George Sand, sa vie et ses œuvres/1/6

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Plon et Nourrit (1p. 309-383).

CHAPITRE VI

(1831)


Inexactitudes de l’Histoire de ma Vie et erreurs des biographies. — Vie excentrique. — Amis berrichons. — Jules Sandeau. — Le comte de Kératry et de Latouche. — Rose et Blanche. — « Jules Sand » et « George Sand ». — La Molinara, Bigarrure, « Vision », La Fille d’Albano, Indiana, Valentine, La Marquise, Melchior, Le Toast, La Reine Mab.


Félix Pyat[1], un pays de George Sand comme on le sait, raconte dans ses Souvenirs[2] qu’en 1831, il fut un jour invité par Jules Sandeau à l’accompagner au bureau des diligences du Berry pour y rencontrer une dame de sa connaissance. Il vit descendre de l’impériale un jeune étudiant alerte, en jaquette de velours, coiffé d’un béret, qui, à son grand étonnement, se trouva être la baronne Dudevant. C’est ainsi qu’il fit la connaissance de la future George Sand dès le premier jour de son arrivée à Paris. Malheureusement ces mémoires doivent être rangés parmi récits apocryphes et légendaires auxquels sont si enclins tous ceux qui écrivent leurs souvenirs après coup, lorsque la mémoire leur fait déjà défaut et lorsque ce qu’ils ont entendu à diverses époques, imaginé ou inventé, vient se confondre sous leur plume avec des faits réellement vus et se transformer en quelque chose de vague et de nuageux, où il n’est plus possible de distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux[3].

Le petit étudiant à physionomie éveillée courut en effet plus tard les rues de Paris avec ses compagnons berrichons, mais ce n’est pas d’un coup que se métamorphosa la rêveuse amie de Zoé Leroy en ce gamin et en cet apprenti littéraire dont George Sand parle dans l’Histoire de ma Vie (chapitres XIII, XIV de la quatrième partie, vol. IV).

Une seule chose est exacte dans le récit de Pyat, c’est qu’à l’arrivée d’Aurore Dudevant à Paris, dans le courant de janvier 1831, Jules Sandeau l’y attendait déjà.

Le récit que George Sand elle-même nous fait dans l’Histoire de ma Vie de ses premiers pas à Paris n’est pas moins inexact. En guise d’introduction à ce récit, elle expose, mais d’une manière fort vague et obscure, les raisons pour lesquelles elle ne racontera plus ses faits et gestes dans leur ordre chronologique, quoique « ici, dit-elle, ma vie devienne plus active, plus remplie de détails et d’incidents[4] ». Elle prétend agir ainsi par générosité et par délicatesse envers les personnes dont la vie est trop étroitement liée à la sienne, pour ne pas être indiscrète envers elles. Elle préfère, ajoute-t-elle, se taire sur beaucoup de choses et sauter par-dessus, préférant même donner par là l’occasion de la calomnier, plutôt que d’avoir à accuser les autres et à se justifier, et, à partir de 1831, tout ordre chronologique dans l’Histoire de ma Vie est en effet interverti et dès les premières pages, racontant l’établissement d’Aurore Dudevant à Paris, le biographe ne doit plus la suivre à la lettre, tant son récit est embrouillé. Ainsi, George Sand commence par faire la description du logement qu’elle occupait quai Saint-Michel et par nous raconter comment elle a acheté des meubles et s’y est installée avec sa petite fille, pour ajouter aussitôt après, comme en passant, que c’était là son logement durant « la deuxième année de son séjour à Paris, mais que, d’abord, elle y avait vécu d’une manière très inusitée »… Par contre, la Correspondance nous apprend qu’elle avait d’abord logé rue de Seine, n° 31[5], et que ce ne fut qu’au mois de juillet 1831, après une seconde arrivée de Nohant à Paris, qu’elle s’était installée au quai Saint-Michel, avait acheté des meubles et s’était fait un chez-soi ; qu’elle avait ensuite passé une fois deux mois à Nohant, était rentrée à Paris pour les mois de novembre et de décembre, était retournée à la campagne pour le mois de janvier 1832 et n’avait amené sa fille Solange à Paris qu’en avril de la même année[6]. Cependant, au chapitre XIII du vol. IV de l’Histoire de ma Vie, elle dépeint, dès les premières pages, son logement du quai Saint-Michel et raconte comment elle vivait à Paris « avec sa fille ». Puis elle fait tout à coup un retour à l’année 1831 et nous raconte sa vie « inusitée », puis elle revient encore une fois, et sans prévenir le lecteur, à 1832, en sorte que l’on peut perdre le fil du récit au milieu de ce gâchis chronologique. George Sand jette à dessein un voile sur cette nouvelle époque de sa vie, car son arrivée à Paris et la rupture avec son mari coïncidaient avec un autre événement important dans la vie d’Aurore Dudevant : sa liaison avec Jules Sandeau.

Léonard-Sylvin-Julien Sandeau, un berrichon encore comme George Sand et Pyat, naquit Le 19 février 1811 à Aubusson. Il se préparait au barreau et faisait son droit à Paris. C’est en 1820 ou 1830, qu’il fit la connaissance des Dudevant au Coudray, près La Châtre, chez des amis communs, les Duvernet. Étant le camarade de Fleury, de Charles Duvernet, de Papet et de Gabriel de Planet, il se lia bientôt d’amitié avec Aurore et son jeune protégé Boucoiran. Tous ces jeunes gens se voyaient tantôt chez l’un, tantôt chez L’autre ; on s’amusait, on faisait des promenades, on dansait ou on faisait de la musique[7]. Mais ce qui les intéressait surtout, c’était la littérature et sa nouvelle école. (Ce goût de la Littérature n’a rien qui puisse nous étonner, car presque tous les membres de cette petite société intime, à commencer par George Sand et Sandeau, entrèrent plus tard, de façon ou d’autre, dans la carrière littéraire. C’étaient tous des écrivains ou des amateurs de littérature en herbe.) On faisait souvent des lectures à haute voix et on s’enthousiasmait surtout pour le chef du romantisme, Victor Hugo. Ses œuvres étaient avidement dévorées, ainsi que les articles de Sainte-Beuve. Aurore et ses jeunes amis se moquaient bien du style de la nouvelle école romantique et de ses exagérations, ils les parodiaient même dans leurs lettres, mais Victor Hugo restait néanmoins pour eux un objet d’admiration et de vénération.

Les relations d’Aurore avec ces jeunes gens étaient simples et cordiales, une vraie camaraderie, avec cette teinte de bohème romantique, que, sous l’influence des idées saint-simoniennes flottant dans l’air et du romantisme naissant, George Sand adopta dès lors envers ses amis masculins et qu’elle professa toute sa vie.

Chaque fois qu’un des membres de la petite société partait pour Paris pendant que les autres restaient à Nohant ou à La Châtre, une lettre était aussitôt écrite en commun et expédiée à l’absent. Parmi les lettres inédites de George Sand, on trouve plusieurs épîtres humoristiques à Duvernet, écrites en commun ou tour à tour, en vers et en prose, par Aurore, Sandeau et Fleury. Elles sont pleines de verve et d’une gaieté exubérante.

L’une d’elles est signée comme suit :

Aurore Dudevant

hugolâtre !

Jules Sandeau
hugolâtre ! !

Alphonse Fleury

hugolâtre ! ! !

Lorsque, en 1830, tous ces messieurs partirent pour Paris, ils envoyèrent à leur tour à Aurore une lettre collective, à laquelle elle répondit par les deux missives humoristiques publiées dans la Correspondance. L’une d’elles porte le titre. « Épître romantique à mes amis, Sandeau, Fleury, Duvernet », et l’autre est écrite sous forme de « Réclamation adressée par le chien Brave à MM. Fleury et Duvernet, pour offense à la personne du dit Brave et diffamation gratuite auprès de sa protectrice, dame Aurore, châtelaine de Nohant et de beaucoup de châteaux en Espagne, dont la description serait trop longue à mentionner ». Le chien Brave porte plainte contre ces messieurs, qui l’accusaient de « traiter de factieux les glorieux libérateurs de la patrie », de lire la Quotidienne et d’autres crimes semblables.

Ces épitres drolatiques nous peignent de la manière la plus attrayante le parfait accord et la gaieté qui régnaient parmi cette jeunesse. Bien autrement remarquable encore est la fin de la lettre du 27 octobre 1830, adressée à Jules Boucoiran et imprimée en entier dans la Revue des Deux-Mondes, de 1881, parmi les quatorze lettres de George Sand, mais qui, pour une raison quelconque, fut tronquée lors de son impression dans la Correspondance[8] et où George Sand dit : « Les cancans vont leur train à la Châtre plus que jamais. Ceux qui ne m’aiment guère disent que j’aime Sandot[9] (vous comprenez la portée du mot) ; ceux qui ne m’aiment pas du tout disent que j’aime Sandot et Fleury à la fois ; ceux qui me détestent, que Duvernet et vous, par-dessus le marché, ne me font pas peur. Ainsi, j’ai quatre amants à la fois. Ce n’est pas trop quand on a comme moi les passions vives. Les méchants et les imbéciles ! Que je les plains d’être au monde ! Bonsoir, mon fils, écrivez-moi. Et à propos, Sandot m’a chargé de le rappeler spécialement à votre souvenir. Il vous aime, cela ne m’étonne pas. Aimez-le aussi, il le mérite ».

Si, comme on le voit, tout le monde dans cette petite société était lié d’amitié, il y avait deux de ses membres, les deux Jules, qui étaient tout particulièrement chers à Aurore : Boucoiran et Sandeau. Dans le chapitre précédent nous avons vu que c’est à Boucoiran qu’Aurore, avant tout autre, avait communiqué les détails de sa catastrophe de famille et de la résolution qu’elle avait prise de quitter le toit conjugal. Elle ne s’éloigne de Nohant qu’après avoir reçu de Boucoiran la promesse de diriger l’éducation de ses enfants pendant ses absences. Les lignes que nous venons de citer nous apprennent, d’autre part, que les calomnies de la Châtre lui donnaient déjà alors Sandeau pour amant. La médisance anticipait beaucoup sur les faits, car les rapports entre Aurore et Sandeau ne devinrent intimes que beaucoup plus tard[10].

À l’époque où Aurore Dudevant quitta son mari, ses rapports avec Sandeau n’étaient encore que purement amicaux, un peu « bohèmes » comme nous l’avons dit plus haut, quoique plus intimes qu’avec les autres jeunes gens de son cercle. Dans ses Lettres à Émile Regnault, Aurore raconte comment naquit cet amour, comment ils se voyaient souvent dans le petit bois entre Nohant et le château d’Ars et comment Jules devina le sentiment qu’elle lui portait avant qu’elle s’en rendit compte elle-même. Naïvement et candidement, elle dit, qu’en apercevant au salon un tas de chapeaux gris à peu près les mêmes, elle s’empressait de reconnaître au « lacet rouge » qui distinguait le chapeau de Jules, si Jules était là, sans s’avouer qu’elle l’attendait.

En arrivant à Paris, Aurore y retrouva la même société de jeunes Berrichons. Jouissant d’une pleine liberté, elle voulut plus que jamais se mettre avec eux sur le pied de l’égalité, secouer tout préjugé, toute chaîne qui l’empêchât de partager en camarade l’existence de ses amis, adonnée aux intérêts les plus brûlants, aux projets les plus hardis. Elle eut tout d’abord à « liquider » son passé, à quitter ses anciennes liaisons mondaines, pour commencer une vie nouvelle et se faire un avenir à sa guise. Elle commença par rompre avec ceux de ses parents et amies, qui auraient désapprouvé sa démarche, qui auraient jeté le haro et se seraient éloignés d’elle en apprenant qu’elle avait quitté le toit conjugal. Elle alla donc au couvent faire ses adieux à ses Sœurs bien-aimées, puis elle fit une visite aux demoiselles Bazouin, alors mariées et devenues comtesses, et à quelques autres de ses amies du grand monde. Elle ne leur révéla rien. Elle leur promit même de revenir, quoiqu’elle sût parfaitement qu’elle les voyait pour la dernière fois, que le temps viendrait bientôt, où, malgré leur attachement, elles n’oseraient plus la recevoir, et, à leur corps défendant, se détourneraient d’elle comme d’une femme qui avait foulé aux pieds toutes les règles de la morale. Elle revit encore quelques autres amies mondaines et irréprochablement morales, puis, ces visites finies, elle brûla ses vaisseaux, et devint définitivement « gamin » et « apprenti littéraire ». Alors commencèrent pour elle les Lehr und Wanderjahre — « Années de voyages et d’apprentissage. »

La situation matérielle d’Aurore était bien pénible. La somme consentie par son mari était trop minime et Mme Dudevant dut économiser sur toutes choses, nourriture, vêtements, billets de théâtre trop coûteux, livres nouveaux. Elle voulait cependant ne pas rester en arrière de ses camarades et prendre sa part de leurs plaisirs. Dans ses courses à travers Paris, par tous les temps, à chaque heure du jour et de la nuit, les belles robes et les fines chaussures s’abîmaient ; elles l’empêchaient en outre d’aller partout sans attirer l’attention et sans scandaliser ceux qui la voyaient. N’oublions pas qu’à cette époque, les dames n’occupaient jamais aux théâtres que les places de loges et de balcon et ne sortaient pas seules le soir. En ces années, où l’on se serait récrié d’horreur à la vue d’une bicycliste contemporaine ou d’une femme portant un petit chapeau d’homme et un de ces costumes tailleurs mi-masculins avec gilet et cravate, si reçus de nos jours, les dames recouraient dans les circonstances les plus diverses au costume masculin, et Byron n’a rien inventé d’invraisemblable en obligeant ses amoureuses à se travestir en hommes pour accompagner ainsi leurs amants dans leurs voyages à travers le monde. Lorsque Lamartine rencontra à Rome le chanteur David avec sa fille Camille, celle-ci, pour plus de commodité, accompagnait son père, habillée en garçon. La mère et la tante d’Aurore Dudevant, dans leur jeunesse, faute d’avoir assez de fortune pour prendre des loges trop coûteuses, accompagnaient leurs maris au spectacle en costume d’homme, sans aucune prétention au « féminisme » ni à l’émancipation. Non loin de Nohant, demeurait une jeune comtesse avec son père ; elle portait des vêtements d’homme pour chasser le lièvre, et c’est ce qui avait inspirée Deschartres l’idée de conseiller à Aurore d’en porter aussi pour aller à la chasse. D’ailleurs Mme Dudevant avait déjà revêtu tant de fois ce costume dans la vie et sur la scène, qu’elle trouvait maintenant tout naturel de l’adopter sans rien vouloir « prouver » par là, mais tout simplement pour faire des économies et parce qu’elle le trouvait pratique. De nos jours, quand les hommes portent les cheveux coupés ras et que tous s’habillent uniformément en frac ou en veston, en culotte étroite et en chapeaux de haute forme, ce qui, selon l’expression d’un écrivain d’esprit, leur donne à tous un air de « piteux ramoneurs » — une femme habillée en homme serait aussitôt reconnue, comme Mme Dieulafoi qui se fait trop remarquer en frac, avec sa boutonnière décorée. Il n’en était pas ainsi à Paris, en 1830. On était alors en plein romantisme. Il suffit de lire la description de la maison La Chilpéric et de ses habitants dans les Mémoires d’un Anglais à Paris[11] pour se faire une idée des costumes extravagants, moyen-âgeux ou fantastiques, des coiffures impossibles et des chapeaux étranges, que portaient Les jeunes poètes et les artistes du quartier latin. C’était une mascarade permanente. Si Aurore se fût même costumée en Raphaël — cheveux jusqu’aux épaules et béret à larges bords — ou quelque autre costume historique, commode pour une femme, personne n’y aurait reconnu une dame ; mais elle s’habillait en simple bourgeois de l’époque. La mode du temps facilitait ce travestissement. « Les hommes portaient de longues redingotes carrées dites à la propriétaire, qui tombaient jusqu’aux talons et qui dessinaient si peu la taille » que le frère d’Aurore, Hippolyte, avait dit en riant : « le tailleur prend mesure sur une guérite et ça irait à ravir à tout un régiment ». Aurore endossa donc une « redingote-guérite », se noua une grosse cravate en laine, se fit couper ses boucles noires jusqu’aux épaules, et mit un chapeau de feutre mou.

George Sand nous dit avec raison que, même sur le théâtre, les femmes ne trahissent leur sexe que par leur trop grand désir de plaire et de faire impression ; mais comme le meilleur moyen pour une femme, qu’elle soit habillée en homme ou en femme, pour passer inaperçue, est de sacrifier l’éclat de ses yeux, ce déguisement lui réussit parfaitement. Sans attirer l’attention de personne, elle put courir les rues, fréquenter les cafés, les cabarets, aller aux places à bon marché au théâtre, prendre part aux réunions des clubs républicains et des Saints-Simoniens, visiter les ateliers des peintres et les musées, gravir les tours de Notre-Dame et assister aux conférences des sociétés savantes, en un mot, aller partout avec les trois ou quatre amis berrichons, qui composaient son cénacle pendant les premiers mois de son séjour à Paris. C’étaient Félix Pyat, Jules Sandeau et de Latouche[12], auxquels se joignaient parfois Charles Duvernet et Alphonse Fleury, surnommé par eux « le Gaulois » ou « le Germanique ». Le député Duris-Dufresne, dont nous avons déjà eu plusieurs fois l’occasion de parler, et qui, dans les premiers temps, aidait Aurore à se mettre en relation avec le monde littéraire de Paris, venait souvent compléter leur société.

