Gaza, lettre sur la Palestine

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GAZA.




LETTRE SUR LA PALESTINE [1]





Gaza, avril 1831.

Le 16 avril, à six heures du soir, je m’éloignais des ruines d’Ascalon. Après avoir laissé à ma gauche le village de Machdal, j’ai traversé une misérable bourgade nommée Erbia, adossée aux collines de sable qui bornent, du côté du midi, la plaine d’Ascalon. J’étais sur le chemin de Gaza ; à une heure de Machdal, j’ai trouvé un village appelé Barbara. Une heure après, j’ai vu, à ma gauche, à peu de distance du chemin, le village de Der-Esner, et trois quarts d’heure plus loin, le village de Beth-Anoun, dont les cabanes sont de boue. Je note minutieusement tous les lieux, de cette route, parce que peu de voyageurs ont passé par là. A mesure qu’on s’avance vers Gaza, les plaines s’étendent sur un plus vaste horizon ; leur aspect est monotone comme celui de la mer, comme celui du ciel ; la caravane qui passe, le cavalier bédouin, le chameau traînant la charrue dans la plaine, des troupeaux de chèvres et de vaches paissant à l’aventure, des tourbillons de sable ou de poussière sous les vents d’occident ou du midi, ce sont là les uniques scènes qui varient l’immobile spectacle de ces solitudes. La plaine se montre au loin dépouillée, et ce n’est qu’autour des villages qu’on rencontre des arbres, ce qui forme comme des îlots boisés sur une mer.

Près du village de Beth-Anoun, à deux heures de Gaza, nous avons vu passer le fils du mutselim de cette ville, qui, suivi d’un nombreux cortège, allait offrir au pacha d’Acre trois beaux chevaux noirs, à l’occasion de la fête du beyram. Les trois coursiers avaient chacun un Arabe qui les tenait par la bride en cheminant à pied. J’ai vu autour de Beth-Anoun des troupeaux de moutons noirs et blancs dont la beauté m’a frappé ; nous n’en avons point d’aussi beaux en Europe. Les bergers portent une sonnette ; j’ignore si c’est pour écarter les bêtes sauvages ou pour rallier les troupeaux. J’ai observé de près la charrue arabe, infiniment plus simple et plus légère que la nôtre ; notre lourde charrue semble n’avoir été faite que pour déchirer des terres infécondes ; l’instrument du laboureur arabe, destiné à un sol fertile, pourrait être traîné par un ânon. C’est à Beth-Anoun que la nuit nous a surpris ; là, le chemin de Gaza tourne au sud-ouest, et là aussi commence une forêt d’oliviers qui se prolonge jusqu’à la ville ; cette foret d’oliviers m’a rappelé celle que nous avions vue en allant du Pirée à Athènes ; seulement les arbres y paraissent moins presses et moins épais ; le soleil y pénètre assez pour mûrir les moissons. Nous sommes entrés dans Gaza à dix heures du soir ; la ville était silencieuse et comme endormie sous le noir manteau de la nuit ; aucune lumière n’éclairait la cité, excepté quelques petites lampes de verre suspendues à côté d’oratoires de santons ; au milieu de cette obscurité muette, les palmiers de Gaza, doucement agités par la brise de la nuit, répandaient dans l’air je ne sais quelle harmonie arabe que l’imagination eut prise pour la chanson mélancolique destinée à bercer le sommeil de la cité. Nous sommes venus loger dans la maison d’un chrétien grec, premier kiatib ou écrivain du mutselim, à qui j’avais été recommandé.

La route que j’ai suivie de Jaffa à Gaza était bien connue de nos vieux chevaliers. Que de croisés ont passé par ces chemins ! combien de fois ce sol a tremblé sous les pas de leurs coursiers ! Dans la troisième croisade, quel magnifique appareil devaient présenter les légions de France et d’Angleterre à travers les plaines que je viens de traverser ! Un chroniqueur qui avait suivi les bataillons chrétiens dans ces plaines, ne peut retenir son enthousiasme à la vue de ces innombrables bannières, de ces lances à pointe brillante, de ces glaives étincelans dans l’air ; les penonceaux de toutes formes, les armes de toute espèce, les riches baudriers, les abeilles voltigeant sur les diamans des casques, les lions ou les dragons dorés courant sur les boucliers, tout ce belliqueux appareil, tous ces emblèmes de la bravoure et ces signes de la chevalerie enflammaient le patriotisme du chroniqueur pèlerin. Vraiment, la vieille France est bien belle quand on la voit du milieu des glorieux champs de bataille de la Palestine ! Et cette Angleterre, maintenant si dédaigneuse des croisades, elle ignore probablement que son poème épique est ici, que sa plus noble gloire est écrite sur cette terre. La grande ombre de Richard couvre tous les chemins où je passe ; il n’est pas un lieu que n’ait foulé son pied vainqueur, le héros au cœur de lion connaissait aussi bien les pays d’Ascalon ou de Gaza que les terres de Cantorbéry et de Northampton.

