75 percent.svg

Entre deux caresses/9

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche


DEUXIÈME PARTIE : VOLONTÉ


Jeanne Mexme supportait de plus en plus difficilement l’orgueilleuse suffisance de son mari. Pétroles Narbonnais avaient repris, avec plus de lenteur qu’auparavant, leur mouvement ascensionnel. De ce chef, Mexme se reprochait amèrement d’avoir supporté les reproches de Séphardi lors de l’article écrit pour la baisse. Il se tenait désormais comme un manœuvrier hors pair. Son orgueil trouvait en cette petite aventure un aliment et un alcool.

Néanmoins, l’histoire alarmait des amis du ménage Mexme. On avait deviné un accident évité, mais un accident tout de même. On interrogea donc cent fois Jeanne qui ne disposait que des confidences de Séphardi pour savoir où l’on en était. Cela eut suffi. Mais la jeune femme était humiliée de devoir questionner l’associé de son mari sur des problèmes qui eussent dû lui être familiers. Et puis, elle devinait, à de petits indices délicats, que Séphardi aimait d’être interrogé. Cela lui donnait une sorte de secrète maîtrise sur Jeanne. Un jour, donc, elle se décida à demander les renseignements à Georges Mexme. Mais lui la rebuta aussitôt et la renvoya à ses salons, à la littérature, à ses dancings et à ses caprices de tout ordre. Il le fit même avec ce manque de finesse qui caractérise les personnes justement capables, sinon d’avouer leurs torts, tout au moins de les laisser involontairement soupçonner. L’amour de Jeanne était simple et nu. Il comportait d’abord un sentiment, auquel toutes les femmes sont ouvertes, d’amitié vraie envers celui qui révéla les choses de la chair. Il y avait, en sus, une juste connaissance des vertus et qualités d’un homme qui n’était point parfait mais toutefois digne d’une estime féminine. Évidemment Mexme, au fond, restait un petit propriétaire jaloux, en matière d’amour, c’est-à-dire qu’il eût volontiers séquestré sa femme pour ne courir aucun risque… de ces risques qui font les maris trompés et ridicules. Mais il avait su dominer ses impulsions et acquérir une certaine largeur d’esprit, nécessitée par le milieu mondain, souriant, sceptique et peu exclusif, qui était le sien. Ainsi Jeanne Mexme pouvait aimer Georges dans un sain équilibre intellectuel, sans ignorer ses défauts et sans verser dans le mysticisme romantique. Toutefois, elle avait établi ainsi l’éthique de son union : « S’il s’appauvrit, il aura rompu avec moi ». Elle voulait rester riche. Évidemment, si son mari subissait des malheurs immérités, elle lui garderait son affection. Toutefois fallait-il prévoir des déchéances. Elle acceptait ironiquement quelques contrôles de ses actes aujourd’hui. Alors, elle les refuserait, car pour contrôler une épouse, votre égale au fond, il faut que l’époux sache au moins garantir son destin contre les caprices de la fortune.

Telle était la pensée de Jeanne Mexme. Femme amoureuse et amante de son mari, mais esprit critique et réfléchit avant tout.

Georges Mexme avait mélangé, sans trouver leur parfait dosage, les préjugés de l’époux de notre race, un rien mesquin et étroit de cour, avec la hardiesse sportive anglo-saxonne que d’ailleurs il ne cultivait qu’en affaire et non point en morale. Il ne se sentait pas aimé comme il l’eût voulu, c’est-à-dire avec la passion câline qu’apporte une religieuse prosternée devant son Dieu. Ainsi les époux tendaient donc tous deux à se séparer. Mais les liens de la chair, quoique ils ne fussent pas, comme en certaines unions, tendus à craquer, constituaient une force encore supérieure aux tendances de dissolution, et il y avait en sus, pour les consolider, l’habitude, la vie quotidienne et le laisser-aller humains.


À toutes les questions posées par sa femme, ce soir-là, le banquier excédé répondit assez mal parce que des soucis graves pesaient sur lui. Il ne voulait pas les avouer, car c’était aussi avouer que le poids des responsabilités assumées lui pesait aux épaules. Il sentait que son devoir eût été d’introduire dans l’affaire certains amis de Séphardi, comme cet Ottsberg que son associé tenait pour le plus étonnant homme de Bourse de notre époque. Mais Mexme, en cela comme en amour, avait trop d’orgueil.

Jeanne savait interpréter les silences et les réticences. Elle devina que son mari traversait une crise. Elle avait heureusement fini par donner sa confiance à Séphardi parce qu’il lui paraissait impossible que les intérêts indissolublement liés des deux créateurs des Pétroles Narbonnais fussent désormais séparés. Et puis, il lui était si dévoué… Donc Séphardi, en cas de danger, protégerait Mexme pour se garantir lui aussi, c’était un espoir…

D’ailleurs Séphardi avait dit un jour à Jeanne, qui le questionnait et avouait les silences absurdes de son mari :

— Ma chère amie, je ne puis vous donner qu’une réponse, mais je la crois capable de calmer vos inquiétudes : vous ne serez jamais pauvre… Il avait songé : « Moi vivant », et ne l’avait pas dit. Elle avait néanmoins deviné. La promesse était certes équivoque, mais elle constituait aussi de ces engagements que les Séphardi tiennent et qui sont pour eux plus impératifs que les signatures données.

Enfin, lassée de voir son mari tergiverser et bouder à toutes les questions qu’elle lui posait avec douceur ; évitant toutefois cette irritation qui aurait fini par mener à une vraie querelle, elle prit un parti et dit :

— Mon cher ami, je vais partir à Nice pour une quinzaine ou un mois.

