George Sand (O. d’Haussonville)/Texte entier

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George Sand (O. d’Haussonville)
Revue des Deux Mondes3e période, tome 25 (p. 729-763).
GEORGE SAND

Je n’ai pas l’intention, dans les pages que l’on va lire, de raconter la vie de George Sand. Le moment n’est pas encore venu d’écrire sa biographie avec autant de liberté qu’on écrirait celle de Mme de La Fayette ou de Mlle de Lespinasse ; mais je crois qu’il est possible de raconter l’histoire de son talent et peut-être aussi de son âme, en demandant à ses propres confidences l’aveu de quelques-unes des épreuves qui ont précédé l’essor de son génie et en cherchant à surprendre dans ses œuvres le secret de l’influence qu’elle a exercée. Ce travail n’aura donc rien pour provoquer et satisfaire les exigences d’une curiosité maligne ; mais j’espère que la réserve n’en détruira pas tout l’intérêt. Ainsi que George Sand elle-même l’a dit avec vérité, « tout est l’histoire, même les romans, » et ce serait bien mal comprendre celle de la génération dont elle a été une des voix les plus vibrantes que de ne pas y retrouver à chaque pas la trace de toutes les idées vraies ou fausses, chimériques ou généreuses, auxquelles elle a prêté le retentissement de son éloquence. Consacrer à la mémoire de George Sand une étude plutôt morale que biographique n’est donc pas faire une œuvre absolument stérile, et, si ce n’est écrire un chapitre des annales du siècle, c’est du moins en rassembler les matériaux.


I.

Lorsqu’au cours de l’année 1832, si fertile en événemens, parut le premier roman signé du nom de George Sand, l’attention publique, qui se portait à toutes les nouveautés avec une égale ardeur, fut au bout de peu de jours vivement surexcitée. Tout ce qui dans Paris était tant soit peu amateur de littérature et de poésie s’abordait dans les rues en se disant : « Avez-vous lu Indiana ? Lisez donc Indiana ! » À la curiosité de lire le livre succéda bientôt la curiosité de connaître l’auteur. Les gens dont le métier est de paraître bien informés, critiques et journalistes, se mirent en campagne. Tout ce qu’ils rapportèrent de leur enquête, ce fut que le pseudonyme de George Sand cachait une femme encore très jeune, d’allures bizarres, qui demeurait dans une maison du quai Saint-Michel, s’habillait souvent en homme et fréquentait les cabinets de lecture et les cafés du quartier latin. Qui était-elle ? d’où venait-elle ? Elle ne paraissait pas disposée à le dire, et il n’était guère facile de le savoir. Ce peu de renseignemens était de nature à piquer la curiosité plutôt qu’à la satisfaire ; mais, à quelque conjecture qu’on pût se livrer, personne assurément ne se serait avisé de supposer que dans les veines de cette jeune femme coulait le sang d’un des plus illustres guerriers du XVIIIe siècle, qu’elle comptait de proches pareils au sein de la société la plus élégante, et qu’elle s’était en quelque sorte échappée d’un milieu aristocratique et provincial pour venir à Paris avec sa fille tenter la fortune et vivre de sa plume. Les origines et les premières années de George Sand ont été depuis cette date mises en pleine lumière par la publication de ses Mémoires, dont sept volumes sur dix sont consacrés à l’histoire de sa famille et de sa jeunesse. On nous saura gré de puiser sans scrupule à cette source abondante en demandant d’abord à la race dont elle est sortie et à l’éducation qu’elle a reçue l’explication de cette étrange nature et les secrets de ce vigoureux talent.

Vers le milieu du XVIIIe siècle vivaient à Paris, dans une petite maison des champs située chaussée d’Autin, deux dames de l’Opéra (comme on disait alors), les demoiselles Verrières, de leur vrai nom Geneviève et Marie Rinteau. Ces dames menaient une vie fort élégante dont les jeunes seigneurs de la cour faisaient les frais. Geneviève puisait de préférence dans la bourse du duc de Bouillon, dont elle eut un fils, connu plus tard sous le nom de l’abbé de Beaumont ; Marie dans celle du maréchal de Saxe, dont elle eut une fille, baptisée sous le nom d’Aurore en souvenir de la belle Aurore de Kœnigsmark, mère de Maurice de Saxe. Lorsque l’enfant vint au monde, un bourgeois complaisant, le sieur Jean-Baptiste de La Rivière, accepta la responsabilité de sa naissance ; mais, lorsqu’elle eut quinze ans, un arrêt du parlement prononça la rectification de son acte baptistaire et ordonna que sur les registres de la paroisse de Saint-Gervais et Saint-Protais elle serait portée comme « fille naturelle de Maurice, comte de Saxe, maréchal-général des camps et armées de France. » Cette enfant fut l’aïeule de George Sand, qui se trouvait ainsi de par arrêt du parlement en possession régulière d’une filiation irrégulière, et, comme elle le disait avec une certaine fierté, « d’une manière illégitime, mais fort réelle, proche parente de Charles X et de Louis XVIII. »

De son illustre père, Aurore de Saxe n’avait conservé d’autre souvenir, sinon qu’un jour, celui-ci ayant voulu l’embrasser au milieu d’un dîner, elle avait reculé parce qu’il exhalait une forte odeur de beurre rance. Maurice en effet s’occupa peu de l’enfant à laquelle il avait laissé donner le nom de sa mère, et sa fille ne paraît lui avoir ressemblé en rien. Mais le phénomène bien connu en histoire naturelle de ces ressemblances inopinées qui rapprochent entre eux, à l’intervalle de deux ou trois générations, les descendans d’une même race, n’est pas rare non plus dans l’histoire littéraire, et ce n’est pas céder à l’attrait des rapprochemens forcés que de reconnaître à quelques indices le véritable aïeul de George Sand dans ce guerrier au tempérament fougueux et à l’imagination aventureuse. En parcourant les œuvres du maréchal de Saxe, il est impossible de ne pas être frappé de certaines hardiesses dans la pensée et dans l’accent dont on retrouvera plus tard comme un écho dans la bouche de son arrière-petite-fille. Assurément celle-ci n’eût point désavoué cette définition de la société qu’on trouve sous la plume du maréchal : « un assemblage d’oppresseurs et d’opprimés où quelques hommes riches, oisifs et voluptueux font leur bonheur aux dépens d’une multitude. » À certaine époque de la vie, ne se serait-elle point volontiers passionnée pour cette singulière théorie du mariage qu’il développe dans son Traité sur la propagation de l’espèce humaine : « Je suis persuadé que l’on sera un jour obligé de faire quelque changement dans la religion à l’égard du mariage… Il faudrait établir par les lois qu’aucun mariage à l’avenir ne se ferait que pour cinq années, et qu’il ne pourrait se renouveler sans dispense, s’il n’était né aucun enfant pendant ce temps… Tous les théologiens du monde ne sauraient prouver l’impiété de notre système, parce que le mariage n’est établi que pour la population. » Enfin n’eût-elle point applaudi à la conclusion de ce passage des Rêveries, où Maurice de Saxe, après avoir examiné les différens modes de recrutement des armées, termine en disant : « Ne vaudrait-il pas mieux établir par une loi que tout homme, de quelque condition qu’il fût, serait obligé de servir son prince et sa patrie pendant cinq ans ? Cette loi ne saurait être désapprouvée, parce qu’elle est naturelle, et qu’il est juste que tous les citoyens s’emploient pour la défense de l’état… Il faudrait n’en excepter aucune condition, être sévère sur ce point, et s’attacher à faire exécuter cette loi de préférence aux nobles et aux riches : personne n’en murmurerait. Le pauvre bourgeois serait consolé par l’exemple du riche, et le riche n’oserait se plaindre en voyant servir le noble. » Il a fallu plus d’un siècle pour faire adopter par toute l’Europe le système démocratique préconisé par Maurice de Saxe ; mais n’est-il pas curieux de trouver dans les œuvres du bisaïeul de George Sand la première idée du service obligatoire ?

Aurore de Saxe vécut presque sans interruption auprès de sa mère jusqu’à l’âge de près de trente ans. Après la mort de celle-ci, elle épousa M. Dupin de Francueil, qui avait plus du double de son âge. C’était l’élégant Francueil des Mémoires de Mme d’Épinay, celui que Duclos dans sa mauvaise humeur jalouse appelait « le hanneton, » un peu assagi sans doute par les années, mais toujours charmant, toujours dépensier et toujours jeune. Neuf mois jour pour jour après son mariage, sa femme le rendit père d’un fils qui reçut le nom de Maurice et qui fut le père de George Sand. Avant d’en arriver à lui, il faut s’arrêter un instant à cette aïeule, à la mémoire de laquelle sa petite-fille n’a jamais cessé de porter une reconnaissante et affectueuse vénération. Mme Dupin de Francueil est en effet une des figures les plus gracieuses et les plus pures non pas de cette société de l’ancien régime qui avait gardé plus qu’on ne croit la tradition des idées étroites et des vertus sévères, mais de cette société des hommes de robe et de finance qui s’était formée dans les dernières années de Louis XV, société spirituelle et frivole où l’on entrait, dont on sortait facilement, et dans le sein de laquelle fermiers-généraux, conseillers au parlement, philosophes, écrivains, acteurs même, se coudoyant sur le pied d’une égalité apparente, faisaient aux idées nouvelles l’accueil d’un aveugle enthousiasme. Mme Dupin de Francueil, qui sut, assure sa petite-fille, traverser ce milieu assez corrompu « sans y laisser une plume de son aile, » n’en conserva pas moins jusqu’au jour de sa mort les goûts et les opinions philosophiques de ce milieu où elle avait passé sa jeunesse. Ce temps et cette société, dont elle avait autrefois frondé les abus, n’avaient cessé de lui apparaître comme le temps du plaisir et de la bonne compagnie par excellence : « Est-ce qu’on était jamais vieux dans ce temps-là ? disait-elle avec enjouement. On n’avait pas d’infirmités importunes. Si on avait la goutte, on marchait quand même et sans faire la grimage. On n’avait pas ces préoccupations d’affaires qui gâtent l’intérieur et rendent l’esprit épais. On savait se ruiner sans qu’il y parût, comme de beaux joueurs qui perdent sans montrer d’inquiétude et de dépit. On se serait fait porter à demi mort à une partie de chasse. On trouvait qu’il valait mieux mourir au bal ou à la comédie que dans son lit entre quatre cierges et de vilains hommes noirs. On jouissait de la vie, et, quand l’heure de la perdre était venue, on ne cherchait pas à dégoûter les autres de vivre. » Et elle ajoutait en riant : « C’est la révolution qui a amené la vieillesse dans le monde. »

Certes Dupin de Francueil ne connaissait pas ces préoccupations d’affaires « qui rendent l’esprit épais, » car il se ruina le plus galamment du monde, et il mourut au bout de dix ans de mariage, laissant à sa femme la charge d’un fils à élever, avec une fortune singulièrement diminuée, dont la terre assez peu productive de Nohant formait une large part. Il est temps de parler de ce fils, dont la biographie et la correspondance occupent presque exclusivement les trois premiers volumes de l’Histoire de ma vie, et avec lequel sa fille aimait à se trouver de frappantes ressemblances. À vrai dire, ces ressemblances n’ont rien de très apparent. À en juger par ses lettres, Maurice Dupin paraît avoir été une nature aimable et heureusement douée, passionnée pour la gloire militaire, capable de généreux sentimens, mais animée surtout d’une belle humeur élégante qui ne lui a fait défaut dans aucune circonstance de sa vie. Il raconte ses débuts à Paris et à l’armée, ses campagnes, ses espérances, ses déboires, avec une simplicité, un enjouement, qui ne se démentent pas un seul instant. Or ce n’est ni par la simplicité ni par l’enjouement que se distingue l’auteur de Lélia. L’héritage le plus direct que Maurice Dupin paraît avoir laissé à sa fille, c’est un enthousiasme sincère pour les principes de la révolution française, enthousiasme qui au reste lui fut commun avec presque tous les jeunes gens de sa génération. Ce n’est donc pas uniquement vers le côté paternel qu’il faut se tourner si l’on veut chercher ce que George Sand peut devoir à la race. Il faut bien parler un peu de sa mère, et je ne laisserais pas que de me sentir ici assez embarrassé, si elle-même, dans ses Mémoires, ne nous avait donné l’exemple de le faire en toute liberté.

À peu près vers le temps où les demoiselles Verrières vieillissaient dans leur petite maison de la chaussée d’Antin, un artisan nommé Antoine Delaborde, après avoir tenu dans je ne sais quel coin de Paris un estaminet où il avait assez mal fait ses affaires, s’établissait marchand de serins et de chardonnerets dans une boutique du quai des Oiseaux, d’où il tirait la qualification de maître paulmier et oiselier. Il avait épousé de bonne heure une demoiselle Clocquart, qui mourut bientôt, le laissant père de deux filles, dont l’aînée se faisait appeler Antoinette avant la révolution, Victoire sous l’empire et Sophie à la fin de sa vie. Cette jeune fille était assez remarquable par sa beauté pour se voir chargée, un jour de fête républicaine, de porter à Lafayette une couronne de roses que le galant général replaça sur sa tête en lui disant : « Aimable enfant, ces fleurs conviennent à votre visage plus qu’au mien. » La couronne de roses était sans doute fanée depuis longtemps lorsqu’Antoinette Delaborde abandonna son métier de modiste pour monter, en cachette de la grand’mère Clocquart, sur les planches d’un petit théâtre, où elle figura en qualité de comparse. À partir de cette première équipée, l’existence de la jeune fille est demeurée un mystère jusqu’au jour où Maurice Dupin, devenu lieutenant dans l’armée d’Italie à la pointe de son sabre, la rencontra à Milan, attachée à l’état-major du général X…, déjà mère d’une enfant en bas âge et livrée depuis plusieurs années (ce sont les expressions de sa fille elle-même) à des hasards effrayans. L’amour rendit durable une liaison que le hasard avait nouée, et, quelques années après, un mariage clandestin, contracté malgré la vive opposition de Mme Dupin de Francueil, intervenait juste à temps pour permettre à George Sand de dire, avec une fierté encore assez mal placée, « que du côté par lequel elle tenait au peuple, il n’y eut pas du moins de bâtardise. » Elle naquit en effet le 4 juillet 1804, juste un mois après le mariage de sa mère.

