Formation du Peuple Roumain

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Base territoriale de la Nation roumaine Nicolae Iorga - Histoire des Roumains et de leur civilisation Domination des peuples de la steppe


Populations primitives. — Des recherches faites plutôt au hasard, sans plan d’ensemble et, jusque hier encore, sans une étude approfondie des résultats obtenus, nous renseignent sur les caractères de la première civilisation roumaine. On a trouvé des poteries grises et rouges, parfois d’une facture assez délicate et d’aspect varié, — il y en a de peintes, — des statuettes représentant grossièrement des idoles, des ustensiles en métal, des armes de bronze d’une forme élégante, très semblables à celles mises au jour dans les fouilles pratiquées tout au fond de l’Occident. Des ornements, qui montrent une grande habileté de la part de ces artisans antérieurs à l’époque historique, compliquent le pommeau des épées, alors que les vases offrent déjà ces lignes biseautées qui caractérisent toute une époque de l’art préhistorique. De riches matériaux, conservés aujourd’hui à l’université de Jassy, moins ceux qu’on a eu l’imprudence de « prêter » à Berlin, ont été trouvés à Cucuteni, près de ce même Jassy, dont l’emplacement paraît avoir été entouré de tout un groupe d’établissements assez peuplés, violemment détruits au cours d’incursions, dont l’histoire n’a pas gardé le souvenir, car c’est le feu qui a mis fin à ces plus anciens foyers de la civilisation naissante. Nous nous souvenons d’avoir vu toute une belle collection particulière venant des montagnes moldaves, de la région de Neamt, près de Piatra. Dans le district de Prahova, près de Valenii-de-Munte, on a été surpris de se trouver, presqu’à fleur de terre, grâce peut-être à une œuvre d’excavation antérieure, devant le plus riche trésor d’armes de bronze qu’on ait déterré jusqu’à aujourd’hui. Ailleurs aussi, des amateurs ont recueilli des pièces isolées, comme celles (qui formaient, vers la moitié du siècle dernier, les collections fort mélangées et pleines d’objets faux, d’un Bolliac ou d’un Papazoglu, et qui furent réunies plus tard au musée archéologique de Bucarest.

En général, le peuple n’a pas perdu le souvenir des places où ont vécu les précurseurs de la vie roumaine actuelle. Il les signale en parlant des traces laissées par les « géants » (uriasi), par les « Latins » païens (Letini) et par les « Juifs » (Jidovï), ce qui paraît désigner plutôt les Khazares de la steppe russe, peuplade de race ouralo-altaïque, comme on sait, mais de religion juive. Ces villages préhistoriques se trouvent le plus souvent sur les hauteurs, occupées plus tard par des monastères et des citadelles du moyen âge historique (que le langage populaire désigne par le terme emprunté au latin populaire, de « cetatui » (citadelle). Quant aux nombreux tumuli visiblement artificiels, ils correspondent souvent aux kourgans russes ; ils contiennent, avec de la poterie, des armes, des restes d’animaux sacrifiés, de la cendre et des squelettes de rois et de chefs barbares ; certains recouvrent d’anciennes habitations ; d’autres paraissent n’avoir servi que pour signaler par des feux d’avertissement le passage des hordes qui, jusqu’au VIe siècle envahissaient pres-qu’annuellement le pays.

Les restes humains trouvés éventuellement dans les anciens foyers préhistoriques n’ont pas encore été soumis à une étude attentive ; l’anthropologie n’a pas fixé d’une manière tant soit peu précise les caractères physiques de cette race thrace, dont nous parlerons bientôt, à la civilisation très avancée de laquelle on a rattaché les témoignages d’art trouvés à leurs côtés. Etaient-ils, ces ancêtres, pareils ou non aux hommes qui habitaient à la même époque les vallées de la Péninsule Balcanique et qui s’étendaient sur toute la vaste région comprise entre l’Adriatique, le Pont Euxin et l’Archipel ? Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il y a de sérieuses raisons de croire que cette civilisation primitive est thrace ; d’autre part, il est certain que d’un bout à l’autre de la région carpatho-danubienne formant le territoire unitaire sur lequel se développa plus tard la race roumaine, il y eût, à l’époque néolithique, une civilisation primitive d’un caractère parfaitement unitaire [Nota 1]. Dans la couleur, les ornements et la forme des vases, dans la nature des ustensiles, dans l’aspect des armes de bronze, dans la construction des tombeaux, dans le caractère et le groupement des habitations, il n’y a aucune différence entre les objets trouvés sur le rebord des Carpathes moldaves ou sur les collines de la Prahova.

A l’unité de la terre correspond ainsi l’unité de la première race manifestement autochtone, du moins en ce qui concerne ses premières manifestations artistiques.

Influences scythiques. — Si la montagne pouvait servir de refuge aux habitants déjà établis sur cette terre, les rivières fournissaient, en commençant par le Danube lui-même, des voies naturelles d’invasion, car elles amenaient, attirés par le voisinage des riches contrées où fleurissent tour à tour la civilisation grecque et celle des Romains, des étrangers en quête de nouveaux séjours ou des exploits nouveaux.