J’ai mis trois jours à visiter et à étudier Gaza ; je puis vous donner une idée complète de cette ville. Gaza, appelée en arabe Razzé, l’ancienne métropole des Philistins, la plus noble cité de la tribu de Siméon, célèbre autrefois par ses richesses, par de grands sièges et de grandes batailles, placée entre la Syrie et l’Egypte, et servant comme de porte à ces deux empires, conserve encore aujourd’hui une importance qu’elle doit au passage continuel des caravanes. Le passé n’a laissé à Gaza aucun monument, aucune ruine ; l’antique Gaza, effacée de la terre, a fait place à un vaste amas de maisons de pierre, entremêlé de hauts palmiers ; la cité arabe n’a point de murailles qui l’enferment. J’ai visité avant tout le gouverneur, accompagné de son premier kiatib chez qui je suis logé, de mon drogman Damiani, de mon cavaz Ibrahim, et de quelques-uns des principaux Grecs de la ville. Massoud-Ilmadi (c’est le nom du mulsehm) m’a fait asseoir à ses côtés sur un large divan, et m’a traité avec tous les raffinemens de la politesse musulmane ; ce mutselim, dont les chrétiens m’avaient tracé le portrait le plus odieux, s’est montré à moi de la plus bienveillante amabilité. J’ai eu plusieurs lois occasion de remarquer que dans un pacha, un mutselim ou un aga, il y a deux hommes, le musulman et l’homme en place ; le musulman est presque toujours doux, poli, bon par nature ; l’homme en place est dur et tyran par état : le peuple ne connaît guère que ce dernier, et c’est ce qui explique ses jugemens. Cette observation serait peut-être applicable à d’autres pays que le pays d’Orient.

Le mutselim m’a d’abord parlé de Bonaparte, inévitable sujet de conversation dans ces contrées ; jamais nom venu d’Occident n’a retenti autant que celui de Bonaparte au milieu des nations asiatiques. Massoud-Ilmadi se rappelait, comme une des gloires de sa vie, avoir vu le héros franc à son passage à Gaza. « Vous voudriez bien l’avoir encore pour sultan, m’a dit le mutselim ; la France doit l’aimer, car il l’a portée au premier rang parmi les nations. » — « Oui, excellence, nous nous souvenons de Bonaparte ; eh ! qu’a-t-on fait dans nos pays pour le faire oublier ? Nous avons à Paris une colonne, autel indestructible au pied duquel on vient adorer le dieu. » Le mutselim, après avoir répété que Bonaparte est un grand sultan, Bounabartè soultan kébir, m’a pressé de questions sur la révolution de juillet, qu’il ne comprenait pas, disait-il. — Moi, non plus, Excellence, lui ai-je répondu ; pour comprendre les révolutions, il faudrait savoir pourquoi il arrive quelquefois que les vents grondent dans le ciel, que la mer est ébranlée dans ses derniers abîmes, que les montagnes se déchirent livrées aux feux des volcans ; Dieu ne veut point que les sociétés humaines vivent et meurent en paix ; c’est une punition que le monde doit accepter comme on accepte les maladies et les misères, tristes compagnes de la vie. — Le mutselim, redoublant de politesse avec moi, m’a dit que tout jeune homme que j’étais, j’avais acquis déjà la sagesse des vieillards ; il aurait désiré que je lui eusse parlé d’Alger et de Charles X, mais ces questions-là sont devenues pour moi tellement lieux communs dans mes entretiens avec les gens du pays, que je cherche à y échapper autant que je puis ; d’ailleurs je ne suis point venu ici pour parler des choses d’Europe, mais pour étudier l’Orient. Pendant notre conversation, à laquelle prêtaient l’oreille une vingtaine d’Arabes, deux fellahs du village de Djora, près d’Ascalon, ont été introduits pour vider une querelle : il s’agissait d’un chameau que l’un avait vendu à l’autre ; le fellah qui avait vendu le chameau, mécontent du marché, voulait reprendre sa bête et rendre l’argent ; l’autre refusait de rompre le marché ; les deux plaignans ont pu s’expliquer en toute liberté. « Ce qui est une fois vendu ne peut plus être repris, » tel a été le jugement du mutselim ; l’Arabe qui demandait à reprendre son chameau, a été mis à la porte par les gardes.

