Espagne — En passant à Vergara — En allant à la chartreuse de Miraflores — La Fontaine du cimetière — Dans la Sierra — Au bord de la mer

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Espagne — En passant à Vergara — En allant à la chartreuse de Miraflores — La Fontaine du cimetière — Dans la Sierra — Au bord de la mer
Revue des Deux MondesPériode initiale, 4eme série, tome 27 (pp. 969-976).


ESPAGNE.




DEPART.

Avant d’abandonner à tout jamais ce globe,
Pour aller voir là-haut ce que Dieu nous dérobe,
Et de faire à mon tour au pays inconnu
Ce voyage dont nul n’est encor revenu,
J’ai voulu visiter les cités et les hommes,
Et connaître l’aspect de ce monde où nous sommes.
Depuis mes jeunes ans d’un grand désir épris,
J’étouffais à l’étroit dans ce vaste Paris ;
Une voix me parlait et me disait : « C’est l’heure ;
« Va, déracine-toi du seuil de ta demeure ;
« L’arbre pris par le pied, le minéral pesant,
« Sont jaloux de l’oiseau, sont jaloux du passant,
« Et puisque Dieu t’a fait de nature mobile,
« Qu’il t’a donné la vie, et le sang, et la bile,
« Pourquoi donc végéter et te cristalliser
« A regarder les jours sous ton arche passer ?
« Il est au monde, il est des spectacles sublimes,
« Des royaumes qu’on voit en gravissant les cimes,
« De noirs Escurials mystérieux granits,
« Et de bleus océans, visibles infinis.
« Donc, sans t’en rapporter à son image ronde,
« Par toi-même connais la figure du monde. »

Tout bas à mon oreille ainsi la voix chantait,
Et le désir ému dans, mon cœur palpitait.

Comme au jour du départ on voit parmi les nues
Tournoyer et crier une troupe de grues,
Mes rêves palpitans prêts à prendre leur vol
Tournoyaient dans les airs et dédaignaient le sol ;
Au colombier, le soir, ils rentraient à grand’ peine,
Et des hôtes pensifs qui hantent l’ame humaine,
Il ne s’asseyait plus à mon triste foyer
Que l’ennui, ce fâcheux qu’on ne peut renvoyer !

L’amour aux longs tourmens, aux plaisirs éphémères,
L’art et la fantaisie aux fertiles chimères,
L’entretien des amis et les chers compagnons
Intimes dont souvent on ignora les noms,
La famille sincère où l’ame se repose
Ne pouvaient plus suffire à mon esprit morose ;
Et sur l’âpre rocher où descend le vautour
Je me rongeais le foie en attendant le jour.
Je sentais le désir d’être absent de moi-même ;
Loin de ceux que je hais et loin de ceux que j’aime,
Sur une terre vierge et sous un ciel nouveau,
Je voulais écouter mon cœur et mon cerveau,
Et savoir, fatigué de stériles études,
Quels baumes contenait l’urne des solitudes,
Quels mots balbutiait avec ses bruits confus,
Dans la rumeur des flots et des arbres touffus,
La nature, ce livre où la plume divine
Écrit le grand secret que nul œil ne devine !
Je suis parti, laissant sur le seuil inquiet,
Comme un manteau trop vieux que l’on quitte à regret,
Cette lente moitié de la nature humaine,
L’habitude au pied sûr qui toujours y ramène,
Les pâles visions, compagnons de mes nuits,
Mes travaux, mes amours, et tous mes chers ennuis.
La poitrine oppressée et les yeux tout humides
Avant d’être emporté par les chevaux rapides,
J’ai retourné la tête à l’angle du chemin,
Et j’ai vu me faisant des signes de la main,

 
Comme un groupe plaintif d’amantes délaissées,
Sur la porte debout ma vie et mes pensées.

Hélas ! que vais-je faire et que vais-je chercher ?
L’horizon charme l’œil : à quoi bon le toucher ?
Pourquoi d’un pied réel fouler les blondes grèves,
Et les rivages d’or de l’univers des rêves ?
Poète, tu sais bien que la réalité
A besoin, pour couvrir sa triste nudité,
Du manteau que lui file à son rouet d’ivoire
L’imagination, menteuse qu’il faut croire ;
Que tout homme en son cœur porte son Chanaan,
Et son Eldorado par-delà l’Océan.
N’as-tu pas dans tes mains assez crevé de bulles,
De rêves gonflés d’air et d’espoirs ridicules ?
Plongeur, n’as-tu pas vu sous l’eau du lac d’azur
Les reptiles grouiller dans le limon impur ?
L’objet le plus hideux que le lointain estompe
Prend une belle forme où le regard se trompe,
Le mont chauve et pelé doit à l’éloignement
Les changeantes couleurs de son beau vêtement ;
Approchez ce n’est plus que rocs noirs et difformes,
Escarpemens abrupts, entassemens énormes,
Sapins échevelés, broussailles au poil roux,
Gouffres vertigineux et torrens en courroux.

