Enquêtes industrielles. — Le Familistère de Guise et son historien

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Enquêtes industrielles. — Le Familistère de Guise et son historien
Revue des Deux Mondes2e période, tome 97 (p. 775-799).

Solutions sociales, par M. Godin, fondateur du familistère de Guise, député à l’assemblée nationale, 1 vol. in-8°.

Parmi les socialistes de la première heure, il n’en est point, les contemporains s’en souviennent, qui aient mis plus d’imagination que Charles Fourier au service de ses fantaisies. Il est resté de lui quelques formules qui ont eu un jour de vogue, l’association intégrale par exemple, une cosmogonie à dérider les fronts les plus mélancoliques et une école bien sérieuse pour un homme si gai. Sa vie n’avait été qu’une lutte contre le besoin ; son école a marché de commandite en commandite pour n’aboutir qu’à des échecs : le dernier a été une émigration aux États-Unis, dans la colonie de Nauvoo, qu’abandonnaient alors les mormons. Triste fin après beaucoup de bruit et bien des sommes dépensées ! Le seul incident qui se rattache à cette école est l’offre qu’elle fit à l’assemblée constituante de 1848 d’entreprendre son éducation et sa conversion en cinq séances de nuit. En réalité, voici plus de quinze ans que tout cela s’est éteint. Il y avait eu des fermes agricoles, fondées, des phalanstères entrepris un peu partout ; phalanstères et fermes ont passé par les épreuves d’une liquidation amiable ou judiciaire. Bref, la fantasmagorie de Charles Fourier, où toute culture devait être attrayante, toute passion régularisée, est allée rejoindre dans l’oubli la masse des conceptions odieuses ou bouffonnes dont notre siècle a été saturé.

Croirait-on pourtant que cet embryon du socialisme, mort en Amérique, ait survécu en France par exception et par une sorte de grâce d’état ? Passe chez quelques hommes, quelques demeurons d’un autre âge, fidèles jusqu’au bout aux impressions de leur jeunesse ; mais dans un groupe laborieux et comme établissement d’industrie, qui s’en serait douté ? C’est la surprise qui m’attendait en plein département de l’Aisne, dans l’un des faubourgs de Guise. En face de cette petite ville, si coquette et si active, au milieu de prairies que l’Oise enveloppe dans son cours, se déploient de vastes constructions qui à elles seules composent une autre cité. Il y a là un corps de logis grandiose flanqué de deux ailes qui encadrent une cour d’honneur, le tout avec des rues et des places du plus bel aspect, plus loin un pont qui mène aux ateliers, et tout autour des jardins — des quinconces, un luxe de végétation qui semble jurer avec les fumées et les vapeurs où se reconnaît le siège de toute grande industrie. C’est le Familistère, du nom que lui a donné son fondateur, M. Godin, qui en a raconté l’origine, l’histoire, même la théorie, dans un gros livre qui n’est pas son meilleur titre à l’attention du public. Heureusement M. Godin en a d’autres. C’est un partisan de Charles Fourier, mais aussi un vaillant compagnon qui a fait bande à part ; il a un peu déclamé, mais beaucoup agi et réussi là où les autres avaient échoué. C’est en même temps un ouvrier, un fils de ses œuvres. En apparence, il partage les opinions, les préjugés des autres ouvriers ; en réalité, il a d’autres règles de conduite. Ceux-ci exagèrent volontiers la puissance du capital ; M. Godin a fait plus de cas de la puissance de la volonté. On peut dire qu’il doit à cette volonté, à cette volonté seule, sa situation et sa fortune. Sans associés, sans actionnaires, à peine aidé de quelques milliers de francs que lui avait apportés sa femme, il a monté une industrie toujours grandissante, et construit ce familistère qui loge une bonne portion des mille ouvriers qui en défraient les travaux. Or ces constructions, ces ateliers, les matières brutes ou ouvrées qui les remplissent, représentent plusieurs millions. Contraste singulier : cet homme, qui en fait d’idées cède volontiers à l’utopie, semble ne pas s’être trompé dans un seul de ses actes ; si en économie sociale il raisonne constamment à faux, en industrie rien de plus juste que ses calculs, et, s’il a pris à tâche, comme il l’assure, de rendre une colonie d’ouvriers heureuse et prospère, il est constant et bien démontré qu’il n’y a pas failli pour lui-même.


I

Le fondateur du familistère nous raconte que, fils d’un artisan de village, il ne quitta les bancs de l’école que pour aller achever dans les villes voisines son apprentissage industriel. Ce qu’était sa vie alors, on le devine, celle de tout ouvrier, et il n’aurait pas dû y insister comme il le fait. Dans l’école, il voit déjà de grandes réformes à introduire, les enfans entassés les uns sur les autres, un enseignement superficiel ; dans l’atelier, les puérilités du compagnonnage, et cette routine qui dans les métiers manuels résume toute l’instruction élémentaire. Se fera-t-il maître à son tour pour amender, corriger tout cela ? Non, il est né ouvrier et restera ouvrier ; il a, dit-il, un grand exemple à donner au monde dans la sphère où il agira. C’est avec ce pressentiment qu’à l’âge de onze ans, tout timide et frêle qu’il fût, il commençait à travailler le fer dans l’atelier de son père ou à prendre part avec le reste des siens aux travaux de la campagne. Voilà une vocation précoce, et rien n’y manque, pas plus la mise en scène qu’un certain arrangement pour l’effet. On peut seulement douter qu’après s’être interrogé d’une si singulière façon un enfant ait tiré cet horoscope sur lui-même.

Ce ne sont là que des bouffées d’orgueil ; dans son livre, M. Godin en a beaucoup de semblables. Il a en outre une prétention, celle-là presque intolérable, c’est d’avoir une doctrine, une métaphysique à lui, où il entasse les plus grands mots que le vocabulaire puisse fournir en les corroborant par de formidables majuscules ; son volume en est hérissé. Non-seulement ces grands mots ont le tort de n’avoir pas de sens, mais ils tiennent trop de place. Quatre cents pages de métaphysique, ce serait déjà beaucoup pour un savant ; de la part d’un ouvrier, même d’un ouvrier devenu patron, c’est une véritable infirmité. L’imputation n’est pas d’ailleurs personnelle, elle s’adresse plutôt au genre qu’à l’homme. Voici bientôt trente ans que la littérature et la philosophie des ouvriers nous sont familières. Nous en avons eu, Dieu merci, assez d’échantillons. Qui en connaît un, de ces échantillons, les connaît tous. Par où pèchent-ils ? Par on ne saurait dire quoi de forcé et d’artificiel : point d’originalité ni de naturel, et en fait d’emprunts un goût très vif pour les plus mauvais modèles. S’il y a quelque part une opinion outrée, un mot excessif, de la boursouflure, de l’emphase, du clinquant, les ouvriers qui tiennent une plume se l’approprieront ; ce dont ils se défendent le plus, c’est d’être eux-mêmes et de dire simplement ce qui leur vient tout d’abord à l’esprit. Ils croiraient manquer leur but, s’ils n’y employaient la recherche et l’effort. C’est dans ce travers qu’est tombé M. Godin. Il a voulu embrasser trop de choses et les prendre de trop haut. Aussi nous fait-il assister dans les trois premières parties de son volume à un amalgame sans nom de mots et d’idées qui ne parviennent ni à se combiner ni à se dégager. Il y est littéralement question de tout : de l’association et de la démocratie, du saint-simonisme et du fouriérisme, de l’humanité et de la loi de vie, enfin de l’infini, où nous ne le suivrons pas.

Mieux vaut le suivre sur cette terre, où il reprend son aplomb et fait de la meilleure besogne. On l’a surpris dans ses rêves d’enfant ; homme, il continue sa tâche d’ouvrier en se résignant à être commandé jusqu’à ce qu’à son tour il commande. Cette occasion se présente dans une industrie nouvelle ; il s’agissait de remplacer les appareils de chauffage en tôle par des appareils de chauffage en fonte de fer. Il juge l’affaire bonne, la saisit au vol, embauche quelques ouvriers et devient chef d’industrie. Le voilà dans sa voie, il y creusera son sillon jusqu’au bout : son coup d’œil a été juste ; entré avec quelques milliers de francs, il n’en sortira qu’avec quelques millions. M. Godin est d’ailleurs sur tous ces détails très sobre de confidences. Il a consacré des centaines de pages à nous dire que « le Principe universel, c’est l’Être, que ses existers ou attributs sont l’Esprit, la Vie, la Substance, qui ont pour coexisters le Temps, le Mouvement, l’Espace, » d’où la formule « l’Esprit dirige, la Vie agit, la Substance obéit. » Il est très explicite pour toutes ces abstractions, mais il ne nous dit pas comment, de ce petit atelier d’appareils de chauffage en fonte de fer, il est parvenu à faire un atelier moyen, puis un grand atelier. Parle-t-il de salaire, il trouve ce procédé de rétribution indigne d’une société vraiment civilisée, puis il ajoute : « Je ne pouvais rien contre la puissance de l’habitude ; j’aurais voulu pratiquer un mode nouveau et plus équitable de répartition entre mes ouvriers et moi qu’il eût été sans influence ; un grain de sable jeté au fond de la mer n’en change pas le lit. » Pensée ingénieuse avec laquelle il se console de payer ses ouvriers comme tout le monde ; seulement, dans la coutume même, il choisit ce qu’il y a de plus avantageux aux deux parties intéressées. Ainsi, dans ses ateliers, c’est la journée de onze heures qui prévaut ; c’est également, partout où l’application en est possible, le travail à l’heure et quand l’objet y prête le travail aux pièces. Dans tout cela, la convenance de l’ouvrier s’accroît et sa dignité y gagne. Si on y ajoute la libre gestion des caisses de secours, on a désarmé l’ouvrier de la plus grande part de ses rancunes.

