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Gamiani ou Deux nuits d’excès/Extrait des mémoires de la comtesse de C***

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Lecharmeur (p. 11-19).


EXTRAIT
DES
MÉMOIRES de la COMTESSE de C***
SUR L’AUTEUR DE GAMIANI[1]


Pendant mon séjour dans la maison où j’étais, j’eus l’occasion d’exercer mes dispositions belliqueuses à l’encontre d’un homme dont la gloire, bien qu’elle soit belle, suffit à peine à faire oublier les mœurs.

Il va sans dire que je ne le nommerai pas ; mais, si quelques personnes le reconnaissent, j’aurai la conscience bien tranquille ; ce sera de sa faute plus que de la mienne. Je n’éprouve aucun embarras à parler de mes relations avec lui, car, ainsi qu’on va le voir, l’histoire de nos amours n’est pas un échange de tendresses vénales, mais une suite rapide de violences, de querelles et de mauvais tours.

La première fois que je le vis, — c’était je crois le lendemain du jour où nous avions été à la Chaumière, et j’étais d’assez mauvaise humeur, — il me fit une impression que j’aurais peine à rendre. On me demanda. Je suivis Fanny dans le petit salon. Il y avait un homme assis près de la cheminée et qui me tournait le dos. Il ne prit pas la peine de me regarder. Ses cheveux étaient blonds. Il était mince et me parut d’une taille ordinaire.

Je m’avançai un peu ; ses mains étaient blanches et maigres ; il battait la mesure avec ses doigts sur son genou. Je me plaçai en face de lui : il leva les yeux sur moi. C’était un spectre plutôt qu’un homme. Je contemplai cette ruine prématurée, car il paraissait à peine avoir trente ans, malgré les rides qui sillonnaient son visage.

— D’où viens-tu donc ? me dit-il, comme s’il sortait d’un rêve. Je ne te connais pas !

Je ne répondis rien. Il se mit à jurer.

— Répondras-tu, quand je te fais l’honneur de te parler ?

Je devins rouge et je lui dis :

— Est-ce que je vous demande qui vous êtes et d’où vous sortez ? Ai-je besoin d’un état de service pour me présenter devant vous ? Je vous préviens que je n’en ai pas.

Il continua à me regarder avec son air hébété.

Je me dirigeai du côté de la porte.

Reste là, me dit-il, je le veux !

Je n’en entendis pas davantage et je sortis.

Je courus raconter à la grosse femme ce qui venait de se passer. Elle haussa les épaules et me dit que j’avais eu tort ; que ce monsieur était son meilleur ami ; qu’elle voulait qu’on le traitât bien ; qu’il venait quelquefois passer huit jours de suite chez elle ; que d’ailleurs il se recommandait de lui même, et que c’était un des plus grands littérateurs du siècle[2].

— Cet homme-là ! fis-je étonnée.

— Cet homme-là.

— Eh bien, alors, je lui conseille d’écrire moins bien et de parler mieux.

Denise était là. Elle se pencha à mon oreille et me dit tout bas :

— Elle en est entichée, parce qu’il a beaucoup d’argent ; mais c’est un vilain homme, brutal, malhonnête et toujours ivre. Je plains celles ont le malheur de lui plaire.

Un violent coup de sonnette fit trembler la maison.

C’était mon ennemi qui se fâchait de ce que je l’avais laissé seul.

— N’y retourne pas, me dit Denise.

— Au contraire, lui répondis-je en regardant la grosse femme ironiquement. Je ne suis pas fâchée de voir de près un si grand génie. Il y a toujours à gagner dans la société des gens d’esprit.

Je rentrai dans le petit salon.

Ah ! te voilà revenue, me dit-il. Dans cette maison tout le monde m’obéit. Tu feras comme les autres.

— Peut-être.

— Il n’y a pas de peut-être, et, pour commencer, je veux que tu boives avec moi !

Il sonna, Fanny accourut.

— À boire ! dit-il.

Elle revint avec trois bouteilles et deux verres.

— Voyons, que veux-tu ? du rhum, de l’eau-de-vie ou de l’absinthe ?

— Je vous remercie ; je n’aime que l’eau rougie, et dans ce moment je n’ai pas soif.

— Qu’est-ce que cela me fait ! Je veux que tu boives !

— Non ! lui répondis-je résolument.

Il jura comme un templier, et ayant rempli son verre d’absinthe, il l’avala d’un trait.

— À toi, maintenant, bois ou je te bats !

Il remplit deux verres et m’en apporta un en chancelant. Je le regardai s’avancer vers moi, un peu effrayée de sa menace, mais bien décidée à ne pas céder.

Je pris tranquillement le verre qu’il m’offrait et je jetai le contenu dans la cheminée.

— Oh ! dit-il en me prenant la main et en me faisant tourner sur moi-même, mais sans me faire du mal, tu es désobéissante, tant mieux ! j’aime autant cela…

Il prit une poignée de louis dans une de ses mains, un verre plein de l’autre :

— Bois, me répéta-t-il, et je te les donnerai.