Il la regarda avec stupeur. Puis il devina que cela voulait dire : « Ou bien je serai informée de ce qui se fait ici et traitée en égale, ou bien je te laisse te débrouiller avec tes affaires de finance et pars mener la vie qui me plaira. »

L’orgueil se tendit dans l’âme de Mexme. Il dit avec une froideur savante :

— Pars, ma chérie ! Il me navrerait de te voir acquérir la fièvre énervante de mes bureaux, où tout le monde grogne sans cesse !

Elle haussa les épaules. En fait de fièvre, c’était un problème de salaires qui encolérait les employés de la banque. Elle savait fort bien aussi que Georges souffrait beaucoup au fond de ses absences. Il se livrait alors, pour oublier, à de crapuleuses débauches. Il feignait maintenant l’indifférence !… Rien de mieux ! Bientôt il la rappellerait avec des paroles plaintives de mari jaloux et vaincu.


Jeanne Mexme partit le lendemain pour la Riviera. Elle retrouverait là-bas un tas d’amis et de connaissances qu’éloignait la saison, particulièrement froide à Paris. Une campagne politique stupide et burlesque, mais qui touchait des milliers de sots, les chassait aussi. Des journaux, en effet, criaient sans répit à la révolution imminente.

Jeanne, à Nice, retrouva Fanny Bloch et Barleigne qui se trouvaient unis par une tendresse inattendue et sans doute purement provisoire. Le mathématicien Leviston, sybarite en rupture de Collège de France, traînait lui-même une ravissante jeunesse, rose et blonde comme une figure de keepsake.

Et Jeanne Mexme eut bientôt un cercle d’admirateurs, voire d’admiratrices, qui lui fit oublier Paris et ses brouillards, les Pétroles Narbonnais, les cours de Bourse, et cette phraséologie bancaire qui, comme celle des géologues, est un extraordinaire et cocasse mélange de métaphores poétiques, de barbarismes et de mots forgés par d’étranges mains… C’est alors que Jeanne apprit que des prospecteurs envoyés par Mexme rôdaient autour de Nice. On venait de découvrir du pétrole aux portes de la ville.

Dès que le bruit s’en fut répandu, la presse se jeta sur cette nouvelle. On prévoyait déjà la transformation de la côte d’Azur en une vaste usine. Une protestation violente s’éleva partout. Le rendez-vous des élégances du monde occidental serait bientôt une boueuse et puante série de réservoirs, de pylônes métalliques, de distilleries, et le royaume de la fumée… Horreur !… Le tollé fut universel.

Mexme, depuis le départ de sa femme, était devenu une sorte de despote oriental faisant trembler ses employés et ahurissant Paris de ses fantaisies galantes. Il aurait voulu que de Nice, Jeanne sût tout ce qu’il faisait. Séphardi était alors en Espagne. Il avait dit : « Je veux que l’Espagne me paye une dîme sur tout le pétrole qu’on y consommera. »

Quand on parla d’édifier une immense usine à Nice, bien que jamais tel projet n’eut été jusque-là envisagé, Mexme, interviewé, fit cette réponse stupéfiante :

— De Vintimille à Port de Bouc j’achète la Méditerranée. Je crée un empire de pétrole…

Mais le lendemain même, il se constitua un syndicat de défense des intérêts menacés par la folie ambitieuse du « Tamerlan de Naphtes » comme le désigna un grand journal.

On opposa le vin au pétrole, car le vin est aussi une fortune méditerranéenne. Des groupes de banquiers, de gros propriétaires, de politiciens se réunirent, pour, comme on dit, prendre des mesures… La lutte s’engagea, lors des élections municipales dans le Midi, où partout il y eut une liste de pétroliers et une d’anti-pétroliers. La victoire resta au pétrole. Cette formidable machine acquérait une sorte de pouvoir magnétique. Il semblait que rien ne put l’atteindre. Dès lors, la lutte fut ouverte entre Mexme et de gigantesques groupements de gens que sa fureur impériale affolait. Alors, le bruit se répandit que Jacques Capet, le Président de la République, était vendu à Séphardi et préparait un coup d’État. On fit circuler la liste des membres du futur gouvernement institué sous la dictature de Jacques Capet. Le Président du Conseil était Séphardi et le Ministre du Commerce Georges Mexme.


Désormais on ne nomma plus à Nice Jeanne Mexme que « Madame la Ministresse ». Elle en rit de bon cœur. Toutefois cela ne lui disait rien de bon. Greffer, si c’était vrai, une entreprise politique de cette envergure sur une affaire de Bourse déjà accablante devenait chimérique et attentatoire à toute raison. Mais si l’idée n’en était venue à personne, pourquoi ne pas faire disparaître cette campagne imbécile qui pouvait amener, par le revirement de l’opinion publique, un krach monstrueux.

De fait, les cours de Bourse des actions pétrolières du Narbonnais ne gardèrent plus la belle allure d’antan.

Cela stagnait sur place. On faisait de petits sauts de vingt-cinq francs, puis on revenait à la cotation précédente. À dire vrai quatre cents millions de titres avaient été placés dans le public.

Séphardi reparut à Paris. Il avait traité avec l’Espagne et mis une équipe de prospecteurs sur le versant sud des Pyrénées. Il espérait retrouver les nappes de pétroles en terre espagnole et créer là-bas, en Catalogne, une entreprise parallèle à celle du Narbonnais, mais dont il serait seul maître. Cela froissa beaucoup Mexme. Il crut sentir, dans l’opération de Séphardi, une sorte d’assurance contre l’écroulement de l’affaire française. Or, cet écroulement, pour lui qui en était l’âme, semblait impossible.

Pourtant, ses ennemis se concertaient et l’assaut était proche.