Ils devaient venir du Nord et de l’Ouest ; le Sud ne pouvait fournir que des paysans en quête de terres vierges, ou bien des fuyards chassés par quelque invasion. A l’Est, il y avait la steppe infinie, qui appartenait aux Scythes.

On peut affirmer aujourd’hui que ce peuple, décrit par Hérodote dans son aspect et dans sa légende, n’étaient qu’une confédération éphémère de peuplades, réunies pour la gloire et le butin sous la conduite de quelques familles iraniennes, qui étaient parvenues à fonder des dynasties royales au dire des Grecs. Les guerriers étaient pour la plupart des Touraniens au teint foncé et au corps trapu, pareils aux Turcomans de l’Asie centrale et aux Tartars d’une époque postérieure, qui, après avoir dévoré le fruit de leurs incursions dévastatrices et du tribut fourni par les peuples soumis à leur autorité, se nourrissaient du produit de leurs troupeaux. Leurs déplacements continuels s’expliquent par ce besoin de transhumance, perpétuelle oscillation entre les demeures d’hiver et les champs traversés, toujours sur la même ligne des puits et des citernes pendant l’été, qui forme le caractère distinctif des peuples pasteurs.

Dans ces conditions, ils purent bien donner aux grandes rivières de la steppe, des noms empruntés à la langue touranienne. Nous n’oserions affirmer que le nom d’Istros est thrace et que celui du Danube, la Donau des Germains, la Douna des Turco-Tartares, vient des anciens Scythes bien qu’ils en aient dominé pendant longtemps les embouchures. Mais l’ancien nom du Dniester, le Danastris grec, est Tyras et dans cette forme hellénique on reconnaît la Tourla ouralo-altaïque, qui s’est conservée, du reste, dans le langage des Tartares et des Turcs d’une époque plus récente. Le Pyretos d’Hérodote est pour les Roumains le Pruth, que les Turco-Tartares prononcent Brout ; le caractère asiatique du nom est incontestable. On peut admettre une même origine pour le Tiarantos mentionné dans les textes grecs du VIe siècle et qui est, paraît-il bien, le Siretiu roumain, le Séreth des Slaves. On se demande enfin s’il ne faut pas mettre dans la même catégorie deux des grandes rivières de la Vala-chie, l’Arges, auquel on a voulu chercher un correspondant arménien inadmissible, et l’Olt, le grand Olt, qui sépare la Grande Valachie des cinq districts de son Olténie.

A la fin du VIe siècle, le grand roi perse, aux desseins hardis, Darius, fils d’Histaspès, conduisit une expédition destinée à détruire la masse toujours menaçante des barbares danubiens ; combinée avec le concours des Grecs, cette attaque se perdit dans la steppe sablonneuse dépourvue d’eau et de pâturages. Elle ne délogea pas même les multitudes scythes de leurs établissements au-dessus du Danube, où se trouvait un de ces points stratégiques fortifiés qui sont dans la tradition de la race. Car, au-delà même de la steppe qui était la Scythie proprement dite, sur ce territoire de la Dobrogea, particulièrement propice aux pâturages tardifs, elles arrivèrent à fonder une nouvelle Scythie, une Scythia Minor, dépendance durable de leur ancien empire [Nota 2]. On y retrouve plus tard, vers le VIesiècle avant l’ère chrétienne, des rois qui portent les noms pittoresques de Charaspès, de Kanytès, de Tanoussa et dont les monnaies d’argent, frappées par les Grecs, portent les insignes des monnaies helléniques elles-mêmes et les figures caractéristiques des dieux de l’Olympe. Pauvres rois sans annales et sans victoires, dont le rôle, invariable et monotone, consistait à se faire payer par les hôtes grecs de la côte et par les marchands de passage la tranquillité à laquelle ils astreignaient leurs quelques milliers de pas-leurs guerriers et bandits !

Une collection de peuplades qui n’arrive pas à constituer un peuple ayant une vraie patrie ne peut exercer aucune influence. Si le nom des grandes rivières s’est conservé sur ce territoire roumain aussi bien qu’en Russie, dans le langage des nations stables qui y habitèrent plus tard, il faut attribuer ce fait seulement à ces établissements, d’importance plutôt militaire, à ces camps de résidence temporaire des « rois » aux allures de khagans qui gardaient les gués de ces rivières, gués d’une importance exceptionnelle pour toute nation migratoire vivant de ses troupeaux. La population primitive dut leur abandonner ces régions où ils empêchèrent tout établissement de concurrents et toute infiltration des vassaux qui venaient y présenter leurs offrandes et leur hommage.

Influence sarmate. — Entre la confédération des Scythes et celle des Sarmates, avec leurs rameaux, les Roxolanes et les Jazyges, à l’Est et à l’Ouest, il n’y a aucune différence essentielle. Ces mêmes masses touraniennes se groupèrent sous une autre classe dominante, probablement iranienne aussi, pour enrichir l’histoire des migrations et des invasions d’un nouveau nom. Celui de marha, sauvé par Ammien Marcellin, est évidemment turc, dans l’ancien sens du mot.