Ainsi, du côté de son père et de son aïeul, la fougue du tempérament et les boutades démocratiques, du côté de sa mère le goût de la vie aventureuse, tel est l’héritage que George Sand recevra de la race. Voyons maintenant si l’éducation va combattre ou favoriser ces instincts. Sa naissance fut si rapide qu’elle eut lieu au milieu d’un petit concert de famille, sans que son père eût le temps de déposer son violon, et sa mère de quitter sa robe rose. « Elle est née en musique et dans le rose, dit un assistant, elle aura du bonheur. » Si quelque trente ans plus tard on avait demandé à celle qui venait d’écrire Lélia ce qu’elle pensait de la justesse de cette prédiction, elle aurait probablement répondu par une éloquente imprécation. L’apaisement des années lui a cependant permis d’écrire « qu’il faut que la vie soit une bien bonne chose en elle-même, puisque les commencemens en sont si doux, » et de parler du charme puissant qui s’attache à ces éclairs du souvenir. L’existence de la petite Aurore (ce fut le nom qu’on lui donna) ne devait pas tarder cependant à être traversée par des épreuves dont la cause persistante fut la lutte établie dès l’origine entre sa mère et sa grand’mère, que sa naissance ne rapprocha que pour un jour. La première enfance d’Aurore Dupin se passa dans un appartement modeste de la rue Grange-Batelière. Ses premiers souvenirs remontent à de longues heures passées au berceau dans un mol ennui et dans une captivité dont un des pâles amusemens était de contempler quelque pli de rideau ou quelque fleur au papier de la chambre en écoutant le bourdonnement des mouches. À l’âge de quatre ans, cette monotone existence fut interrompue par un voyage en Espagne, que Mme Maurice Dupin entreprit à la suite de son mari et qui la conduisit jusqu’à Madrid. Ce fut au retour de ce voyage que Maurice Dupin amena pour la première fois sa famille à Nohant. Du même coup la petite Aurore fit connaissance avec sa grand’mère, auprès de laquelle elle devait passer les plus paisibles années de sa vie, et avec cette terre de Nohant, dans le cimetière de laquelle elle repose aujourd’hui après l’avoir rendue si célèbre. Elle goûta peu d’abord sa grand’mère, et il fallut le temps et la reconnaissance cour l’apprivoiser avec elle ; mais de bonne heure elle aima le pays de Nohant, « ces sillons de terres brunes et grasses, ces gros noyers tout ronds, ces petits chemins ombragés, ces buissons en désordre, ce cimetière plein d’herbes, ce petit clocher couvert de tuiles, ce porche de bois brut, ces grands créneaux délabrés, ces maisonnettes de paysans entourées de leurs jolis enclos, de leurs berceaux de vigne, de leurs vertes chènevières, et tous ces aspects qui deviennent doux à la vue et chers à la pensée quand on a vécu longtemps dans ce milieu calme, humble et silencieux. »

Il eût été à souhaiter pour Aurore Dupin qu’elle vécût en effet longtemps de cette vie tranquille et régulière qu’elle mena quelques mois à Nohant entre sa mère et sa grand’mère. Leurs dissentimens paraissaient momentanément apaisés par la possession simultanée de celui qu’elles s’étaient si longtemps disputé ; mais une catastrophe dont la petite Aurore n’était même pas en état de comprendre l’horreur, la mort violente de son père, qui succomba aux suites d’une chute de cheval, vint bientôt mettre de nouveau aux prises la belle-mère et la jeune femme. Un an ne s’était pas encore écoulé depuis la mort de celui qu’elles avaient pleuré en commun, et déjà s’élevait entre elles la question qui devait les diviser à jamais : laquelle des deux se chargerait de l’éducation d’Aurore ? Assurément la loi et le sang parlaient en faveur de la mère ; mais au fond du cœur Mme Dupin de Francueil n’avait jamais considéré l’ancienne maîtresse de son fils comme sa véritable femme, et elle n’admettait pas que l’unique héritière de la fortune et du nom de son mari pût être élevée par la fille d’un maître paulmier et oiselier qui savait à peine l’orthographe et qui avait déjà la charge d’une enfant née, on ne savait où, d’un père inconnu. N’y eût-il pas eu d’ailleurs entre les deux femmes ce perpétuel sujet de dissentiment, il est difficile de croire qu’elles eussent vécu paisiblement ensemble, tant était grande la différence de leurs caractères. « L’une, blanche, blonde, grave, calme et digne dans ses manières, une véritable Saxonne de noble race, aux grands airs pleins d’aisance et de bonté protectrice ; l’autre, brune, pâle, ardente, gauche et timide devant les gens du beau monde, mais toujours prête à éclater lorsque l’orage grondait trop fort au dedans, une nature d’Espagnole, jalouse, passionnée, colère et faible, bonne et méchante en même temps. » Ajoutez à cette vive peinture que Mme Dupin de Francueil, en dépit de ses prétentions libérales, avait conservé le ton, les allures et les préjugés de la société disparue dont elle était une des dernières survivantes. À la fois philosophe et aristocrate, bravant dans son langage l’opinion du monde et y soumettant dans les faits sa conduite, se raillant de l’ancien régime, mais ne se trouvant à l’aise que dans un cercle étroit de noblesse provinciale, elle vivait à Nohant, entre son salon et son jardin, dont elle ne sortait jamais, d’une vie factice et sédentaire, à laquelle elle ne mêlait d’autre mouvement que celui de l’esprit. Au contraire, Mme Maurice Dupin, ignorante jusqu’à la grossièreté, mais active, ingénieuse, ayant conservé de son ancienne profession de modiste l’habitude de travailler de ses doigts et de tout faire elle-même, était aussi demeurée peuple par ses saillies, par sa malveillance pour ce qu’elle appelait « les vieilles comtesses, » par son mépris pour l’existence oisive de sa belle-mère. Ces deux femmes, de nature si différente, devaient par des moyens différens aussi se disputer le cœur de la petite Aurore, et ce fut la mère qui la première en trouva le chemin. La tendresse passionnée, brusque, rude même parfois, mais toujours expansive de la femme du peuple se faisait mieux comprendre de l’enfant que les caresses toujours un peu majestueuses et réservées de la femme du monde. Lorsque celle-ci enseignait à sa petite-fille à conserver vis-à-vis d’elle dans son langage les formes surannées de l’ancien régime, lorsqu’elle obligeait cette petite créature exubérante de sève et de vie à suivre dans les allées du jardin son pas lent et compassé, comment s’étonner que chez l’enfant le respect glaçât la tendresse et qu’elle eût peine à comprendre l’affection passionnée qui se cachait sous cette froideur à la fois systématique et involontaire ?

Bientôt des questions de fortune vinrent aigrir le différend. Sous ce rapport, Mme Maurice Dupin dépendait entièrement de sa belle-mère. « Ta grand’mère peut me réduire à quinze cents francs si je t’emmène, dit-elle à Aurore alors qu’elle se disposait à partir pour Paris afin de se rapprocher de sa fille aînée, et nous serons si pauvres, si pauvres, que tu ne pourras pas le supporter et que tu me redemanderas ton Nohant et tes quinze mille livres de rente. » Le pis fut que les subalternes s’en mêlèrent. — C’est pourtant gentil, lui disait une petite paysanne avec laquelle elle était élevée, d’avoir une grande maison et un grand jardin comme ça pour se promener, et des voitures et des robes, et des bonnes choses à manger tous les jours. Qu’est-ce qui donne tout cela ? C’est le richement. Il ne faut donc pas que tu pleures, car, avec ta bonne maman, tu auras toujours du richement. » Et une femme de chambre doucereuse ajoutait : « Vous voulez donc retourner dans votre petit grenier manger des haricots ? » Mais c’était mal s’y prendre avec une enfant sensible et fière, et il n’en fallut pas davantage pour que les haricots et le petit grenier lui parussent l’idéal du bonheur et de la dignité. Aussi suppliait-elle sa mère avec larmes de ne pas la donner à sa bonne maman pour de l’argent, et ses prières furent si instantes que Mme Maurice Dupin conçut le projet de reprendre pour vivre son ancienne profession de modiste, et de se venger de sa belle-mère en inscrivant sur l’enseigne de sa boutique en lettres d’un pied de haut : Madame veuve Dupin, marchande de modes. Mais la réflexion ne tarda pas à lui faire abandonner ce dessein, et elle prit son parti de quitter Nohant en essayant, sans y parvenir, de cacher son départ à sa fille. « Lorsque la voiture roula dans la cour, lorsque j’entendis les pas de ma mère dans le corridor, je n’y pus tenir ; je m’élançai pieds nus sur le carreau, je me précipitai dans ses bras, et, perdant la tête, je la suppliai de m’emmener. Elle me reprocha de lui faire du mal lorsqu’elle souffrait déjà tant de me quitter. Je me soumis, je retournai à mon lit ; mais, lorsque j’entendis le dernier roulement de la voiture qui l’emportait, je ne pus retenir des cris de désespoir, et Rose elle-même (c’était la femme de chambre de sa grand’mère), malgré la sévérité dont elle commençait à s’armer ne put retenir ses larmes en me retrouvant dans cet état pitoyable, trop violent pour mon âge et qui aurait dû me rendre folle, si Dieu, me destinant à souffrir, ne m’eût douée d’une force physique extraordinaire. » Le lendemain, lorsqu’elle pénétra dans la chambre de sa mère, une servante était en train d’enlever les draps, de relever les matelas et de fermer les persiennes. « Assise dans un coin, je la regardais faire, j’étais comme hébétée. Il me semblait que ma mère était morte et qu’on rendait au silence et à l’obscurité cette chambre où elle ne rentrerait plus. »

Je ne crois pas qu’il faille, pour bien comprendre la vie d’Aurore Dupin, remonter moins loin que ce premier déchirement. C’est un grand malheur lorsque l’âme débile d’un enfant a été accablée sous le fardeau de quelqu’une de ces épreuves qui sont le lot inséparable de notre humanité. C’est un plus grand malheur encore, lorsque cette épreuve est de celles qu’une affection plus vigilante et plus dévouée aurait pu leur éviter. Victor Hugo l’a dit en vers charmans :

La douleur est un fruit ; Dieu ne le fait pas croître
Sur la branche trop faible encore pour le porter.


Mais lorsque les hommes ont par leur égoïsme ou leur imprudence hâté l’éclosion de ce fruit amer, quoi d’étonnant si la branche a plié et si elle ne recouvre jamais la droiture et la vigueur de sa première poussée ! Ce conflit prématuré entre deux affections et deux devoirs, ce mélange pénible des questions de cœur aux questions d’argent ont commencé de bonne heure à déranger l’équilibre d’une âme dont la puissante faculté d’aimer avait besoin d’être contenue et dirigée dans la règle. Rien ne fut épargné, on va le voir, pour augmenter ce désordre, et, non moins imprudente dans son ressentiment que sa belle-fille était inconsidérée dans sa tendresse, Mme Dupin de Francueil jeta le trouble à pleines mains dans le cœur agité et profond de celle qu’elle avait voulu conserver sous sa garde.

Aurore Dupin resta jusqu’à l’âge de treize ans sous l’autorité absolue de sa grand’mère, dont la surveillance était plus affectueuse que vigilante, livrée à deux femmes de chambre dont l’une la rouait de coups et l’autre l’environnait d’espionnage, abandonnée pour son éducation intellectuelle à une sorte de cuistre d’ancien régime qui lui jetait des dictionnaires à la tête, et, au milieu de toutes ces tyrannies apparentes, croissant en liberté comme un sauvageon en pleine terre et poussant de tous côtés les jets de sa vigoureuse nature. Enfant rêveuse et taciturne, douée d’une indomptable vigueur, violente et contenue, passionnée et silencieuse, elle vécut dès l’enfance d’une double vie de mouvement et de rêverie, au sein de laquelle se développa librement la faculté qu’on peut à coup sûr appeler sans paradoxe la faculté maîtresse de son esprit : l’imagination. Alors que ses premiers jeux étaient encore contenus dans les étroites et bourgeoises chambrettes de l’appartement de la rue Grange-Batelière, sa mère n’avait trouvé qu’un moyen de la réduire au calme et au silence : c’était de l’enfermer dans la fragile enceinte d’un cercle de chaises, avec un tabouret au milieu pour s’asseoir. Au lieu de se débattre dans cette prison imaginaire, l’enfant s’apaisait immédiatement, et, tout en paraissant absorbée dans l’occupation de dégarnir avec ses ongles les chaises en paille, elle racontait à demi-voix d’interminables histoires où elle plaçait tous ces incidens merveilleux dont la tête des enfans est toujours pleine, et au terme desquelles elle n’arrivait jamais : « Eh bien ! Aurore, lui disait-on, est-ce que ton prince n’est pas encore sorti de sa forêt ? ta princesse aura-t-elle bientôt fini de mettre sa robe à queue et sa couronne d’or ? — Laissez-la tranquille, disait brusquement sa mère ; je ne peux travailler en repos que quand elle commence ses romans, entre quatre chaises. »

Quels alimens n’allaient pas fournir au travail de cette imagination précoce les aspects d’un pays poétique et nouveau, les bords sauvages de la Vallée-Noire, et les lointains bleuâtres de la Brande ! « Tout ce qui nous frappe à l’entrée de la vie, disait en termes exquis M. Doudan, demeure comme le trésor de l’imagination ; chacun sent que c’est au fond des années oubliées qu’il revient instinctivement pour chercher les nuances et les images qui lui servent à traduire les impressions présentes. Dès l’âge le plus tendre se fixent dans l’âme les couleurs qui se refléteront sur toute la vie intérieure ; vives ou tristes, sombres ou brillantes, rien ne les effacera, et elles teindront tout le cours des pensées. Ainsi, quand Byron peint les paysages de la Grèce, la ligne ardente des montagnes du Péloponèse parait se dessiner sur les horizons mélancoliques du nord, et pour cet enfant rêveur qui avait regardé courir les nuages au-dessus des tours de Newstead, la lumière garde encore dans les plaines de l’Orient quelque chose de la tristesse d’Ossian. » C’est bien dans le trésor de ses impressions d’enfance que l’auteur de la Mare au Diable a cherché les couleurs de ces tableaux qui nous ravissent ; c’est bien au souvenir de ces années, non pas oubliées, mais chéries, qu’elle a demandé les nuances et les images qui lui ont servi à traduire ses impressions et les nôtres. De bonne heure, elle s’est enivrée des impressions de la vie rustique, au sein des fortes et vertes campagnes du Berry. Enfant, elle passait encore assez volontiers de longues heures à la maison, assise auprès de la cheminée, et, tandis que la voix monotone de sa mère, qui lui lisait des contes, la plongeait dans un demi-assoupissement, elle croyait voir se dessiner sur un écran en taffetas vert éclairé par le feu « mille images fantastiques : des bois, des prairies, des rivières, des villes d’une architecture bizarre et gigantesque, des palais enchantés avec des jardins comme il n’y en a pas, avec des milliers d’oiseaux d’azur, d’or et de pourpre, qui voltigeaient sur les fleurs, des bosquets illuminés, des jets d’eau, des profondeurs mystérieuses, des ponts chinois, des arbres couverts de fruits d’or et de pierreries. » Mais avec l’âge son tempérament fiévreux cessa de s’accommoder de ces rêveries sédentaires. À treize ans, elle avait déjà atteint tout le développement de sa taille, et cette croissance précoce amenait d’irrésistibles besoins d’activité et de mouvement. Au milieu d’un travail ou d’une lecture qui l’intéressait, elle s’interrompait brusquement, et, jetant là son livre, elle sautait par la fenêtre pour aller plus tôt rejoindre les petits compagnons rustiques avec lesquels elle courait les champs, et qu’elle voyait au loin occupés à garder les ouailles ou à faire de la feuille.

Leurs plaisirs variaient en effet suivant les saisons. Aux premières neiges d’automne, elle tendait avec eux, le long des haies et des sillons, des saulnées (sorte de piège) où venaient se prendre par centaines des alouettes qu’on vendait ensuite au marché et dont elle partageait le prix par tête entre la bande, suivant les principes d’une égalité rigoureuse. L’hiver, avant les blés de mars et quand les troupeaux errent encore en liberté dans les grands paturaux, elle s’asseyait auprès du feu des petits pastours, goûtait à leurs galettes de pain bis, et formait avec eux des rondes échevelées ; ou bien elle se glissait solitaire dans les fossés couverts, sous les branches pendantes des vieux ormes et l’entre-croisement des ronces, à la découverte des creux secs et sablonneux avec des revers de mousses et d’herbes desséchées, où elle pouvait se blottir à l’abri du froid et de la pluie. L’été, elle savait mieux que personne dans quel blé poussaient les plus belles nielles et les plus belles gesses sauvages, dans quelle haie elle trouverait des coronilles et des saxifrages, dans quel pré des mousserons ou des morilles, sur quelles fleurs au bord de l’eau se posaient les demoiselles vertes ou les petits hannetons bleus ; et le soir elle se reposait des fatigues d’une chaude journée à entendre les récits des chanvreurs qui, réunis pour broyer, sur la place voisine du cimetière dont on voyait les croix au clair de lune, faisaient frissonner les habitans du hameau au récit des apparitions de Georgeon, le diable de la Vallée-Noire.

Au milieu de cette existence vagabonde, son éducation intellectuelle n’était pas aussi négligée qu’on pourrait être porté à le croire. Parfois, au plus vif de ses amusemens champêtres, il lui prenait un besoin de solitude ou une rage de lecture ; passant d’un extrême à l’autre, après une période d’activité fiévreuse, elle s’oubliait dans les livres pendant plusieurs jours, et il n’y avait pas moyen de la faire sortir de sa chambre ou du petit boudoir de sa grand’mère. Elle dévorait alors un peu indistinctement tout ce qui lui tombait sous la main, mais de préférence les livres d’histoire et de littérature. À l’âge de onze ans, elle lut d’un trait l’Iliade, puis la Jérusalem délivrée. Ah ! qu’elle les trouvait courtes, et qu’elle fut contrariée d’arriver à la dernière page ! Elle devint triste et comme malade de chagrin de les voir sitôt finies ; mais, le livre une fois fermé, l’illusion durait encore. Elle s’emparait de ces situations, elle s’y établissait en quelque sorte ; les personnages devenaient siens, elle les faisait agir ou parler, et changeait à son gré la suite de leurs aventures. Ce besoin de nourrir son esprit de fictions ne devait pas tarder à prendre une forme plus personnelle. À douze ans, elle s’essaie à écrire et commence une description de la Vallée-Noire et d’une nuit d’été « où la lune labourait les nuages, assise sur sa nacelle d’argent. » Malgré l’admiration enthousiaste de sa grand’mère, elle-même fut assez peu satisfaite de son premier chef-d’œuvre, et, dans l’impuissance de traduire à son gré les conceptions confuses et poétiques de sa pensée, elle se borna à la composition idéale d’une sorte de poème épique dont le héros, baptisé du nom assez bizarre de Corambé, réunissait en lui toutes les perfections. Il était pur et charitable comme Jésus, rayonnant et beau comme Gabriel ; mais il avait aussi la grâce des nymphes d’Orphée et la chaste fierté de Diane ou de Pallas. Il était le ministre céleste d’un Dieu supérieur et tout-puissant qui prolongeait son exil parmi les hommes, pour le punir de son trop d’amour et de miséricorde envers eux. Aussi lui éleva-t-elle en secret un autel au plus profond et au plus obscur d’un taillis où elle se glissait en cachette, cherchant à dérober aux profanes la trace de ses pas et de son culte ; mais elle y fut surprise un jour par un petit paysan qui s’écria brusquement derrière elle : « Ah ! mamzelle, le joli petit reposoir pour la Fête-Dieu ! » à partir de ce jour, le mystère étant rompu, l’autel fut abandonné, mais non pas le poème, qui occupa toute son adolescence et par lequel elle trompa longtemps ce besoin d’un idéal terrestre qui fait le tourment des âmes jeunes et le regret des âmes fatiguées.

