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Entre deux caresses/2

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PREMIÈRE PARTIE : SENTIMENT


Je venais te chercher, ma chérie.

Fanny Bloch, grasse et forte, avec une face ardente et des yeux qui semblaient toujours estimer les choses sauta au cou de Jeanne Mexme.

— Je suis heureuse de te voir, Fanny ! Allons marcher un peu Avenue des Champs-Élysées ;

— Ton mari va bien ?

Jeanne rit.

— Trop bien !

Les lèvres écarlates de Fanny Bloch s’ouvrirent pour un sourire, et son regard en coin exprimait une sorte de complicité. Elles montèrent alors dans l’auto des Mexme qui attendait. Le chauffeur, un tout jeune homme à face blême et perverse, attendit l’ordre.

— Vous nous déposerez au Rond-Point des Champs-Élysées, nous marcherons. Vous suivrez.


Sous un tendre soleil trop pâle, l’Avenue se déroulait comme une estampe. Posés sur la perspective, les promeneurs, étirés par la lumière, prenaient une sorte de rigidité médiévale. L’espace les noyait dans un halo. Le ciel profus et liquide accusait la salissure des façades. La chaussée, rongée par les ferrures des pneus, gémissait au passage des voitures. Il en venait des milliers, et le souffle d’asthme répandu par les moteurs apportait un vertige inconscient aux cerveaux.

Des femmes suivaient l’Avenue d’une marche à la fois alanguie et cabrée. Les yeux fixes et cernés de fard, la souplesse et l’offrande des torses dénudés sous la mollesse des étoffes, les gestes lents et hiérarchiques emplissaient la grande voie d’une sorte d’artificielle volupté.

Jeanne Mexme, frêle et orgueilleuse sous des soieries fauves, marchait près de Fanny Bloch, aux formes épanouies, et dont l’œil dur semblait provoquer les passants.

L’odeur de pétrole et de caoutchouc, de pourriture végétale et de papier, mélangée à de subtils parfums féminins, créait autour des deux femmes un arôme irritant et sexuel.

— Tu étais au « Page Bulga » hier ? demanda Fanny Bloch à Jeanne Mexme.

— Non, ma foi !…

Jeanne sourit à un petit bossu passant près d’elle, qui lui jetait un regard concupiscent et féroce.

— Non, ma foi !… Je n’aime pas ce théâtre exotique.

— Exotique, Jeanne, c’est polonais…

— Je n’aime pas le théâtre finnois, ni le hongrois, ni le roumain, ni le croate, ni l’islandais, ni le polonais.

— Ah, ma chère, toi qui poses à tous les internationalismes, comment peux-tu dire cela ?

— Mais, Fanny, je le dis comme je le crois. Parce que je tiens les autres peuples pour égaux au mien, parce que je n’éprouve nul orgueil de race, est-ce que cela m’oblige à comprendre ce qui m’est étranger ?

— Mais alors, puisque tu comprends le reste…

— Il n’y a pas de reste, Fanny. Je suis de mon pays. Les autres le valent bien. Mais serais-je obligée, parce que je ne méprise point le turc, le crétois ou le malgache, de soumettre mon estomac à la cuisine turque, crétoise ou malgache ? Enfin, dis-moi si c’était bien ce « Page Bulgare » ?

— Oh ! Assez excitant. Il y avait là un adolescent aimé par son prince et qui l’épouse.

— Devant le Pope ?

— Oui… On l’avait déguisé en jeune fille…

— Tiens, il y a eu, je crois, sous le Premier Empire, une histoire de ce genre, une femme chirurgien sous Larrey, qui, en Allemagne, durant la campagne de 1810, épousa une autre femme…

— Et puis ?…

— Oh ! cela fit ensuite un de ces scandales que Napoléon détestait tant et qui, comme par ironie, foisonnait sous ses pas. Mais il n’y avait, en vérité, pas de quoi fouetter un chat.

Fanny Bloch se mit à rire.

— On n’a pas trouvé cela si ordinaire hier soir. Il y eut des protestations. Mais les amis de l’auteur ont fait le silence. Tous portaient des matraques…

— Ils avaient raisons. On n’est pas obligé de venir voir jouer le « Page Bulgare ». Qui paie les quarante francs d’un fauteuil accepte ainsi de respecter les bienséances du lieu. Elles consistent à écouter et à se taire, ou encore, si cela vous déplaît trop, à partir.

— Nous ne sommes pas du même avis.

