gratus Aristoteles struit hoc altare Platoni.
Quem turbae injustae vel celebrare nefas.

Aristote reconnaissant a construit cet autel à Platon

Qui ne saurait célébrer ni le le mauvais ni l’injuste

Il y a bien d’autres preuves de son amour envers son maître, témoin l’oraison funèbre qu’il composa pour lui & mille épigrammes dans lesquelles il a rendu jultice à ses grands talens. Mais il y en a qui prétendent que tous ces témoignages de rattachement d’Aristote sont démentis par la brouillerie qui s’éleva entre lui & Platon. En effet le maître se faisoit souvent un plaisir de mortifier son disciple. Il lui reprochoit, entr’autres choses trop d’affectation dans ses discours, & trop de magnificence dans ses habits. Aristote, de son côté ne cessoit de railler son maître & de le piquer dans toutes les occasions qui se présentoient. Ces mésintelligences allèrent si loin, que Platon lui préféra Xénocrate, Speusippe Amictas & d’autres qu’il affecta de mieux recevoir que lui, & pour lesquels il n’eut rien de secret. On rapporte même qu’Aristote prit le tems où Xénocrate étoit allé faire un voyage dans son pays, pour rendre visite à Platon, étant escorté d’un grand nombre de disciples qu’il profita de l’absence de Speusippe qui étoit alors malade pour provoquer à la dispute Platon à qui son grand âge avoit ôté la mémoire ; qu’il lui fit mille questions sophistiques plus embarrassantes les unes que les autres qu’il l’enveloppa adroitement dans les pièges séduisans de sa subtite dialectique ; & qu’il l’obligea à lui abandonner le champ de bataille. On ajoute que Xénocrate étant revenu trois mois après de son voyage, fut fort surpris de trouver Aristote à la place de son maître qu’il en demanda la raison & sur ce qu’on lui répondit que Platon avoit été forcé de céder le lieu de la promenade, qu’il étoit allé trouver Platon, qu’il l’avoit vu environné d’un grand nombre de gens fort estimés, avec lesquels il s’entretenoit paisiblement de questions philosophiques ; qu’il l’avoit salué très-respectueusement sans lui donner aucune marque de son étonnement, mais qu’ayant assembté ses compagnons d’études, il avoit fait à Speusippe de grands reproches d’avoir ainsi laissé Aristote maître du champ de bataille ; qu’il avoit attaqué Aristote, & qu’il l’avoit obligé de céder à ton tour, une place dont Platon étoit plus digne que lui.

Si Aristote en avoit usé ainsi, il mériteroit d’être détesté ; mais je ne crois point que ce conte soit véritable. Ses sectateurs ont soutenu qu’il ne manARI ARI 187

qua ni de respect, ni de gratitude envers son maître ; ce ne seroit pas en avoir manqué, que d’avoir été l’auteur d’une autre philosophie. Les Platoniciens auroient grand tort d’exiger qu’il eut suivi Platon en toutes choses. Platon n’avoit-il rien ajouté aux lumières que Socrate lui avoit fournies ? La reconnoissance envers un maître n’impose pas au disciple la loi d’adopter indistinctement tous ses sentimens. D’autres disent que Platon fut vivement piqué que de son vivant Aristote se fût fait chef de parti & qu’il eût érigé dans le licée une secte entièrement opposée à la sienne. Il le comparoit à ces enfans vigoureux, qui battent leurs nourrices après s’être nourris de leur lait. L’auteur de tous ces bruits si désavantageux à la réputation d’Aristote, est un certain Aristoxene que l’esprit de vengeance anima contre lui selon le rapport de Suidas parce qu’il lui avoit préféré Théophraste, qu’il avoit désigné pour être son successeur.

Il n’est point vraisemblable comme le remarque fort bien Ammonius, qu’Aristote ait osé chasser Platon du lieu où il enseignoit, pour s’en rendre le maître & qu’il ait formé de son vivant une secte contraire à la sienne. Le grand crédit de Chabrias & de Timothée, qui tous deux avoient été à la tête des armées & qui étoient parens de Platon, auroit arrêté une entreprise si audacieuse.

Bien loin qu’Aristote ait été un rebelle qui ait osé combattre la doctrine de Platon pendant qu’il vivoit, nous voyons que même depuis sa mort il a toujours parlé de lui en termes qui marquoient combien il l’estimoit. Il est vrai que la secte péripatéticienne est bien opposée à la secte Académique : mais on ne prouvera jamais qu’elle soit née avant la mort de Platon. Et si Aristote a abandonné Platon, il n’a fait que jouir du droit des philosophes ; il a fait céder l’amitié qu’il devoit à son maître, à l’amour qu’on doit encore plus à la vérité. Il peut se faire pourtant, que dans l’ardeur de la dispute il n’ait pas assez ménagé son maître ; mais on le peut pardonner au feu de sa jeuneue, & à cette grande vivacité d’esprit qui l’emportoit au delà des bornes d’une dispute modérée.

Platon en mourant, laissa le gouvernement de l’Académie à Speusippe son neveu. Choqué de cette préférence, Aristote prit le parti de voyager, & il parcourut les principales villes de la Grèce, se familiarisant avec tous ceux de qui il pouvoit tirer quelque instruction, ne dédaignant pas même cette, sorte de gens qui font de la volupté toute leur occupation, & qui plaisent du moins, s’ils n’instruisent.

Durant le cours de ses voyages, Philippe, roi

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de Macédoine & juste appréciateur du mérite des hommes, lui manda que son dessein étoit de le charger de l’éducation de son fils. « Je rends moins grâces aux dieux lui écrivoit-il de » me l’avoir donné que de l’avoir fait naître » pendant votre vie, je compte que par vos » conseils il deviendra digne de vous & de moi ». Aul. Gel. lib. 9. Quel honneur pour un philosophe que de voir son nom lié avec celui d’un héros tel qu’Alexandre le Grand & quelle récompense plus flatteuse de ses soins que d’entendre ce même héros repéter souvent ; « je « dois le jour à mon père, mais je dois à mon « précepteur l’art de me conduire ; si je règne » avec quelque gloire je lui en ai toute l’obli- » gation ».

Il y a apparence qu’Aristote demeura à la cour d’Alexandre & y jouit de toutes les prérogatives qui lui étoient dues jusqu’à ce que ce prince, destiné à conquérir la plus belle partie du monde, porta la guerre en Asie. Le philosophe se sentant inutile reprit alors le chemin d’Athènes. Là il fut reçu avec une grande distinction, & on lui donna le lycée pour y fonder une nouvelle école de phitosophie. Ce fut alors qu’il composa ses principaux ouvrages : néanmoins Plutarque dit qu’il avoit déjà écrit ses livres de physique, de morale de métaphysique & de rhétorique ; il rapporte même qu’Alexandre lui reprocha d’avoir rendu publique la philosophie particulière qu’il lui avoit enseignée.

Quoique le soin de ses études l’occupât extrêmement, il ne laissoit pas d’entrer dans tous les mouvemens & dans toutes les querelles qui agitoient alors les divers états de la Grèce. On le soupçonne même de n’avoir pas ignoré la malheureuse conspiration d’Antipater, qui fit empoisonner Alexandre à la fleur de son âge, & au milieu des plus justes espérances de s’assujestir le monde entier.

Cependant Xénocrate, qui avoit succédé à Speusippe, enseignoit dans l’académie la doctrine de Platon. Aristore qui avoit été son disciple pendant qu’il vivoit, en devint le rival après sa mort. Cet esprit d’émulation le porta à prendre une route différente vers la renommée en s’emparant d’un district que personne encore n’avoit occupé. Quoiqu’il n’ait point prétendu au caractère de législateur, il écrivit cependant des livres de loix & de politique, par pure opposition à son maître. Il observa, à vérité, l’ancienne méthode de la double doctrine qui étoit si fort en vogue dans l’académie, mais avec moins de réserve & de discrétion que ceux qui l’avoient précédé. Les pythagoriciens & les platoniciens faisoient de cette methode même un secret de leurs écoles : mais il semble qu’Aristote

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ait eu envie de la faire connoître à tout le monde, en indiquant publiquement la distinction que l’on doit faire de ces deux genres de doctrines. Aussi s’explique-t-il sans détour & de la manière la plus dogmatique contre les peines & les récompenses d’une autre vie. La mort, dit-il dans son Traité de Morale, est de toutes les choses la plus terrible ; c’est la fin de notre existence ; & après elle l’homme n’a ni bien à espérer, ni mal à craindre.