Quand la révolution de 1848 éclata, M. Godin était installé à Guise ; il tient alors dans ses mains un atelier important, il a une double notoriété, celle d’industriel, celle de socialiste, ou, pour parler plus exactement, celle de disciple de l’école sociétaire. Il en est en effet un membre très actif et très dévoué ; en toute occasion, il paie de son argent et de sa personne. Sa position à ce point de vue était assez délicate : reste-t-il modéré, il est suspect à ses ouvriers ; s’agite-t-il, il devient suspect au gouvernement. M. Godin, en homme positif, conduisit sa barque entre ces deux écueils, et s’occupa surtout de ses affaires. C’était au fond une tête très solide, très bien douée, et qui ne se promenait dans les espaces qu’à ses heures et à sa volonté. Son industrie réussissait, prenait quelque vogue. Ses appareils de cuisine, construits en bonne fonte et traités avec soin, avaient un écoulement facile et donnaient de bons profits. Il y ajouta d’autres objets de ferronnerie, quelques cheminées émaillées, des ateliers de réparations ouverts aux industries du voisinage, enfin tout ce que l’on peut faire quand on a sous la main des matières et des ouvriers de choix. Du reste, sur ces détails d’inventaire, un premier aveu lui échappe comme à la dérobée ; il possède alors, entre 1850 et 1851, trois cent mille francs à lui, il est devenu un de ces capitalistes pour lesquels Proudhon, alors leur grand exécuteur, n’a pas assez d’anathèmes. M. Godin a beau s’en défendre, il réussit de plus en plus par des moyens qui ne sont pas conformes à ses doctrines : à son gré, il ne fait pas tout ce qu’il devrait ni pour les idées qu’il sert, ni pour les ouvriers qui l’enrichissent ; il voudrait faire plus et mieux, et en rend l’intention manifeste au point que le 2 décembre 1851 une menace de proscription vient l’atteindre. S’il échappe à l’exil, c’est que le gouvernement, en y regardant de près, se rend plus exactement compte de ce qui se passe dans son usine. On s’y nourrit d’illusions plutôt qu’on n’y fomente de séditions. D’ailleurs l’atelier est déjà considérable ; lui enlever son chef, c’est priver de pain un certain nombre d’ouvriers, c’est ruiner sans motif un établissement qui est en pleine marche. Conseil pris, on l’épargne donc.

Cette alerte était à peine passée, qu’il lui en survient une autre. On a vu que M. Godin était en très bonne odeur dans l’école de Fourier : il avait près d’elle un titre dont elle faisait grand cas ; il dénouait en toute occasion et très largement les cordons de sa bourse. On l’avait toujours trouvé prêt à souscrire, quel que fût l’objet de la souscription. Il ne discutait ni sur la somme ni sur l’emploi des fonds ; il appartenait à la première catégorie des croyans, ceux qui, suivant le dicton populaire, ont « le cœur à la poche. » Inappréciable disposition d’esprit ! Une fois de plus, on allait y faire appel. Après le coup d’état, les jours de persécution étaient arrivés pour la doctrine et pour l’école ; vingt années de travaux et d’essais s’écroulaient en un jour sans qu’il restât debout un temple pour les fidèles et un abri pour les pasteurs. Dans cette première dispersion, pas une volonté qui résistât, pas une âme qui ne cédât au choc. En 1853 seulement, un cri retentit parmi ceux qui restaient en France, déguisant leur foi du mieux qu’ils le pouvaient, comme les premiers chrétiens des catacombes. Au Texas ! au Texas ! se répétait-on d’oreille en oreille. On y ajoutait, ce qui ne gâte rien, un peu d’imaginaire, un luxe de concessions à vil prix dans des vallées d’un grand produit, et une première souscription de 20,000 dollars (100,000 francs environ) de la part d’un généreux Américain, somme qui n’était pour lui qu’une entrée de jeu. A ce réveil de la doctrine, à cet appel, à cet exemple, M. Godin se piqua d’honneur. Il n’entendait pas que la France fût éclipsée par l’Amérique, et qu’un généreux Américain donnât des leçons aux compatriotes de Fourier ; il souscrivit à son tour pour 100,000 francs et, comme il le dit, en espèces sonnantes. Il est vrai que, de son propre aveu, « c’était oublier toutes les règles de la prudence. » Quelque regret en effet suivit ce premier élan. Par l’importance de sa souscription, M. Godin avait une place désignée dans la gérance. Il l’accepta, et, aux termes dont il se sert pour juger les hommes et les actes, il ne semble pas qu’il ait eu à s’en applaudir. Dans tous les cas, il en parle en désabusé. Les fonds souscrits pour la colonie américaine dépassèrent bientôt 1,500,000 francs, avec d’autres promesses de déplacemens considérables quand l’établissement serait en état de les recevoir. Les suites de ce beau début, on les devine. Probablement il y eut là-dessous bien des mécomptes, des non-valeurs, de faux calculs, des erreurs de gestion, et enfin un complet désenchantement après des débauches d’enthousiasme.

M. Godin ne fut pas des derniers guéris, ni des moins prompts à exhaler son amertume. D’abord il est tout feu ; on le place, dit-il, sur le terrain de l’action et de l’expérience, ce n’est pas là ce qui peut le moins lui sourire : il y remplira très convenablement son rôle, confiant qu’il est, ce sont les termes dont il se sert, dans son utilité pour la direction des faits pratiques qu’on se proposait d’aller réaliser en Amérique. Il n’a encore rien perdu de sa foi, il croit en ses maîtres, devenus ses collaborateurs ; il croit à leur capacité pratique, à l’habileté des chefs qui jusque-là s’étaient distingués dans la défense de l’idée par la parole, il espère que l’action sera à la hauteur de l’effet oratoire, une fois à l’œuvre, quelle déception pour lui, et comme il traite alors cavalièrement ceux qu’il avait placés si haut ! Tous ces gens-là, à son sens, ont été surfaits. Chaque talent a ses limites, et tel tourne bien une phrase qui ne sait ni apprécier les faits à leur juste valeur, ni acquérir l’art de conduire les hommes. Il voit de près ces insuffisances, ces incapacités, et en conclut que, aux prises avec le monde positif, les plus grandes réputations de l’école ont été au-dessous de leur tâche. « Ce serait, ajoute-t-il, sortir de mon sujet, de faire ici la narration des déceptions que j’ai subies pendant ma participation à la gérance de cette malheureuse affaire ; il me suffira de dire qu’en perdant alors les illusions qui avaient motivé ma confiance, je fis un retour sur moi-même et pris la résolution de ne plus attendre de personne le soin d’appliquer les réformes sociales que je pourrais accomplir par moi-même. Dès qu’il fut établi pour moi que l’entreprise du Texas devait marcher chaque jour vers sa ruine, je me mis à travailler à la réparation du préjudice que cette affaire avait porté à ma fortune et à mon industrie. » Il se tint parole, on ne l’y reprit plus ; la leçon lui coûtait cher, elle ne fut pas perdue. Non pas qu’il allât jusqu’à renier ses dieux, seulement il ne croyait plus à leurs interprètes. De la doctrine de Fourier, voici tout ce qu’il garda et s’efforça dès lors de mettre en pratique : une certaine manière de gouverner ses ouvriers, des méthodes d’entraînement qui leur étaient appropriées et au moyen desquelles il en tirait le plus de profit possible, en y employant le moins d’effort et le moins de dépense possible. Il connaissait les hommes, il savait qu’on n’en obtient rien d’essentiel à moins de toucher leur cœur et de gagner leur esprit. Pour toucher leur cœur, il avait imaginé une recette tout à fait nouvelle et dont l’efficacité ne s’est pas encore démentie. En diverses occasions, au début comme dans tout le cours de son œuvre industrielle, il à fait et renouvelé cette déclaration, que ce qu’il a ainsi fondé, agrandi, perfectionné, est non pour lui ni pour les siens, mais pour tous ceux qui, comme coopérateurs et auxiliaires, ont amené cette œuvre au point où elle est. De là le nom qu’il lui a donné, le Familistère. Cette famille dont il a voulu parler, ce n’est pas la famille du sang, c’est la famille d’adoption. Si l’une hérite d’après la loi, l’autre hérite d’après la justice ; cette dernière devait être préférée, et, pour qu’elle le fût avec certitude, il l’investirait de son vivant. A l’appui, il entrait dans quelques détails personnels ; il n’avait qu’un fils, élevé avec ses ouvriers, ouvrier comme eux, ne boudant pas à la peine, bon compagnon d’ailleurs et pas fier, qui en aurait toujours assez pour lui, et qui n’aurait qu’une idée, l’idée de son père, trop flatté d’en être le continuateur.

