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Essais et Notices, 1863/Les Massacres d’Européens au Japon

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Essais et Notices, 1863
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 43 (p. 246-250).


ESSAIS ET NOTICES.


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LES MASSACRES D’EUROPÉENS AU JAPON.


De tragiques événemens viennent encore d’appeler l’attention de l’Europe sur les questions qui s’agitent dans l’empire japonais entre la population indigène et les étrangers. Ces événemens ont assez de gravité pour qu’on en recherche l’origine et qu’on s’attache à exposer fidèlement la situation qui en résulte. À la fin du mois de juin 1862, deux marins faisant partie de la garde dont le ministre anglais à Yédo avait jugé prudent de s’entourer étaient assassinés, et quelques semaines plus tard, le 14 septembre 1862, quatre personnes appartenant également à la nation anglaise étaient assaillies en plein jour sur la grande route qui conduit de Yokuhama à Yédo. Une de ces personnes était mortellement frappée, deux autres grièvement blessées ; la quatrième, une femme, réussissait à s’échapper sans recevoir d’injure, non pas grâce à l’humanité des Japonais, mais grâce au dévouement de son compatriote, M. Lenox Richardson, qui payait de sa vie cette courageuse résistance aux assassins.

L’assassinat des deux marins est resté et restera un événement mystérieux. Les victimes sont mortes avant d’avoir pu révéler la vérité. Dans la nuit du 26 au 27 juin, par un temps très sombre, la sentinelle du colonel Neale, chargé d’affaires de sa majesté britannique à Yédo, entendait quelqu’un s’approcher de la place où elle se trouvait postée. Elle criait : Qui vive ? et un Japonais lui donnait le mot de passe. Un autre Japonais, qui se trouvait à côté du marin et qui était chargé comme lui de la garde de la légation, levait sa lanterne, et à cette lueur l’Anglais apercevait à quelques pas de lui un homme qui traversait en rampant un petit pont, dans le jardin de la légation, en face des appartemens du chargé d’affaires. La sentinelle eut des soupçons, se tint prête à faire feu, elle avança avec précaution ; mais soudain le Japonais, appuyé sur un genou et allongeant sa lance sans avoir beaucoup changé de position, lui transperça la poitrine. Le marin tomba en tirant un coup de fusil pour donner l’alarme. Le meurtrier, brandissant son sabre, se rua sur lui et l’acheva. La sentinelle japonaise s’enfuit pour chercher du secours. L’assassin se retira protégé par l’obscurité ; mais quelques pas plus loin il renversa le sergent de la garde anglaise faisant sa ronde. Il l’attaqua aussitôt et lui fit plusieurs blessures mortelles. Le sergent déchargea son revolver sur son agresseur, puis il se traîna jusqu’à la porte de son chef, où celui-ci le trouva, quelques minutes plus tard, expirant. Des recherches immédiates furent faites. On trouva sur le lieu du crime une longue lance, en tout pareille aux lances dont est armée la garde japonaise de la légation. Le meurtrier avait disparu. On chercha cependant sa trace, car il avait été blessé, soit par la sentinelle, soit par le sergent, et on découvrit qu’il avait trouvé abri dans le corps de garde des Japonais. Les gouverneurs de Yédo, avertis, reconnurent que l’assassin était un des leurs, et promirent de le punir ; mais avant que cette promesse s’exécutât, le criminel s’était fait justice lui-même en s’ouvrant le ventre. On demanda aux gouverneurs des explications auxquelles ils se bornèrent à répondre : « Il se peut que le meurtrier fût un misérable fou, il se peut qu’il ait eu une querelle avec un des marins qu’il a tués. En tout cas, le voilà mort ; il échappe à toute juridiction humaine. » Le colonel Neale dut se contenter de ces réponses, et son gouvernement, auquel il rapporta ce qui s’était passé, s’en contenta aussi. On doubla les gardes autour des ministres étrangers résidant à Yédo ; quelques-uns d’entre eux se retirèrent à Yokuhama, et prirent le parti de ne se rendre à la capitale que dans les occasions qui rendaient leur présence indispensable. L’affaire en resta là.

