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Entre deux caresses/17

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TROISIÈME PARTIE : AMOUR


Un an après son départ, Jeanne Mexme songea revenir à Paris. Aussi vite qu’elle avait décidé de partir, elle prit le chemin du retour. Elle connut, durant le trajet, une étrange mélancolie. Inexplicablement, des larmes sourdaient de ses paupières. Une sorte de faiblesse la possédait. Sortie de la gare de Lyon, elle avait eu d’abord l’idée de se faire conduire rue Pillet-Will comme si elle en était sortie la veille. Mais un instinct la retint. Il était midi. Elle décida de déjeuner en réfléchissant. Le problème qui se posait à elle aujourd’hui ne l’avait jamais frappé auparavant : comment reparaître ?

À la fin du repas, dans un restaurant, place de la République, au moment de boire une tasse de café, elle vit le relieur de L’Illustration sur une table voisine. Elle allongea le bras et l’atteignit. Qu’y verrait-elle de neuf ?

Le défilé des dessins et photos d’actualité avait peu d’intérêt. Elle tournait lentement les pages quand trois clichés la frappèrent. En haut on voyait un bateau d’aspect à vrai dire quelconque, mais au dessous figuraient deux cages de ménageries à l’intérieur desquelles on entrevoyait des hommes.

Elle lut :


Le navire le Bethencourt qui part pour la Guyane avec sa cargaison de condamnés.


Puis :


Dans cette cage, au premier plan on entrevoit Tintin, l’assassin de la rue Frochot ; Simoud, l’incendiaire du Ministère des Finances ; Teczai, l’auteur du quadruple crime de la rue Nicolo.


Et, sous la dernière photo il y avait :


Dans cette cage est Mexme, l’ex-banquier et Directeur des Pétroles Narbonnais, condamné pour l’assassinat du Premier Secrétaire de l’ambassade anglaise, celui qu’on soupçonne d’avoir tué et dépecé aussi sa propre femme.


Le lourd carton de L’Illustration s’abattit sur la tasse de café mi-pleine qui se brisa. Le liquide brûlant coulait sur la robe de Jeanne, lui brûlant les jambes sans qu’elle s’en aperçût.

Trois minutes elle resta immobile, le corps pris dans un étau qui lui broyait les côtes. Elle avait la sensation d’être partagée, dilacérée, émiettée en mille parties toujours vivantes, et qui souffraient toutes comme un être entier. Ses membres lui semblaient soudain autonomes et sa tête ne devait plus faire partie de son corps.

Cinq minutes passent. Elle se force à relire la légende de L’Illustration. C’est bien vrai. Son mari en son absence a été condamné. Il vient de partir avec les forçats. Jeanne tente de reprendre pied dans sa propre pensée. Le garçon du restaurant surveille attentivement cette femme à l’air égaré qui n’a peut-être pas d’argent pour le payer…

Jeanne Mexme s’en va au hasard. Quoi donc ? Elle est désormais la femme d’un bagnard, elle n’a plus sans doute de domicile. La voilà devenue une aventurière… une…


Pourtant il faut reprendre force et courage. Il faut agir. Il faut ou mourir ou accomplir encore les actes quotidiens.

Jeanne va chercher ses bagages à la gare et se fait conduire dans un hôtel où elle donne un nom de fantaisie. Elle avait emporté cinquante mille francs à Fiume. Il lui reste trois mille.

Et maintenant ?

Elle va tout uniment questionner le député Blanc-Simplaud. Elle monte les étages avec lenteur. Que va-t-il lui dire ? Elle sonne. Un domestique inconnu lui demande son nom. Elle met une carte de visite dans une enveloppe, la ferme, et la donne.

Blanc-Simplaud arrive prodigieusement ému. Il l’emmène dans son cabinet.

— Ma pauvre Jeanne !…

Trois heures après, Jeanne Mexme s’en va, sombre et silencieuse. Elle a refusé l’hospitalité du député. Mais à quoi songer sinon à revoir Georges Mexme ? Elle est toujours sa femme. Et s’il fut coupable envers elle, Jeanne l’a oublié.

