Fables de La Fontaine/édition 1874/Les deux Rats, le Renard, et l’Œuf

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Livre X
FablesBernardin-Bechet (p. 320-327).

Les chimères, le rien, tout est bon : je soutiens
Qu’il faut de tout aux entretiens :
C’est un parterre où Flore épand ses biens ;
Sur différentes fleurs l’abeille s’y repose,
Et fait du miel de toute chose.
Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais
Qu’en ces fables aussi j’entremêle des traits
De certaine philosophie,
Subtile, engageante, et hardie.
On l’appelle nouvelle : en avez-vous ou non
Ouï parler ? Ils disent donc
Que la bête est une machine ;
Qu’en elle tout se fait sans choix et par ressorts :
Nul sentiment, point d’âme ; en elle tout est corps.
Telle est la montre qui chemine
À pas toujours égaux, aveugle et sans dessein,
Ouvrez-la, lisez dans son sein :
Mainte roue y tient lieu de tout l’esprit du monde ;
La première y meut la seconde ;
Une troisième suit : elle sonne à la fin.
Au dire de ces gens, la bête est toute telle.
L’objet la frappe en un endroit ;
Ce lieu frappé s’en va tout droit,
Selon nous, au voisin en porter la nouvelle,
Le sens de proche en proche aussitôt la reçoit.
L’impression se fait : mais comment se fait-elle ?
Selon eux, par nécessité,
Sans passion, sans volonté :
L’animal se sent agité
De mouvements que le vulgaire appelle
Tristesse, joie amour, plaisir, douleur cruelle,
Ou quelque autre de ces états.
Mais ce n’est point cela : ne vous y trompez pas.

Qu’est-ce donc ? Une montre. Et nous ? C’est autre chose.
Voici de la façon que Descartes l’expose :
Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu
Chez les païens, et qui tient le milieu
Entre l’homme et l’esprit ; comme entre l’huître et l’homme
Le tient tel de nos gens, franche bête de somme ;
Voici, dis-je, comment raisonne cet auteur :
Sur tous les animaux, enfants du Créateur,
J’ai le don de penser ; et je sais que je pense.
Or, vous savez, Iris, de certaine science,
Que, quand la bête penserait,
La bête ne réfléchirait
Sur l’objet ni sur sa pensée.
Descartes va plus loin, et soutient nettement
Qu’elle ne pense nullement.
Vous n’êtes point embarrassée
De le croire ; ni moi. Cependant, quand au bois
Le bruit des cors, celui des voix,
N’a donné nul relâche à la fuyante proie
Qu’en vain elle a mis ses efforts
À confondre et brouiller la voie,
L’animal chargé d’ans, vieux cerf, et de dix cors,
En suppose[1] un plus jeune, et l’oblige, par force,
À présenter aux chiens une nouvelle amorce.
Que de raisonnements pour conserver ses jours !
Le retour sur ses pas, les malices, les tours,
Et le change, et cent stratagèmes
Dignes des plus grands chefs, dignes d’un meilleur sort !
On le déchire après sa mort :
Ce sont tous ses honneurs suprêmes.

Quand la perdrix

Voit ses petits
En danger, et n’ayant qu’une plume nouvelle
Qui ne peut fuir encor par les airs le trépas,
Elle fait la blessée, et va traînant de l’aile,
Attirant le chasseur et le chien sur ses pas,
Détourne le danger, sauve ainsi sa famille ;
Et puis, quand le chasseur croit que son chien la pille[2],
Elle lui dit adieu, prend sa volée, et rit
De l’homme qui, confus, des yeux en vain la suit.

Non loin du nord il est un monde
Où l’on sait que les habitants
Vivent, ainsi qu’aux premiers temps,
Dans une ignorance profonde :
Je parle des humains ; car, quant aux animaux,
Ils y construisent des travaux
Qui des torrents grossis arrêtent le ravage,
Et font communiquer l’un et l’autre rivage.
L’édifice résiste et dure en son entier :
Après un lit de bois et un lit de mortier.
Chaque castor agit : commune en est la tâche ;
Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche ;
Maint maître d’œuvre y court, et tient haut le bâton.
La république de Platon
Ne serait rien que l’apprentie
De cette famille amphibie.
Ils savent en hiver élever leurs maisons,
Passent les étangs sur des ponts,
Fruit de leur art, savant ouvrage ;
Et nos pareils ont beau le voir,
Jusqu’à présent tout leur savoir
Est de passer l’onde à la nage.

Que ces castors ne soient qu’un corps vide d’esprit,
Jamais on ne pourra m’obliger à le croire :
Mais voici beaucoup plus ; écoutez ce récit,
Que je tiens d’un roi plein de gloire.
Le défenseur du nord vous sera mon garant :
Je vais citer un prince aimé de la Victoire ;
Son nom seul est un mur à l’empire ottoman :
C’est le roi polonais[3]. Jamais un roi ne ment.
Il dit donc que, sur sa frontière,
Des animaux entre eux ont guerre de tout temps :
Le sang, qui se transmet des pères aux enfants,
En renouvelle la matière.
Ces animaux, dit-il, sont germains du renard.
Jamais la guerre avec tant d’art
Ne s’est faite parmi les hommes,
Non pas même au siècle où nous sommes.
Corps de garde avancé, vedettes, espions,
Embuscades, partis, et mille inventions
D’une pernicieuse et maudite science,
Fille du Styx, et mère des héros,
Exercent de ces animaux
Le bon sens et l’expérience.
Pour chanter leurs combats, l’Achéron nous devrait
Rendre Homère. Ah ! s’il le rendait,
Et qu’il rendît aussi le rival d’Épicure[4],
Que dirait ce dernier sur ces exemples-ci ?
Ce que j’ai déjà dit ; qu’aux bêtes la nature
Peut par les seuls ressorts opérer tout ceci ;
Que la mémoire est corporelle ;