Voilà l’un des modes d’influence de M. Godin, l’une des méthodes d’entraînement, comme je les désignais, dont il use à l’égard de ses ouvriers. Il est parvenu ainsi à en convaincre au moins un bon nombre qu’ils sont un peu propriétaires du vaste établissement où ils coulent la fonte et en tirent des appareils de cuisine ; partant ils se croient intéressés dans la propriété, et s’identifient avec ce qui en sort et le traitent avec plus de soin. On voit que le calcul n’est point maladroit. Tout cela ne vaut pas un contrat, mais c’est moins avec des contrats qu’avec de bonnes paroles qu’on mène les ateliers. Même dans les ateliers, on trouve, il est vrai, des sceptiques qui de loin en loin demandent autre chose que des promesses, veulent qu’on s’exécute, qu’on partage sur-le-champ l’établissement, puisqu’on doit le donner un jour ; mais M. Godin a une collection d’argumens qu’il ménage pour ces heures critiques, et dont l’effet est irrésistible ; dans le nombre est l’argument des sultans vis-à-vis des janissaires qui renversaient leurs marmites. Un peu de cette façon, un peu d’une autre, la difficulté s’arrange toujours, et, quand arrive le raccommodement, M. Godin a établi une fois de plus aux yeux de ses coopérateurs que son établissement est à eux, bien à eux, que, s’ils n’en jouissent pas sur-le-champ, ce n’est pas sa faute, c’est la faute d’un détestable ordre social qui met obstacle à tout ce qu’on imagine de bon, de juste, de sensé, la faute de nos institutions détraquées, de notre concurrence anarchique, de nos lois romaines, qui ont eu exclusivement en vue l’intérêt du patriciat. Qu’on renverse tout cela, et l’usine sera à eux demain, pleinement à eux, irrévocablement à eux. Non-seulement M. Godin tient à ce que les ouvriers regardent comme leur cet établissement de famille, mais, il a tout fait pour qu’ils s’y installassent ; le familistère étant à eux, il a voulu qu’ils y fussent chez eux. C’était en outre pour lui un point de doctrine, un résidu des leçons de Fourier. L’un des livres du maître contient en effet la critique souvent citée de l’organisation d’une de nos communes avec la récapitulation du temps qui y est inutilement dépensé, des forces qui y sont perdues : quatre cents charrettes qui vont au marché quand cinquante suffiraient amplement ; — quatre cents greniers, quatre cents cuisines, quatre cents buanderies, quand il n’y a qu’une maigre récolte à loger, peu d’alimens à cuire, peu de linge à blanchir. Dans sa propre colonie industrielle, M. Godin avait eu à souffrir de l’éparpillement des ménages. Logés à de certaines distances, ses ouvriers n’étaient pas toujours exacts aux heures, et il fallait sévir, frapper des amendes. Tout le monde s’en ressentait, l’ouvrier comme le maître, le ménage de l’ouvrier comme le travail de l’atelier. Une grande réforme était donc indiquée, mais comment l’entreprendre, comment la mener à bien ? Changer la commune rurale en un palais, c’est bon pour des féeries, et pourtant M. Godin ne visait pas à moins. Il entendait y loger tout son monde, et que chacun y eût ses aises. Son ambition allait plus loin ; une fois logés sous les mêmes toits, les ouvriers de son établissement auraient à se mettre en quête de leurs vivres, de leur boisson, de leurs meubles, de leurs vêtemens, enfin de ce que la civilisation la plus sommaire impose à l’homme comme une nécessité. M. Godin n’admit pas qu’un autre que lui pût être chargé de ce service-là ; il n’admit pas davantage que l’ouvrier y pourvût lui-même. Nous verrons par quels motifs d’un ordre particulier, empruntés à l’évangile sociétaire, il poussa jusqu’au bout le cumul de tous ces rôles, et devint, pour les hommes de ses ateliers, désormais ses locataires, un fournisseur presque unique et une sorte de magasinier général chargé de tous leurs approvisionnemens.


II

Avec l’habitude qu’il a de prendre les choses à leur point de départ, M. Godin explique ici comment et pourquoi l’art de consommer, trop négligé, dit-il, est au moins l’équivalent de l’art de produire. Il y faudrait, pour bien faire, employer les mêmes méthodes. Chaque jour, on arrache à l’empirisme quelque détail de l’art de produire ; il serait temps d’agir ainsi pour l’art de consommer. Du petit atelier on est arrivé au grand atelier, pourquoi n’appliquerait-on pas cette marche à la consommation domestique ? Or le premier pas dans cette voie est la réforme de l’habitation. L’histoire et le récit des découvertes nous disent comment l’homme, livré à ses instincts, y a procédé. C’est la caverne d’abord, puis la tanière, puis la hutte ; pour rendre ces objets sensibles, M. Godin prodigue des figures à l’appui de son texte ; la hutte du Lapon construite en blocs de neige, les huttes en pierre des îles de Pâques et des Canaries, les huttes en perches des Taïtiens et des Australiens, les habitations des Germains, « dont les pieux étaient entourés de cercles de fines perches liées de harts aux poteaux qui servaient à fixer le chaume et le mortier, composé de foin et d’argile, dont les murs étaient revêtus. » Viennent ensuite, avec le même luxe d’érudition, le château féodal et les maisons des serfs, vivant contraste qui inspire au fondateur du familistère uns sortie assez vive, — la ville du moyen âge aux rues étroites et sans alignement, « réceptacle fangeux des détritus industriels et des eaux ménagères, c’est-à-dire autant de foyers d’infection redoutables au point qu’il ne restait plus quelquefois de vivans pour enterrer les morts. » C’est le revers de la médaille ; voici l’endroit. La commune rurale s’est affranchie, et déjà un air d’aisance y règne. La tuile et l’ardoise chassent peu à peu le chaume, les rues s’alignent, l’église, la mairie et l’école s’élèvent ; c’est déjà plus décent. Les chefs d’industrie se piquent d’honneur et tirent peu à peu leurs ouvriers des repaires enfumés où ils végètent. M. Godin est ici sur son terrain, et naturellement il a une mention pour tous les essais qui ont précédé le sien. A ses yeux, les intentions ont été partout excellentes ; seulement il y a eu méprise évidente dans le procédé. A l’envi et par une sorte d’imitation servile, on a préconisé la petite maison et le petit jardin. C’est le cas pour les maisons ouvrières du Grand-Hornu, des Corons du Nord, pour celles d’Anzin, celles de Mulhouse et celles d’Anvers, où logent des journaliers ruraux. L’effet, dit le fondateur du familistère, a été manqué. Sans doute la première impression, l’apparence, étaient pour ce choix. Une petite maison, un petit jardin, doivent être l’objet des rêves de celui qui n’a rien ; voilà ce que tout le monde dit et répète. M. Godin attaque très vertement ce qu’il tient pour un préjugé de la part du public et un désir irréfléchi de l’ignorance de la part des intéressés. C’est avec un coup d’œil plus sûr et une observation plus attentive qu’il veut examiner la question.

