Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain/05

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CINQUIÈME ÉPOQUE.

Progrès des sciences depuis leur division jusqu’à leur décadence.




Platon vivoit encore, lorsqu’Aristote, son disciple, ouvrit dans Athènes même, une école rivale de la sienne.

Non-seulement il embrassa toutes les sciences ; mais il appliqua la méthode philosophique à l’éloquence et à la poésie. Il osa concevoir le premier, que cette méthode doit s’étendre à tout ce que l’intelligence humaine peut atteindre ; puisque cette intelligence exerçant par tout les mêmes facultés, doit par tout être assujettie aux mêmes lois.

Plus le plan qu’il s’étoit formé étoit vaste, plus il sentit le besoin d’en séparer les diverses parties, et de fixer avec plus de précision les limites de chacune. À compter de cette époque, la plûpart des philosophes, et même des sectes entières, se bornèrent à quelques-unes de ces parties.

Les sciences mathématiques et physiques formèrent seules une grande division. Comme elles se fondent sur le calcul et l’observation, comme ce qu’elles peuvent enseigner est indépendant des opinions qui divisoient les sectes, elles se séparèrent de la philosophie, sur laquelle ces sectes régnoient encore. Elles devinrent donc l’occupation de savans, qui presque tous eurent même la sagesse de demeurer étrangers aux disputes des écoles, où l’on se livroit à une lutte de réputation plus utile à la renommée passagère des philosophes, qu’aux progrès de la philosophie. Ce mot commença même à ne plus exprimer que les principes généraux de l’ordre du monde, la métaphysique, la dialectique, et la morale, dont la politique faisoit partie.

Heureusement l’époque de cette division précéda le temps où la Grèce, après de longs orages, devoit perdre sa liberté. Les sciences trouvèrent dans la capitale de l’Égypte un asile, que les despotes qui la gouvernoient auroient peut-être refusé à la philosophie. Des princes qui devoient une grande partie de leur richesse et de leur pouvoir, au commerce réuni de la Méditerranée et de l’Océan Asiatique, devoient encourager des sciences utiles à la navigation et au commerce.

Elles échappèrent donc à cette décadence plus prompte, qui se fit bientôt sentir dans la philosophie, donc l’éclat disparut avec la liberté. Le despotisme des Romains, si indifférens aux progrès des lumières, n’atteignit l’Égypte que très-tard, et dans un temps où la ville d’Alexandrie étoit devenue nécessaire à la subsistance de Rome ; déjà en possession d’être la métropole des sciences, comme le centre du commerce, elle se suffisoit à elle-même pour en conserver le feu sacré par sa population, par sa richesse, par le grand concours des étrangers, par les établissemens que les Ptolémées avoient formés, et que les vainqueurs ne songèrent pas à détruire.

La secte académique, où les mathématiques avoient été cultivées dès son origine, et dont l’enseignement philosophique se bornoit presque à prouver l’utilité du doute, et indiquer les limites étroites de la certitude, devoit être la secte des savans ; et cette doctrine ne pouvoit effrayer les despotes : aussi domina-t-elle dans l’école d’Alexandrie.

La théorie des sections coniques, la méthode de les employer, soit pour la construction des lieux géométriques, soit pour la résolution des problêmes, la découverte de quelques autres courbes, étendirent la carrière, jusqu’alors si resserrée, de la géométrie. Archimède découvrit la quadrature de la parabole, mesura la surface de la sphère : et ce furent les premiers pas dans cette théorie des limites, qui détermine la dernière valeur d’une quantité, celle dont cette quantité se rapproche sans cesse en ne l’atteignant jamais ; dans cette science qui enseigne, tantôt à trouver les rapports des quantités évanouissantes, tantôt à remonter de la connoissance de ces rapports à la détermination de ceux des grandeurs finies ; en un mot dans ce calcul, auquel, avec plus d’orgueil que de justesse, les modernes ont donné le nom de calcul de l’infini. C’est Archimède, qui le premier détermina le rapport approché du diamètre du cercle et de sa circonférence, enseigna comme on pouvoit en obtenir des valeurs toujours de plus en plus approchées, et fit connoître les méthodes d’approximation, ce supplément heureux de l’insuffisance des méthodes connues, et souvent de la science elle-même.

On peut, en quelque sorte, le regarder comme le créateur de la mécanique rationnelle. On lui doit la théorie du lévier, et la découverte de ce principe d’hydrostatique, qu’un corps, placé dans un corps fluide, perd une portion de son poids égale à celui de la masse qu’il a déplacée.

La vis qui porte son nom, ses miroirs ardens, les prodiges du siége de Syracuse, attestent ses talens dans la science des machines, que les savans avoient négligée, parce que les principes de théorie, connus jusqu’alors, ne pouvoient y atteindre encore. Ces grandes découvertes, ces sciences nouvelles placent Archimède parmi ces génies heureux, dont la vie est une époque dans l’histoire de l’homme, et dont l’existence paroît un des bienfaits de la nature.

C’est dans l’école d’Alexandrie que nous trouvons les premières traces de l’algèbre, c’est-à-dire du calcul des quantités considérées uniquement comme telles. La nature des questions proposées et résolues dans le livre de Diophante, exigeoient que les nombres y fussent envisagés comme ayant une valeur générale, indéterminée, et assujettie seulement à certaines conditions.

Mais cette science n’avoit point alors, comme aujourd’hui, ses signes, ses méthodes propres, ses opérations techniques. On désignoit ces valeurs générales par des mots ; et c’étoit par une suite de raisonnemens que l’on parvenoit à trouver, à développer la solution des problêmes.

