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Gaspard de la nuit/Édition 1920/Le Raffiné

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Mercure de France (p. 77-78).


V

LE RAFFINÉ


Un fendant, un raffiné.
Poésies de Scarron.


« Mes crocs aiguisés en pointe ressemblent à la queue de la tarasque, mon linge est aussi blanc qu’une nappe de cabaret, et mon pourpoint n’est pas plus vieux que les tapisseries de la couronne.

» S’imaginerait-on jamais, à voir ma pimpante dégaine, que la faim, logée dans mon ventre, y tire — la bourrèle ! — une corde qui m’étrangle comme un pendu !

» Ah ! si de cette fenêtre, où grésille une lumière, était seulement tombée dans la corne de mon feutre une mauviette rôtie au lieu de cette fleur fanée !

» La place Royale est ce soir, aux falots, claire comme une chapelle ! — Gare la litière ! — Fraîche limonade ! — Macarons de Naples ! — Or ça, petit, que je goûte avec le doigt ta truite à la sauce ! Drôle ! il manque des épices dans ton poisson d’avril.

» N’est-ce pas la Marion Delorme au bras du duc de Longueville ? Trois bichons la suivent en jappant. Elle a de beaux diamants dans les yeux, la jeune courtisane ! — Il a de beaux rubis sur le nez, le vieux courtisan ! »

Et le raffiné se panadait le poing sur sa hanche, coudoyant les promeneurs et souriant aux promeneuses. Il n’avait pas de quoi dîner ; il acheta un bouquet de violettes.