— Je le pense bien. Toi, qui es de théâtre, et qui fais jouer des pièces, tu aimes ces atmosphères de bataille, le tumulte exaspère en toi cette rage de plaisir que tu portes comme un ostensoir. Comme… Tu exagères, Jeanne !

— Mais non, Fanny. Tiens, tu viens de regarder avec un vrai sourire de provocation cet homme que nous avons croisé. Tu n’as pas envie de lui, je pense ?

— Pas du tout.

— Eh bien, je vais expliquer ce qui se passe dans ton esprit. Tu aimes toujours à imaginer une volupté étrangère dont tu serais la déesse inspiratrice, et cela, en retour, agit sur tes propres nerfs.

— Tu connais le fond des âmes, Jeanne. Mais toi, serais-tu seule hostile à cette excitation ? Je sais qu’elle tient aussi presque toutes nos pareilles.

Jeanne éclata de rire.

— Certes. Je ne suis pas si vicieuse que toi. Ni cette imagination réfléchie et réversible, ni l’homosexualité de ton « Page Bulgare » ne me sont agréables. C’est bien pour cela que j’en discute avec sang-froid.

— Trop froid…

— Où es la mesure, Fanny ? Pour dire un « trop » ou un « pas assez » il faudrait admettre une ligne de démarcation, au-dessus de laquelle commence ce « trop » et au-dessous de laquelle le « pas assez » apparaît, mais…

— Raisonneuse !…

— Nous sommes de deux races, Fanny, et nous portons des sangs différents. J’aime la mesure, même en volupté. Tu ne crois qu’aux perversités neuves et ton désir tend à outrepasser sans cesse ton expérience. De ce seul chef que c’est connu, tout te paraît banal.

— C’est vrai.


— Tu as vu passer Séphardi ?

— Oui. Il sort de la banque.

— Ah ! Il fait des affaires avec Georges.

— Fanny, tu es trop hypocrite ! Tu le sais bien. Qui peut ignorer la grande affaire des Pétroles Narbonnais ?

Fanny rougit et se tourna vers son amie.

— J’oubliais. Alors il était venu arranger cela avec ton mari ?

— Je crois. Mais je ne suis pas assurée de connaître tous les dessous. Georges me les dissimule.

— Dame ! Il considère que la banque est une chose, et toi une autre…

— Fanny, dans notre union, l’intellectuel c’est moi. Je n’en tire aucun orgueil, mais les affaires, tant qu’elles ne sont pas de simples cours de Bourse, ressortissent à l’intelligence pure, et j’aurais eu mon mot à dire.

— Toi, Jeanne, je te vois banquière !…

— Ne dis pas de bêtises, Fanny. Georges est un homme impulsif et ardent au possible…

— Alors de quoi te plains-tu ?

Fanny jetait obliquement un regard amusé à Jeanne, qui éclata de rire.

— Mais tu ne penses qu’à ça, mon petit ! C’est une maladie. Tu finiras paralytique générale…

— Rare chez une femme ! Et puis, au fond, ce n’est peut-être pas si désagréable. Surtout, si l’on a fait auparavant collection de souvenirs…

— Laisse-moi préférer autre chose… Enfin, je parlais du caractère de Georges en affaires. Il se croit toujours aux jeux Olympiques. Il se rue, sans réfléchir, devant soi, comme un fou. Il aurait pourtant mille raisons de me tenir au courant des choses qui m’intéressent autant que lui et que je jugerais plus sainement.

Il ne veut pas mélanger la finance et l’amour.

— Tu es sotte, Fanny…

— C’est parfois agréable…

— Pas pour moi…

— Perverse !…

— Allons, tu sais bien que la question n’est pas de séparer ou de réunir les affaires et l’amour, mais d’établir une sorte de contrôle, d’ordre intellectuel sur des activités par trop dépendantes de la passion. Car la banque est un domaine spirituel où dominent les sentiments. Or rien n’est dangereux comme les commerces à base sentimentale aux mains de personnes dépourvues de sentimentalité…

— Profond ça !…

— Vois la politique. Pas un atome de raison là-dedans. C’est pourquoi seul l’arrivisme intellectuel y règne. Les hommes de sentiment ne sont jamais au diapason. Ils oscillent entre le « trop » et le « trop peu »…

— Alors, ton mari ?