Des observations chaldéennes, envoyées à Aristote par Alexandre, accélérèrent les progrès de l’astronomie. Ce qu’ils offrent de plus brillant, est dû au génie d’Hipparque. Mais si, après lui, dans l’astronomie, comme après Archimède dans la géométrie et dans la mécanique, on ne trouve plus de ces découvertes, de ces travaux, qui changent en quelque sorte la face entière d’une science, elles continuèrent long-temps encore de se perfectionner, de s’étendre, et de s’enrichir du moins par des vérités de détail.

Dans son histoire des animaux, Aristote avoit donné les principes et le modèle précieux de la manière d’observer avec exactitude, et de décrire avec méthode les objets de la nature, de classer ces observations et de saisir les résultats généraux qu’elles présentent. L’histoire des plantes, celle des minéraux, furent traitées après lui, mais avec moins de précision, et avec des vues moins étendues, moins philosophiques.

Les progrès de l’anatomie furent très-lents, non seulement parce que des préjugés religieux s’opposoient à la dissection des cadavres, mais parce que l’opinion vulgaire en regardoit l’attouchement comme une sorte de souillure morale.

La médecine d’Hippocrate n’étoit qu’une science d’observation, qui n’avoit pu conduire encore qu’à des méthodes empyriques. L’esprit de secte, le goût des hypothèses l’infecta bientôt ; mais si le nombre des erreurs l’emporta sur celui des vérités nouvelles, si les préjugés ou les systêmes des médecins firent plus de mal que leurs observations ne purent faire de bien, cependant on ne peut nier que la médecine n’ait fait, durant cette époque, des progrès foibles, mais réels.

Aristote ne porta dans la physique, ni cette exactitude, ni cette sage réserve, qui caractérisent son histoire des animaux. Il paya le tribut aux habitudes de son siècle, à l’esprit des écoles, en la défigurant par ces principes hypothétiques qui, dans leur généralité vague, expliquent tout avec une sorte de facilité, parce qu’ils ne peuvent rien expliquer avec précision.

D’ailleurs, l’observation seule ne suffit pas ; il faut des expériences : elles exigent des instrumens ; et il paroît qu’on n’avoit pas alors assez recueilli de faits, qu’on ne les avoit pas vus avec assez de détail, pour sentir le besoin, pour avoir l’idée de cette manière d’interroger la nature et de la forcer à nous répondre.

Aussi, dans cette époque, l’histoire des progrès de la physique, doit-elle se borner au tableau d’un petit nombre de connoissances, dues au hasard et aux observations où conduit la pratique des arts, bien plus qu’aux recherches des savans. L’hydraulique, et sur-tout l’optique, présentent une moisson un peu moins stérile ; mais ce sont plutôt encore, des faits remarqués parce qu’ils se sont offerts d’eux-mêmes, que des théories ou des lois physiques, découvertes par des expériences, ou devinées par la méditation.

L’agriculture s’étoit bornée jusqu’alors à la simple routine, et à quelques règles que les prêtres, en les transmettant aux peuples, avoient corrompues par leurs superstitions. Elle devint chez les Grecs, et sur-tout chez les Romains, un art important et respecté, dont les hommes les plus savans s’empressèrent de recueillir les usages et les préceptes. Ces recueils d’observations présentées avec précision, rassemblées avec discernement, pouvoient éclairer la pratique, répandre les méthodes utiles : mais on étoit encore bien loin du siècle des expériences et des observations calculées.

Les arts mécaniques commencèrent à se lier aux sciences : les philosophes en examinèrent les travaux, en recherchèrent l’origine, en étudièrent l’histoire, s’occupèrent de décrire les procédés et les produits de ceux qui étoient cultivés dans les diverses contrées, de recueillir ces observations, et de les transmettre à la postérité.

Ainsi, l’on vit Pline embrasser l’homme, la nature et les arts, dans le plan immense de son histoire naturelle ; inventaire précieux de tout ce qui formoit alors les véritables richesses de l’esprit humain ; et ses droits à notre reconnoissance ne peuvent être détruits par le reproche mérité d’avoir accueilli, avec trop peu de choix et trop de crédulité, ce que l’ignorance ou la vanité mensongère des historiens et des voyageurs, avoit offert à son insatiable avidité de tout connoître.

Au milieu de la décadence de la Grèce, Athènes, qui, dans les jours de sa puissance, avoit honoré la philosophie et les lettres, leur dut, à son tour, de conserver plus long-temps quelques restes de son ancienne splendeur. On n’y balançoit plus à la tribune, les destins de la Grèce et de l’Asie ; mais c’est dans ses écoles que les Romains apprirent à connoître les secrets de l’éloquence ; et c’est aux pieds de la lampe de Démosthènes que se forma le premier de leurs orateurs.

L’académie, le lycée, le portique, les jardins d’Épicure, furent le berceau et la principale école des quatre sectes qui se disputèrent l’empire de la philosophie.

On enseignoit dans l’académie qu’il n’y a rien de certain ; que sur aucun objet l’homme ne peut atteindre, ni à une vraie certitude, ni même à une compréhension parfaite : enfin (et il étoit difficile d’aller plus loin) qu’il ne pouvoit être sûr de cette impossibilité de rien connoître, et qu’il falloit douter même de la nécessité de douter de tout.

On y exposoit, on y défendoit, on y combattoit les opinions des autres philosophes, mais comme des hypothèses propres à exercer l’esprit, et pour faire sentir davantage, par l’incertitude qui accompagnoit, ces disputes, la vanité des connoissances humaines, et le ridicule de la confiance dogmatique des autres sectes.

