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Entre deux caresses/14

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DEUXIÈME PARTIE : VOLONTÉ


Georges Mexme fit signe qu’on le laissa seul, puis se mit à songer sans bien savoir, au demeurant, le sens de ses idées. Il avait la sensation de faire reculer un invincible malheur, rien qu’en tournant dans sa tête les modalités que l’événement pouvait prendre. Cela dura longtemps…

Ensuite il remonta voir encore la lettre de Jeanne. Il la lut et la relut. Il reprenait chaque phrase pour en extraire un nouveau sens et il flottait dans les ténèbres d’une absurde et incompréhensible exégèse. Il avait oublié sa victoire financière, et même le départ dont il souffrait. Sa lutte présente était contre les mots.

Jeanne était partie… Partie… L’hypnose de son cerveau surmené lui montrait les lettres du vocable unies ou dissociées en une totale absence d’intelligibilité… Partie ?…

Soudain, il y eut une réaction violente. Mexme reprit la maîtrise de son cerveau. Il sentit alors une colère énorme se lever en lui comme un orage.

Il jeta la lettre à terre du même geste que si c’eut été un objet qu’on brise. Puis tandis qu’elle oscillait en se posant au tapis, il l’arrêta d’un coup de talon. Ensuite, il se mit à marcher : cinq pas et il fut au mur. Il y avait là une idole chinoise, de bois rouge sculpté, placée sur un petit cabinet laqué. D’un poing violent, il frappa le dieu qui sauta et vint tomber plus loin.

Il revint en arrière. À sa droite il frôla une table Louis XV à pieds galbés, en forme de cœur. C’était un coffret à bijoux. D’un poing brutal il heurta le plat, où figurait une petite scène champêtre, une copie de Watteau.

Bien construite, la table ne sonna même pas. Ce fut pour Georges Mexme une sorte de défi. Il empoigna le meuble par les pieds et tenta de les écarter comme si c’eut été une femme à violer. Il savait que Jeanne aimait cette table élégante, et il se vengeait.

Mais les ébénistes du XVIIIe siècle savaient assembler les bois par d’invincibles queues d’arondes. La table résista, comme un être de solide volonté et qui ne s’abandonne point.

Humilié, Georges s’en alla. Une idée lui venait de la sottise où se réalisait sa vaine colère.


Revenu dans son cabinet, il s’assit avec un sentiment confus de vacuité dans le cœur. Il voulait raisonner et ses idées le fuyaient. Une seule s’obstinait à demeure devant lui, comme un ordre : à savoir que la vie dans cette vaste bâtisse, privée d’âme par le départ de Jeanne, demeurât pourtant strictement semblable à ce qu’elle était auparavant. Cela, c’était en lui le grand bourgeois qui le voulait. Et il songeait qu’il fallut encore éviter la révélation à quiconque du départ de Jeanne. Était-ce possible ?

Pour rétablir la norme, d’abord il fallait dîner.

Georges se redressa encore une fois et se rendit dans la salle à manger. Rien n’était disposé. En termes acérés, il donna ses ordres et monta relire la lettre de sa femme.

Quand il descendit, ayant brûlé le pli, le couvert était mis. Il s’assit et se contraignit à manger selon l’habitude. Ce lui fut un supplice, mais il le fallait…

Il but trois verres de liqueur et connut, à la flamme naissant alors dans son cerveau, que son optimisme inné ne mourrait pas ce jour-là. Il percevait, après deux jours sans sommeil, une grande lassitude dans sa machine physique, mais pourtant il n’avait nulle envie de dormir. Tout au contraire…

Que faire ? Ah ! Ne point se coucher tout de suite certes… Attendre pour se mettre au lit que la fatigue devînt incoercible… Alors il éviterait les cauchemars et les angoisses que la fuite de Jeanne ne saurai manquer de traîner dans sa pensée, endormie, mais toujours consciente de son mal.

Il sortit. La soirée était douce et tiède. L’air lavé par une courte averse gardait une fraîcheur humide de baiser féminin. Le ciel étalait un velours gris cendre. Il était dix heures. La vie nocturne de Paris se préparait, pour commencer à la sortie des théâtres, cette vie qui doit tout au caprice et à ses folies, car sa raison ultime comme son point de départ sont le désir sexuel. Pourtant, dans la tiède caresse de l’air léger, Mexme sentait passer de frissons, qui lui faisaient serrer les épaules. Et il songeait à Jeanne Mexme fuyant vers quelque pays perdu… Il eut aimé aller au concert de Montparnasse où la veille il s’était amusé… Mais il évoqua Aglaé… Ce fut comme si une pointe très fine passait en son cerveau d’une tempe à l’autre, et il souffrit d’un autre genre de peine qui complétait sa grande douleur.

