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Entre deux caresses/21

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TROISIÈME PARTIE : AMOUR


— Il faut descendre dans une petite station comme celle-ci. Pour sortir d’une grande gare se serait très compliqué.

— C’est juste. Quand croyez-vous…

— C’est nuit.

Georges Mexme et sa compagne avaient parcouru lentement, avec le train des marchandises, toute la contrée qui sépare le Languedoc de l’Île-de-France. Il avait fallu dix jours. Lui n’avait que rarement quitté son réduit sous la bâche du truck et cela sans jamais s’éloigner. Mais la femme, très habile et souple, comme habituée à ces étranges pérégrinations, deux fois s’était chargée de renouveler leurs provisions et même lui avait rapporté un chapeau. Elle était revenue toujours sans aucune difficulté. L’ancien banquier s’interrogeait encore sur le mystère caché derrière ce masque aigu et gracieux. Elle ne lui avait rien confié, rien…

Et pourtant ils s’étaient « aimés ».

Maintenant, l’heure de la séparation semblait venue. On était près de Paris. L’évadé brûlait de se trouver dans la cité capitale, libre et solide, enfin, mais, par moments, il redoutait l’instant où il se verrait seul. Comme tous hommes il avait pu oublier un peu de sa misère au contact de cette femme étrange et fascinante. Elle séparait si étroitement son corps de son esprit, que, plus elle abandonnait l’un, plus l’autre restait hermétique. Il avait cru deviner que ce fut une espionne recherchée partout et signalée auprès de tous les gendarmes ou policiers de France. En tout cas, autant par passion pour son métier que par besoin de braver les coercitions, elle persistait à errer selon des itinéraires fixes pour recueillir des renseignements importants que des sous-ordres lui remettaient en certaines conditions mystérieuses.

C’était certes un être exceptionnellement énergique et doué pour lutter dans la vie. Elle parlait de tous pays du monde avec la même certitude rigoureuse. Elle connaissait Los Angeles mieux que Mexme qui en arrivait, et Moscou, et Londres et Rio, et Pékin et Tokyo. Une fois elle avait glissé à Mexme cette réflexion redoutable :

— Mon cher, je vaux deux cent mille francs.

Comme il répondait que cette fortune n’est point si majeure, elle éclatait de rire.

— Quand je dis que « je vaux » ce n’est pas pour exprimer l’importance de ma fortune, mais la valeur de la prime qui vous serait versée si vous me faisiez arrêter.

Il avait rétorqué :

— Les primes de délation ne sont pas faites pour les hommes comme moi.

— Je le sais ! répondit-elle à son tour.

Le train, qui stagnait depuis deux heures, repartit enfin.

Mexme demanda :

— Vous me laisserez bien votre nom en disparaissant ?

Elle rit.

— Vous avez eu mieux et plus de moi.

— Qu’importe ?

— Je verrai ça. Mais qu’en ferez-vous ?

— Un signet ou si vous voulez un ruban pour envelopper cette petite histoire romanesque vécue en votre société.

Elle articula négligemment :

— Poète !…

— Est-ce faire de la poésie que réserver à sa vie passée le charme d’une souvenance précise. J’aimerai, j’en suis certain, à revivre en souvenir les jours passés ici, près de ce corps…

Elle murmura :

— Je ne vous ai pas réclamé votre nom, moi, pourtant…

Il se tut.

Elle eut un rire amusé.

— Vous ne vous êtes pas demandé pourquoi ?

— Vous êtes si étrange que j’ai cru simplement que vous n’éprouviez aucune des curiosités féminines…

— Dites humaines, car les hommes sont au moins aussi curieux que les femmes. Eh bien, je vais vous dire, car la curiosité ne m’est pas étrangère, il s’en faut, pourquoi je ne vous ai pas questionné.

— Dites.

— C’est que je vous connais.

— Ah !

— Vous êtes le banquier Mexme, condamné il y a un an aux Travaux Forcés.

Il ne bougea pas.

— Où diable avez-vous pris cette histoire ?

— Ne niez pas, cela vous porterait malheur. Je possède un correspondant à Bordeaux que j’ai chargé d’éclaircir ce point-là. Y a-t-il un forçat homme du monde évadé en ce moment ?

— Qui a pu renseigner votre correspondant ?

— La Sûreté Générale, mon cher. Et j’ai eu le renseignement à Tours. Il y avait trois noms et trois photos sur la fiche qui me fut montrée. Je vous ai reconnu.

— Vous êtes de la police, vous ?

Elle éclata d’un rire aigu.