Nous ne reproduirons pas ici les belles pages de l’Histoire de ma Vie ou George Sand raconte avec tant de verve et d’entrain le passe-temps de ses joyeux compagnons, toutes les farces inventées par eux au milieu de leur vagabondage à travers Paris, leur gaieté contagieuse leur faisant oublier pauvreté, privations et adversités de fortune. Les souvenirs de George Sand se rapportant à cette époque respirent la fraîcheur, la joie de vivre. Toute cette généreuse jeunesse était pleine de foi en l’idéal, portée à l’héroïsme, rêvait la gloire, aspirait à transformer, sinon le monde, au moins la littérature. Pouvait-on regretter un dîner, qu’on ne pouvait se payer, lorsqu’il s’agissait d’une soirée au théâtre, où se donnait un nouveau drame de Victor Hugo ou une pièce de de Latouche où il fallait siffler ou applaudir, car on « luttait pour le bon principe ». Était-ce la peine de se soucier du froid de la mansarde, lorsque les articles de de Latouche, de Planche ou de Sainte-Beuve échauffaient tous les cœurs, soulevaient des tempêtes d’enthousiasmes et d’espérances, d’indignation et de ressentiment ?

Comme un jeune aigle échappé de sa cage, ivre de sa liberté, assoiffée de savoir, brûlant d’une fièvre d’activité, les yeux grands ouverts sur toutes les merveilles qui s’ouvraient devant elle, Aurore Dudevant se trouva jetée à Paris, et dans quel Paris ? Dans ce Paris de 1831, au lendemain d’une révolution, lorsque la vie sociale, artistique et intellectuelle, ressemblait à une mer après une tempête, quand ses flots, non encore calmés, rejettent sur la plage de beaux coquillages, de merveilleuses herbes marines, des perles précieuses, mais aussi des monstres expirés, des mollusques repoussants et des épaves de navires brisés. La littérature, les arts, les doctrines sociales, la religion, tout était en fermentation, tout semblait renaître à une vie nouvelle ; chaque jour, surgissaient de nouveaux écrivains et de nouveaux livres, de nouveaux prédicateurs et de nouveaux systèmes, de nouvelles pièces de théâtre et de nouveaux projets de bonheur universel. Et tout cela, il fallait le connaître au plus vite, le voir, l’entendre ; il fallait, en outre, ne plus être une campagnarde arriérée, plonger dans le tourbillon de la vie parisienne, saisir au vol l’esprit du temps « être dans le train », selon l’expression des héroïnes de Gyp, mot que George Sand n’aurait certes pas employé, mais ce qu’elle nous dit à ce propos en a bien le sens : « … J’étais avide de me déprovincialiser et de me mettre au courant des choses, au niveau des idées et des formes de mon temps ».

Elle avait l’air de vouloir rattraper le précieux temps perdu à Nohant et à La Châtre, dans une vie uniforme, banale, dénuée de tout intérêt[13]. Elle avait trop peu de vingt-quatre heures par jour pour voir, entendre, prendre connaissance de tout ce qui l’intéressait. Comme Liszt, autre génie de l’époque, elle courait, du musée du Louvre à l’église, pour entendre le prédicateur célèbre ; d’une conférence au théâtre, pour entendre chanter la Malibran[14], ou voir un nouveau drame de Victor Hugo ; de la bibliothèque où elle dévorait à l’instant tout ce qui paraissait, ou ce qu’elle ignorait des grandes œuvres littéraires, elle allait errer dans le vieux Paris, dont raffolaient les romantiques, ou assister à quelque réunion saint-simonienne[15]. Tout l’intéressait, tout l’attirait. Chaque jour il arrivait à Aurore de faire la connaissance de quelque personnalité plus ou moins célèbre du monde littéraire ou artistique de Paris. Elle se réjouissait de chaque nouvelle relation sortant de l’ordinaire, espérait toujours — comme elle le dit avec beaucoup de candeur — entendre quelque chose de bon, de beau et « devenir meilleure ». Dans toute personne éminente, écrivain ou artiste, elle saluait une nouvelle « lumière », de chacune elle attendait « une nouvelle parole », une idée profonde, une révélation.

Recherchant partout quelque manifestation éclatante du génie humain, elle ne soupçonnait pas que cette soif de lumière, cette ardeur intarissable, qui tendait à s’ouvrir des horizons nouveaux, encore confus pour elle, ce vif désir de savoir, d’élargir ses vues, que tout cela la distinguait des femmes ordinaires, l’élevait au-dessus de la foule et attirait à elle tous ceux qui étaient capables de la comprendre et de l’apprécier. Elle, qui se croyait heureuse de se trouver dans la société des élus, ne soupçonnait pas qu’elle était elle-même marquée du sceau du génie.

On ne pouvait cependant pas toujours se borner au rôle de spectateurs et de dilettanti, il fallait travailler. Dans les deux dernières années qu’elle avait passées à Nohant, Aurore avait essayé de diverses occupations et « métiers » et s’était décidée pour celui d’écrivain. Nous avons dit déjà qu’il serait absolument erroné de croire que c’était après son arrivée à Paris et la rupture avec son époux, qu’elle fit tous ces essais. C’est cependant là une erreur, qui, ainsi que nous l’avons fait remarquer, se rencontre chez tous les biographes de George Sand.

En 1831 elle ne s’était donc plus « essayée » à différents métiers, mais elle se mit immédiatement à écrire pour se créer des ressources, ce que l’on peut du reste voir par toutes ses lettres publiées ou inédites. Il est très intéressant, très instructif aussi, de suivre dans cette correspondance tous les tourments et la rude école par lesquels elle eut à passer dans les premiers temps de son apprentissage littéraire. Sous ce rapport, ses Lettres nous présentent une source bien plus féconde et des données bien plus véridiques que l’Histoire de ma Vie, où toutes ces difficultés sont racontées d’une manière plus ou moins adoucie, et où nous trouvons beaucoup de lacunes et d’inexactitudes : disons plus, les lettres et l’Histoire de ma Vie se contredisent même assez souvent. Dans l’Histoire de ma Vie, George Sand dit qu’elle s’adressa d’abord, par l’entremise de Duris-Dufresne, à Kératry, l’auteur du Dernier des Beaumanoir, écrivain qui jouissait alors d’une grande réputation, mais aujourd’hui entièrement oublié. Elle raconte comme quoi il la reçut d’une manière fort peu aimable, qu’elle vit, dès l’abord que ce n’était pas le guide qu’il lui fallait, que leurs idées, leurs habitudes et leurs goûts différaient complètement, qu’elle ne remit donc plus les pieds chez lui et qu’elle s’adressa ensuite à de Latouche. Celui-ci rit beaucoup du conseil que Kératry lui avait donné de « ne pas faire de livres, mais des enfants », à quoi elle aurait répondu : « Gardez le précepte pour vous-même, si bon vous semble » ou même, d’après la version de de Latouche : « Faites-en vous-même, si vous pouvez[16] », et que c’est alors que de Latouche l’aida dans les premiers pas à faire dans la carrière littéraire.

Dans la Correspondance de George Sand, nous lisons aussi que de Latouche, pour lequel elle avait une lettre de recommandation, la reçut très aimablement, mais qu’il n’approuva pas son roman (Aimée ?) et la fit entrer dans le journalisme ; qu’il était très sévère et ne lui passait rien, mais que ce fut lui seul qui l’aida en tout et devint aussitôt un ami pour elle.

Mais, par les lettres inédites à son mari[17], nous voyons que tout d’abord elle s’était bien adressée à de Latouche pour qui elle avait réellement une lettre de recommandation de la part de Mme Duvernet mère, tante de de Latouche, que celui-ci reçut la jeune aspirante avec beaucoup d’affabilité, mais qu’il ne lui plut pas. Ses manières lui avaient paru antipathiques et lui-même ne lui avait inspiré aucune confiance. C’est alors qu’elle s’était adressée à Duris-Dufresne en le priant de la recommander à Kératry. Dans ses lettres, datées de janvier à mars 1831, elle dit à plusieurs reprises qu’elle ne veut pas avoir affaire à de Latouche, ni même suivre ses conseils, que Kératry lui plaît beaucoup mieux, mais qu’elle prie son mari de ne souffler mot là-dessus devant les Duvernet, peur ne pas offenser Mme Duvernet et pour que la nouvelle de ses rapports avec Kératry n’arrive pas aux oreilles de de Latouche. Le fils du comte de Kératry a donc eu parfaitement raison quand il protesta, dans le Figaro[18], contre ce qui est dit de son père dans « l’Histoire de ma Vie » et que, pour le prouver, il publia des lettres d’Aurore Dudevant à son père. Il est hors de doute qu’au début, les relations entre elle et Kératry furent amicales et agréables, que Kératry désirait l’aider autant qu’il le pouvait[19], et que ce ne fut qu’au bout de quelques temps qu’ils virent combien ils se convenaient peu par leurs idées et leurs goûts. Cela n’arriva que plusieurs mois après l’installation de Mme Dudevant à Paris. Le 4 mars 1831 elle écrit à Boucoiran. « J’ai revu Kératry et j’en ai assez. Hélas ! Il ne faut pas voir les célébrités de trop près »… Il est donc évident que ce n’est pas de Latouche qui la conseilla le premier, mais que son premier conseiller fut Kératry. Il est évident aussi que ce n’est pas Duris-Dufresne « qui combattit son projet d’aller voir de Latouche contre lequel il avait de fortes préventions » — comme elle l’écrit dans l’« Histoire[20] » mais qu’elle-même, ayant, dès son arrivée à Paris et avant de connaître Kératry, fait la connaissance de de Latouche, ressentit aussitôt de la défiance et de l’antipathie pour lui, tâcha de l’éviter et se tint sur la réserve jusqu’à ce qu’elle eût compris quel brave cœur, toujours prêt à aider ses jeunes confrères, se cachait sous son extérieur revêche, et alors leurs relations devinrent très amicales. Dans les commencements, de Latouche se montra effectivement d’une grande sévérité envers la novice ; la petite fille de Marie-Aurore de Saxe fut très choquée de ses manières brusques et de son ton autoritaire, l’impression fut — comme nous l’avons vu — que Kératry était plus agréable et elle prétendait « ne pas aimer de Latouche et ne pas vouloir lui être obligée[21] ».

Le 15 janvier elle avait cependant déjà l’intention d’aller avec de Latouche chez Mme Récamier où elle espérait voir Delphine Gay et plusieurs autres célébrités littéraires. Le 19 janvier, Aurore écrit encore, comme toujours d’un ton humoristique, à Charles Duvernet qu’elle était allée avec Fleury chez de Latouche, « car, dit-elle, il aurait fallu deux mulets pour traîner jusque-là mes œuvres légères, qui avaient cependant du poids », que de Latouche l’avait reçue d’une manière charmante — ce qu’elle attribue à la protection de la vieille Mme Duvernet — mais le résultat de sa visite avait été que « son roman était déclaré n’avoir pas le sens commun ». De Latouche lui dit encore « qu’il fallait tout refaire, que je ferais bien de recommencer, à quoi j’ai ajouté : Suffit ».

Elle essaya ensuite, comme elle le dit dans la lettre à son mari de la fin de janvier dont il a été déjà question, de faire paraître une œuvre dans la Revue de Paris, mais là on lui dit qu’on ne pouvait l’accepter, « le nom de l’auteur n’étant pas connu ». « De Latouche, — ajoute-t-elle dans une autre lettre à son mari, écrite à la fin de février, — promet d’en inventer un… »

Dans la lettre déjà citée, du 19 janvier, adressée à Charles Duvernet, elle parle avec plus de détails de ses rapports avec la Revue de Paris et de son rédacteur en chef, M. Véron. « Quant à la Revue de Paris, dit-elle, elle a été tout à fait charmante. Nous lui avons porté un article incroyable. Jules l’a signé, et, entre nous soit dit, il en a fait les trois quarts ; car j’avais la fièvre. D’ailleurs, je ne possède pas comme lui le genre sublime de la Revue de Paris. M. Véron a promis solennellement de le faire insérer et il l’a trouvé bien. J’en suis charmée pour Jules. Cela nous prouve qu’il peut réussir. J’ai résolu de l’associer à mes travaux ou de m’associer aux siens, comme nous voudrez. Tant y a qu’il me prête son nom, car je ne veux pas paraître, et je lui prêterai mon aide quand il en aura besoin. Gardez-nous le secret sur cette association littéraire (vraiment j’ai un choix d’expressions délicieux !) On m’habille si cruellement à La Châtre (vous n’êtes pas sans le savoir) qu’il ne manquerait plus que cela pour m’achever. Après tout je m’en moque un peu ; l’opinion que je respecte, c’est celle de mes amis. Je me passe du reste… Je n’ai pas parlé de Jules à M. de Latouche, sa protection n’est pas très facile à obtenir, m’a-t-on dit. Sans la recommandation de votre maman, j’aurais pu la rechercher longtemps sans succès. J’ai donc craint qu’il ne voulut pas l’étendre à deux personnes. Je lui ai dit que le nom de Sandeau était celui d’un de mes compatriotes, qui avait bien voulu me le prêter. En cela, je suivis son conseil, car il est bon que je vous le dise, M. Véron, le rédacteur en chef de la Revue, déteste les femmes et n’en veut pas entendre parler ».

Aurore ajoute qu’elle explique tout cela pour que Mme Duvernet ne soit pas étonnée en trouvant dans la Revue le nom de Sandeau… « Quand nous serons assez avancés pour voler de nos propres ailes, je lui laisserai tout l’honneur de la publication et nous partagerons les profits (s’il y en a). Pour moi, âme épaisse et positive, il n’y a que cela qui me tente… »

Voilà combien Aurore Dudevant était alors modeste et à quel point les premiers pas dans le chemin de la gloire furent difficiles à George Sand. De Latouche, qui avait toutefois deviné le talent littéraire de la jeune femme, lui conseilla, si elle voulait devenir un véritable écrivain, d’observer autant que possible, de connaître la vie sous toutes ses faces et dans toutes ses variétés avant de se mettre à écrire. Mais, comme il la voyait assez embarrassée par la vie matérielle, il lui offrit les mêmes occupations qu’à Félix Pyat et à Jules Sandeau, c’est-à-dire de s’employer à la rédaction du Figaro. Voilà donc Aurore, commençant son « apprentissage littéraire », en oubliant pour le moment son rêve d’écrire des romans. Elle s’y mit avec le même zèle et la même soumission que les garçons apprentis apportent à s’approprier les premiers éléments de leur métier. Chaque jour la jeune femme se mettait à sa petite table dans le cabinet de rédaction, écrivant sur un sujet qu’on lui avait donné, tantôt un récit fantastique, tantôt une chronique de la vie politique, tantôt une bigarrure.

De Latouche, toujours mécontent de ce qu’elle écrivait, déchirait ce qu’elle avait fait et lui faisait refaire plusieurs fois la même chose. Aurore se désespérait. Il lui semblait qu’elle ne serait jamais capable de mériter l’approbation de son sévère censeur, de plaire au public, d’écrire des notices mordantes et des pages « dans le goût du temps », comme savaient en faire les autres collaborateurs du journal. Cependant elle ne perdait pas de vue le but qu’elle s’était fixé, ne perdait pas non plus courage et continuait à travailler ferme. Le 4 mars elle écrit à Boucoiran :

« Je suis plus que jamais résolue à suivre la carrière littéraire. Malgré les dégoûts que j’y rencontre parfois, malgré les jours de paresse et de fatigue, qui viennent interrompre mon travail, malgré la vie plus que modeste que je mène ici, je sens que mon existence est désormais remplie. J’ai un but, une tâche, disons le mot, une passion. Le métier d’écrire en est une violente, presque indestructible. Quand elle s’est emparée d’une pauvre bête, elle ne peut plus la quitter. Je n’ai point eu de succès. Mon ouvrage a été trouvé invraisemblable par les gens auxquels j’ai demandé conseil. En conscience, ils m’ont dit que c’était trop bien de morale et de vertu pour être trouvé probable par le public. C’est juste, il faut servir le pauvre public à son goût, et je vais faire comme le veut la mode. Ce sera mauvais. Je m’en lave les mains. Il faut que les noms connus passent avant moi. C’est trop juste. Patience donc. Je travaille à me faire inscrire dans la Mode et dans l’Artiste, deux journaux du même genre que la Revue. C’est bien le diable si je ne réussis dans aucun.

« En attendant il faut vivre. Pour cela je fais le dernier des métiers, je fais des articles pour le Figaro. Si vous saviez ce que c’est ! Mais on est payé sept francs la colonne et avec ça on boit, on mange, on va même au spectacle, en suivant certain conseil que vous m’avez donné. C’est pour moi l’occasion des observations les plus utiles et les plus amusantes. Il faut, quand on veut écrire, tout voir, tout connaître, rire de tout. Ah ! Ma foi, vive la vie d’artiste ! Notre devise est liberté !

