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Entre deux caresses/6

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PREMIÈRE PARTIE : SENTIMENT


Les amis venus en visite passer l’après-midi du dimanche étaient partis après une longue discussion sur l’amour. George Mexme et se femme se séparèrent un instant. Elle alla écrire quelques lettres, lui médita un moment sur son dernier entretien avec Séphardi.

Ensuite ce fut le dîner.


Le repas terminé, les deux époux vinrent dans un petit salon familier. Georges Mexme, satisfait, but d’une liqueur haute en goût. Jeanne Mexme rêva dans un fauteuil.

Il alluma un puissant cigare.

— Tu ne détestes pas l’odeur de ces havanes ?

— Non mon ami ! Mais tu bois trop.

— Comment ?

— C’est le quatrième petit verre de Kummel que tu prends. Je ne voudrais pas d’un mari alcoolique…

Il se mit à rire.

— Je suis satisfait, et j’en profite pour aggraver cette plénitude heureuse. L’alcool y aide beaucoup.

Elle fit un signe de doute.

— Et puis j’aime ce produit, dont la saveur un peu acre et douce pourtant, contient un relent de bois brûlé, de chêne macéré et d’éther, avec un arrière-goût d’opium. Tout cela fondu, est, à la bouche d’un homme heureux, chose délicate et plaisante.

Jeanne ne répondit pas. Elle alluma une cigarette.

— Tu deviens professoral mon cher. Tout ce que tu éprouves, tu le mets en formules comme un Quaker expliquant la Bible.

— Je n’aime pas à rester silencieux.

— Dis-moi donc au moins le sujet de cette satisfaction que tu portes comme un panache ?

— Ah ! Je ne t’ai donc pas dit ?

— Ne feins pas, je te prie !

— Vrai ! Je le croyais. Tu sais bien, hier, lorsque nous nous sommes rencontrés dans l’escalier.

— Oui. Tu allais retrouver Séphardi et Boutrol.

— Oui, c’est cela ! Nous avons mis au point une entente avec les deux Boutrol et c’est pour nous une affaire magnifique. Je croyais qu’il serait indispensable de débourser peut-être le double de ce que cela nous a coûté.

— Je ne sais pas, mon ami, où tu en es dans cette histoire pétrolière. Tu ne me tiens pas au courant, depuis six mois, quoique je sois certaine de bien des choses.

— De quoi Jeanne ?

— De l’importance des engagements pris par toi là-dedans.

— Certainement, je suis au cœur des Pétroles Narbonnais.

— Au cœur ?

— Ou…

George Mexme se rendit compte qu’il venait d’en dire trop pour le peu qu’il avait confié jusqu’ici à sa femme. Il n’était peut-être pas temps encore de dire tout.

Mais, à y songer, et l’alcool aidant, il se lança malgré sa prudence habituelle.

— Je suis au cœur, parfaitement ! Je possède presque un tiers des terrains pétrolifères de plus que Séphardi.

Jeanne fronça les sourcils. Elle craignait qu’une question trop nette muselât son mari et demanda doucement :

— Que seras-tu dans la société ?

— Président du Conseil d’administration.

Jeanne se tut. Georges lui avait promis cent fois de ne point chercher de poste prépondérant dans la célèbre affaire.

— On te propose cela, ou si tu prends la place ?

Il ne vit pas le piège.

— Je prends.

Un tremblement passa dans la voix de Jeanne.

— Quels sont tes apports ?

Georges faillit se taire ? Et puis l’orgueil l’entraîna :

— J’ai acheté vingt-deux millions de terrains…

Elle sauta sur son fauteuil. Il avait une fortune de six millions et la banque en valait dix…

Mais lui continua fièrement :

— Je les passe pour trente-cinq millions à la société.

Elle le regarda avec une colère sourde, et ses mains tremblèrent.

— Trente-cinq millions.

— Oui… Et je prends quarante millions sur la première tranche d’actions à émettre.

Elle se pencha en avant, les yeux fixes, la bouche sèche. Sa voix siffle :

— Quarante millions… Mais tu ne les placeras jamais dans notre clientèle.

— Mais si… Mais si… Je connais mon métier, je pense…

Elle se tut. Sa jambe battait fiévreusement.

Se contraignant enfin au calme, elle murmura :

— Et le plan que tu m’avais soumis, voici dix mois, tu l’as donc abandonné ?

— Certes ! dit-il avec orgueil.

— Pourtant tu courais beaucoup moins de risques.

— Il faut en courir pour s’enrichir.

— Mais, Georges, tu avais calculé pouvoir gagner une vingtaine de millions et tu n’engageais pas ta fortune.

Il éclata :

— Qu’est-ce que c’est que vingt millions ? Je deviendrai milliardaire.

Elle appuya sur l’ironie du mot :

— …Si…

— Il n’y a pas de « si ». Deux plans se sont offerts à moi. Participer à cette énorme affaire des Pétroles Narbonnais avec précaution, et laisser tous les bénéfices à des gens plus audacieux que moi. Ou alors prendre la place royale et drainer tous les avantages.