— Je suis pourchassée comme vous ne le serez jamais. Mais j’ai des affidés au centre de toutes les administrations gouvernementales. J’ai même su diverses choses sur vous, mais je ne vous les dirai pas.

— Si elles m’intéressent, vous auriez tort.

— Elles vous intéressent. Je n’en dirai qu’une : Votre femme est rentrée à Paris.

Mexme sentit une sorte de félicité couler dans ses vertèbres. Il prit la main de la femme et la baissa.

— Vous êtes une fée.

Elle eut un rire sec.

— Mon métier est de savoir. Entre mes mains je tiens parfois la paix et la guerre entre les peuples.

Des millions d’hommes ont leur destinée suspendue à la mienne.

Il demanda :

— Pour qui travaillez-vous ?

Elle eut un geste des bras et étendit ses jambes souples.

— C’est ce que je ne dirai jamais et je vous répondrai même que nul ne peut le savoir. Chez celui que je sers, précisément, ma tête est à prix…

Il eut un frisson.

— Mon cher ami, la vie est plus compliquée que les livres ne le disent. Je vais vous confier une chose, la dernière que vous saurez. Je porte sur moi en ce moment la photographie d’un traité secret dont la seule révélation coûterait cinq ou six millions de vies d’hommes. Avec cela j’ai la formule d’un explosif inconnu, les plans d’un canon qui tire à quatre cents kilomètres et le dossier des hommes politiques de deux pays qui sont subventionnés par des puissances étrangères…

— Cela vaut des millions, dit-il avec douceur.

— Non. Cela vaut mon caprice de femme et mes haines personnelles.

« Nous sommes arrivés. Je vais vous quitter.

Le train s’était arrêté de nouveau et il avait été refoulé sur une voix de garage.

La femme avait ménagé, depuis la veille, une sorte de créneau dans les billettes de bois et par un trou de la bâche elle regardait au dehors. Il faisait nuit.

— Écoutez, mon cher, mes renseignements. Vous aurez à les utiliser.

À droite, c’est la rivière, le pont est au nord. À gauche, deux autres trains de marchandises. À cent mètres devant un passage à niveau et derrière une palissade.

Elle écouta.

Il sembla à Mexme entendre un ronflement d’auto et que la mystérieuse inconnue avait un léger tremblement de souci ou de plaisir. Elle était debout. Lui à ses pieds, il lui prit amoureusement les jambes, caressant sous la jupe la chair vêtue de soie.

— Paix ! dit-elle nerveusement. C’est fini cela. Écoutez bien. Il vous faudra suivre la palissade en arrière, n’est-ce pas ? Devant, il y a des lumières et des hommes d’équipe.

— Bon.

— On voit la grande lueur de Paris. Nous sommes à douze kilomètres. Si jamais vous me rencontrez dans Paris…

Elle hésita : Et si vous me reconnaissiez, fermez les yeux, je vous prie.

— Je le ferai.

— Adieu !

Elle se pencha et tendit ses lèvres à Mexme qui eut un frisson désespéré.

Mais froide et impassible, elle gagnait l’angle par lequel tous deux s’étaient introduits dans le wagon. Elle s’affaira une minute à détacher les liens de la bâche puis se retourna :

— Quand vous allez sortir, dans trois à cinq minutes, je vous ai montré comment ; n’oubliez pas de faire effondrer l’édifice que nous avons habité.

— Ce sera accompli.

— Adieu enfin !

Elle passa le buste au-dehors, s’étira et disparut.

Il sauta au lieu où elle venait de s’effacer dans la nuit et vit une forme qui lui parut étrangement mince passer sous les tampons avec une merveilleuse agilité. Elle filait vers la palissade, il entrevit encore plus loin cette petite silhouette preste et silencieuse, puis plus rien.

Alors il sortit à son tour. Le sentiment de sa solitude était si aigu qu’il devenait une douleur physique. Il fut sur du gravier qui criait. Ayant oublié d’effondrer leur abri, il remonta et déplaça deux poutres. Un bruit sourd mais bref sonna. Les traces du voyage se trouvaient effacées. Il rattacha la bâche avec minutie et ressauta sur le ballast. À ce moment, à cent pas au plus, il entendit un bruit de moteur et le ronflement d’une puissante voiture-auto qui parut démarrer. Il pensa :

Si elle m’avait emmené jusqu’à Paris…

Mais il ne fallait pas récriminer, il n’y avait d’urgent que de sortit d’ici. Une gare est propriété privée. On commet un délit à y être présent sans droits. Lorsqu’il se trouverait sur la route, il serait cette fois vraiment libre.