« Je me vante un peu pourtant. Nous n’avons pas précisément la liberté au Figaro. M. de Latouche, notre digne patron (ah ! si vous connaissiez cet homme-là !) est sur nos épaules, taillant, rognant à tort et à travers, nous imposant ses lubies, ses aberrations, ses caprices. Et nous, d’écrire comme il l’entend ; car, après tout, c’est son affaire, nous ne sommes que ses manœuvres ; ouvrier-journaliste, garçon-rédacteur, je ne suis pas autre chose pour le moment[22] !… »

Deux jours plus tard, le 6 mars, Mme Dudevant communique à Duvernet qu’enfin elle a eu du succès. La Molinara parue dans le Figaro du 3 mars sans nom d’auteur, fit une grande impression, intéressa vivement les lecteurs, et tout le monde voulut savoir qui avait écrit l’article. Le 5 mars parut la Vision, écrite par Jules Sandeau, mais corrigée par Aurore Dudevant, et, dans le même numéro une Bigarrure, — « nouvelle à la main », un petit entrefilet politique écrit par elle seule. Cet entrefilet plut beaucoup au public qui le trouva « profond » ; la censure, qui y trouva des allusions contre le gouvernement, s’en mêla, voulut traîner le rédacteur du journal devant les tribunaux et même l’incarcérer. En un mot, la « Bigarrure » eut un succès de scandale. Mme Dudevant écrit dans la même lettre du 6 mars[23] : « Alors le roi-citoyen s’est fâché. Et voilà qu’on a saisi le Figaro et qu’on lui a intenté un procès de tendance. Si on incrimine les articles en particulier, le mien le sera pour sûr. Je m’en déclare l’auteur et je me fais mettre en prison. Vive Dieu ! Quel scandale à La Châtre ! Quelle horreur, quel désespoir dans ma famille ! Mais ma réputation est faite, et je trouve un éditeur pour acheter mes platitudes et des sots pour les lire. Je donnerais neuf francs cinquante centimes pour avoir le bonheur d’être condamnée !… »

Elle ne fut ni poursuivie, ni condamnée, mais cela contribua à lui faire une certaine réputation. Bientôt après elle fit paraître, dans la Revue de Paris, une petite nouvelle la Prima-Donna[24], et le 15 mars, dans la Mode : La Fille d’Albano. Plus tard, George Sand avait si complètement oublié ce récit, que, quand le futur historien de ses œuvres, le vicomte de Spoelberch lui demanda si c’était elle qui l’avait écrit, elle dit d’abord que non ; mais quand il lui en eut montré le texte, elle reconnut ce récit.

En avril, Aurore partit pour Nohant où elle resta jusqu’en juillet, se reposant, au milieu de la nature, de sa vie de travail de l’agitation de Paris, s’occupant de ses enfants, Maurice et Solange, et de sa petite nièce Léontine. Revenue à Paris au commencement de juillet et désirant s’installer plus commodément, elle se logea, quai Saint-Michel, dans cette grande maison, qu’elle décrit dans l’Histoire de ma Vie, immédiatement après avoir raconté son arrivée en janvier à Paris ; elle s’acheta quelques meubles et en loua d’autres. Bien que ses ressources fussent supérieures à ce qu’elles étaient lors de son premier voyage à Paris, sa vie restait cependant toujours difficile. « Je cherchai un logement et m’établis bientôt quai Saint-Michel, dans une des mansardes de la grande maison qui fait le coin de la place, au bout du pont, en face de la Morgue[25]. J’avais là trois petites pièces très propres donnant sur un balcon, d’où je dominais une grande étendue du cours de la Seine et d’où je contemplais face à lace les monuments gigantesques de Notre-Dame, Saint-Jacques-la-Boucherie, la Sainte-Chapelle, etc. J’avais du ciel, de l’eau, de l’air, des hirondelles, de la verdure sur les toits ; je ne me sentais pas trop dans le Paris de la civilisation, qui n’eût convenu ni à mes goûts, ni à mes ressources, mais plutôt dans le Paris pittoresque et poétique de Victor Hugo, dans la ville du passé.

« J’avais, je crois, 300 francs de loyer par an. Les cinq étages de l’escalier me chagrinaient fort, je n’ai jamais su monter ; mais il le fallait bien et souvent avec ma grosse fille dans les bras[26]. Je n’avais pas de servante ; ma portière, très fidèle, très propre et très bonne, m’aida à faire mon ménage pour 15 francs par mois. Je me fis apporter mon repas de chez un gargotier très propre et très honnête aussi, moyennant 2 francs par jour. Je savonnais et repassais moi-même le fin. J’arrivai alors à trouver mon existence possible dans la limite de ma pension. Le plus difficile fut d’acheter des meubles[27]… »

Pour s’acheter des meubles[28] elle fut obligée d’emprunter de l’argent à de Latouche. Toutes ses lettres inédites à son mari et à Hippolyte, datées de la seconde moitié de 1831 et du commencement de 1832, sont remplies de ses soucis et de ses inquiétudes à propos du payement de cette dette. Longtemps elle ne sut comment l’acquitter. Elle demanda à Hippolyte de la cautionner ; il refusa d’abord, consentit ensuite et même lui avança 500 francs. Dans un de ses voyages à Paris, Casimir Dudevant paya gracieusement le restant de la dette de sa femme. À la fin de 1831, la vie extérieure d’Aurore devint par là plus tranquille et plus régulière, ce qui lui permit d’être plus sédentaire.

À cette époque, ses rapports avec Jules Sandeau étaient déjà tout autres que son amour mystique pour Aurélien de Sèze. Aurore se regardait maintenant comme parfaitement libre, pouvant disposer de sa personne comme elle l’entendait. Elle prétendait jouir du même droit de liberté que son mari, comme le prouvent ces quelques lignes d’une lettre écrite de Nohant à sa mère, dans laquelle elle réfute, on ne sait trop pourquoi ni comment, le bruit, arrivé aux oreilles de Mme Dupin, qu’elle s’habillait en homme : « On vous a dit que je portais culotte, on vous a bien trompée ; si vous passiez vingt-quatre heures ici, vous verriez bien que non. En revanche je ne veux point qu’un mari porte mes jupes. Chacun son vêtement, chacun sa liberté. J’ai des défauts, mon mari en a aussi, et, si je vous disais que notre ménage est le modèle des ménages, qu’il n’y a jamais eu un nuage entre nous, nous ne le croiriez pas. Il y a dans ma position, comme dans celle de tout le monde, du bon et du mauvais[29]. Le fait est que mon mari fait tout ce qu’il veut ; qu’il a des maîtresses ou n’en a pas, suivant son appétit ; qu’il boit du vin muscat ou de l’eau claire, selon sa soif ; qu’il entasse ou dépense, selon son goût ; qu’il bâtit, plante, change, achète, gouverne son bien et sa maison, comme il l’entend. Je n’y suis pour rien »… Et aussitôt ajoute-t-elle fermement : « Il est bien juste que cette grande liberté dont jouit mon mari soit réciproque ; sans cela il me deviendrait odieux et méprisable ; c’est ce qu’il ne veut point être. Je suis donc entièrement indépendante ; je me couche quand il se lève, je vais à La Châtre ou à Rome, je rentre à minuit ou à six heures ; tout cela c’est mon affaire. Ceux qui ne le trouveraient pas bon et vous tiendraient des propos sur mon compte, jugez-les avec votre raison et avec votre cœur de mère ; l’un et l’autre doivent être pour moi[30]… »

Et au mois de juillet, de retour à Paris, voilà ce qu’Aurore écrit à Duvernet[31] : « (Je voudrais vous donner) cette faculté de la sentir vive, joyeuse ou brûlante, comme elle circule dans mon sang, comme elle bouillonne dans mon sein ! Vivre ! que c’est doux ! que c’est bon ! malgré les chagrins, les maris, l’ennui, les dettes, les parents, les cancans, malgré les poignantes douleurs et les fastidieuses tracasseries. Vivre ! c’est enivrant ! Aimer, être aimé ! c’est le bonheur ! c’est le Ciel ! Vous savez aimer aussi, vous. Tout votre mal est venu de ce qu’on n’a pas su vous le rendre. Et maintenant que vous êtes compris, vous devez guérir… »

Aurore faisait d’autant moins un secret de ses rapports avec Sandeau que les théories de l’amour « libre et divin » planaient dans l’air et étaient proclamées non seulement par les Saint-Simoniens, mais aussi par tous les amis de la jeune femme. Cet amour pour Sandeau joua dans sa vie intime un rôle fatal. Ce fut le premier anneau de toute une chaîne de liaisons plus ou moins malheureuses, trop nombreuses, et qui ne laissèrent à la fin, dans ce cœur de femme, qu’amertume et désenchantement. Ces amours ont creusé, il est vrai, bien plus avant dans l’âme de l’écrivain. Elles le mirent aussi bien souvent en relations avec des personnages éminents et même des hommes de génie dans les sphères les plus diverses de la vie sociale et artistique. On sait que ce premier essai de « l’amour libre » ne fut pas heureux, ou pour mieux dire, le bonheur fut aussi fugitif qu’il l’est toujours dans toutes les amours, libres ou non. Quoi qu’il en soif, dans les commencements, ce bonheur sourit à ce couple de camarades amoureux ; leurs communs travaux littéraires contribuèrent encore à les unir et firent de leur liaison une alliance de collaborateurs se respectant et se soutenant réciproquement

Ainsi, à partir de l’été de 1831, Aurore était plus souvent chez elle qu’à la rédaction du Figaro, d’autant plus qu’elle écrivait, en commun avec Jules Sandeau, leur grand roman Rose et Blanche. Ils écrivaient tour à tour. Chacun rédigeait son chapitre d’après le plan arrêté d’avance. Il semble toutefois que c’est Aurore qui a écrit la plus grande partie et que le travail de Sandeau consistait plutôt à corriger et à animer les dialogues. Dans l’Histoire de ma Vie, George Sand assure que Jules Sandeau refit ensuite tout le roman et que par conséquent il lui revient de droit ; mais il suffit de lire attentivement Rose et Blanche, pour se convaincre qu’elle n’est pas ici dans la vérité. Le roman est écrit d’une manière inégale et il est évident qu’il n’est pas d’une seule et même main. Il y a des chapitres qui sont certainement dus à l’auteur de Consuelo, de Lélia et du Péché de M. Antoine, dont ils semblent parfois être des fragments. D’autres ont été indubitablement écrits par l’auteur de Marianna et de Mlle de la Seiglière ; ceux-là sont moins nombreux et produisent l’impression d’épisodes isolés. Il est très étrange que quelques petites nouvelles de George Sand soient entrées dans les deux volumes publiés en 1840, sous le titre des Revenants, par Jules Sandeau et Arsène Houssaye. Cependant de Rose et Blanche il n’y est entré qu’un fragment, Horace, très refait et changé par Sandeau et avant déjà servi, sous le titre Vie et Malheurs d’Horace de Saint-Aubin, d’introduction à l’œuvre de jeunesse de Balzac, la Dernière Fée, reparue en 1836 sous le pseudonyme d’ « Horace de Saint-Aubin[32] ». Ni Jules Sandeau, ni George Sand ne reconnurent donc plus tard Rose et Blanche comme leur œuvre, et ne l’insérèrent ni l’un ni l’autre dans leurs œuvres complètes. Rose et Blanche ou La comédienne et la religieuse est l’histoire parallèle de deux jeunes filles, l’une actrice, l’autre religieuse, et peint sous des couleurs très vives le contraste des deux mondes où vivent les deux héroïnes. Les héros sont aussi au nombre de deux et font également contraste par leur tempérament et leur caractère. Dans le principal nous apparaît le type favori de George Sand, celui d’un jeune homme faible, manquant de volonté, incapable de se laisser absorber par aucun sentiment ou de prendre aucune résolution décisive, mais se laissant facilement entraîner et entraînant les autres, un peu phraseur, un peu désenchanté, au fond, froid et égoïste. Remarquons dès maintenant que plus tard, dans son roman Horace, où elle exposa toutes les faiblesses de ce type, George Sand lui donna le nom d’un des héros de son premier roman (ce nom appartient, dans Rose et Blanche, d’ailleurs, à un tout autre caractère) et lui attribua, en outre, plusieurs traits de Jules Sandeau lui-même. Il y a dans Rose et Blanche de merveilleuses descriptions, une peinture magistrale des mœurs de théâtre, des pages d’une fine analyse psychologique. On y suit en outre facilement les souvenirs personnels, vécus par Aurore Dupin. Le couvent, avec ses types si variés, et la noblesse campagnarde y ont trouvé un peintre véridique d’un puissant coloris. La mère de l’actrice, Primerose, ressemble beaucoup par sa nature excentrique et fougueuse à la mère de l’auteur, Sophie-Antoinette Dupin, tout comme l’arrivée du prélat et le dîner donné en son honneur, sont évidemment copiés sur nature et représentent l’arrivée à Nohant, en 1829, de Monseigneur de Villèle (frère du ministre), jadis confesseur de presque toutes les élèves pendant le séjour d’Aurore au couvent, ensuite évêque de Bourges. Nous trouvons le récit de cette arrivée de l’évêque à Nohant, et le dîner en son honneur, dans une lettre inédite de Casimir Dudevant à Caron, et sa description est de tous points la même que celle qu’en donne sa femme, certes avec plus de couleur et d’art, dans son premier roman. On ignore qui des deux auteurs a écrit l’épisode d’ « Horace » ; les deux jeunes berrichons, en le peignant, se sont servis du même original, mais en relisant, dans Rose et Blanche, les pages qui se rapportent à Horace, on croit relire certains passages du Péché de M. Antoine, de Mauprat et même des romans postérieurs de George Sand, tels que Jean de la Roche ou Mlle Merquen. Il est difficile de prouver et de montrer en quoi consiste cette ressemblance : elle est dans tout et dans rien — mais le Lecteur la sent vivement. Ainsi donc, Rose et Blanche renferme en germe les éléments les plus variés des œuvres ultérieures de George Sand. Ce qui est plus remarquable encore, c’est que ce roman est beaucoup plus réaliste que ceux qu’elle a écrits plus tard. Son style rappelle le ton insouciant et spontané de ses lettres où elle ne craint pas de dire les choses carrément et hardiment, et emploie des mots très verts et fort peu admis dans un salon. Sa manière de traiter, avec verve et crânerie, les héros et les événements, les dialogues et les conversations, est la même que celle de son Voyage en Auvergne. Il s’en dégage quelque chose de naturel, de sain, de frais. On y trouve bien moins d’exagérations, de déclamations, de phrases ampoulées et nébuleuses que dans les romans postérieurs. Et c’est là un point digne de remarque. Il est très probable que si, dès ses débuts, George Sand n’était pas tombée dans le groupe des romantiques et n’avait pas été endoctrinée par de Latouche, Sainte-Beuve et d’autres, mais qu’elle eût écrit sous sa propre inspiration sans essayer du « genre sublime » alors en vogue, son talent eût pris une tout autre direction et se fût plutôt rapproché de la manière de Balzac, (quoique dans les mêmes chapitres où elle parle de ses premiers pas dans la carrière littéraire, elle nous dise elle-même que Balzac et elle avaient, dès le début, compris la différence de leurs aspirations littéraires et de leurs tendances : elle était portée à idéaliser dans le sens du beau, et lui dans le sens du comique ou du laid). Il serait peut-être téméraire de se livrer à des hypothèses basées uniquement sur Rose et Blanche, mais il est toutefois curieux de signaler le réalisme prononcé du premier grand roman de George Sand. Pour confirmer nos paroles, nous ne donnerons pourtant ici aucun extrait de ce roman, pour la bonne raison que de courts passages prouvent toujours très peu. Moins encore nous récrierons-nous d’admiration ou d’indignation à propos de la fameuse arrivée de la diligence avec la vieille nonne perchée à l’impériale, scène tant citée à cause de ses détails grossièrement réalistes. Cependant, comme preuve que ces pages sont réellement dues à George Sand, rappelons au souvenir du lecteur les lignes suivantes d’une lettre à sa mère, datée du 22 février 1832 de Nohant.

… « Si vous trouvez la sœur Olympe trop troupière, c’est sa faute plus que la mienne. Je l’ai beaucoup connue, et je vous assure que, malgré ses jurons, c’était la meilleure et la plus digne des femmes. Au reste, je ne prétends pas avoir bien fait de la prendre pour modèle dans le caractère de ce personnage. Tout ce qui est vérité, n’est pas bon à dire ; il peut y avoir mauvais goût dans le choix. En somme, je vous ai dit que je n’avais pas fait cet ouvrage seule. Il y a beaucoup de farces que je désapprouve : je ne les ai tolérées que pour satisfaire mon éditeur, qui voulait quelque chose d’un peu égrillard. Vous pouvez répondre cela pour me justifier aux yeux de Caroline, si la verdeur des mots la scandalise. Je n’aime pas non plus les polissonneries. Pas une seule ne se trouve dans le livre que j’écris maintenant et auquel je ne m’adjoindrai de mes collaborateurs que le nom, le mien n’étant pas destiné à entrer jamais dans le commerce du bel esprit[33] ».

En l’automne de 1831, Aurore passa de nouveau deux mois à Nohant, d’où elle rapporta à Paris Indiana, roman qu’elle avait écrit pendant l’été dans l’espoir que Sandeau, comme il était convenu, le corrigerait, y apporterait quelques changements et ajouterait quelques chapitres de sa plume. Mais il se trouva que Sandeau n’avait rien écrit pendant ce temps ; il ne voulut non plus rien changer au roman. À la fin de 1831 parut cependant Rose et Blanche. Le nom du nouvel auteur, J. Sand, dont les deux collaborateurs signaient leurs œuvres communes, était déjà connu et avait acquis une notable célébrité. Les jeunes auteurs n’avaient plus besoin de courir à la recherche d’un éditeur ; celui qui vint ensuite, vint de lui-même chez eux pour leur demander s’ils avaient quelque chose à lui donner. Aurore lui remit le manuscrit d’Indiana, espérant pouvoir le signer, comme auparavant, du nom de J. Sand. Mais la modestie de Sandeau se révolta à l’idée de signer du pseudonyme commun un travail auquel il n’avait pris aucune part. L’éditeur, de son côté, ne voulut pas voir son édition signée d’un autre nom que du nom déjà connu de J. Sand ou Jules Sand, lui promettant ainsi un prompt écoulement. Que faire ? De Latouche conseilla à Sandeau de signer dorénavant ses ouvrages de son vrai nom tout entier, proposa à Mme Dudevant d’en conserver la moitié — Sand, en ne changeant que le prénom, et choisit pour elle celui de Georges[34], presque synonyme de « berrichon».