L’assassinat de M. Lenox Richardson fut entouré de circonstances toutes différentes. Là rien de caché, rien de mystérieux ; il ne restait aucun secret à découvrir, il n’y avait qu’à frapper les coupables. Le dimanche 14 septembre 1862, quatre personnes, MM. Lenox Richardson, Clarke, Marshall et Mme Borradaile, montent à cheval pour faire une promenade à Kawasacki, village situé sur la grand’route, à environ 15 kilomètres de Yokuhama. Ayant passé Kanagawa, le premier grand village qui se trouve sur le chemin entre Yokuhama et Kawasacki, les quatre promeneurs rencontrent un grand nombre de soldats et d’officiers japonais marchant par bandes de dix à trente hommes. Déjà ils se sont croisés avec deux ou trois mille de ces hommes, et cela sans nulle difficulté, mais tout à coup, à un endroit où le chemin est enfermé entre des champs de riz, ils se trouvent en face d’un cortège solennel. Des hommes armés, marchant en file, bordent les deux côtés de la route ; au milieu d’eux s’avance une énorme chaise à porteurs, un norimon, du genre de ceux dont les princes et très hauts fonctionnaires seuls ont le droit de se servir. Les promeneurs continuent leur route sans méfiance, et se rangent pour troubler le moins possible l’ordre du cortège. Cependant l’ordre est troublé. Il n’en pouvait être autrement. Alors un Japonais sort des rangs, se place devant les chevaux de M. Richardson et de Mme Borradaile, qui marchent les premiers, et adresse aux cavaliers quelques paroles accompagnées de gestes furibonds. M. Richardson se tourne vers ses deux compagnons, qui le suivent de près, et dit : « On nous empêche d’avancer. — Revenez ! crie M. Marshall, qui pressentait un malheur ; pour l’amour de Dieu, évitez une querelle. » Les intentions pacifiques des promeneurs sont évidentes : ils n’ont pas fait un geste, ils n’ont pas proféré une parole qui puisse constituer la moindre insulte. M. Richardson et Mme Borradaile tournent leurs chevaux avec précaution. Si habiles qu’ils soient tous deux à manier leurs montures, comment ne causeraient-ils pas encore quelque confusion dans les rangs japonais ? Aussitôt une voix irritée, la voix du chef, part du norimon. À ce cri, à ce signal, le Japonais qui a le premier arrêté les chevaux rejette l’ample vêtement qui lui couvre le buste ; nu jusqu’à la ceinture, il tire son formidable sabre et en frappe M. Richardson, qui déjà lui tournait le dos. Puis il attaque Mme Borradaile. Le premier coup qui lui est destiné est reçu par M. Richardson, qui lève le bras au moment où il voit le sabre japonais s’abattre sur une femme, et qui a la main séparée de ce bras. Un second coup rase la tête de Mme Borradaile et lui enlève un morceau de son chapeau. Tout ceci se passe en quelques secondes. Des clameurs sauvages retentissent, partout on voit briller des armes, « Sauvons-nous, sauvons-nous ! » crie M. Marshall, et les quatre voyageurs partent au galop. Ils renversent quelques hommes qui leur barrent le passage, mais ils ne peuvent éviter tous les coups qui tombent sur eux des deux côtés. M. Richardson reçoit quatre ou cinq blessures dans le dos, dans le ventre, dans l’épaule, M. Marshall est atteint d’un coup de sabre dans le côté ; M. Clarke a le bras coupé. Tous les quatre cependant réussissent à fuir et sont bientôt hors d’atteinte.