Mais ce doute, qu’avoue la raison, quand il conduit à ne point raisonner sur les mots auxquels nous ne pouvons attacher des idées nettes et précises, à proportionner notre adhésion au degré de la probabilité de chaque proposition, à déterminer, pour chaque classe de connoissances, les limites de la certitude que nous pouvons obtenir ; ce même doute, s’il s’étend aux vérités démontrées, s’il attaque les principes de la morale, devient ou stupidité ou démence ; il favorise l’ignorance et la corruption : et tel est l’excès où sont tombés les sophistes, qui remplacèrent dans l’académie les premiers disciples de Platon.

Nous exposerons la marche de ces sceptiques, la cause de leurs erreurs ; nous chercherons ce que, dans l’exagération de leur doctrine, on doit attribuer à la manie de se singulariser par des opinions bizarres ; nous ferons observer que, s’ils furent assez solidement réfutés par l’instinct des autres hommes, par celui qui les dirigeoit eux-mêmes dans la conduite de leur vie, jamais ils ne furent, ni bien entendus, ni bien réfutés par les philosophes.

Cependant ce scepticisme outré n’avoit pas entraîné toute la secte académique ; et cette opinion d’une idée éternelle du juste, du beau, de l’honnête, indépendante de l’intérêt des hommes, de leurs conventions, de leur existence même, idée qui, imprimée dans notre ame, devenoit pour nous le principe de nos devoirs, et la règle de nos actions, cette doctrine, puisée dans les dialogues de Platon, continuoit d’être exposée dans son école, et y servoit de base à l’enseignement de la morale.

Aristote ne connut pas mieux que ses maîtres l’art d’analyser les idées, c’est-à-dire, de remonter par degrés jusqu’aux idées les plus simples qui sont entrées dans leur combinaison, d’observer la formation de ces idées simples, de suivre dans ces opérations la marche de l’esprit et le développement de ses facultés.

Sa métaphysique ne fut donc, comme celle des autres philosophes, qu’une doctrine vague, fondée, tantôt sur l’abus des mots, et tantôt sur de simples hypothèses.

C’est à lui cependant que l’on doit cette vérité importante, ce premier pas dans la connoissance de l’esprit humain, que nos idées même les plus abstraites, les plus purement intellectuelles, pour ainsi dire, doivent leur origine à nos sensations : mais il ne l’appuya d’aucun développement. Ce fut plutôt l’apperçu d’un homme de génie, que le résultat d’une suite d’observations analysées avec précision, et combinées entre elles pour en faire sortir une vérité générale : aussi ce germe jeté, dans une terre ingrate, ne produisit de fruits utiles, qu’après plus de vingt siècles.

Aristote, dans sa logique, réduisant les démonstrations à une suite d’argumens assujettis à la forme syllogistique, divisant ensuite toutes les propositions en quatre classes qui les renferment toutes, apprend à reconnoître, parmi toutes les combinaisons possibles de propositions de ces quatre classes prises trois à trois, celles qui répondent à des syllogismes concluans, et qui y répondent nécessairement. Par ce moyen, l’on peut juger de la justesse ou du vice d’un argument, en sachant seulement à quelle combinaison il appartient ; et l’art de raisonner juste est soumis, en quelque sorte, à des règles techniques.

Cette idée ingénieuse est restée inutile jusqu’ici ; mais peut-être doit-elle un jour devenir le premier pas vers un perfectionnement, que l’art de raisonner et de discuter semble encore attendre.

Chaque vertu, suivant Aristote, est placée entre deux vices, dont l’un en est le défaut, et l’autre l’excès : elle n’est, en quelque sorte, qu’un de nos penchans naturels, auquel la raison nous défend, et de trop résister, et de trop obéir.

Ce principe général a pu s’offrir à lui d’après une de ces idées vagues d’ordre et de convenance, si communes alors dans la philosophie ; mais il le vérifia, en l’appliquant à la nomenclature des mots qui, dans la langue grecque, exprimoient ce qu’on y appeloit des vertus.

Vers le même temps, deux sectes nouvelles, appuyant la morale sur des principes opposés, du moins en apparence, partagèrent les esprits, étendirent leur influence bien au-delà des bornes de leurs écoles, et hâtèrent la chute de la superstition grecque, que malheureusement une superstition plus sombre, plus dangereuse, plus ennemie des lumières, devoit bientôt remplacer.

Les Stoïciens firent consister la vertu et le bonheur, dans la possession d’une ame également insensible à la volupté et à la douleur, affranchie de toutes les passions, supérieure à toutes les craintes, à toutes les foiblesses, ne connoissant de véritable bien que la vertu, de mal réel que les remords. Ils croyoient que l’homme a le pouvoir de s’élever à cette hauteur, s’il en a une volonté forte et constante ; et qu’alors, indépendant de la fortune, toujours maître de lui-même, il est également inaccessible au vice et au malheur.

Un esprit unique anime le monde : il est présent par-tout, si même il n’est pas tout, s’il existe autre chose que lui. Les ames humaines en sont des émanations. Celle du sage, qui n’a point souillé la pureté de son origine, se réunit, au moment de la mort, à cet esprit universel. La mort seroit donc un bien, si, pour le sage soumis à la nature, endurci contre tout ce que les hommes vulgaires appellent des maux, il n’y avoit pas plus de grandeur à la regarder comme une chose indifférente.