Et puis, elle aime toujours son mari. Et l’épreuve ne diminuera point cet amour.

Mais que peut-elle ? Aller là-bas, à la Guyane, le faire évader ? Si c’est possible elle le fera. Mais il faut d’abord disposer de beaucoup d’argent. Car le jour où « il » reviendra, puisqu’elle a des responsabilités dans le malheur, il lui faut pouvoir dire : « Tiens il y aura encore du bonheur pour toi. »

Et puis, elle veut rester belle et ne pas vieillir… tant qu’il sera absent. Comment faire ? Bah. Le but seul importe ici-bas. Quel est donc ce roi qui disait : « C’est légal, puisque je le veux » ?

Jeanne a dit : « Ce sera juste et beau parce que… »


Six jours après, Jeanne Mexme était la maîtresse adorée du célèbre et omnipotent Séphardi.


Les deux évadés ont marché longtemps. Voici cinq jours qu’ils cherchent Maroni. Ils ont dû le suivre selon une ligne parallèle et sans doute se rapprochent trop de Saint-Laurent.

Les provisions sont épuisées. Mais Mexme le prévoyant avait appris à reconnaître les fruits alimentaires. Nul découragement ne le vaincra.

Il est « libre »… Sa progression ardente dans la sylve monstrueuse ne détruira point en cet homme énergique la foi et la volonté. Aussi du matin au soir, les muscles prêts, l’esprit lucide, il calcule et complète en sa pensée les lendemains de son évasion.

Son compagnon n’est plus qu’une loque. Non point que la fatigue seule agisse sur lui. Mais il est de la race récriminatrice qui se consume en vains regrets et en désirs de prouver que tout se serait mieux passé si l’on avait suivi ses conseils… Il bavarde sans répit, il reproche, il s’épuise en vaines paroles.

Depuis que les deux hommes vivent de fruits, il hésite aussi toujours entre la répugnance et l’excès. Mexme, lui, se dose avec rigueur. Il boit peu et s’efforce de vivre en ascète. Mais l’autre ne suit qu’un changeant instinct de midinette des faubourgs. Et toujours il affirme la qualité de ses caprices contre la raison ou contre les faits.

Et voilà qu’une haine le prend contre Mexme dont il se sent méprisé. Il songe à le tuer. Ah s’il avait le sabre d‘abatis…

Ils trouvent enfin le fleuve. Le lourd et boueux Maroni coule largement entre ses rives forestières où rien d’humain n’est visible. Les souches pourries, la terre marécageuse, la senteur fraîche des eaux proches et certaine buée aperçue à l’ouest de sa marche ont fini par guider Mexme. Maintenant il faut traverser. En face, c’est la Hollande. Tout un jour, l’ancien banquier réfléchit et examine le terroir. Il surveille surtout la vaste étendue liquide, car il craint d’être près de ces criques où souvent les surveillants du bagne viennent s’embusquer. Là, ils savent tuer à distance le hardi gaillard qui tente la traversée, ou même qui se montre sans précautions à travers la palustre végétation des rives.

En effet, peu après l’arrivée des deux hommes, une barque descend le courant. Un Noir la dirige, d’aspect innocent. Une petite tente basse occupe le milieu du bateau. Mexme sait que des jumelles et des fusils, avec des hommes habiles, sont sous cette tente et guettent les bords du fleuve. Malheur au forçat évadé qui construit son radeau sans se cacher, ou qui l’a déjà mis à l’eau. Au premier cas, un tireur infaillible le couchera sur son labeur de délivrance ; au second, il sera surveillé de quelque calanque bien choisie. Lorsqu’il apparaîtra sur son embarcation de hasard, tentant la traversée du grand Maroni, une balle mettra fin à ses aventures.