Dans l’Histoire de ma Vie, George Sand dit que plus tard beaucoup de ses admirateurs peu sagaces et d’ennemis pas plus raisonnables, virent dans ce pseudonyme un témoignage ostensible de ses sympathies pour Karl Sand, l’assassin de Kotzébue, tandis qu’en réalité ce pseudonyme n’est que la moitié du nom de Sandeau que de Latouche lui avait, sans aucune arrière-pensée, conseillé de prendre, et qu’elle-même avait accepté sans penser à mal et sans y attacher la moindre importance. Mais les chers ours bienfaisants continuèrent encore longtemps à la féliciter « d’arborer les idées révolutionnaires », pendant que ses ennemis lui reprochaient « sa passion pour les idées subversives qu’elle affichait si ouvertement et si insolemment ».

Voilà George Sand venue au monde. Quelques mois après Indiana, qui parut le 19 mai 1832, fut publié : Melchior, puis La Marquise, Valentine, le Toast, la poésie La Reine Mab.

« L’apprentissage » était fini. La littérature française pouvait saluer un nouveau « maître », et Aurore Dudevant, de collaborateur inconnu de l’insignifiant Figaro d’alors, était devenue une célébrité, un nom. Cette année de 1831 clôt la vie d’Aurore Dudevant. George Sand apparaît, et c’est ce nom que nous lui conserverons désormais. Dans les chapitres précédents, nous avons tâché de montrer quels traits héréditaires, quelles impressions d’enfance et de jeunesse, quelles observations froides de l’esprit et tristes remarques d’un triste cœur[35] ont contribué à former la nature et le caractère d’Aurore Dupin-Dudevant ; nous y avons donné le portrait de la femme, nous allons maintenant faire la même chose pour l’écrivain. Tout en racontant les événements de sa vie privée, nous indiquerons les étapes successives de son évolution et les éléments sous l’influence desquels s’est agrandie et modifiée sa personnalité d’écrivain.

Nous avons déjà attiré l’attention du lecteur sur la période de développement latent et inconscient qu’Aurore eut à traverser depuis l’enfance jusqu’au moment où, dit-elle, « Je compris que de tous les petits travaux dont j’étais capable, la littérature proprement dite était celui qui m’offrait le plus de chances de succès comme métier, et, tranchons le mot, comme gagne-pain ». Cette période « latente » rappelle les métamorphoses du papillon depuis le moment où il sort de l’œuf, jusqu’au moment où, déjà un papillon in potentia, sous forme de cocon, il reste suspendu dans quelque coin caché aux yeux. La faiseuse de romans « entre quatre chaises » ; l’écriveuse de « résumés historiques et de descriptions poétiques » ; l’arrangeuse de Molière sur la scène du couvent ; l’auteur mystique du roman sentimental sans amour, approuvé par les amies de couvent et par son cousin René et de la Marraine, tout imprégnée d’amour romanesque ; le chroniqueur désenchanté du Voyage en Auvergne, — voilà les différentes étapes que la chrysalide avait déjà traversées avant 1831 : voilà comment, dans sa jeunesse, elle s’était préparée, à son insu, à la carrière d’écrivain. Ils avaient bien raison ceux qui, comme l’aïeule et René de Villeneuve, l’avaient encouragée à suivre cette voie et lui axaient prédit un glorieux avenir.

Mais il lui a fallu sa correspondance avec Aurélien de Sèze pour qu’elle se découvrît, et son amour pour Jules Sandeau fut pour elle l’haleine de printemps, qui éveilla à la vie la timide chrysalide, la dégagea de sa gaine et fit d’elle un brillant et splendide papillon. C’est en écrivant à Aurélien qu’elle apprit à énoncer ses idées et à créer sur le papier la fiction d’une vie dont elle était privée en réalité. Sou établissement à Paris et son intimité avec l’homme aimé, au plus fort du mouvement artistique et intellectuel de l’époque, firent, de ce besoin de se manifester et de ce talent de donner au courant de la plume la vie à tout un monde rêvé, — non plus un passe-temps d’amateur, mais un gagne-pain et un sacerdoce. De dilettante, elle devint écrivain de profession, et, après avoir passé en très peu de temps par tous les degrés de l’apprentissage, la voilà maître.

C’est pour cette raison que nous sommes porté à voir dans sa liaison avec Sandeau, une date marquant surtout la manifestation de son génie Littéraire, qui, du reste, a coïncidé avec la crise qui a décidé de son sort.

Avant de parler de la vie de George Sand à Paris et à Nohant en 1832, nous jetterons un coup d’œil sur ses premières œuvres.

Comme nous avons ou plusieurs fois l’occasion de le faire remarquer, depuis son enfance, les jours de rêveries succédaient chez Aurore Dupin aux accès de folle gaieté. À partir de 1821, dans les entr’actes de ses périodes de contemplation et d’aspirations vers l’idéal et la vérité, Aurore, tantôt savourait la vie en artiste, courant à travers champs et jouissant de sa liberté au milieu de la nature, tantôt entrait en révolte ouverte contre la société et le monde entier. Son amitié pour Zoé et son amour pour de Sèze — ces six années si calmes en apparence, si remplies par la vie intense de l’âme — furent encore une époque vouée aux recherches mi-mystiques, mi-poétiques, d’une vérité nouvelle, devant succéder aux croyances d’autrefois, aux rêveries enfantines. Les années 1830, 1831, 1832, et le commencement de 1833, apparaissent comme des années de protestation et de révolte par excellence. Les premières œuvres de George Sand, à commencer par la Prima Donna jusqu’à Lélia, portent l’empreinte évidente tant de ses rêveries poétiques et de ses recherches passionnées de la vérité pendant sa vie calme à Nohant, que de ses révoltes contre la société, ses institutions et ses abus.

Examinons sommairement ses contes, nouvelles et romans en passant Rose et Blanche dont nous avons déjà parlé antérieurement, car cette œuvre ne peut être considérée comme sortie exclusivement de la plume de George Sand. Nous avons devant nous — La Prima Donna, la Fille d’Albano, Indiana, Melchior, la Marquise, Valentine, le Toast, un petit poème La reine Mab et le roman Pauline, paru beaucoup plus tard, mais écrit immédiatement après Indiana[36], George Sand a essayé dans les préfaces de plusieurs de ses œuvres et dans la douzième Lettre d’un voyageur, adressée à Nisard, de prouver que ses premiers romans n’ont pas été écrits pour protester contre l’institution du mariage ou contre toute autre institution sociale. Cependant tous ces ouvrages sont pénétrés, qu’elle en ait conscience ou non, d’un esprit de protestation et de révolte contre la société, la famille, les préjugés, les injustices et les violences, au nom de la liberté individuelle de la femme. Ou bien ils sont un plaidoyer en faveur des artistes, des talents étouffés dans les tenailles de la vie bourgeoise.

Qu’est-ce en réalité que la Prima Donna ? C’est, en trois ou quatre pages, l’histoire d’une chanteuse d’opéra. Mariée à un homme du grand monde, Gina, c’est le nom de l’héroïne, dépérit du mal de la scène ; un feu intérieur la dévore, ne trouvant pas d’issue dans sa vie de mariage uniforme et terne, elle languit, s’éteint, est mortellement malade. Le docteur, qui comprend la raison de sa maladie, persuade à son mari de la laisser remonter sur la scène. La permission est donnée. Gina chante avec succès dans « Roméo et Juliette » et meurt au milieu de son triomphe, foudroyée par le bonheur de se trouver dans le monde de l’art, terrassée par le trop-plein de ses sentiments qui sont au-dessus de ses forces déjà brisées.

La fille d’Albano ? — C’est une diatribe de poète contre le bien-être moral et matériel de la bourgeoisie, milieu le moins approprié et le plus funeste à une nature artistique ; Carlos, frère aîné d’une artiste, Laurence, attaque énergiquement la vie bourgeoise pour sauver sa sœur adoptive en l’empêchant d’épouser un excellent homme de très bonne famille, parce que ni lui, ni les siens ne conviennent nullement à sa bouillante nature artistique. Presqu’au moment de signer le contrat, Carlos arrache Laurence à l’homme aimé, il l’enlève à l’eau tranquille et stagnante, pour l’entraîner de nouveau vers la mer houleuse de la vie artistique où l’art seul est but, moyen, récompense, souverain bonheur. Le ton quelque peu emphatique du récit lui nuit un peu, mais ce ton est presque naturel dans la bouche d’un « artiste » qui a la parole ardente, plastique, presque exubérante. Le héros s’appelle Aurélien… de Nancé ; il se console bien vite de la perte de la femme aimée, se marie, entre dans l’arène politique dans l’espoir de devenir avec le temps pair de France ou ministre. Tout en lui, dans sa vie, dans sa famille, est correct, d’accord avec les règles de la morale et du bon ton, tout est noble, mais frise la froideur et… évoque quelques vagues souvenirs personnels de l’auteur.

C’est ainsi que George Sand se laisse aller, dès ses premiers pas dans la carrière littéraire, à décrier la vie bourgeoisement vertueuse, intolérable, funeste à chaque talent, et manifeste une sympathie spéciale et un vif intérêt pour les « artistes » dans le sens précis du mot. Une des héroïnes de Rose et Blanche est encore une actrice, comme nous l’avons vu, et le roman lui-même porte comme sous-titre : « La comédienne et la religieuse ».

Dans la Marquise, ce n’est pas l’héroïne, mais le héros qui appartient au monde théâtral. Cette charmante et triste nouvelle, écrite dans les tons tendres d’un pastel de Latour, atteste à quel point l’auteur possédait la connaissance approfondie du grand monde brillant de la fin du xviiie siècle. C’est l’histoire d’une certaine marquise, qui, n’ayant jamais connu l’amour, quoique mariée depuis plusieurs années et en liaison toute de convenance comme il était de bon ton alors, avec un chevalier quelconque, tombe tout à coup amoureuse de l’acteur Lélio. Elle L’aime d’un amour tout différent des intrigues passagères et légères des vicomtesses et des comtesses de son entourage. Lélio, lui-même, ne ressemble en rien aux chevaliers et aux abbés poudrés, parfumés, maniérés, froidement pervertis, d’une élégance extérieure, d’une nullité de cœur effrayante, familiers du cercle de la marquise. Lélio était tout feu et tout âme : il ne mimait pas seulement les grands sentiments des héros de Corneille et de Racine, leur noblesse, leur fougue, — par sa nature il était lui-même un de ces héros. Il était beaucoup moins acteur sur la scène que ne l’étaient dans la vie les fats mondains qui entouraient la marquise. Disons plus, son jeu était si simple, si naturel et si plein de passion et de poésie, qu’il déplaisait aux amateurs contemporains de l’art dramatique, qui demandaient alors aux acteurs un jeu plus artificiel et plus maniéré. Mais la marquise, languissant au milieu d’une société mondaine où elle ne trouvait rien ni personne capable de toucher son cœur, ni ses sentiments, se prit d’amour pour Lélio uniquement pour la beauté de son âme qu’elle avait devinée, pour ce feu sacré qui illuminait son visage laid et sa personne chétive. La marquise était sur le point d’oublier pour Lélio sa réputation « impeccable », qui la rendait presque ridicule au milieu de ses amies frivoles ; mais en l’ayant vu hors de la scène, elle en fut désenchantée, car hors du théâtre c’était un homme laid, insignifiant, aux mouvements brusques et aux manières grossières. Alors L’amour de la marquise se trouva être encore plus en opposition avec sa vie réelle et devint une rêverie, où elle cherchait l’oubli de l’ennui qui la rongeait. Elle consentit à un rendez-vous que Lélio l’avait suppliée de lui accorder, car lui aussi l’aimait de loin et avait su deviner sa nature à l’expression attentive de son visage. Au grand étonnement de la marquise, Lélio se présenta à l’entrevue paré et orné comme elle l’avait vu au théâtre ; sa conversation lui montra aussi que son commerce de tous les jours avec les classiques avait ennobli et rehaussé son âme, lui rendant familiers les sentiments les plus sublimes. Malheureusement, ce que la marquise aimait surtout dans Lélio, ce n’était pas l’homme, c’était l’idéal qui l’avait consolée dans sa vie terne ; d’autre part, Lélio adorait trop la marquise pour ne point remplir ses moindres désirs. Tous deux comprirent que le bonheur était chose impossible pour eux ; que, si même ils réussissaient à le conquérir, leur vie au milieu d’une société, alors rigoureusement divisée en castes, aurait été intolérable. Ils se séparent pour toujours. Comme autrefois la grand’mère d’Aurore, la marquise « conserve ses plumes blanches » d’une pureté immaculée, et il ne reste au lecteur qu’à s’affliger avec Lélio sur les préjugés du monde, qui mettent une barrière artificielle entre deux âmes sœurs, se comprenant l’une l’autre, ou à se dire, qu’en général, les natures ardentes, passionnées, profondes, soit dans le monde, soit sur la scène, sont toujours condamnées à souffrir parmi les hommes ordinaires, froids et indifférents, et à rester incomprises et même méprisées. Lélio passe pour un homme sauvage, mal élevé et mauvais acteur, parce qu’il donne toute son âme dans son art. La marquise, de même, se croit et tous la croient bornée et sotte, quoiqu’elle soit cent fois supérieure aux poupées qui l’entourent.

Remarquons que, dans l’édition illustrée des œuvres de George Sand, au-dessus du titre La Marquise se trouve un médaillon avec le portrait soi-disant de la marquise elle-même, dont l’auteur nous parle dans la préface. Elle est en Diane-chasseresse (comme est représentée Marie-Aurore de Saxe elle-même sur le portrait par Latour, qui appartient maintenant à La petite fille de George Sand, Mme Aurore Lauth : corsage très décolleté, style Louis XV, en « satin tigré », un arc à la main et un croissant dans les cheveux poudrés. Remarquons aussi que, si l’amie de la marquise porte le nom de Mme de Ferrières, lequel appartenait à une des vraies amies de Mme Dupin de Francueil, la marquise elle-même très belle et fort sotte (elle passait au moins pour stupide) semble rappeler Mme de Pardaillan[37], ou même un original qui était beaucoup plus proche d’Aurore Dudevant. Rappelons-nous qu’elle répète à plusieurs reprises dans « l’Histoire de ma Vie » que, dans son enfance, elle paraissait souvent « sotte », « bête » et que même plus tard, lorsqu’elle songeait ou réfléchissait, sa figure prenait une expression d’immobilité stupide — elle-même le prétend et quantité de personnes qui l’ont connue dans différentes périodes de sa vie[38], le disent aussi, en ajoutant que cette expression pouvait induire en erreur ceux qui ne la connaissaient pas, — tout comme la figure peu éveillée de la pauvre marquise lui faisait faire, de même qu’à ses amies, des réflexions dédaigneuses à propos de son esprit. Nous voyons ainsi dans La Marquise, à côté d’observations sur autrui, des traits plus ou moins autobiographiques. Par sa naissance et par son éducation, l’auteur appartenait au même monde que la marquise ; comme celle-ci, elle a cherché le bonheur dans la bohème artistique, et même n’a pas manqué de faire porter à sa marquise le costume d’homme pour aller au théâtre, lorsqu’elle se glisse incognito aux stalles pour jouir du jeu de Lélio sans avoir à craindre de trahir son amour et son émotion.

Pauline doit également être rangée parmi les premières œuvres de George Sand ; ce roman n’a été publié, il est vrai, qu’à la fin de 1839 et au commencement de 1840, mais c’est au début de l’année 1832 qu’il a été conçu et même écrit à moitié. Dans la préface de l’édition de 1852, George Sand dit : « J’avais commencé ce roman en 1832 à Paris, dans une mansarde où je me plaisais beaucoup. Le manuscrit s’égara : je crus l’avoir jeté au feu par mégarde, et, comme au bout de trois jouis, je ne me souvenais déjà plus de ce que j’avais voulu faire… je ne songeai point à recommencer. Au bout de dix ans environ, en ouvrant un in-quarto à la campagne, j’y retrouvai la moitié d’un volume manuscrit, intitulé Pauline. J’eus peine à reconnaître mon écriture, tant elle était meilleure que celle d’aujourd’hui. Est-ce que cela ne vous est pas souvent arrivé à vous-même, de retrouver toute la spontanéité de votre jeunesse et tous les souvenirs du passé dans la netteté d’une majuscule et dans le laisser-aller d’une ponctuation ? Et les fautes d’orthographe, que tout le monde fait et dont on se corrige tard, quand on s’en corrige, est-ce qu’elles ne repassent pas sous vos yeux comme de vieux amis ? En relisant ce manuscrit, la mémoire de la première donnée me revint aussitôt, et j’écrivis le reste sans incertitude ».

Et que voyons-nous dans ce roman ?