Épicure place le bonheur dans la jouissance du plaisir et dans l’absence de la douleur. La vertu consiste à suivre les penchans naturels, mais en sachant les épurer, et les diriger. La tempérance, qui prévient la douleur, qui, en conservant nos facultés naturelles dans toute leur force, nous assure toutes les jouissances que sa nature nous a préparées ; le soin de se préserver des passions haineuses ou violentes, qui tourmentent et déchirent le cœur livré à leur amertume et à leurs fureurs ; celui de cultiver au contraire les affections douces et tendres, de se ménager les voluptés qui suivent la pratique de la bienfaisance, de conserver la pureté de son ame pour éviter la honte et les remords qui punissent le crime, pour jouir du sentiment délicieux qui récompense les belles actions : telle est la route qui conduit à la fois et au bonheur et à la vertu.

Épicure ne voyoit dans l’univers qu’une collection d’atomes, dont les combinaisons diverses étoient soumises à des lois nécessaires. L’ame humaine étoit elle-même une de ces combinaisons. Les atomes qui la composoient, réunis à l’instant où le corps commençoit la vie, se dispersoient au moment de la mort, pour se réunir à la masse commune, et entrer dans de nouvelles combinaisons.

Ne voulant pas heurter trop directement les préjugés populaires, il avoit admis des Dieux ; mais indifférens aux actions des hommes, étrangers à l’ordre de l’univers, et soumis comme les autres êtres aux lois générales de son mécanisme, ils étoient en quelque sorte un hors-d’œuvre de ce systême.

Des hommes durs, orgueilleux, injustes, se cachèrent sous le masque du stoïcisme. Des hommes voluptueux et corrompus se glissèrent souvent dans les jardins d’Épicure. On calomnia les principes des épicuriens, qu’on accusa de placer le souverain bien dans les voluptés grossières. On tourna en ridicule les prétentions du sage de Zénon, qui, esclave tournant la meule, ou tourmenté de la goutte, n’en est pas moins heureux, libre, et souverain.

Cette philosophie qui prétendoit s’élever au-dessus de la nature, et celle qui ne vouloit qu’y obéir ; cette morale qui ne reconnoissoit d’autre bien que la vertu, et celle qui plaçoit le bonheur dans la volupté, conduisoient aux mêmes conséquences pratiques, en partant de principes si contraires, en tenant un langage si opposé. Cette ressemblance dans les préceptes moraux de toutes les religions, de toutes les sectes de philosophie, suffiroit pour prouver qu’ils ont une vérité indépendante des dogmes de ces religions, des principes de ces sectes ; que c’est dans la constitution morale de l’homme qu’il faut chercher la base de ses devoirs, l’origine de ses idées de justice et de vertu : vérité dont la secte épicurienne s’étoit moins éloignée qu’aucune autre : et rien peut-être ne contribua davantage à lui mériter la haine des hypocrites de toutes les classes, pour qui la morale n’est qu’un objet de commerce dont ils se disputent le monopole.

La chute des républiques grecques entraîna celle des sciences politiques. Après Platon, Aristote et Xénophon, l’on cessa presque de les comprendre dans le systême de la philosophie.

Mais il est temps de parler d’un événement qui changea le sort d’une grande partie du monde, et exerça sur les progrès de l’esprit humain une influence qui s’est prolongée jusqu’à nous.

Si l’on en excepte l’Inde et la Chine, la ville de Rome avoit étendu son empire sur toutes les nations où l’esprit humain s’étoit élevé au-dessus de la foiblesse de sa première enfance.

Elle donnoit des lois à tous les pays où les Grecs avoient porté leur langue, leurs sciences et leur philosophie. Tous ces peuples, suspendus à une chaîne que la victoire avoit attachée au pied du capitole, n’existoient plus que par la volonté de Rome et pour les passions de ses chefs.

Un tableau vrai de la constitution de cette ville dominatrice, ne sera point étranger à l’objet de cet ouvrage : on y verra l’origine du patriciat héréditaire, et les adroites combinaisons employées pour lui donner plus de stabilité et plus de force, en le rendant moins odieux ; un peuple exercé aux armes, mais ne les employant jamais dans ses dissentions domestiques ; réunissant la force réelle à l’autorité légale, et se défendant à peine contre un sénat orgueilleux, qui, en l’enchaînant par la superstition, l’éblouissoit par l’éclat de ses victoires : une grande nation, tour-à-tour le jouet de ses tyrans ou de ses défenseurs, et pendant quatre siècles la dupe patiente d’une manière de prendre ses suffrages, absurde mais consacrée.

On verra cette constitution, faite pour une seule ville, changer de nature sans changer de forme, quand il fallut l’étendre à un grand empire ; ne pouvant se maintenir que par des guerres continuelles, et bientôt détruite par ses propres armées ; enfin, le peuple roi avili par l’habitude d’être nourri aux dépens du trésor public, corrompu par les largesses des sénateurs, vendant à un homme les restes illusoires de son inutile liberté.

L’ambition des Romains, les portoit à chercher en Grèce des maîtres, dans cet art de l’éloquence, qui étoit chez eux une des routes de la fortune. Ce goût pour les jouissances exclusives et raffinées, ce besoin de nouveaux plaisirs, qui naît de la richesse et de l’oisiveté, leur fit rechercher les arts des Grecs, et même la conversation de leurs philosophes. Mais les sciences, la philosophie, les arts du dessin, furent toujours des plantes étrangères au sol de Rome. L’avarice des vainqueurs couvrit l’Italie de chefs-d’œuvre de la Grèce, enlevés par la force aux temples, aux cités dont ils faisoient l’ornement, et dont ils consoloient l’esclavage ; mais les ouvrages d’aucun Romain n’osèrent s’y mêler. Cicéron, Lucrèce et Sénèque écrivirent éloquemment dans leur langue sur la philosophie ; mais c’étoit sur celle des Grecs : et pour réformer le calendrier barbare de Numa, César fut obligé d’employer un mathématicien d’Alexandrie.