Le séraïa est un grand édifice avec des cours et des salles nombreuses, avec des terrasses d’où la vue s’étend au loin ; mais le palais tombe de vieillesse, et le mutselim ne donne rien pour l’empêcher de crouler. Si je parcourais le budget des dépenses de tous les mutselims de l’empire, je n’y trouverais pas une seule piastre pour les frais de réparation ; les ministres musulmans se regardent comme des voyageurs dans les différens postes où la faveur les place ; le palais qu’ils habitent est pour eux comme un khan où l’on s’arrête un jour, et aucun d’eux ne songe à faire la dépense d’une pierre pour une demeure qui d’un instant à l’autre peut n’être plus la sienne.

Le mutselim a ordonné à trois de ses gardes de m’accompagner partout dans la ville ; pour mieux m’honorer et pour répondre aux intentions du gouverneur, ils ont déployé autour de moi une police sévère qui m’a d’abord effrayé ; mes trois soldats frappaient du bâton les pauvres fellahs qui par curiosité voulaient me suivre, ou qui s’arrêtaient pour me voir passer ; leur bâton ne s’est reposé qu’après avoir fait autour de moi une solitude. J’ai observé que le soldat arabe méprise souverainement le fellah, et ne voit en lui, littéralement parlant, qu’un chameau bipède.

Gaza, une des dépendances du pachalik d’Acre, n’offre aucune curiosité au voyageur. Les chrétiens nous montrent remplacement du temple que Samson, aveugle et prisonnier, fît crouler sur lui et sur trois mille Philistins. On montre aussi la place où fut le château que Bonaparte renversa de fond en comble, après s’être emparé de la cité. Une vieille femme arabe, m’ayant aperçu sur les ruines du kala, a maudit mon chapeau et mon habit franc, et a demandé à mon trucheman si j’étais un des Francs qui lui avaient tué trois fils, lors du passage de Bonaparte. On compte à Gaza quinze mosquées, dont la plus belle fut jadis une église ; la porte de cette mosquée nous a été ouverte. C’est un grand édifice soutenu par une double colonnade, pavé d’une pierre qui a la blancheur du marbre ; monument du Bas-Empire assez semblable à l’ancienne église de Bethléem. Les musulmans ont ajouté à la vieille basilique grecque des édifices pour les imans et les écoles, qui gâtent l’ensemble du monument. Les chrétiens de Gaza prétendent que ce temple fut l’ouvrage de la piété de sainte Hélène ; mais le voyageur doit se mettre en garde contre toutes ces pieuses traditions : la mère de Constantin n’aurait pas assez vécu pour bâtir tous les temples chrétiens qu’on lui attribue, seulement dans la Palestine.

Je n’ai point vu à Smyrne ni à Constantinople un khan plus vaste et plus beau que celui de Gaza. Les bazars ne manquent pas, mais vous n’y trouvez ni richesses ni magnificence. Le savon, les toiles du Caire, les draps, le blé, l’orge, le riz, les dattes et les olives, ce sont là les branches du commerce ; le riz vient de Damiette et les soieries de Damas ; mais ce commerce est d’un faible secours pour la population, et je n’ai vu nulle part autant de mendians qu’à Gaza. Sur onze à douze mille habitans, la ville ne renferme que deux cents chrétiens, tous de la communion grecque. Point de Juifs, d’Arméniens, ni de catholiques ; depuis long-temps, les pères de la Terre-Sainte ont déserté Gaza ; on n’a pu me dire où fut jadis leur monastère.