On retrouve ces Sarmates dans les sources antiques sur l’emplacement occupé précédemment par l’expansion scythique, qu’ils maintenaient sans pouvoir la continuer, puisqu’elle avait atteint ses dernières limites. Mais à une époque plus récente, il est évident que des peuplades différentes, d’une origine plus noble, vinrent grossir leurs rangs, de même que, plus tard, des Germains, en grand nombre, vinrent se ranger sous les drapeaux d’Attila, devenant des « Huns » au même titre que les guerriers de pure race asiatique du terrible khagan. Nous croyons que les Slaves, qui dès lors étaient un peuple essentiellement agricole, parurent pour la première fois dans l’histoire comme un des éléments de la confédération sarmate. On ne pourrait pas s’expliquer autrement le caractère slave, très ancien et tout à fait particulier, de la nomenclature géographique en Transylvanie, car il est certain, que cette nomenclature ne peut être rattachée au passage, plutôt rapide, de l’invasion slave du VIe siècle de l’ère chrétienne. Nous nous demandons même si le nom de Sarmisagethusa, la Capitale des Daces, qui leur succédèrent dans cette même Transylvanie, ne conserve pas dans sa racine le souvenir de ces Sarmates, première couche superposée aux autochtones.

Influence gauloise. — Ce territoire carpatho-danubien ne fut pas inconnu à la race puissante et énergique, toujours en quête d’aventures guerrières, à travers les terres lointaines, qui est celle des Gaulois. Leurs peuplades étaient depuis longtemps maîtresses des Alpes italiennes, même après avoir perdu la vallée du Pô, leur Gaule cisalpine, que leur prirent les Romains, Elles durent donc, à un moment donné, déboucher sur la Pannonie, avant qu’un chef entreprenant ne les jette à la conquête de la Péninsule des Balcans, qu’ils traversèrent jusqu’aux Thermopyles et même tout au bout, jusqu’aux sommets du Ténare, pour aller se perdre parmi les populations thraces de l’Asie Mineure, dans cette Galatia qui conserve encore leur nom. Alors que les Scythes et les Sarmates ne connaissaient que les camps pareils aux rings ultérieurs des Huns, ils étaient, comme représentajits d’une ancienne civilisation supérieure, influencée dès le début par la colonisation grecque de la Méditerranée occidentale, des fondateurs de « cités », groupant des villages autour d’une ville fortifiée, capitale de la région. On peut suivre les migrations de ces nouveaux hôtes du Danube, seul cependant, et non de ses affluents, à la trace des noms de localités, évidemment d’origine celtique, comme le Singidunum, qui devint la « cité blanche », la Belgrade des Slaves, comme le Noviodunum du delta danubien, l’Isaccea d’aujourd’hui, correspondant au Noyon français, comme Durostorum, la Silistrie des Grecs, dont la racine se rattache aussi au Dun, caractéristique de la civilisation gauloise.

Influence grecque. — A côté de ces influences barbares, qui contribuèrent peu à la formation de la nation roumaine, vint s’ajouter une grande influence civilisatrice, celle des Grecs, Ioniens et Doriens ; anciens compagnons des Perses de Darius, colons venus d’Asie Mineure, ils vinrent chercher dans ces froides régions septentrionales les peaux, les poissons, les fourrures, les grains, surtout les grains, le vin, la laine, le miel, la cire, l’or et l’argent des mines de la Transylvanie, le bois des régions intérieures ; là les attendaient les Scythes qui, grâce à ce voisinage, devinrent des clients, peut-être même des imitateurs de l’art grec, et parfois aussi, dans les belles et riches cités établies par les civilisateurs sur les côtes de la Mer Noire, de leur Pont Euxin, des « mi-Grecs », des « Mixhellènes ».

De Byzance à la lisière caucasienne, leurs cités républicaines détenaient tout le commerce de cette Scy-thie abondante en matières premières. Le territoire qui nous occupe vit s’établir, sur des emplacements favorables à la navigation, des centres comme Dionysopolis (près de Balcic), comme Kallatis la dorienne (près de Mangalia), comme l’ionienne Tomi (près de Constanza, comme Halmyris, près des grands lacs comme l’importante cité du Danube, l’Istria du delta, comme Tijras, la cité du Dniester, sur le « liman », sans compter des établissements d’une importance secondaire qui suivaient le même cours du Danube, tel Axiopolis, près de Cernavoda.

Mais ce monde grec nouveau, resta toujours, par la religion aussi bien que par le mépris naturel de l’Hellène à l’égard de toute espèce de barabares, étranger à l’indigène de l’inférieur. Pour les marchands, c’étaient de simples clients, plus ou moins incertains, menaçants ou avides, ces pâtres qui les nourrissaient du produit de leurs troupeaux, ces agriculteurs « scy-thes », vassaux de la race dominante, qui cultivaient les légumes et les céréales, ces routiers aux grands bœufs lents et aux petits chevaux agiles, poilus comme ceux des Cosaques et des paysans roumains eux-mêmes, ces Agathyrses transylvains, qui tiraient l’or des anciennes mines primitives et vendaient la cire et le miel de leurs abeilles. Mais aucun contact intime n’existait entre eux. Entre les négociants du littoral, qui vivaient sous leurs chefs républicains, leurs « hel-lénarques », les prêtres, serviteurs des dieux tuté-laires, et les « rois » de la steppe, les relations ressemblaient à celles qui existèrent, des siècles plus tard, entre les Portugais de Goa et les rajahs de l’Inde autochtone. L’art grec seul, en s’accommodant aux besoins de la vie scythique, gagna à ce voisinage un aspect particulier et original, où des conceptions toutes neuves se mélangent d’une manière intéressante à l’inspiration première, souvent sans en fausser le caractère essentiel.