Nous y retrouvons encore une actrice, Laurence. Par sa nature généreuse, grande, spontanée et ouverte, candide et impressionnable, Laurence fait contraste avec la provinciale Pauline, bourgeoisement vertueuse, sèchement pieuse, mesquine, incapable de tout élan, de tout mouvement spontané, éloignée du vice, mais éloignée aussi de tout profond sentiment humain. Laurence, actrice de beaucoup de talent et déjà célèbre, arrive par hasard, étant en route pour Lyon, dans la petite ville de Saint-Front, où elle avait passé sa triste jeunesse abreuvée de privations et de peines. Elle y avait laissé une amie et élève, Pauline, dont elle avait fait la connaissance, lorsque, âgée de quinze ans à peine, elle donnait des leçons dans une pension, axant d’avoir songé au théâtre. Plus tard, quand elle eut franchi ce pas hardi en se faisant actrice et en rompant ainsi avec les vertus bourgeoises, Pauline, comme tous ses concitoyens et ses concitoyennes, avait rompu avec elle, ou du moins avait cessé de lui écrire. Laurence avait pourtant très bien compris que Pauline, dans le monde où elle est née, ne pouvait agir autrement, mais malgré les longues années de séparation, elle ne doute pas de l’amitié de Pauline. (Le lecteur remarque certainement ce trait autobiographique). Apprenant que Pauline était toujours dans cette ville et point mariée, Laurence interrompt son voyage et va la voir. À peine a-t-elle franchi le seuil de la porte de Pauline, qu’elle est envahie par la sensation du calme et du silence qui y règnent, par le sentiment de l’éloignement des agitations et des passions mondaines. L’atmosphère de cette maison provinciale, terne et morte, lui semble pénétrée d’humbles et austères vertus, et Pauline, elle-même, penchée tantôt sur son métier, tantôt occupée à soigner sa mère acariâtre et aveugle, égoïste comme tous les malades, s’offre à son imagination comme la personnification de l’humilité angélique, de la miséricorde chrétienne, de la patience, du sacrifice tranquille et conscient. Laurence se sent saisie envers Pauline d’étonnement, de respect et presque d’adoration. Il lui semble que jamais elle ne serait en état de remplir une mission aussi sublime. Pauline accueille son ancienne amie à bras ouverts et dit que c’est par simple obéissance à sa mère, qui n’avait pas permis de continuer son amitié avec une actrice — selon elle, femme perdue — qu’elle avait cessé de lui écrire. L’aveugle, d’abord fort peu aimable avec Laurence, la traite de « malheureuse », puis s’adoucit, vaincue par les bonnes grâces de la jeune femme qui sait la charmer, et, enfin, pour faire pièce à toute la petite ville, la prend sous sa protection et fait éclater aux yeux de tous l’amitié qu’elle lui témoigne. La nouvelle de l’arrivée d’une belle inconnue se répand aussitôt dans la ville, remuant ce marais stagnant. Les rumeurs, les bruits, les commérages se propagent. Enfin, poussés par la curiosité, les habitants de Saint-Front n’y tiennent plus, et, sous des prétextes spécieux, ils se rendent chez la mère de Pauline. La scène de l’apparition de presque toute la ville dans le salon éternellement silencieux et toujours désert de la vieille Mme D., la lutte des petits amours-propres et des mesquines vanités avec la curiosité ; les potins, les coups d’épingles et les grosses médisances, tous ces bas-fonds de la vie provinciale remués tout à coup jusque dans leurs profondeurs par l’arrivée, sinon d’un « inspecteur général », au moins d’une célébrité, sont dépeints de main de maître en traits concis, énergiques, incisifs, mais pleins, en même temps, de bonhomie et d’humour. Ce sont là des pages que l’auteur du « Reviseur », lui-même pourrait presque envier. Tous, MM. les maires et Mmes les sous-préfettes, sont si pleins d’une terreur panique devant « l’affreuse femme », en même temps si désireux d’apprendre quelque chose d’elle : ils craignent tant d’avouer leur curiosité ou d’adresser la parole à Laurence et plus tard sont si pressés d’assurer qu’ils ont été justement « les premiers à causer avec elle et qu’ils se sont mis au-dessus des préjugés » qu’on arrive involontairement à conclure que la calme Mme Aurore Dudevant, tout en faisant ses confitures, en taillant des gilets ou en jouant des contredanses à quatre mains avec Dutheil ou Périgny, n’avait pas mal réussi à récolter d’heureuses observations sur les petitesses provinciales et qu’elle avait peut-être même eu l’occasion d’en faire l’épreuve sur sa propre personne, Lorsque, de femme effacée d’un insignifiant gentillâtre, elle s’était faite, elle aussi, artiste et « femme affreuse ». On peut même croire que George Sand a vécu pareil retour au pays natal, retour qui aura remué le lac dormant de La Châtre. Si elle ne l’a pas vécu personnellement, elle connaissait du moins toutes les conditions locales pour se l’imaginer et le dépeindre avec une vérité frappante. On croit aussi lire des pages de journal intime dans les lignes suivantes : « C’était affreux, cette pauvre ville, et pourtant j’y ai passé des années de jeunesse et de force ! J’étais bien autre alors… J’étais pauvre de condition, mais j’étais riche d’énergie et d’espoir, le souffrais bien ! Ma vie se consumait dans l’ombre et l’inaction ; mais qui me rendra ces souffrances d’une âme agitée par sa propre puissance ? Ô jeunesse de cœur ! qu’êtes-vous devenue ?… »

Mais revenons à notre récit. Après avoir soumis et enchanté les habitants de Saint-Front par la vivacité de son caractère, le charme qui émane d’une artiste, la grâce de toute sa personne, Laurence quitte la ville ; elle quitte la maison de Pauline avec de tout autres pensées que celles qu’elle avait en y entrant deux jours auparavant. Idéalisant en artiste ses premières impressions, elle croyait être tombée dans un abri de vraie vertu ; il lui semblait que Pauline était l’idéal d’un sacrifice conscient ; qu’elle s’était volontairement immolée à l’amour de sa mère. Mais il n’en était rien : Pauline ne remplissait son devoir que par orgueil, dans le désir de s’élever à ses propres yeux ; le sacrifice de sa jeunesse et les soins qu’elle prenait de sa mère n’étaient qu’une sorte de « manteau de vertu » dans lequel elle se drapait devant le monde et plus encore devant elle-même ; ses soins cachaient le dépit contre sa mère, l’irritation d’avoir perdu sa jeunesse, rivée à une mourante, presque à un être mort. Et en Mme D., Laurence remarque au lieu d’une reconnaissance touchante, la crainte qu’elle a de sa fille, la peur de se voir tout à coup privée de son aide et de son soutien, et en même temps le dépit d’avoir cette crainte et de ne plus pouvoir se suffire à elle-même. Pour cette raison, aux moments où elle a besoin de sa fille, elle met de côté ses convictions et ses principes pour l’amadouer (c’est dans un de ces moments qu’elle a consenti à recevoir Laurence) ; mais quand elle n’a plus besoin de rien, que tous ses désirs sont satisfaits, elle se venge de sa fille par des coups d’épingle, des caprices, des paroles méchantes et amères. En un mot, ce paradis que Laurence avait cru trouver, était en vérité, sinon un enfer, du moins un bagne où ces deux êtres, rivés l’un à l’autre, par une chaîne indestructible, ne pouvaient faire un pas sans s’être à charge.

Laurence n’est pas la seule qui fut désenchantée. Pauline aussi fut trompée dans son attente ; elle avait espéré faire envers son amie la généreuse, la protectrice, lui accorder son pardon et lui montrer son indulgence envers la femme déchue. Tout au contraire, Laurence n’était nullement ni femme « déchue », ni femme « perdue » ; elle n’avait besoin de la protection de personne, vivait d’une vie pleine et heureuse au milieu d’une société brillante, entourée de respect, d’amitié, d’adoration, de luxe, habituée à une grande liberté et à toutes les petites jouissances du bien-être inconnues à Pauline. Au lieu d’avoir à pardonner, l’âme de Pauline se remplit de fiel et de jalousie. Laurence, au contraire, n’a pour Pauline que de la pitié. Elles se quittent. Il s’établit entre elles une correspondance qui, d’un côté comme de l’autre, ne fait que développer ces sentiments opposés. La mère de Pauline, morte, la généreuse Laurence, après avoir consulté sa bonne et sensible mère, la prend chez elle à Paris. (Au moment où elle terminait son roman, en 1840, George Sand attribua à la mère de Laurence bien des traits de la vieille Mme Garcia, mère de Mmes Malibran et Viardot, comme elle a aussi dessiné, en partie, toute la famille de Laurence d’après cette famille d’artiste.) La première partie du roman forme, pour ainsi dire, le nœud de l’action, et la seconde le développement de toutes les données. Laurence, insoucieuse, généreuse, sincère, enthousiaste, occupée de son art, de ses nombreuses connaissances et de l’éducation de ses deux jeunes sœurs, se comporte avec Pauline en toute confiance et tâche en toute sincérité, de lui faire une vie heureuse. Elle fait du bien à tous sans s’en donner la peine, parce que sa nature est généreuse et bienfaisante, et les privations des années précédentes lui ont fait mieux sentir les tristesses « des humbles et des opprimés ». Pauline, au contraire, agit toujours en pleine conscience avec la susceptibilité craintive des natures égoïstes. Elle craint tellement de se sentir redevable à Laurence et à sa famille qu’elle s’empresse de se charger de presque tout le ménage et des soins domestiques pour ne pas être obligée à la reconnaissance envers ses hôtes, et pour relever son rôle à ses propres yeux et à ceux du monde. « Je suis utile, dit-elle, je n’admets aucun bienfait gratuit, je paye tout au centuple. » Pleine d’un amour-propre mesquin, elle envie le succès, les adorateurs de Laurence et sa manière de vivre ; son rôle volontaire de confidente, d’aide et de ménagère lui pèse bientôt, et elle se met à détester Laurence qui n’en peut mais, comme autrefois elle couvait une haine sourde contre sa mère. Ici encore elle renferme tout cela en elle, mais l’amertume ne fait que grandir. Apparaît alors un riche dilettante, Montgenays, homme sans cœur et vaniteux, qui par son amour-propre excessif, lequel ne pardonne rien ; ressemble beaucoup à Pauline. Il avait autrefois tenté de faire la cour à Laurence, mais sans succès : sa vertu inaltérable était à juste titre légendaire. Il n’est pas homme à pardonner sa défaite. Bassement personnel, cachant sous un semblant d’amitié respectueuse la soif de se venger, Montgenays espère, tôt ou tard, arriver à son but. Devinant L’amour-propre de Pauline et à quel point elle est vaniteuse, il recourt, avec son expérience de viveur, au moyen classique, la jalousie, pour exciter l’amour de Laurence. Il se sert comme arme de Pauline, et commence à lui faire la cour. Laurence, flairant le mensonge, essaye de prévenir Pauline contre le danger et lui conseille de ne pas prendre au sérieux toutes les paroles de Montgenays. Mesquine et incapable d’abnégation, Pauline ne peut pas comprendre qu’il puisse y avoir chez les autres des sentiments désintéressés. Elle regarde la sincérité de Laurence comme la ruse d’une coquette qui craint de perdre un seul de ses adorateurs, et elle y répond par un redoublement d’animosité, de méfiance et de haine. Non contente de cela, elle fait part à Montgenays des conseils de Laurence, ce qui l’exaspère encore davantage contre la jeune femme. Après quelques nouvelles ruses, aussi malheureuses que la première, pour conquérir l’amour de Laurence, par haine et par vengeance, il séduit Pauline, après l’avoir brouillée avec sa protectrice, et installée dans un grenier où elle gagne à peine sa vie en s’occupant de couture. Montgenays, dont l’amour-propre et le désir de paraître est le seul mobile, finit par épouser Pauline pour étonner le monde par son désintéressement. Mais il se venge sur elle de son insuccès, et la vie extérieurement brillante qu’il lui fait mener est un véritable enfer. Pauline se console par la pensée qu’elle est enviée des autres femmes et qu’elle l’a emporté sur sa prétendue rivale, Laurence, qu’elle croit jalouse de la savoir mariée à son ancien adorateur. Consolation digne de cette nature insignifiante ! Le roman finit par ces mots : « Beaucoup de vertus tiennent à des facultés négatives. Il ne faut pas les estimer moins pour cela. La rose ne s’est pas créée elle-même, son parfum n’en est pas moins suave, parce qu’il émane d’elle sans qu’elle en ait conscience ; mais il ne faut pas trop s’étonner si la rose se flétrit un jour, si les grandes vertus domestiques s’altèrent vite sur un théâtre pour lequel elles n’avaient pas été créées ».

Et dans la petite préface, que nous avons déjà reproduite en partie, George Sand dit encore : « La morale du conte, s’il faut en trouver une, c’est que l’extrême gêne et l’extrême souffrance sont un terrible milieu pour la jeunesse et la beauté. Un peu de goût, un peu de poésie, ne seraient point incompatibles, même au fond des provinces, avec les vertus austères de la médiocrité, mais il ne faut pas que la médiocrité touche à la détresse : c’est là une situation que ni l’homme, ni la femme, ni la vieillesse, ni la jeunesse, ni même l’âge mûr ne peuvent regarder comme le développement normal de la destinée providentielle ».

Selon nous, cependant, les lignes qui terminent ce livre expriment d’une manière bien plus juste, quoiqu’un peu nuageuse, l’idée-mère du roman. Elles peuvent être commentées ainsi : Ne vous fiez pas trop à ces vertus passives qui ne sont souvent vertus que parce qu’elles n’ont pas la force d’être quelque chose de plus actif. La vertu, le sacrifice de soi-même, l’humilité chrétienne, ne sont durables et bonnes, que lorsqu’elles sont d’un côté purement instinctives et émanent d’une âme pure et belle, et d’un autre sont conscientes et viennent d’un esprit éclairé et bienfaisant. Là où il n’y a que le désir de paraître élevé, bon, pur, où la vertu chrétienne et l’abnégation ne sont pas pénétrées d’un vrai amour, cette vertu est froide, conduit souvent à la sécheresse, à l’envie, à la méchanceté, à l’orgueil, à l’égoïsme, à tout ce que vous voudrez, mais non aux actes et aux sentiments chrétiens. De pareille vertu, on peut s’attendre à l’occasion, à toutes les méchancetés et même au crime. Placez-la dans des conditions où l’on n’exige ni humilité, ni patience, ni amour, mais des qualités tout opposées, et elle sera capable de tout. On bien on peut tirer de Pauline la conclusion que voici : Des natures non artistiques ne seront jamais de grandes âmes, elles sont trop sèches dans leur morale journalière, trop confinées dans leur mesquine et égoïste individualité.

Le roman, la première partie surtout, renferme bon nombre de pages très belles et d’observations heureuses, et les premiers chapitres nous font partager l’opinion d’un auteur inconnu qui dit dans un petit article publié dans la Nouvelle Biographie générale éditée chez Firmin Didot : « Ses entrées (de G. Sand) en matière sont adorables et dignes des plus beaux débuts de Walter Scott »… Cette remarque ne s’applique à aucun des romans de George Sand mieux qu’à Pauline. En effet, le début en est non seulement parfaitement écrit, mais nous y trouvons encore tous les motifs favoris des débuts de Walter Scott : l’indispensable auberge, l’arrivée d’une voyageuse, et le postillon, et l’aubergiste, et un relais, — tout ce que nous aimons tant dans les récits du vieux « sacristain de Ganderclaigh ».

Ainsi, dans ces cinq premières œuvres, George Sand dépeint le conflit entre le talent et le milieu bourgeois, la lutte des âmes empreintes du sceau du génie contre l’oppression de la vie quotidienne et les préjugés de caste, et prêche le droit des gens de génie à une liberté plus large que celle dont jouit le commun des hommes. C’est pourquoi la Prima Donna, Rose et Blanche, la Fille d’Albano, la Marquise, Pauline, sont comme les jalons des thèmes qu’elle a si artistement développés plus tard dans la Dernière Aldini, dans Carl, Teverino, Consuelo, Lucrezia Floriani, dans le Château des Désertes, Constance Verrier et même dans le conte le Château de Pictordu.

Dans Melchior, dans le Toast, dans Indiana et dans Valentine elle met en scène, non des problèmes concernant les artistes, mais des problèmes tragiques de la vie de femme. Une femme mariée, malheureuse, incomprise et languissant dans une union mal assortie, n’aurait-elle donc pas le droit de s’affranchir ? Son âme doit-elle être sacrifiée au code de la morale formelle qui ordonne l’indissolubilité du mariage, la soumission de la femme à son mari ? Vaudrait-il mieux par hasard mentir et continuer à vivre avec un homme non aimé, indigne, que d’unir honnêtement et librement sa vie à l’homme aimé ? Aujourd’hui que ces questions et leurs solutions sont des vieilleries par trop rebattues par les « féministes » il serait absurde d’en parler. Il y a plus encore : il en fourmille de ces « femmes incomprises » et on a vraiment trop abusé dans la littérature et dans la vie de la prétendue « liberté sacrée » de l’amour, on s’en est trop servi pour déguiser des caprices et des fredaines. Rompre des lances pour défendre le droit au bonheur de la pauvre Indiana, d’autant plus qu’elle n’a pas trouvé le bonheur dans l’homme de son choix, serait certes parfaitement ridicule aujourd’hui, puisque, par là, son « crime » contre la morale sociale eut son « châtiment ». Mais si ces questions ont été discutées, résolues et reléguées aux archives, c’est peut-être parce qu’il y eut une George Sand, qui les a soulevées à temps et qu’une des premières elle a lutté contre la position humiliée et opprimée de la femme dans le mariage. Et Indiana, quoi qu’en ait dit George Sand dans ses « préfaces », mérite d’arrêter aujourd’hui notre attention comme une première tentative de révolte. Ce roman est d’ailleurs écrit avec tant de passion, avec tant d’ardeur artistique et un style si merveilleux que, même au point de vue de l’art, il demeure de nos jours encore, une œuvre vraiment remarquable.