Aucune ville de la Palestine ne m’a offert une aussi grande variété de costumes que le bazar. Cette variété de costumes atteste le grand nombre de nations qui habitent ou qui traversent la cité. Chrétiens, osmanlis, musulmans, Arabes, fellahs, bédouins, et parmi les bédouins différentes races, différentes tribus, Égyptiens, Barbaresques, toutes ces nations, toutes ces familles musulmanes se distinguent par la forme ou la nuance de leurs vêtemens, par une manière particulière de porter le turban, d’attacher un fichu autour de la tête. La population musulmane de Gaza se partage en deux sectes, celle de Chaffein, celle d’Anaphi ; toutes deux ont leur muphti ; les croyans de la secte de Chaffein sont les plus nombreux. La ville présente la réunion de cinq quartiers, ou plutôt de cinq villages bien distincts, dont voici les noms : 1° Razze-aret-Zetoun ; 2" Aret-Sejaié ; 3° Aret-Fellaïn ; 4° Aret-teuphen ; 5° Aret-il-Darazi. Presque toutes les maisons de Gaza ont un jardin entouré de nopals comme d’un mur verdoyant. J’ai rencontré beaucoup de tombes musulmanes aussi belles que les plus belles tombes de Scutari ; on m’a fait remarquer aussi quelques palais appartenant à des visirs en retraite, qui font là une courte halte avant de descendre dans le repos de l’éternité.

Les curiosités que j’ai le plus remarquées à Gaza, ce sont deux vieillards, âgés, l’un de cent vingt ans, l’autre de cent treize ans ; le premier s’appelle Ibrahim-odé (Ibrahim le ressuscité), ainsi surnommé pour avoir échappé au tombeau dans une maladie jugée mortelle ; le second s’appelle Isséïm-Moukrak. Ayant témoigné le désir de converser avec les deux vieillards, j’ai obtenu d’eux un rendez-vous au pied d’un sycomore dans un jardin ; assis tous les trois sur une natte, entourés de mon trucheman, de mon cavaz Ibrahim, des gardes du mutselim, nous avons causé depuis quatre heures après midi jusqu’au coucher du soleil. Je n’avais jamais vu des hommes d’un si grand âge, et je les contemplais avec un religieux respect ; j’étais plus frappé que je ne l’ai jamais été en présence des plus belles ruines des temps antiques : c’est que ces monumens-là étaient de marbre ou de pierre, débris sur lesquels avaient passé les siècles, mais débris sans âme et sans intelligence, qui ne profèrent que les paroles que nous leur prêtons, qui empruntent leur vie de nos souvenirs. Mais ces deux vieillards, monumens vivans dans un âge éteint, antiquités humaines si vénérables et si saintes, parlaient bien autrement à mon esprit ; ceux qui arrivent à une longue vieillesse, me disais-je, après avoir tant vu, tant écouté, tant souffert, ont appris peut-être des secrets que trop souvent ils emportent au sépulcre, et qui épargneraient à l’humanité bien des mécomptes, bien des misères. Pénétré de cette pensée, je prêtais pieusement l’oreille à chaque mot que leur bouche prononçait ; il me semblait toujours que ces vieux voyageurs de la vie allaient m’enseigner des choses inconnues.

Les deux vieillards marchent appuyés sur un bâton, mais ne paraissent pas trop affaissés par les ans ; ils ont perdu jusqu’au dernier reste de leur chevelure, et un poète arabe, en voyant ces têtes ainsi nues et dépouillées, les eût comparées à un champ sans verdure, à un mont sans ombrage. Après quelques généralités sur les musulmans et sur les Francs, nous avons parlé de Gaza ; ils m’ont dit qu’anciennement la cité avait quatre lieues d’étendue ; que, du côté de Test, elle allait jusqu’au village de Der-Esner dont je vous ai parlé plus haut, et, du côté de l’ouest, jusqu’à Der-Balla, gros village à deux heures de Gaza, à un quart d’heure de la nier. Quoi qu’en disent mes vieillards, la ville n’a jamais pu s’étendre aussi loin du côté de l’orient, et vous ne trouveriez pas une seule ruine, une seule trace d’édifice depuis Gaza jusqu’à Der-Esner ; mais il est certain que Gaza se rapprochait plus de la mer autrefois qu’aujourd’hui ; Strabon place la cité à sept stades environ de la côte ; elle en est éloignée maintenant de deux lieues. Les deux vieillards m’ont demandé si les hommes vivaient long-temps en Europe : « En Occident comme en Orient, comme dans toutes les régions de la terre, leur ai-je répondu, l’ange de la mort efface un nom du livre des vivans sans s’informer de l’âge ; toutefois je dois dire à votre gloire qu’on rencontre moins de vieillards en Europe que dans les contrées asiatiques ; chez nous, c’est une merveille de trouver un homme qui ait vécu un siècle ; mes courses dans l’Asie-Mineure et dans la Palestine m’ont fait voir plusieurs hommes qui comptaient cinq fois vingt ans, et un grand nombre d’une vieillesse déjà avancée. Vous, hommes d’Orient, vous vivez plus long-temps que nous, parce que votre vie est plus calme, plus simple, plus régulière que la nôtre ; en Europe, surtout dans nos grandes cités, l’intempérance, l’ardent et rapide mouvement des affaires, usent de bonne heure l’existence et en abrègent la durée ; da plus, au milieu de notre génération nouvelle, il souffle un vent bridant qui dessèche avant le temps les sources de la vie, et nous avons chez nous aujourd’hui des vieillards de trente ans. » Mes vieux Arabes n’ont guère pu entendre ces derniers mots, parce qu’ils ne peuvent comprendre ces caducités précoces qui marquent les derniers âges d’une civilisation accomplie. Quand nous nous sommes séparés, ils m’ont prié d’écrire leurs noms sur un album de voyage ; ce que j’ai fait devant eux, en les priant, de mon côté, d’ajouter mon souvenir aux souvenirs de leur longue vie.