Non… Il n’irait pas là-bas. Et d’ailleurs il était trop tard. Puis il avait connu, dans cette région de Paris, une de ces humiliantes faiblesses dont on ne se console point en un jour. Alors, faute de volonté nette, il suivit les rues au hasard…

De la rue Laffite il gagna la rue Lafayette, puis revint par la rue Caumarin. Dans un curieux état d’âme il laissait son esprit flotter autour des idées sans pouvoir les étreindre. Au fond cela ne laissait point d’être agréable. Mais il eut fallu faire taire cette conscience, qui, à chaque pas, répétait : Jeanne est partie… Il passa devant l’Olympia, et là, hésita sur la route à suivre. Brusquement, il se décida à fuir ce quartier autour duquel une sorte de fascination le faisait tourner sombrement. Il revint alors jusqu’à la Madeleine, prit la rue Tronchet, large et muette, puis la rue du Havre et enfin se trouva dans la rue d’Amsterdam.

Il la gravit avec lenteur. Une activité sourde animait cette voie de grand passage qu’une sorte de prudence inquiète fait pourtant renfrognée et volontiers menaçante la nuit. Il fut bientôt à la Place Clichy. Mexme avait soif. Il vint chez Wepler, en un coin de la terrasse, et but encore deux chartreuses.

C’est une étrange destinée, pensait-il, que celle d’un grand bourgeois de finance, marié avec une femme renommée pour sa beauté, et qu’il aime vraiment…

Il n’avait jamais songé à ces choses. Elles lui semblaient en ce moment bizarres et naturelles à la fois. Il ne concevait point que son cerveau manquât de l’équilibre indispensable aux jugements sains. Tout ce qui se présentait avait donc en son esprit des allures de nouveauté ahurissante et toutefois acceptable.

Le brouillard augmenta cependant au fond de lui sous l’influence des alcools. Il commençait à concevoir, comme des certitudes évidentes, certains paradoxes, qui pourtant brûlaient au fond de son moi des fibres infiniment douloureuses.

Il en vint à être très content que Jeanne fut partie. Ma foi oui ! Au centre d’un labeur comme le sien, la passion ne pouvait que jeter des flammèches dangereuses. Il allait cesser de l’aimer, et, par suite, quand elle reviendrait, il la recevrait en homme débarrassé d’une fière peine…

Mais il la garderait parce qu’il ne voulait pas… Ah, cela, il ne le voulait pas, et saurait l’empêcher, que Jeanne fût à un autre homme. Il la garderait pour soi… Mais sans l’aimer…

Celle que j’aimerai, ce sera…

Il se mit à chercher, parmi les visages amis ou connus la femme qui mériterait désormais d’être désirée et chérie par le roi des Pétroles : Sophie de Livromes ? Il savait la couleur et le pli de son corps. Mais elle était trop portée pour ses pareilles… Fanny Bloch ?… Celle-là faisait une magnifique maîtresse… Et quelle richesse en voluptés. Un trésor des Mille et une Nuits… Mais il savait que Fanny aimait mieux les tout jeunes gens… Et Georges Mexme avait quarante ans… La petite Javilar, la secrétaire de Séphardi ?… Voilà ce qu’il faudrait. Mais enlever la secrétaire de son associé, et pour en faire quoi ?… Irrité de cette question, il paya, se leva et repartit.

Le large Boulevard des Batignolles s’en allait, droit, sombre et muet, sauf en passage de lourds et trépidants autobus, ou quand des tramways faisaient sonner le long ruban métallique de leurs rails.

Les passants restaient rares et hâtifs.

Il dépassa le croisement de la rue de Rome, d’où venaient, issus de la gare Saint-Lazare, des bruits incohérents et animaux, puis continua sur le Boulevard de Courcelles.

Minuit sonnait. Le silence s’attestait complet entre les deux bordures de hauts immeubles obscurs. Quel bel endroit pour un guet-apens…

Comme il pensait cela, il vit, assez loin, deux ombres qui se croisaient, puis, après une sorte d’entretien, qui se séparèrent…

Mexme éprouvait une sorte d’oppression, comme le pressentiment d’un malheur ou d’un danger. Il comprit que là-bas étaient deux bandits, pratiquant l’attaque nocturne, et qui le visaient. Brusquement, pour chasser cette façon de crainte et de dyspnée qui le poignait depuis un moment, il avança vers eux. On va liquider ça…

Car Mexme était un mâle et le courage abondait en lui.

Il se sentit redevenu l’homme froid et décidé des jours passés. Ses muscles jouaient bien et son regard voyait tout.

Il approcha. Un des deux rôdeurs s’était incorporé à un arbre. Mais Mexme voyait bouger l’ombre de la large visière sous laquelle deux yeux le guettaient aussi.

Il connut une joie perverse lorsqu’il fut à quinze pas du danger. Le second individu avait fait un long détour par le trottoir. Mexme le dépassa.

Il était maintenant entre les deux hommes. Ils le prenaient pour un brave garçon, inoffensif, sans doute, car s’en aller de ce pas au beau milieu d’une avenue redoutable et sinistre à cette heure, est d’un provincial ou d’un sot.

Soudain, Mexme entend derrière lui un frôlement léger qui arrive comme une pierre lancée. Maître de lui, il attend encore et enfin, d’un bloc, se retourne. Il reçoit sur ses deux poings un mince gaillard en savates, armé d’un mouchoir tenu des deux mains écartées. On voulait lui faire le coup du père François.