Il faut ajouter aussi que le marchand grec ne paraît pas avoir jamais visité lui-même les repaires des barbares. Il les attendait à son comptoir, au milieu des temples et des monuments de sa civilisation imposante. Autrement, il y aurait dans Hérodote d’autres renseignements plus réels et plus précis, moins fabuleux sur ces peuples que quelques centaines de lieues seulement séparaient de leurs établissements. Nulle trace, sur ce territoire, de l’influence transformatrice qui, partant de Marseille, de Nice, d’Agde, d’Hyères, introduisit en Gaule des idées politiques supérieures.

Les illyro-thraces.— Jadis, non seulement le territoire carpatho-danubien, mais aussi la Péninsule des Balcans entière et ses annexes, qui sont les îles de l’Archipel et les vallées de l’Asie Mineure, furent la patrie des Thraces et de leurs frères, les Illyriens ; ces derniers, situés aussi sur le littoral italien, avec des ramifications qui, à travers les Vénètes illyriens, s’étendaient jusque dans le Tyrol, bordaient le pourtour entier de la Mer Adriatique dont, comme pirates, ils furent pendant longtemps les vrais maîtres. Les deux nations étaient étroitement apparentées ; les quelques noms communs qui nous ont été transmis et la nomenclature géographiques, montrent une grande similitude entre les deux langages ; il fut donc possible aux Albanais, descendants authentiques des Illyres, d’adopter le dialecte thrace qu’ils parlent encore.

Mais leur manière de vivre était différente. Quand il ne gagnait pas sa vie en écumeur de mer, ce qui amena des conflits avec la marine naissante des Romains et finalement la conquête par eux de ce littoral adriatique, l’Illyre était pasteur dans l’a montagne, tout comme l’Albanais ou Skipétare [Nota 3], qui continue, avec le même sang et sur le même territoire, la tradition des Dardanes, des Taulantii et des autres clans de l’antiquité illyrienne. Au contraire, le Thrace, qui ne dominait que rarement la côte, cédée volontiers aux Grecs entreprenants et utiles, ne borna pas son activité au pâturage de ses troupeaux. Dès le début, il apparaît comme ayant dépassé la phase de la transhumance ; c’est un peuple solidement établi sur la terre qui est devenue, dans le vrai et le grand sens du mot, sa patrie. Les traces du clan pastoral subsistent encore, et l’on parle des groupements formés par les Odryses, les Gètes, les Daces, les Crobyses, les Tri-balles, les Sabirés, etc ; mais le clan s’est élargi jusqu’à devenir une section territoriale bien déterminée et ces sections se confondent de plus en plus, non seulement dans une unité économique, mais aussi dans l’unité nouvelle d’une vie politique commune. Pour fortifier encore ces liens, une religion nouvelle surgit à l’époque historique, ayant son prophète, Zalmoxis, ses grands prêtres, comme Décénée, ses autels sans doute, ses cérémonies qui réunissaient les rameaux du même arbre national ; cette religion enseigne l’âme immortelle, pratique le culte fanatique de la mort, du rêve inassouvi des sacrifices suprêmes ; elle demande aux héros leur vie pour sauver le peuple des malheurs qui le menacent, et ils meurent en souriant sur la pointe des lances qui les reçoivent après qu’ils ont été projetés vers le ciel invoqué par les prêtres. On s’est délivré du culte barbare des ancêtres, qui fut transmis aux Hellènes, et une purification générale a créé comme une nouvelle âme à la nation qui attend déjà de l’énergie dace un chef, un roi, à la manière de ces rois macédoniens, de sang illyrien, qui donnèrent au monde l’inoubliable figure légendaire d’Alexandre-le-Grand.

Alexandre lui-même, suivant partout, dans son désir de royauté universelle, les traces des rois perses, avait trouvé sur le Danube les Géto-Thraces, déjà maîtres du cours entier du fleuve ; il créa une province macédonienne de la Thrace, les Illyriens de Macédoine devenant ainsi les suzerains de leurs frères. Après sa mort, un royaume thrace s’en détacha, ayant son centre sur la rive droite. Lysimaque, un de ces rois qui se proposèrent d’inviter Alexandre et les anciens monarques perses, dut combattre contre Droumichète, chef des Gètes, et il fut vaincu par les guerriers de ce dernier. Il était de plus en plus évident que les Macédoniens grécisés n’étaient pas capables de réaliser cette unité politique vers laquelle tendaient les Thra-ces de plus en plus unifiés sous le rapport national. On peut découvrir un autre motif de cette faillite de l’idée macédonienne dans un fait d’ordre géographique : il était impossible de rattacher à une organisation politique fondée sur la rive droite du Danube, ces régions au Nord du fleuve qui formaient, ainsi que nous l’avons déjà dit, un territoire parfaitement individualisé.