Ce qui d’abord le frappe, c’est ceci : l’expérience des petites maisons et des petits jardins n’est-elle pas faite depuis l’origine du monde ? N’est-ce pas là ce que naguère encore le pauvre allait chercher dans les villages où l’on pouvait placer son habitation sur des communaux dont l’administration municipale était peu soucieuse ? Chacun y prenait son carré de terrain, et la maison se bâtissait par le concours gratuit des voisins ; il n’y avait ni loyer à payer, ni achat à opérer ; c’est ainsi que bien des hameaux se sont formés. Voilà ce que M. Godin constate, et il ajoute : « Qu’en est-il résulté ? Rien que la misère ; ces maisons ont toujours offert et offrent encore le spectacle de toutes les privations, de l’ignorance la plus profonde et d’une manière de vivre qui est tout le contraire de cet idéal familier que des écrivains, aux bonnes intentions sans doute, se complaisent à décrire sous des formes entraînantes pour le vulgaire, parce qu’elles flattent le préjugé et l’habitude, mais qui n’en sont pas moins dénuées de raison et de vérité. » C’est un premier coup de boutoir à l’adresse de bien des gens ; nous ne sommes pas au bout, M. Godin redouble. « Le mérite des petites maisons et des petits jardins, continue-t-il, n’existe donc que dans les livres des hommes qui n’ont fait qu’effleurer ce grave sujet. La petite maison peut avoir de l’attrait pour le Parisien qui, après avoir passé six jours de la semaine dans un bureau ou dans le fond d’une arrière-boutique avec sa famille, sera content d’aller le dimanche respirer l’air de la campagne ; mais de besoins nés dans de semblables circonstances il ne faut pas induire des règles de science architecturale. »

Tenons-nous-le pour dit, nous sommes des intrus ; mais l’étaient-ils ces hommes de cœur et de bien qui les premiers ont construit à l’usage de leurs ouvriers des demeures propres et saines en les arrachant aux bouges où jusqu’alors ils s’étaient entassés ? M. Degorge par exemple, qui vers 1825 bâtit pour ses mineurs, à portée des fosses où ils travaillaient, des maisons à un étage, tirées au cordeau sur des rues soigneusement pavées ; — MM. Bourcard, qui en firent autant à Guebwiller ; M. de Marsilly, qui a donné à Anzin le type vraiment supérieur de la maison d’ouvrier comme installation et comme coût ; enfin M. Jean Dollfus, qui à Mulhouse est venu à bout d’un problème jugé insoluble : réaliser pour l’ouvrier ce qui existe pour la plupart des cultivateurs, le rendre acquéreur de la maison qu’il habite au moyen d’un amortissement confondu dans le loyer, donner cette destination à son épargne et, au bout d’un certain nombre d’annuités, le loger chez lui. Il ne s’agit plus ici de tableaux de fantaisie tracés par des écrivains, il s’agit d’hommes haut placés dans l’industrie et qui n’ont ni de conseils à prendre, ni de leçons à recevoir de personne ; ce sont, pour la petite maison et le petit jardin, de chauds initiateurs, et à leur suite on trouverait en Angleterre, en Belgique et en France, une légion d’imitateurs ou quelquefois de devanciers. L’idée était donc non-seulement naturelle, mais heureuse ; même après la manière cavalière dont M. Godin la traite, il n’y a point à en rougir. Il était naturel qu’ayant à loger leurs auxiliaires, de grands industriels prissent la famille comme point de départ et cherchassent à l’installer proprement et commodément ; il était heureux qu’ils prissent à tâche de conduire cette famille ainsi installée par l’épargne à la propriété, et par la propriété aux habitudes sédentaires et au goût du chez soi. Pour eux, l’expérience était faite et le choix n’était pas douteux : sur beaucoup de points, la caserne, d’abord en vogue, avait échoué ; ils en revinrent à la petite maison et au petit jardin ; la cohue écartée, ils constituèrent le ménage.

C’est à la caserne qu’après cette digression, mêlée d’un peu de fiel, aboutit M. Godin. Caserne dorée, il est vrai, mais caserne néanmoins, et si bien caserne qu’il n’y a qu’un pas du champ de manœuvres, c’est-à-dire l’atelier, au dortoir et au réfectoire. Une belle vie et un beau régime, si l’on en croit le fondateur du familistère. Il faut l’entendre là-dessus. « Trouver une forme architecturale, dit-il, qui serait aux petites maisons ce que la grande usine est au petit atelier. C’est là le problème ; c’est l’établissement d’un bien-être accessible à tous, c’est l’organisation sur une vaste échelle de tous les avantages domestiques, de toutes les commodités, de tous les plaisirs, de tous les agrémens nécessaires aux délassemens honnêtes de la famille ; c’est l’installation au profit de tous des institutions nécessaires aux soins du corps, au progrès intellectuel et moral, au développement de l’intelligence, de l’esprit et du cœur. » Sur cette explosion d’enthousiasme, son parti est pris, son plan est arrêté ; il se promet de donner au pauvre toutes les jouissances du riche ou tout au moins ce qu’il nomme les équivalens de la richesse, c’est-à-dire un logement commode et dans ce logement les ressources et les avantages dont le riche est pourvu, tranquillité, agrément, repos, le tout avec le dessein bien arrêté de remplacer par des institutions communes les services que le riche retire de la domesticité. Son dernier mot est ceci, que, ne pouvant faire un palais de la chaumière ou du galetas de chaque famille ouvrière, il mettra du moins la demeure de l’ouvrier dans un palais. Le familistère n’est pas autre chose que le palais social de l’avenir, le premier modèle de la grande architecture domestique !

Ce familistère, ce palais, si l’on veut, fait face à la petite ville de Guise sur une étendue de 180 mètres. L’aile gauche a vue sur les bâtimens de la manufacture, l’aile droite sur les jardins et les coteaux boisés qui bornent la vallée de l’Oise. Tout autour, sur un espace de 6 hectares, règnent des promenades, des squares et des plantations d’agrément, entremêlés de potagers et de vergers. Comme tout cet espace est un terrain d’alluvion qu’occupent de loin en loin les crues de la rivière, il a fallu par de forts remblais mettre les constructions à l’abri de l’invasion des eaux. Ainsi les caves ont été bâties au-dessus du sol même, et les rez-de-chaussée portés à 2m,50 environ au-dessus du niveau de la prairie. Les mêmes précautions ont été prises pour les fondations ; pour éviter les tassemens, ces fondations ont à leur base 3 mètres environ de largeur. C’est là-dessus que s’élèvent trois blocs de bâtimens principaux, trois parallélogrammes, destinés soit à l’habitation, soit au service des habitans. Était-ce de L’architecture régulière ? M. Godin a un doute là-dessus et l’avoue nettement, sans vanité d’auteur : il pense que ce serait plutôt de l’architecture successive ; n’ayant pas les moyens de construire en une seule fois un ensemble aussi vaste, il en fit d’abord le tiers, et, après avoir sur ce tiers bien étudié et souvent corrigé les dispositions prises, il passa au second tiers, puis au troisième avec les mêmes procédés d’amendement. Chacun de ces blocs de construction ainsi perfectionnés renferme trois cours intérieures d’où partent le rez-de-chaussée et trois étages. Quelques chiffres en fixeront l’importance. Le corps principal a 65 mètres de façade et 40 mètres de profondeur, l’aile gauche 50 mètres de façade et 33 mètres de profondeur, l’aile droite 54 mètres de façade et la même profondeur que l’aile gauche ; enfin le développement total de l’édifice est de 450 mètres. Un témoignage qu’on ne peut s’empêcher de lui rendre, c’est que l’aspect en est vraiment imposant.

Il ne tiendrait qu’à nous de suivre dans les moindres détails les dispositions intérieures du familistère. Les plans sont sous nos yeux, les coupes transversales également ; M. Godin nous en fait les honneurs, le cordeau et l’équerre à la main, il en mesure toutes les parties. Nous apprendrions que les caves, rendues étanches par un solide béton, ont 2m,30 sous voûtes, les logemens du rez-de-chaussée et du premier étage 3m,15 du carrelage au plafond, ceux du second étage 2m,90, ceux du troisième 2m,60 ; nous saurions également les largeurs des murs et la matière qu’on y a employée, presque toujours la brique, jamais le bois. Sur aucun point nous ne manquerions d’information, ni sur les escaliers, ni sur les galeries à balustrades d’où l’on domine les cours intérieures, ni sur la distribution des logemens, ni sur les dimensions des pièces. Un calcul d’ailleurs résume tout cela. Les logemens et bâtimens dont le familistère se compose sont compris dans un rayon de 90 mètres. S’ils étaient convertis en files de maisons à rez-de-chaussée, avec caves et greniers seulement, ces bâtimens auraient 2,200 mètres de longueur et pourraient former une rue continue de 1,100 mètres. Eparses comme le sont celles des villages, ces habitations occuperaient 2 ou 3 kilomètres dans tous les sens. Voilà le contraste, et M. Godin s’y appesantit. Au familistère, 1,500 personnes sont pour ainsi dire sous la même main ; elles peuvent se voir, se visiter, vaquer à leurs occupations domestiques, se réunir dans des lieux publics, faire leurs approvisionnemens sous des galeries couvertes, sans s’occuper du temps qu’il fait et sans avoir plus de 160 mètres à parcourir. Dans nos villages, l’habitant a de longues courses à faire pour vaquer aux mêmes besoins, et rien ne le garantit des intempéries. Il en est de même de l’enfant, que de fortes distances séparent souvent de l’école et dérobent ainsi à l’œil des chefs de famille, tandis qu’au familistère les écoles sont à portée et ouvertes à une surveillance constante de la part des parens ; on suit les enfans jusque dans leurs classes, on peut se mêler à leurs jeux ; ni les lieux ni l’occasion ne se prêtent aux maraudages qui, en pleine campagne, leur sont familiers. Évidemment les conditions sont meilleures.