Mais, pour réussir ce jeu, qui consiste à empoigner un homme par la gorge et à tirer en se retournant de sorte qu’il vous vienne sur le dos, étranglé plus qu’à moitié et se débattant en vain sans pouvoir crier, il ne suffit pas d’être preste, il faut que la victime apporte l’inattention qui est une sorte de consentement.

Mexme ne consent pas. Il s’est baissé pour éviter la prise du mouchoir puis, d’une poigne ferme, il prend le rôdeur et l’écarte de la main droite tandis que la gauche frappe.

On entend un « ploc », c’est le corps de l’agresseur, vaincu en un tournemain, et qui tombe à terre lourdement. Le coup de Mexme a atteint le temporal.

Et le banquier qui s’attend à une attaque de l’autre bandit fait face à ce second danger.

Ces voleurs nocturnes ne sont pas des parangons de courage. Le second amateur s’enfuit déjà de toutes ses ardeurs. Sa spécialité est de dépouiller l’homme tenu par son compère. C’est un labeur de tout repos. Aussi, l’aventure tournant mal, le mieux lui semble de pratiquer une retraite à la fois stratégique et tactique… Mais Mexme fut un coureur des jeux Olympiques. Aussi son adversaire a-t-il beau détaler vertigineusement sur de rapides espadrilles, le vainqueur est parti à ses talons comme pour tenter un record.

À trente mètres de là, le banquier est sur le fuyard. Alors l’ancien joueur de football empoigne au vol une jambe du bandit qui fait un superbe plongeon sur le bitume. Sa tête frappe – dame, à cette heure on ne sait pas où l’on va – un arbre… qui résiste… Et c’est maintenant une loque amoncelée sans précautions au pied du végétal rachitique…


Mexme s’en va. La scène n’eut aucun témoin à ce qu’il semble… Car à Paris il y a des yeux pour tout voir… Mais ce sont le plus souvent des yeux discrets et prudents…

Mexme marche toujours… Il arrive à l’avenue de Wagram et se trouve à l’Étoile. Il est une heure et demie du matin… Maintenant il revient par les Champs Élysées. Il sent enfin l’envie de dormir. Son souci de tout à l’heure s’est évaporé. Il va rentrer à pied et sera dispos au réveil. La nuit est douce et parfumée. Des autos passent comme des ombres longues.

Il est content : la bataille avec ces crapules lui a remis le cœur en place. Il pense : décidément, je vais prendre à Séphardi la petite Javilar. Je la ferai millionnaire. On dit qu’elle a connu des heures sombres et des misères tragiques, cette gosse… Je me charge de réparer les erreurs des mauvaises providences…


Le rond-point dépassé, le voilà parmi les massifs. Il aime cette sorte de parc aux allées flexibles. Il suit les méandres sablés. Il a contourné Marigny quand il entend courir derrière lui… Mexme se retourne. Grande et déchevelée, nu-tête, les yeux fous, une femme surgit devant ses yeux étonnés.

— Monsieur… Monsieur… Protégez-moi…

Elle a un accent étranger.

Mexme va dire qu’il est à sa disposition et il regarde autour de lui ce qui peut menacer l’arrivante, quand, traversant le massif, un escogriffe surgit devant lui, armé d’une cravache. Il en administre au vol un coup violent à la femme qui crie…

Mexme va s’interposer, mais l’autre redouble et le coup frappe le banquier…

Alors, Mexme sent son cœur absorber d’un mouvement violent tout son sang et le réexpédier d’une poussée irrésistible vers la périphérie de son corps. Le jet envahit son cerveau et la colère naît… L’homme à la cravache va frapper encore, mais la femme se réfugie derrière Mexme qui arrête l’autre par le poignet.

— Monsieur, je vous en prie…

L’inconnu ne semble pas entendre et lève son arme encore, en même temps que de l’autre main il paraît se fouiller.

Le banquier s’est précipité pour empoigner ce furieux à bras-le-corps. Il entend des injures en anglais et tente de basculer le grand corps osseux qui résiste.

Mais comme l’Anglais plie sous sa forte prise, il sent une arme à feu, un revolver, que l’autre est parvenu à tirer de sa poche et à lever. Une seconde tragique passe. Il faut immobiliser cette main armée… Un second coup éclate aux oreilles du banquier qui parvient à prendre le poignet de cet ennemi et le retourne.

Mais, sous cet effort, le revolver revient vers la face de l’Anglais qui s’obstine, quasi inconsciemment sans doute, à peser sur la gâchette. Une balle, et une, et une… L’homme à la cravache s’est suicidé…

Du sang rejaillit sur les mains de Mexme qui n’a plus soudain entre les bras qu’une chiffe lourde…

Ils tombent tous deux, tant l’événement a été inattendu.

Mexme entend confusément des cris. Il se relève avec peine car il s’est fait mal dans sa chute. Des agents cyclistes l’entourent. On saute sur lui et sur l’autre qui gît inanimé. On le maintient comme s’il voulait fuir. Avec une lampe, quelqu’un regard l’inconnu étendu dur le sol. Et Mexme entend des mots vagues qui étonnent :

— C’est le Premier Secrétaire – je le reconnais – de l’ambassade à côté.