— Je ne boirai pas.

— Oh ! dit-il en riant et en se courbant un peu sur lui-même, quel beau caractère ! Inaccessible à la peur comme à l’intérêt ! C’est égal tu me plais comme cela. Viens t’asseoir avec moi sur ce canapé et conte-moi ton histoire.

Je m’assis sans rien répondre.

— Tu as été, n’est-il pas vrai, malheureuse et persécutée ? Je parie que, comme tes compagnes, tu es au moins la fille d’un général. Sois franche, mon caractère te plaît-il ?

— Il me déplaît affreusement.

— Eh bien, tu n’es pas comme les autres. Elles sont toutes folles de moi… elles le disent du moins. Mais que veux-tu ? on n’est pas maître de ses sympathies, je ne peux pas les souffrir, tandis que toi, tu me sembles originale et tu me plais. Prends cet or ! Tu ne l’as pas gagné ! Je te le donne ; laisse-moi, va-t-en !

Je me hâtai de profiter de la permission. En sortant, je le regardai et je vis qu’il se versait un verre d’eau-de-vie.

Denise m’attendait à la porte.

— J’avais peur pour toi, me dit-elle ; il paraît que quand on le contrarie, il frappe, et j’étais venue, au besoin, pour te porter secours.

Je la remerciai en souriant. Dans ce moment, je ne tenais guère à la vie, et s’il m’avait frappée pour le plaisir de me torturer, de m’humilier, je crois qu’il aurait couru plus de danger que moi. Je l’avais tant rebuté qu’il ne pouvait plus se passer de moi. Il venait me voir deux ou trois fois par jour. Il avait comme des moments de folie, où il me disait des choses infâmes sans motif. Cela m’exaspérait. Je déclarai que je ne voulais plus descendre près de lui. On me fit sentir brutalement que je ne m’appartenais pas. Je commençais à prendre la grosse femme en horreur. Je descendis la tête montée, et, sans attendre qu’il m’adressât la parole, je m’écriai :

— Que me voulez-vous ? Pourquoi tenez-vous à me voir ? Votre vue ne m’inspire que du dégoût. Si c’est dans vos nuits d’orgie que vous faites ces belles choses que j’ai lues ce matin, je vous plains, car le lendemain vous ne devez plus reconnaître l’auteur, et c’est dommage ! Il vous sied bien de mépriser les femmes et de vous faire leur détracteur ! Vous êtes moins qu’un débauché. Vous n’êtes qu’un ivrogne ! Si vous avez à vous plaindre d’une femme, ce n’est pas une raison pour détester les autres. Vous avez peut-être raison de nous mépriser, mais alors laissez-nous tranquilles !

J’étais un peu inquiète de l’effet de cette fougueuse harangue, dont il avait écouté le commencement en me regardant avec des yeux effarés. Mais j’eus bientôt lieu de me rassurer, car, lorsque j’eus fini, je m’aperçus qu’il s’était endormi dans le fauteuil…

Je sortis sur la pointe du pied.

Il paraît qu’il ne m’avait pas tenu rancune, car le lendemain il vint demander la permission de m’emmener dîner avec lui, Madame se hâta de dire oui, sans me consulter. Je cherchai à me rassurer en pensant qu’il gardait ses excentricités grossières pour l’intérieur de la maison, mais qu’au dehors il se respectait davantage et que le libertin sans pudeur faisait place à l’homme de goût, à l’homme éminent. Il vint me chercher à six heures et me conduisit au Rocher de Cancale. J’étais vêtue très simplement, avec une robe et un chapeau que je mettais pour la première fois. Ma toilette me plaisait ; je me sentais un peu moins triste peut-être parce que, pour la seconde fois, j’étais sortie de cette odieuse maison. Dans les premiers moments, je n’eus pas trop à me plaindre de lui, sauf quelques plaisanteries de mauvais goût, peu généreuses dans tous les cas, que je réprimais de mon mieux.

Le garçon qui nous servait apporta une bouteille d’eau de seltz.

On pourrait donner à deviner en mille l’idée folle qui passa par la tête de l’homme singulier qui m’avait choisie comme victime de ses caprices. Il prit le siphon d’eau de seltz comme s’il voulait se verser à boire, et dirigeant l’orifice de mon côté, il m’inonda de la tête aux pieds. Il y a des conditions d’âge et des dispositions d’esprit où cela aurait pu être accepté comme une mauvaise farce. Mais j’étais si malheureuse que ce prétendu accès de folie m’exaspéra. Je versai un torrent de larmes ; mes larmes étaient des larmes de rage. Plus je pleurais, plus il riait…

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  1. Adieu au Monde ou Mémoires de Céleste Mogador, par Mme Céleste Vénard, comtesse de Chabrillant.
  2. A. de M.