Je le sais, je le sais. Déception amère !
Hélas j’ai trop souvent pris au vol ma chimère !
Je connais quels replis terminent ces beaux corps,
Et la syrène peut m’étaler ses trésors :
A travers sa beauté je vois, sous les eaux noires,
Frétiller vaguement sa queue et ses nageoires.
Aussi ne vais-je pas, de vains mots ébloui,
Chercher sous d’autres cieux mon rêve épanoui ;
Je ne crois pas trouver devant moi toutes faites
Au coin des carrefours, les strophes des poètes,
Ni pouvoir en passant cueillir à pleines mains
Les fleurs de l’idéal aux chardons des chemins.
Mais je suis curieux d’essayer de l’absence,
Et de voir ce que peut cette sourde puissance ;

Je veux savoir quel temps, sans être enseveli,
Je flotterai sur l’eau qui ne garde aucun pli,
Et dans combien de jours, comme un peu de fumée,
Des cœurs éteints s’envole une mémoire aimée.

Le voyage est un maître aux préceptes amers ;
Il vous montre l’oubli dans les cœurs les plus chers
Et vous prouve, misère et tristesse suprême !
Qu’ingrat à votre tour vous oubliez vous-même.
Pauvre atome perdu, point dans l’immensité,
Vous apprenez ainsi votre inutilité ;
Votre départ na rien dérangé dans le monde ;
Déjà votre sillon s’est refermé sur l’onde.
Oubli par les uns, aux autres inconnu,
Dans des lieux où jamais votre nom n’est venu,
Parmi des yeux distraits et des visages mornes,
Vous allez sur la terre et sur la mer sans bornes.
Par l’absence à la mort vous vous accoutumez.
Cependant l’araignée à vos volets fermés
Suspend sa toile ronde, et la maison déserte
Semble n’avoir plus d’ame et pleurer votre perte,
Et le chien qui s’ennuie et voudrait vous revoir
Au détour du chemin va hurler chaque soir.


EN PASSANT A VERGARA


No vaya usted a ver eso que le dara gana de vomitar.


Nous avions avec nous une jeune Espagnole
A l’allure hardie, à la toilette folle,
Au grand front éclatant comme un marbre poli,
Où la réflexion n’a jamais fait un pli,
Encadré de cheveux qui venaient en désordre
Sur un col satiné nonchalamment se tordre ;
Des sourcils de velours avec de grands yeux noirs,
Renvoyant des éclairs comme un piége à miroirs ;
Un rire éblouissant, épanoui, sonore,
Belle fleur de gaîté qu’un seul mot fait éclore ;
Des dents de jeune loup, pures comme du lait,

Dont l’émail insolent sans trêve étincelait ;
Une taille cambrée en cavale andalouse,
Des pieds mignons à rendre une reine jalouse ;
Et puis sur tout cela je ne sais quoi de fou,
Des mouvemens d’oiseau dans les poses du cou,
De petits airs penchés, des tournures de hanches,
De certaines façons de porter ses mains blanches,
Comme dans les tableaux où le vieux Zurbaran
Sous le nom d’une sainte, en habit castillan,
Représente une dame avec des pandelocques,
Des plumes, du clinquant et des modes baroques.

Or pendant que j’errais dans la vaste fonda,
Attendant qu’on servît la olla podrida,
Et que je regardais, ardent à tout connaître,
La cage du grillon pendue à la fenêtre,
Un mort passa, — parant pour le royaume noir ;
Et comme je voulais descendre pour le voir,
(Car sur le front des morts le rêveur cherche à lire
Ce terrible secret qu’aucun d’eux n’a pu dire)
L’Espagnole, posant ses doigts blancs sur mon bras,
Me retint et me dit : Oh ! ne descendez pas,
Cela vous donnerait, à coup sûr, la nausée !
Elle jeta ces mots vaguement, sans pensée,
De cet air de dégoût mêlé d’un peu d’effroi
Qu’on aurait en parlant d’un reptile au corps froid.

Ce spectacle, effrayant pour le héros lui-même,
Qui fait pâlir encor le front du chartreux blême,
Après vingt ans de jeûne et d’angoisses passés,
Un crâne sous la main, entre des murs glacés,
La mort n’a donc pour toi ni leçon ni tristesse ;
Et parce que tu bois le vin de ta jeunesse,
Que tes cheveux sont noirs et tes regards ardens,
Qu’il n’est pas une tache aux perles de tes dents,
Tu crois vivre toujours, sans qu’à ton front splendide
Le temps avec son ongle ose écrire une ride ?
Et tu méprises fort, dans ton éclat vermeil,
Le cadavre au teint vert qui dort le grand sommeil !
Et pourtant ce débris fut le temple d’une ame ;