La barque descend…, descend. Mexme grimpe sur un arbre pour suivre sa marche mais elle tourne à plus d’un kilomètre de là et continue. Bon voyage !…

Un peu plus tard, c’est un train de pirogues chargé de balata qui s’en va toujours mené par des Noirs paisibles… Enfin le soir une embarcation frôle la rive. Deux Blancs l’habitent, deux Anglais à face de hargne, parfaitement équipés, qui surveillent avec soin l’aval. Revolvers à la ceinture, couteaux à bœufs sur le ventre, fusils couchés au mitan du bateau, ils sont prêts à tout. Il sera bon, pense Mexme, que le chercheur d’or enrichi ne laisse pas couper sa route par ces aventuriers.

Mexme et son compagnon trouvent enfin des branches longues et de grosseur égale. Ils se lient en un bloc plat sur lequel ils placent un autre plancher transversal. Ils lient encore le tout avec des cordes et des lianes. Le soir venu, ils mettent cette embarcation à l’eau. Mexme, qui comprend quelle importance possède ce radeau, clé de l’avenir, l’essaie pour l’équilibre et la résistance à l’avancée. Ensuite il se met à tailler des pagaies avec le sabre d’abatis.

Mexme ne put dormir cette nuit-là. Il avait un souci indéfinissable et sa nervosité devenait excessive. Il resta à contempler le fleuve sous une lune écornée. Son compagnon ronflait magnifiquement. L’aube commença de naître. C’était l’heure.

Ils grimpèrent tous deux sur le frêle soutien, cherchèrent leurs places respectives, attachèrent les pagaies devant eux et avec de longues perches se déhalèrent du bord. La nuit n’était pas encore levée et l’on voyait tout juste la rive d’en face.

Les voilà déjà dans le courant irrésistible les empoigne et ils le suivent de force…

— Allons, remue-toi, dit Mexme, fébrile, qui craint les embuscades.

— J’en ai plein les bras ! dit l’autre mollement.

On ne trouve plus le fond. L’ancien banquier pagaye avec une énergie féroce.

Le radeau gagne doucement vers la Hollande mais il a descendu de trois cents mètres.

— Allons… Allons.

Mexme lutte comme un damné. La rive vient à lui. Il s’accroche à sa pagaie et la brise net comme ils touchent une sorte de rideau feuillu qui cède sous l’effort des deux évadés et les reçoit parmi ses débris. La terre est à deux pas. Mexme empoigne une branche, tire et saute, sur un sol à demi liquide. Il s’en dégage et appelle son compagnon. Au même instant, très loin, deux coups de fusil sonnent nettement.

Qui a tiré et contre qui ? On ne sait. Les deux hommes détruisent rapidement les liens qui font le radeau. Ils reprennent les cordes et jettent à l’eau lianes et rondins. Puis aussitôt ils s’enfoncent dans la forêt hollandaise, toute semblable à l’autre.


Deux jours après ils trouvent une sorte de croissant rocheux. Les arbres envahissants de la forêt ont bien donné l’assaut à ce lieu désertique, mais en vain. Les buissons qui entourent ce lieu, comme pour témoigner de leur lutte, sont d’une épaisseur effrayante. Les deux hommes pourtant gagnent ce sol d’un gris jauni.

Le soleil fait briller le sable. Mexme le regarde de près. Il y a de l’or ici, certes. L’ancien banquier ne dit rien et s’assied. Il peut y avoir sous lui des millions, mais qui le sait, hors lui, et peut-être qui le saura jamais ? D’ailleurs les mouches mortelles pullulent ici, les serpents dont la morsure ne pardonne pas, et les moustiques porteurs de fièvres désespérées, enfin, tout ce que le monde possède d’instruments vivants à faire mourir. Soudain, le compagnon de Mexme vient à lui en courant, avec un énorme pavé.

— Cochon, salaud !… Tu le savais et ne disais rien.

— Quoi ? dit Mexme étonné.

— C’est de l’or tout ça – il désigne autour de lui. Cette pépite pèse plus de dix kilos.

Mexme fait un signe de découragement.

— Qu’y faire ? Tu ne peux pas l’emporter ?