Sur aucune circonstance, l’enthousiasme de M. Godin pour son œuvre n’est pris en défaut. S’agit-il des approvisionnemens, il s’indigne de la part que les détaillans y prélèvent sur les consommateurs et se félicite de ce que ses colons à lui échappent à ce régime. Au familistère les intermédiaires peuvent être supprimés ; toutes les marchandises seraient achetées par un syndicat qui les céderait aux chalands sans bénéfice aucun et après le simple prélèvement des frais ; on exclut ainsi les parasites, ou bien, si l’on conserve les profits du détail, on les restitue au prorata des consommations quand arrive le règlement définitif. Il n’y a d’autre charge que le paiement des comptables et de leurs agens. C’est à peu près le système des magasins coopératifs. Les choses prennent forcément ce tour dès que l’ouvrier devient non-seulement le locataire, mais le pensionnaire du patron. La plupart des services se transforment ; ils ne sont plus individuels, ils sont collectifs pour les denrées et pour les fournitures grosses ou petites. Comme il y a des boulangeries et des boucheries, il y a des approvisionnemens d’étoffes, de bonneterie, de chaussures, de mercerie, de lingerie, acquis en bloc au meilleur prix possible, cédés en détail par fractions à peu près équivalentes. D’autres économies se font sur tout ce. qui est d’usage commun, les exercices, les jeux d’adresse pour les enfans, les salles d’étude, les vastes cours vitrées, les jardins, les pelouses, les allées dans lesquelles ils s’ébattent aux heures de récréation, à quelques pas de la demeure de leurs parens ; mais où le service commun est sans prix pour un ménage d’ouvrier, c’est dans la préparation des alimens. Qui ne sait à quoi en sont réduits ceux qui habitent les mansardes des villes d’industrie et aussi les manouvriers des champs ? Un morceau de pain, du lait, du fromage, quelques légumes, quelques fruits, parfois un peu de salaisons cuites sur le poêle, voilà leurs repas habituels. Une soupe chaude, c’est déjà un régal ; un peu de viande, c’est le luxe des grands jours. M. Godin n’a pas accepté ce régime pour ses hôtes. Pour la cuisine, comme pour le reste, il a ouvert des ateliers communs où l’ouvrier et sa femme trouvent, s’ils le préfèrent, des alimens tout préparés, des bouillons, des viandes cuites, des ragoûts, des légumes. Ils ont le choix, font la carte à leur fantaisie. Aiment-ils mieux préparer eux-mêmes leur repas ? La halle est à portée, toujours bien pourvue, et dans des caves bien tenues la bière et le vin.

Tirer bon parti de l’argent, ce ne serait qu’un premier pas de fait, si en même temps on ne mettait largement à profit ce que donne la nature, c’est-à-dire les trois grands auxiliaires de la santé de l’homme, l’air, l’eau et la lumière. Au familistère la ventilation des bâtimens a été obtenue par de vastes ouvertures souterraines, qui, ménagées au nord, dans les jardins, traversent le sous-sol et, au moyen d’ouvreaux placés de distance en distance, laissent échapper l’air à travers des grilles en fonte, de manière à le rafraîchir en été et à le tempérer en hiver. Dans les grands froids, ces ouvertures sont fermées par des portes qui interceptent le courant. L’effet de cette combinaison est de maintenir dans l’intérieur des bâtimens une température sinon égale, du moins préservée de tout excès. Un autre résultat dont M. Godin se loue, c’est l’absence d’insectes. A peine l’écurie, a-t-elle amené quelques mouches, et les puces, que des familles négligentes avaient introduites dans un petit nombre de logemens, ont disparu au moyen d’un mélange de coaltar ou de goudron de gaz dans de la sciure de bois. Le second auxiliaire, c’est l’eau, qui n’a pas au familistère un moindre emploi que l’air. M. Godin la fait arriver, pure et fraîche, dans tous les étages de ses constructions. Pour l’obtenir ainsi, il a fallu aller la chercher au-dessous des terrains d’alluvion, forer une première couche calcaire, puis au-dessous de l’argile, une seconde couche calcaire, d’où elle a jailli. Un générateur et une petite machine à vapeur la prennent dans les puits pour la distribuer au gré des besoins. Partout des robinets, partout des fontaines, partout des appareils qui permettent, par la simple pression des réservoirs, de projeter l’eau, à l’aide d’une lance, dans toutes les directions. Dans ces conditions, la consommation moyenne de l’eau est de 20 litres par jour et par personne. Il y a en outre les eaux chaudes, qui au sortir des condensateurs sont employées pour les bains, pour le lavage du linge et l’arrosage des jardins. Pour cela, une buanderie commune a été installée avec soixante baquets pour les ménages, des bassins en ciment pour l’eau chaude du rinçage, des essoreuses et des étendoirs. Un peu plus loin, il y a, pour les soins de propreté, des cabinets de bains, quelques-uns munis de douches, et une vaste piscine pour les nageurs.

Quant à la lumière, il a suffi de lui faciliter le jour, l’accès : hauteur des pièces, dimensions des fenêtres, largeur et abords des escaliers, espace destiné aux communs, grandeur des cours, développement des jardins et des avenues qui précèdent les constructions. De nuit, c’est le tour du gaz, et, grâce à la bonne disposition des bâtimens, il peut circuler partout avec abondance. Ainsi un seul bec dans chaque cour suffit à éclairer convenablement les cours, les escaliers, les galeries et l’entrée des logemens. C’est le système de galeries ou balcons à tous les étages qui facilite le plus l’éclairage économique des bâtimens : trois becs de gaz suffisent à la circulation de 1,500 locataires. Le dimanche, on allume quatre becs dans chaque cour, et les jours de fête seize becs donnent une illumination complète. Le gaz se retrouve d’ailleurs partout où se réunit un certain nombre de sociétaires, dans les magasins et les débits, dans les salles de réunion, les écoles, le théâtre, la salle des conférences ; il s’arrête, il est vrai, à la porte des logemens, mais il n’y est remplacé ni par la chandelle de résine, ni par la lampe à lumignon. C’est la bougie stéarique, ce sont des lampes à ressort qui éclairent l’intérieur et autour desquelles on s’assied pour des lectures de famille.

Nous venons d’assister à l’éclosion du familistère au moment où il sort, armé de pied en cap, du cerveau de son fondateur. Le tableau est monté en couleur, et les descriptions sont un peu surfaites, mais le fond est réel ; les constructions ont bon air, sont solidement et ingénieusement établies, convenablement appropriées aux services. Maintenant, à combien reviennent-elles et quel profit peut-on en tirer ? C’est un autre examen, un autre calcul à faire. Avant d’en livrer les élémens à la publicité, M. Godin déplore une fois de plus qu’on l’ait forcé de rester le seul maître, le seul propriétaire de son œuvre. Il s’en prend à la loi, qui ne s’est pas prêtée à ses vues et ne lui a pas permis d’appliquer à la population de ses ateliers un mode de répartition qu’il avait imaginé. « Chaque employé ou ouvrier, dit-il, aurait pu recevoir depuis la fondation du familistère en moyenne 150 francs pour chaque mille francs de salaire ou 15 pour 100. » Les bénéfices du travail et du capital auraient été ainsi mis en équilibre, ce qui est de toute justice et eût été. un grand bienfait pour la génération actuelle, comme on va le voir. « Si le dividende afférent au travail, conclut en effet M. Godin, lui avait été accordé, et si ce dividende avait été converti en actions sur le palais des travailleurs et sur l’usine où ils sont occupés, tous aujourd’hui seraient actionnaires, capitalistes et en même temps sociétaires travailleurs ; le montant des actions de chacun varierait de 1,000 à 10,000 francs, suivant l’importance des salaires et des appointemens de chaque individu. »

Engageante perspective ! Malheureusement, au lieu de se rapprocher de l’ouvrier, elle s’est effacée de jour en jour dans des plans lointains. Il croyait tenir la proie, il n’en a eu que l’ombre. Des empêchemens sont survenus successivement, et M. Godin n’est jamais à court pour les rendre sensibles. C’est cette maudite civilisation qui a tout fait, cette société décrépite qui a barré le chemin à la fortune de l’ouvrier ! Si les actions dont naturellement il devait jouir ne sont pas montées à 1,000 francs au moins, à 10,000 francs au plus, il doit s’en prendre aux traditions vieillies et à l’iniquité qui en résulte ; mais il peut avoir l’esprit en repos : tout lui sera rendu au centuple à la prochaine évolution sociale, imminente dans les civilisations européennes. Les comptes seront alors réglés, l’arriéré soldé ; en attendant, qu’il se résigne à la part que la loi lui fait. M. Godin en gémit comme lui, comme lui il appelle une réforme ; pour l’instant et comme situation provisoire, il n’en fait ni plus ni moins que les autres, il obéit à la loi et reste propriétaire.