Mon arrivée à Gaza a été un petit événement, et j’ignore comment un pauvre pèlerin comme moi a pu passer pour un important personnage de l’Occident. On croit que j’ai la mission d’examiner l’état politique du pays, de préparer à ma nation les voies de la conquête. Une députation est venue m’annoncer que le cadi de Gaza m’attendait dans son palais ou mukumat ; il avait, disaient les députés, d’intéressantes communications à me faire. Le cadi désirait que je ne fusse point accompagné chez lui de mon cavaz Ibrahim ; il voulait causer avec moi sans aucun témoin musulman, seul avec mon trucheman, le jeune Damiani. On m’a donc conduit chez le cadi d’une façon assez mystérieuse, en passant par des rues détournées, comme s’il eût été question de préparer un complot. Je l’ai trouvé sur un divan, ayant à côté de lui son fils âgé de quatre ans ; à mon approche, il s’est levé avec un empressement amical. « J’étais tout triste de ne pas vous voir venir, m’a-t-il dit, votre présence me remet le cœur. » Et en un moment il s’est établi entre nous une franche intimité, un abandon qui m’indiquait déjà de quelle nature serait notre entretien. Pour que vous vous intéressiez à mon cadi, il faut d’abord que vous le connaissiez. Saïed-Ali (c’est ainsi qu’il se nomme), né à Jérusalem, est un homme de quarante ans ; sa tête est belle avec le turban blanc et la barbe noire, une douce et noble expression anime ses traits ; son maintien religieux le ferait prendre pour un iman ; d’ailleurs un cadi c’est l’iman ou le prêtre de la justice, et son caractère est tout religieux. Saïed-Ali a le cœur et l’âme d’un musulman et l’esprit d’un philosophe du Portique ; sa parole est grave, spirituelle, insinuante ; il cause avec une raison mélancolique, souvent avec des vues élevées ; nourri et cultivé en Europe, Saïed-Ali serait devenu un homme supérieur. La douce candeur, les vertus religieuses du cadi le mettent dans un état de contrainte perpétuelle avec le mutselim, homme d’une insatiable cupidité. Beizadé Francaoui, m’a dit Saïed-Ali, Massoud-Ilmadi pèse sur Razzé (Gaza) comme un lourd marteau, il ne s’occupe de notre peuple que pour en tirer de l’or ; notre gouverneur est comme le sable du désert qui a toujours soif ; les richesses du pays vont se perdre dans ses coffres comme les ruisseaux dans la mer, et les habitans souffrent et gémissent ; non content de les écraser d’impôts, il abandonne leurs fruits et leurs moissons à la rapacité des bédouins ; ces Arabes brigands enlèvent chaque année pour plus de dix mille bourses [2] au pays de Razzé (Gaza), et le mutselim ne fait rien pour empêcher ces fatales incursions. Lorsque Abou-Nabout gouvernait ce pays, les bédouins étaient plus timides, et les moissons respectées ; à force de châtimens et de persévérance, il avait fini par les comprimer. Abou-Nabout fit une fois couper le doigt à un bédouin, seulement pour avoir volé un oignon dans un jardin ; une autre fois, il condamna un bédouin à perdre le poignet, parce que ce bédouin avait tranché la tête au chameau d’un fellah surpris autour de ses tentes. Mais aujourd’hui les bédouins sont les maîtres. Plus de seize mille de ces Arabes errent dans les déserts voisins ; voilà les ennemis contre lesquels Abdallah-Pacha devrait envoyer des troupes, et non point contre les fellahs de Nablous. Le mécontentement de notre peuple est à son comble, et chacun ici appelle un changement. On se dit tout bas que Mohammed-Ali doit prochainement étendre sa puissance sur nos contrées ; on dit aussi que votre nation, qui a pris Alger, songe à s’emparer de la Syrie. O Beizadé Francaoui ! de quelque côté que vienne la conquête, elle sera ici bien accueillie, bien fêtée ; l’état où nous sommes ne saurait durer long-temps : si la conquête n’arrivait pas, tout faible qu’est notre peuple, il se révolterait, Dieu le sait, contre le mutselim oppresseur. Les petits, quand on les pousse à bout, ne connaissent plus de mesure ; le chat dans son désespoir arrache les yeux au tigre. Du reste. Dieu ne veut pas que le règne de l’injustice soit éternel, il est écrit : « Malheur à l’homme puissant qui dévore la substance du peuple, car il s’y trouve toujours à la fin un os pour l’étrangler ! »