Cette conception à la fois orthodoxe et païenne d’un Dieu relégué sur la terre répondait en même temps à un besoin plus élevé de son âme. Dans l’ignorance où elle se sentait laissée, elle avait voulu se créer un culte et un Dieu. L’éducation religieuse qui fut donnée à Aurore Dupin n’est pas une des moindres particularités de cette enfance troublée. Ce qu’elle reçut de principes chrétiens lui vint, chose étrange, de sa mère. Mme Maurice Dupin avait, par une contradiction assez fréquente dans ces classes populaires dont elle sortait, conservé avec fidélité, au milieu d’une vie à tout le moins irrégulière, certaines habitudes pieuses qu’elle tenait à transmettre à sa fille. À peine la petite Aurore avait-elle acquis l’usage de la parole que sa mère lui avait appris à balbutier les prières de l’église et à réciter avant de s’endormir cette formule : « Mon Dieu, je vous donne mon cœur, » que l’enfant répétait avec confiance. Elle n’eût pas volontiers manqué à la messe le dimanche ; mais elle traitait hautement les prêtres de cafards auxquels elle ne voulait point confier ses pensées, parce qu’ils les comprendraient tout de travers. Lorsque sa belle-mère raillait ses contradictions : « J’ai ma religion, répondait-elle ; de celle qui est prescrite, j’en prends et j’en laisse ce qui me convient. » Ce fut elle cependant qui dans l’éducation d’Aurore représenta l’influence orthodoxe. En effet, si Mme Dupin de Francueil avait abjuré quelques-unes de ses théories libérales de 1789, elle était demeurée fidèle à ses opinions voltairiennes. Rien ne l’eût fait mettre le pied dans une église. Aussi, lorsque le départ de Mme Maurice Dupin pour Paris l’eut laissée complètement maîtresse de sa petite-fille elle n’eut qu’une crainte, celle de la voir tomber dans la superstition. Tout en mettant dans ses mains l’Évangile, pour lequel elle professait, avec toute l’école philosophique du XVIIIe siècle, un grand respect comme traité de morale, elle eut soin de prémunir la croyance de l’enfant contre toute la portion miraculeuse. Aussi Aurore avait-elle soin de cacher à sa grand’mère les torrens de larmes que faisait couler de ses yeux le récit de la vie et de la mort de Jésus ; mais elle pleurait sur cette mort comme sur la mort de Clorinde, et le Jéhovah de Moïse n’était pas plus respectable à ses yeux que le Jupiter d’Homère. Elle était dans ces dispositions lorsque tout à coup on lui annonça qu’elle allait faire sa première communion. Cette annonce la troubla beaucoup, et son trouble ne dut pas être diminué lorsque sa grand’mère lui dit qu’il fallait faire cet acte de bienséance décemment, mais qu’il fallait bien se garder d’outrager la sagesse divine et la raison humaine jusqu’à croire qu’elle allait manger son Créateur. L’affaire fut lestement expédiée, et, quoiqu’on embrassant sa petite-fille au sortir de l’église Mme Dupin de Francueil eût peine à se défendre d’une émotion dont Aurore ne comprit pas bien la cause, elle ne lui en fit pas moins passer dans la dissipation les temps qui précédèrent et ceux qui suivirent cet acte solennel par lequel la plupart des enfans sont initiés à la responsabilité morale. Une aussi triste leçon de scepticisme et de légèreté donnée à la conscience d’un enfant ne contient-elle pas l’excuse de bien des égaremens ?

Cette aïeule, dont il est cependant impossible de méconnaître la tendresse, se montra plus coupable encore vis-à-vis de sa petite-fille dans une circonstance dont le seul récit est douloureux. Quatre années d’une séparation absolue n’avaient en rien adouci l’amertume qu’Aurore avait éprouvée du départ de sa mère. Bien qu’elle eût renoncé à partir furtivement pour la rejoindre et laissé dissiper le petit trésor qu’elle avait longtemps amassé dans ce dessein, jamais elle n’avait cessé de soupirer après le jour où elle lui serait réunie. L’expression imprudente de ce désir, rapportée à sa grand’mère par une femme de chambre perfide et interprétée à tort par celle-ci comme une parole d’ingratitude, amena entre elles une scène violente qui acheva de porter le désordre dans cette jeune âme. Après avoir tenu rigueur pendant quelques jours à sa petite-fille, Mme Dupin de Francueil la fit descendre un matin dans sa chambre à coucher, et, comme l’enfant s’était mise à genoux auprès de son lit pour lui baiser les makis : « Restez à genoux, lui dit-elle d’un ton vibrant et amer, et m’écoutez avec attention, car ce que je vais vous dire, vous ne l’avez jamais entendu et jamais plus vous ne l’entendrez de ma bouche. Ce sont des choses qui ne se disent qu’une fois dans la vie parce qu’elles ne s’oublient pas mais, faute de les connaître quand par malheur elles existent, on perd sa vie et on se perd soi-même. » Et alors, de ce même ton glacial, elle lui raconta toute l’histoire des désordres passés de sa mère, la longue liaison de celle-ci avec Maurice Dupin et son mariage clandestin, sans même rendre justice à la fidélité que sa belle-fille avait gardée à la mémoire de Maurice. Enfin elle termina en lui disant : « Votre mère est une femme perdue, et vous-même une enfant aveugle, qui voulez vous perdre avec elle. »

On peut penser l’effet d’une pareille confidence sur une enfant de treize ans : « J’avais la gorge serrée, je sentais la sueur me couler du front ; je voulais interrompre, je voulais me lever, m’en aller, repousser avec horreur cette effroyable confidence ; je ne pouvais pas, j’étais clouée sur mes genoux, la tête brisée, et courbée par cette voix qui planait sur moi et me desséchait comme un vent d’orage. » Enfin elle put regagner sa chambre, mais ce fut pour tomber dans une effroyable convulsion de larmes et de désespoir qui aurait pénétré sa grand’mère de regrets, si elle en eût été témoin. La force d’âme de l’enfant était déjà assez grande pour qu’elle sût dissimuler la profondeur de la blessure qu’elle avait reçue. Le silence se fit sur ce sujet entre Aurore et sa grand’mère, silence plein d’amertume d’un côté, plein d’anxiété et peut-être de remords de l’autre. Le mal était fait cependant et irréparable. « La vie recommença à couler pour moi comme un ruisseau tranquille ; mais le ruisseau était troublé et je n’y regardais plus. » Aussi lorsque, quelques mois plus tard, Mme Dupin de Francueil, effrayée de la sauvagerie, de l’ignorance, des habitudes rustiques de sa petite-fille, résolut de la conduire à Paris pour la faire entrer au couvent, l’enfant accueillit avec une morne indifférence l’annonce de ce départ, qui devait pourtant la rapprocher de sa mère : « Au couvent, soit, » répondit-elle, et ce fut sans plaisir comme sans regret qu’elle passa de la solitude de Nohant au pensionnat des Augustines Anglaises, où nous allons la retrouver et la suivre dans une nouvelle phase de sa vie morale.


II.

Toute la portion de l’Histoire de ma vie où sont racontées les années de couvent d’Aurore Dupin n’est à coup sûr ni la moins originale ni la moins attrayante. Je me permettrai, très respectueusement et très sérieusement, d’en recommander la lecture à tous ceux et à toutes celles, directeurs ou supérieures de communautés, qui consacrent leurs soins à l’éducation des jeunes filles : ils trouveront à y puiser plus d’un utile enseignement. Je doute en effet qu’on puisse recueillir ailleurs un témoignage plus sincère sur la vie intérieure des couvens et que les procédés de l’éducation congréganiste aient jamais été soumis à la sagacité d’une analyse aussi bienveillante. « En général, dit-elle, on était bon comme Dieu dans cette grande famille féminine. Je n’y ai pas rencontré une seule méchante compagne, sauf Mlle D… (ici le nom d’une sous-maîtresse laïque), et je n’ai trouvé que tendresse et tolérance. Comment ne chérirais-je pas le souvenir de ces années, les plus tranquilles, les plus heureuses de ma vie ? J’y ai souffert de moi-même au physique et au moral, mais en aucun temps et en aucun lieu je n’ai moins souffert de la part des autres. » Profitons donc de cette occasion pour pénétrer avec elle dans cette grande famille féminine dont les portes vont s’ouvrir devant nous.

Le couvent des Augustines Anglaises, situé rue des Fossés-Saint-Victor, était un assemblage de constructions, de cours et de jardins, qui en faisait une sorte de village plutôt qu’une maison particulière. Ce couvent était situé au milieu de grands jardins qui faisaient oublier le voisinage de la ville. Dans tous les coins, la vigne et le jasmin cachaient la vétusté des murailles. Les coqs chantaient à minuit comme en pleine campagne ; la cloche avait un joli son argentin comme une voix féminine ; dans tous les passages, une niche gracieusement découpée dans la muraille s’ouvrait pour recevoir une madone. Enfin, jusqu’à la petite lampe qui tremblotait la nuit dans le cloître, et aux lourdes portes qui chaque soir se fermaient à l’entrée des corridors avec un bruit solennel et un grincement de verrous lugubre, tout avait un certain charme de poésie auquel la jeune Aurore ne devait pas à la longue demeurer insensible. Mais elle eut d’abord quelque peine à prendre son parti de changer ainsi l’existence libre et vagabonde de Nohant contre l’étroite clôture du couvent. Glisser un regard furtif à travers les toiles des croisées, descendre deux ou trois degrés de la cour, apercevoir une voiture qui passait dans la rue, c’étaient de médiocres plaisirs pour une enfant qui avait erré en liberté dans la campagne et dansé avec les petits pastours autour des feux de bois mort. Elle avait volontairement augmenté la rigueur de cette clôture en se refusant, pendant l’absence de sa grand’mère, à sortir avec d’autres qu’avec sa mère, à laquelle on ne voulait pas la confier. Elle passa donc près de trois années sans franchir la porte du couvent, et elle chercha d’abord à tromper par des gamineries de pensionnaire les élans de son ardeur intérieure. « C’est une païenne, une véritable païenne, » s’était écriée une bonne sœur, voyant qu’elle ne savait pas où allaient les âmes des enfans morts sans baptême et qu’elle faisait le signe de la croix de droite à gauche. Elle s’empressa, le jour même de son entrée, de justifier cette épithète en s’enrôlant dans la bande de celles qu’on appelait les diables, c’est-à-dire des élèves qui bravaient l’autorité des religieuses, se refusaient à tout travail, et s’échappaient le soir de la classe pour se mettre à la découverte d’une captive imaginaire qu’on croyait emprisonnée dans l’un des nombreux recoins du couvent. Cela s’appelait dans leur langage : chercher la victime. Cette première phase d’activité physique, de paresse intellectuelle et de révolte insouciante dura plus d’une année, au bout de laquelle Aurore tomba dans un état-de langueur, symptôme avant-coureur de quelque grand changement moral. Elle s’ennuya de la diablerie et se prit à chercher ailleurs quelque source d’intérêt. Elle ouvrit un peu au hasard la Vie des Saints, et se mit à feuilleter ce livre à l’église pendant la demi-heure que les élèves y passaient en méditation. Pour la première fois elle y trouva un attrait inconnu. Les miracles la laissaient incrédule ; mais la foi, le courage, le stoïcisme des confesseurs et des martyrs lui apparaissaient comme de grandes choses et répondaient à quelque fibre secrète qui commençait à vibrer dans son cœur. De temps à autre elle suspendait sa lecture et promenait ses regards distraits sur les tableaux qui ornaient les murailles de l’église, dont l’un représentait saint Augustin sous le figuier avec le rayon miraculeux sur lequel était écrit le fameux Tolle, lege, et l’autre l’agonie du Christ au jardin des Oliviers. Un jour, ce dernier tableau, qu’elle avait contemplé cent fois sans en bien saisir le détail, lui parut d’une beauté particulière. En interrogeant machinalement ces masses grandioses et confuses, elle chercha le sens de cette agonie du Christ, le secret de cette douleur volontaire si cuisante, et elle commença à y pressentir quelque chose de plus grand et de plus profond que ce qui lui avait été expliqué jusque-là. Peu à peu elle devint profondément triste elle-même et comme navrée d’une pitié, d’une souffrance inconnue. Quelques larmes vinrent au bord de sa paupière ; elle les essuya furtivement, honteuse d’être émue sans savoir pourquoi.

Le soir de ce même jour, comme elle battait tristement le pavé du cloître à la nuit tombante, plus ennuyée que jamais de la diablerie, mais ne sachant encore de quel côté tourner son activité intérieure, l’idée lui vint de retourner à l’église où les religieuses et les sages du couvent faisaient à cette heure-là leurs dévotions. Par un dernier reste d’orgueil, elle se donna à elle-même le prétexte de savoir dans quelle attitude ces dévotes faisaient leurs prières, avec l’arrière-pensée d’en faire le lendemain une description railleuse à ses compagnes. Mais à peine eut-elle franchi la porte d’entrée que cette pensée la quitta. L’aspect de l’église pendant la nuit l’avait saisie et charmée. L’église n’était éclairée que par la petite lampe d’argent du sanctuaire dont la flamme blanche se répétait dans les marbres polis du pavé, comme une étoile dans une eau immobile. Son reflet détachait quelques pâles étincelles sur les angles des cadres dorés, sur les flambeaux ciselés de l’autel et sur les lames d’or du tabernacle. La porte placée au fond de l’arrière-chœur était ouverte à cause de la chaleur, ainsi qu’une des grandes croisées qui donnaient sur le cimetière. Les parfums du chèvrefeuille et du jasmin couraient sur les ailes d’une fraîche brise. Une étoile perdue dans l’immensité était comme encadrée par le vitrage et semblait la regarder attentivement. Les oiseaux chantaient. C’était un calme, un charme, un recueillement, un mystère dont elle n’avait jamais eu l’idée. Ici, laissons-la parler elle-même et nous raconter directement ce moment solennel de sa vie : « L’heure s’avançait, la prière était sonnée, on allait fermer l’église. J’avais tout oublié. Je ne sais ce qui se passait en moi. Je respirais une atmosphère d’une suavité indicible, et je la respirais par l’âme encore plus que par les sens. Tout à coup je ne sais quel ébranlement se produisit dans tout mon être ; un vertige passe devant mes yeux comme une lueur blanche dont je me sens enveloppée. Je crois entendre une voix murmurer à mon oreille : Tolle, lege. Je me retourne, croyant que c’est une des religieuses qui me parle. J’étais seule… Je ne me fis pas d’orgueilleuse illusion ; je ne crus pas à un miracle. Je me rendis fort bien compte de l’espèce d’hallucination où j’étais tombée. Je n’en fus ni enivrée ni effrayée. Je ne cherchai ni à l’augmenter ni à m’y soustraire. Seulement je sentis que la foi s’emparait de moi, comme je l’avais souhaité, par le cœur. J’en fus si reconnaissante, si ravie qu’un torrent de larmes inonda mon visage. Je sentis que j’aimais Dieu, que ma pensée embrassait et acceptait pleinement cet idéal de justice, de tendresse et de sainteté que je n’avais jamais révoqué en doute, mais avec lequel je ne m’étais jamais trouvée en communication directe ; je sentis enfin cette communication s’établir soudainement, comme si un obstacle invincible se fût abîmé entre le foyer d’ardeur infinie et le feu assoupi dans mon âme. Je voyais un chemin vaste, immense, sans bornes, s’ouvrir devant moi, et je brûlais de m’y élancer. »