L’est-il à titre avantageux ? Ses comptes vont nous le dire. Il se rend d’abord cette justice que le revenu à ses yeux n’a eu qu’une importance secondaire, et que son but principal était que les constructions répondissent à leur objet. C’est avec cette préoccupation exclusive qu’en avril 1859 il traça les fondations de l’aile gauche ; elle était bâtie et couverte au mois de septembre de la même année, et fut achevée en 1860 ; une partie de la population y fit son entrée à cette époque, mais le bâtiment ne fut complètement habité qu’en 1861. A partir de ce moment, l’œuvre reçut des développemens successifs dans un ordre régulier et proportionnellement aux ressources qui devaient y faire face :


La propriété sur laquelle le familistère est construit avait coûté environ 50,000 fr.
Il avait été dépensé pour l’aile gauche 300,000 fr.
En 1860 commencèrent les premières dépendances, ou bâtimens d’exploitation en façade, coûtant environ 50,000 fr.
En 1862, la partie centrale fut commencée, construite en 1863 et achevée en 1864 ; elle fut achevée en 1865 et avait coûté 400,000 fr.
En 1866 on construisit l’édifice destiné aux soins de la basse enfance, ce que M. Godin appelle la nourricerie et le pouponnât, édifice qui a coûté environ 40,000 fr.
Les écoles et le théâtre, construits en 1869, ont coûté 125,000 fr.
Les bains et les lavoirs, construits en 1870, ont coûté 35,000 fr.
L’édifice dans son état actuel a donc coûté 1,000,000 fr.

L’aile droite et ses dépendances restent à construire. La population du familistère étant d’environ 900 personnes, c’est donc à peu près 1,100 francs par tête que coûte l’édification des logemens, y compris toutes les dépendances ; à ce prix et dans ces conditions, on a obtenu 500 chambres, 140 cabinets dressoirs, 326 placards, 24 alcôves, 660 portes et fenêtres extérieures et 130 portes et fenêtres aux dépendances. En ajoutant au million du coût principal 80,000 francs pour le mobilier et le fonds de roulement nécessaire aux opérations commerciales, on trouve près de 1,100,000 francs engagés dans l’opération. C’est lourd comme chiffre, et, de l’aveu de M. Godin lui-même, avec les seuls produits de la location on ne s’en tirerait pas. Si tant bien que mal on joint les deux bouts, comme on dit familièrement, c’est avec d’autres produits.

En effet, le goût que l’ouvrier peut avoir pour son logement est des plus émoussés : le plus souvent il prend, sans trop y regarder, tout ce qu’on lui donne ; il n’est sensible qu’au prix. Difficilement pour quelques agrémens, quelques commodités de plus, on lui fera dépasser le taux qu’il a coutume d’y mettre. Cette disposition une fois connue, il n’y avait pas d’autre base à chercher pour le prix des locations ; bon gré mal gré, proportionnées ou non au capital engagé, il fallait les renfermer dans les conditions pratiquées au dehors, c’est-à-dire entre 8 et 12 francs par mois pour deux ou trois chambres. Seulement, au lieu de bouges malsains, l’ouvrier avait au familistère des chambres blanchies à la chaux, toutes pourvues d’un placard ou d’un cabinet, bien éclairées, bien aérées, bien adaptées à la vie de ménage. Les prix d’ailleurs dépendent de l’étendue des logemens et de l’étage où ils sont situés. C’est au mètre qu’on les évalue, le rez-de-chaussée à 26 centimes par mois le mètre carré, le premier étage 29, le second 26, le troisième 23, les caves 10, les greniers 10 ; les façades des cours extérieures du côté de la villes sont louées 2 centimes de plus le mètre carré. Ramené aux chiffres des quittances de loyers, ce tarif équivaut, pour un logement de deux pièces et de 37 mètres de surface, à 9 fr. 60 c. par mois au rez-de-chaussée, 10 fr. 75 c. au premier étage, 9 fr. 60 c. au second, 8 fr. 40 c. au troisième, et ainsi des autres proportionnellement. Dans ces conditions, la valeur actuelle de la location du familistère est de 3,195 fr. par mois ; la recette par an, y compris les jardins et vergers, est de 40,140 francs, ou, déduction faite de 9,756 francs de dépenses, uns somme nette de 30,384 francs, c’est-à-dire environ 3 pour 100 du capital absorbé, au fond une assez pauvre affaire, qui avec des ouvriers n’est pas susceptible de plus-values.

C’est donc à d’autres profits qu’en fin de compte il faut viser, et ceux qui se présentent le plus naturellement sont les services d’approvisionnement et de consommation. On a vu à quel régime de concentration ils sont soumis. Fictivement, les entrées et les sorties devraient se balancer sans excédant, les prix de ventes couvrir les prix des achats, accrus seulement des frais. En réalité, il en est autrement. Ces opérations commerciales composent une partie essentielle des ressources de l’entreprise. Il y a bénéfices et bénéfices avoués, non pas tant, comme on pourrait le croire, sur l’alimentation que sur les autres fournitures. Pour l’alimentation, à peine gagne-t-on en temps ordinaire, on perd même dans les périodes de renchérissement : deux motifs y contribuent, le ménagement des ressources de l’ouvrier, l’insuffisance des chefs de service. Qu’on y ajoute les tâtonnemens d’un début, et on aura l’explication de ces mécomptes. Tel quel, le résultat laisse cependant une marge très satisfaisante. « Le familistère, dit M. Godin, a fait jusqu’ici un chiffre d’affaires sensiblement égal aux émolumens et aux salaires de la population qu’il contient. » En d’autres termes, ce que d’une main on a payé aux ouvriers, on le reprend de l’autre. Pour plus de précision, voici les chiffres déclarés. Le chiffre brut reste sous-entendu ; le chiffre net est de 45,000 francs, dont on a déduit une somme à peu près égale qui représente l’éclairage des magasins, l’entretien des services, du mobilier, l’amortissement du matériel pour 15,000 francs, les appointemens et salaires des personnes attachées à la comptabilité, aux débits et aux magasins pour 26,000. Restent donc 45,000 francs de profits, passibles, il est vrai, d’une réserve très illusoire de 10,000 francs, pour que le familistère, dit la mention à l’appui, soit toujours maintenu à l’état neuf. Évidemment, c’est là un luxe de précautions dont les comptes auraient pu se passer. La gestion étant ce qu’elle est, le gérant ne fait rien qu’un prélèvement sur lui-même et une évolution d’écritures.

Tout est d’ailleurs ainsi dans la comptabilité. Comme au fond le maître du familistère n’a point en face de lui de contrôle sérieux, il en varie les modes à son gré. Pour les caisses de prévoyance, c’est à la bourse des sociétaires qu’il s’adresse ; il a établi dans ce dessein une cotisation moyenne de 1 fr. 50 par mois, ce qui produit une somme de 900 francs, auxquels il ajoute une somme égale de 900 francs ; c’est 1,800 francs par mois et 21,600 francs par an. Avec ces ressources, il assure à l’ouvrier la visite du médecin, un subside de 1 franc à 5 francs par jour pendant la maladie, la fourniture des médicamens et des douceurs dans le régime pendant la convalescence. Ces cotisations et ces secours sont d’ailleurs réglés par des comités électifs. Voilà donc une institution de plein essor et qui échappe à l’œil du maître. Les écoles au contraire dépendent de lui ; les familles n’en font pas les frais, c’est sur les revenus de l’industrie qu’on les prélève. M. Godin avait d’ailleurs ici un motif pour tenir à ce que ces services de l’éducation et de l’instruction populaires restassent sous sa main. Charles Fourier en avait fait le pivot principal de ses théories. A diverses reprises, dans des accès d’humeur, il avait déclaré qu’expérience faite, il n’y avait plus à compter sur les parens, tous incorrigibles, et qu’il fallait se retourner du côté des enfans, intelligences plus malléables et plus susceptibles d’heureuses façons. Le premier point pour cela était d’arracher ces petits vauriens à leur vagabondage et de les sortir de leurs guenilles. Le familistère se chargeait de cette besogne : en quelques jours il les rendait présentables ; on lui livrait un garçon nu-pieds, en chemise et couvert de boue, il en faisait un enfant propre et bien vêtu. L’habit du dimanche devenait l’habit de tous les jours, et pour les dimanches on renouvelait la toilette. Une fois mieux couvert, il avait plus de goût à s’instruire ; c’est un effet bien connu et toujours vérifié.