On a souvent dit qu’en créant la pauvre Indiana. — cette créole rêveuse et passionnée, mariée au colonel Delmare, dépérissant auprès de ce mari rude et prosaïque, brûlant d’amour pour Raymon de Ramière, un élégant correct et sans cœur, docile et servile devant les lois mondaines, d’abord épris d’Indiana et l’entraînant dans sa passion, puis l’abandonnant pour faire un mariage avantageux et suivre une carrière parlementaire (comme Aurélien de Nancé dans la Fille d’Albano) — George Sand avait voulu dépeindre sa triste vie conjugale, son roman manqué avec de Sèze et la consolation qu’elle a trouvé dans l’amitié. Remarquons, à ce propos, que l’un des intimes amis d’Aurore Dudevant, son voisin de Nohant, Jules Néraud, avait donnée à la jeune romancière des cahiers de notes et de descriptions du Madagascar et de l’île de la Réunion, où il avait passé quelque temps, poussé au loin à la fois par son amour pour la botanique et l’amour qu’il portait à son élève de Nohant. Car, — tout comme son prédécesseur, Stéphane de Grandsagne, l’ex-professeur d’histoire naturelle d’Aurore, — Jules Néraud était tombé sous le charme « des grands yeux noirs », à la suite de quoi il y eût des scènes orageuses de jalousie entre lui et sa femme[39].

George Sand mit à profit les descriptions de la luxuriante nature des îles, qu’elle avait lues et copiées dans le journal du Malgache comme elle appelait Néraud[40]. Elle fait faire la traversée à Indiana et l’installe à l’île Bourbon avec son mari et plus tard, lorsque toute sa vie s’écroule, elle l’y renvoie encore une fois chercher la mort à deux avec son ami et cousin, sir Ralph Brown.

Le lecteur doit s’en souvenir, nous ne trouvons pas possible pour un biographe de se servir de héros de romans et surtout d’événements fictifs pour établir des faits de la vie de leur auteur.

Mais nous avons toutefois dit que dans l’œuvre la plus objective on peut toujours trouver des pages vécues et personnelles. Voici les passages d’Indiana qui produiront, sur le lecteur l’impression de quelque chose de déjà connu ; ils rappelleront à son souvenir l’histoire de leur auteur. Et d’abord le portrait du colonel Delmare[41] :

« Savez-vous ce qu’en province on appelle un honnête homme ? C’est celui qui n’empiète pas sur le champ de son voisin, qui n’exige pas de ses débiteurs un sou de plus qu’ils ne lui doivent, qui ôte son chapeau à tout individu qui le salue ; c’est celui qui ne viole pas les filles sur la voie publique, qui ne met pas le feu à la grange de personne, qui ne détrousse pas les passants au coin de son parc. Pourvu qu’il respecte religieusement la vie et la bourse de ses concitoyens, on ne lui demande pas compte d’autre chose. Il peut battre sa femme, maltraiter ses gens, ruiner ses enfants, cela ne regarde personne. La société ne condamne que les actes qui lui sont nuisibles ; la vie privée n’est pas de son ressort.

« Telle était la morale de M. Delmare. Il n’avait jamais étudié d’autre contrat social que celui-ci : « Chacun chez soi. » Il traitait toutes les délicatesses du cœur de puérilités féminines et de subtilités sentimentales. Homme sans esprit, sans tact et sans éducation, il jouissait d’une considération plus solide que celle qu’on obtient par les talents et la bonté. Il axait de larges épaules, un vigoureux poignet ; il maniait parfaitement le sabre et l’épée, et avec cela il possédait une susceptibilité ombrageuse. Comme il ne comprenait pas toujours la plaisanterie, il était sans cesse préoccupé de l’idée qu’on se moquait de lui. Incapable d’y répondre d’une manière convenable, il n’avait qu’un moyen de se défendre : c’était d’imposer silence par des menaces. Ses épigrammes favorites roulaient toujours sur des coups de bâton à donner et des affaires d’honneur à vider ; moyennant quoi, la province accompagnait toujours son nom de l’épithète de brave.

… Candide jusqu’à l’enfantillage sur certaines délicatesses du point d’honneur, il savait fort bien conduire ses intérêts à la meilleure fin possible sans s’inquiéter du bien ou du mal qui pouvait en résulter pour autrui. Toute sa conscience c’était la loi ; toute sa morale, c’était son droit. C’était une de ces probités sèches et rigides qui n’empruntent rien, de peur de ne pas rendre, et qui ne prêtent pas davantage, de peur de ne pas recouvrer. C’était l’honnête homme qui ne prend et ne donne rien ; qui aimerait mieux mourir que de dérober un fagot dans les forêts du roi, mais qui vous tuerait sans façon pour un fétu ramassé dans la sienne. Utile à lui seul, il n’était nuisible à personne. Il ne se mêlait de rien autour de lui, de peur d’être forcé de rendre un service. Mais, quand il se croyait engagé par honneur à le rendre, nul n’y mettait un zèle plus actif, et une franchise plus chevaleresque. À la fois, confiant comme un enfant, soupçonneux comme un despote, il croyait un faux serment et se défiait d’une promesse sincère. Comme dans l’état militaire, tout pour lui consistait dans la forme. L’opinion le gouvernait à tel point que le bon sens et la raison n’entraient pour rien dans ses décisions, et quand il avait dit : « Cela se fait, » il croyait avoir posé un argument sans réplique.

« C’était donc la nature la plus antipathique à celle de sa femme, le cœur le moins fait pour la comprendre, l’esprit le plus incapable de l’apprécier. Et pourtant, il est certain que l’esclavage avait engendré dans ce cœur de femme une sorte d’aversion vertueuse et muette, qui n’était pas toujours juste. Mme Delmare doutait trop du cœur de son mari ; il n’était que dur, et elle le jugeait cruel. Il y avait plus de rudesse que de colère dans ses emportements, plus de grossièreté que d’insolence dans ses manières. La nature ne l’avait pas fait méchant ; il avait des instants de pitié qui l’amenaient au repentir, et, dans le repentir, il était presque sensible. C’était la vie des camps qui avait érigé chez lui la brutalité en principe. Avec une femme moins polie et moins douce, il eut été craintif comme un loup apprivoisé ; mais cette femme était rebutée de son sort ; elle ne se donnait pas la peine de chercher à le rendre meilleur. »

Voici maintenant comment George Sand dépeint cette résistance passive d’Indiana : « Si elle eût élevé la voix, Delmare qui n’était que brutal, eût rougi de passer pour méchant. Rien n’était plus facile que d’attendrir son cœur et de dominer son caractère, quand on voulait descendre à son niveau et entrer dans le cercle d’idées qui était à la portée de son esprit. Mais Indiana était roide et hautaine dans sa soumission ; elle obéissait toujours en silence ; mais c’étaient le silence et la soumission de l’esclave qui s’est fait une vertu de la haine et un mérite de l’infortune. Sa résignation, c’était la dignité d’un roi qui accepte des fers et un cachot, plutôt que d’abdiquer sa couronne et de se dépouiller d’un vain titre. Une femme de l’espèce commune eût dominé cet homme d’une trempe vulgaire ; elle eût dit comme lui et se fut réservé le plaisir de penser autrement ; elle eût feint de respecter ses préjugés et elle les eût foulés aux pieds en secret ; elle l’eût caressé et trompé. Indiana voyait beaucoup de femmes agir ainsi, mais elle se sentait si au-dessus d’elles qu’elle eût rougit de les imiter. Vertueuse et chaste, elle se croyait dispensée de flatter son maître dans ses paroles, pourvu qu’elle le respectât dans ses actions. Elle ne voulait point de sa tendresse, parce qu’elle n’y pouvait pas répondre. Elle se fût regardée comme bien plus coupable de témoigner de l’amour à ce mari qu’elle n’aimait pas, que d’en accorder à l’amant qui lui en inspirait. Tromper, c’était là le crime à ses yeux, et vingt fois par jour elle se sentait prête à déclarer qu’elle aimait Raymon ; la crainte seule de perdre Raymon la retenait. Sa froide obéissance irritait le colonel bien plus que ne l’eût fait une rébellion adroite. Si son amour-propre eût souffert de n’être pas le maître absolu dans sa maison, il souffrait bien davantage de l’être d’une façon odieuse ou ridicule. Il eût voulu convaincre, et il ne faisait que commander ; régner, et il gouvernait. Parfois il donnait chez lui un ordre mal exprimé, ou bien il dictait sans réflexion des ordres nuisibles à ses propres intérêts. Mme Delmare les faisait exécuter sans examen, sans appel, avec l’indifférence du cheval qui traîne la charrue dans un sens ou dans l’autre. Delmare, en voyant le résultat de ses idées mal comprises, de ses volontés méconnues, entrait en fureur ; mais quand elle lui avait prouvé d’un mot calme et glacial qu’elle n’avait fait qu’obéir strictement à ses arrêts, il était réduit à tourner sa colère contre lui-même. C’était pour cet homme, petit d’amour-propre et violent de sensations, une souffrance cruelle, un affront sanglant.

« Alors il eût tué sa femme s’il eût été à Smyrne ou au Caire. Et pourtant il aimait au fond du cœur cette femme faible qui vivait sous sa dépendance et gardait le secret de ses torts avec une prudence religieuse. Il l’aimait ou la plaignait, je ne sais lequel. Il eût voulu en être aimé ; car il était vain de son éducation et de sa supériorité. Il se fût élevé à ses propres yeux si elle eût daigné s’abaisser jusqu’à entrer en capitulation avec ses idées et ses principes. Lorsqu’il pénétrait chez elle le matin avec l’intention de la quereller, il la trouvait quelquefois endormie, et il n’osait pas l’éveiller. Il la contemplait en silence ; il s’effrayait de la délicatesse de sa constitution, de la pâleur de ses joues, de l’air de calme mélancolique, de malheur résigné, qu’exprimait cette figure immobile et muette. Il trouvait dans ses traits mille sujets de reproche, de remords, de colère et de crainte ; il rougissait de sentir l’influence qu’un être si faible avait exercée sur sa destinée, lui, homme de fer…

« Une femme encore enfant l’avait donc rendu malheureux ! Elle le forçait de rentrer en lui-même, d’examiner ses volontés, d’en modifier beaucoup, d’en rétracter plusieurs, et tout cela sans daigner lui dire : « Vous avez tort ; je vous prie de faire ainsi. » Jamais, jamais elle ne l’avait imploré, jamais elle n’avait daigné se montrer son égale et s’avouer sa compagne. Cette femme qu’il aurait brisée dans sa main s’il eût voulu, elle était là, chétive, rêvant d’un autre peut-être sous ses yeux, et le bravant jusque dans son sommeil. Il était tenté de l’étrangler, de la traîner par les cheveux, de la fouler aux pieds pour la forcer de crier merci, d’implorer sa grâce, mais elle était si jolie, si mignonne et si blanche, qu’il se prenait à avoir pitié d’elle, comme l’enfant s’attendrit à regarder l’oiseau qu’il voulait tuer. Et il pleurait comme une femme, cet homme de bronze, et il s’en allait pour qu’elle n’eût pas le triomphe de le voir pleurer. En vérité, je ne sais lequel était plus malheureux d’elle ou de lui. Elle était cruelle par vertu, comme il était bon par faiblesse ; elle avait de trop la patience qu’il n’avait pas assez ; elle avait les défauts de ses qualités, et lui les qualités de ses défauts… M. et Mme Delmare ne se querellaient point du tout ; car, avec la systématique soumission d’Indiana, jamais, quoi qu’il fît, le colonel ne pouvait arriver à engager une dispute »…

Raymon de Ramière qui avait d’abord recherché l’amour d’Indiana, faisait maintenant, comme autrefois l’ami de Bordeaux d’Aurore, valoir des « principes ». « Quand il vit le colonel lui témoigner tant de confiance et d’amitié, le regarder comme le type de l’honneur et de la franchise, l’établir comme médiateur entre sa femme et lui, il résolut de justifier cette confiance, de mériter cette amitié, de réconcilier ce mari et cette femme, de repousser de la part de l’une toute préférence qui eût pu porter préjudice au repos de l’autre. Il redevint moral, vertueux et philosophe. Vous verrez pour combien de temps »…

Cependant, par l’immixtion non sollicitée de personnes étrangères[42], les relations entre les époux s’aigrissent et Delmare en vient aux « actes ». Il enferme sa femme et essaye de la terrifier par la souffrance physique en lui meurtrissant les mains, lorsqu’elle refuse de répondre. Alors, exaspérée, elle se décide à aller demander aide et protection à Raymon. Celui-ci fait, à cette occasion, preuve de son égoïsme, de sa pusillanimité devant l’ « opinion » et d’un triste manque de cœur. Il prêche la morale courante sans se rendre aucun compte de la responsabilité que lui impose la possession d’une âme qui s’est abandonnée à lui. Son amour pour Indiana s’est déjà refroidi. La trouvant dans sa chambre en rentrant d’un bal, il est uniquement soucieux, non d’unir son sort au sien, mais de la faire rentrer « décemment » chez elle pour la sauver des conséquences de sa démarche « insensé ». Il ne trouve rien de mieux à faire que d’appeler sa mère, afin de calmer la malheureuse jeune femme et de la faire retourner au foyer conjugal. Indiana est d’abord comme pétrifiée en voyant son bonheur subitement écroulé à tout jamais. Cruellement déçue par l’homme qu’elle avait aimé, elle rassemble ses dernières forces et part seule, refusant la protection de Mme de Ramière. Quasi folle, appelant la mort, elle erre au jour levant par les rues désertes. Sauvée du suicide par Ralph, elle suit avec une docilité apathique et machinale son mari à l’île Bourbon où l’appellent ses affaires.

Faible et égoïste qu’il est, Raymon ne la laisse pourtant point au repos ; maintenant qu’elle est loin, il lui écrit de tendres lettres. Indiana, brisée et malheureuse, lui répond de même. Sa vie est redevenue monotone et tranquille, mais une nouvelle brutalité de Delmare vient de nouveau rompre leurs liens, déjà si fragiles.

… « La situation de madame Delmare était devenue presque intolérable par suite d’un incident domestique de la plus grande importance pour elle. Elle avait pris la triste habitude d’écrire chaque soir la relation des chagrins de la journée. Ce journal de ses douleurs s’adressait à Raymon, et, quoiqu’elle n’eût pas l’intention de le lui faire parvenir, elle s’entretenait avec lui tantôt avec passion, tantôt avec amertume des maux de sa vie et des sentiments qu’elle ne pouvait étouffer. Ces papiers tombèrent entre les mains de Delmare, c’est-à-dire qu’il brisa le coffre qui les recélait. ainsi que les anciennes lettres de Raymon, et qu’il les dévora d’un œil jaloux et furieux[43]. Dans le premier mouvement de sa colère il perdit la force de se contenir, et alla, le cœur palpitant, les mains crispées, attendre qu’elle revint de sa promenade. Peut-être, si elle eût tardé quelques minutes, cet homme malheureux aurait eu le temps de rentrer en lui-même ; mais leur mauvaise étoile à tous deux voulut qu’elle se présentât presque aussitôt devant lui. Alors, sans pouvoir articuler une parole, il la saisit par les cheveux, la renversa, et la frappa au front du talon de sa botte ».

Delmare fut désespéré de sa brutalité, mais il était trop tard. Indiana, revenue à elle, se décida à le quitter pour toujours. Sous l’impression d’une lettre de Raymon, triste et tendre, que pendant longtemps elle avait gardée sans oser l’ouvrir et la lire et dans laquelle il semblait la rappeler auprès de lui, elle s’enfuit secrètement de la maison et s’arrangea avec un capitaine de vaisseau pour rentrer en France. Elle expia cruellement cette dernière faiblesse, cette dernière confiance en l’homme aimé : elle trouva Raymon marié.