La conversion d’Aurore Dupin fit, comme on peut penser, grand bruit dans le couvent. À partir de ce jour, la diablerie ne battit plus que d’une aile ; plus d’espièglerie dans la classe, plus de promenades nocturnes dans les couloirs du couvent, plus de recherche de la victime. Depuis qu’Aurore ne menait plus la bande, les diables s’étaient découragés ; mais Aurore ne bougeait plus de l’ouvroir où les religieuses l’invitaient à prendre le thé avec elles, de la sacristie où elle les aidait à ranger et à plier les ornemens d’autel, de la tribune de l’orgue où elle répétait des chœurs et des motets, ou bien elle cherchait la solitude dans l’enceinte du cimetière, qui était un lieu interdit aux pensionnaires. « Ce cimetière, placé entre l’église et le mur du jardin des Écossais, n’était qu’un parterre de fleurs, sans tombes et sans épitaphes. Le renflement du gazon annonçait seul la place des sépultures. C’était un endroit délicieux, tout ombragé de beaux arbres, d’arbustes et de buissons luxurians. Dans les soirs d’été, on y était presque asphyxié par l’odeur des jasmins et des roses ; l’hiver, pendant la neige, les bordures de violettes et les roses du Bengale souriaient encore sur ce linceul sans tache. » — « Je passais là, ajoute-t-elle, des heures de délices à rêver sans songer à rien. Je me perdais dans le rêve d’une mort anticipée, d’une existence de sommeil intellectuel, d’oubli de toutes choses, de contemplations incessantes. Je choisissais ma place dans le cimetière. Je m’étendais là en imagination pour dormir, comme dans le seul lieu du monde où mon cœur et ma cendre pussent reposer en paix. »

Une dévotion aussi ardente ne pouvait pas se nourrir longtemps des mêmes alimens que celle de ses jeunes compagnes. Un jour, en écoutant une sœur converse qui lui racontait les épreuves auxquelles sa vocation avait été soumise, et ses angoisses lorsqu’il lui avait fallu franchir le seuil de la maison paternelle chargée de la malédiction de son père et en marchant sur le corps d’un petit enfant qu’elle avait élevé, Aurore crut tout à coup avoir une illumination soudaine sur la vie qui l’attendait. « Je serai religieuse ! s’écria-t-elle ; ce sera le désespoir de mes parens, le mien par conséquent ; mais il faut ce désespoir pour avoir le droit de dire à Dieu : Je t’aime. Je serai religieuse, mais non pas dame de chœur vivant dans une simplicité recherchée et dans une béate oisiveté. Je serai sœur converse, servante écrasée de fatigue, balayeuse de tombeaux, porteuse d’immondices, tout ce qu’on voudra, pourvu que je sois oubliée après avoir été maudite par les miens ; pourvu que, dévorant l’amertume de l’immolation, je n’aie que Dieu pour témoin de mon supplice et que son amour pour ma récompense. » Certes c’était là l’élan d’une vocation qui paraissait bien ardente. Mais, en même temps qu’elle se complaisait par la pensée dans ces excès d’abnégation, elle n’admettait pas un instant que sa vie monastique pût s’écouler ailleurs que dans le couvent des Anglaises, au milieu de ces religieuses qu’elle aimait, ni même qu’elle pût être contrainte d’habiter une autre cellule que la petite niche poudreuse d’où elle dominait une partie de Paris par-dessus la cime des grands marronniers, où le jour elle regardait les nuages, les branches des arbres, le vol des hirondelles ; et la nuit elle écoutait les rumeurs lointaines et confuses de la grande ville qui venaient se mêler en expirant aux bruits rustiques du faubourg, pendant que les voix monotones des religieuses, psalmodiant l’office, montaient jusqu’à elle à travers les couloirs et les mille fissures de la masure sonore. Il y avait bien là quelque contradiction, et peut-être ce léger indice contribua-t-il à éclairer les religieuses qui l’entouraient sur le peu de solidité d’une vocation où l’imagination semblait jouer la plus grande part. Ce fut de leur côté que cette vocation rencontra les premiers obstacles. « Mon enfant, lui disait en secouant la tête une religieuse qu’elle adorait et dont elle était la fille adoptive, si vous cherchez le mérite de la souffrance, vous le trouverez de reste dans le monde. Soyez tranquille, si vous voulez souffrir la vie vous servira à souhait, et peut-être trouverez-vous, si votre ardeur de sacrifice persiste, que c’est dans le monde et non dans le couvent qu’il faut aller chercher votre martyre. » Ces sages propos, que fortifiait encore la direction d’un confesseur éclairé, ne parvenaient point cependant à l’ébranler, et la persistance de cette vocation finit par inquiéter sa grand’mère. Mme Dupin de Francueil avait pris gaîment son parti des diableries de sa petite-fille. Elle ne s’était point trop émue des premiers accès de sa dévotion, et, voyant que cette dévotion n’empêchait pas la mélancolie : « C’est de son âge ; cela passera, » se disait-elle ; mais quand elle sut, à n’en pouvoir douter, que cette mélancolie avait fait place à une disposition calme et sereine, que la piété de sa petite-fille excitait le respect de ses compagnes en même temps qu’elle se faisait adorer d’elles par son enjouement et qu’elle ne paraissait rien désirer en dehors et au-delà du couvent, la vieille dame prit peur pour tout de bon. Elle avait confié aux religieuses une enfant sauvage pour qu’on lui apprît les belles manières et pour qu’on la rendît un peu moins butorde ; mais que l’enfant devint une religieuse à son tour, cela ne faisait point du tout son affaire. Aussi crut-elle devoir frapper un grand coup, et elle annonça brusquement à sa petite-fille qu’elle allait quitter le couvent. Cette nouvelle tomba sur Aurore comme un coup de foudre, et sa douleur fut d’autant plus profonde que, pour ne pas contrister sa grand’mère, elle se fit un devoir de la lui cacher. Mais son cœur fut brisé, et ce fut avec désespoir qu’elle baisa en partant les murailles de la cellule où elle avait passé de si douces heures et qu’elle espérait bien revoir. Les événemens, et surtout elle-même, devaient en disposer autrement. On ne peut cependant s’empêcher de se demander ce qui serait advenu si l’ardeur apparente de cette vocation avait reçu des encouragemens imprudens, et si une direction moins éclairée l’avait poussée à contracter un de ces engagemens que la loi civile ne connaît pas, dont la loi religieuse peut même dégager, mais dont la crainte des jugemens frivoles du monde rend parfois le lien éternel. Il y a quelques années, un couvent situé à Rome sur le sommet du mont Palatin s’ouvrait de préférence aux jeunes filles nobles trop pauvres pour contracter une alliance digne de leur rang, et le voyageur qui se promenait aux environs du Forum vers le coucher du soleil pouvait apercevoir les manteaux blancs des religieuses cloîtrées dans cet asile infranchissable, passant et repassant dans une promenade monotone derrière les lignes droites et noires des cyprès. Certes il y a dans la pensée de ces existences sacrifiées et de ces tendresses inutiles quelque chose qui attriste l’imagination ; mais qui oserait décider si, pour le propre bonheur de celle qui devait s’appeler George Sand, il n’aurait pas mieux valu chercher un abri contre l’orage sous la robe de serge blanche et le manteau d’étamine noire des augustines, passer sa vie entre la cellule et l’autel, et s’étendre un jour, comme sa jeunesse en avait caressé le rêve, dans ce cimetière embaumé de jasmins et de roses où un léger tertre de gazon aurait seul marqué la place de sa tombe obscure et sans nom ?


III.

À peine Aurore fut-elle sortie du couvent qu’il y eut entre sa mère et sa grand’mère comme une reprise d’hostilités. À la prière que sa fille lui adressait de partir avec elle pour Nohant : « Non certes, répondit Mme Maurice Dupin ; je ne retournerai à Nohant que quand ma belle-mère sera morte. » Et comme la jeune fille paraissait froissée de cette réponse : « Comme tu voudras, lui dit sa mère irritée ; si tu l’aimes mieux que moi, tant mieux pour toi, puisque tu lui appartiens à présent corps et âme. » Cette triste scène commença de distendre les liens jusque-là si étroits qui avaient uni la mère et la fille, et pour la première fois Aurore découvrit dans les beaux yeux noirs de sa mère quelque chose de terrible qui la frappa d’une secrète épouvante. Elle n’en partit pas moins pour Nohant le cœur brisé, et, après avoir épuisé la première joie de dormir dans le grand lit à colonnes qui lui rappelait toutes les rêveries de son enfance et d’entendre au loin à son réveil la solennelle cantilène des laboureurs du Berry, elle tomba dans une tristesse où se mêlaient les regrets du couvent, les premiers troubles du jeune âge et ce qu’elle-même appelle quelque part « les souffrances d’une nature agitée par ses propres puissances. »

L’existence à laquelle bientôt elle allait se trouver condamnée n’avait rien qui pût la distraire de ces agitations. Au bout de peu de jours, elle ne tarda pas à s’apercevoir que l’esprit de sa grand’mère était singulièrement affaibli par l’âge, qu’elle enchaînait avec peine ses idées et que deux ou trois heures données à la conversation ou au jeu étaient tout le temps qu’elle pouvait consacrer à sa petite-fille. Le reste de la journée, Aurore n’avait d’autre société que celle de son ancien pédagogue, Deschartres, quand celui-ci n’était pas en course ou aux champs. Aussi, après avoir naïvement essayé de conserver dans l’occupation de sa journée la régularité du couvent et de dresser un tableau de l’emploi de ses heures, elle n’avait pas tardé à retomber dans les habitudes vagabondes de son enfance. Seulement, au lieu de rechercher comme autrefois la société des petits pastours, c’était l’éloignement et la solitude qu’elle préférait. Elle était devenue passionnée pour l’équitation, et, montée sur sa jument Colette, qui pendant quatorze ans devait servir à ses promenades, elle avait pris l’habitude de faire tous les matins huit ou dix lieues en quatre heures, marchant à l’aventure et explorant le pays au hasard. « Cette rêverie au galop, cet oubli de toutes choses que le spectacle de la nature nous procure pendant que le cheval au pas, abandonné à lui-même, s’arrête pour brouter les buissons sans qu’on s’en aperçoive, cette succession lente ou rapide de paysages, tantôt mornes, tantôt délicieux, cette absence de but, ce laisser passer du temps qui s’envole, ces rencontres pittoresques de troupeaux ou d’oiseaux voyageurs, le doux bruit de l’eau qui clapote sous les pieds des chevaux, tout ce qui est repos ou mouvement, spectacle des yeux ou sommeil de l’âme dans la promenade solitaire, s’emparait de moi et suspendait absolument le cours de mes réflexions et le souvenir de mes tristesses. »

Ces réflexions et ces tristesses, un instant suspendues, ne tardaient pas à la ressaisir dès qu’elle se trouvait établie au chevet du lit où sa grand’mère, affaiblie, passait de longues heures dans une demi-somnolence, et ce même besoin de mouvement entraînait son esprit dans des promenades non moins lointaines et non moins hardies. Son imagination ardente et son intelligence curieuse ne pouvaient longtemps contenir leur audace dans le cercle étroit de croyances au fond desquelles elle n’avait jamais été. Pour obéir aux conseils, un peu imprudens peut-être, de son directeur et pour soumettre sa vocation religieuse à une épreuve qu’elle jugeait bien autrement redoutable que celle du monde, elle se prit à lire au hasard les principaux ouvrages philosophiques qui lui tombèrent sous la main dans la bibliothèque de sa grand’mère : Mably, Locke, Condillac, Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, Leibniz, Pascal, Montaigne, dont sa grand’mère elle-même lui avait marqué les feuillets et les chapitres à passer, puis La Bruyère, Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakspeare, le tout sans ordre et sans méthode comme ils lui tombaient sous la main, et toujours avec cette idée fixe de savoir si, « après avoir compris tout ce qu’elle pouvait se proposer de comprendre, elle irait à la vie du monde ou à la mort volontaire du cloître, » Elle ressentit quelque trouble en croyant remarquer d’assez profondes divergences d’interprétation et de doctrine entre l’auteur de l’Imitation et celui du Génie du christianisme, que dans son admiration elle prenait un peu trop au sérieux comme père de l’église ; mais je ne crois pas qu’il faille, quoi qu’elle en ait dit, expliquer par là le vague scepticisme qui commença dès cette époque à se glisser dans son esprit et qui la détacha peu à peu de ces croyances auxquelles sa première jeunesse avait si vigoureusement adhéré. L’invasion du doute dans les âmes n’est-elle pas de nos jours comme une maladie lente à laquelle le sentiment de la certitude serait sujet et dont les progrès, d’abord imperceptibles, se trahissent soudain par quelque éclat intérieur comme dans la campagne romaine empoisonnée par la malaria les germes morbides de la fièvre circulent longtemps dans les veines avant de se trahir par quelque accès funeste ? Dans une page célèbre qu’aucun enfant de ce siècle ne peut lire sans un souvenir d’angoisse ou un sentiment de crainte, Jouffroy nous a laissé un récit poignant de cette soirée de décembre où, dans la froide solitude d’une petite chambre de l’École normale, le voile qui lui dérobait sa propre incrédulité fut déchiré à ses yeux et lui laissa apercevoir qu’au fond de lui-même rien ne restait debout ; mais, avec une connaissance du cœur et des procédés de l’esprit qui fait le charme pénétrant de ses écrits, ce n’est pas à la lecture de tel philosophe ou à l’influence de tel argument d’école qu’il rapporte ce naufrage de ses croyances ; c’est au vent du doute qui battait de toutes parts les murs de l’édifice religieux à l’ombre duquel sa jeunesse avait été élevée et au génie de deux siècles de scepticisme dont il avait respiré les objections puissantes comme on respire la poussière semée dans l’atmosphère. En effet, les convictions premières ne meurent pas toutes en un jour au dedans de celui qui leur a dû quelque temps son repos, et souvent elles conservent les apparences de la vie après que la vie les a abandonnées, semblables à ces cadavres antiques que l’on découvre encore intacts dans les tombeaux longtemps fermés, mais qui tombent en poudre dès qu’on porte la main sur leurs restes fragiles.

Il semble que toutes les circonstances se soient réunies pour troubler cette jeune âme et pour la faire ployer sous un fardeau trop lourd. L’affaiblissement des facultés chez sa grand’mère n’avait pas tardé à prendre la forme du délire sénile. À certaines heures de la journée, à certaines époques de l’année, la vieille dame paraissait recouvrer quelques forces ; mais il était à craindre que ce sommeil intermittent de l’intelligence n’eût un jour point de réveil. Aussi Aurore commença-t-elle d’être tourmentée par la pensée que sa grand’mère mourrait sans être réconciliée avec l’église et sans avoir reçu les sacremens. D’un autre côté, elle sentait que la moindre émotion pourrait porter le dernier coup à cette vie chancelante, et elle se demandait d’ailleurs s’il était bien de sa situation et de son âge de donner à sa grand’mère cet avertissement solennel. Mais, bien qu’elle eût été encouragée dans sa réserve par les avis de son confesseur, elle n’en passait pas moins ses nuits dans l’épouvante et ses jours dans la détresse. Ce fut sa grand’mère elle-même qui mit fin à ses angoisses. Un jour que l’abbé de Beaumont, neveu de Mme Dupin de Francueil, la pressait assez maladroitement et en termes assez grossiers de recevoir les sacremens, elle dit en se tournant vers sa petite-fille, qui se tenait à genoux près d’elle les yeux pleins de larmes : « Et toi, me croiras-tu damnée si je refuse ? — Non, non, non, s’écria impétueusement la jeune fille ; je suis à genoux pour vous bénir et non pour vous prêcher. — Je suis contente de toi, lui répondit sa grand’mère, et pour te le prouver, comme je sais qu’au fond du cœur tu désires que je dise oui, je dis oui. » Dès le lendemain, elle fit venir le vieux curé du village, et en présence de sa petite-fille elle fit à haute voix cette confession philosophique, que je n’hésite pas à rapporter, parce qu’ainsi sont mortes, avec cette sincérité et ce courage, bien des personnes de l’ancienne société française : « Je n’ai jamais fait ni souhaité aucun mal à personne : j’ai fait tout le bien que j’ai pu faire. Je n’ai à confesser ni mensonge, ni dureté, ni impiété d’aucune sorte. J’ai toujours cru en Dieu ; mais écoute ceci, ma fille, je ne l’ai pas assez aimé. J’ai manqué de courage ; voilà ma faute, et depuis le jour où j’ai perdu mon fils, je n’ai pu prendre sur moi de le bénir et de l’invoquer en aucune chose. Il m’a semblé trop cruel de m’avoir frappée d’un coup au-dessus de mes forces. Aujourd’hui qu’il m’appelle, je le remercie et le prie de me pardonner ma faiblesse. C’est lui qui me l’avait donné, cet enfant, c’est lui qui me l’a ôté ; mais, qu’il me réunisse à lui, et je vais l’aimer et le prier de toute mon âme. » À cette confession singulière, le vieux curé, qui dans son émotion reprit sans s’en apercevoir son vieux parler paysan, répondit avec onction : « Ma chère sœur, je serons tous pardonnes, parce que le bon Dieu nous aime et sait bien que, quand je nous repentons, c’est que je l’aimons. Je l’ai ben pleuré aussi, moi, votre cher enfant, allez, et je vous reponds ben qu’il est à droite de Dieu et que vous y serez avec lui. Dites avec moi votre acte de contrition, et je vas vous donner l’absolution. »