— Bourgeois raisonnable et équilibré, il prend pour un fruit de la logique pure et intelligente les impulsions enthousiastes de son vieil esprit olympique. Séphardi, lui, est un poète en finance. Mais un poète qui se sait tel et qui se contrôle. Georges manque de scepticisme indispensable dans le monde où se meut sa volonté. Il croit à lui-même. Je trouve cela comique. C’est un état d’âme juste bon pour faire des fanatiques et des créateurs de religion…

— Alors, en somme, les Pétroles Narbonnais exaspèrent entre vous de vieilles querelles… mettons des oppositions de pensée, de jugement et de sexe ?

— C’est presque ça. Le grave, ici, c’est que nous jouons tout l’avenir.

— Et cela aidant, tu finis par ne plus aimer ton mari.

— Qu’est l’amour ? Ou le rut ou le raisonnement. Dans le second cas, ton jugement est exact. Voyant clair et juste, sans préjugés et comprenant bien mon temps, j’apprécie à leur valeur, mieux que Georges, les haines que nous soulevons dans cette énorme affaire de Pétroles. Il est donc clair que je ne l’aimerais plus s‘il se ruinait et ne me mettrait en nécessité de travailler pour manger.

— Tu ne crains rien de tel, je pense ?

— Non, mais je fais une hypothèse qui précise en quelle mesure mon affection se limite seule par le souci des dangers possibles.

— Tu ne m’as pas dit encore ce que tu soupçonnais de Séphardi ?

— Tes idées se relient avec autant de curieuse finesse que celles du policier Dupin inventé par Edgar Poe…

Elles se mirent à rire toutes deux, de ce que leur conversation avait dit sans l’exprimer.

— Il te fait la cour, Séphardi ? reprit enfin Fanny Bloch.

— Parfois… Mais de façon si féroce, si agressive, que cela me met en méfiance quant aux affaires de Bourse qu’il mène avec Georges.

— Tu vois loin…

— Je désire voir loin. Au fond je me trompe sans doute dans mes points de départ.

— Certes. Je ne crois pas Séphardi capable de mener ton mari à une catastrophe rien que pour te vaincre. Cela sans diminuer en rien l’affection que Séphardi te porte sans doute.

— Évidemment, Fanny. Le désir de m’avoir entre deux draps ne peut pas faire sacrifier cinquante millions à cet homme froid et dominateur qui paraît n’avoir aucune faiblesse. Mais il y a tellement de trucs et de ressorts cachés dans les affaires de haute finance ! Souviens-toi de Barthely. N’est-ce pas sa femme qui dut payer de son corps une échéance de trois millions pour laquelle on avait mené à la faillite cinq débiteurs qui méritaient mieux.

— Ton mari n’est pas Barthely. C’était un individu sans morale ni préjugés.

— Un banquier est un banquier, Fanny. La banque est un jeu, et, comme tel, cette activité passionne l’esprit plus que tout autre métier. Cela met donc en mouvement les ressorts les plus féminins de l’âme masculine, d’où…

— Tu raisonnes trop. Dans l’existence, il faut se laisser aller un peu. À quoi bon prévoir tant et de si délicats événements ? S’ils adviennent même, ils auront sans doute un tout autre aspect que tu ne crois et tu auras rêvé en vain.

— Je sais cela. Mais Séphardi m’est à charge, dans ma vie et dans les affaires de la banque. Pourtant il ne me ment jamais. J’ai confiance dans tout ce qu’il me dit, à moi.

— Dis donc, Jeanne, tu n’es pas superstitieuse, mais tu sais aussi que je le suis, si l’on peut dire, moins encore. Pourtant j’ai visité souvent Raia, tu sais, la devineresse de la rue du Colisée. Tu devrais y aller. Elle remettrait, j’en suis assurée, du calme en ton esprit un peu trop porté vers les images fatales…

— Tu y vas, toi ?

— Oui.

— Que te dit-elle ?

— Ce que je désire savoir et elle ne s’est jamais trompée. Elle évoque dans des miroirs magiques, et vous voyez l’avenir vous-mêmes. Vous l’interpréter ainsi à votre gré.

— Trucs de prestidigitation.

— Mais non, Jeanne. D’ailleurs tu es toujours très maîtresse de toi et ne te laisses jamais impressionner. Va donc voir Raia. Je suis certaine que ses paroles ou ses évocations – tu jugeras à ton gré – t’apporteront une quiétude neuve.

— En somme, pourquoi pas ?

— Nous sommes à deux pas. Cours-y ! Justement j’ai vu passer à l’instant l’auto de Nahmys. Il va où je sais, je vais le retrouver…

— Passionnée !…

— Laquelle de nous ?