Dans sa vieillesse, Aristote fut attaqué par un prêtre de Cerès, qui l’accusa d’impieté & le traduisit devant les juges. Comme cette accusation pouvoit avoir des suites fâcheuses, le philosophe trouva à propos de se retirer secrétement à Chalcis. En vain ses amis voulurent ils l’arrêter : empêchons, leur cria-t-il en partant, empêchons qu’on ne fasse une seconde injure à la philosophie. La première sans doute étoit le supplice de Socrate qui pourroit être regardé comme un martyr de l’unité de Dieu dans la loi de la nature, s’il n’avoit pas eu la foiblesse, pour complaire à ses concitoyens, d’ordonner en mourant qu’on sacrifiât (1) un coq à Esculape.

On raconte diversement la mort d’Aristote : les uns disent que, désespéré de ne pouvoir deviner la cause du flux & restux qui se fait sentir dans l’Euripe, il s’y précipita à la fin en disant ces mots : puisqu’Aristote n’a jamais pu comprendre l’Euripe, que l’Euripe le comprenne donc lui-même. D’autres rapportent qu’après avoir quelque temps soutenu son infortune, & lutté pour ainsi dire contre la calomnie, il s’empoisonna pour finir comme Socrate avoit fini. D’autres enfin veulent qu’il soit mort de sa mort naturelle, exténué par les trop grandes veilles, & consumé par un travail trop opiniâtre : tel est le Sentiment d’Apollodore, de Denys d’Halicarnasse, de Censorin, de Laërce : ce dernier, pour prouver son infatigable activité dans le travail rapporte que lorsqu’il se mettoit en devoir de reposer, il tenoit dans la main une sphère d’airain appuyée sur les bords d’un bassin, afin que le bruit qu’elle feroit en tombant dans le bassin pût le réveiller.

Il rendit l’âme en invoquant la cause universelle, l’Etre suprême à qui il alloit se joindre.

Les Stagiriens devoient trop à Aristote pour

(1) Diderot a expliqué tres-naturellemert, dans un de ses ouvrages, le vrai sens de cet ordre donné par Socrate de sacrifier un coq à Esculape, & il justifie très-bien le philosophe de l’accusation d’idolâtrie dont les chrétiens étoient autrefois aussi prodigues qu’ils le sont aujourd’hui de celle d’athéisme. Le grand crime, le crime inexpiable pour eux, c’est de faire usage de sa raison. Note de l’Editeur.

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ne pas rendre à sa mémoire de grands honneurs. Ils transportèrent son corps à Stagire & sur son tombeau, ils élevèrent un autel & une espèce de temple, qu’ils appellèrent de son nom, afin qu’il fût un monument étemel de la liberté & des autres privilèges qu’Aristote leur avoit obtenus, soit de Philippe, soit d’Alexandre.

Si l’on en croit Origène, Lib. I. contra Cels. Aristote avoit donné lieu aux reproches d’impiété qui lui firent abandonner Athènes pour s’exiler à Chalcis. Dans les conversations particulières, il ne se ménageoit pas assez : il osoit soutenir que les offrandes & les sacrifices sont tout-à-fait inutiles, que les dieux font peu d’attention à la pompe extérieure qui brille dans leurs temples : c’étoit une suite de l’opinion où il étoit, que la providence ne s’étend point jusqu’aux choses sublunaires. Le principe sur lequel il s’appuyoit pour soutenir ce système qui lui est particulier, revient à ceci : Dieu ne voit & ne connoit que ce qu’il a touiours vu & connu : les choses contingentes ne sont donc pas de son ressort la terre est le pays des changemens de la génération & de la corruption ; Dieu n’y a donc aucun pouvoir : il se borne au pays de l’immortalité, ce qui est de sa nature incorruptible. Aristote, pour assurer la liberté de l’homme, croyoit ne pouvoir mieux faire que de nier la providence : en falloit-il davantage pour armer contre lui les prêtres intéresés du paganisme ? Ils pardonnoient rarement, & sur-tout à ceux qui vouloient diminuer de leurs droits & de leurs prérogatives.

De la prétendue supposition des écrits d’Aristote.[modifier]

Quoique la vie d’Aristote ait toujours été fort tumultueuse, soit au lycée soit à la cour de Philippe, le nombre de ses ouvrages est cependant prodigieux : on en peut voir les titres dans Diogène Laërce, & plus correctement encore dans Jérome Gémusaeus , médecin & professeur en philosophie à Bâle, qui a composé un écrit intitulé : de vita Aristotelis, & ejus operum censura ; encore ne sommes-nous pas sûrs de les avoir tous il est même probable que nous en avons perdu plusieurs, puisque Cicéron cite dans ses Entretiens des passages qui ne se trouvent point aujourd’hui dans les ouvrages qui nous restent de lui. On auroit tort d’en conclure, comme quelques-uns l’on fait, que dans cette foule de livres qui portent le nom d’Aristote, & qui passent communément pour être de lui, il n’y en a peut-être aucun dont la supposition ne paroisse vraisemblable.

En effet, il seroit aisé de prouver, si l’on vouloit s’en donner la peine l’authenticité des ouvrages d’Aristote, par l’autorité des auteurs profanes, en descendant de siècle en siècle, depuis ARI ARI 189

Cicéron jusqu’au notre ; contentons-nous de celle des auteurs ecclésiastiques. On ne niera pas sans doute que les ouvrages d’Aristote n’existassent du tems de Cicéron, puisque cet auteur parle de plusieurs de ces ouvrages, & nomme, dans d’autres livres que ceux qu’il a écrits sur la nature des dieux quelques-uns qui nous restent encore, ou du moins que nous prétendons qui nous restent. Le christianisme a commencé peu de tems après la mort de Cicéron. Suivons donc tous les pères depuis Origène & Tertullien : consultons les auteurs ecclésiastiques les plus illustres dans tous les siècles, & voyons si les ouvrages d’Aristote leur ont été inconnus. Les écrits de ces deux premiers auteurs ecclésiastiques sont remplis de passages, de citations d’Aristote, soit pour les réfuter, soit pour les opposer à ceux de quelques autres philosophes. Ces passages se trouvent aujourd’hui, excepté quelques-uns, dans les ouvrages d’Aristote.

N’est-il pas naturel d’en conclure que ceux que nous n’y trouvons pas ont été pris dans quelques écrits qui ne sont pas parvenus jusqu’à nous ? Pourquoi, si les ouvrages d’Aristote étoient supposés, y verroit-on les uns, & point les autres ? Y auroit-on mis les premiers, pour empêcher qu’on ne connût la supposition ? Cette même raison y eut dû faire mettre les autres. Il est visible que c’est ce manque & ce défaut de certains passages qui prouve que les ouvrages d’Aristote sont véritablement de lui. Si parmi le grand nombre de passages d’Aristote qu’ont rapporté les premiers pères, quelques-uns ont été extraits de quelques ouvrages qui sont perdus, quelle impossibilité y a-t-il que ceux que Cicéron a placés dans ses entretiens sur la nature des dieux aient été pris dans les mêmes ouvrages ? Il seroit impossible d’avoir la moindre preuve du contraire, puisque Cicéron n’a point cité les livres d’où il les tiroit.

S. Justin a écrit un ouvrage considérable sur la physique d’Aristote : on y retrouve exactement non seulement les principales opinions, mais même un nombre infini d’endroits des huit livres de ce philosophe. Dans presque tous les autres ouvrages de S. Justin. il est fait mention d’Aristote.

S. Ambroise & S. Augustin nous assurent dans vingt endroits de leurs ouvrages, qu’ils ont lu les livres d’Aristote ; ils les réfutent ; ils en rapportent des morceaux & nous voyons que ces morceaux se trouvent dans les écrits qui restent, & que ces réfutations conviennent partaitement aux opinions qu’ils contiennent.

Allons maintenant plus avant, & passons au sixième siècle : Boëce, qui vivoit au commencemens parle souvent des livres qui nous res-

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tent d’Aristote, & fait mention de ses principales opinions.

Cassiodore qui fut contemporain de Boëce, mais qui mourut beaucoup plus tard, ayant vécu jusques vers le septième siècle, est encore un témoin irréprochable des ouvrages d’Aristote. Il nous fait connoître qu’il avoit écrit d’amples commentaires sur le livre d’Aristote de l’Interprétation, & composé un livre de la division qu’on explique en logique après la définition, & que son ami le Patrice Boëce, qu’il appelle homme magnifique, ce qui étoit un titre d’honneur dans ce tems avoit traduit l’introduction de Porphyre, les Catégories d’Aristote, son livre de l’interprétation, & les huit livres des Topiques.