M. Marshall, qui a gardé tout son sang-froid, crie à Mme Borradaile, sa belle-sœur, et à M. Clarke, de ne pas l’attendre, puis il se tourne vers son ami Richardson. La pâleur de la mort est déjà sur sa figure. M. Marshall saisit la bride de son cheval et lui demande comment il se trouve. « C’est fini, dit le malheureux, ils m’ont tué. » Quelques pas plus loin, il glisse de son cheval et rend le dernier soupir. M. Marshall le voit, il ne lui reste plus qu’à penser à sa propre sûreté. Il pousse donc en avant, emmenant avec lui le cheval de M. Richardson, et arrive ainsi à Kanagawa. Là ses forces l’abandonnent rapidement. Il parvient cependant jusqu’à la porte du consulat américain, que M. Clarke avait atteint quelques minutes avant lui, et où les deux blessés se trouvent bientôt, entourés de soins empressés et intelligens. Le docteur Hepburn, résidant à Kanagawa, était accouru au consulat aussitôt qu’il avait appris ce qui s’était passé. Il pansa les blessures de MM. Marshall et Clarke, et put bientôt leur apprendre que leur état ne lui inspirait point d’inquiétudes sérieuses.

Pendant ce temps, Mme Borradaile, folle de frayeur, prenait sa course à bride abattue à travers les hameaux et villages qui bordent la grande route. Son cheval tombe plusieurs fois, mais il se relève toujours et continue sa course furieuse. Mme Borradaile ne pense plus à le diriger ; elle ne sait plus où elle va. Le cheval s’arrête enfin, devant la première maison du quartier étranger. C’est là qu’un des membres de la colonie anglaise, M. Gower, la trouve. Il la voit, les vêtemens en désordre, couverte de sang et de poussière. En quelques mots, elle lui explique ce qui s’est passé, puis elle s’évanouit. M, Gower court alors répandre à Yokuhama la sinistre nouvelle. La communauté étrangère se lève d’un seul élan. Quelques minutes à peine se passent, et plus de cent cavaliers galopent sur la route de Kanagawa pour chercher le corps de Lenox Richardson, et, s’il est possible, pour venger sa mort. À leur tête se trouvent MM. Du Chesne de Bellecourt, le ministre français, et M. Howard Vyse, le consul anglais. Ils sont accompagnés par une vingtaine de soldats gardes des légations anglaise et française. Arrivés à la place où Lenox Richardson est tombé, ils ne trouvent plus qu’une grande flaque de sang ; mais un enfant japonais leur montre l’endroit où on a jeté le cadavre : c’est à quelques pas seulement de la grand’route. Là, sous une vieille natte, est couché dans son sang le corps horriblement mutilé du malheureux officier. On le transporté à Yokuhama, on y constate que « Lenox Richardson, sujet britannique, a été assassiné dans le district consulaire de Kanagavva, sur la grande route qui conduit de Kanagavva à Kawasacki, par des Japonais dont les noms sont encore inconnus, et qui étaient armés de lances et de sabres ; » puis, dans un esprit d’ordre et de rare modération, tous les membres de la communauté étrangère se réunissent pour décider ce qu’il leur reste encore à faire.

M. Du Chesne de Bellecourt, le ministre français, M. le comte d’Harcourt, commandant le Monge, en rade de Yokuhama, M. Howard Vyse, le consul anglais, et avec eux l’immense majorité de la communauté étrangère, inclinaient pour des mesures décisives. « Les assassins se trouvent à une faible distance de Yokuhama, disaient-ils ; on peut aisément les surprendre et mettre la main sur eux. Il faut aller les chercher et, s’il est nécessaire, les combattre, mais en tout cas ne pas laisser passer impuni le crime qu’ils viennent de commettre. » Quelques voix prudentes se firent entendre cependant pour indiquer les difficultés qui s’opposaient à la mise à exécution d’un semblable projet. L’armée japonaise en marche sur la grande route près de Kanagawa, et à laquelle appartenaient les assassins que l’on voulait punir, comptait de huit à dix mille hommes. Que pouvaient contre cette force quelques centaines d’étrangers ? Mieux valait recourir aux mesures légales. On savait que les assassins appartenaient à l’armée du prince de Satzouma, et que c’était le père du prince régnant qui avait donné le signal du massacre. On le retrouverait, lui et ses complices ; ils ne pouvaient échapper aux recherches de la justice. M. le colonel Neale prit sur lui la responsabilité de trancher la question. Il refusa de consentir à la poursuite immédiate des assassins.