— Lesquels ?

— Je dis « tous ».

— Un mot ! Voyons ! Il suffit d’un rien, tant qu’une société n’est pas partie à exploiter, pour faire disparaître les bénéfices espérés.

— Eh bien, ce rien ne se produira pas !

Il but encore un verre de Kummel, puis se tourna vers sa femme.

— En ce moment, les Pétroles valent soixante millions… Dans six mois ils en vaudront cent, dans un an ils en vaudront trois cents et dans dix ans trois milliards. Voilà !

Elle jeta sa cigarette violemment.

— Et tu as eu l’intention de te faire roi des Pétroles ?

— Je me suis fait roi moi-même.

— Et Séphardi ?

Il dit avec suffisance :

— Malgré ses efforts, j’ai pu damer le pion à Séphardi. Il a beaucoup moins de terrains pétrolifères que moi. Je suis maître, là où les puits seront forés, et sur le littoral, là où sera fait le port.

— Folie des grandeurs, mon ami…

— Moi !…

Il se mit à rire.

— …Pas le plus petit grain de folie. Je suis le banquier le plus calme de Paris. Je suis renommé pour ma prudence. Ce dont je suis certain, c’est que, dans deux ans, je serai commandeur de la Légion d’Honneur et député de là-bas. Il n’est pas dit que je ne sois pas dans peu d’ans ministre du Commerce ou des Travaux Publics… Le ministre de mon affaire…

Elle haussa les épaules.

— Tu as tout l’optimisme enfantin des athlètes. Tu es toujours le coureur de jadis. Est-il possible de partir ainsi à bride abattue sans rien regarder autour de soi ? Un mirage t’affole. Tu cours un championnat bancaire. Mais songe donc que dans Paris il y a cent financiers plus forts que toi, et qu’à eux tous ils…

— Qu’ils y viennent…

— Alors il est impossible de te prouver que tu erres, qu’on ne doit pas ainsi engager toute se fortune et au-delà dans une spéculation débordante de risques, et des pires.

— Penses-tu, Jeanne, que si tant de risques grouillaient sous nos pas, Séphardi serait parti, lui aussi à bride abattue, sur la même piste ? Et tu sais, Séphardi, c’est en finance l’homme fétiche. Il a le renom de n’avoir jamais mis la main dans une affaire qui ait mal tourné.

— Superstition…

— Mais enfin, voyons, ma chérie. Je ne suis pas un enfant. Tous les atouts sont en mes mains. On ne peut dire qu’il y ait lutte possible. Je possède les gîtes pétroliers. J’ai les rapports des ingénieurs qui ont pratiqué les sondages. Tous les engagements sont signés avec de forts dédits pour les entrepreneurs. Le prix de revient du litre de pétrole m’est déjà aussi bien connu que le sont les prix de revient de Bakou ou de l’Arizona. Il n’y a pas d’erreur possible. Je suis maître, roi, si tu veux…

— Et si tu avais été trompé ? Si les ingénieurs se trompaient même ?

Georges Mexme demeure la bouche ouverte. Cette idée ne lui était jamais venue.

Jeanne reprend.

— Tu sais bien que tu es entouré d’ennemis. La confiance est une chose admissible, dans certains négoces transmis comme une religion. Je sais que des marchands de pierres précieuses confient des diamants pour des sommes énormes à des courtiers sans le sou gîtant dans des hôtels borgnes. Je sais que certaines fortunes se sont édifiées sur une sorte de foi, mystique en autrui. Mais nous sommes dans une société de fauves menacés par d’autres fauves…

— Jeanne…

— Tu ne veux pas, mon ami, que je me fasse de stupides illusions sur la valeur morale de notre métier, voyons…

— Enfin, Jeanne, sache-le, je suis un homme de finance, né dans la finance, fils et petit-fils de banquiers. La prudence, celle qu’il faut garder, je le reconnais, est dans mes traditions de famille. Ne t’avise donc pas de me tenir pour un enfant emballé qui s’en va à l’aventure…

— Des mots, mon ami… des mots…

Jeanne se lève irritée et nerveuse. Quoiqu’il ne fasse aucunement froid, elle commute le radiateur électrique, sans savoir pourquoi, puis s’approche de la vaste lueur violacée qui illumine la cheminée. Elle prend une nouvelle cigarette et l’allume. Ses doigts tremblent. Elle sent en elle une colère sourdre, et la maîtrise avec difficulté.

Elle se tient debout, maintenant, le sourcil froncé et la face dure.

Son corps svelte s’enlève sur des lumières contrariées. On perçoit, à travers la jupe, la lueur du foyer et les longues jambes sont convergentes en un angle très aigu.