Si du septième siècle. je passe au huitième & au neuvième j’y trouve Photius, patriarche de Constantinople, dont tous les savans, anciens & modernes, ont fait l’éloge à l’envi les uns des autres : cet homme, dont l’érudition étoit profonde, & la connoissance de l’antiquité aussi vaste que sûre, ratifie le témoignage de S. Justin, & nous apprend que les livres qu’il avoit écrits sur la physique d’Aristote existoient encore ; que ceux du philosophe s’étoient aussi conservés & il nous en dit mot-à-mot le précis. On sait que St Bernard dans le douzième siècle s’éleva si fort contre la philosophie d’Aristote, qu’il fit condamner sa métaphysique par un concile ; cependant peu de temps après elle reprit le dessus ; & Pierre Lombard, Albert le Grand, S. Thomas, la cultivèrent avec soin, comme nous l’allons voir dans la suite de cet article. On la retrouve presqu’en entier dans leurs ouvrages.

Mais quels sont ceux à qui la supposition des ouvrages d’Aristote a paru vraisemblable ? Une foule de demi-savans hardis à décider de ce qu’ils n’entendent point, & qui ne sont connus que de ceux qui sont obligés par leur genre de travail, de parler des bons, ainsi que des mauvais écrivains.

L’auteur le plus considérable qui ait voulu rendre suspects quelques livres qui nous restent d’Aristote, c’est Lamblique qui a prétendu rejetter les Catégories : mais les auteurs, ses contemporains, & les plus habiles critiques modernes, se sont moqués de lui. Un certain Andronicus, Rhodien qui étoit apparemment l’Hardouin de son siècle, avoit aussi rejetté, comme supposés les livres de l’interprétation voilà quels sont ces savans sur l’autorité desquels on regarde comme apocryphes les livres d’Aristote. Mais un savant qui vaut mieux qu’eux tous, & qui est un juge bien plus compétent dans cette matière, c’est M. Leibnitz ; on voudra bien me permettre de le leur opposer. Voici comme il parle dans le second tome de ses Epîtres, pag. 115 de l’édition de Leipsic 1738. 190 ARI ARI

« Il est temps de retourner aux erreurs de Ni- « zolius ; cet homme a prétendu que nous n’avions « pas aujourd’hui les véritables ouvrages d’Aris- » tote : mais je trouve pitoyable l’objection qu’il » fonde sur les passages de Cicéron, & elle ne « sauroit faire la moindre impression sur mon, « esprit. Est-il bien surprenant qu’un homme ac- « cablé de soins, chargé des affaires publiques, tel qu’étoit Cicéron, n’ait pas bien compris le véritable sens de certaines opinions d’un « philosophe très-subtil, & qu’il ait pu se trom- « per en les parcourant très-légèrement ? Quel « est l’homme qui puisse se figurer qu’Aristote « ait appellé Dieu l’ardeur du ciel ? Si l’on croit « qu’Aristote a dit une pareille absurdité on doit conclure nécéssairement qu’il étoit insensé : « cependant nous voyons par les ouvrages qui « nous restent, qu’Aristote étoit un grand gé- « nie ; pourquoi donc veut-on substituer par force, « & contre toute raison, un Aristote fou, à » l’Aristote sage ? C’est un genre de critique « bien nouveau & bien singulier, que celui de « juger de la supposition des écrits d’un auteur « généralement regardé de tous les grands hom- « mes comme un génie supérieur, par quelques absurdités qui ne s’y trouvent point ; en- « sorte que pour que les ouvrages d’un philoso- « phe aussi subtil que profond, ne passent point « pour supposés, il faudra désormais qu’on y trouve toutes les « fautes & toutes les imper- « tinences qu’on lui aura prêtées, soit par inad- « vertance soit par malice. Il est bon d’ailleurs de remarquer que Cicéron a été le seul que « nous connoissons avoir attribué ces sentimens « à Aristote ; quant à moi je suis très-per- « suadé que tous les ouvrages que nous avons « d’Aristote sont constamment de lui ; & quoi- « que quelques-uns aient été regardés comme « supposés, ou du moins comme suspects, par Jean-François Pic, par Pierre Ramus, par Pa- « tricius & par Naudé, je n’en suis pas moins convaincu, que ces livres sont véritablement d’Aristote. Je trouve dans tous une parfaite liaison & une harmonie qui les unit ; j’y découvre la même hypothèse toujours bien suivie, » & toujours bien soutenue ; j’y vois enfin la « même méthode, la même sagacité & la même habileté ».

Il n’est guère surprenant que dans le nombre de quatorze ou quinze mille commentateurs qui ont travaillé sur les ouvrages d’Aristote, il s’en soit trouvé quelques-uns qui, pour se donner un grand air de critique, & montrer qu’ils avoient le goût plus fin que les autres, aient cru devoir regarder comme supposé quelque livre particulier, parmi ceux de ce philosophe Grec ; mais que peuvent dix ou douze personnes qui auront ainsi pensé, contre plus de quatorze mille dont le sentiment sur les ouvrages d’Aristote est bien

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différent ? Au reste, aucun d’eux n’a jamais soutenu qu’ils fussent tous supposés ; chacun, selon son caprice & sa fantaisie, a adopté les uns, & rejetté les autres, preuve bien sensible que la seule fantaisie a dicté leur décision.

Des ouvrages d’Aristote, de sa rhétorique & de sa poétique.[modifier]

A la tête des ouvrages d’Aristote, sont ceux qui roulent sur l’art oratoire & sur la poétique ; il y a apparence que ce sont les premiers ouvrages qu’il ait composés ; il les destina à l’éducation du prince qui lui avoit été confié ; on y trouve des choses excellentes, & on les regarde encore aujourd’hui comme des chefs-d’oeuvre de goût & de philosophie. Une lecture assidue des ouvrages d’Homère lui avoit formé le jugement, & donné un goût exquis de la belle littérature ; jamais personne n’a pénétré plus avant dans le cœur humain, ni mieux connu les ressorts invisibles qui le font mouvoir ; il s’étoit ouvert par la force de son génie, une route sûre jusqu’aux sources du vrai beau ; & si aujourd’hui l’on veut dire quelque chose de bon sur la rhétorique & sur la poétique on se voit obligé de le répéter. Nous ne craignons point de dire que ces deux ouvrages sont ceux qui font le plus d’honneur à sa mémoire, (Voyez-en un jugement plus détaillé aux articles Rhétorique et Poëtique.

De la morale d’Aristote.[modifier]

La morale d’Aristote est plus simple à la vérité, & moins éclatante que celle de Platon : mais elle est plus solide & plus suivie : en voici l’abrégé réduit en principes.

Dans les dix livres qu’Aristote a écrits à son fils Nicomachus, il cherche qu’elle est la fin dernière de l’homme, qui doit être la vraie félicité. Après avoir établi qu’il y en a une, il déclare que ce n’est, ni les plaisirs des sens, ni les richesses, ou les autres biens du corps, ni les honneurs, ni même la vertu, parce que tous ces biens ont rapport à un autre bien ; & la vraie béatitude, dit-il, est un bien universellement défini de tout le monde, qu’on désire par lui-même, & pour lequel on désire tous les autres biens. C’est la définition qu’il en donne. Comme ce bien ne peut s’acquérir que par la vertu, il explique ce que c’est que vertu. C’est une habitude au bien qui consiste dans une espèce de milieu, qui se trouve entre les deux extrémités du vice ; il montre ce que c’est que ce milieu dans le détail de la force, de la justice, de la prudence, & de la tempérance, qui sont les vertus principales de sa morale. Comme par exemple ce milieu qui fait la vertu de tempérance, règle la douleur & le plaisir, & réduit l’un & l’autre dans un tempérament juste, qui fait la vertu. ARI ARI 191

Il y a de la faiblesse à trop aimer le plaisir, comme il y en a à trop craindre la douleur. La tempérance modère ces deux faiblesses, & devient une vertu par le tempérament de l’une & de l’autre.

Cela étant établi il examine la nature de l’action, qui porte l’homme à la vertu qui est une opération libre de la volonté, qui se détermine au choix qu’elle fait du bien. Ce qui lui donne lieu d’expliquer au long ce que c’est que la volonté, par le détail de son action libre ou contrainte volontaire ou non volontaire ; cet endroit est un des plus beaux de la morale d’Aristote parce qu’il y explique tout ce qui regarde la liberté & toute l’économie des actions humaines d’où il passe à la force & à la tempérance. Il expose la nature & les effets de ces deux vertus, & à l’occasion de la tempérance, il suit toutes ces vertus qui en sont des dépendances, & qui ont les biens & les honneurs pour objet.