Tel est le résumé des faits et des pensées que m’a confiés le cadi de Gaza ; ses paroles m’ont rempli de surprise ; j’étais frappé à la fois de la hardiesse de ses confidences et de la peinture qu’il me traçait de la situation des esprits en Palestine ; j’admirais mon cadi comme vous admiriez à Constantinople votre sage naïb aux paroles éloquentes. — Quelle est votre pensée sur notre pays ? m’a dit Saïed. — Je crois, comme vous, que quelque chose se prépare, et que d’autres maîtres vont venir ; je puis vous annoncer que, pour l’instant présent, ce n’est point de l’Occident que partiront les vaisseaux libérateurs ; il se fait de ce côté-là un travail pénible qui empêche qu’on ne se tourne vers votre horizon. Ce sera plus vraisemblablement une voile arabe qui vous amènera la conquête ; mais la conquête sera-t-elle pour vous la délivrance ? Quand le vainqueur ouvrira sa main sur vous, sera-ce le bien, sera-ce le mal qui s’en échappera ? J’entends dire de tous côtés que l’Egypte est malheureuse sous son pacha, je vois à Razzé une foule d’Egyptiens fugitifs qui regardent comme un bonheur de ne plus habiter les terres de Mohammed-Ali ; cela n’annonce-t-il point que de nouvelles misères suivront la domination nouvelle ? Mohammed-Ali veut la Syrie, non pour affranchir des esclaves, mais pour augmenter ses ressources ; l’Egypte dépeuplée, ruinée, ne peut plus suffire aux besoins dévorans du maître : il faut au visir d’autres terres, d’autres hommes, et la Syrie va devenir sa proie. Toutefois on peut douter que le despotisme de Mohammed-Ali trouve en Syrie autant de facultés qu’en Egypte. Là bas, sur les bords du Nil, on mène le peuple comme un faible troupeau ; dans le pays d’Hébron, de Jérusalem, de la Galilée et du Liban, ce n’est point un troupeau facile qu’on rencontre ; il y a là vingt peuplades indociles et belliqueuses qui ont des montagnes pour citadelles, et qui aiment mieux une guerre éternelle qu’une éternelle oppression. Ainsi donc vous aurez changé peut-être des renards pour des loups, des milans pour des vautours, et sous quelque point de vue que je considère le prochain avenir de la Syrie, je n’y vois que les calamités du despotisme ou de la guerre.

Triste destin de mon pays ! s’est écrié Saïed-Ali ; combien j’aurais béni Dieu s’il m’avait rendu assez riche pour aller vivre loin d’ici, dans les régions des Francs où l’on dit que les hommes ne gémissent point sous l’oppression ! Puisque tout ce qui nous vient d’Orient est servitude et tyrannie, dites à la France de nous accorder sa pitié et d’étendre sur nous ses puissantes ailes. — En parlant ainsi, le cadi était profondément ému, et quand nous nous sommes séparés, l’ombre noire du chagrin couvrait son visage. Je n’oublierai jamais le cadi de Gaza ; il y a loin d’un tel homme à un courtisan du despotisme ; Saïed-Ali n’est pas de ceux qui peuvent plaire au gouvernement turc et le servir utilement. Il est de ceux qu’on envoie boire les eaux amères de l’exil.