Elle tire brutalement sur la cigarette. Comme la chaleur lui apporte une sensation déplaisante, elle se secoue d’une nerveuse saccade. Georges Mexme admire un instant sa femme irritée. Mais brusquement les aspects voluptueux de ce grand corps souple éveillent en lui la bête mâle…

Le désir envahit ses méninges. Le sang monte en poussées fortes jusqu’à ses tempes gonflées. Une sorte de bouillonnement dans son cerveau efface peu à peu toutes les idées… Une seule flamme subsiste, ardente et croissante…

Inconsciente de l’action qu’elle produit sur son mari, Jeanne Mexme se tourne pour regarder elle ne sait quoi sur la cheminée. Elle lutte en son tréfonds pour ne pas dire mille choses qui seront pénibles et ouvriront un fossé entre les époux. Les Pétroles Narbonnais lui semblent un vaste abîme où va s’effondre le destin de la banque, et le sien… Georges s’est levé…

— Quoi ? Laissez-moi, mon ami… Je ne suis pas d’humeur à faire de la lutte à mains plates.

Elle crie d’une voix sèche qui claque dans la pièce bien close.

Son mari la tient par les hanches…

— Jeanne, ne te fâche pas. Tu es si belle, en ce moment…

— Reste donc à m’admirer de ton fauteuil, dit-elle, à demi-désarmée.

— Mais, Jeanne, il m’est impossible de t’admirer de loin…

Il esquisse un geste précis. Jeanne recule violemment.

— Laissez-moi, je vous prie. Vous avez des façons de paysan troussant une servante d’auberge…

Les deux époux sont face à face. Lui, un peu hagard, lutte contre un rut qui le mène. Sa volonté organique le pousse à saisir sans parler, à jeter à terre et à prendre cette magnifique créature faite pour la joie des hommes. La certitude d’être vainqueur tend en lui toutes les forces de l’être, en un désir brutal et incoercible.

Elle sent le danger de repousser fermement son mari. Mais elle ne s’abandonne pas. Les dents serrées, elle le regarde avec un mépris énorme… Pour un peu elle aimerait plutôt le tuer…

Georges tient sur l’épaule féminine sa main de lutteur, bandée de muscles. Il veut poser l’autre sur les reins, là où commence ma cambrure plus bas épanouie dans la croupe géminée.

— Jeanne !… Jeanne !…

La voix de l’homme perd le nuancement du langage articulé. C’est maintenant une sorte d’aboi rauque. Dans l’âme virile monte comme un flux rapide l’instinct primitif, le réflexe de la bête attirée par sa femelle et qui ne connaît plus rien, hors son appétit sexuel.

— Non… Georges… Laissez-moi !…

Jeanne, d’une poussée, éloigne son mari. Mais lui revient, furieux comme un félin blessé. Il se jette sur elle.

— Vous me faites mal… Georges.

Il ne répond pas. Les mots et le langage humain ne sont plus à portée des actions animales qui occupent tout son cerveau. Son corps entier est une baliste, et seul le geste d’amour accompli saura ramener l’homme en cette bête farouche.

Il parvient à étreindre sa femme de ses deux bras rigides. Elle se défend, blême et haletante. Il veut la soumettre et plie en arrière, puis en avant, le corps souple et frémissant. Il tire si violemment sur la ceinture de la robe que tout vient en une large déchirure montant jusqu’aux seins. Il n’est pourtant pas encore devant la chair nue, encore celée, mais qui l’attire férocement.

Sans dire un mot, elle tente de se dégager par petits gestes prestes et agiles. Ils bataillent ainsi trois minutes. Elle tient l’homme à distance et la conquête n’avance pas…

Alors, dans une colère bestiale, il empoigne toutes les étoffes qui le séparent encore de cette chair nue qu’il immobiliserait par la mort plutôt que de l’abandonner. Il se tend en un effort de prisonnier faisant éclater ses menottes. Un crissement atteste la défaite des soies et des linons. Une sorte de large baie lacérée s’ouvre dans les vêtures de Jeanne. La jeune femme pousse un cri de douleur et se replie comme un serpent. Alors, attirées invinciblement par la nudité entrevue, les deux mains du mâle descendent vers cette plaie de soie, où, tout près, il sait trouver la femme même…

Mais Jeanne a vu le double geste commencer. Avant qu’il soit achevé elle a glissé hors l’étreinte de son mari.

Elle bondit derrière le guéridon aux liqueurs et s’arrête en maintenant d’une main son cœur affolé. Elle est couleur de craie et ses yeux flamboient. Si son mari veut encore s’approcher, elle lui casse sur la face cette bouteille de liqueur.

Lui, désemparé, congestionné et stupide, reste béant, chu soudain dans une sorte de coma. L’intelligence revient lentement en son cerveau bouleversé.

Alors Jeanne saute vers la porte, l’ouvre et va sortir. Elle dit toutefois :

— Mon cher ami, si vous traitez vos affaires de finance aussi intelligemment que votre femme, toutes vous joueront quelque vilain tour…