La malheureuse Indiana but jusqu’à la lie la coupe de sa déception et résolut de mourir. Sir Ralph, à qui elle ne cachait pas son dessein, et qui, comme un chien fidèle l’avait suivie à Bourbon et en revient en même temps qu’elle, voulait lui rester dévoué jusqu’à la mort et disparaître avec elle. Il persuada pourtant à la pauvre femme, devenue toute passive et comme indifférente à tout, à force de souffrances, de visiter une dernière fois les lieux où s’écoulèrent les jours riants de leur enfance et puis d’y chercher la mort ensemble dans quelque précipice aux flancs du mont Bernica. D’après le plan primitif du roman, ils devaient réellement se jeter dans une cataracte, et cette fin eût été certainement plus hardie et plus naturelle, vu le désespoir et la mort morale d’Indiana. C’est ce que Gustave Planche a déjà fait remarquer en son temps. Mais George Sand, qui n’aimait pas les dénouements tragiques, changea d’idée et ajouta un épilogue, dans lequel Indiana et Ralph, au moment de se précipiter dans l’abîme, découvrent tout à coup, elle — qu’elle peut encore aimer, lui, — qu’il l’a toujours aimée. Le couple heureux vient alors s’établir dans une vallée idyllique de l’île, toute noyée dans la verdure. Cette fin ne l’ail que nuire au roman, péchant trop déjà par des exagérations romantiques, des longueurs et des tirades. Et pourtant, ces pages brûlantes de passion, ces belles descriptions, ces fines analyses psychologiques, ces observations prises sur le vif, nous enchantent quand même. Il y a là des passages et des scènes qui se gravent pour toujours dans la mémoire. Telle est, par exemple, cette obscure soirée d’automne au château des Delmare : le colonel, sombre et farouche, arpente la chambre ; la fluette et jolie Indiana (nous allions dire, Aurore), assise devant la cheminée, de ses tristes yeux noirs contemple rêveusement le feu. L’ami fidèle, Ralph, silencieux et correct, les examine tous les deux à la dérobée. L’oppression, le morne chagrin, la révolte secrète, mais implacable d’une âme insondable de femme, tout cela semble flotter dans l’air et pénétrer le lecteur, Tel aussi ce commencement du premier chapitre de la seconde partie (dans la première édition, et qui n’a plus été inséré, on ne sait pas trop pourquoi, dans les suivantes), si parfaitement pessimiste et d’une si fine analyse psychologique. Remarquons que George Sand, tout en écrivant très vite, presque sans rature, ni corrections, — ce dont tous les critiques l’ont louée à satiété, — aimait à changer et à refaire ses ouvrages, soit pour leur apparition en volumes, soit pour les éditions suivantes, et presque toujours à leur désavantage. À parler franchement, nous préférons les premières versions aux autres. En changeant ou en ajoutant, elle gâtait toujours son premier texte. C’est ainsi qu’elle a gâté Indiana en supprimant beaucoup d’expressions, frappantes de précision et de justesse, et même des pages entières. C’est encore ainsi qu’elle a gâté Lélia en changeant complètement l’idée première et en atténuant par une dernière partie optimiste le profond désespoir, qui faisait le charme du livre. Voici quelques lignes qui ont disparu d’Indiana et qui sont cependant, par leur profondeur, dignes d’un Tolstoï :

« Je pourrais, pour peu que je fusse à la hauteur de mon siècle, exploiter avec fruit, la catastrophe qui se trouve si agréablement sous ma main, — (la mort de la sœur de lait d’Indiana, la créole Noun, qui périt aussi par la faute de Raymon) — vous faire assister aux funérailles, vous exposer le cadavre d’une femme noyée, avec ses taches livides, ses lèvres bleues et tous ces menus détails de l’horrible et du dégoûtant qui sont en possession de vous récréer par le temps qui court. Mais chacun sa manière, et moi je conçois la terreur autrement. Ce n’est pas sous la pierre des tombeaux, mais autour des tombeaux que je l’ai vue habiter ; ce n’est pas dans les vers du sépulcre que je l’ai trouvée, c’est dans le cœur des vivants et sous leurs habits de fête ; ce n’est pas dans la mort de celui qui nous quitte, c’est dans l’indifférence de ceux qui lui survivent ; c’est l’oubli qui est le véritable linceul des morts, c’est celui-là qui fait dresser mes cheveux, c’est celui-là qui glace mon sang et me serre le cœur ; ce n’est pas l’église avec son deuil et ses cierges, ce n’est pas le fossoyeur avec sa puanteur et sa bêche qui ont pour moi des émotions profondes et de pâles frayeurs ; c’est le lendemain tranquille, la vie qui reprend son cours sur la tombe à peine fermée, le repas où la famille s’assemble comme de coutume en sortant du cimetière. Shakespeare l’entendait bien ainsi, lorsqu’au lieu de baisser le rideau sur le meurtre ou le suicide, il rassemblait autour des cadavres ses personnages secondaires, et leur mettait dans la bouche des sentences philosophiques, ou le plus souvent des réflexions sur leurs propres affaires. Pour lui, un drame n’était pas une scène d’échafaud ou d’assassinat, c’était une peinture de la vie, avec ses intérêts, ses passions, ses chances de succès ou de défaite ; l’homme qui succombait n’était qu’un accident, un moyen pour dénouer l’entreprise de plusieurs[44] »…

Impossible de citer toutes les beautés du livre ; il faudrait pour cela copier des pages entières. Le lecteur fera bien de lire ou de relire le roman, s’il l’a oublié. Il comprendra certainement alors pourquoi les lecteurs et les critiques de l’époque saluèrent en l’auteur nue nouvelle étoile littéraire ; il comprendra également pourquoi les critiques contemporains y signalèrent d’emblée ces problèmes, ces « cruelles énigmes » pour tout homme pensant, que George Sand a soulevés dans ce roman !

Indiana aux yeux noirs, est toute passion, Valentine est toute poésie. C’est cette poésie douce et suave, répandue dans l’air du Berry, que George Sand avait humé dans ses matinales promenades solitaires. Le roman nous prouve pourtant que le poète connaît aussi à fond la vie de campagne. C’est là-dessus que les critiques et les historiens de la littérature, qui, par routine divisent les romans de George Sand en trois périodes, en rattachant exclusivement à la troisième l’élément champêtre, devraient fixer leur attention. Il nous est difficile de comprendre pourquoi la famille Lhéry dans Valentine devrait être considérée « peinte dans une autre manière » que la famille Barbeau dans la Petite Fadette ; pour quelle raison le nom de « personnages rustiques » appartiendrait à Germain le fin laboureur, à son beau-père positif et pratique, le vieux Maurice, au vieux fripon Léonard, père de la coquette de village, Catherine Guérin (La Mare au diable), à plus juste titre qu’à la mère Janille dans Le Péché de M. Antoine, à Bricolin dans le Meunier d’Angibault ou à « la mère Lhéry », à Pierre Blutty et à Athénaïs dans Valentine ; ni quelle différence on pourrait trouver entre la description de la fête champêtre dans Valentine et celle de la « bourrée » dans la Petite Fadette ? Il est temps d’en finir avec divisions arbitraires en « trois périodes » et de reconnaître enfin que George Sand, dès ses premiers pas dans la carrière littéraire, se mit à dépeindre des tableaux et des figures rustiques de son Berry ; puis, que dans ses premiers, comme dans ses derniers romans, elle en a représenté avec un succès égal les personnages comiques, négatifs, typiques, dans le genre des Bricolin, des Lhéry, des Léonard et des Catherine, en idéalisant et en traitant à l’eau de rose les personnages positifs, comme elle le faisait pour tous héros principaux, à quelque classe qu’ils appartinssent.

Revenons à Valentine. Le drame d’amour de ce roman est plus varié que celui d’Indiana ; l’action, qui se passe entièrement dans le Berry, donne à l’auteur la possibilité de prendre sur nature des tableaux aimés dès son plus jeune âge, des tableaux de la vie rustique et de la vie de château. La fable du livre est plus simple, plus réelle, plus vraie que dans Indiana.

Valentine de Raimbault, une douce rêveuse, aimant la nature et la vie simple, épouse M. de Lansac, pour obéir d’une part à sa grand’mère, une bonne vieille à la morale légère du siècle passé, admettant tous les caprices, toutes les folies, pourvu qu’elles fussent voilées, d’autre part pour complaire à sa mère, désireuse de se débarrasser au plus vite de sa fille. Dans ses promenades à travers les forêts du Berry — reproduisant évidemment celles de l’auteur lui-même — il arrive à Valentine de faire la connaissance de Bénédict. Ce fils de paysan, petit jeune homme à grandes ambitions, ce chercheur d’idéal, en révolte contre la modestie de son sort oui ne répond pas à l’élévation de son âme, est assez désenchanté, mais souffre surtout de son inactivité. Somme toute, c’est un pastiche de René et des héros de Victor Hugo, mais en même temps, un personnage ressemblant beaucoup à certains jeunes gens de l’entourage d’Aurore. En réalité, c’est une nature passionnée, sans convictions arrêtées, un caractère faible dont les actions dépendent plutôt du hasard que d’intentions déterminées ; c’est aussi un prototype de tous ces nombreux « jeunes premiers » prolétaires de George Sand qui s’éprennent d’amour pour des demoiselles nobles : de tous ces Simon Féline, Pierre Huguenin, Henri Lemor, etc. Les deux jeunes gens s’éprennent l’un de l’autre. La naissance de l’amour de Valentine pour Bénédict, la lutte entre l’amour et le devoir, la triste histoire de la jeune femme, victime des préjugés de caste et de la morale reçue qui exige la fidélité de la femme à son mari, même lorsqu’il n’existe aucun amour ni aucune sympathie entre les époux ; d’autre part, la position tragique du jeune homme sorti du peuple, supérieur par le développement de son âme et de son esprit aux représentants de la haute société qui l’entoure, périssant uniquement pour avoir osé aimer une jeune patricienne, toutes les péripéties de ce drame sont peintes avec un élan poétique et une inimitable finesse d’analyse psychologique. La tragédie de la passion des deux jeunes gens se complique par les relations de Bénedict avec la famille de sa fiancée, Athénaïs Lhéry, fille d’un paysan enrichi qui l’a élevée « comme une demoiselle », et par les relations de Valentine avec Louise, sa sœur aînée, fille perdue, que sa famille a maudite. La position de cette malheureuse est un avertissement pour Valentine, si jamais elle se laissait entraîner par son amour pour Bénédict. Louise, que Valentine voit malgré la défense de sa mère et de sa grand’mère, devient à son tour amoureuse de Bénédict, ce qui ne les empêche pas de rester amies ; le mépris même qui retombe sur Louise ne fait que rendre leur tendresse plus ardente, plus émue. Ce sont là des souvenirs des relations d’Aurore avec sa mère, et d’une fête de La Châtre, où elle s’était faite la protectrice d’une fille déchue (il en a été parlé plus haut). La scène où Valentine danse la « bourrée » rappelle tout à fait celle qui est racontée dans l’ « Histoire de ma Vie » à propos de l’amitié d’Aurore pour cette malheureuse jeune fille. C’est une des meilleures scènes du roman et ce n’est pas la seule excellente. Nous ne tenons pas à répéter ici les éloges, tant de fois prodigués, au récit de la première rencontre de Valentine avec Bénédict, quand, ne l’apercevant pas encore, elle admire son chant dans le silence de la forêt, ni à vanter une fois de plus la charmante idylle au bord du ruisseau lors de la partie de plaisir champêtre : nous ne parlerons pas non plus du départ de la famille Lhéry, pour la fête, ni de la brûlante explication, la nuit, entre Bénédict et Valentine dans la chambre de celle-ci. Si nous ne répétons pas ici toutes les louanges adressées à l’auteur à l’occasion de ces scènes admirables, ce n’est pas que nous ne désirions les louer encore cent fois davantage, mais uniquement pour ne pas ressasser ce que chaque lecteur, tant soit peu au courant des œuvres de G. Sand et de ce qu’on a écrit sur elle, sait parfaitement bien, tandis que cela ne peut rien expliquer à celui qui ignore œuvres et critiques.

Portons maintenant notre attention sur ce fait, qu’en dépit des attaques répandues, dès l’apparition d’Indiana et de Valentine, sur ces romans, leur tendance, le désir de l’auteur de « saper la sainte institution du mariage », le lecteur impartial d’aujourd’hui en jugera tout autrement et n’y trouvera aucune apologie d’immortalité. Tout au contraire, dans les deux romans, les héroïnes sont punies pour avoir violé leurs devoirs d’épouses. Indiana, qui fuit le toit conjugal, expie sa faute, en découvrant la perfidie et la bassesse de l’homme aimé ; Valentine et Bénédict périssent l’un après l’autre, ayant à peine goûté au fruit défendu. Ici comme là, le châtiment ne surgit pas comme un deus ex machina, mais ressort logiquement de l’engrenage de relations et de circonstances où les héroïnes ont été entraînées par leurs amours fatales[45]. C’est la même thèse que celle du roman génial de Tolstoï avec son adage implacable : « À Moi la vengeance et c’est Moi qui châtie. » (Anna Karénine).

Quoi qu’il en soit, dans les deux premiers grands romans que George Sand a écrits sans collaborateur, son talent d’écrivain apparaît déjà déterminé et éclatant, et même on y trouve toute sa « manière » très nettement manifestée avec ses particularités et ses types favoris. Il y a plus encore : les qualités de ces deux romans remportent de beaucoup sur leurs défauts, ce que l’on ne peut pas toujours dire des œuvres ultérieures. Ainsi nous y voyons : 1° une femme supérieure par son âme et ses facultés intellectuelles à celui qu’elle aime ; 2° un ami dévoué, désintéressé, épris de l’héroïne, mais cachant son amour au fond du cœur, prêt à tous les sacrifices, même à se dévouer en faveur de son rival, plus heureux et moins désintéressé ; 3° des héros sortis du peuple tombant amoureux de femmes appartenant aux classes supérieures et des héroïnes, qui oublient, pour leur amour, leur noblesse et leurs prérogatives. (Remarquons seulement que, chez Valentine, il n’y a pas encore d’intention de descendre jusqu’à l’homme sorti du peuple au nom de l’égalité, mais qu’au contraire ses rêves, ses désirs et ses goûts sont si modestes, si mesquins et si insignifiants, que c’est plutôt Bénédict, plus éclairé, plus brillant que celle qu’il aime, qui doit descendre à son niveau. Habiter une ferme, nourrir des oies et des moutons — idéal de la vie heureuse que se fait Valentine, — c’est bien gentil, mais bien peu de chose et montre plutôt la pauvreté d’intérêts de la gracieuse héroïne que ses tendances démocratiques). 4° nous voyons dans ces romans de magnifiques descriptions de la nature et… des monologues et des dialogues interminables, ampoulés, et, enfin 5°, la fidélité et le réalisme dans la description des personnages secondaires et l’exagération romanesque des principaux héros.

Le même plaidoyer pour la liberté de sentiment contre le joug de la morale reçue se voit dans Melchior, petit récit, dont voici le sujet : un certain marin, beau, brave et honnête, Melchior, dans un accès de désespoir, noie dans l’océan sa cousine Jenny, qui avait le malheur de l’aimer et qu’il aimait aussi passionnément ; il la fait périr pour l’unique raison qu’il est depuis longtemps marié à une femme intéressée, menteuse, une aventurière dont il s’est séparé depuis longtemps et qui, de son côté, ne pense pas à lui, mais dont l’existence seule rend cependant criminel l’amour de Melchior pour Jenny, et leur bonheur. La jeune fille paie, par sa mort, un court moment de ce criminel et enivrant bonheur partagé, et Melchior le paie à son tour par la folie[46].

La Providence et la nature ont donné aux hommes l’amour, cette joie pure et sublime, mais les hommes ne savent pas en profiter ; créant par leurs lois des obstacles et des entraves, ils périssent chaque fois que volontairement ou malgré eux ils s’en affranchissent. Telle est la morale renfermée dans Melchior.

Dans le Toast, petit conte romantique paru dans les Soirées littéraires de Paris (recueil publié en 1832)[47], l’auteur chante, cette fois sur un ton majeur, un hymne au sentiment divin. L’action se passe aux Pays-Bas au xviie siècle. Le vieux gouverneur de Berg-op-Zoom, Sneyders a épousé une jeune et belle Espagnole, Juana. La pauvre Juana, qui a grandi sous le soleil de l’Andalousie ; s’ennuie et langui ! dans ce pays humide et triste, entourée de Hollandais lourds et prosaïques. « Joignez à l’influence du climat la société d’un mari fort riche, fort sensé, fort entendu en ce qui touche ses affaires et son gouvernement, mais fort ennuyeux, il faut bien le dire, et vous comprendrez que la belle et tendre Juana pouvait bien avoir le mal du pays… » Elle a, comme on peut s’y attendre, les yeux noirs et tristes, la pâleur mate et l’air mélancolique de la soumission, traits d’une femme bien connue de George Sand, qui avait le malheur de vivre depuis neuf ans avec un mari qui, quoiqu’il ne fût pas gouverneur de Berg-op-Zoom, n’en était pas moins aussi prosaïque que l’honorable Sneyders. Heureusement pour la pauvre Juana, il se trouvait dans la maison du gouverneur un jeune page aux yeux noirs, Ramiro, né aussi dans la chaude Espagne, amateur de musique, chantant parfaitement les anciennes romances espagnoles ; il était, en outre, « d’une noble et antique maison, ce qui, dans ce temps-là, ne gâtait rien », ajoute l’auteur, qui, de la première à la dernière ligne de cette gentille bluette, ne se départit pas d’un ton gai, léger, plein d’humour et d’entrain le plus parfait. Sneyders aurait pu, semblerait-il, ne pas avoir trop d’inquiétudes, vu la conduite irréprochable de sa jeune femme et la chaste innocence de son page de seize ans, et compter, en plus, sur « le climat refroidissant de la Flandre ». Il n’aurait donc dû avoir aucun motif de jalousie, « ce dont il était contrarié parfois autant que flatté car il y a certaines liaisons pures, discrètes, mystérieuses, gai font plus de tort au repos d’un mari que de franches et loyales infidélités ». En vain Sneyders essaye-t-il d’espionner les jeunes gens, il perd son temps. « On peut surprendre en flagrant délit des coupables, découvrir les manèges de la passion, — on ne peut surprendre ou démasquer un amour pur, profond et innocent ». Sneyders se met à railler le page, se moque de sa musique et de ses empressements ; peine inutile ! Alors, il recourt au crime, déguisé de la plus belle façon. Sous prétexte d’une mission urgente, Sneyders envoie le jeune page chez le gouverneur d’Anvers, son parent, espérant qu’il y sera retenu comme otage espagnol ou même tué (l’action se passe à l’époque de la lutte des Pays-Bas contre l’Espagne), d’autant plus que le gouverneur est l’ennemi juré du père et de toute la famille de Ramiro. Mais le vieux Sneyders se réjouit trop tôt d’avoir éconduit le jeune homme ; il a trop compté sur la perfidie de son parent, homme d’honneur ; il a oublié que le petit dieu capricieux protège ses fidèles adorateurs et se moque des vieillards, ses ennemis. Un jour, après un bon dîner et après avoir aiguisé sa langue sur l’ « Espagne, les femmes, les romances, les petits chiens et les pages, joueurs de guitare », Sneyders veut méchamment faire boire Juana à La santé du gouverneur d’Anvers. Il triomphe perfidement de sa victoire sur Ramiro et se réjouit déjà de sa mort, lorsque Juana, au désespoir du péril que court le jeune homme, prend le verre en main et, bouleversée par la cruelle plaisanterie de son mari, s’écrie : « Si la confiance des Anversois dans leur gouverneur est si aveugle, dit-elle, c’est qu’apparemment ils le savent incapable d’une action lâche et d’un crime inutile ».