Peu de temps après cette scène étrange et solennelle, Mme Dupin de Francueil retomba dans un engourdissement dont elle ne devait sortir que par la mort. Mais le spectacle de cette résignation et de ce courage, puisés dans des convictions si différentes des siennes, troubla profondément sa petite-fille, et lui fit, dit-elle, « sentir d’autant plus vivement que la vérité absolue n’était pas plus dans l’église que dans toute autre forme religieuse. » En même temps que sa pensée était en train de se dérober au joug de la règle intellectuelle, l’existence qu’elle menait, livrée à elle-même sans contrôle et sans conseil, devint de plus en plus étrange. Ce fut à cette époque qu’elle commença à s’habiller en garçon avec un pantalon de toile et des guêtres en cuir pour pouvoir chasser plus commodément. Ses études prirent bientôt une tournure aussi masculine que ses divertissemens. Après s’être passionnée pour la minéralogie et la botanique, dont elle a toujours conservé le goût, l’anatomie piqua sa curiosité. Un jeune étudiant en médecine, qu’elle désigne sous le nom énigmatique de Claudius, lui fournit des têtes, des bras, des jambes. Un jour même il lui apporta le squelette tout entier d’une petite fille, qu’elle garda longtemps dans sa chambre. Claudius étant parti pour Paris, elle noua avec lui une correspondance scientifique et philosophique que son correspondant termina un jour (à sa grande surprise, assure-t-elle) par une déclaration d’amour. Ses allures excentriques, ses études mystérieuses, ses relations enjouées et tranquilles avec des jeunes gens, fils d’anciens amis de son père, « à qui elle donnait une poignée de main sans rougir et se troubler comme une dinde amoureuse, » tout cela scandalisait fort les bons habitans de La Châtre et commença d’amasser sur sa tête ce formidable orage de calomnies ou de médisances qui devait fondre plus tard sur elle. Mais elle s’inquiétait peu de l’opinion des bourgeois de La Châtre, ou plutôt cette sévérité dont elle se sentait environnée ne faisait qu’engendrer chez elle la misanthropie, l’irritation et le mépris des lois de la société. Cette disposition nouvelle ne fit qu’ajouter à sa tristesse, et la lecture de René, de Manfred, d’Hamlet, acheva de tourner à l’exaltation les rêves de sa mélancolie. Elle fut prise de la manie du suicide ; c’était l’eau surtout qui l’attirait comme un charme mystérieux. Elle se promenait au bord de la rivière jusqu’à ce qu’elle eût trouvé un endroit profond. Alors, s’arrêtant sur le bord, elle se disait : Oui ou non ? assez souvent et assez longtemps pour risquer d’être entraînée par le oui au fond de cette eau transparente qui la magnétisait. Enfin un jour, traversant un gué, elle lança volontairement son cheval vers l’endroit qu’elle savait le plus profond et le plus dangereux. Fort heureusement la pauvre Colette, qui dut n’y rien comprendre, se mit à nager vigoureusement vers la rive sans que sa maîtresse, chez laquelle l’instinct de la vie et de la jeunesse reprit à l’instant toute sa vigueur, essayât de l’en empêcher. Toutes deux faillirent cependant y périr, et l’émotion fut assez forte pour guérir de cette manie étrange l’aventureuse jeune fille.

Ainsi c’est à l’âge de dix-sept ans que l’auteur de Lélia a ressenti les premières atteintes de cette maladie étrange dont Goethe et Chateaubriand ont été les premières victimes et qui s’est transmise de génération en génération pendant près de soixante ans. Toutes les œuvres littéraires auxquelles la première moitié du siècle a donné le jour en sont imprégnées, et il n’y en a guère qui ne porte l’empreinte d’une tristesse morbide. Certes, le pauvre genre humain n’a pas vécu six mille ans, sinon plus, avant de se plaindre de sa destinée, et ce ne sont pas les poètes ou les romanciers du XIXe siècle qui lui ont ouvert les yeux sur son sort misérable. Il y a longtemps que la littérature antique n’a pas trouvé d’expression plus vraie pour dépeindre la condition humaine que de joindre l’épithète de malheureux à celle de mortels : mortalibus œgris, et le monde n’était pas encore bien vieux que déjà l’homme de la terre de Hus s’était écrié sur son fumier : « Le fils de la femme ne vit que peu de temps, et sa vie est remplie de beaucoup de misères. » Mais du moins ces lamentations immortelles, qui ont traversé les âges et qui retentissent à nos oreilles comme les sanglots des siècles passés, ont toutes été inspirées par quelque immense déception succédant à quelque avide espérance. Lorsque l’auteur de l’Ecclésiaste proclamait la vanité des joies de la terre, il avait vidé jusqu’à la lie la coupe de la volupté, et c’était après avoir puisé à la source des plaisirs que Lucrèce se plaignait d’y goûter une saveur amère :

Quoniam medio de fonte leporum
Surgit amari aliquid quod in ipsis floribus angat.


Si au temps de la nouveauté florissante du christianisme il a été nécessaire d’ajouter à la langue latine un mot nouveau pour exprimer la tristesse des cloîtres et d’appeler du nom d’acedia cette langueur qui durant les heures brûlantes de l’après-midi arrachait des larmes aux vierges et aux cénobites, c’est que ce Dieu qu’ils cherchaient dans les solitudes de la Thébaïde cessait par instant d’y parler à leur cœur. En peignant l’immortelle figure au bas de laquelle il a gravé le nom de Melancholia, Albert Dürer ne lui a pas donné les traits d’une jeune fille à l’entrée à la vie, mais ceux d’une femme dans la pleine maturité de l’existence, et lorsqu’aux courtisans, témoins de tout l’éclat de la cour de Louis XIV, Bossuet parlait déjà « de cet inexorable ennui qui consume le cœur de l’homme, » c’est que leur ennui naissait du spectacle même de ces grandeurs. Mais ce qui est particulier à notre âge, c’est le dégoût de l’inconnu, c’est le découragement à l’aurore d’une vie qui se lève cependant brillante, et la lassitude à l’entrée d’une carrière qu’on n’a point encore parcourue : sentiment inexplicable et bizarre fait de désir et d’impuissance, que George Sand a éloquemment comparé « à la tristesse de cet oiseau des récifs auquel la nature a refusé des ailes, et qui exhale sa plainte mélancolique sur les grèves d’où partent les navires et où reviennent les débris. » C’est ce sentiment qui, après avoir inspiré les plus belles pages de notre littérature contemporaine, a fini par devenir un thème banal sur lequel se sont exercés tant de poètes et de romanciers médiocres. Mais, si l’ennuyeuse et lamentable postérité des Werther et des René a encombré pendant un demi-siècle notre littérature de ses monotones élégies, et si la génération nourrie de cette littérature en a quelque peu contracté les ridicules et les faiblesses, c’était à tout prendre une noble source d’inspiration que cette éloquente protestation de la jeunesse contre la disproportion entre ses forces et sa tâche, entre ses désirs et sa destinée. Faut-il aujourd’hui se réjouir de ce que les générations nouvelles semblent en train de se guérir de cette maladie et de se consoler de cette tristesse ? Oui, sans doute, si c’est par un sentiment de résignation courageuse ou d’espérance virile ; mais ne serait-ce point plutôt que l’oiseau des récifs s’accommode aujourd’hui de son sort et qu’il préfère chercher sa pâture parmi les débris des grèves plutôt que de la demander à la hardiesse de son aile et aux hasards de l’océan ?

Un événement brusque, bien que depuis longtemps prévu, vint mettre fin à l’existence étrange qu’Aurore menait à Nohant. Sa grand’mère mourut presque subitement. Les horreurs de l’agonie, qu’on avait redoutées pour elle, lui furent épargnées. « Il n’y eut point, dit sa petite-fille, de lutte entre le corps et l’esprit pour se séparer. Peut-être que déjà l’âme était envolée vers Dieu sur les ailes d’un songe, qui la réunissait à celle de son fils, tandis que nous avions veillé ce corps inerte et insensible. » — « Le soir des funérailles, je voulus, ajoute-t-elle, revoir la chambre de ma grand’mère et donner cette dernière nuit de veille à son souvenir, comme j’en avais donné tant d’autres à sa présence. Aussitôt que tout le bruit eut cessé dans la maison et que je fus assurée d’y être bien seule debout, je descendis et m’enfermai dans cette chambre. J’arrangeai ses fioles comme la dernière fois elle les avait demandées ; je tirai le rideau à demi, comme il avait coutume d’être quand elle le faisait disposer. J’allumai la veilleuse, qui avait encore de l’huile, je ranimai le feu qui n’était pas encore éteint, je m’étendis dans le grand fauteuil, et je m’imaginai qu’elle était encore là et qu’en tâchant de m’assoupir j’entendrais peut-être encore une fois sa faible voix m’appeler… Il n’en fut rien. La bise siffla au dehors, la bouillotte chanta dans l’âtre, et aussi le grillon que ma grand’mère n’avait jamais voulu laisser persécuter, bien qu’il la réveillât souvent. La pendule sonna les heures ; mais la montre à répétition, accrochée au chevet de la malade et qu’elle avait coutume d’interroger souvent du doigt, resta muette. Je finis par ressentir une fatigue qui m’endormit profondément… Quand je m’éveillai, au bout de quelques heures, j’avais tout oublié et je me soulevai pour regarder si elle dormait tranquille. Alors le souvenir revint avec des larmes qui me soulagèrent et dont je couvris son oreiller toujours empreint de la forme de sa tête, puis je sortis de cette chambre où les scellés furent mis le lendemain. »

« Tu perds en moi ta meilleure amie, » furent les dernières paroles que Mme Dupin de Francueil adressa à sa petite-fille. Avec elle en effet toute une portion de la vie d’Aurore, la meilleure, la plus paisible, allait descendre dans le passé. Deux ou trois jours après, sa mère arrivait triomphante, et, après des débats pénibles où celle-ci, forte des droits que lui conférait la loi, réclama impérieusement et arracha sa fille au tuteur que Mme Dupin de Francueil lui avait désigné dans la famille de son mari, Aurore dut quitter pour la suivre ce lieu où s’étaient écoulées les belles et pures années de sa vie. À Paris, Aurore souffrit vivement de l’infériorité sociale et intellectuelle du milieu où sa mère la condamnait à vivre, et elle ne trouva pas dans les élans d’une tendresse passionnée, mais souvent injuste et violente, la récompense de sa soumission. Aussi, rien d’étonnant qu’ayant rencontré, chez des amis qui lui offraient de temps à autre l’hospitalité, « un jeune homme mince, assez élégant, d’une figure gaie et d’une allure militaire, » fils naturel d’un ancien colonel du premier empire et héritier d’une assez jolie fortune, elle ait accepté l’offre de sa main et consenti à échanger son nom d’Aurore Dupin de Francueil contre celui de la baronne Casimir Dudevant.

Lorsque parurent les volumes de l’Histoire de ma vie où l’auteur raconte les premières années de son mariage, on pouvait assez raisonnablement s’attendre à ce qu’elle profitât de cette occasion pour faire revivre les griefs trop légitimes qu’elle avait contre son mari, griefs qui, treize ans plus tard, après maint incident orageux, déterminèrent le tribunal de La Châtre à prononcer la séparation de corps à son profit, en lui confiant la garde de ses deux enfans. Il n’en fut rien, et ce n’est pas une des moindres preuves de bon goût qu’elle ait données dans ses Mémoires que de faire taire ses ressentimens, et de s’exprimer sur le compte de son mari avec réserve et convenance. Il n’entre pas dans le plan que je me suis proposé de suppléer à ce silence et de demander aux gazettes du temps, aux souvenirs des contemporains, encore moins aux documens particuliers que le hasard a fait passer sous mes yeux, les révélations dont elle-même n’a pas voulu nous faire confidence ; mais ce serait laisser une large lacune dans l’histoire de sa vie morale que de ne pas chercher quelle transformation ont opérée en elle les réalités de la vie succédant aux rêves du couvent, car c’est le contraste entre ces réalités et ces rêves dont le souvenir a inspiré la tristesse éloquente de ses premières œuvres.

Il y avait un peu plus d’un an que Mme Dudevant était mariée et établie à Nohant, lorsqu’un jour, en se mettant à table, elle fut prise d’une crise nerveuse qui se traduisit bientôt par des larmes et des sanglots. Aux questions de son mari, que pouvait-elle répondre ? Que Nohant amélioré, mais bouleversé, avec ses appartemens mieux tenus, ses allées plus droites, ses enclos plus vastes, n’avait plus à ses yeux le charme d’autrefois ; qu’elle regrettait le vieux Phanor, auquel il n’était plus permis de s’emparer de la cheminée et de mettre ses pattes crottées sur le tapis, le vieux paon qui venait becqueter dans la main de sa grand’mère et qu’on ne laissait plus manger les fraises du jardin ; qu’elle pleurait les coins sombres et abandonnés où elle avait promené ses jeux d’enfant et les rêves de son adolescence ; en un mot, qu’elle se trouvait mal à l’aise dans ce nouvel intérieur « qui lui parlait d’un avenir où rien de ses joies et de ses douleurs passées n’allait entrer avec elle. » C’étaient là des raisons bien vagues ; elles parurent cependant suffisantes à M. Dudevant pour déclarer à sa femme que de son côté il ne se plaisait point du tout en Berry et qu’il aimerait mieux vivre partout ailleurs. On essaya d’un séjour chez des amis, d’un établissement dans une petite maison de la banlieue de Paris, puis d’une installation à Paris même ; mais rien ne réussit, pas même une retraite au couvent des Anglaises, où Sainte Aurore (c’est ainsi qu’on l’y avait baptisée) retrouva quelques-unes de ses compagnes de classe, qui envièrent son sort sans le connaître, et la religieuse qui lui avait servi de mère adoptive, et qui lui dit pour toute consolation : « Mon enfant, la vie est courte ; » — ce fut tout ce qu’elle y retrouva. « J’errais, dit-elle, dans les cloîtres avec un cœur navré et tremblant. Je me demandais si je n’avais pas résisté à ma vocation, à mes instincts, à ma destinée, en quittant cet asile de silence et d’ignorance qui eût enseveli les agitations de mon esprit timoré et enchaîné à une règle indiscutable une volonté dont je ne savais que faire. J’entrais dans cette petite église où j’avais senti tant d’ardeurs saintes et de divins ravissemens. Je n’y trouvais que le regret des jours où je croyais avoir la force d’y prononcer des vœux éternels. Je n’avais pas eu cette force, et maintenant je sentais que je n’avais pas celle de vivre dans le monde. Il me semblait que je chérissais et que je regrettais tout dans cette vie de communauté où l’on s’appartient véritablement parce qu’en dépendant de tous on ne dépend véritablement de personne, dans cette captivité qui vous préserve, dans cette discipline qui assure vos heures de recueillement, dans cette monotonie des devoirs qui vous sauve des troubles de l’imprévu. »

Le remède du couvent n’ayant pas réussi davantage, ce fut à la maladie qu’on attribua cette tristesse, et on essaya du remède des eaux. Au mois de juillet 1825, le ménage partit pour les Pyrénées. Les aspects de cette nature, si différente de celle du Berry, produisirent sur cette imagination qui s’ignorait encore une impression que l’on devait retrouver plus tard dans ses écrits. C’est dans ces mêmes gorges des Pyrénées, à Cauterets, à Saint-Sauveur, à Gavarnie, qu’elle a placé la scène d’une de ses premières nouvelles, de ce charmant épisode de Lavinia où elle a peint avec tant de mélancolie et de finesse les inutiles efforts d’une femme trompée par un premier amour pour rallumer dans son cœur la flamme de cet amour éteint. Mais, si elle a cherché dans ses souvenirs le cadre et les couleurs du tableau où elle a placé l’action de Lavinia, le langage qu’elle prête à son héroïne n’est point celui que parlait alors son cœur. À cette date, elle n’aurait point encore écrit la lettre si triste et si fière où Lavinia repousse les offres de l’homme qu’elle a aimé sans lui cacher ce que ce refus lui coûte d’hésitations et de regrets. « Je vous aime encore, je le sens ; l’empreinte du premier objet qu’on a aimé ne s’efface jamais entièrement ; elle semble évanouie, on s’endort dans l’oubli des maux qu’on a soufferts ; mais que l’image du passé se lève, que l’ancienne idole reparaisse, et nous sommes encore prête à plier le genou devant elle… Quand vous étiez assis près de moi sur ce rocher, quand vous me parliez d’une voix si passionnée au milieu du vent et de l’orage, n’ai-je pas senti mon âme se fondre et s’amollir. Oh ! quand j’y songe, c’était votre passion des anciens jours, c’était vous, c’était mon premier amour, c’était ma jeunesse que je retrouvais tout à la fois. Et puis, à présent que je suis de sang-froid, je me sens triste jusqu’à la mort, car je m’éveille et me souviens d’avoir fait un beau rêve, au milieu d’une triste vie. » Elle n’était pas alors au moment du réveil ; elle en était encore aux premières et aux plus belles heures du rêve. Il a fallu l’expérience des années pour lui faire trouver les accens impétueux et désabusés avec lesquels Lavinia s’écrie : « Je hais tous les hommes, je hais les engagemens éternels, les promesses, les projets, l’avenir arrangé à l’avance par des contrats et des marchés dont le destin se rit toujours. Je n’aime plus que les voyages, la rêverie, la solitude, le bruit du monde pour le traverser et en rire, puis la poésie pour supporter le passé, et Dieu pour espérer l’avenir. »

Au surplus, quelques fragmens de son journal (car, dans cette première et solennelle crise de sa vie, il vaut mieux la laisser parler elle-même) vont nous montrer au milieu de quelles souffrances et de quelles difficultés elle se débattait. Ce sont des réflexions sur le mariage, qui prenaient en quelque sorte sous sa plume la forme de pensées :

« Le mariage est beau pour les amans et utile pour les saints. En dehors des saints et des amans, il y a une foule d’esprits ordinaires et de cœurs paisibles qui ne connaissent pas l’amour et qui ne peuvent pas atteindre à la sainteté.

