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Poésies de Schiller/Fridolin

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Traduction par Xavier Marmier.
Poésies de SchillerCharpentier (p. 65-71).



FRIDOLIN.


Fridolin était un pieux serviteur, craignant Dieu et dévoué à sa maîtresse, la comtesse de Saverne. C’était une douce et généreuse femme ; mais quelles que fussent ses volontés, Fridolin avait appris à s’y soumettre gaiement et pour l’amour de Dieu.

Depuis le point du jour jusqu’au soir, il n’était occupé que de la servir, jamais il ne croyait faire assez, et lorsque sa maîtresse lui disait : « Ne te donne pas tant de peine, » il sentait les larmes lui venir dans les yeux et craignait, en se montrant moins zélé, de manquer à son devoir.

La comtesse le distinguait entre tous les gens de sa maison ; sans cesse elle le louait ; elle ne le traitait pas comme un valet, mais plutôt comme un enfant, et arrêtait volontiers ses regards sur sa jeune et agréable figure.

Cette préférence irrita la méchante âme de Robert, le chasseur, qui depuis longtemps nourrissait de mauvais desseins. Pressé par le génie du mal, un jour qu’il s’en revenait de la chasse avec le comte, il lui jeta dans le cœur les germes du soupçon.

« Que vous êtes heureux, noble comte ! lui dit-il traîtreusement : le doute rongeur ne trouble pas votre paisible sommeil ; car vous possédez une vertueuse femme dont la pudeur augmente les charmes. Nul séducteur ne parviendrait à ébranler une telle vertu.

— Que me dis-tu là ? répondit le comte avec un regard sombre. Puis-je me fier à la vertu de la femme mobile comme l’onde ? Elle attire facilement les paroles flatteuses. Ma confiance repose sur une base plus ferme, et le séducteur, je l’espère, n’oserait s’approcher de la femme du comte de Saverne.

— Vous avez raison, reprend Robert, et il ne faut que rire de l’insensé valet qui ose élever ses vœux téméraires jusqu’à la noble dame à laquelle il doit obéir. — Quoi ! s’écria le comte, parles-tu de celui qui est là ?

— Oui sans doute. Mon maître ignore ce dont chacun parle, et puisque vous ne savez rien, je voudrais me taire. — Tu es mort, si tu n’achèves, dit le comte d’une voix terrible. Qui oserait lever les yeux sur Cunégonde ? — Je veux parler du petit blond.

« Il n’est pas laid de figure, — continue Robert avec méchanceté, tandis qu’à chaque mot la sueur inonde le visage du comte. — Est-il possible, monseigneur, que vous n’ayez jamais remarqué qu’il n’a des yeux que pour elle ? À table il reste languissant derrière sa chaise, et ne s’occupe pas même de vous.

« Voyez ces vers qu’il a écrits et où il avoue son amour. — Il avoue ! — Et l’audacieux la conjure de l’aimer aussi. La noble comtesse, qui est si douce et si bonne, ne vous en a rien dit par pitié pour lui. Je me repens d’avoir laissé échapper ces paroles : car qu’allez-vous faire ? » —

Le comte, dans sa colère, pénètre au milieu d’un bois voisin, où l’on fond le fer dans une de ses forges. Là, matin et soir, les ouvriers entretiennent le feu d’une main active. L’étincelle jaillit, les soufflets sont en mouvement, comme s’il fallait vitrifier les rocs.

Là on voit réunie la puissance de l’eau et du feu. La roue, poussée par les flots, tourne sans cesse ; les rouages résonnent jour et nuit, le marteau tombe lourdement sur l’enclume, et le fer cède à ses coups répétés.

Il fait signe à deux forgerons et leur dit :

« Le premier messager qui viendra ici vous demander si vous avez accompli les ordres de son maître, vous le prendrez et vous le jetterez dans la fournaise. Qu’il y soit réduit en cendres et que mes yeux ne le revoient plus. »

Ces paroles donnent aux forgerons une joie de bourreau ; car leur cœur était dur comme le fer. Ils raniment avec le soufflet le feu de la fournaise et attendent avec un cruel désir leur victime.