Il passa sous les tampons à son tour et fila jusqu’à la palissade qui fermait cette partie de la gare aux marchandises. Arrivé là il étudia sa situation. Assez loin, des lumières s’agitaient et on entendait des paroles confuses. La locomotive feulait doucement et des bruits de chariots venaient de l’autre côté des deux trains cachant celui que Mexme et sa compagne venaient de quitter.

Le plus simple consistait à franchir la palissade. Mexme était agile, il tâta les résistances puis s’enleva prestement et passa comme une ombre de l’autre côté. Alors il se connut au bord d’une route large. Paris jetait au nord une lueur roussâtre vers le ciel.

Mexme se mit en marche. Il avait descendu du convoi à une heure du matin. Au jour, il ferait son entrée dans la Cité.

Bientôt il vit autour de lui des voitures de maraîchers et des laitiers. L’aube se levait, sombre et triste, quand survint un tombereau chargé de caissettes. Au sommet un homme somnolait qui l’appela :

— Hé, camarade, tu vas à Paris ? Si tu veux grimper à côté de moi.

Mexme fit signe qu’oui. D’un bond il empoigna le frêle édifice et se rétablit, comme un gymnaste, près du paysan.

— Diable, dit l’autre, tu fais des tours dans les foires ?

— Oui, dit Mexme.

— Certes ; tu gagnes bien ton pognon. Je n’ai jamais vu sauter comme ça.

— Que veux-tu, reprit Mexme, mon métier est celui où il est le plus difficile de voler les clients.

Son compagnon se mit à rire et lui offrit un verre de vin. La bouteille était là et Mexme but : du vin de France… Jamais l’ancien banquier n’avait imaginé que la vinasse ouvrière fut un nectar aussi délicieux.

— Si tu n’as rien à faire aux Halles, dit l’autre, tu m’aideras ?

— Ça va !

On entra dans Paris. Mexme regardait autour de lui des rues qu’il ignorait se présenter comme des amis d’enfance qu’on embrasserait volontiers sans les reconnaître. Paris… La tête lui tournait. Il débuta ce matin-là dans la carrière de porteur auxiliaire aux Halles centrales. Une heure et demie il transporta des caissettes et des paniers. Sa vigueur ahurit celui qui l’avait invité.

— Tu es costaud, fichtre… Au lieu de gagner ta vie à faire le Jacques sur les places, tu ferais mieux de t’engager chez un marchand des Halles, tu gagnerais largement ta vie.

— Pourquoi pas ? dit Mexme.

Il alla déjeuner dans un mastroquet et quitta l’autre après avoir reçu vingt-cinq francs pour sa peine. Il débutait bien…

L’ex-banquier passa l’après-midi à errer dans les jardins publics. Le soir vint sans qu’il s’en fût aperçu. Il était heureux comme l’opéré qui frôla la mort et savoure le plaisir de vivre avant de savoir comment il vivra.

Il vint dormir dans un hôtel de la rue Saint-Denis, puis, à quatre heures du matin, se trouva là pour recevoir son nouvel ami. Il chargea et déchargea tant qu’on voulut l’employer, gagna la même somme que la veille, déjeuna et se remit à parcourir Paris.

Jamais Mexme, qui était Parisien, ne se serait figuré à quel point il ignorait la capitale. En vérité, familier avec le neuvième arrondissement et avec le seizième, il pensait connaître tout. Or il parcourut avec curiosité des centaines de rues plus neuves à ses yeux que ne lui avaient semblé les avenues de Mexico. Les maisons, le pavage, les magasins, les passants, lui apportaient une amusante distraction et il souffrait moins de son énorme solitude. Il était huit heures du soir, ce jour-là, quand il reconnut à Montparnasse une voie large et fulgurante de cafés, de bars et de cinémas. Il la suivit sans savoir pourquoi, et il en avait parcouru la moitié lorsque le souvenir lui revint.

Il était venu, après la querelle avec Jeanne, se divertir par ici. Et dans cette brasserie il s’était épris d’une petite femme nommée Aglaé qui avait refusé son argent.

La scène lui revint avec précision. Quelle misère ! Ce jour-là il n’avait même pas pu, étant en mesure de le réaliser, faire le bonheur d’une enfant si innocente qu’elle avait pris pour un ban… dit un banquier archimillionnaire. Maintenant… ?

Il vint s’asseoir à la terrasse de la brasserie et mélancoliquement resta à regarder les passants.

Soudain une main le frappa sur l’épaule… Un frisson le parcourut et il tourna la tête, avec peine.

C’était une charmante jeune femme qui le regardait en riant : Aglaé…

Elle demanda avec sympathie :

— Bonjour ! Tu en sors ?