Les Gètes indépendants occupaient, dès le IVe siècle, les deux rives du Danube ; ils avaient leurs établissements plus importants sur celle qui est dominée par les Carpathes. Ce sont, en définitive, ces Thraces laboureurs qui étaient désignés par les Grecs du littoral comme leurs fournisseurs « scythes » en fait de grains. Si les sources helléniques rattachent aux mêmes Scythes les Massagètes, les Tyrigètes, les Tys-sagètes, il faut voir dans les populations désignées par ces vocables, non pas un résultat dû au mélange entre tes pasteurs de la steppe et les agriculteurs de la riche plaine nourricière, mais bien des Gètes de race presque pure, dont les coutumes et les croyances les distinguaient si nettement des nations voisines.

C’est le contact des Scythes probablement qui vint ajouter les connaissances militaires à leurs vertus guerrières. L’idée politique macédonienne, empruntée elle aussi aux Perses — les rois des Scythes, du reste, n’étaient pas d’autre provenance, — contribua essentiellement à faire progresser le groupement naturel des différents éléments de leur race ; les Gètes devinrent eux aussi désireux d’établir une royauté conquérante, capable, non seulement de les défendre, mais aussi d’étendre le territoire de la race.

Un Dromichète, un Orole, un Zyraxès, de même que leur prédécesseur avant l’époque macédonienne, le grand Sitalkès, qui régnait de la Transylvanie jusqu’à la Mer, furent donc des rois thraces indigènes, correspondant parfaitement aux rois scythes de la Dobrogea, éphémères comme eux, malgré leur rapide passage à travers les pages de l’histoire. Ils purent se rendre compte bientôt que cette nouvelle royauté, ayant encore, bien que des places fortes comme Gé-nukla défendissent le Danube, son centre dans les Balcans, ne peut ni dominer le Danube, ni s’appuyer sur les Carpathes, seules conditions pour pouvoir se maintenir. Il fallait, en plus, une autre énergie que celle de ces cultivateurs plutôt paisibles, qui avaient senti depuis longtemps le goût amollissant des richesses. Les rois de la conquête devaient surgir pour les Thraces dans la montagne de Transylvanie, de même que dans la montagne du Pinde avaient surgi pour les Illyriens, leurs frères, les rois de la conquête macédonienne.

Dans ces vallées des Carpathes, il y avait déjà eu un peuple thrace florissant, celui des Agathyrses, dont le nom porte une empreinte aussi peu scythe que la manière de vivre de cette peuplade. Il recueillait le miel et la cire de ses abeilles, exploitait les mines qui ont rendu célèbre à toutes les époques leur province ; leur luxe est vanté par Hérodote ; tous ces traits sont étrangers aux occupations patriarcales, d’une si rude simplicité, des Scythes, même à une époque où leurs rois, protecteurs et clients des cités grecques du littoral, transformaient en beaux vases artistiques, représentant leurs exploits de chasseurs et de guerriers, l’or fourni par les tributaires agathyrses des montagnes. Mais il paraît bien que cette peuplade, consacrée à un labeur spécial, était très peu nombreuse ; elle ne pouvait pas avoir les aptitudes nécessaires pour reprendre dans les Carpathes l’œuvre de conquête, glorieuse et rémunératrice, d’Alexandre-le-Grand.

Ce rôle était réservé aux pâtres de la montagne, dont le centre fortifié se trouvait dans l’angle Sud-Ouest de la Transylvanie, aux Daces, que les Romains appelaient Davi, Daii. Il faut rapprocher sans doute cette appellation du mot davae qui sert à désigner leurs villages. On en ignore la signification, mais c’est probablement comme tous les noms des confédérations scythes, sarmates et germaniques, un nom de guerre, servant à désigner à un moment donné de l’activité militaire d’une nation. On pourrait aussi interpréter le mot « Daces », comme spécifiant : habitants des villages, paysans, par opposition aux Gètes qui possédaient des établissements plutôt semblables, bien qu’à un degré inférieur, aux « cités » des Gaulois. Les Pannoniens étaient aussi des villageois.

Dès le début, il y a chez les Daces des rois ; ce sont, du reste, le roi et sa caste de guerriers ; les pileati, portant le bonnet de commandement (pileus), ce bonnet phrygien d’Asie, perpétué sur le Danube par l’humble caciula, ou bonnet de peau du paysan roumain, qui fondèrent la nation. Un de ces anciens établissements agathyrses ou sarmates, Sarmisagethusa, sise entre les montagnes, au milieu du plus admirable des cirques formés par les Carpathes, devint leur capitale, c’est-à-dire le lieu où ils s’abritaient l’hiver et où ils déposaient le butin enlevé pendant les mois du printemps et de l’été aux paisibles habitants des villes danubiennes. Les villages qui en dépendaient se cachaient dans les vallées transylvaines ; ils descendaient même vers la plaine, mais plutôt du côté occidental, vers le Banat actuel, où ils étaient protégés par la ligne de montagnes qui borde la frontière roumaine de 1914 pour aboutir aux Portes-de-Fer, où le Danube est facile à traverser.