Rome, long-temps déchirée par les factions de généraux ambitieux, occupée de nouvelles conquêtes, ou agitée par les discordes civiles, tomba enfin de son inquiète liberté dans un despotisme militaire plus orageux encore. Quelle place auroient donc pu trouver les tranquilles méditations de la philosophie ou des sciences, entre des chefs qui aspiroient à la tyrannie, et bientôt après sous des despotes qui craignoient la vérité, et qui haïssoient également les talens et les vertus ? D’ailleurs, les sciences et la philosophie sont nécessairement négligées, dans tout pays où une carrière honorable, qui conduit aux richesses et aux dignités, est ouverte à tous ceux que leur penchant naturel porte vers l’étude : et telle étoit à Rome celle de la jurisprudence.

Quand les lois, comme dans l’Orient, sont liées à la religion, le droit de les interpréter devient un des plus forts appuis de la tyrannie sacerdotale. Dans la Grèce, elles avoient fait partie de ce code donné à chaque ville par son législateur : il les y avoit liées à l’esprit de la constitution et du gouvernement qu’il avoit établi. Elles y éprouvèrent peu de changemens. Souvent les magistrats en abusèrent : les injustices particulières furent fréquentes ; mais les vices des lois n’y conduisirent jamais à un systême de brigandage régulier et froidement calculé. À Rome, où long-temps on ne connut d’autre autorité que la tradition des coutumes, où les juges déclaroient, chaque année, d’après quels principes ils décideroient les contestations pendant la durée de leur magistrature, où les premières lois écrites furent une compilation des lois grecques, rédigée par des décemvirs plus occupés de conserver leur pouvoir que de l’honorer, en présentant une bonne législation ; à Rome, où depuis cette époque, des lois dictées tour-à-tour par le parti du sénat et par celui du peuple, se succédoient avec rapidité, étoient sans cesse détruites ou confirmées, corrigées ou aggravées par des dispositions nouvelles, bientôt leur multiplicité, leur complication, leur obscurité, suite nécessaire du changement de la langue, firent une science à part de l’étude et de l’intelligence de ces lois. Le sénat, profitant du respect du peuple pour les anciennes institutions, sentit bientôt que le privilége d’interpréter les lois, devenoit presque équivalent au droit d’en faire de nouvelles ; et il se remplit de jurisconsultes. Leur puissance survécut à celle du sénat même : elle s’accrut sous les empereurs ; parce qu’elle est d’autant plus grande, que la législation est plus bizarre et plus incertaine.

La jurisprudence est donc la seule science nouvelle que nous devions aux Romains. Nous en tracerons l’histoire, qui se lie à celle des progrès que la science de la législation a faits chez les modernes, et sur-tout à celle des obstacles qu’elle y a rencontrés.

Nous montrerons, comment le respect pour le droit positif des Romains, a contribué à conserver quelques idées du droit naturel des hommes, pour empêcher ensuite ces idées de s’agrandir et de s’étendre ; comment nous avons dû au droit romain un petit nombre de vérités utiles, et beaucoup plus de préjugés tyranniques.

La douceur des lois pénales, sous la république, mérite de fixer nos regards. Elles avoient en quelque sorte rendu sacré le sang d’un citoyen romain. La peine de mort ne pouvoit être portée contre lui, sans cet appareil d’un pouvoir extraordinaire, qui annonçoit les calamités publiques et le danger de la patrie. Le peuple entier pouvoit être réclamé pour juge, entre un seul homme et la république. On avoit senti que cette douceur est, chez un peuple libre, le seul moyen d’empêcher les dissensions politiques de dégénérer en massacres sanguinaires ; on avoit voulu corriger, par l’humanité dans les lois, la férocité des mœurs d’un peuple qui, même dans ses jeux, prodiguoit le sang de ses esclaves : aussi, en s’arrêtant au temps des Gracques, jamais, dans aucun pays, des orages si violens et si répétés ne coûtèrent moins de sang, ne produisirent moins de crimes.

Il ne nous est resté aucun ouvrage des Romains sur la politique. Celui de Cicéron sur les lois, n’étoit vraisemblablement qu’un extrait embelli des livres des Grecs. Ce n’étoit pas au milieu des convulsions de la liberté expirante, que la science sociale auroit pu se naturaliser et se perfectionner. Sous le despotisme des Césars, l’étude n’en eût paru qu’une conspiration contre leur pouvoir. Rien enfin ne prouve mieux, combien elle fut toujours inconnue chez les Romains, que d’y voir l’exemple, unique jusqu’ici dans l’histoire, d’une succession non interrompue, depuis Nerva jusqu’à Marc-Aurèle, de cinq empereurs qui réunissoient les vertus, les talens, les lumières, l’amour de la gloire, le zèle du bien public, sans qu’il soit émané d’eux une seule institution qui ait marqué le désir de mettre des bornes au despotisme ou de prévenir les révolutions, et de resserrer par de nouveaux liens les parties de cette masse immense, dont tout présageoit la dissolution prochaine.