Il tressaillit… Oui, il en sortait, mais elle ne devinait pas d’où. Elle suivait toujours son idée de jadis. Cet homme était un bandit fameux qu’on avait arrêté et qui sortait de prison.

Elle reprit :

— Tu as maigri. Tu es toujours beau quand même… Ça n’a pas été long ? demanda-t-elle en confidence.

Il se mit à rire.

— Comme tu es fort quand même. Tu me plais. On va prendre un glass.

Elle s’assit à son côté.

— Dans le temps, tu crânais trop, tu sais. Tu as l’air plus méchant aujourd’hui, mais meilleur…

Il comprit cette pensée délicate et se rapprocha d’elle.

— Tu es gentille, ma chérie.

Elle roucoula.

— Tu restes avec moi. Hein ? T’en fais pas pour le pèze…

Elle ouvrit son sac et ira des billets de banque chiffonnés.

— Tiens, garde-les…

Mexme, les yeux humides, songea que dans sa vie il n’avait connu que deux sympathies : celles de cet inconnu l’invitant à monter sur la charrette et qui lui avait fait gagner sa vie aux Halles, puis celle de cette petite prostituée qui le méprisait fortuné.

Et il conçut que peut-être, la société, si la richesse y était autrement répartie, pourrait devenir harmonieuse et bonne, puisque la pauvreté seule garde des vertus humaines… Mais ces êtres-là, enrichis, seraient-ils encore ce qu’ils sont ?

— Tu viens chez toi maintenant ? dit Aglaé.

Il fit oui.

— Je suis heureuse. Paye ! J’ai là-bas deux chartreuses et deux bocks.


Il devint l’amant de cœur d’Aglaé. La jeune femme sentit tôt que cet homme dur et tendre pensait à une autre femme. Elle ne l’en aima que mieux, mais elle disait dans les moments d’expansion :

— Comme tu l’aimes, dis ?

Un jour elle murmura :

— Tu sais, ton coup, c’en a fait du bruit ! J’ai bien vu ton portrait dans les journaux.

Elle avait vu cela sans savoir où se rappeler si c’était « un coup » ou une autre affaire. Seule comptait pour elle la célébrité journalistique de cet amant dont elle était fière.

Elle disait encore :

— Tu as bien l’air de ces aventuriers qu’on voit dans les romans. On devine que tu ne crains rien. Comme j’ai été heureuse de te retrouver. J’ai tant rêvé de toi. Et que tu m’aimes un peu… Ah chéri, tout ce que j’ai t’appartient… tout…


Séphardi donnait des ordres dans son cabinet n° 3 où il recevait exclusivement les agents des diverses polices privées – ou autres – dont il utilisait les services. La pièce comportait quatre entrées sur trois voies. Trois hommes, en ce moment-là, l’écoutaient avec déférence :

— Voici vingt portraits. Vous les distribuerez à vos hommes. Voici dix fiches anthropométriques. Vous placez six agents autour de l’ancienne banque Mexme et quatre autour des Pétroles Narbonnais. Deux ici. La seconde brigade surveille Blanc-Simplaud et Sophie de Livromes. Voici les adresses. Discrètement là-bas ! Tout porte à croire qu’il cherchera à s’approcher d’une de ces maisons.

La troisième brigade surveille les hôtels où descendent les Américains. Un homme ou une femme à vous doit être dans tous les salons de lecture, et, si on consulte les anciens journaux dans une bibliothèque publique, l’homme doit être filé.

Je donne trente mille francs si l’homme est seulement découvert, soixante mille si on parvient à le saisir et à l’emmener là où j’ai dit et deux cent mille si, une fois découvert et dans les vingt-quatre heures, on le fait, sans incident, passer sous une rame de métro, sous un autobus, ou un tramway.


Jeanne Mexme en sa vaste et somptueuse chambre à coucher comptait des billets de banque et les plaçait dans un vaste portefeuille à soufflet déjà bourré. Ensuite, elle se couchait sur un lit de repos. Du dehors, par la fenêtre close d’un rideau en point de Venise, elle écoutait les bruits de la ville lui venir assourdis.

Elle portait une robe de soie bleue lamée d’argent. D’une main elle prit le petit poignard espagnol à lame fine comme une aiguille. La poignée d’or ciselé figurait un poulpe dont les tentacules formaient les quillons de l’arme.

Elle chercha le lieu où le cœur battait et plaça la pointe sur la chair nue. Son sein gauche, au-dessus de l’emplacement mortel, levait son mamelon bistre et rose. La courbe de l’aisselle dessinait une anse de vase Myrrhin.

Jeanne souriait…