Le plus grand des rois daces, celui qui réussit à remplacer sur la rive droite la royauté macédonienne de la Thrace, fut Boirébista, nom qui rappelle peut-être la lignée dace des Bures qui habitaient le Banat. Il régnait en maître sur tout le cours inférieur du Danube jusqu’au delta, où des Bastarnes germaniques s’étaient nichés dans les îles, au milieu des marécages, à Peuce (aujourd’hui Ile des Serpents) et ailleurs. Une inscription grecque de Marcianopolis nous montre que les villages grecs dépendaient de son autorité suzeraine et que des délégués des Hellènes allaient prendre les ordres du grand roi barbare de la montagne. Ayant donc gagné le droit de disposer des forces gètes, — le nom même des Gètes disparaît à ce moment, — il avait hérité des rois scythes, non seulement sur la côte occidentale de la Mer Noire, mais aussi au Nord où Olbia, dont le dieu, le Jupiter olbiapolitanus, était le patron de toutes ces communautés helléniques, reconnaissait sa tutelle protectrice. Une nouvelle unité politique s’était formée sur les ruines de la suzeraineté scythe, au Nord du Danube, grâce au caractère même de la région, qui favorisait, qui appelait même une pareille fondation ; et, comme le peuple qui l’avait créée était l’héritier d’une civilisation autochtone plus que millénaire, Boirebista paraissait promettre à ce monde carpatho-danubien une longue et prospère stabilité sous le sceptre d’une dynastie énergique.

Les Daces rencontrèrent cependant sur cette voie de conquêtes où ils étaient entrés triomphalement, une civilisation supérieure, des imitateurs plus heureux de la royauté d’Alexandre-le-Grand : le peuple romain et l’activité conquérante des Césars.

L’expansion et la conquête romaines.— Dès les derniers temps de la République, les classes populaires, qui avaient formé jusqu’alors la force même de l’État, commencèrent à émigrer. L’Italie victorieuse et conquérante recevait des approvisionnements de l’Égypte, de l’Afrique et de la Grèce ; les villes accroissaient sans cesse leur territoire ; les riches propriétaires, les anciens patriciens, les chevaliers et jusqu’aux publicains heureux se taillaient dans la campagne de larges domaines, avec des villes, des jardins, des terrains de chasse ; le travail servile remplaça celui de l’ancien agriculteur libre. Il se produisit alors une forte émigration rurale, à l’Est, vers l’Illyrie — et aussi, par les Alpes orientales et les vallées de la Save et de la Drave, vers la Pannonie, — aussi bien qu’à l’Ouest, vers la Gaule méridionale. Les sources historiques, il est vrai, ne mentionnent pas cette expansion, aucune inscription n’a marqué la trace sur la terre de ces pauvres gens en quête d’un champ et d’un abri ; une infiltration lente, mais profonde, a donc seule pu transformer, en une population romaine, parlant le latin vulgaire, les Illyriens et ces Thraces que la conquête politique, si éphémère en Dacie, n’aurait pu qu’entamer. Le pâtre de Dalmatie, déjà habituéà ces étrangers par les cités purement romaines créées sur la rive de l’Adriatique, puis son voisin du Pinde, Illyrien ou Thrace, et enfin les laboureurs des vallées balcaniques furent lentement submergés par ce flux incessant d’une population qui apportait des vertus ethniques supérieures, et une langue faite pour servir de communication universelle entre ces peuples, car on adopte une langue aussi pour ses qualités et ses avantages.

L’apparition des armées romaines devait tarder encore, même après que la Thrace eut été annexée (an 46 de notre ère). Les éléments romanisés transmettant d’un groupe à l’autre l’influence étrangère, étaient arrivés déjà jusqu’au Danube, où l’on a constaté que la ville romaine de Drubetis est antérieure à la conquête officielle ; déjà des marchands latins traversaient ces régions, répandant, à côté de la monnaie grecque dont la circulation diminuait rapidement, la monnaie romaine d’argent et de bronze, qu’on rencontre par monceaux sur tout le territoire carpatho-danubien, avant que le besoin de défendre les nouveaux centres fondés au milieu des Thraces balcaniques définitivement vaincus, eut rendu nécessaire l’intervention des légions.