« Le mariage est le but suprême de l’amour. Quand l’amour n’y est plus ou n’y est pas, reste le sacrifice.

« Il n’y a peut-être pas de milieu entre la puissance des grandes âmes qui fait la sainteté et le commode hébétement des petits esprits qui fait l’imbécillité… Si fait, il y a un milieu… le désespoir. »

La situation conjugale que trahit l’amertume de ces réflexions ne pouvait durer éternellement. Aussi rien d’étonnant qu’après six années d’une existence où rien ne lui fut épargné en fait de tracasseries, de difficultés et d’affronts, sans autre consolation « que l’entretien avec un être absent auquel elle reportait toutes ses réflexions, toutes ses rêveries, toutes ses humbles vertus, tout son platonique enthousiasme, et qu’elle parait de toutes les perfections que ne comporte pas la nature humaine, » elle ait fait avec son mari le singulier arrangement que voici : moyennant une subvention de 250 francs par mois et à la condition que sous aucun prétexte il ne lui fût rien demandé au-delà, M. Dudevant l’autorisait à aller s’établir à Paris avec sa fille pendant six mois de l’année, et pendant les six autres mois il consentait à la recevoir à Nohant, jusqu’à ce que leur fils Maurice entrât au collège. L’acquiescement que donna son mari à cette combinaison étrange fut accueilli par elle comme une délivrance. Pour la seconde fois elle quitta Nohant, sans qu’il se mêlât cette fois aucune poésie ni aucun regret à la tristesse de ses souvenirs, et elle s’établit au commencement de l’année 1831 dans un petit appartement situé quai Saint-Michel, au troisième étage.

Les railleries et les prédictions peu encourageantes n’avaient point fait défaut, comme on peut le penser, à la hardie voyageuse qui s’envolait ainsi du toit sous lequel s’était écoulée sa jeunesse pour aller se blottir sous l’abri d’une mansarde parisienne. « Tu prétends vivre à Paris avec une enfant, moyennant 250 francs par mois, lui disait son frère, toi qui ne sais pas seulement ce que coûte un poulet : cela est trop risible. » Elle tint bon cependant dans l’accomplissement d’un dessein au succès duquel elle attachait le salut de sa propre dignité. Mais les débuts furent rudes, et la question de toilette devint tout de suite une grosse difficulté : « Mes fines chaussures craquaient en deux jours, les socques me faisaient tomber ; je ne savais pas relever ma robe.. J’étais crottée, fatiguée, enrhumée, et je voyais chaussures et vêtemens, sans compter les petits chapeaux de velours arrosés par les gouttières, s’en aller en ruine avec une rapidité effrayante. » Ce furent, assure-t-elle, ces difficultés, qui la déterminèrent à reprendre le costume d’homme qu’elle avait porté dans sa première jeunesse pour arpenter plus à l’aise les plaines du Berry. En voyant la vie libre et facile que menaient à Paris quelques-uns de ses compatriotes berrichons, De Latouche, Jules Sandeau, Félix Pyat, d’autres encore, elle avait pensé que, si elle pouvait revêtir leur costume et se faire passer pour un étudiant de première année, elle pourrait goûter des mêmes plaisirs à aussi peu de frais. Ainsi pensé, ainsi fait, et, grâce à ce déguisement, elle put s’associer à l’existence un peu bohème de ses amis, prendre avec eux ses repas chez Pinson, le restaurateur des gens de lettres, se mêler à la foule qui se ruait aux premières représentations des drames romantiques, souper aux Vendanges de Bourgogne avec Deburau et parcourir en bande joyeuse les rues du quartier latin en faisant aux bourgeois des farces nocturnes. Elle avait à cette époque vingt-huit ans, et on ne peut s’empêcher de regretter qu’aucun peintre ne nous l’ait représentée à cet âge du plein développement de la beauté. Le charmant portrait de Delacroix est postérieur de quelques années, et la gravure si connue de Calamatta nous la fait voir déjà un peu épaissie et avec un certain air pompeux de femme de lettres sous lequel on a peine à retrouver le premier épanouissement de la grâce et de la séduction. Brune, petite, bien prise dans ses vêtemens d’homme, le nez un peu fort, le teint olivâtre, elle ne fut jamais cependant d’une beauté régulière, et sa physionomie étrange pouvait plaire ou déplaire. Ainsi s’explique (et peut-être aussi par la tournure d’esprit si différente des deux hommes) ce double jugement si différent porté sur elle par Mérimée et par Alfred de Musset, à cette même époque de sa vie : « Je l’ai connue, disait Mérimée, maigre comme un clou et noire comme une taupe. » — « C’était, disait Alfred de Musset, une petite créole, pâle, avec de grands yeux noirs. »

Quelle que fût l’économie de ce nouveau genre de vie, les 250 francs par mois n’y purent cependant suffire, et elle dut aviser aux moyens de suppléer à l’exiguïté de cette pension. Au temps de ses tristesses de Nohant, elle s’était plus d’une fois demandé au prix de quel travail elle pourrait acheter son indépendance, et avait essayé sans succès son adresse dans différens métiers : des traductions, c’était trop long ; des portraits au crayon et à l’aquarelle, elle saisissait bien la ressemblance, mais cela manquait d’originalité ; la couture, elle ne voyait pas assez bien et apprit que cela lui rapporterait seulement 10 sous par jour ; des peintures sur bois, la matière première revenait bien cher. Faute de mieux, elle essaya d’écrire, et comme elle avait reconnu qu’elle écrivait vite, facilement, longtemps sans se fatiguer, que ses idées engourdies dans son cerveau s’éveillaient et s’enchaînaient par la déduction au courant de la plume, ce fut assez naturellement qu’arrivée aux prises avec le besoin, elle se tourna vers la littérature « comme étant de tous les petits travaux dont elle était capable celui qui lui offrait le plus de chances de succès comme métier et comme gagne-pain. » Cette résolution reçut peu d’encouragement parmi les relations qu’elle avait nouées ou conservées à Paris. « Est-il vrai, lui demanda la baronne Dudevant, belle-mère de son mari, que vous ayez l’intention d’écrire des livres ? — Oui, madame. — C’est bel et bon, mais j’espère que vous ne mettrez pas le nom que je porte sur des couvertures de livres imprimées. — Oh ! certainement non, madame. » Il n’y eut pas entre elles d’autres explications. Un vieux faiseur de romans auquel on l’avait adressée lui dit d’un ton doctoral en présence de sa jeune femme : « Croyez-moi, ne faites pas de livres ; faites des enfans. » À quoi elle répondit : « Ma foi, monsieur, faites-en vous-même si vous pouvez, » et elle sortit en lui fermant la porte au nez. Voici, d’un autre côté, comment l’encourageait Latouche : « Ne vous faites pas d’illusions, la littérature est une ressource illusoire. Moi qui vous parle, malgré toute la supériorité de ma barbe, je n’en tire pas 1,500 francs par an, l’un dans l’autre. » Cependant il ouvrit ou crut ouvrir la voie à sa jeune compatriote en l’attachant avec Félix Pyat et Jules Sandeau à la rédaction du Figaro, qu’il venait d’acheter. Assise à une petite table auprès de la cheminée, Latouche lui jetait un sujet avec un petit bout de papier où il fallait le faire tenir. Elle y travaillait de son mieux, et y réussissait généralement assez mal. Mérimée assurait (ce que je ne trouve point dans l’Histoire de ma vie) qu’elle n’était payée qu’à raison de 1 sou la ligne, mais que, si elle pouvait à la fin de l’article attraper un bon mot ou un trait d’esprit, ce trait lui était payé 5 sous en plus. Ce n’était pas là le moyen de vivre ni surtout d’arriver à la gloire. Une heureuse rencontre acheva ce que la camaraderie berrichonne avait commencé.

L’auteur de Mariana n’était point encore à cette époque le romancier élégant qui a signé de son nom tant d’œuvres fines et charmantes. Il n’était qu’un apprenti littéraire travaillant au Figaro avec sa jeune compatriote sous la direction de Latouche, et n’ayant sur elle d’autre supériorité que cette supériorité de la barbe si naïvement proclamée par leur commun patron. Les deux collaborateurs de Latouche, s’étant sentis attirés l’un vers l’autre par quelque sympathie, formèrent le dessein d’associer leur inexpérience ; mais quel nom prendraient-ils ? Latouche, consulté, conseilla celui de Jules Sand, pensant peut-être qu’une parenté présumée de l’auteur avec l’assassin de Kotzebue donnerait à l’ouvrage quelque débit. Le premier fruit de cette collaboration fut une nouvelle intitulée la Prima Donna, insérée non sans peine dans la Revue de Paris, puis un roman en cinq volumes : Rose et Blanche, dont la seconde édition surtout fut remaniée par M. Jules Sandeau. Cet ouvrage est devenu aujourd’hui assez rare, et, soit dédain, soit scrupule de délicatesse, n’a pas plus été réimprimé dans la collection des œuvres de Jules Sandeau que dans celle des œuvres de George Sand. Il faut cependant que l’œuvre commune ne fût pas sans valeur pour qu’un éditeur intelligent, dont le nom mérite d’être tiré de l’oubli, Ernest Dupuy, soit venu frapper à la porte de Jules Sand pour lui demander un nouveau roman ; mais le temps de la collaboration était passé. N’est-ce pas vers ce temps que l’auteur des lettres d’un Voyageur se reportait avec regret quelques années plus tard dans cette page triste et modeste : « Il m’importe peu de vieillir, il m’importerait beaucoup de ne pas vieillir seul ; mais je n’ai pas rencontré l’être avec lequel j’aurais voulu vivre et mourir, ou, si je l’ai rencontré, je n’ai pas su le garder. Il y avait un bon artiste qu’on appelait Watelet, qui gravait à l’eau-forte mieux qu’aucun autre homme de son temps. Il aima Marguerite Lecomte et lui apprit à graver l’eau-forte aussi bien que lui. Elle quitta son mari, ses biens et son pays pour aller vivre avec Watelet. Le monde les maudit, puis, comme ils étaient pauvres et modestes, on les oublia. Quarante ans après, on découvrit aux environs de Paris, dans une maisonnette appelée Moulin-Joli, un vieux homme qui gravait à l’eau-forte, et une vieille femme qu’il appelait sa meunière et qui gravait à l’eau-forte, assise à la même table… Le dernier dessin qu’ils gravèrent représentait le Moulin-Joli, la maison de Marguerite. Il est encadré dans ma chambre, au-dessus d’un portrait dont personne ici n’a vu l’original. Pendant un an, l’être qui m’a donné ce portrait s’est assis avec moi toutes les nuits à une petite table, et il a vécu du même travail que moi. Au lever du jour, nous nous consultions sur notre œuvre, et nous soupions à la même table tout en causant d’art, de sentiment et d’avenir. L’avenir nous a manqué de parole. Prie pour moi, ô Marguerite Lecomte ! »

Des contemporains ont vu dans ce passage une réminiscence, entre autres M. de Loménie, l’Homme de rien, devenu un académicien de beaucoup de savoir et d’esprit, qui a dessiné autrefois dans la Galerie des contemporains illustres le portrait de George Sand. Quoi qu’il en soit des regrets que cette collaboration pouvait lais-sep dans le souvenir de celle qui avait écrit la moitié de Rose et Blanche, elle était déjà en mesure de satisfaire seule aux demandes de l’éditeur Dupuy. Pour y répondre, elle n’eut qu’à prendre dans un tiroir le manuscrit d’un roman qu’elle avait compose pendant les intervalles périodiques de ses séjours à Nohant, où elle continuait d’aller tous les trois mois. C’était là seulement, dans cette absence de toute agitation, dans cette solitude morale, loin de la vie fiévreuse de Paris, « le nez dans une armoire qui lui servait de bureau, » qu’elle pouvait recueillir ses impressions, écouter les voix qui parlaient en elle et traduire par la bouche d’un autre tout ce qu’elle avait ressenti. L’œuvre était donc à elle, bien à elle, et son ancien collaborateur ne pouvait et n’y voulait prétendre aucune part. Mais auquel des deux auteurs de Rose et Blanche reviendrait le droit à la propriété du pseudonyme auquel le libraire tenait essentiellement pour assurer le succès d’une publication nouvelle ? Latouche, choisi comme arbitre de cette liquidation, trancha la difficulté par un jugement digne de Salomon. Il prononça qu’à l’un reviendrait le prénom de Jules, à l’autre le nom de Sand auquel elle ajouterait tel prénom quelle voudrait, et ce fut en vertu de cette sentence équitable qu’au mois d’avril 1832 le roman d’Indiana parut sous le nom de George Sand. « On m’a baptisée, disait-elle plus tard, obscure et insouciante, entre le manuscrit d’Indiana, qui était alors tout mon avenir, et un billet de mille francs qui était toute ma fortune. Ce fut un contrat, un nouveau mariage entre le pauvre apprenti poète que j’étais et l’humble muse qui m’avait consolée dans mes peines. Dieu me garde de rien déranger à ce que j’ai laissé faire à la destinée… » De ce contrat, de ce mariage, une personne nouvelle est née, et c’est à l’étudier que je m’appliquerai désormais. Ce n’est plus d’Aurore Dupin, ce n’est plus de la baronne Casimir Dudevant, c’est de George Sand que j’aurai à parler, c’est-à-dire de l’immortel auteur de tant d’œuvres dont le nom est dans toutes les bouches. J’ai cherché jusqu’à présent dans la race, dans l’éducation, dans les rêves de la jeune fille, dans les épreuves de la femme, l’explication des métamorphoses de l’âme et les origines du talent. J’aurai cependant la franchise d’avouer qu’ainsi et volontairement restreintes les recherches ne sont pas complètes. Lorsque Latouche voulait la détourner d’écrire des romans, il lui disait avec vérité : « Le roman c’est la vie racontée avec art. Vous êtes une nature d’artiste, mais vous ignorez la réalité ; vous êtes trop dans le rêve. Patientez avec le temps et l’expérience, et soyez tranquille, ces deux tristes conseillers viendront assez vite. Laissez-vous enseigner par la destinée, et tâchez de rester poète. » Peut-être à l’époque où Latouche lui donnait ce judicieux conseil avait-elle déjà fait avec la réalité une connaissance plus intime qu’il ne supposait. En tout cas, les enseignemens de la destinée ne lui ont pas fait défaut car la suite, et l’expérience orageuse de la femme a murmuré plus d’un conseil et soufflé plus d’une inspiration à l’oreille de l’artiste. Mais ce sont ces conseils et ces inspirations que je ne me permettrai pas de rechercher. J’abandonne l’histoire de sa vie à l’époque où le récit qu’elle nous en a laissé elle-même présente de plus en plus des lacunes qu’il serait trop facile de combler, et c’est le développement, la nature, l’influence de son génie, qui feront l’objet d’une prochaine étude.


Othenin d’Haussonville.
GEORGE SAND

II.[1]
SES PREMIERS ROMANS. — L’AMOUR ET LA PHILOSOPHIE.