Jusqu’ici je ne vous ai parlé que de Gaza au temps présent ; que de choses j’aurais à vous dire touchant cette ville si je feuilletais les antiques annales ! L’histoire sainte nous parle de la prise de Gaza par Simon Machabée, qui la purifia de ses idoles et la consacra au culte du Seigneur ; l’histoire profane a raconté le siège de cette ville par Alexandre : le héros macédonien reçut au pied de ses murailles deux blessures qu’un corbeau prophétique lui avait annoncées ; maître de la ville, il traita le gouverneur Bétis comme Achille avait traité Hector, en le faisant traîner par des chevaux autour de la ville ; mais tous ces événemens sont dans les livres.

En vous parlant de Gaza, l’antique métropole des cités philistéennes, j’aimerais à vous dire quelques mots sur ce peuple philistin dont il est si souvent question dans l’histoire des Hébreux. Le petit empire des Philistins se composait de cinq cités. Gaza, Ascalon, Azoth, Geth, Accaron ou Acre. C’était une colonie égyptienne qui, à une époque fort reculée, avait envahi les fertiles rivages de la Palestine. J’imagine que les Philistins étaient des Arabes semblables aux Arabes répandus aujourd’hui dans les déserts d’Egypte et le long des côtes de la mer Rouge ; ils émigrèrent en Palestine partagés en tribus qui chacune avait un cheik ou un satrape ; ils adoraient Dagon et toutes les idoles des bords du Nil et des pays arabiques ; le peuple israélite, venu de l’Egypte comme eux, se plaisait quelquefois à retourner au culte des idoles, et les mœurs des Philistins ne lui inspiraient pas une grande répugnance. Mais les chefs des Hébreux, qui avaient mission d’exterminer les adorateurs des idoles, prêchaient au peuple de Jehovah de rompre tout pacte avec eux. Un million de Chananéens avaient disparu sous le glaive destructeur des enfans d’Israël ; un seul ennemi restait à combattre : c’étaient les Philistins. Que d’efforts, que de travaux pour les anéantir ! sous les juges, sous les rois, que de fois Israël s’arma de toute sa puissance contre quelques tribus de Philistins qui jamais ne furent entièrement soumises ! Il a fallu à ces Philistins un puissant génie pour résister si long-temps à une nation vingt fois plus nombreuse et plus riche que la leur. Il est curieux de voir comment une poignée d’hommes dictait quelquefois à tout Israël des traités humilians. Les Philistins étaient parvenus à désarmer les Hébreux, à leur défendre de travailler le fer et l’acier, à les forcer de venir acheter dans leurs villes les instrumens les plus indispensables pour le commerce et le labourage ; on y venait de tous les lieux de la Palestine, même pour faire aiguiser le soc des charrues. C’était une véritable servitude. Les documens nous manquent pour déterminer quel fut le destin suprême des Philistins. On peut présumer que les cinq satrapies philistéennes ne s’effacèrent que sous le coup de l’invasion romaine. En voyant les différentes races arabes répandues dans les cantons méridionaux de la Palestine, j’ai pensé quelquefois qu’il doit y avoir là quelques restes des anciens Philistins ; il est rare, il est difficile qu’une race puisse entièrement disparaître : les familles humaines durent toujours plus long-temps que les cités.