Sous Auguste, la Dacie vit les aigles romaines. Les nations pannoniennes, mélangées de sang celtique, les Scordisques et leurs voisins, furent complètement soumises ; la grande voie de Tibère réunit le Danube moyen aux régions de son cours inférieur ; Aquineum devint un des centres importants de l’Empire en Orient ; enfin, sous Domitien, les armées impériales, commandées par Oppius Sabinus, par Cornélius Fuscus et par Julien, furent vaincues par un roi d’un talent supérieur, Décébale, défenseur indomptable du sol ancestral et de l’indépendance de sa race, qui, tout en reconnaissant nominalement la suzeraineté de l’Empire, se fit livrer des artisans et des ingénieurs appelés à consolider sa puissance. L’Empire résolut alors de soumettre à sa domination les rudes barbares de la rive gauche. Si Trajan, le successeur de Domitien, consacra à cette œuvre la plus grande partie de son règne et toute sa ténacité de vieux soldat espagnol, c’est que l’enjeu dépassait le prix de la Dacie elle-même ; elle possédait sans doute des mines d’or et d’argent, alléchantes pour les aventuriers qui fourmillaient dans l’Empire ; des mines de sel, dont le produit était indispensable, bien qu’on eût aussi les marais salants d’Anchiale, aux Balcans conquis. Valait-elle tout de même la peine d’être occupée une fois pour être défendue à chaque moment contre les autres barbares qui rôdaient aux alentours ? Oui, car sans la possession de cette forteresse des Carpathes, on n’aurait pu trouver la solution du grand problème germanique contre lequel s’étaient usées les forces militaires d’Auguste et de Tibère. Du Rhin, ce problème s’était transporté dans les montagnes des Qua-des et des Marcomans ; déjà les mouvements des Goths au Nord et à l’Est du territoire thrace faisaient prévoir une autre phase du grand conflit entre le inonde romain et le monde germanique. Trajan, en attaquant Décébale, crut pouvoir détruire dans son germe ce nouveau danger.

Dans une première campagne préparée dans la Mésie supérieure (101 après J.-C.), les Romains employèrent le facile passage des Portes-de-Fer pour envahir le Banat, le territoire des Bures, et chercher par l’Ouest la voie de Sarmisagethusa ; à Tapae, ils remportèrent une victoire chèrement achetée. Confiant dans la fortune de ses armes, Décébale négocia d’abord. Pendant toute une année, il tendit des embuscades à l’ennemi ; mais les Romains étaient résolus à pousser l’entreprise jusqu’au bout ; brisant l’unité politique du territoire carpatho-danubien, ils occupèrent la bande de territoire qui leur paraissait être nécessaire pour garantir la Mésie contre toute incursion future. La capitale elle-même reçut une garnison romaine. Si cette situation s’était maintenue, le rôle de Décébale aurait été celui d’un prisonnier renfermé et espionné dans ses montagnes ; sa nation, empêchée désormais de rançonner des voisins victorieux et même de mener ses troupeaux dans la plaine, où l’attendaient le soldat, le fonctionnaire et le colon romain, se serait épuisée dans la misère et le découragement. Le roi dace tenta de nouveau le sort des armes. Cette fois, ce fut lui-même qui choisit le moment de la lutte. Il s’adressa à ses alliés, Sarmates et Germains, qui comprenaient l’importance, pour l’indépendance de tous les Barbares au nord du Danube, de la crise qui allait se rouvrir. Dans la Scy-thie Mineure se formèrent des bandes sarmates dont les guerriers, revêtus de cuirasses d’écaillés, sont grossièrement figurés sur le pesant monument du Tro-paeum Trajani, érigé par le vainqueur à l’endroit où se forma plus tard l’amas de cabanes tatares appelé Adam-Klissi (l’église de l’homme). Mais la campagne fut décidée sous les murs mêmes de la capitale dace. Trajan attaqua cette fois, en 105, par les vallées du Jiiu et de l’Olt. Il avait fait construire par Apollodore, de Damas, un pont de pierre en face de Drubetis pour empêcher, d’un côté, les relations entre Décébale et ses confédérés de la steppe et pouvoir, en même temps, s’il en était besoin, poursuivre une guerre d’extermination pendant les automnes pluvieux et les rudes hivers danubiens. Cette fois, il n’y eut pas de bataille dans la plaine ; le barbare résista dans ses montagnes, avec un acharnement sans pareil, que tout son peuple partagea avec lui ; même les femmes allèrent porter l’incendie à travers les davae abandonnées et firent subir le martyre aux blessés qui tombaient entre leurs mains. Sarmisagethusa elle-même fut consumée par les flammes, mais seulement après que, dans un dernier banquet, les chefs des daces eussent bu le poison et que Décébale et ses fils se fussent suicidés dans leur dernier refuge.