George Sand ! nom sonore et poétique que toute une génération a répété avec ivresse, comme celui d’un souverain populaire, et sous lequel a été exercée pendant près d’un demi-siècle une royauté intellectuelle dont jamais femme n’eut le partage. Ceux-là en effet qui ont le goût des comparaisons littéraires peuvent trouver à Mme de Sévigné plus de grâce et d’esprit, à Mme de Staël plus de force et de profondeur ; mais ni Mme de Sévigné ni même Mme de Staël n’ont exercé de leur vivant un empire aussi étendu. Ni l’une ni l’autre n’ont vu leurs œuvres passer des salons aux ateliers, des ateliers aux salons, et n’ont parlé un langage toujours compris aussi bien aux passions des hommes qu’au cœur des femmes et à l’imagination des enfans. Cet immense empire qui assurera l’immortalité plutôt à son nom qu’à ses œuvres, George Sand l’a exercé avec le plus fragile des instrumens de règne, le roman ; le sceptre qu’elle a tenu est celui qui se brise le plus souvent entre les mains qui le manient avec le plus d’autorité. Aussi la nature et la durée de cette domination ne se peuvent expliquer qu’en examinant l’œuvre de George Sand dans toutes ses parties, sous toutes ses faces, et en tenant compte aussi bien des circonstances où ses premiers romans ont vu le jour que des sujets qu’elle a traités. Lorsque parut Indiana, on vivait en quelque sorte dans l’attente d’un génie nouveau qui, au roman d’aventures ou au roman historique, vînt substituer le roman du cœur. On sentait vaguement le besoin de lire une œuvre où la peinture des sentimens tînt lieu de la peinture des châteaux gothiques, où les événemens de la vie réelle fussent dorés de cette couleur poétique que l’auteur des Méditations avait répandu sur ses vers. Mais, si les romans de George Sand n’avaient eu d’autre mérite que de répondre au besoin d’un jour, le passé les aurait déjà emportés dans son tourbillon avec ces productions éphémères dont la vogue est pour nous un sujet de surprise. Aujourd’hui que ce besoin est si largement satisfait, quelle est donc la cause de l’attrait permanent des œuvres de George Sand ? C’est qu’elle a connu toutes les souffrances et soulevé tous les problèmes dont le poids a pesé sur sa génération et sur la nôtre ; c’est qu’elle a prêté l’éloquence de sa voix à tous les sentimens, à toutes les passions dont l’humanité vit et meurt, c’est que son cœur de femme a battu, et que son esprit de femme s’est nourri de tout ce qui a fait battre le cœur et nourri l’esprit des hommes, de son siècle. Elle vivra non par la perfection de ses œuvres, dont aucune n’est sans reproche, mais par leur côté large et humain, car chacune contient quelque trait de notre existence à tous.

Lorsqu’un homme entre dans la vie, avec cet excès de confiance ou de découragement qui est chez la jeunesse la double forme de l’inexpérience, le plus puissant des désirs et des instincts lui fait d’abord chercher le bonheur dans l’amour. Il n’y a pas un seul d’entre nous qui n’ait subi cette loi et qui n’ait appris à connaître la vérité redoutable de ces vers en apparence frivoles :

Qui que tu sois, voici ton maître :
Il l’est, le fut ou le doit être.


Mais, soit que cet homme ait connu les tristesses et les mécomptes de l’amour, soit au contraire que la plénitude de ce sentiment n’ait pu le rassasier et qu’il ait senti la vérité de cette parole de Bossuet « qu’il n’y a qu’un Dieu qui puisse contenter l’homme, » un instinct non moins impérieux, le même peut-être, tournera bientôt ses regards vers le ciel. L’obscur problème de notre destinée se posera devant sa conscience. Il cherchera à percer du regard les nuages où se dérobe la puissance aveugle qui lui distribue d’une main si inégale les biens et les maux, et il adressera à la destinée cette haute et mélancolique question que, disait Jouffroy, « le pâtre, de l’autorité de son intelligence qu’on qualifie d’infime et de bornée, a l’audace de poser au Créateur : Pourquoi m’as-tu fait et quel est le rôle que je joue ici-bas ? » Différente sera la réponse, suivant les traditions de son enfance, suivant la tournure de son esprit, suivant le milieu où il aura vécu. Mais à moins que cette réponse ne se soit emparée de lui tout entier, et n’ait plongé son âme dans les profondeurs et les joies du mysticisme, il ne pourra pendant longtemps porter aussi haut ses regards. « Le soleil ni la mort, disait La Rochefoucauld, ne se peuvent regarder en face. » On pourrait ajouter : ni Dieu. Il abaissera donc ses yeux vers la terre, et le spectacle des choses humaines, qu’avait négligé peut-être le dédain de sa première jeunesse, captivera son attention. La vie s’emparera de lui avec ses activités, ses intérêts, ses luttes, ses âpretés. Il poursuivra le rêve de ses ambitions nouvelles avec non moins d’ardeur qu’il avait poursuivi celui de son amour, et peut-être avec le sentiment que les problèmes politiques, pour être moins élevés, ne sont pas de nos jours moins complexes et moins douloureux que ceux de la philosophie. C’est ainsi que dans sa recherche ardente il s’acharnera tour à tour à connaître les ivresses de l’amour, les secrets des cieux, les triomphes de la terre, et peut-être, malgré ce partage, sa vie ne sera-t-elle pas encore remplie ; car, si cet homme est doué d’une organisation complète et raffinée, il nourrira encore au dedans de lui un instinct qui, tout en occupant une place moindre que l’amour, la religion ou la politique, tiendra aussi son intelligence en éveil : c’est le goût du beau. Ce goût sublime, qui est un des plus nobles attributs de l’homme, ne laissera pas aussi que de l’émouvoir, et il cherchera à le satisfaire soit par la contemplation directe des œuvres de la nature, soit par l’étude des œuvres de l’art. Eh bien, ces instincts si divers, George Sand, dans le cours de sa longue carrière littéraire, les a tous compris, tous éprouvés et tous rendus. Elle a prêté à l’amour un langage de flamme ; elle a traduit avec amertume les plaintes du doute ; elle a dénoncé avec véhémence l’injustice des inégalités sociales. La passion, la philosophie, la politique, l’ont également inspirée ; mais en même temps qu’elle écrivait ces œuvres brûlantes où elle a soulevé toutes les questions qui ont remué les hommes de son temps et qui passionnent encore ceux du nôtre, elle est demeurée une artiste sereine éprise du beau sous toutes ses formes. Elle a fourni pendant plus de quarante ans une nourriture inégale, mais toujours abondante, aux imaginations avides de poésie. Elle a peint la nature avec une fidélité et un éclat de couleurs que le temps ne parviendra jamais à altérer ; elle a dans son âge mûr plié son talent aux nécessités de la convention scénique ; dans sa vieillesse, elle s’est transformée encore, en appelant l’enfance innocente à boire à la source purifiée de son inspiration. Quoi d’étonnant si elle a dominé toute une génération, et si son règne dure encore de nos jours !

C’est en décomposant ainsi l’œuvre de George Sand que je la voudrais étudier ; je voudrais examiner séparément ses romans d’amour, ses romans philosophiques, ses romans socialistes, et enfin celles de ses œuvres où brillent surtout ses créations et sa fantaisie d’artiste. Je ne crois pas qu’une pareille étude, si elle était (ce que je n’espère pas) à la hauteur du sujet, fût moins digne d’intérêt parce qu’elle serait consacrée tout entière à des œuvres d’imagination, et parce qu’il ne s’agirait que de romans. Je sais qu’il est de règle de dire que le roman est en lui-même une forme inférieure de la littérature, que la saine antiquité ne donnait pas aux imaginations un aliment aussi frivole, et qu’au surplus des œuvres aussi éphémères, destinées à passer de mode avec le temps qui les a vues naître, ne méritent pas l’effort d’une critique sérieuse. J’avoue cependant ne point partager ce dédain et ces préjugés. Si, pour donner au roman droit de cité dans la littérature sérieuse, il est nécessaire de pouvoir invoquer l’exemple de l’antiquité, je ne citerai pas seulement Daphnis et Chloé, parce que le chef-d’œuvre de Longus n’en est pas moins sorti d’une époque de décadence ; mais qu’est-ce donc que les poèmes épiques, sinon la forme du roman chez les peuples enfans, et les rustiques habitans de l’Hellade ou de l’Ionie ne se pressaient-ils pas autrefois pour entendre les rapsodes par le même sentiment qui dans un cabaret de village rassemble autour de la table commune les lecteurs d’un feuilleton ? Si, pour soumettre une œuvre à une critique approfondie, il faut être assuré que sa forme ne vieillira pas, quelles sont celles dont le temps respecte la méthode et les procédés ? Sont-ce les ouvrages d’histoire ? Mais qu’est-ce qui vieillit davantage que les ouvrages d’histoire, à moins qu’ils ne tiennent un peu du roman comme les livres d’Hérodote, les annales de Tite-Live ou les chroniques de Froissart ? Qui s’avise aujourd’hui de lire l’Histoire de France de Mézeray ou l’Histoire philosophique des deux Indes de l’abbé Raynal ? Mettons de côté au reste ces raisons pédantesques et ne rougissons pas de notre attrait pour ces enfans, ne dussent-ils vivre qu’un jour, d’une des plus belles facultés de l’homme, la seule qui donne à son impuissance l’illusion de la création. Puisque nous nous sentons mal à l’aise dans notre étroite prison, demandons pour en sortir à l’imagination ses ailes, et sachons quelque reconnaissance à ceux qui nous emportent au-dessus des obscures régions de la terre, vers les sommets brillans de l’idéal.


I.

Ce qui a tout d’abord assuré l’empire de George Sand sur une génération romanesque qui portait les cheveux longs et qui avait la manie du suicide, c’est l’éloquence avec laquelle elle a parlé le langage de l’amour. Il faut remonter aux lettres de Saint-Preux à Julie pour rencontrer dans notre littérature des accens aussi chaleureux. Corinne elle-même n’en a point trouvé de pareils pour émouvoir la froideur d’Oswald. Si j’osais, je dirais que Corinne a trop d’esprit pour aimer autant ; la littérature, les arts, l’improvisation, tiennent trop de place dans sa vie. Mais Indiana, la pâle créole, enfoncée, par une soirée d’automne pluvieuse et fraîche, sous le manteau de la vaste cheminée du château de Lagny, toute fluette, toute pâle, toute triste, toute jeune à côté de son vieux mari, « semblable à une fleur née d’hier qu’on a fait éclore dans un vase gothique, » que voulez-vous qu’elle fasse, sinon d’aimer ? Quoi d’étonnant si depuis son enfance elle attend le jour où elle connaîtra l’amour, et si elle succombe dans cette attente ? « Élevée au désert, négligée de son père, vivant au milieu des esclaves, pour qui elle n’avait d’autres secours, d’autre consolation que sa compassion et ses larmes, elle s’était habituée à dire : — Un jour viendra où tout sera changé dans ma vie, un jour où l’on m’aimera, où je donnerai tout mon cœur à celui qui me donnera le sien. En attendant, souffrons, taisons-nous et gardons notre amour pour récompense à qui me délivrera. — Ce libérateur, ce messie, n’était pas venu. Indiana l’attendait encore… Aussi elle se mourait. Un mal inconnu dévorait sa jeunesse. Elle était sans force et sans sommeil ; son cœur brûlait à petit feu, ses yeux s’éteignaient, son sang ne circulait plus que par crise et par fièvre. Encore quelque temps, et la pauvre captive allait mourir. »

Ce mal inconnu, qui ne le connaît pas ? À le voir ainsi décrit, combien de femmes ont dû tressaillir en se disant : C’est vrai ! Combien aussi, à un moment de leur vie, ont rencontré un Raymon de Ramière brillant de talent et de succès, mais cachant sous les dehors de la sensibilité et de la passion la faiblesse d’une nature égoïste et lâche. Raymon de Ramière n’est que le premier accusé de cette longue bande de coupables que George Sand a traduits successivement à la barre de l’opinion publique, et contre lesquels elle a dressé un long acte d’accusation. Dès l’exorde, elle accable de tout le poids d’une colère longtemps contenue ce malencontreux amant dont toute la conduite, depuis le jour où il fait la cour à la femme de chambre dans l’appartement de sa maîtresse jusqu’à celui où il refuse un asile à Indiana, ne peut inspirer que le dégoût. Cette première victime n’a pas suffi à George Sand ; le mépris théorique de l’amour des hommes et la supériorité des femmes dans les relations du cœur sont demeurés une de ses thèses favorites. Cette thèse, qui n’est pas sans quelque fondement, et une protestation plus déclamatoire que précise contre la sujétion imposée aux femmes par les lois sociales, sont, de toutes les théories qui devaient plus tard remplir ses romans, les seules qui éclatent dès sa première œuvre. À ce début, il était encore permis de croire que cette protestation tirait son âpreté plutôt de quelque blessure personnelle que d’une vue philosophique des choses. L’histoire d’une jeune femme unie à un vieux mari et séduite par un jeune amant n’a rien qui fasse directement le procès de la société, et si, à la mort de M. Delmare, Indiana avait trouvé Raymon fidèle, il est permis de croire que la condition des femmes mariées lui eût désormais paru moins cruelle. Aussi bon nombre de critiques se demandèrent-ils avec Sainte-Beuve si Indiana n’était pas le roman que toute femme porte en elle, qu’elle peut toujours tirer de ses souvenirs et de son expérience, dès qu’un certain don d’écrire lui a été départi, et si, avec les souvenirs, l’inspiration n’allait pas faire défaut à l’auteur. Trois mois après, l’éclatant succès de Valentine répondait à cette demande.

Dans Valentine, la question s’élève et s’élargit. Ce n’est plus seulement la peinture d’une union mal assortie, c’est une protestation contre les barrières fictives que les préjugés aristocratiques élèvent devant les prétentions de l’amour. Valentine n’est plus une jeune femme qui se meurt du mal d’aimer. C’est une jeune fille élevée dans le calme de la campagne et d’une élégante opulence. « Dans la courbe de son profil, dans la finesse de ses cheveux, dans la grâce de son cou, dans la largeur de ses blanches épaules, il y avait mille souvenirs de la cour de Louis XIV. On sentait qu’il avait fallu toute une race de preux pour produire cette combinaison de traits purs et nobles, toutes ces grâces presque royales, qui se révélaient lentement comme celles du cygne jouant au soleil avec une langueur majestueuse. » En présence de cette jeune fille dont les grâces aristocratiques sont décrites avec tant de complaisance par l’arrière-petite-fille de Maurice de Saxe, quel est le héros que le roman va mettre en scène ? C’est Bénédict, le neveu du père Lhéry, fermier à Grangeneuve, que le sot orgueil de ses parens adoptifs a envoyé s’instruire à Paris. Là il n’a acquis qu’une science inutile dont il n’a jamais pu mettre à profit les enseignemens, mais il en a rapporté le mépris de l’argent, de la grossière aisance des campagnes, et de sa rustique fiancée Athénaïs. Bénédict n’a point la beauté et l’élégance de Valentine. Son cou est hâlé, ses habits sont grossiers. Son teint est d’une pâleur bilieuse ; ses yeux longs n’ont pas de couleur ; mais, « par un prestige attaché peut-être aux nommes doués de quelque puissance morale, les regards s’habituaient peu à peu aux défauts de sa figure pour n’en plus voir que les beautés ; c’était un homme qu’on pouvait toujours regarder sans le trouver au-dessous de lui-même, un visage qui pouvait s’abandonner à la distraction sans enlaidir, une physionomie qui attirait comme l’aimant. Aucune femme ne le voyait avec indifférence, et si la bouche le dénigrait parfois, l’imagination n’en perdait pas aisément l’empreinte. »

Que peut-il y avoir de commun entre ces deux êtres que les hasards d’une fête de village réunissent pour la première fois pour danser la bourrée aux sons de la vielle ? Tout les sépare, la naissance, la fortune, la vie passée, des promesses antérieures, car Valentine est fiancée au comte de Lansac, et Bénédict à la fille du père Lhéry. Une seule chose peut les réunir, c’est l’amour ; l’amour qui s’est insinué dans le cœur de Valentine dès le premier soir où, égarée dans une des traînes de la Vallée-Noire, elle a oublié son effroi en entendant la voix jeune et vibrante de Bénédict qui chante un air du pays ; l’amour, qui s’empare avec bien autrement de violence du cœur de Bénédict après une chaude journée passée au bord de l’Indre avec Valentine, dont il aura plus d’une fois remarqué le regard se fixant sur lui avec une admiration ingénue. Vainement fait-il d’incroyables efforts pour trouver à sa vie un but, une ambition, un charme quelconque. « Son âme se refusait à admettre aucune autre passion que l’amour. À vingt ans, quelle autre semble en effet digne de l’homme ? Tout lui semblait terne et décoloré auprès de cette rapide et folle existence qui l’avait enlevé à la terre… Il n’y avait au monde qu’un amour, qu’un bonheur, qu’une femme. » Aussi rien ne pourra-t-il arrêter l’élan qui entraîne l’un vers l’autre Valentine et Bénédict : ni les préjugés du sang représentés par une vieille grand’mère qui dit en mourant à sa petite-fille : — Ne prends jamais un amant au-dessous de ton rang, — ni l’autorité de la famille parlant par la voix d’une mère acariâtre et sans entrailles, ni les devoirs du mariage personnifiés dans un diplomate intéressé et corrompu qui spécule sur l’infidélité de sa femme pour l’amener à payer ses dettes. Mais, si toute l’action tend à rendre la faute de Valentine excusable et même fatale, si cette doctrine dangereuse, que la passion peut dicter des devoirs supérieurs à la loi écrite, court pour ainsi dire sous toutes les pages, du moins l’auteur ne prend nulle part cette doctrine à son compte. Le jour où Valentine s’unit à M. de Lansac, Bénédict maudit le mariage, la société, Dieu lui-même, qui livre le faible à tant de despotisme et d’abjection ; mais ce n’est pas George Sand qui parle, et, dans une parenthèse un peu ironique, elle nous prévient que Bénédict est un naturel d’excès et d’exception dont il ne faut pas prendre les paroles au pied de la lettre. Après tout, il ne dépend que de nous de l’en croire sur parole, puisqu’un bon mariage avec Valentine suffirait pour réconcilier Bénédict avec la société, et qu’à ce mariage, ce ne sont ni les lois ni la morale, mais simplement les préjugés qui s’opposent. Il n’en va pas de même dans Jacques, et un coup d’œil jeté sur cette œuvre singulière, qui ne parut guère plus d’un an après Valentine, va nous montrer de quel pas rapide George Sand marchait dans le chemin de la révolte.

