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Phœbus et Borée

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Fables, premier recueil : livres iv, v, viClaude Barbin & Denys Thierry (p. 168-172).


III.

Phœbus & Borée.



Borée & le Soleil virent un Voyageur
Qui ſ’étoit muni par bonheur
Contre le mauvais temps. On entroit dans l’Automne,

Quand la précaution aux Voyageurs eſt bonne :
Il pleut ; le Soleil luit ; & l’écharpe d’Iris
Rend ceux qui ſortent avertis
Qu’en ces mois le manteau leur eſt fort neceſſaire.
Les Latins les nommoient douteux pour cette affaire.
Noſtre homme ſ’eſtoit donc à la pluye attendu.
Bon manteau bien doublé ; bonne étoffe bien forte.
Celuy-cy, dit le Vent, prétend avoir pourvû
À tous les accidens ; mais il n’a pas préveu
Que je ſçauray ſouffler de ſorte,
Qu’il n’eſt bouton qui tienne : il faudra, ſi je veux,

Que le manteau ſ’en aille au Diable.
L’ébatement pourroit nous en eſtre agreable :
Vous plaiſt-il de l’avoir ? Et bien gageons nous deux
(Dit Phœbus) ſans tant de paroles,
A qui pluſtoſt aura dégarny les épaules
Du Cavalier que nous voyons.
Commencez : Je vous laiſſe obſcurcir mes rayons.
Il n’en falut pas plus. Notre ſouffleur à gage
Se gorge de vapeurs, s’enfle comme un balon ;
Fait un vacarme de demon ;
Siffle, ſouffle, tempeſte, & briſe en ſon paſſage

Maint toit qui n’en peut mais, fait perir maint bateau ;
Le tout au ſujet du manteau.
Le Cavalier eut ſoin d’empêcher que l’orage
Ne ſe pût engouffrer dedans.
Cela le preſerva : le vent perdit ſon temps :
Plus il ſe tourmentoit, plus l’autre tenoit ferme :
Il eut beau faire agir le colet & les plis.
Si toſt qu’il fut au bout du terme
Qu’à la gageure on avoit mis ;
Le Soleil diſſipe la nuë :
Recrée, & puis penetre enfin le Cavalier ;
Sous ſon balandras fait qu’il ſuë ;
Le contraint de s’en dépoüiller.

Encor n’uſa-t-il pas de toute ſa puiſſance.
Plus fait douceur que violence.