La réunion de tant de peuples sous une même domination, l’étendue des deux langues qui se partageoient l’empire, et qui toutes deux étoient familières à presque tous les hommes instruits, ces causes, agissant de concert, devoient contribuer sans doute à répandre les lumières sur un plus grand espace avec plus d’égalité. Leur effet naturel devoit être encore, d’affoiblir peu-à-peu les différences qui séparoient les sectes philosophiques, de les réunir en une seule, qui choisiroit dans chacune, les opinions les plus conformes à la raison, celles qu’un examen réfléchi avoit le plus confirmées. C’étoit même à ce point que la raison devoit amener les philosophes, lorsque l’effet du temps sur l’enthousiasme sectaire permettroit de n’écouter qu’elle. Aussi trouve-t-on déjà, dans Sénèque, quelques traces de cette philosophie : elle ne fut même jamais étrangère à la secte académique, qui parut se confondre presque entièrement avec elle ; et les derniers disciples de Platon furent les fondateurs de l’éclectisme.

Presque toutes les religions de l’empire avoient été nationales. Mais toutes aussi avoient de grands traits de ressemblance, et en quelque sorte un air de famille. Point de dogmes métaphysiques, beaucoup de cérémonies bizarres qui avoient un sens ignoré du peuple, et souvent même des prêtres ; une mythologie absurde, où la multitude ne voyoit que l’histoire merveilleuse de ses dieux, où les hommes plus instruits soupçonnoient l’exposition allégorique de dogmes plus relevés ; des sacrifices sanglans, des idoles qui représentoient les dieux, et dont quelques-unes, consacrées par le temps, avoient une vertu céleste ; des pontifes dévoués au culte de chaque divinité, sans former un corps politique, sans même être réunis dans une communion religieuse ; des oracles attachés à certains temples, à certaines statues ; enfin des mystères, que leurs hiérophantes ne communiquoient qu’en imposant la loi d’un inviolable secret. Tels étoient ces traits de ressemblance.

Il faut y ajouter encore que les prêtres, arbitres de la conscience religieuse, n’avoient jamais osé prétendre à l’être de la conscience morale ; qu’ils dirigeoient la pratique du culte, et non les actions de la vie privée. Ils vendoient à la politique des oracles ou des augures ; ils pouvoient précipiter les peuples dans des guerres, leur dicter des crimes ; mais ils n’exerçoient aucune influence, ni sur le gouvernement, ni sur les lois.

Quand les peuples, sujets d’un même empire, eurent une communication habituelle, et que les lumières eurent fait par-tout des progrès presque égaux, les hommes instruits s’apperçurent bientôt que tous ces cultes étoient celui d’un dieu unique, dont les divinités si multipliées, objets immédiats de l’adoration populaire, n’étoient que les modifications ou les ministres.

Cependant, chez les Gaulois, et dans quelques cantons de l’Orient, les Romains avoient trouvé des religions d’un autre genre. Là, les prêtres étoient les juges de la morale : la vertu consistoit dans l’obéissance à la volonté d’un dieu, dont ils se disoient les seuls interprètes. Leur empire s’étendoit sur l’homme tout entier ; le temple se confondoit avec la patrie ; on étoit adorateur de Jéhova ou d’Œsus, avant d’être citoyen ou sujet de l’empire ; et les prêtres décidoient à quelles lois humaines leur dieu permettoit d’obéir.

Ces religions devoient blesser l’orgueil des maîtres du monde. Celle des Gaulois étoit trop puissante, pour qu’ils ne se hâtassent point de la détruire. La nation juive fut même dispersée : mais la vigilance du gouvernement, ou dédaigna, ou ne put atteindre les sectes obscures, qui se formèrent en secret du débris de ces cultes antiques.

Un des bienfaits de la propagation de la philosophie grecque avoit été de détruire la croyance des divinités populaires, dans toutes les classes, où l’on recevoit une instruction un peu étendue. Un théisme vague, ou le pur mécanisme d’Épicure, étoit, même dès le temps de Cicéron, la doctrine commune de quiconque avoit cultivé son esprit, de tous ceux qui dirigeoient les affaires publiques. Cette classe d’hommes s’attacha nécessairement à l’ancienne religion, mais en cherchant à l’épurer ; parce que la multiplicité de ces dieux de tout pays avoit lassé même la crédulité du peuple. On vit alors les philosophes former des systêmes sur les génies intermédiaires, se soumettre à des préparations, à des pratiques, à un régime religieux, pour se rendre plus dignes d’approcher de ces intelligences supérieures : et ce fut dans les dialogues de Platon, qu’ils cherchèrent les fondemens de cette doctrine.

Le peuple des nations conquises, les infortunés, les hommes d’une imagination ardente et foible, durent s’attacher de préférence aux religions sacerdotales ; parce que l’intérêt des prêtres dominateurs, leur inspiroit précisément cette doctrine d’égalité dans l’esclavage, de renoncement aux biens temporels, de récompenses célestes réservées à l’aveugle soumission, aux souffrances, aux humiliations volontaires ou supportées avec patience : doctrine si séduisante pour l’humanité opprimée ! Mais ils avoient besoin de relever, par quelques subtilités philosophiques, leur mythologie grossière ; et c’est encore à Platon qu’ils eurent recours. Ses dialogues furent l’arsenal, où les deux partis allèrent forger leurs armes théologiques. Nous verrons, dans la suite, Aristote obtenir un semblable honneur, et se trouver à la fois le maître des théologiens et le chef des athées.

Vingt sectes égyptiennes, judaïques, s’accordant pour attaquer la religion de l’empire, mais se combattant entre elles avec une égale fureur, finirent par se perdre dans la religion de Jésus. On parvint à composer de leurs débris une histoire, une croyance, des cérémonies, et une morale, auxquelles se réunit peu-à-peu la masse de ces illuminés.