D’ailleurs ici encore les locaux réunissaient toutes les convenances. En quelques pas, par des chaussées toujours propres, l’enfant va de son logis à l’école ; il y arrive, il en sort sans une tache ni une ordure à ses vêtemens ; une bonne tenue devient pour lui une habitude, il rougirait de se voir comme autrefois sordide et débraillé. Dans les salles d’étude, il retrouve le même ordre, le même soin, le même entretien. Suivant son âge, son degré d’instruction, il prend son rang dans la classe qui lui est assignée. Au familistère il y a sept classes, évidemment empruntées aux théories de Fourier : 1° la nourricerie jusqu’à l’âge de vingt-huit mois ; 2° le pouponnat, catégorie, dit le programme, de petits bambins, depuis les enfans sachant marcher et se tenir propres jusqu’à ceux de l’âge de quatre ans ; 3° le bambinat, catégorie des enfans de l’âge de quatre à six ans, puis successivement la petite école ou troisième classe de l’enseignement, élèves de six à huit ans, — la seconde école ou deuxième classe de l’enseignement, élèves de huit à dix ans, — la première école ou première classe de l’enseignement, élèves de dix à treize ans, les cours supérieurs, catégories hors classes, élèves dont l’intelligence s’est montrée hors ligne, enfin l’apprentissage, qui s’ouvre à l’enfant dans les ateliers mêmes et pour toutes les variétés d’emploi qu’ils renferment. Ce sont là des divisions qui n’appartiennent ni aux programmes universitaires, ni aux programmes congréganistes, et qui, relevant de la fantaisie, méritaient une mention ; il y a surtout, pour les catégories du bas âge, des noms d’un genre récréatif auxquels la population du lieu doit avoir eu quelque peine à s’accoutumer. Cette dépense des écoles, l’établissement industriel par exception la prend à sa charge. Le maître de l’usine entend signifier ainsi que la destination naturelle de ces enfans, c’est l’atelier. Il a mieux marqué cette intention en faisant le devis de ce qu’ils coûtent, sinon par tête, du moins par âge. Ce qu’il y a de plus cher, c’est la nourricerie, la nursery anglaise : elle coûte 10,000 francs pour une moyenne de 40 enfans, ce qui met la dépense par enfant à 250 fr. par an ou 70 centimes par jour. Le pouponnat en revanche ne coûte que 800 francs pour 40 enfans, soit 20 francs par enfant ; le bambinat 2,000 francs pour 80 enfans, à 25 francs par tête, puis les 3e 2e et 1re classes, 1,400, 2,300 et 2,200 francs, enfin les cours divers 1,000 francs. Au total 19,700 francs, somme qui comprend pour les premiers âges la nourriture et tous les frais nécessaires ; pour les âges suivans, toutes les fournitures sans exception nécessaires à l’enseignement. M. Godin n’est pas d’ailleurs partisan de la séparation des sexes, il est en cela de son école et rompt avec les méthodes de l’université. Moins qu’ailleurs cette séparation lui paraît indiquée dans le familistère où les deux sexes vivent d’une existence commune, analogue sous bien des rapports à ce qui se passe dans la famille entre frères, et sœurs. Tous les enfans se connaissent dès le berceau, tous se voient, se rencontrent dans leurs jeux et chez leurs parens, de sorte que rien n’éveille en eux ni la curiosité, ni la surprise, tandis que le fait même de la séparation ferait naître des remarques et leur donnerait au moins à réfléchir. Ce n’est pas que dans les classes le mélange des sexes soit complet, d’autres raisons concourent à l’exclure. Chaque salle a le côté des filles et celui des garçons, mais les divisions de la basse enfance participent aux mêmes exercices, aux mêmes leçons, et sont dirigées par les mêmes maîtresses. Il en est de même aux écoles. Dans chaque classe, un large passage sépare les tables destinées aux élèves ; d’un côté les garçons, de l’autre les filles, mais les filles comme les garçons reçoivent, sous les mêmes professeurs, les mêmes leçons générales ; quelques détails seuls varient suivant le sexe ou les dispositions naturelles du sujet.

Que vaut cet enseignement ? D’après ce que j’en ai vu, il est l’équivalent de celui d’une bonne école primaire. Le corps des employés attachés à l’établissement industriel ajoute des cours supplémentaires de mécanique, de géométrie, de dessin linéaire, de musique vocale et instrumentale. C’est en somme bien suffisant pour des jeunes gens qui en quittant les classes iront acquérir dans l’atelier les premières notions du métier qui sera leur gagne-pain. Au fond, c’est la limite que dans sa pensée M. Godin assigne à leur instruction ; il croit cette limite bonne pour eux comme pour lui, pour eux afin de les préserver des ambitions exagérées, pour lui afin d’avoir constamment sous la main des hommes exercés de bonne heure aux détails de son industrie. S’il renonce à les instruire en excès, il tient à les divertir et à les captiver par le tour qu’il donne à cette instruction. Il est bien l’élève de Fourier qui voulait cultiver les champs aux sons des orchestres, et changer les clochettes des moutons en un clavier de musique. A l’école, tout est spectacle et occasions de fêtes. Nulle part on ne vit un tel luxe de décorations, de grades, de distinctions, d’insignes et de complimens. Il y en a, pour tous les actes, pour tous les mouvemens, pour tous les mérites, collectifs ou individuels. Il s’agit à chaque instant déjuger quelle division a le pas, des garçons ou des filles, et, dans ces divisions, quels élèves l’emportent. Tous les samedis, ces jugemens se rendent devant les parens, des rubans sont donnés, des croix distribuées, et c’est une grosse affaire. Même cérémonial pour l’entrée en classe. Dans le défilé, chaque élève prend la place qui lui revient sous les bannières d’après les compositions de la semaine, et il faut voir de quel air marchent les favorisés. Le public est là, et chacun applaudit les siens. Il y a aussi dans les cours, sur des fronts plus étendus, répétition des mêmes exercices, toujours avec bannières et inscriptions. Les plus méritans des garçons et des filles portent ces insignes de préséance et figurent en tête de la procession.

Les jardins et le théâtre ont des divertissemens et des moyens d’émulation analogues. Dans les jardins, il y a des élections pour les travaux de culture ; les plus habiles sont désignés par le scrutin et prennent le commandement de la troupe : à l’œuvre il faut nécessairement qu’ils se distinguent, s’ils veulent être réélus. Au théâtre, un concours est établi entre toutes les classes et on peut dire aussi tous les âges ; il s’agit de voir si, du milieu de ces enfans, il s’en détachera quelques-uns qui seront doués pour la scène. On les y prépare, autant qu’on le peut, par des leçons générales, des cours de déclamation, des répétitions de détail ou d’ensemble. De là un choix, une élite, et finalement une petite troupe d’acteurs et d’actrices, tirée de la population même et qui donnera des représentations à des jours désignés. On se figure sans peine les émotions qui règnent parmi ces jeunes comédiens, et aussi parmi les spectateurs qui tremblent pour eux, les dévorent du regard, étudient leur moindre geste. Enfin la série de ces diversions se résume par deux solennités attendues tous les ans et saluées par de grands élans de joie, la fête du travail et la fête de l’enfance. La première récompense le travail des ouvriers et des employés de l’établissement ; la seconde récompense le travail et le progrès des élèves au moment où ils vont passer d’une classe à une autre. La fête du travail a lieu au mois de mai, la fête de l’enfance au mois de septembre. Dans ces deux fêtes, les enfans occupent toujours les premiers rangs comme témoins ou comme acteurs ; elles se passent dans la plus grande des cours décorées pour la circonstance, emblèmes et trophées d’industrie dans la fête du travail, trophées de l’éducation dans la fête de l’enfance. A l’appui figurent deux expositions de produits avec des arrangemens assortis, produits d’industrie pour les hommes, dessins, épures, modèles de calligraphie, ouvrages d’adresse pour les enfans. L’une et l’autre de ces fêtes se termine par des distributions de prix.


III

Il est temps d’échapper à ces descriptions où, coup sur coup, on se laisse prendre ; tout cela fait évidemment partie des méthodes d’entraînement qu’emploie M. Godin vis-à-vis de ses ouvriers. Après les avoir tenus en éveil par des perspectives de propriété, il les éblouit par des fêtes. Il y ajoute, pour les mieux associer à ses plans, un mécanisme général dont il est plus facile d’exposer que d’expliquer les ressorts. C’est, d’après lui, une commission administrative qui est chargée de la direction des intérêts de l’industrie, de l’usine et en même temps des intérêts matériels du familistère. Cette commission est choisie parmi les sociétaires les plus instruits, les plus capables et les plus en état de diriger la marche des opérations. Elle se réunit au moins une fois par semaine, pour délibérer sur toutes les affaires de l’industrie, et une autre fois pour s’occuper des approvisionnemens et de toutes les choses qu’il est dans l’intérêt du familistère d’entreprendre et d’exécuter. Cette commission surveille et contrôle les opérations, en se partageant la besogne ; mais elle en délègue l’exécution au fonctionnaire qui prend le titre d’économe du familistère. A l’économat le soin des approvisionnemens et leur distribution dans les magasins de débit qui y ont un compte ouvert et qui emploient un personnel de 70 à 80 personnes. Outre cette commission administrative et cet économat, il y a d’ailleurs, pour toutes les institutions que renferme le familistère, des comités élus par la voie du suffrage. Enfin un conseil de 12 membres, élu parmi les hommes, et un conseil de 12 membres, élu parmi les femmes, le tout par le suffrage universel, complètent au familistère l’ensemble des corps électifs. Les fonctions de ces conseils, dit M. Godin, sont surtout des fonctions d’initiative et d’observation.