Il dit, que la vertu qui regarde l’usage des grandes richesses est la magnificence : celle qui ne regarde que l’usage des médiocres est la libéralité : la vertu qui regarde les honneurs ordinaires, est le désir de la gloire ; celle qui regarde les honneurs extraordinaires, est la magnaninnté. Et comme la tempérance règle toutes les vertus qui regardent la société, il les expose l’une après l’autre.

La première qui s’occupe à ôter les obstacles du commerce de la vie civile en réprimant les rudesses & les aigreurs, est la douceur & l’affabilité ; les autres vertus dépendantes de la tempérance, qui contribuent à rendre ce commerce de la société sûr & agréable sont la candeur ou la sincérité qui règle les pensées, l’affabilité qui règle les paroles, & la civilité qui règle les actions.

Ainsi après avoir établi dans la première partie de sa morale, l’essence de la vertu privée, il établit dans la seconde la vertu civile.

Il commence par la justice dont il explique la nature & distingue les espèces : il conclud le discours qu’il en fait par l’explication du droit naturel, qui est commun aux hommes & aux animaux, & du droit des gens qui n’est commun qu’aux hommes, parce qu’il fait de l’un & de l’autre les principes fondamentaux de la justice. De-là, il descend aux vertus de l’entendement, & puis à celles de la volonté : parmi les vertus de l’entendement, il compte la prudence pour la plus considérable parce que c’est elle seule qui fait la droite raison, sans laquelle il n’y a point de vertu.

L’usage de la prudence dans la vie civile, est la politique, comme celui de la prudence dans la

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vie privée est l’économie : & l’objet général de cette vertu est ce qu’il faut faire & ce qu’il ne faut pas faire, dans les circonstances qui se présentent.

Il descend jusques à l’explication des dispositions, & des obstacles à la vertu ; il dit que la mollesse & l’impatience sont les obstacles à la vertu, comme la patience & la modération en sont les dispositions & il ajoute que la douleur & le plaisir sont la matière ordinaire de ces habitudes, car il réduit tout au plaisir & à la douleur qui sont les ressorts les plus ordinaires des mouvemens de l’âme, & le principe le plus universel des passions.

Il conclut cette partie qui regarde la société, & que Cicéron a si bien expliquée dans le livre de ses offices par un beau traité de l’amitié : il en explique la nature, les différences, l’usage dans la bonne & dans la mauvaise fortune, & sa nécessité dans l’action la plus ordinaire à l’homme qui est la conversation : il remarque la conduite qu’il faut tenir dans l’amitié pour la cultiver, & il propose diverses questions sur l’amitié, dont il donne la solution.

Enfin, il achève sa morale par la béatitude, qui en est le principe & la fin, & il décrit la nature du véritable plaisir, pour donner une idée de la félicité & quoiqu’il avoue que la vertu est le seul moyen de l’acquérir, il prétend que la prospérité & les richesses y peuvent contribuer & après avoir montré que la souveraine béatitude consiste dans l’action, il conclud qu’il y a une béatitude pratique qui est celle de l’homme, & une puremeat contemplative qui est celle des dieux.

Dans les deux livres des grandes morales, il traite des moyens d’acquérir la vertu par les biens, qu’il regarde comme les instrumens du bonheur : il les distingue, en trois sortes, ceux du corps, ceux de la fortune, ceux de l’esprit ; il considère ensuite les habitudes de l’âme, les principes de ses opérations : & repassant sur ce qu’il a dit dans ses dix Livres, il trace les caractères de la probité, de l’adversité & de la prospérité.

Enfin, dans ses sept Livres à Eudeme qui étoit son ami & qui avoit été son disciple, il propose trois sortes de vie, une vie d’occupation, une vie de plaisir & une vie de repos & de méditation ; il préfère la vie d’occupation & des affaires aux deux autres, il décrit les vertus necessaires à cette vie occupée & il fait un éloge de la vertu en général, qu’il appelle comme Platon, l’harmonie de l’âme par le règlement des passions, & il dit quelque chose des vices contraires à la vertu.

Pour completter la morale, il traite dans ces li
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vres de la république & dans ses livres de Politique, des sociétes, & des gouvernemens, de communautés, de villes, d’états, de républiques : des loix, des délibérations, de l’autorité, de la paix, de la guerre, des séditions, des finances, du commerce, des arts, des devoirs, du mari, de la femme, du père, des enfans, des domestiques, des citoyens, sans oublier rien de ce qui regarde la vie civile ou la vie privée. Sa politique est fondée à-peu-près sur les mêmes principes que celle de Platon, mais elle paroît plus ample, plus méthodique, plus exacte, & en général, mieux proportionnée à la constitution des choses humaines. Elle n’est pourtant pas complette ni sans défauts. Il y a bien des choses traitées fort légèrement & d’une manière assez confuse.

Ainsi la morale d’Aristote est peu (1) différente de celle de Platon pour les principes. Car ils conviennent d’une fin dernière de l’homme, du moyen d’y parvenir, qui est la vertu ils distinguent l’un & l’autre les vertus & les définissent en général de la même manière. La différence qu’il peut y avoir, est que la morale d’Aristote est trop humaine, & trop renfermée dans les bornes de cette vie, il ne propose presque point d’autre félicité à l’homme que celle de la vie civile. La morale de Platon est (2) plus noble & plus relevée c’est une préparation à une vie plus pure & plus parfaite.

Mais après tout ce que dit Platon de la beauté de la vertu, & de la laideur du vice, des peines & des récompenses, des bonnes & des mauvaises actions, il le dit moins en philosophe qu’en déclamateur : il suppose les choses, sans les prouver : il veut plaire à l’esprit, sans se soucier de le convaincre. Au lieu qu’Aristote n’avance rien qu’il n’établisse : avant que de parler de la dernière fin, il prouve qu’il y en a une : il examine en quoi elle consiste, & il ne dit son sentiment qu’après avoir réfuté les sentimens des autres.

En général, ce philosophe laisse échapper dans cet ouvrage de certaines étincelles de lumière, & des traits de bon sens qui en rendent la lecture très-utile & très-instructive.

Comme, par exemple quand il distingue dans l’idée qu’il donne du magnanime, le vrai brave d’avec le faux, en ce que le premier ne s’expose jamais aux grands périls que pour de grandes

(1) Idem fons utrique eadem rerum expetendarum fugiendarumque partitio. Cic. I. Quaest. acad. (l’homme n’a qu’une fin en deux parties ; ce qu’il faut c’est repèrer la division et l’éviter).

(2) Plato Aristotele divinior in moralibus. Corp. in Alcin. (En matière de morales, Platon est plus divin qu’Aristote).

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choses comme pour sa gloire pour la patrie ; pour son prince, pour ses amis & il ne s’y expose jamais qu’avec bien de la prudence & de la circonspection. Le faux brave, au contraire, s’expose à tout ce qui a de l’apparence de péril, pour peu de chose, inconsidérément & sans précaution ainsi ce n’est toujours qu’un fanfaron & non pas un vrai brave.

Il dit ailleurs que la pudeur qui peut être une vertu dans un jeune homme, est un défaut dans un vieillard parce qu’elle ne peut avoir d’excuse raisonnable que par l’ignorance, qui est honteuse dans une personne âgée & quoique la pudeur serve de frein à l’impudence qui est un vice, néanmoins toute pudeur qu’elle est, ce n’est pas une vertu.

Il enseigne au quatrième livre que la colère qui peut être une vertu dans un soldat, est un vice dans un capitaine. L’un agit de la tête, l’autre de la main ; la colère aide au second, & nuit au premier, & cette passion ne doit servir à celui qui commande que d’un supplément à l’autorité. Il ajoute au même lieu que la colère est une passion moins injuste que l’incontinence parce que la colère suit toujours quelque apparence de raison, l’incontinence ne la connoît pas même. Il dit que la colère d’un homme sage est pire que celle d’un fou : comme la fureur d’une bête est moins dangereuse que celle d’un homme, parce que celle d’une bête est sans principe sans méthode & sans dessein.

Il propose sur la fin du second livre, une règle admirable de la manière dont il faut juger de ces choses, qui deviennent quelquefois dangereuses, parce qu’elle sont trop agréables. Cette règle est prise sur l’exemple du conseil que tint priam dans l’Iliade d’Homère, quand on délibéra sur ce qu’il falloit faire d’Hélène, lorsque la ville de Troie fut assiégée par les grecs. Le conseil loua la beauté de cette princesse sans s’y laisser surprendre & il ordonna qu’elle fut renvoyée en son pays sans en être touché. C’est ainsi dit Aristote qu’il faut juger du plaisir sans exposer son intégrité, en se laissant corrompre : & c’est ainsi qu’il faut y renoncer, sans même le ressentir, ce qui est un des grands écueils de la vie. Car il est assez difficile à l’homme de n’être pas sensible au plaisir, dont l’attrait est si puissant et si irrésistible.