L’œuvre romaine(106-279). — Trajan, vainqueur, fit élever à Rome, en souvenir de cette campagne difficile, une colonne triomphale plus haute et plus belle que celle de Marc-Aurèle et il « colonisa » la Dacie désormais soumise. Il ne tenta pas la tâche, d’ailleurs impossible, de détruire la race même de ces vaillants Thraces de la montagne. Si certains Daces émigrés ne perdirent jamais l’espoir de chasser les Romains usurpateurs et de revenir à leurs foyers détruits, un grand nombre de Thraces, surtout les descendants paisibles des Gètes d’autrefois, durent rester dans leur patrie ; et n’oublions pas les régions où la romanisation antérieure avait créé déjà, sur le long de la rive, la population mixte d’où devaient sortir les Roumains. Un texte latin, tiré des Vies des Césars, qui passa dans la brève compilation d’Eutrope, assure que des colons vinrent de tout le monde romain (ex toto orbe roinano). On a été jusqu’à dire qu’ils vinrent en première ligne de l’Italie elle-même, opinion professée avec orgueil par les partisans d’une descendance romaine pure et exclusive. Il ne faut pas accorder une trop grande autorité à un texte secondaire, rédigé dans un cabinet de rhéteur et de maître d’école, complètement étranger aux raisons politiques et au sens des réalités. L’Italie n’avait plus guère de Latins à exporter ; ses nouveaux « Romains », citoyens créés par la réforme de Cara-calla, n’auraient guère apporté avec eux les vertus ethniques du Latium. Ils n’auraient pas mieux valu que les aventuriers accourus pour exploiter les mines de Transylvanie, que cette foule de fonctionnaires, à l’aspect divers et à l’âme incertaine, qui furent chargés d’initier aux formes supérieures de la vie urbaine un peuple chez qui la vie rurale était plusieurs fois millénaire. Le bon sang latin pouvait être accru plutôt par certains de ces légionnaires qui passaient une partie de leur vie dans les camps du Danube et des Carpa-thes et qui, après leur congé définitif, y restèrent souvent auprès de leurs femmes daces et des enfants nés de leurs relations. Il y eut, en effet, un caractère militaire, de même qu’un caractère rural, dans le latin vulgaire qui devint, après nombre de mélanges ultérieurs, la langue roumaine : le vieillard, ce n’est pas habituellement le senex [Nota 4], mot qui d’ailleurs a disparu dans toutes les langues romanes, ni le vetelus, car vechiu s’applique seulement aux choses, mais, cas rare, le veteranus, bâtrîn [Nota 5].

La Dacie, qui fut partagée en trois provinces réunies sous la main d’un légat impérial, gagna, par la conquête romaine, un caractère nouveau. Deux civilisations coexistèrent sans se mélanger, la langue seule constituant entre elles un lien commun. Si les éléments ruraux déjà romanisés de la Péninsule balcanique purent désormais pénétrer librement dans les champs abandonnés par les barbares vaincus, tués ou mis en fuite et si les davae : Sucidava, Carpidava, Buridava, etc., reçurent un accroissement de population, leur aspect n’en fut pas essentiellement changé. Dans ces vici, ces pagi, dans ces territoires qu’on peut très bien étudier dans la Dobrogea actuelle, où les monuments les concernant sont plus nombreux, l’ancienne vie fut perpétuée dans une forme de plus en plus romaine. Mais, de même que la côte maritime avait abrité depuis des siècles la civilisation hellénique, qui put se maintenir sans vouloir féconder, il y eut, le long des routes qui suivaient le coursdes rivières de Transylvanie, des villes bien peuplées et richement ornées, avec leurs temples, leurs basiliques, leurs amphithéâtres, leurs prétoires ; on a déterré, à Ulpia Trajana, qui avait remplacé la royale misère de Sarmisagethusa, des mosaïques dignes des pays d’ancienne civilisation qui faisaient partie de l’État romain, de même qu’à Tomi et à Istria des colonnes de marbre aux élégants chapiteaux surgissent des ruines amoncelées du passé hellénique. Mais tout cela n’était ni un élément durable ni un élément nécessaire à l’unité territoriale des Carpathes et du Danube. On le vit bien quand, après de longs combats malheureux contre les Goths envahissants, l’empereur Aurélien dut ordonner, vers 271, à peine un siècle et demi après la conquête de Trajan, la retraite des légions et des fonctionnaires sur la rive droite qui, pour sauver les apparences, devint une nouvelle Dacie. En quelques années, les voies n’étant plus sûres sans la protection des soldats, les villes furent abandonnées ; les paysans du voisinage s’en partagèrent les ruines après le départ de l’ennemi. Avec l’administration disparut tout ce qui servait à l’exploitation économique du territoire et qui en formait le décor.


[1] M. Jean Andriesesco, dans un excellent ouvrage intitulé Contributie la Dacia înainte de Romani (Jassy 1912), va même plus loin : il parle dans sa préface de l’unité néolithique carpatho-balcanique ; il constate que ses caractères sont les mêmes dans la Moldavie orientale et en Transylvanie (cf.ibid., p. 73).

[2] Ces distinction de « Grande » et « Petite » entre les provinces s’est transmise, du reste, aux Russes et aux peuples des Carpathes et du Balcan (Grande et Petite Russie, Grande et Petite Valachie, dans le Pinde).

[3] Falk et skip, scopulus, rocher, sont les racines des deux noms, dont le dernier seul est porté par le peuple.

[4] M. Giuglea a relevé dans les anciens textes siurec, qui viendrait de senecus.

[5] Si au lieu de terra on a employé le mot pâmânt, de pavimentum, ce qui signifierait une prépondérance de la vie urbaine, il faut tenir compte de ce fait que « terra » ayant donné, en roumain seulement teara pour le pays, la patrie (le correspondant de paese, pays, manque), il a fallu trouver un autre terme pour le sol nourricier. Il est intéressant que lucrum, le gain, a le sens général de « chose ».