Je copie littéralement en me demandant ce qu’il peut y avoir de sérieux dans ce déploiement de conseils, de comités, de commission administrative et d’économat, entés l’un sur l’autre, chevauchant l’un sur l’autre. C’est d’ailleurs le secret de M. Godin, et rien ne servirait de l’approfondir. Peut-être, en mettant cette masse de volontés et de responsabilités en jeu, n’a-t-il cherché qu’une chose, c’est d’établir que, dans l’œuvre fondée par lui et de ses deniers, il est moins maître et moins propriétaire qu’au dehors on ne le croit et que les apparences ne le témoignent, moins libre de gouverner son entreprise comme il l’entend, sujet à plus de servitudes qu’on ne le suppose. Plus pertinemment encore serait-il fondé à ajouter qu’ayant un établissement difficile à conduire, il allait de soi qu’il s’environnât de conseils, cherchât des collaborateurs, multipliât les garanties, s’appuyât sur ses auxiliaires naturels, et, dans la mesure du possible, se les adjoignît comme associés. Sur tous ces points, M. Godin a, ce me semble, agi comme il le devait, prudemment, et, par ces temps de grève, habilement. A se retrancher dans son droit et dans les réalités, il eût trouvé autour de lui des instrumens plus rebelles. Il est donc invulnérable sur ce point.

Où il devient vulnérable, c’est dans le régime au moyen duquel il a converti en pensionnaires la majeure partie de ses ouvriers. Ce régime a reçu dans ses mains et sous sa gestion quelques adoucissemens, mais il n’est ni plus nouveau, ni plus inoffensif pour cela : de 1820 à 1831, il a été dominant dans l’industrie anglaise et en fin de compte très sévèrement jugé. Au début, l’opinion l’avait accueilli comme un bienfait pour les classes laborieuses ; le cri public n’avait pas alors d’assez gros anathèmes contre l’exploitation sans merci des intermédiaires et les bénéfices usuraires qu’ils prélevaient sur les consommations du pauvre. On ne voyait que cette face de la question, et la conclusion était qu’il fallait couper court à ces abus. De là les premiers approvisionnemens formés par des chefs d’industrie pour subvenir aux besoins les plus usuels de leurs ouvriers et à eux cédés au prix du gros, sans bénéfice aucun, quelquefois affranchis de frais de factage. Nés d’une bonne intention et généreusement exécutés, ces petits marchés rencontrèrent un applaudissement unanime. Ce fut l’âge d’or de l’idée ; il dura tant qu’elle ne sortit pas du cercle d’agens désintéressés qui l’avaient conçue, puis, comme tout ce qui passe par des mains humaines, elle dégénéra.

Pour anéantir tout ce bien lentement créé et rentrer dans les voies d’une exploitation cent fois pire que l’ancienne, que suffisait-il en effet ? Il suffisait d’un changement dans les hommes et dans l’esprit qui les animait ; il suffisait de faire de l’assistance un mensonge et d’une nouvelle chasse aux dépouilles du pauvre la réalité. C’est ce qui eut lieu, et le système des compensations en nature changea en un instant de mains. Des dispensateurs scrupuleux, elle passa aux spéculateurs. Ce qu’ils en firent, les enquêtes du parlement anglais en ont gardé les traces, et on les retrouverait, plus brûlantes encore, dans les factums du pamphlétaire Cobbett. On y verrait poindre aussi les fermens des agitations chartistes qui, dans le premier tiers de ce siècle, ont mis en péril le repos et la fortune du royaume-uni et imposé comme une nécessité les réformes à la fois territoriales et manufacturières de sir Robert Peel. Cet achat des vivres et des vêtemens destinés aux ouvriers était devenu un véritable instrument de spoliation. Écoutons ce qu’en dit M. le comte de Paris dans son intéressant ouvrage sur les Associations ouvrières : « Telle fut pendant longtemps une institution funeste connue sous le nom de Truck-shop, boutique établie par le propriétaire dans son usine, où il débitait à crédit à ses ouvriers comestibles, viandes, épiceries, liqueurs, etc., leur faisant payer ces denrées des prix exorbitans, employant jusqu’aux menaces pour les pousser à la consommation et retenant sur leurs salaires ce qu’il leur avait ainsi extorqué. Les plus intelligens parmi les ouvriers résistèrent énergiquement à cette exigence et se mirent souvent en grève pour obliger les maîtres à y renoncer. » Ce qui précède concerne un des grands ateliers de la Mersey, où le fer s’applique aux constructions navales. A pousser les recherches plus loin, on retrouverait la même plainte chez les mineurs et les filateurs du comté de Lancastre, dans la coutellerie de Sheffield, dans les industries de West-Riding, où la laine se tisse et se foule sous toutes ses formes, partout enfin où il y avait un salaire à exploiter et un ouvrier qui se prêtait à l’exploitation. Les abus devinrent si nombreux et si monstrueux qu’en 1831 le parlement céda. Une loi proposée aux communes par lord Ashley, depuis lord Shaftsbury, interdit absolument ces pratiques usuraires. Il y a bien encore çà et là des infractions partielles, mais la lumière est faite, et le procès est vidé.

Si ingénieux que soit le régime que M. Godin impose à sa colonie industrielle de Guise, il est donc évident qu’en Angleterre, pays de liberté par excellence, il ne lui eût pas été possible même d’en faire l’essai. Il ne lui eût pas été permis de recouvrer en consommations une partie des salaires, dont il ne fait alors que l’avance, et de joindre à son rôle de patron, qui doit être entouré de quelque dignité, ceux de marchand de vin par exemple, d’épicier, de tailleur, de mercier et d’entrepreneur de spectacles. Les choses se passeraient ainsi de l’autre côté du détroit. En France, point de ces interdits ; c’est simplement une affaire à régler entre M. Godin et ses ouvriers. A eux de juger si, dans les consommations qu’il dispense, il leur en donne pour leur argent. Dans ses jugemens sur la petite maison et le petit jardin, M. Godin a mis en relief, non sans malice, les inconvéniens qui y sont attachés. Il n’a rien dit des inconvéniens de la vie de caserne, et au fond, qu’il le veuille ou non, c’est une caserne que son palais. Il l’a embelli, c’est vrai, il en a fait un séjour d’enchantemens, mais l’homme est partout le même, la femme aussi, et il est à croire que les colons de Guise ne sont pas pétris d’un autre limon que nous. Est-il interdit de supposer qu’entre ces 900 habitans des deux sexes, logés sous les mêmes toits, il y a de temps en temps quelques scènes un peu vives, du tirage, comme on dit familièrement, que des hommes pris de vin mènent parfois du. bruit, que des femmes passent les bornes dans des querelles de voisinage ? M. Godin répondra que, depuis sa fondation, il n’y a pas eu dans le familistère un seul procès de simple police ; quant aux petits différends, ils s’arrangent à l’amiable ou se châtient par la notoriété. M. Godin trouve que c’est au mieux ; on aurait mauvaise grâce à se montrer plus difficile que lui.

Si le fondateur du familistère n’avait pas d’autre titre que ses déclamations, son style, qu’on a pu juger par quelques lambeaux, sa métaphysique, produit évident d’un cerveau malade, il n’eût mérité que le silence et l’oubli, et il n’en eût pas été question ici ; mais il a construit un monument de pierre, siège d’un essai original et qui, l’emploi écarté, restera comme une décoration ; il a fondé une entreprise d’industrie dont le débit s’élève à de très grosses sommes, qui est aussi remarquable par la bonté de l’exécution que par l’abondance et la variété des assortimens ; il a enfin su former et conduire une légion d’ouvriers habiles dans leur art et, à ce qu’il paraît, assez maniables pour se prêter à beaucoup d’expériences. Ces élémens de notoriété l’ont désigné au choix de ses concitoyens dans l’un de ces départemens du nord, un des plus beaux fleurons qui nous restent d’un territoire démembré. Parti simple ouvrier, il est devenu maire de Guise, conseiller-général, membre de l’assemblée nationale. Aucun des honneurs électifs ne lui aura manqué, et ces élections ont eu lieu non dans l’un des foyers des agitations populaires, mais dans un canton tranquille, sans émotions, sans bruit. Tous ces faits valaient la peine d’être notés. C’est une surprise de plus du suffrage universel, un empiétement nouveau du nombre sur l’élite, un signe tout récent des contingens futurs, qui se détache du milieu de nos ténèbres, et auquel il n’est pas permis d’être indifférent.


Louis REYBAUD.