Il dit au commencement du troisième livre, que dans les délibérations de morale, rien n’est d’ordinaire plus embarrassant, que le discernement juste qu’il faut faire de deux biens utiles ou de deux biens honnêtes, pour suivre l’un plutôt que l’autre. Comme, par exemple,

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si Hyppolyte, sollicité par les empressemens & les caresses de sa belle-mère, doit se taire & mourir, ou s’il doit parler. S’il parle, il deshonore la princesse qui l’aime ; s’il se tait, il se déshonore lui-même ; & tout innocent qu’il est, il passe pour criminel auprès de Thésée son père.

Aristote conclut qu’il n’y a rien de plus difficile, que de scavoir bien précisément le parti qu’on doit prendre entre deux extrémités si délicates, & qui ne sont ni l’une ni l’autre contraires à l’honnêteté.

Mais rien de plus honnête ni même de plus consciencieux, que ce qu’il dit pour déterminer ce qu’on doit souffrir, & jusques où l’on doit fouffrir pour faire son devoir. C’est-là qu’il propose si l’on doit faire quelque chose d’injuste pour sauver un ami, ou un de ses proches qui seroit entre les mains d’un tyran : & il règle les choses d’une manière, qu’on trouve en cet endroit la véritable distinction, & l’ordre naturel des devoirs, pour les réduire à une juste dépendance les uns des autres.

Le milieu qu’il établit entre la simplicité & la finesse, dans son traité de la prudence, afin que la simplicité ne dégénère point en bétise, ni l’industrie en finesse & en artifice, est un grand principe pour savoir vivre dans le monde. Il donne par cette distinction le juste tempérament, qui fait la vraie bonté du cœur & de l’esprit. Il remarque au même lieu que la prudence est la règle des actions de l’homme comme l’art est celle des opérations. Il observe dans son traité de l’amitié que les bienfaits & les services qu’on reçoit réciproquement de ses amis, ne doivent être que des suites, & des effets de l’amitîé, & n’en doivent jamais être la cause.

Mais rien ne me paroît dans toute la morale d’Aristote, d’un jugement plus exquis & d’une plus grande pénétration que l’observation qu’il fait au chapitre troisième du septièeme livre où il enseigne que dans les délibérations des actions humaines, c’est le cœur qui délibère & qui conclut, non pas l’esprit, & que la décision de ce qu’il faut faire se prend moins des vues de l’entendement que du mouvement de la volonté. C’est ainsi que l’homme sensuel dans son raisonnement préfère le plaisir à l’honnêteté parce que son cœur est moins touché du bien honnête que de l’agréable ; le vertueux conclud au contraire, que le bien honnête est préférable au bien sensible parce qu’il est plus conforme à ses mœurs & à son esprit. Ainsi chacun juge des choses selon le penchant de l’affection qui le possède & c’est ainsi que la volonté entraîne l’entendement.

Philosophie anc. & mod. Tom. I.

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C’est de ce principe que naissent tous ces faux raisonnemens de la passion & de l’intérêt, & d’où se forment tous les sophismes de l’amour propre, sous lequel fléchissent tous les devoirs.

Aristote explique encore mieux ce mystère en cet endroit du livre septième, où il réduit le principe de toutes les actions de l’homme au plaisir & à la douleur qui sont les deux ressors universels des passions. Je me suis étendu plus au long sur la morale d’Aristote, parce qu’elle me paroit son chef-d’œuvre & le seul arrangement de cette morale, réduite à nos manières selon l’ordre naturel des matières, seroit à mon sens un des plus beaux plans d’ouvrage qu’on pût imaginer.

Cependant comme il faut être juste en tout, & dire ce que l’on croit vrai d’après un examen exact & sévère j’observerai ici que la morale d’Aristote, excellente à beaucoup d’égards & plus méthodique que tout ce que les anciens nous ont laissé sur cette matière importante, n’est pas complette, & qu’il y manque même beaucoup de choses très-essentielles. Il suffit de lire le chapitre dix du livre cinq pour se convaincre que cette morale roule uniquement sur les devoirs du citoyen & qu’elle ne contient pas les devoirs de l’homme en général, considéré comme tel. On n’y trouve pas un seul mot des loix du droit naturel, qui ont lieu entre les citoyens de divers états ou entre ceux qui ne sont membres d’aucune société civile & du moins par son silence, ce philosophe semble favoriser l’opinion inhumaine des grecs au sujet de ceux qu’ils traitoient eux-mêmes de barbares. On trouve d’ailleurs dans ses morales un assez grand nombre d’idées qui auroient besoin d’être rectifiées. Il y explique assez bien sans doute, les principes des actions humaines & il traite même des vertus en particulier d’une manière plus étendue, plus distincte & plus méthodique que n’avait fait Platon ; mais il faut avouer que sur tous ces points, il laisse encore beaucoup à désirer.

Un autre défaut de sa morale, c’est qu’on y remarque par-tout un raisonneur froid, bien plus qu’un homme senfible : : l’auteur s’y montre il est vrai, avec un grand caractère de probité qui donne plus de sanction à ses préceptes ; mais faute de cette onction si nécessaire à ceux qui veulent faire goûter leurs leçons, il attiédit au lieu d’échauffer ; on ne lui donne qu’une admiration stérile ; on ne revient point à ce que l’on a lu. La morale est sèche & infructueuse quand elle n’offre que des vues générales & des propositions méthaphysiques, plus propres à orner l’esprit & à charger la mémoire, qu’à toucher le cœur & à changer la volonté. Tel est en général l’es-

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prit qui règne dans les livres de morale de ce philosophe. Voici quelques-uns de des préceptes, avec le tour qu’il leur donne.

1°. Le bonheur de l’homme ne connue ni dans les plaisirs, ni dans les richesses, ni dans les honneurs ni dans la puissance, ni dans la noblesse, ni dans les spéculations de la philosophie mais bien plutôt dans les habitudes de l’âme qui la rendent plus ou moins parfaite.

2°. La vertu est pleine de charmes & d’attraits ; ainsi une vie où les vertus s’enchaînent les unes avec les autres ne sauroit être que très-heureuse.

3°. Quoique la vertu se subsiste à elle-même, on ne peut nier cependant qu’elle ne trouve un puissant appui dans la faveur, les richesses, les honneurs, la noblesse du sang, la beauté du corps, & que toutes ces choses ne contribuent à lui faire prendre un plus grand essor & n’augmentent par-là le bonheur de l’homme.

4°. Toute vertu se trouve placée dans le milieu entre un acte mauvais par excès, & entre un acte mauvais par défaut : ainsi le courage tient le milieu entre la crainte & l’audace ; la libéralité entre l’avarice & la prodigalité ; la modestie entre l’ambition & le mépris superbe des honneurs ; la magnificence entre le faste trop recherché & l’épargne sordide ; la douceur entre la colère & l’insensibilité ; la popularité entre la misantropie & la basse flatterie, &c. d’où l’on peut conclure que le nombre des vices est double de celui des vertus, puisque toute vertu est toujours voisine de deux vices qui lui sont contraires.

5°. Il distingue deux sortes de justices ; l’une universelle, & l’autre particulière : la justice universelle tend à conserver la société civile par le respect qu’elle inspire pour toutes les loix : la justice particulière qui consiste à rendre à chacun ce qui lui est du, est de deux sortes : la distributive & la commutative : la justice distributive dispense les charges & les récompenses, selon le mérite de chaque citoyen & elle a pour règle la proportion géométrique ; la justice commutative qui consiste dans un échange des choses, donne à chacun ce qui lui est dû & garde en tout une proportion arithmétique.

6°. Le droit civil se distingue en droit naturel & en droit positif. Le droit naturel c’est celui qui a par-tout la même force, qui ne dépend pas des constitutions particulières de chaque état : le positif, c’est celui qui roule sur des choses qu’il étoit libre d’abord de régler de telle ou telle manière, mais qui ne sont plus indifférentes du moment qu’elles ont été établies.