Gaza, au moyen-âge, a des souvenirs qui se rattachent à l’histoire des croisades. Vers le milieu du XIIe siècle, la ville était renversée et sans habitans ; en 1148, Beaudouin III s’occupa de la rebâtir pour opposer de nouvelles barrières aux courses des Ascalonites ; Guillaume de Tyr raconte qu’on trouva des témoignages de l’antiquité et de la noblesse de Gaza dans ses églises et ses vastes palais tombés en ruines, dans les marbres et les grandes pierres dispersés sur le sol dévasté, dans une quantité de citernes et de puits d’eau vive. Les chrétiens, n’ayant ni le temps ni les fondes de reconstruire toute la cité, se contentèrent de relever la portion de Gaza qui est située sur une éminence ; ils jetèrent des fondemens profonds, bâtirent une belle muraille et différentes tours. La cité nouvelle et les terres environnantes furent concédées aux frères du Temple, à condition qu’ils en auraient la garde. Les templiers de- vinrent pour les Ascalonites des voisins dangereux. Gaza fut une des conquêtes de Saladin, et une des places que le sultan fit démolir à l’approche du roi Richard. Celui-ci releva les murs de Gaza comme il avait relevé ceux de Ramla et d’Ascalon, et choisit cette ville pour son quartier-général dans la Palestine. J’ai vu, au nord de Gaza, à une heure de distance, les vallons étroits et les collines de sable où s’arrêta la troupe aventureuse des comtes de Bar et de Montfort ; je me suis enfoncé dans le sable jusqu’aux genoux, pour reconnaître le lieu où les chevaliers insoucians et joyeux mangiaient le pain, les galines et chapons, la chair cuite et le fromage, à quelques pas d’un ennemi treize fois plus nombreux. Si la troupe française fut restée sur ces hauteurs qui présentent en quelques endroits comme des défilés, la victoire eût pu rester incertaine ; mais les imprudens chevaliers se laissèrent attirer dans la plaine, et des merveilles d’armes ne purent les sauver de la servitude ou de la mort. Cinq ans plus tard, les chrétiens, unis aux musulmans, attaquèrent les Karismiens aux environs de Gaza ; les premiers marchaient sous les ordres de Gauthier de Brienne ; les seconds avaient pour chef Malek-Mansour, prince d’Emesse. La bataille fut des plus sanglantes ; les guerriers de la croix y déployèrent leur bravoure accoutumée, et sans la retraite du prince Malek-Mansour, la chrétienté n’eût pas eu à déplorer le trépas de douze mille chrétiens et la captivité de Gauthier de Brienne. Les chroniques n’indiquent point le lieu de la bataille ; ce dut être à l’est de Gaza, dans les plaines voisines de la cité.

Je vous ai dit que la principale mosquée de Gaza est le seul monument chrétien appartenant à la ville du moyen-âge, et qu’il ne reste aucune ruine, aucun vestige qui parle de l’ancienne occupation latine. Les antiquaires n’ont rien à faire à Gaza ; tout y est moderne et d’origine musulmane. L’enceinte de la ville offre autant de palmiers que de maisons ; tout autour croissent aussi des palmiers mêlés aux nopals et aux sycomores. A travers cette enceinte boisée, vous rencontrez des fontaines, des oratoires de santons, des mosquées, des caravansérails ; tout me semble égyptien à Gaza, les habitudes, les costumes, les productions, la couleur du sol ; il semble qu’en montant sur une terrasse on va découvrir Alexandrie ou le Caire ; on sent l’Egypte, on entre dans ses monotones et vastes plaines. Le Tasse a deviné Gaza quand il a dit :

<poem> Gaza è città, della Giudea nel fine,

Su quella via ch’mver Pelusio mena ;

Posta in riva del mare ; ed ha vicine
Immense solitudini d’arena.
Jérusalem délivrée, ch. XVII.

« Gaza est placée aux confins de la Judée, sur le chemin qui mène à Péluse ; elle est assise sur les rivages de la mer, et voisine d’un immense désert de sable. »

Je ne veux point chercher querelle au poète de Sorente, pour avoir placé Gaza au bord de la mer : l’épopée a ses privilèges : je vous ai dit ci-dessus que Gaza est éloigné de la côte de deux lieues.

Je ne puis mieux terminer cette lettre qu’en vous parlant du kiatib chrétien qui m’a donné l’hospitalité à Gaza ; il se nomme Constantin Jassein. C’est un homme de trente-cinq à quarante ans, qui partage exclusivement sa vie entre ses fonctions et la prière ; je n’ai jamais vu de figure plus grave et plus recueillie ; l’unique passe-temps du bon kiatib, c’est de jouer avec un rosaire, ou de caresser de la main sa grande et belle barbe noire. Nous avons acheté aujourd’hui dans les bazars une douzaine de foulards d’Egypte pour les deux enfans de notre hôte ; le jeune Damiani les a déposés en secret à l’angle d’un divan, de manière à ce que le présent ne soit connu qu’après notre départ ; mon trucheman, en sa qualité de fils de consul, se montre scrupuleux observateur des plus petites convenances arabes : l’usage du pays veut qu’on ne remette pas le présent en main propre et tant qu’on est là, pour que l’hôte ne puisse faire autrement que de l’accepter.


Poujoulat.
  1. Cette lettre, qui donne sur Gaza des détails tout-à-fait inconnus et parfaitement exacts, est empruntée à la partie inédite de la Correspondance d’Orient, de MM. Michaud et Poujoulat.
    (N. du D.)
  2. La bourse vaut cinq cents piastres, et la piastre sept sous de notre monnaie.