Tous croyoient à un Christ, à un Messie envoyé de dieu, pour réparer le genre humain. C’est le dogme fondamental de toute secte qui veut s’élever sur les débris des sectes anciennes. On se disputoit sur le temps, sur le lieu de son apparition, sur son nom mortel : mais celui d’un prophète, qui avoit, dit-on, paru en Palestine, sous Tibère, éclipsa tous les autres ; et les nouveaux fanatiques se rallièrent sous l’étendard du fils de Marie.

Plus l’empire s’affoiblissoit, plus cette religion chrétienne faisoit des progrès rapides. L’avilissement des anciens conquérans du monde s’étendoit sur les dieux, qui, après avoir présidé à leurs victoires, n’étoient plus que les témoins impuissans de leurs défaites. L’esprit de la nouvelle secte convenoit mieux à des temps de décadence et de malheur. Ses chefs, malgré leurs fourberies et leurs vices, étoient des enthousiastes prêts à périr pour leur doctrine. Le zèle religieux des philosophes et des grands, n’étoit qu’une dévotion politique : et toute religion qu’on se permet de défendre comme une croyance qu’il est utile de laisser au peuple, ne peut plus espérer qu’une agonie plus ou moins prolongée. Bientôt le christianisme devient un parti puissant ; il se mêle aux querelles des Césars ; il met Constantin sur le trône, et s’y place lui-même, à côté de ses foibles successeurs.

En vain un de ces hommes extraordinaires, que le hasard élève quelquefois à la souveraine puissance, Julien, voulut délivrer l’empire de ce fléau, qui devoit en accélérer la chute : ses vertus, son indulgente humanité, la simplicité de ses mœurs, l’élévation de son ame et de son caractère, ses talens, son courage, son génie militaire, l’éclat de ses victoires, tout sembloit lui promettre le succès. On ne pouvoit lui reprocher que de montrer pour une religion, devenue ridicule, un attachement indigne de lui, s’il étoit sincère ; mal-adroit par son exagération, s’il n’étoit que politique ; mais il périt au milieu de sa gloire, après un règne de deux années. Le colosse de l’empire romain ne trouva plus de bras assez puissant pour le soutenir ; et la mort de Julien brisa la seule digue, qui pût encore s’opposer au torrent des superstitions nouvelles, comme aux inondations des barbares.

Le mépris des sciences humaines étoit un des premiers caractères du christianisme. Il avoit à se venger des outrages de la philosophie ; il craignoit cet esprit d’examen et de doute, cette confiance en sa propre raison, fléau de toutes les croyances religieuses. La lumière des sciences naturelles lui étoit même odieuse et suspecte ; car elles sont très-dangereuses pour le succès des miracles ; et il n’y a point de religion qui ne force ses sectateurs à dévorer quelques absurdités physiques. Ainsi le triomphe du christianisme fut le signal de l’entière décadence, et des sciences, et de la philosophie.

Les sciences auroient pu s’en préserver, si l’art de l’imprimerie eût été connu ; mais les manuscrits d’un même livre étoient en petit nombre : il falloit, pour se procurer les ouvrages qui formoient le corps entier d’une science, des soins, souvent des voyages et des dépenses, auxquelles les hommes riches pouvoient seuls atteindre. Il étoit facile au parti dominant de faire disparoître les livres, qui choquoient ses préjugés ou démasquoient ses impostures. Une invasion des barbares pouvoit, en un seul jour, priver pour jamais un pays entier des moyens de s’instruire. La destruction d’un seul manuscrit étoit souvent, pour toute une contrée, une perte irréparable. On ne copioit d’ailleurs que les ouvrages recommandés par le nom de leurs auteurs. Toutes ces recherches, qui ne peuvent acquérir d’importance que par leur réunion, ces observations isolées, ces perfectionnemens de détail qui servent à maintenir les sciences au même niveau, qui en préparent les progrès, tous ces matériaux que le temps amasse, et qui attendent le génie, restoient condamnés à une éternelle obscurité. Ce concert des savans, cette réunion de leurs forces si utile, si nécessaire même à certaines époques, n’existoit pas. Il falloit que le même individu pût commencer et achever une découverte ; et il étoit obligé de combattre seul toutes les résistances, que la nature oppose à nos efforts. Les ouvrages qui facilitent l’étude des sciences, qui en éclaircissent les difficultés, qui en présentent les vérités sous des formes plus commodes et plus simples, ces détails des observations, ces développemens qui souvent éclairent sur les erreurs des résultats, et où le lecteur saisit ce que l’auteur n’a point lui-même apperçu ; ces ouvrages n’auroient pu trouver ni copistes, ni lecteurs.

Il étoit donc impossible que les sciences, déjà parvenues à une étendue qui en rendoit difficiles, et les progrès, et même l’étude approfondie, pussent se soutenir d’elles-mêmes, et résister à la pente qui les entraînoit rapidement vers leur décadence. Ainsi l’on ne doit pas s’étonner que le christianisme, qui dans la suite n’a point été assez puissant pour les empêcher de reparoître avec éclat, après l’invention de l’imprimerie, l’ait été alors assez pour en consommer la ruine.

Si l’on en excepte l’art dramatique, qui ne fleurit que dans Athènes, et qui dut tomber avec elle et l’éloquence, qui ne respire que dans un air libre, la langue et la littérature des Grecs conservèrent long-temps leur splendeur. Lucien et Plutarque n’auroient point déparé le siècle d’Alexandre. Rome, il est vrai, s’éleva au niveau de la Grèce, dans la poésie, dans l’éloquence, dans l’histoire, dans l’art de traiter avec dignité, avec élégance, avec agrément, les sujets arides de la philosophie et des sciences. La Grèce même n’a point de poète, qui donne autant, que Virgile, l’idée de la perfection : elle n’a aucun historien qui puisse s’égaler à Tacite. Mais ce moment d’éclat fut suivi d’une prompte décadence. Dès le temps de Lucien, Rome n’avoit plus que des écrivains presque barbares. Chrysostôme parle encore la langue de Démosthène. On ne reconnoît plus celle de Cicéron ou de Tite-Live, ni dans Augustin, ni même dans Jérôme, qui n’a point pour excuse l’influence de la barbarie africaine.