Tels sont, brièvement résumés, Les tragiques événemens qui viennent de consterner la population européenne au Japon. La question qu’ils soulèvent est des plus graves, et demande à être bien posée. Il s’agit d’obtenir une réparation de l’autorité japonaise, et par conséquent de porter ses réclamations devant cette autorité ; mais où est-elle ? La réponse n’est pas facile. L’autorité n’est pas tout entière entre les mains du souverain avec lequel nos gouvernemens ont conclu des traités, croyant conclure des traités avec le Japon. — Cette proposition semblera étrange à ceux qui ont lu les comptes-rendus des diverses ambassades occidentales au Japon. Cependant elle est vraie et généralement admise comme telle par tous ceux qu’un séjour prolongé au Japon a rais à même de se former une opinion sur l’étrange état politique de ce pays.

Le tykoun, c’est-à-dire le prince qui a signé les traités entre le Japon et les diverses puissances de l’Occident, n’est point le maître du Japon ; loin de là, il n’est pas même le premier serviteur du souverain. Entre lui et le mikado, l’empereur légitime du Japon, se trouvent placés plusieurs fonctionnaires d’un rang plus élevé que le sien. Le tykoun est simplement le généralissime du mikado, le chef du pouvoir exécutif du Japon. Sa puissance est strictement limitée, et il s’en faut de beaucoup qu’elle s’étende aussi loin qu’on le pense généralement en Europe. Les dix-huit pairs du Japon, les anciens daïmio ou yok’-gi, parmi lesquels on compté le prince de Satzouma, sont, à peu de chose près, des rois indépendans, et exercent dans leurs domaines haute et basse justice. Le tykoun n’a aucunement le droit d’arrêter, de juger et de punir un sujet du prince de Satzouma. Les deux pouvoirs, celui du tykoun et celui d’un daïmio, sont distincts, quoique unis entre eux par certains liens politiques qu’il importe peu d’examiner ici. Un fait avéré, avoué par les gouverneurs de Yokuhama, c’est que le gouvernement avec lequel les Européens ont traité sur un pied d’égalité n’a pas le pouvoir de punir certains Japonais, de quelque crime qu’ils soient coupables.

Que reste-t-il alors à faire ? La question n’est pas aisée à résoudre. Ce qui est certain, c’est que si l’on veut obtenir satisfaction du meurtre de M. Richardson et de l’attentat commis sur ses trois compagnons, il est inutile, il est même injuste de s’adresser à la cour de Yédo. Le gouvernement du tykoun ne peut donner aucune réparation, il ne peut que la demander au gouvernement de Satzouma, et celui-ci, ne reconnaissant point la légalité de la présence des étrangers au Japon, refusera probablement de faire droit à cette demande.

Le gouvernement anglais doit donc se faire justice lui-même, s’il veut que justice soit faite ; il ne doit pas déclarer la guerre au tykoun, qui est innocent de ce qui vient de se passer ; il ne doit pas aller à Yédo, où il ne trouvera point les vrais coupables : il doit aller à Satzouma, d’un accès facile, vulnérable sur beaucoup de points ; il doit enfin infliger au maître de ce pays une leçon tellement sévère que lui et tous ses orgueilleux confrères s’en souviennent à jamais, et sachent bien qu’on ne touche pas impunément à la vie d’un Européen. Les princes du Japon ont encore présente à la mémoire l’expulsion des chrétiens, expulsion si aisément accomplie et d’une façon si sanglante. Ils croient toujours qu’il suffit d’écraser ceux qui se trouvent sous leur main pour être débarrassés du reste. Il est temps enfin de les détromper. Qu’attend-on encore ? Est-ce que la liste des hommes sacrifiés au fanatisme sauvage de quelques princes japonais n’est pas encore assez longue ? Elle contiendra bientôt de nouveaux noms, si les gouvernemens de l’Occident ne se hâtent de prendre des mesures efficaces pour protéger leurs nationaux. Cette protection n’est-elle pas une dette sacrée envers des hommes qui se sont établis dans l’extrême Orient sur la foi de traités promettant que « paix et amitié doivent régner entre Japonais et étrangers ? »


RODOLPHE LINDAU.

Hong-kong, 14 octobre 1862.