Tout à coup une jeune voix se fait entendre sous la fenêtre, chantant le refrain d’une romance favorite de Juana, et celle-ci boit joyeusement à la santé de « son ami et parent, le glorieux gouverneur d’Anvers ». Après avoir calmé sa bien-aimée, Ramiro se cache pour échapper à la vengeance du très cher Sneyders, qui, cette fois, aurait certainement tout fait pour le perdre. La victoire reste à la jeunesse. Ramiro et Juana ne se reverront peut-être plus, mais ce moment de bonheur a compensé tous leurs chagrins. L’amour a vaincu et se rit des vieux maris, des chaînes, des proscriptions, des défenses, des lois et des sévices. Vive l’amour, vive tout sentiment pur et humain, voilà ce que nous dit ce petit conte gracieux et gai, écrit d’une plume alerte et avec une verve et un entrain tout à fait surprenants.

Ainsi la lutte (finissant par la perte ou le triomphe) des âmes marquées de l’étincelle du génie, ou simplement des natures douées de talents, contre la vie bourgeoise, mesquine et plate, contre la tourbe banale, médiocrement vertueuse ou médiocrement vicieuse et contre les idées étroites et routinières ; puis la défense de l’inspiration contre la morale reçue, du talent contre la foule, de l’amour contre les préjugés du monde et les intérêts prosaïques ; et enfin le triomphe de l’amour véritable sur tous les obstacles, toutes les barrières et toutes les entraves, voilà les thèmes principaux des premières œuvres de George Sand.

« Quels rêves irréalisables, quelle sentimentalité ! » dira le lecteur pratique et réaliste de 1898. Néanmoins, bien des rêves irréalisables de George Sand sont devenus de vieilles vérités, et, ce qui n’est pas encore réalisé, les poètes de tous les peuples l’ont toujours rêvé, espéré et prédit ; c’est le rêve doré que chacun de nous porte en soi et voudrait voir accompli.

Donc, rien d’étonnant si la dernière œuvre, écrite en 1832 par George Sand, alors si enflammée par l’espoir en l’avenir, si vibrante d’énergie, de courage, de croyance à l’idéal, fut la Reine Mab, cette pièce de vers dédiée à la fée des songes qui nous envoie des rêves riants, des visions heureuses, — à cette adorable reine Mab qui nous emporte, ne fût-ce que pour un moment fugitif, hors de notre vie terrestre, nous transporte dans une autre sphère et nous fait voir ce qui n’est pas, mais ce que nous désirerions qui fût !



  1. Félix Pyat, écrivain et homme politique, plus tard devenu communard, naquit à Vierzon en 1810 et mourut en 1889 à Paris.
  2. Grande Revue de Paris et de Pétersbourg, rédigée par Ars. Houssaye. 1881, n° 1. « Comment j’ai connu George Sand, Mes Souvenirs », par Félix Pyat.
  3. Tout aussi apocryphes sont les chapitres des Souvenirs d’Ars. Houssaye lui-même, consacrés à G. Sand, Jules Sandeau, Marie Dorval et la mansarde du quai Malaquais en 1832. On ne peut y puiser que fort peu de faits certains. (Les passades sur G. Sand se trouvent dans Les Confessions, souvenirs d’un demi-siècle, par Ars. Houssaye, t. V et VI, (Paris. Dentu, 1891) et dans les Souvenirs de jeunesse (1840-1859). Paris, Ernest Flammarion.
  4. Histoire de ma Vie, vol. IV, 4e partie, p. 77.
  5. Dans le tome I de la Correspondance, la lettre à Charles Duvernet du 19 janvier 1831 est imprimée sans adresse, mais lors de sa première impression dans la Nouvelle Revue 1881, cette lettre était datée, comme dans l’original : Paris, (rue de Seine, 31) 19 janvier 1831. C’était l’appartement d’Hippolyte Châtiron et c’est bien là qu’elle était descendue en arrivant à Paris. M. Amic prétend, au contraire, que Jules Sandeau demeurant alors rue Racine, c’est chez lui qu’elle alla directement s’établir à Paris. Nous trouvons encore, dans le tome II du Curieux, l’indication que George Sand et Jules Sandeau demeuraient dans ce même hôtel Jean-Jacques Rousseau, n° 4, rue des Cordiers, où avaient demeuré avant eux Jean-Jacques Rousseau lui-même, Condillac, Mably et Gresset, et plus tard Gustave Planche. Balzac fait descendre son héros Lucien de Rubempré, après son arrivée à Paris, à ce même hôtel, qui a cessé d’exister depuis 1887.
  6. Correspondance, vol. I. et les lettres inédites de janvier 1831 à janvier 1833
  7. Remarquons pour les musiciens et les dilettanti, que déjà en 1830, George Sand mentionne souvent dans ses lettres le nom de Berlioz, alors si peu apprécié en France, mais dont les Mélodies et les autres œuvres étaient déjà connues et estimées dans le petit cercle d’amis d’Aurore.
  8. M. Rocheblave, en citant ce passage dans son article George Sand avant George Sand (Revue de Paris, 1896), se trompe complètement en l’appelant « inédit ». Chacun peut le lire dans le n° du 15 janvier 1881 de la Revue des Deux Mondes.
  9. À cette époque, chose remarquable, Aurore Dudevant écrivait encore « Sandot » au lieu de « Sandeau ». Dans la Correspondance de George Sand toutes ses fautes sont corrigées, on a corrigé celle-là aussi. Dans la préface de Pauline elle avoue pourtant qu’elle faisait encore à ce moment beaucoup de fautes d’orthographe.
  10. Dans une lettre à Émile Regnault elle dit sans détour : « Pendant trois mois… je lui ai résisté… » (Défense de George Sand par Henri Amic, « Lettres à Émile Régnault », le Figaro, 9 novembre 1896.)
  11. Un Anglais à Paris. Notes et souvenirs. ier vol. (1835-1848), IIe vol. (1848-1871). Paris, Plon. 1894.
  12. Alexandre Hyacinthe Thabaud de Latouche, né en 1785 à La Châtre, mort à Aulnay en 1857 ; journaliste, poète lyrique et dramatique et romancier, il fut le fondateur du Figaro et s’est surtout rendu célèbre pour avoir mis en lumière le nom et la gloire d’André Chénier, en réunissant et en publiant ses œuvres. Parmi ses ouvrages à lui, citons la Reine d’Espagne, Fragoletta et un recueil de poésies Les Adieux dont nous parlerons plus loin.
  13. Histoire de ma Vie, t. IV, p. 80.
  14. À la fin de janvier 1831, elle écrit à son mari : « J’ai été assez malade d’un rhume, mon ami. Mais je vais bien et je commence à aller au spectacle. J’ai vu le Napoléon de Dumas à l’Odéon. La pièce est pitoyable, et Frédéric Lemaître est bien inférieur à Gobert dans ce rôle… J’ai été hier aux Italiens… J’ai vu Mme Malibran dans Otello. Elle m’a fait pleurer, frémir, souffrir enfin, comme si j’eusse assisté à une scène réelle de la vie. Cette femme est le premier génie de l’Europe. Belle comme une vierge de Raphaël, simple, énergique, naïve, c’est la première cantatrice et la première tragédienne. J’en suis enthousiaste. J’ai été avec les Périgny voir l’exposition du Luxembourg… Je vais ce soir entendre Moïse à l’Opéra. Demain j’irai au Gymnase, et puis je me reposerai des spectacles et je travaillerai pendant une quinzaine de jours… »
  15. Au mois de février 1831, elle écrit encore à son mari : « Croirais-tu que je n’ai pas eu le temps d’aller entendre les Saint-Simoniens ? Mme de Périgny y est assidue, quoiqu’elle voie dans leur doctrine le renversement de tout ordre social et des flots de sang à faire couler. Moi, je n’y vois qu’une erreur impraticable, et l’opinion générale en fait déjà justice, il y a une Papesse, qui n’est là que pour montrer sa robe de velours bleu de ciel et son boa de cygne. Toujours des farces !… » Les deux lettres inédites dont nous venons de citer ces passages furent depuis publiées par le vicomte de Spoelberch, auquel elles appartiennent, au nombre des dix lettres d’Aurore Dudevant à son mari, insérées dans le Cosmopolis (février 1897), et réimprimées par lui dans son excellent ouvrage, tout plein de documents et palpitant d’intérêt : Véritable Histoire de « Elle et Lui ». Paris, Calmann Lévy, 1897.
  16. Histoire de ma Vie, vol. IV, p. 122.
  17. Plusieurs, comme nous venons de le dire, parurent dans le Cosmopolis de 1897 où elles furent publiées par le vicomte de Spoelberch qui possède en outre toute la correspondance entre les deux époux.
  18. Figaro, 28 septembre 1888. Comte Em. de Kératry : « Lettres inédites de George Sand ». Aussi dans ses Petits Mémoires. 1 vol. Ollendorff. 1898.
  19. Voir la lettre sans date à son mari, ne portant que le mot « Vendredi », la troisième qu’elle lui écrivit après son départ de Nohant, (pouvant être de février 1831 d’après l’annotation du vicomte de Spoelberch, faite par lui lors de la publication de cette lettre dans son ouvrage : la Véritable histoire de « Elle et Lui ». surtout les plu « Kératry m’a reçue d’une manière paternelle, et j’ai bonne espérance maintenant, car, entre nous soit dit, je ne m’entendrai jamais avec un homme comme Latouche. Il continue pourtant à mettre beaucoup d’obligeance dans ses démarches… Quant au roman, les corrections qu’il exige vont mal avec mes principes. J’aime mieux adopter celles que Kératry m’imposera, car lui, du moins, est un honnête homme et un bon homme ».
  20. Histoire de ma Vie, t. IV, p. 122.
  21. Lettre à son mari écrite à la fin de janvier 1831.
  22. Correspondance, vol. I, p. 165-167.
  23. Correspondance, vol. I. p. 168-173.
  24. On ne sait pas trop pourquoi, dans la Correspondance, vol. I, p. 188, il est dit dans une note au bas de la lettre à Charles Duvernet que la Prima-Donna est l’héroïne d’un des « fragments littéraires inédits de George Sand ». Comme nous le voyons, ce récit a paru en entier au mois d’avril 1831 et il est dû indubitablement à la plume de George Sand.
  25. Dans la lettre du 19 juillet 1831 à Chartes Duvernet elle donne son adresse « Quai Saint-Michel, 25 ». Dans une lettre inédite à son mari se trouve : « Quai Saint-Michel, 29. » Balzac donne, dans sa lettre à sa mère du 1er septembre 1832, l’adresse de Jules Sandeau. « quai Saint-Michel. 26 », en recommandant de lui envoyer de sa part un exemplaire des Contes Philosophiques « pour l’offrir à qui de droit ». {George Sand.)
  26. Quoiqu’elle dise, dès ce moment, qu’il lui fut difficile de porter Solange sur ses bras au cinquième étage, nous savons qu’elle n’amena sa fille à Paris qu’au mois d’avril de l’année suivante (1832).
  27. Histoire de ma Vie, vol. IV, p. 77-78.
  28. Dans une lettre inédite à son mari, datée de juillet 1831, elle parle de ses « meubles en acajou et en merisier ».
  29. Il a déjà été dit dans le chapitre précédent qu’Aurore Dudevant cachait à sa mère ses chagrins de famille et comment elle tâchait de sauver les apparences envers elle. Il est certain qu’à cette époque elle se sentait déjà loin de sa mère et trop supérieure à elle pour lui dévoiler les plaies de son âme.
  30. Correspondance, vol. I, p. 182-183.
  31. Cette page est omise dans la lettre du 19 juillet 1831 imprimée dans la Correspondance, elle doit sans doute être placée page 194, après la phrase suivante : « Tout cela vous fera travailler sans ennui et vous forcera à des recherches historiques, qui vous arriveront pleines d’intérêt et de vie ». Il manque ensuite probablement les mots « je voudrais vous donner », puis suit la page que nous donnons dans le texte.
  32. Voir l’excellent travail de M. de Lovenjoul : Histoire des Œuvres de Honoré de Balzac, par Charles de Lovenjoul, Paris, Calmann-Lévy, 1879.
  33. Correspondance, vol. I, p, 212.
  34. George Sand, jusqu’à la fin de 1833 à peu près, écrivait Georges et non George.
  35. Vers de Pouchkine déjà cité.
  36. Pour tout ce qui concerne les dates de publication des œuvres de George Sand nous avons consulté la rarissime brochure : « Étude Bibliographique sur les œuvres de George Sand » par le Bibliophile Isaac (vicomte de Spoelberch). Bruxelles, 1868. Et l’auteur a eu l’extrême bonté de nous en communiquer la suite manuscrite (1867-1896). Nous profitons de l’occasion pour lui exprimer ici, encore une fois, toute notre gratitude.
  37. Histoire de ma Vie, vol. II. p. 318-320
  38. Heine, Gutzkow, Lenz, Maxime Du Camp, Goncourt et plusieurs autres contemporains de George Sand, qui sont encore en vie, parlent à peu près en même termes du « regard immobile de ses grands yeux noirs, veloutés, sans éclat ni expression, et qui ont l’air de ne rien voir ».
  39. On voit, par les lettres inédites d’Aurore Dudevant à son mari, datées de Paris des 10, 13 et 15 décembre 1827, qu’elle ne s’abusait nullement sur les véritables motifs qui avaient amené le départ de Néraud, et avec autant d’humour que de bonhomie, elle raconte les scènes de jalousie que lui faisait sa femme. On trouve encore des allusions à cet épisode dans une lettre inédite à Néraud lui-même, du 10 décembre 1834, et enfin, George Sand raconte le même fait « à mots couverts » à Everard (Michel) dans le n° VI des Lettres d’un Voyageur. Les lettres inédites de Jules Néraud à G. Sand, que nous avons en la chance de parcourir, confirment de tous points le récit que George Sand fait à Michel, et dans l’Histoire de ma Vie, à propos de la malheureuse passion, vite apaisée du reste, que son professeur de botanique ressentit pour elle.
  40. L’amitié de George Sand pour Néraud dura toute sa vie. Chacun de ses chagrins ajouta un nouvel élan, s’exprimant dans des lettres sincères et confiantes, et dans leurs conversations. Cette amitié resta inébranlable à travers toutes les catastrophes de leur vie. Les numéros IV (adressé en partie à Rollinat) et IX des Lettres d’un Voyageur, sont consacrées à Néraud ; il est également parlé de lui dans le n° VI et dans l’Histoire de ma Vie. C’est à lui que son adressés : La relation d’un voyage chez les sauvages de Paris et les Réflexions sur J.-J. Rousseau. C’est encore de lui qu’elle se souvient dans un autre article sur Rousseau, intitulé Les Charmettes, et enfin dans l’Éclaireur de l’Inde, 1845, elle donne un compte rendu du livre Botanique de l’enfance publié en Suisse par Jules Néraud. Tous ces articles sont entrés dans l’édition complète des œuvres de G. Sand publiée par Lévy, dans les tomes : l’Uscoque, Laura, Simon et Souvenirs de 1848.
  41. Nous citons d’après la 1re édition d’Indiana qui diffère beaucoup des suivantes.
  42. Remarquons que l’aigreur entre les Delmare se produisit pendant leur séjour près de Melun, et rappelons-nous les scènes qui se passèrent entre les Dudevant (voir p. 240-242), lorsqu’on 1824, ils étaient les hôtes de Roettiers Duplessis, dans le voisinage de Melun.
  43. Le lecteur se rappelle que Dudevant s’était permis une indiscrétion semblable, c’est pour cela qu’Aurore avait à maintes reprises, pendant ses absences de Nohant, entre 1831 et 1834, prié ses amis d’être très prudents dans l’envoi des lettres qu’ils lui adressaient, et qu’elle avait demandé à Boucoiran, le 7 mars 1834, de prendre chez lui les papiers et les cahiers qu’elle avait laissés dans sa chambre, car, à son avis, ils n’y étaient pas en sûreté. Voir plus haut, p. 305, la lettre inédite à Boucoiran datée de 1831, et surtout le passage : « Vous ne serez pas le premier dont les papiers aient été fouillés et examinés… »
  44. Cette introduction, qui manque dans les éditions postérieures d’Indiana, a été réimprimée dans l’édition des œuvres de George Sand, faite à Bruxelles par la Société belge de librairie, Méline, Cans et Cie, qui était très répandue en Russie vers 1850. Nous en possédons l’édition complète. Les tomes I, II, III, sont datés de 1842 ; le tome IV de 1843 ; le tome V de 1844 ; et le tome VI de 1847.
  45. M. Skabitchevsky, qui dans ses études sur G. Sand fait une analyse à tendance, et très étroite, de ses romans, tombe souvent dans des erreurs fort curieuses (surtout à propos de Lélia, de Jacques et de Spiridion). En expliquant d’une manière absolument étrange le dénouement de Valentine, il dit que « la malédiction de Louise, à la fin de l’ouvrage, jette une lumière toute spéciale sur toute la marche du roman » et que « la lutte ascétique de Valentine est comme un reste de morgue nobiliaire, qui l’empêche de sacrifier au bonheur de son amant les préjugés traditions de son monde »… Selon lui, la fin tragique du roman est le « pitoyable résultat de la faiblesse (??) de Valentine, de sa dualité qui ne lui a pas permis de s’abandonner librement et ouvertement à son amour, comme elle aurait pu le faire, si elle n’avait voulu attendre des circonstances favorables pour contenter les chèvres et les loups »… Ils sont bien à plaindre, ceux qui se mettent à expliquer de cette manière le dénouement de Valentine et à juger l’héroïne sous ce point de vue !
  46. Notons en passant que le sujet de cette nouvelle semble avoir été donné à George Sand par Néraud, car nous trouvons dans une de ses lettres la description d’une journée à bord d’un navire, et de la disparition, au milieu d’une tourmente, d’un couple d’amoureux, appelés Jenny et Melchior.
  47. Dans les Œuvres complètes de G. Sand, édition Lévy, il fait partie du volume La Coupe, etc.