C’est que jamais à Rome l’étude des lettres, l’amour des arts, ne fut un goût vraiment populaire ; c’est que la perfection passagère de la langue y fut l’ouvrage, non du génie national, mais de quelques hommes que la Grèce avoit formés. C’est que le territoire de Rome fut toujours pour les lettres un sol étranger, où une culture assidue avoit pu les naturaliser, mais où elles devoient dégénérer dès qu’elles resteroient abandonnées à elles-mêmes.

L’importance dont fut long-temps, à Rome et dans la Grèce, le talent de la tribune et celui du barreau, y multiplia la classe des rhéteurs. Leurs travaux ont contribué au progrès de l’art, dont ils ont développé les principes et les finesses. Mais ils en enseignoient un autre trop négligé par les modernes, et qu’il faudroit transporter aujourd’hui des ouvrages prononcés aux ouvrages imprimés. C’est l’art de préparer avec facilité, et en peu de temps, des discours que la disposition de leurs parties, la méthode qui y règne, les ornemens qu’on sait y répandre, rendent du moins supportables ; c’est celui de pouvoir parler presque sur le champ, sans fatiguer ses auditeurs du désordre de ses idées, de la diffusion de son style, sans les révolter par d’extravagantes déclamations, par des non-sens grossiers, par de bizarres disparates. Combien cet art ne seroit-il pas utile dans tous les pays, où les fonctions d’une place, un devoir public, un intérêt particulier, peuvent obliger à parler, à écrire, sans avoir le temps de méditer ses discours ou ses ouvrages ! Son histoire mérite d’autant plus de nous occuper, que les modernes, à qui cependant il seroit souvent nécessaire, semblent n’en avoir connu que le côté ridicule.

Dès les commencemens de l’époque dont j’achève ici le tableau, les livres s’étoient assez multipliés ; la distance des temps avoit semé d’assez grandes obscurités sur les ouvrages des premiers écrivains de la Grèce, pour que cette étude des livres et des opinions, connue sous le nom d’érudition, format une partie importante des travaux de l’esprit ; et la bibliothèque d’Alexandrie se peupla de grammairiens et de critiques.

On observe, dans ce qui nous reste d’eux, un penchant à mesurer leur admiration ou leur confiance, sur l’ancienneté d’un livre, sur la difficulté de l’entendre ou de le trouver ; une disposition à juger les opinions, non en elles-mêmes, mais sur le nom de leurs auteurs ; à croire d’après l’autorité, plutôt que d’après la raison ; enfin l’idée si fausse et si funeste de la décadence du genre humain, et de la supériorité des temps antiques. L’importance que les hommes attachent à ce qui fait l’objet de leurs occupations, à ce qui leur a coûté des efforts, est à la fois l’explication et l’excuse de ces erreurs, que les érudits de tous les pays et de tous les temps ont plus ou moins partagées.

On peut reprocher aux érudits grecs et romains, et même à leurs savans et à leurs philosophes, d’avoir manqué absolument de cet esprit de doute, qui soumet à l’examen sévère de la raison, et les faits et leurs preuves. En parcourant dans leurs écrits, l’histoire des événemens ou des mœurs, celle des productions et des phénomènes de la nature, ou des produits et des procédés des arts, on s’étonne de les voir raconter avec tranquillité les absurdités les plus palpables, les prodiges les plus révoltans. Un on dit, on rapporte, placé au commencement de la phrase, leur paroît suffire pour se mettre à l’abri du ridicule d’une crédulité puérile. C’est sur-tout au malheur d’ignorer encore l’art de l’imprimerie, qu’on doit attribuer cette indifférence, qui a corrompu chez eux l’étude de l’histoire, et qui s’est opposée à leurs progrès dans la connoissance de la nature. La certitude d’avoir rassemblé sur chaque fait toutes les autorités, qui peuvent le confirmer ou le détruire, la facilité de comparer les divers témoignages, de s’éclairer par les discussions, que fait naître leur différence, tous ces moyens de s’assurer de la vérité, ne peuvent exister, que lorsqu’il est possible d’avoir un grand nombre de livres, d’en multiplier indéfiniment les copies, de ne pas craindre de leur donner trop d’étendue.

Comment des relations de voyageurs, des descriptions, dont souvent il n’existoit qu’une copie, qui n’étoient point soumises à la censure publique, auroient-elles pu acquérir cette autorité, dont l’avantage de n’avoir pas été contredites, et d’avoir pu l’être, est la base première ? Ainsi, l’on rapportoit tout également, parce qu’il étoit difficile de choisir avec quelque certitude ce qui méritoit d’être rapporté. D’ailleurs, nous ne sommes pas en droit de nous étonner de cette facilité à présenter avec une même confiance, d’après des autorités égales, et les faits les plus naturels et les faits les plus miraculeux. Cette erreur est encore enseignée dans nos écoles, comme un principe de philosophie, tandis qu’une incrédulité exagérée dans le sens contraire, nous porte à rejeter sans examen tout ce qui nous paroît hors de la nature ; et la science qui peut seule nous apprendre à trouver, entre ces deux extrêmes, le point, où la raison nous prescrit de nous arrêter, n’a commencé à exister que de nos jours.