Pour se damner/Fraises au Champagne

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(p. 49-58).


FRAISES AU CHAMPAGNE


Gaston était à l’Opéra, il s’ennuyait. On donnait Robert le Diable, et l’amour paternel de Bertram, et les exhortations vertueuses de la gentille Alice le faisaient bâiller en mesure.

Il songeait à aller finir la soirée à son cercle, lorsqu’en levant les yeux vers la loge de la comtesse de Troublemont, il la vit lui faire un signe qui signifiait clairement : Montez, il faut que je vous parle. Et il monta !

Il y avait dans la loge trois femmes et deux hommes : la comtesse et son mari, une marquise italienne accompagnée d’un Monsieur qu’elle appelait mon cousin, et enfin une princesse russe que Gaston n’avait jamais vue ; celle-là était seule.

Comme il saluait ces dames, la comtesse lui dit :

— Monsieur Dérigny, il faut que vous soyez des nôtres ; après le théâtre nous désirons aller prendre des fraises et du Champagne au cabaret ; et voici mon amie, la princesse Vanda, qui n’a pas de cavalier ; voulez- vous être le sien ?

Gaston s’inclina, affirmant qu’il était trop heureux ; et, en effet, il ne mentait pas ! La princesse Vanda était une adorable blonde, de ces fleurs envoyées par la Russie, pour nous prouver que les femmes ainsi que les plantes rares n’ont pas besoin de soleil ; sa peau laiteuse, sous laquelle on voyait courir du sang d’un rose de corail, était sillonnée de petites veines bleues comme ces marbres de Carrare dont on fait les statues exquises ; ses cheveux, dont le lourd poids retombait sur un joli cou plein et gras, avaient les nuances indéfinissables de l’or en fusion ; sa bouche une peu grande, aux lèvres sensuellement rouges, possédait ces commissures affriolantes qui donnent l’envie d’y planter des baisers fous, et ses yeux, d’un bleu de bluet sombre, deux yeux étranges, regardant parfois avec angoisse, parfois avec une stupeur étonnée, restaient une énigme qui complétait l’ensemble inquiétant de cette belle étrangère.

On laissa Robert très perplexe entre l’enfer et le ciel et on partit gaiement pour la Maison Dorée.

Là on commanda les fraises et le Champagne ; mais ces dames déclarèrent qu’elles mouraient de faim, en avouant qu’une mayonnaise de volaille et une salade de légumes seraient vues d’un bon œil.

Gaston s’était placé naturellement à côté de la princesse, et il avait pour elle toute sortes d’attentions galantes qu’elle recevait avec assez d’indifférence.

Cependant ses yeux troublants s’animaient un peu, et chaque fois que le jeune homme lui adressait la parole, elle le regardait, prise d’une attention singulière.

Elle parlait doucement, avec une voix d’harmonica un peu voilée ; elle hésitait, semblant chercher ses mots, et les laissait tomber tout pleins de nonchaloir.

Par moments des gestes brusques faisaient courir des frissons sur les fossettes de ses épaules, puis, se retournant tout à coup, elle plongeait ses yeux de velours dans ceux de son voisin, légèrement décontenancé par cette bizarrerie de manières.

Gaston avait de l’esprit, et du meilleur ; pourtant il restait embarrassé devant cette étrangère parlant admirablement le français, mais qui paraissait être à mille lieues de lui.

Alors qu’il tenait des propos rieurs, elle répondait sérieusement comme envahie tout à coup par une soudaine tristesse, et lorsqu’il se mettait au diapason de cette mélancolie tendre, elle éclatait d’un rire perlé qui prenait des accents de flûte.

— Pourquoi diable, se disait le jeune homme, jouons-nous aux propos interrompus ? Mais bah ! elle est bien belle, à moins pourtant qu’elle n’ait de vilaines mains !

En effet, la princesse avait gardé ses gants, et mangeait lentement, un peu gênée par les longs Suède trop larges qui cachaient une partie de ses bras.

Gaston, agacé outre mesure, eût donné tout au monde pour voir les mains de Vanda ; enfin il n’y tint plus.

— Princesse, dit-il à voix basse, j’ai une grâce à vous demander.

Elle tourna vers lui un regard de biche effarouchée en tendant la tête.

— Eh bien, ajouta-t-il avec une inflexion suppliante, ôtez vos gants, donnez-moi ce régal charmant de voir vos petites pattes blanches, le voulez-vous ?

Elle le regarda avec une expression de hauteur méprisante, et dit nettement :

— Oh ! pour cela non, je vous le jure !

Gaston resta stupéfait. C’était donc là le défaut de la cuirasse ; cette femme adorable avait des mains de cuisinière ; un doigt lui manquait peut-être, ou bien elle en avait six comme les monstres de la foire ; il tombait de son rêve sur le pavé.

Enfin on apporta les fraises ; ces dames s’en barbouillèrent gentiment les lèvres, et la princesse, en écrasant les fruits rouges dans son assiette, tacha tout à fait ses gants.

Elle fit une petite moue de dégoût et, les arrachant, elle les jeta sur le tapis avec un joli rire.

Gaston retint un cri de surprise et de joie ; les menottes ravissantes, potelées, avec des ongles roses comme les griffes du diable, auraient tenté Phidias ou Praxitèle ; les mains d’Anne d’Autriche qui étaient, disait le duc de Buckingham, les plus beaux joyaux de la couronne de France.

— Je comprends, princesse, pourquoi vous ne vouliez pas me laisser voir vos mains, vous saviez bien qu’on ne peut les regarder impunément.

Elle baissa la tête cette fois et dit en rougissant :

— Oh ! non, pas encore !

Il ne comprit pas, mais il était heureux ; penché vers elle, il voyait un corsage ouvert et deux nids de satin dans lesquels on avait planté une grosse rose mousseuse dont le parfum commençait à lui monter terriblement à la tête ; et il lui prenait des envies folles de l’emporter loin, pour se jeter à ses pieds en lui disant : Je t’aime.

Les autres riaient de ses mines d’amoureux, et, raillant la princesse, lui disaient de se méfier de ce libertin qui en contait à toutes les femmes.

Elle n’écoutait pas ; ses yeux doux et tristes avaient l’air de chercher au loin, comme Mignon, la patrie absente, la patrie où fleurissent la fleur de neige et les amours pures.


Deux heures sonnaient, les femmes parlaient de se retirer. On se leva de table, il était temps ! Gaston ne savait plus que dire. Vanda semblait prise d’une fatigue douloureuse ; il la suivait des yeux pendant que, devant la glace, elle mettait une dentelle sur ses cheveux d’or.

— Eh bien ! lui dit la comtesse en s’approchant, elle a donc fait votre conquête, ma pauvre et chère Vanda.

— Tout à fait, répondit le jeune homme en souriant, mais elle est étrange.

— Oh ! cela tient à son infirmité, elle en souffre bien, allez !

— Son infirmité ! la princesse infirme ?

— Comment, mon cher, vous causez avec elle pendant deux heures et vous ne vous apercevez pas qu’elle est sourde comme on ne l’est plus ? Elle est venue à Paris pour consulter les médecins ; mais il paraît qu’il n’y a pas de remède, elle n’entendra plus jamais !

Gaston ne répondit pas et, allant à la rencontre de Vanda, il lui offrit son bras qu’elle prit avec un sourire un peu égaré ; soudain elle releva la tête avec surprise, une larme venait de tomber sur sa main nue.

— Pardonnez-moi, princesse ! cria Gaston en montrant d’un geste les bouteilles de Champagne vides, j’ai le vin triste !