Fondation d'un club positiviste

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E. Sémérie (1870) Fondation d'un club positiviste.djvu
1870


RÉPUBLIQUE OCCIDENTALE
ORDRE ET PROGRES



FONDATION
D'UN
CLUB POSITIVISTE
On ne détruit que ce
qu'on remplare





PARIS
IMPRIMERIE JOUAUST
RUE SAINT HONORÉ, 338

FONDATION
D'UN
CLUB POSITIVISTE


Pour la troisième fois, depuis quatre-vingt ans, la France vient de proclamer la République.

Ce ne sont pas les nobles sentiments qui ont manqué aux républicains de 1792, et de 1848 pour rendre leur œuvre durable; c'est une doctrine puissante qui leur permet de donner à leurs aspirations généreuses, mais trop vagues, une précision systématique et une énergique cohésion.

Depuis le jour où, rompant avec son passé monarchique, la Francé a commencé la grande crise qui dure encore, elle n’a jamais pu réussir à creuser profond et à tracer droit dans la voie nouvelle ou elle s'est engagée. Toutes ses forces" s’épuisent en hésitations stériles ou enessais douloureux qui englòutissent le bonheur et la vie de générations entières, et ne laissent après eux que le découragement et le scepticisme.

Nous voulons épargner désormais á notre pays ces désastreuses oscillations sociales qui le font alternativement sortir de la rétrogradation pour entrer dans l'anarchie et échapper a l'anarchie pour retourner á la rétrogradation.

Le Positivisme n'est pas seulement une doctrine philosphique, c'est aussi un parti politique qui pretend concilier l'Ordre. base necessaire de toute activit sociale avec le Progress, qui en est le but

Convaincus que notre doctrine est la seule qui puisse satisfaire à cette double condition, nous fondons un club dans lequel toutes les quetions politiques, sociales et religieuses, que la crise nouvelle va faire surgir, seront traitées et résloues d’après les principes de la politique positive due génie d’Auguste Comte.

Le principe fdondamental de cette politique, c'est que les phénomènes sociaux obéissent à des lois aussi immuables que les autres phènomènes naturels, et ne peuvent être modifiés arbitrairement ni par les rois ni par les peuples.

Aussi avons-nous vu la royauté héréditaire voulue par le dernier Bonaparte, et consolidée cette année même par plus de sept millions de suffrages, s'écrouler quelques semaines plus tard et faire place á la République, dont l'enévitable avénement avait été depuis longtemps prévu

et annoncé par l’étude des lois sociologiques.

Dans cet immense et éternel changement des hommes et des choses qu‘on appelle la marche de la civilisation, l’esprit humain est enfin parvenu à découvrir les relations constantes qui sont dans les événements et à formuler les lois qui expliquent le passé et éclairent l’avenir.

La politique devient douc une science dont la connaissance distinguera désermais les véritables hommes d’État des ambitieux vulgaires. Car ceux qui auront la prétention de marcher à notre tête seront tenus de prouver d‘abôrd qu’ils savent le but et connaissent le chemin.

Tel est le point de vue élevé où nous nous placerons pour apprécier les hommes et les actes. Sans nous dissimuler que nos jugements et nos conseils seront empreints quelquefois des passions violentes du milieu où nous vivons, nous

pourrons mieux que d'autrès, grâce à notre doctrine, éclairer les gouvernants et les gouvernés, leur dire ce qu'ils ont à faire, et adoucir les conflits inévitables que les tendances rétrogrades d'une part, et la méfiance révolutionnaire de l‘autre, ne manqueront pas de soulever. Il faut que les républicains, puisque le pouvoir leur appartient maintenant, prouvent qu’ils sont plus que tous les autre dignes et capables de gouvener. Lé Positivisme seul peut les diriger et les soutenir.

Un Club ne pouvant avoir pour object que l’application aux événements actuels de principes acceptés par tous les membres, et n‘on l‘élaboation abstraite de ces principes, quiconque aspirera au titre de membre titulaire devra satisfaire aux conditions suivantés:

1° Étre émancipé de toute croyance théologique, et par conséquent‘ ne croire ni à Dieü ni au roi.

2° Être dégagé de toute illusion métaphysique, et par conséquent ne croire ni à l'Egalité, ni à la souveraineté du Peuple;

3° Renoncer à tout procédé militaire pour faire prévaloir ses opinions, et par conséquent ne vouloir ni guerre offensive, ni coup d’État, ni émeute.

Telles sont les conditions négatives indispensables. Mais elles ne sauraient établir entre tous le membres du club une unité suffisante s’ils n'étaient aussi d’accord sur un certain nombre de principes positifs d’où se tireront, par déduction, les applications à la politique actuelle.