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7°. On n’est pas mieux fondé à prétendre trouver la même exactitude dans l’examen de toutes sortes de sujets, qu’à chercher la même régularité dans tous les ouvrages méchaniques. Or en ce qui concerne l’honnête & le juste qui sont les objets de la politique (1), il y a une si grande diversité d’opinions & tant d’erreurs qu’ils semblent n’avoir aucun fondement dans la nature, mais dépendre uniquement des loix. On ne voit pas moins d’égarement à l’égard des biens parce que plusieurs personnes en reçoivent du dédommage, car les richesses ont fait périr quelques-uns, & la valeur a été funeste à d’autres. Lors donc que l’on traite de ces sortes de principes, ou qu’on veut en tirer des conséquences, il faut se contenter de prouver en gros, & sans tant de précision les vérités qu’on a dessein d’établir. Que s’il s’agit de choses qui arrivent ordinairement, mais non pas toujours, on n’en doit tirer aucune conclusion qui ne soit de même nature. C’est aussi sur ce pied-là qu’il faut prendre tout ce que les autres disent. En effet les personnes éclairés ne demandent de l’exactitude dans chaque sujet qu’autant que le permet la nature de la chose & l’on auroit aussi mauvaise grace d’exiger d’un orateur des démonstrations, que de se contenter de probabilités dans les raisonnemens d’un mathématicien.

8°. La prudence est une habitude d’agir conformément à la droite raison dans les choscs qui nous sont bonnes ou mauvaises. De sorte que le caractère d’un homme prudent consiste à savoir bien prendre ses mesures par rapport aux choses qui lui sont avantageuses pour le bonheur de la vie en général.

9°. Les habitudes ne sont pas volontaires de la même manière que les actions. Nous sommes maîtres de celles-ci depuis le commencement jusqu’à la fin parce que nous connoissons toutes les circonstances qui les accompagnent. Mais pour les habitudes, il n’y a que le commencement qui dépende de nous ; la jonction & la succession des actes particuliers qui les forment, ne nous est pas plus connue que la suite des causes d’une maladie. Cependant, comme il étoit en notre pouvoir de faire ou de ne pas faire chaque acte en particulier de telle ou telle manière, les habitudes sont, à cause de cela, réputées volontaires.

(1) Aristote n’entend point par-là simplement l’art du gouvernement, mais en général la science des mœurs ou des devoirs d’un citoyen de quelque condition qu’il soit. Ce mot même parmi les grecs, renfermoit quelquefois toutes les sciences pratiques, comme l’économique, la rhétorique, &c. Voyez l’introduction des Elemens prudent. civil. d’Hertius, §. 8. Note de l’Editeur.

10°. Il est plus difficile de supporter ce qui cause de la douleur, que de s’abstenir de ce qui donne du plaisir.

11°. Le caractère distinctif de l’injure & des actions innocentes, c’est le volontaire & l’involontaire. Lorsque l’on fait du mal à autrui contre toute attente, c’est un malheur : si l’on a pu le prévoir en quelque manière, en sorte pourtant que l’on agisse sans mauvais dessein, c’est alorsbune faute.

12°. L’amitié est une bienveillance mutuelle par laquelle on se veut du bien l’un à l’autre, & l’on se le témoigne réciproquement. Elle a pour fondement ou l’utilité ou le plaisir ou la vertu. Mais la dernière est ce qui forme une solide & parfaite amitié, laquelle ne se trouve qu’entre les gens de bien, au lieu que l’intérêt & le plaisir peuvent produire quelque union entre les méchans.

13°. La bienveillance n’est pas, à proprement parler, l’amitié mais elle y conduit, & en quelque façone elle l’ébauche, &c. &c.

De la méthode d’Aristote.

Il ne faut pas s’étonner si la méthode de Platon est si diverse & si peu certaine : parce que sa première maxime étant de ne rien assurer & de douter de tout il ne doit pas avoir de principes, n’ayant rien à établir.

Aristote fut le premier des disciples de Platon, avec Xénocrate, qui abandonna cette manière de douter pour s’éclaircir des choses en les approfondissant il se fit une méthode plus simple, & tout ensemble plus certaine que n’étoit celle de Platon parce qu’il établit des principes. Le premier de ses principes est qu’il y a une science contre le sentiment de Platon qui n’en admet point[2], n’estimant rien de certain dans la nature : ce dernier suppose en effet que l’esprit de l’homme s’obscurcit dans le corps en y entrant, comme une lumière s’eteint dans la boue ; que cette connoissance qu’a l’esprit de toutes choses par la noblesse de son extraction divine & immortelle, se perd tout-à-fait par le commerce de la matière : qu’ainsi la science qui lui vient par l’usage & l’expérience des choses n’est pas une véritable science, ce n’est qu’une réminiscence toute pure, comme l’explique Plotin. (Voyez l’art. Académiciens.)

Aristote est d’un sentiment contraire ; il croit que l’âme n’a d’elle-même aucun principe de connoissance quand elle s’unit au corps : qu’elle n’acquiert de connoissance que par les sens, qui sont comme autant de méssagers établis pour lui rendre compte de ce qui se passe hors d’elle ; que de ces connoissances particulières, qui lui viennentpar le ministère des sens, elle se forme d’elle-même par l’opération de son entendement, des connoissances universelles, certaines évidentes qui sont la science.

Ainsi la première méthode d’Aristote est tout-à-fait opposée à celle de Platon. Car Platon prétend que pour parvenir à la connoissance des choses il faut commencer par les universelles, & puis descendre aux particulières & Aristote veut que de[3] la connoissance des choses particulières & sensibles, on monte a la connoissance des choses générales & immatérielles : étant persuadé de ce principe, qu’il tient pour indubitable[4] que rien ne peut entrer dans l’esprit que par les sens : car l’homme étant fait comme il est, il ne peut juger des choses sensibles avec quelque certitude, autrement que par les sens.

La maxime de Platon est de faire connoître les choses par les idées qui en sont comme les premiers originaux ; celle d’Aristote est de les taire connoître par les effets qui sont les expressions & les copies de ces idées. L’ordre que Platon établit, est celui de la nature qui se suit elle-même, procédant de la cause aux effets : celui d’Aristote est l’ordre de la connoissance de l’esprit, qui ne va à la cause que par l’effet.

Voilà sa première méthode, qu’il avoit prise de cet Archytas qui fut disciple de Pythagore, & qu’Archytas avoit prise de Dexippus. Ce Dexippus dans l’ordre des catégories dont il avott dressé le premier plan, mettoit la substance à la tête des autres catégories comme la plus matérielle & la plus sensible. Mais parce que cette connoissance des choses univertelles, formée par la connoissance des particulières a un principe fautif & sujet à l’erreur, qui est le sens : Aristote cherche le moyen de rectifier ce principe, en le rendant infaillible, par le moyen de son organe universel.
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C’est la seconde méthode d’Aristote, & c’est dans cet organe qu’il établit l’art de la demonstration, par celui du syllogisme. Car la démonstration est sa méthode la plus ordinaire, comme le témoigne Ammonius & Aristote appelle lui-même l’art du syllogisme sa méthode principale. Sa logique ne sert qu’a établir cette méthode, tout ce qu’il y dit, y a du rapport.

Le livre des catégories traite des parties éloignées qui doivent entrer dans la composition du syllogisme qui sont les termes dans leur signification naturelle.

Le livre de l’interprétation traite de la matière prochaine du syllogisme c’est-à-dire des termes en tant qu’ils sont capables de liaison pour servir à l’énonciation, qui est la seconde opération de l’esprit.

Le livre des Analytiques considère le syllogisme selon deux parties essentielles qui le composent c’est-à-dire sa matière & sa forme, & comme la matière du syllogisme peut être ou nécessaire, ou contingente, ou sophistique, elle est expliquée selon ces différences dans la suite de ces livres.

Le livre des topiques sert à démêler cette matière, quand elle n’est que probable ou contingente.

Le livre des sophismes explique ce qu’elle a de faux & d’équivoque ; & le livre des analytiques postérieures expose ce qu’elle a de certain & de nécessaire.

Telle est, en général, la méthode d’Aristote, une des meilleures que l’on puisse suivre. Car en effet la démonstration faite dans les principes, & de la manière que ce philosophe l’a conçue, est la seule règle infaillible pour acquérir la science, le seul moyen qu’ait l’esprit de l’homme pour parvenir à la certitude qu’il cherche dans ses connoissances, & le seul instrument capable de rectifier la raison, par le discernement du vrai & du faux. C’est aussi ce qui a rendu l’usage de cette méthode si utile à tous ceux qui se sont mêlés de cette science ; elle a même contribué, plus que toutes les autres méthodes, à l’établissement du christianisme, ce qui a fait dire à Saint-Jérôme que tout ce qu’il y a d’artifice & de perversité dans le raisonnement humain, & tout ce que la science profane du monde a de force & de pouvoir, peut être renversé par la méthode d’Aristote (1).