Et que, pour en venir aux exemples divers
Que j’ai mis en jour dans ces vers,
L’animal n’a besoin que d’elle.
L’objet, lorsqu’il revient, va dans son magasin
Chercher, par le même chemin,
L’image auparavant tracée,
Qui sur les mêmes pas revient pareillement,
Sans le secours de la pensée,
Causer un même événement.
Nous agissons tout autrement :
La volonté nous détermine,
Non l’objet, ni l’instinct. Je parle, je chemine :
Je sens en moi certain agent ;
Tout obéit dans ma machine
À ce principe intelligent.
Il est distinct du corps, se conçoit nettement,
Se conçoit mieux que le corps même :
De tous nos mouvements c’est l’arbitre suprême.
Mais comment le corps l’entend-il ?
C’est là le point. Je vois l’outil
Obéir à la main : mais la main, qui la guide ?
Eh ! qui guide les cieux et leur course rapide ?
Quelque ange est attaché peut-être à ces grands corps.
Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts ;
L’impression se fait : le moyen, je l’ignore ;
On ne l’apprend qu’au sein de la Divinité ;
Et, s’il faut en parler avec sincérité,
Descartes l’ignorait encore.
Nous et lui là-dessus nous sommes tous égaux :
Ce que je sais, Iris, c’est qu’en ces animaux
Dont je viens de citer l’exemple,
Cet esprit n’agit pas : l’homme seul est son temple.
Aussi faut-il donner à l’animal un point

Que la plante après tout n’a point :
Cependant la plante respire.
Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire ?

Deux rats cherchaient leur vie ; ils trouvèrent un œuf.
Le dîner suffisait à gens de cette espèce :
Il n’était pas besoin qu’ils trouvassent un bœuf.
Pleins d’appétit et d’allégresse,
Ils allaient de leur œuf manger chacun sa part,
Quand un quidam parut : c’était maître renard ;
Rencontre incommode et fâcheuse :
Car comment sauver l’œuf ? Le bien empaqueter ;
Puis des pieds de devant ensemble le porter,
Ou le rouler, ou le traîner :
C’était chose impossible autant que hasardeuse.
Nécessité l’ingénieuse
Leur fournit une invention.
Comme ils pouvaient gagner leur habitation,
L’écornifleur[5] étant à demi-quart de lieue,
L’un se mit sur le dos, prit l’œuf entre ses bras ;
Puis, malgré quelques heurts et quelques mauvais pas,
L’autre le traîna par la queue.
Qu’on m’aille soutenir, après un tel récit,
Que les bêtes n’ont point d’esprit !

Pour moi, si j’en étais le maître,
Je leur en donnerais aussi bien qu’aux enfants.
Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans ?
Quelqu’un peut donc penser ne se pouvant connaître.
Par un exemple tout égal,
J’attribuerais à l’animal,
Non point une raison selon notre manière,
Mais beaucoup plus aussi qu’un aveugle ressort :

Je subtiliserais un morceau de matière,
Que l’on ne pourrait plus concevoir sans effort,
Quintessence d’atome, extrait de la lumière,
Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encor
Que le feu; car enfin, si le bois fait la flamme,
La flamme en s’épurant, peut-elle pas de l’âme
Nous donner quelque idée? et sort-il pas de l’or
Des entrailles du plomb? Je rendrais mon ouvrage
Capable de sentir, juger, rien d’avantage,
Et juger imparfaitement,
Sans qu’un singe jamais fit le moindre argument.
A l’égard de nous autres hommes,
Je ferais notre lot infiniment plus fort ;
Nous aurions un double trésor :
L’un, cette âme pareille en tous tant que nous sommes,
Sages, fous, enfant, idiots,
Hôtes de l’univers sous le nom d’animaux ;
L’autre, encore une autre âme, entre nous les anges
Commune en un certain degré ;
Et ce trésor à part créé
Suivrait parmi les airs les célestes phalanges,
Entrerait dans un point sans en être pressé,
Ne finirait jamais quoique ayant commencé :
Choses réelles quoique étranges.
Tant que l’enfance durerait,
Cette fille du ciel en nous ne paraîtrait
Qu’une tendre et faible lumière :
L’organe étant plus fort, la raison percerait
Les ténèbres de la matière,
Qui toujours envelopperait
L’autre âme imparfaite et grossière.

  1. Se fait remplacer par un plus jeune.
  2. La tient.
  3. Sobieski, qui passa quelque temps à Paris, et rechercha la société de madame de la Sablière, chez laquelle la Fontaine eut occasion de s’entretenir avec lui.
  4. Descartes.
  5. Le parasite.