Robert s’en va trouver Fridolin, et lui dit d’une voix hypocrite : « Allons ! hâte-toi, le maître veut te parler. » Et le comte dit à Fridolin : « Il faut que tu ailles à l’instant même à la forge, et que tu demandes aux ouvriers s’ils ont accompli mes ordres.

— Cela sera fait, répond Fridolin, » et il se prépare à partir. Cependant il réfléchit tout à coup que sa maîtresse peut avoir quelque ordre à lui donner. Il s’en va près d’elle et lui dit : « On m’envoie à la forge, dites-moi ce que je dois faire, car c’est à vous que j’appartiens. »

La dame de Saverne lui répond avec douceur : « Je voudrais bien entendre la messe, mais mon fils est malade. Va prier à ma place, et en te repentant de tes péchés, obtiens-moi la grâce de Dieu. »

Et, joyeux de recevoir cet ordre, il se met en marche. À peine arrivé au bout du village, il entend le son de la clochette qui invite solennellement tous les pécheurs à s’approcher du saint sacrement.

« Ne t’éloigne pas, se dit-il, du bon Dieu, si tu le trouves sur ta route, » et alors il entre dans l’église. Elle est déserte, car c’est le temps de la moisson. Les laboureurs sont dans les champs, il n’y a pas même un enfant de chœur pour servir la messe.

Fridolin a bientôt pris sa résolution. Il remplace le sacristain. « Peu importe, se dit-il, le délai, c’est le ciel qui le veut. » Il donne au prêtre l’étole et la chasuble, prépare à la hâte les vases nécessaires pour le saint office. Puis, après avoir accompli cette tâche, il marche devant le prêtre, s’agenouille à droite, s’agenouille à gauche, obéit à chaque signe, et au Sanctus fait sonner trois fois la clochette.

Lorsque le prêtre s’incline pieusement, et, tourné du côté de l’autel, tient entre ses mains le Dieu descendu dans l’hostie, le sacristain agite sa clochette, et tous les assistants s’agenouillent, se frappent la poitrine et font le signe de la croix devant le Christ.

Fridolin accomplit ainsi habilement son devoir religieux. Il connaît les coutumes de l’Église et les suit de point en point, jusqu’à ce que le prêtre prononce le Dominus vobiscum et termine l’office en bénissant la communauté.

Alors Fridolin remet tout en ordre sur l’autel et dans le sanctuaire, puis il s’éloigne la conscience tranquille et s’en va vers la forge, en murmurant tout bas douze Pater noster.

Arrivé près de la fournaise, il demande aux ouvriers s’ils ont exécuté les ordres du comte. Ils ouvrent la bouche en grimaçant, lui montrent la gueule de la fournaise et lui disent : « La chose est faite, le maître sera content de ses serviteurs. »

Il retourne à la hâte porter cette réponse au comte. Celui-ci, en le voyant venir de loin, ne pouvait en croire ses yeux. « Malheureux ! s’écrie-t-il, d’où viens-tu ? — De la forge. — C’est impossible. Tu t’es donc arrêté en chemin ? — Pas plus qu’il ne le fallait pour faire ma prière.

« Car lorsque je vous quittai ce matin, je m’en allai, pardonnez-moi, demander des ordres à celle à qui je dois d’abord obéir. Elle m’ordonna d’entendre la messe, ce que je fis avec joie, et je dis le rosaire pour votre salut et pour le sien. »

Le comte épouvanté lui demande ce qu’on lui a répondu à la forge : « Maître, les paroles de ouvriers étaient obscures : on m’a montré la fournaise, et l’on m’a dit : « Son affaire est faite, le maître sera content de ses serviteurs. »

— Et Robert, dit le comte avec un frisson glacial, ne l’as-tu pas rencontré ? Je l’ai envoyé dans la forêt.

— Seigneur, je n’ai vu aucune trace de lui dans les champs ni dans la forêt. — Eh bien ! s’écrie le comte stupéfait, le Dieu du ciel lui-même a jugé. »

Et, prenant avec une bonté inaccoutumée son serviteur par la main, il le mène tout ému auprès de la comtesse, qui ne comprenait rien à cette action.

« Je recommande cet enfant à votre grâce. Pas un ange n’est plus pur que lui. Nous avons été mal conseillé ; mais Dieu et ses chérubins étaient avec lui. »