(1) Quidquis in saeculo perversorum est dogmatum, quidquid ad terrenam sapientiam pertinet, & putatur esse robustum, hoc dialectica arte subvertetur. Com. in Excechiel.

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Un des moyens les plus ordinaires dont Aristote se sert dans ses démonstrations, comme le remarque Averroès, est de réfoudre les difficultés qu’on pourroit lui opposer, avant que d’établir ce qu’il propose : & cet art admirable qu’il a d’établir solidement ce qu’il avance, lui fait avoir du mépris pour la méthode de la division, qu’il juge un moyen trop foible pour parvenir à la démonstration. C’est pour cela qu’il l’appelle un syllogisme défectueux & imparfait, quoi qu’elle fût ordinaire à Platon. Ce n’est pas qu’Aristote ne mette fort en usage l’analyse, sur-tout dans les matières où il est obligé de descendre dans le détail des choses pour les examiner à fond ; & pour s’en faire une connoissance plus distincte. L’estime même qu’il fait de cette méthode, paroît, en ce qu’il cite fouvent dans ses autres livres, ses Analitiques.

C’est par cette discussion qu’il fait des matières dont il traite, qu’il les penetre, & qu’il y découvre ce qu’il y a de plus essentiel : pendant que les autres ne voient que l’écorce, & ne s’arrêtent qu’à la superficie. Il est vrai que les maximes qu’Aristote établit dans les sujets qu’il a examinés, sont si réfléchies, qu’elles ne paroissent vraies qu’à ceux qui les aprofondissent. La plupart de ses définitions semblent ou obscures, ou peu justes : on n’en convient qu’avec beaucoup de resistance d’esprit, parce qu’on n’en est pas convaincu d’abord ; mais plus on les médite, plus on les trouve véritables, parce qu’elles sont toujours fondées sur la nature & sur l’expérience. Ce qui a fait dire à un de ses meilleurs interprètes, que la doctrine d’Aristote a pour fondement le plus ordinaire, le sentiment commun du peuple, & le sens. Voyez Alexandre d’Aphrodissée, in Aristote].

Il faut toutefois convenir que cette profondeur d’esprit qui distingue Aristote, lui ôte souvent la liberté de s’expliquer avec toute la netteté qui seroit nécessaire à un philosophe qui veut instruire : c’est le défaut le plus ordinaire qu’on lui reproche. Themistius porte la chose trop loin, quand il dit qu’il y a de la folie de prétendre trouver le véritable sens d’Aristote dans tout ce qu’il dit : ce qui n’est vrai après tout, que dans les choses où il a peine à prendre lui-même parti.

Simplicius a cru qu’Aristote se servoit de cette obscurité pour couvrir ses sentimens, au lieu des fables & des symboles qu’il n’approuvoit pas dans Platon : parce qu’un philosophe qui cherche la vérité pour l’enseigner, doit la découvrir par des effets senfibles ; & parce que la vérité ne peut être déguisée sous la couleur & sous l’ombre des fables, qu’elle ne soit sujette à l’illusion, par des explications équivoques qu’on
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peut lui donner & enfin, parce que la vérité, pour se laisser voir toute pure doit se manifester par l’évidence.

Ce sont les raisons qu’il rapporte dans sa métaphysique, pour condamner cette philosophie symbolique, dont se servoit Platon. Ainsi, quand Aristote ne parle pas clairement ce n’est pas toujours tant par la qualité de son esprit, qui est naturellement profond que par une affectation pure d’être obscur & mystérieux, pour n’être pas entendu sans explication ; ce qu’il a declare assez par te titre qu’il donne à quelques-uns de ses livres qu’il appelle acroamatiques , parcequ’il falloit l’écouter pour le comprendre.

Mais je trouve dans sa manière de s’expliquer une sorte de mérite très-remarquable, c’est que cet auteur, d’ailleurs si éctairé, est encore le plus modeste & le moins affirmatif de tous les philosophes : il n’assure presque point ce qu’il avance : il dit simplement que cela lui paroît ainsi, & il semble ne dire ce qu’il pense qu’en hésitant. Quand Aphrodisée ou Averroès parlent de sa doctrine, ils n’en parlent que comme d’une chose évidente, & qui ne se peut contester, & il n’en parle lui-même, qu’en doutant, & avec une retenue admirable : il semble qu’il ait toujours de la peine à décider ce qui est un effet d’une connoissance plus profonde : car plus on est éclaire, plus on voit sa faiblesse. Son peut-être qu’il mêle si souvent dans tout ce qu’il dit, me paroît si beau, & je le trouve si propre au caractère d’un homme profond & savant, qui bien loin de s’enorgueillir, a assez de modestie pour se défier de ses lumières, que j’estime plus dans Aristote sa retenue & sa modération, que toute sa pénétration & sa science ; c’est-là la vertu d’une grande ame. Les grands génies hésitent, où les petits esprits ne s’expliquent que par des décisions, parce qu’ils n’ont pas assez de lumière pour douter. Ce n’est pas ainsi que fait Aristote, il avoue de bonne foi dans les livres de la génération qu’il a de la peine à éclaircir les difficultés qu’il se propose : il dit ingénuement dans ses météores que la cause qu’il rapporte des comètes ne le satisfait pas & dans les autres matières qu’il examine il ne donne ses solutions que comme des doutes. C’est une candeur très-rare & très-estimable.

De la logique d’Aristote.[modifier]

La logique d’Aristote est sans doute plus distincte & plus méthodique que celle de Platon & quoiqu’Aristote se soit fort servi de la logique de Zénon d’Elée, qui en avoit écrit trois livres long-tems avant lui ; quoiqu’il ait tiré de grandes lumieres de la dialectique de cet Euclide, qui

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étoit de Mégare, & disciple de Socrate : il est certain toutefois qu’il a mieux connu la matière de cet art, qu’il l’a plus aprofondie qu’il en a plus éclairci les parties & qu’il les a mieux arrangées qu’aucun des philosophes qui en eussent écrit avant lui. On peut dire qu’Archytas, Zenon, Euclide & Platon ont inventé la matière de la dialectique : mais qu’Aristote en a lui seul dressé la forme : ce qui même lui a donné lieu de s’en faire honneur, & de dire que pour ce qui regarde la consommation du syllogisme (1), les autres n’en ont rien dit avant lui. C’est lui en effet qui a inventé l’art de de la parfaite démonstration, en renfermant la capacité presque infinie de l’esprit de l’homme dans trois opérations, comme dans des bornes fixes, au- delà desquelles cet esprit tout libre & indépendant qu’il est, ne peut aller : c’est lui aussi qui a trouvé le secret de rectifier ces opérations pour en faire une matière déterminée au syllogisme.

C’est lui enfin qui a réduit dans trois figures qu’il a inventées, toutes les liaisons imaginables des deux termes qui composent l’énonciation avec le terme commun pour établir la forme de la démonstration ; mais une forme toujours directement concluante, par une règle qui porte le caractère de la même infaillibilité que les démonstrations de la plus exaxte géométrie.

C’est au chapitre quatrième du livre premier des analytiques, qu’il explique ce nouvel art de la comtruction du syllogisme. Et c’est par cet art merveilleux que ce philosophe a sçu trouver le moyen de donner à la pensée, qu’on suppose toute spirituelle, la même règle qu’on impose à la quantité, qui est toute matérielle ; & d’établir dans le raisonnement de l’esprit humain & dans ses opérations qui sont essentiellement libres & contingentes, une infaillibilité pareille à celle qui s trouve dans les démonstrations géométriques, qui sont essentiellement nécssaires : ce qui me paroît très-remarquable & très-digne d’éloge. Car que peut-on concevoir de plus ingénieux que cette invention des trois figures du syllogisme qui se forment de la diverse situation des deux termes avec le terme commun dont il est composé ? Et que peut-on trouver de plus satisfaisant pour un esprit juste que la certitude & l’évidence de la conclusion après les deux prémisses, quand il n’y a rien de vicieux, ni dans la matière, ni dans la forme ?

Quand on fait réflexion à l’arrangement universel de la logique d’Aristote, & à cet ordre

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(1) In dialecticis nihil penitus, ut ipse testatus Aristoteles ab antiquis scriptum aut dictum erat.

Trapez in comparat. Plat. & Arist. l. I.
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merveilleux de toutes les parties qui la composent : quand on examine les précautions que prend ce philosophe dans la préparation générale de la matière qu’il destine à l’argumentation, c’est-à-dire à l’établissement de l’ouvrage le plus solide que l’esprit humain puisse fermer & sur le fond le plus frêle & le plus variable qu’on se puisse imaginer, qui est la pensée & la parole : on ne peut s’empêcher de trouver cette conception également grande & forte. Que n’a-t-il point fait aussi pour donner un caractère de fermeté & de confiance à une matière si faible & si incertaine ?