A. Principe universals.

1° Les phénomènes sociaux et moraux sont, comme tous les autres, soumis à des lois naturelles dé succéssion ou de

similitude don‘t l’activité humaine ne peut modifier que l’intensité ou la vitesse, sans pouvoir jamais espérer d’en changer le cours.

2° Les Sociétés humaines vont de l'état théologique et militaire à l'état scientifique ey industriel, en passant par l’état métaphysique et défensif. (Loi‘des trois états.)

3° Le Progrès consiste à développer, pertfectionner et consolider la famille, la propriété et le gouvernement,, institutions qui constituent l'ordre fondamental; et par conséquent le Progrès n’est que le developpememt de l'ordre.

B. Principe généraux de politique.

1° La solution problème social, étant plus morale que matériaelle, exige l'entière séparation entre le pouvoir spirituel, le pouvoir temporel et leur indépendance.

réciproque. (Séparation de l’Église et de l'État.)

2° La richesse est sociale dans sa source et doit l’être dans sa destination; tout en conservant une appropriation personnelle, lés éternels débats sur la propriété ne pouvant se ’résbudré‘que pä't- la subsitution de devoirs aux droits.

3° Le travail doit, comme la richesse, s’éleyer à la dignité civique et être considéré comme une fonction sociale, le salaire n’étant qu’une rétribution nécessairè à l'entretien du travailleur et de sa famille, sans‘ jamais payer; le service rendu.

C. Synthèse.

La réorganisation des opinions et des mœurs, qui doit préceder celle des institutions, ne peut se faire qu'au nom de l'Humanité.

Sur les ruines de la Patrie conquièe et démembrée, quand, le désespoir dans l’âme, chacun répète autour dè, nous: «La France est finie!» nous venons consolateurs, et le cœur plein d’une foi profonde, entonner pour notre pays non pas la prière des morts, mais l’hymne de la résurrection. Purifiée de : bonapatisme, la France peut enfin reprendre son rang parmi les nations européennes. Au siècle lumineux de Voltaire et de Diderot, elle était 1a première et la plus aimée, et ce n’est q'ue le jour où éprise de militarisme, elle a voulu transformer sa domination morale en oppression matérielle, qu‘elle leur est devenue justement odieuse. Mais la place qu’elle occupait alors est restée vacante, et elle peut la ressaisir. Tout en luttant sans trêve et sans défaillance contre les tristesses du temps présent et les brutales prétentions d’une nation arriérée, sachons élever

nos esprits jusqu’à ces sommets pleins de clarté d'où le passé et l'avenir se découvrent et rattacher nos destinées et celles de notre pays à la chaîne éternelle des destinées humaines. Alors le châtiment mérité qui nous frappe ne'pourra plus nous abattre, et, si grands que deviennent nos malheurs; notre énergii planera toujours plus haut. Que la France relève la tête et reprenne conscience de son génie et de sa mission. La nation qui dèpuis Charlemagne a éte de toutes les grandes choses faites en Europe, la nation qui fit et soutint les Encyclopédistes, pères de la Révolution; la nation, qui, constamment féconde et active, a faitl le Positivisme et a poursuivi intrépide et résolue sous toutes les oppressions, son but, nettement formulé, de construire la doctrine régénératrice, cette nation n’est pas morte. Elle a encore devant elle des longs siècles de

grandeur et de puissance,.et son nom, inscrit au panthéon de l’histoire, restera toujours glorieux et respecté dans les plus lointains souvenirs de‘l‘Humanité reconnaissante

EUGÈNE SÉMÉRIE, 31 rue de Provence

Paris, le 28 Descartes 82 (4 novembre 1870)


les Membres Fondateur

Gabriel MOLLIN, ouvrier doreur, 10, quai de la Loire, Président

Eugène SÉMERIE, docteur en medecine, 31, rue de Provence Vice-Président, Sécretaire

Joseph LONCHAMPT, associé d’agent de change, 24, rue La Rochefoucauld Trésorier

ERNEST CHAUVIN, homme de lettres, 41, rue Condorcet

Auguste LHEREUX, ouvrier mécanicien, 84, rue Blomet

Emile LAPORTE, ouvrier mécanicien, 124, rue du Cherche-Midi

Léopold GRANION, ouvrier brossier,_ 10 quai de la Loire.

Fabien MAGNIN, ouvrier menuisier 10, rue des Quatre—Fils.

Gustave PRADEAU,, artiste musicien, 54, rue Lafitte.

Antoine RITTI, étudiant en médecine, 40, rue Notre-Dame-des-Victoires.

Paul GACHET, docteur en médecine, 78, rue du Faubourg-Sainte-Denis.

ADENIS, ouvrier tailleur, 54, rue de Cléry.

GERME, marchand d dé bois, à Puteaux

Eugène ROBINET, docteur en médecine, 25, rue Saint-Placide