L’autre le regarde, puis violemment :

— Ah ! Monsieur a été dans la finance ! Monsieur s’y connaît. Il veut revenir ici tout seul gagner des millions avec ce que « moi » j’ai découvert.

Il s’étrangle à crier. Mexme répond doucement :

— Rien à faire ici ni aujourd’hui ni demain ! Je donnerais tous ces millions-là pour trois boîtes de corned-beef.

— Voleur ! Tu crois que je me laisserai faire ?

Mexme, qui s’était assis sur une pierre, se lève la bouche amère :

— Calme-toi, mon vieux !

— Non… Non… Toute cette fortune-là, je la veux pour moi. Je la veux, tu entends. Et ce sera pour un seul de nous. Dans cinq minutes il ne restera qu’un vivant.

Il se jette sur Mexme, qui, plus robuste, le repousse. Alors, comme le sabre d’abatis est planté dans le sol là-bas pour désigner l’endroit le moins épais des buissons qui entourent le placer inconnu, il se rue vers l’arme. Elle lui permettra de vaincre son compagnon.

Mexme recule. Il ne veut pas tuer celui-là avec qui il s’évada. Il sait son gourdin plus efficace que le sabre court aux mains d’un homme épuisé, mais qu’importe. Mieux vaut ne pas se battre. Il saute dans un buisson, s’enfonce dans la masse végétale, dense comme toute une forêt. Il s’arrête enfin. Nul ne saurait dire déjà où il est passé. Il entrevoit le malheureux fou qui revient armé de sabre. Il cherche en vain son compagnon pour le tuer. Puis sa démence le ressaisit. Il voit un caillou doré à terre, le prend et le contemple avec des yeux amoureux…

De l’or !

Mexme se tire de la complexe arborescence qui l’enserre. Il s’en va. Il est seul.

Il se passera du sabre. Son esprit est toujours combatif. Il veut vivre.


Trois jours l’ancien banquier a marché, s’est enfoncé dans la forêt suivant une ligne inflexible qui doit le mener aux plantations de canne à sucre de la Guyane hollandaise. Son estomac nourri exclusivement de fruits commence à repousser cette alimentation hydrophile. Il marche pourtant, méthodique comme un soldat, sans que lui pèse la décourageante solitude.

Ses sabots sont usés. Ses guêtres de toile ne le protègent plus. Il a les jambes déchiquetées par les épines. Il souffre de la fatigue immense et de tant d’efforts tenus aux limites de la résistance humaine. L’aube s’est levée une fois de plus. Il a repris sa marche un peu ralentie. Absorbé dans ses rêves d’avenir il n’a pas vu que ses pas adoptaient un vrai sentier fait par les hommes. Seule une main a pu disposer ces souches coupées et parallèles. Il avance appuyé sur son bâton…

Soudain, à cinq mètres, un homme sort de l’ombre d’un arbre et se plante sur le chemin. Mexme sent comme une secousse en ses nerfs tendus. Voilà le premier être rencontré depuis le camp des Serpents. Qu’est-il, ami ou ennemi ?

Il s’arrête et regarde le survenant. Il est vêtu de blanc et porte des leggings de cuir rouge. Sa barbe longue est roussâtre. Il aiguise sur Mexme des yeux mélancoliques et autoritaires.

L’évadé dresse sur des jambes encore fermes un corps aminci mais rigide et tout en muscles. La face est sculptée par un rude burin. Tout y est anguleux et taillé à méplats nets. Mais nulle ride ne s’accuse. Mexme regarde droit, la bouche méprise un peu. Le bras appuyé sur le lourd gourdin poli lui donne toute la noblesse d’un pasteur grec rêvant à la bien-aimée

Et l’homme à barbe rousse a vu tout cela.

Il avance à toucher cet individu en haillons, magnifique et hautain, qui le dévisage avec noblesse.

Il lui dit enfin en français :

— Transporté évadé, Monsieur ?

Mexme fait « oui » de la tête.

Alors l’autre lui tend la main :

— Venez, vous êtes mon hôte…