Cet ouvrage renfermoit des difficultés qui paroissoient insurmontables : il falloit ôter l’ambiguité aux paroles, par une explication nette de ce qui étoit équivoque, & de ce qui ne ce l’étoit pas en fixant les termes à leur sens propre & naturel. Il étoit nécessaire d’éclaircir la confusion de la pensée, si ordinaire à l’esprit par la multiplicité de ses idées de développer les plis & les replis des opérations de cet esprit, de dissiper l’embarras presque inévitable des diverses espèces de propositions particulières, universelles, conditionelles, absolues, complexes, incomplexes, affirmatives, négatives, modales, équipollentes, & contradictoires : afin d’accoûtumer l’esprit à une représentation nue & simple, qu’il se doit former des objets, pour juger des choses, comme elles sont en elles-mêmes. Il falloit enfin découvrir les déguisemens & les artifices de l’entendement, qui sont innombrables, pour remédier à tous les défauts & à toutes les illusions de l’argumentation, & mettre au jour les faussetés & les impostures de tous les sophismes, & de tous les paralogismes imaginables.

Ce n’est pas tout : car ce grand homme, après avoir découvert entièrement ce qu’il y a de plus obscut & de plus caché dans l’esprit ; après avoir renfermé dans trois opérations fort simples, l’infinité de la pensée par cet art qu’il a inventé, a encore trouvé le moyen de rectifier ces trois opérations dans toutes les parties de sa logique : il a corrigé les défauts de la première par le livre des catégories, dans lequel il enseigne à distinguer les idées de chaque chose, selon l’ordre naturel que l’entendement doit garder pour les concevoir : il a réformé les défauts de la seconde opération qui est l’énonciation, dans le livre de l’interprétation, & dans le traité des postprédicamens & des (1) anteprédicamens, où il

(1) On appelle ainsi en logique, certaines questions préliminaires, qui éclaircissent & facilitent la doctrine des prédicaments & des catégories. Ces questions concernent l’univocité, l’équivocité des termes &c. On les appelle anté prédicamens, parce qu’Aris-

ARI
explique la signification des termes, & les liaisons contingentes ou essentielles des uns avec les autres. Enfin il redresse ce qu’il y a de défectueux dans la troisième opération, dans les livres des topiques, des analytiques, & des sophismes.

C’est dans ces livres qu’il établit la construction des trois syllogismes, du sophistique qui fait l’erreur, du dialectique qui fait l’opinion, & du démonstratif qui est le seul syllogisme parfait par la qualité de sa matière & de sa forme, & qui fait la science.

Ainsi tout se suit dans la logique d’Aristote, tout va au même but, & tout concourt à l’établissement de la démonstration par le syllogisme, qui est le principe universel de toutes les sciences. Car on ne peut rien savoir sûrement sans cet art, d’autant que par la démonstration, non-seulement on a une parfaite certitude que la chose est : mais on a encore une parfaite connoissance de la raison par laquelle elle est, qui est le fruit le plus essentie de la science.

Il ne parut rien de réglé & d’établi sur la logique avant (1) Aristote. Ce génie si plein de raison & d’intelligence approfondit tellement l’abyme de l’esprit humain qu’il en pénétra tous les ressorts, par la distinction exacte qu’il fit de ses opérations. On n’avoit point encore sondé ce vaste fond des pensées de l’homme, pour en connoître la profondeur. Aristote fut le premier qui découvrit cette nouvelle voie, pour parvenir à la science, par l’évidence de la démonstration, & pour aller géométriquement à la démonstration, par l’infaillibilité du syllogisme, l’ouvrage le plus accompli, & un des plus grands efforts de l’esprit humain.

Voilà en abrégé l’art & la méthode de la logique d’Aristote qui est si sûre, qu’on ne peut avoir de parfaite certitude dans le raisonnement que par cette méthode : laquelle est une règle de penser juste ce qu’il faut penser.

Mais par quelle route est-il parvenu là, & quel art a-t-il mis en usage pour fixer l’esprit de l’homme naturellement léger && versatile, & pour le rendre inébranlable dans ce qu’il fait ? Il falloit commencer par ôter toute sorte d’ambiguité & d’équivoque à l’expression : faire du raisonnement humain une démonstration parfaite, qui n’a pour tout fondement que la parole &

tote les a placés avant les prédicamens, pour pouvoir traiter la matière des prédicamens, sans aucune interruption.
(1) Aristoteles utriusque partis dialecticae princeps. Cic. l. Top.
ont eu les yeux bandés pendant long-temps, & auxquels on ôte le bandeau : leurs premières démarches sont timides ; ils refusent de s’appuyer sur la terre qu’ils découvrent ; & tel aveugle qui dans une heure traverse tout Paris, seroit peut-être plus d’un jour à faire le même chemin si on lui rendoit la vue tout d’un coup.

Corringius mourut, & le péripatétisme expira presque avec lui. Depuis il ne fit que languir, parce que ceux qui vinrent après, & qui le défendirent, ne pouvoient être de grands hommes : il y avoit alors trop de lumières pour qu’un homme d’esprit pût s’égarer.

Voila à peu près le commencement, les progrès & la fin du péripatétisme. Je ne pense pas qu’on s’imagine que j’aie prétendu nommer tous ceux qui se sont distingués dans cette secte : il faudroit des volumes immenses pour cela, parce qu’autrefois, pour être un homme célèbre dans son siècle, il falloit se signaler dans quelque secte de Philosophie ; & tout le monde sait que le péripatétisme a long-temps dominé. Si un homme passoit pour avoir du mérite, on commençoit par lui proposer quelque argument, in barocho très-souvent afin de juger si sa réputation étoit bien fondée. Si Racine & Corneille étoient venus dans ce temps-là, comme on n’auroit trouvé aucun ergo dans leurs tragédies, ils auroient passé pour des ignorans, & par conséquent pour des hommes de peu d’esprit. Heureux notre siècle de penser autrement !

L’auteur a cru pouvoir semer ici quelques morceaux de l’ouvrage de Deslandes qui font environ la dixième partie de ce long article : le reste est un extrait substantiel & raisonné de l’histoire latine de la philosophie de Brucker, ouvrage moderne estimé des étrangers, peu connu en France, & dont on a fait beaucoup d’usage pour la partie philosophique de l’Encyclopédie, comme dans l’article arabes, & dans un très-grand nombre d’autres.

N. B. On a conservé & entièrement fondu dans cet article celui de la première Encyclopédie ; mais on y a intercalé un très-grand nombre d’additions importantes qui ont paru absolument nécessaires, soit pour faire connoître avec plus de certitude & de précision la philosophie d’Aristote, soit pour satisfaire la juste curiosité du lecteur sur la destinée bisarre & peut-être unique dans l’histoire des Sciences, de cette philosophie, depuis son origine, jusqu’à nos jours. Tous ces détails, tous ces développements historiques & philosophiques ont été puisés dans les meilleures sources ; & si l’on joint à cet article ce que nous dirons au mot Philosophie péripatéticienne, on aura sur les opinions d’Aristote & de ses disciples les plus célèbres, à-peu-près ce qu’on peut recueillir de plus exact, & peut-être tout ce qu’il est utile d’en savoir, lorsqu’on ne veut pas perdre à étudier exclusivement d’anciens systêmes plus ou moins ingénieux, plus ou moins contraires à l’expérience & à l’observation, un temps précieux que l’on peut employer à des recherches & à des méditations d’une utilité générale & constante, & par conséquent plus dignes d’intéresser & d’occuper un bon esprit.



  1. Aristotelis philosophi patriam condidit (Alexander) tantæque rerum claritati tam benignum testimonium miscuit. Plin. nat. hist. lib. 7, cap. 29.
  2. In Platonis nihil affirmatur : quaeritur de omnibus, nihil certi dicitur. Cic. acad. quaest. lib. I. Utrique Platonis ubertate pleni certam disciplinae formulam composuerant ; illam autem Socraticam de omnibus rebus, nulla affirmatione adhibita consuetudinem diffrendi reliquerunt. Cic. acad. quaest.
  3. Aristoteles ad sensibilia traduxit, quae Pythagorici de numeris & substantiis intelligibilibus dixere. Bessar. Card. in calum. lib. 2. cap. 4.
  4. Nihil est in intellectu quod non fuerit prius in sensu. Ex Aver. text. in Arist. lib. I. post anal. cap. 13.