Ce néant a vécu ; cette lampe sans flamme
Que la bouche inconnue a soufflé en passant,
Naguère eut le rayon qui t’éclaire à présent.
Sans doute ; mais pourquoi plonger dans ces mystères ?
Laissons rêver les morts dans leurs lits solitaires,
En couversation avec le ver impur !
A nous la vie, à nous le soleil et l’azur,
A nous tout ce qui chante, à nous tout ce qui brille,
Les courses de taureaux dans Madrid ou Séville,
Les pesans picadors et les légers chulos,
Les mules secouant leurs grappes de grelots,
Les chevaux éventrés et le taureau qui râle,
Fondant, l’épée au cou, sur le matador pâle !
A nous la castagnette, à nous le pandero,
La cachuca lascive et le gai boléro,
Le jeu de l’éventail, le soit, aux promenades,
Et sous le balcon d’or les molles sérénades !
Les vivans sont charmans, et les morts sont affreux,
Oui ; — mais le ver un jour rongera ton œil creux,
Et comme un fruit gâté, superbe créature,
Ton beau corps ne sera que cendre et pourriture,
Et le mort outragé, se levant à demi,
Dira, le regard lourd d’avoir long-temps dormi :
« Dédaigneuse ! à ton tour tu donnes la nausée ;
Ta figure est déjà bleue et décomposée,
Tes parfums sont changés en fétides odeurs,
Et tu n’es qu’un ramas d’effroyables laideurs ! »


EN ALLANT A LA CHARTEUSE DE MIRAFLORES


Oui, c’est une montée âpre, longue et poudreuse,
Un revers décharné, vrai site de chartreuse ;
Les pierres du chemin qui croulent sous les pieds
Trompent à chaque instant les pas mal appuyés.
Pas un brin d’herbe vert, pas une teinte fraîche :
On ne voit que des murs bâtis en pierre sèche,
Des groupes contrefaits d’oliviers rabougris
Au feuillage malsain, couleur de vert de gris,

 
Des pentes au soleil que nulle fleur n’égaie,
Des roches de granit et des ravins de craie ;
Et l’on se sent le cœur de tristesse serré.
Mais quand on est en haut, coup d’œil inespéré !
L’on aperçoit là-bas, dans le bleu de la plaine,
L’église où dort le Cid près de doña Chimène.


LA FONTAINE DU CIMETIERE


A la morne chartreuse, entre des murs de pierre,
En place de jardin l’on voit un cimetière,
Un cimetière nu comme un sillon fauché,
Sans croix, sans monumens, sans tertre qui se hausse :
L’oubli couvre le nom, l’herbe couvre la fosse ;
La mère ignorerait où son fils est couché.

Les végétations maladives du cloître
Seules sur ce terrain peuvent germer et croître,
Dans l’humidité froide à l’ombre des longs murs ;
Des morts abandonnés douces consolatrices,
Les fleurs n’oseraient pas incliner leurs calices
Sur le vague tombeau de ces dormeurs obscurs.

Au milieu, deux cyprès à la noire verdure
Profilent tristement leur silhouette dure,
Longs soupirs de feuillage élancés vers les cieux !
Pendant que du bassin d’une avare fontaine
Tombe en frange effilée une nappe incertaine
Comme des pleurs furtifs qui débordent les yeux.

Par les saints ossemens des vieux moines filtrée
L’eau coule à flots si clairs dans la vasque éplorée,
Que pour en boire un peu je m’approchai du bord.
Dans le cristal glacé quand je trempai ma lèvre,
Je me sentis saisi par un frisson de fièvre :
Cette eau de diamant avait un goût de mort !

Chartreuse de Miraflores, près de Burgos


DANS LA SIERRA


J’aime d’un fol amour les monts fiers et sublimes,
Les plantes n’osent pas poser leurs pieds frileux
Sur le linceul d’argent qui recouvre leurs cimes,
Le soc s’émousserait à leurs pics anguleux.

Ni vigne aux bras lascifs, ni blés dorés, ni seigles,
Rien qui rappelle l’homme et le travail maudit ;
Dans leur air libre et pur nagent des essaims d’aigles,
Et l’écho du rocher siffle l’air du bandit.

Ils ne rapportent rien, et ne sont pas utiles,
Ils n’ont que leur beauté, je le sais, c’est bien peu,
Mais moi je les préfère aux champs gras et fertiles,
Qui sont si loin du ciel qu’on n’y voit jamais Dieu.

Grenade, Sierra-Nevada.



AU BORD DE LA MER


La lune, de ses mains distraites,
A laissé choir du haut de l’air
Son grand éventail à paillettes
Sur le bleu tapis de la mer.

Pour le ravoir, elle se penche
Et tend son beau bras argenté ;
Mais l’éventail fuit sa main blanche,
Par le flot qui passe emporté,

Au gouffre amer, pour te le rendre,
Lune j’irais bien me jeter,
Si tu pouvais du ciel descendre,
Au ciel si je pouvais monter

Malaga

THÉOPHILE GAUTIER.