Lorsqu’un homme de trente-cinq ans, pour lequel la vie n’a plus de secrets et l’amour plus d’illusions, épouse une jeune fille qui n’en a pas dix-huit, leur union peut être bientôt troublée par la disproportion de leurs âges et la différence de leurs caractères. La femme voudra sonder avec l’ardeur d’une curiosité jalouse les mystères d’un passé qui lui est inconnu ; le mari se pliera avec difficulté aux exigences d’un amour dont les inquiétudes lui sembleront parfois puériles. Cependant, si la femme est d’une nature aimante et simple, l’homme d’un cœur droit et d’un caractère loyal, les nuages que d’involontaires malentendus avaient élevés entre eux ne finiront-ils pas par se dissiper, et le bonheur par s’établir solidement dans leur vie ? Peut-être. Mais si le mariage est en lui-même une institution contraire aux lois de la raison, parce que le mariage a la prétention d’unir l’un à l’autre par des liens éternels des êtres mobiles et de leur imposer, contrairement aux lois de la nature, une fidélité non-seulement impossible, mais odieuse, le jour où les sentimens auxquels cette fidélité répondait ont cessé d’exister, alors la félicité qu’ils s’étaient promise ne deviendra-t-elle pas une torture ? Et, si l’homme qui s’est engagé dans cette union imprudente ne s’est pas dissimulé à lui-même la vanité des sermens qu’il échangeait, s’il a pu écrire à sa sœur : « Le mariage est toujours, selon moi, une des institutions les plus barbares que la société ait ébauchées. Je ne doute pas qu’il soit aboli, lorsque l’humanité aura fait quelques progrès vers la sagesse et la raison, » s’il a eu le courage de dire à sa fiancée elle-même : « Vous allez jurer de m’être fidèle et de m’être soumise, c’est-à-dire de n’aimer jamais que moi, et de m’obéir en tout. Le premier de ces sermens est une absurdité et le second est une bassesse, » et s’il ne s’est résolu au mariage que comme à l’unique moyen d’obtenir la femme qu’il aimait, a-t-il le droit de se plaindre lorsqu’il voit se glisser peu à peu entre sa femme et lui un être plus jeune, plus confiant, qui croit à la félicité parfaite de l’amour et à l’éternité des sentimens qu’il inspire ? Non sans doute. Le jour viendra forcément où l’amant prendra peu à peu la place du mari, et où celui-ci ne peut plus être qu’un obstacle au bonheur de sa femme, à moins qu’il ne préfère devenir pour le monde un objet de risée. Ne doit-il pas alors se punir lui-même de son égoïste imprévoyance, et que peut-il faire de mieux que de disparaître de la scène par une mort volontaire et silencieuse ? Telle est la thèse, pour le moins hardie, que George Sand a intrépidement menée jusqu’au bout pendant un long roman de 400 pages dont la lecture est aujourd’hui assez fatigante. Cette controverse contre le mariage ne répond à aucune de nos préoccupations et de nos anxiétés présentes. Dans notre société assez prosaïque, la lutte est beaucoup plus vive entre les intérêts qu’entre les théories, et on ne discute guère aujourd’hui la doctrine de l’union libre ailleurs que dans les clubs de bas étage. Mais il ne faut pas oublier qu’au lendemain du grand mouvement de 1830 tout était en quelque sorte remis en question, et que le mariage en particulier avait été de la part de l’école saint-simonienne l’objet des plus vives attaques. Au lendemain du jour où cette école venait d’être obligée de se séparer et où un procès célèbre faisait figurer devant la justice du pays un grand nombre de ses adeptes, ce n’était pas peu de chose que l’auteur de Valentine vînt à la rescousse, apportant à l’appui des adversaires du mariage toute la popularité de son talent. C’est dans Jacques que l’influence exercée sur l’esprit de George Sand par les doctrines saint-simoniennes apparaît le plus clairement. Il n’est donc pas étonnant que le roman ait vieilli avec les doctrines. Le suicide de Jacques, qui paraissait autrefois si dramatique, n’amène plus guère que le sourire aux lèvres ; mais ce qui n’a pas vieilli, ce qui reste éternellement jeune et chaleureux comme tout ce qui est marqué au coin de la vie et de la vérité, c’est la première partie : c’est la peinture des transports aveugles de Jacques et des enivremens crédules de Fernande. Il semble que par un raffinement de cruauté George Sand ait voulu employer d’abord toute la magie de son talent à nous faire envier les délices de ce bonheur conjugal dont elle entreprend ensuite de démontrer l’impossibilité. Nulle part une jeune fille romanesque ne trouvera une plus charmante traduction de ses rêves que dans le récit de l’arrivée de Fernande au château de Jacques, le lendemain de son mariage. « Quand je suis arrivée ici, il était onze heures du soir. J’étais très fatiguée du voyage, le plus long que j’aie fait de ma vie. Jacques fut presque obligé de me porter de ma voiture sur le perron. Il faisait un temps sombre et beaucoup de vent. Jacques me conduisit à ma chambre, qui est meublée à l’ancienne mode, avec un grand luxe. Avant de me coucher, je voulus jeter un regard sur les jardins, et j’ouvris une fenêtre ; mais l’obscurité m’empêcha de distinguer autre chose que d’épaisses masses d’arbres autour de la maison et une vallée immense au-delà. Un parfum de fleurs monta jusqu’à moi. Ce vent tout chargé de senteurs délicieuses me fit éprouver je ne sais quels tressaillemens de joie, il me sembla qu’une voix me disait : Tu seras heureuse ici… Quand il revint, j’étais couchée. Je vivrais cent ans que je ne pourrais oublier cette soirée, où pourtant il ne s’est rien passé que de très simple et de très naturel. La fatigue même du voyage avait quelque chose de délicieux ; je me sentais accablée et je n’avais la force de penser à rien ; mes yeux étaient encore ouverts et ne cherchaient plus à se rendre compte de ce qu’ils voyaient, mais n’étaient frappés que d’images agréables. Ils erraient des rideaux de soie à franges d’argent de mon lit à la figure toujours si belle et si sereine de mon Jacques. La clarté rose de la lampe, le bruit du vent au dehors, la douce chaleur de l’appartement, la mollesse de mon lit, tout cela ressemblait à un conte de fée, à un rêve d’enfant. Je m’assoupissais et me réveillais de temps en temps pour me sentir bercée par le bonheur ; Jacques me disait, avec sa voix douce et affectueuse. : — Dors, mon enfant ; dors bien. »

Jacques fut écrit à Venise en 1834. Dans la situation difficile où se trouvait alors George Sand, l’envoi de son manuscrit en France était presqu’une provocation et un défi. Elle laissait éclater librement au dehors toutes les révoltes qui, depuis le jour où elle avait pris la plume, bouillonnaient sourdement dans son âme. Il y a aussi loin des hardiesses d’Indiana à celles de Jacques que de Nohant à Venise. Ce séjour d’une année au bord de l’Adriatique est demeuré pour elle une de ces époques qu’on n’oublie point dans la vie et auxquelles l’imagination se reporte lorsqu’elle veut puiser quelque inspiration poétique dans le trésor de ses souvenirs. C’est vers les lagunes de Venise, où les étoiles étincelantes tremblent dans les petites mares d’eau que la mer a oubliées sur la palude, et vers la plage du Lido, où la voix de l’Adriatique se brise monotone et majestueuse, que pendant longtemps elle se sentit entraînée lorsqu’elle voulait écrire quelque récit d’amour. De tous ces récits, celui où elle a peint le mieux la redoutable puissance du seul maître dont elle reconnût alors les lois, c’est une nouvelle intitulée Leone Leoni, qui n’a pas 150 pages et qu’elle écrivit en huit jours, « étant à Venise par un temps très froid et dans une circonstance fort triste, le carnaval mugissant et sifflant au dehors avec la bise glacée. » C’est à Venise également que se passe la scène de Leone Leoni : « La nuit était sombre et silencieuse. On n’entendait au loin que la voix monotone de l’Adriatique se brisant sur les îlots, et de temps en temps les cris des hommes de quart de la frégate qui garde l’entrée du canal Saint-George s’entre-croisant avec, les réponses de la goélette de surveillance. C’était un beau soir du carnaval, dans l’intérieur des palais et des théâtres ; mais au dehors tout était morne et les réverbères se reflétaient sur les dalles humides où retentissait de loin en loin le pas rapide d’un masque attardé. »

Dans une des salles de l’ancien palais Nasi, transformée en auberge, Juliette, étendue sur un sofa et à demi enveloppée, dans un manteau d’hermine, raconte à l’homme qui demande sa main combien elle a souffert et combien elle a aimé. Fille d’un riche bijoutier de Bruxelles, doux et apathique, et d’une mère frivole qui ne songeait qu’à la promener et à la produire, elle a passé son enfance et sa première jeunesse dans la dissipation et dans les fêtes. « Je me souviens, dit-elle, de ce temps avec douleur et pourtant avec plaisir ; j’ai fait depuis de tristes réflexions sur le futile emploi de mes jeunes années, et cependant je le regrette ce temps de bonheur et d’imprévoyance qui aurait dû ne jamais finir ou ne jamais commencer. » C’est à l’âge de seize ans qu’elle rencontre dans un bal un noble Vénitien, Leone Leoni, qui, par la beauté de sa figure, par la fascination de ses manières, par sa supériorité native dans tout ce qu’il entreprend, est devenu partout l’idole de tous les mondes qu’il a traversés. Il se fait agréer comme époux par les parens de Juliette sans fournir d’autres preuves de sa fortune et de sa noblesse que l’affirmation de sa parole. Mais, la veille du jour fixé pour le mariage, il enlève Juliette sous prétexte de fuir un danger mystérieux et en lui cachant qu’il emporte avec elle les pierreries que lui a confiées son père. Les deux amans ne s’arrêtent dans leur fuite qu’au fond d’une des vallées du lac Majeur, dans un chalet pittoresque où ils passent six mois d’une vie rustique consacrée tout entière aux délices de l’amour. « Tout le jour nous étions occupés à travailler ; je prenais soin du ménage ou je plissais moi-même son linge. De son côté, il pourvoyait à tous nos besoins et remédiait à toutes les incommodités de notre isolement… Mais, quand venait le soir, il se couchait sur la mousse à mes pieds, dans un endroit délicieux qui était auprès de la maison sur le versant de la montagne. De là nous contemplions le splendide coucher du soleil, le déclin mélancolique du jour, l’arrivée grave et solennelle de la nuit. Nous savions le moment du lever de toutes les étoiles et sur quelle cime chacune d’elles devait commencer à briller à son tour. Puis, quand la nuit était tout à fait venue, quand le silence de la vallée n’était plus troublé que par le cri plaintif de quelque oiseau des rochers, quand les lucioles s’allumaient dans l’herbe autour de nous, et qu’un vent tiède planait dans les sapins au-dessus de nos têtes, Leoni semblait sortir d’un rêve ou s’éveiller à une autre vie ; son âme s’embrasait, et son éloquence passionnée m’inondait le cœur. » Quel qu’ait été le dessein de Leoni en se cachant ainsi pendant six mois, il se lasse â la fin de cette retraite et il conduit Juliette à Venise, où il l’installe dans le palais de ses ancêtres, dont il a été expulsé depuis longtemps, mais qu’il a loué en secret pour trois mois. Là il fait vivre son amante au milieu d’une société d’aventuriers et d’escrocs qu’il lui présente comme ses amis, et il s’adonne aux plaisirs du jeu avec une fureur qui lui fait bientôt négliger Juliette ; mais la négligence de Leoni, tout en lui arrachant des larmes, ne parvient pas à déraciner son amour. « Pendant les nuits de jeu, j’errais seule sur la terrasse, au haut de la maison. Je versais des larmes amères, je me rappelais ma patrie, ma jeunesse insouciante, ma mère si folle et si bonne, mon pauvre père si tendre et si débonnaire, et jusqu’à ma tante avec ses petits soins et ses longs sermons. Il me semblait que j’avais le mal du pays, que j’avais envie de fuir, d’aller me jeter aux pieds de mes parens, d’oublier à jamais Leoni ; mais, si une fenêtre s’ouvrait au-dessous de moi, si Leoni, las du jeu et de la chaleur, s’avançait sur le balcon pour respirer la fraîcheur du canal, je me penchais sur la rampe pour le voir, et mon cœur battait comme aux premiers jours de ma passion quand il franchissait le seuil de la maison ; si la lune donnait sur lui et me permettait de distinguer sa noble taille sous le riche costume de fantaisie qu’il portait toujours dans l’intérieur de son palais, je palpitais d’orgueil et de plaisir comme le jour où il m’avait introduite dans ce bal d’où nous sortîmes pour ne jamais revenir ; si sa voix délicieuse, essayant une phrase de chant, vibrait sur les marbres sonores de Venise et montait vers moi, je sentais mon visage inondé de larmes. »

Si cruelle que cette existence commence à être pour Juliette, des épreuves plus cruelles encore l’attendent. Leoni, ruiné, aux abois, l’abandonne en la laissant aux soins d’un ami perfide. Juliette s’enfuit pour le rejoindre, obtenir de lui sa justification ou rompre avec éclat ; mais Leoni, tout en lui avouant quelques-unes des hontes de sa vie passée, parvient à la retenir, et, subjuguée par son amour, elle se laisse associer, tout en apprenant chaque jour quelque nouvelle infamie de son amant, à une vie de désordres, d’expédiens et de bassesses. « Il n’y a point de vigueur, Juliette, dans le sang dont vous êtes formée, » lui dit avec tristesse un homme qui l’a aimée autrefois. Bientôt elle justifie cette amère parole en devenant par son silence complice de l’assassinat de cet homme, en s’installant avec Leoni sous le nom de sa sœur dans le palais d’une princesse dont il est l’amant pour capter son héritage, en devenant l’instrument involontaire de l’empoisonnement de cette femme. Mais tant de turpitudes et de crimes n’empêchent point la misère de fondre sur Leoni, qui finit par s’enfuir après s’être efforcé de livrer Juliette par surprise et pour de l’argent à l’un de ses complices. C’est dans cette détresse que Juliette est recueillie par Bustamente, et celui-ci, même après avoir entendu ce triste récit, lui propose encore départager un nom honoré. Le lendemain, comme ils se promènent en gondole sur la Giudecca, une autre gondole pavoisée et remplie de masques, dont l’un se distingue par sa haute stature, vient à raser la leur. « Juliette ! » s’écrie tout à coup le masque d’une voix forte. — « Leoni ! » répond Juliette avec transport, et d’un bond, impétueuse et forte, elle s’élance dans la gondole qui passe, et vient tomber dans les bras de Leoni, qui l’étreint avec passion. Le lendemain, le malheureux Bustamente, qui a cru tuer Leoni en duel pendant la nuit et qui s’est trompé de rival, les voit tous deux monter légèrement sur le tillac du navire qui fait tous les jours la route de Venise à Trieste, et disparaître dans les vapeurs du matin. — Qu’on dise ce que l’on voudra, que l’on se récrie contre l’invraisemblance ou que l’on s’indigne contre l’immoralité, je défie qu’après avoir ouvert le livre on ne le lise pas jusqu’au bout, et qu’en le fermant on ne se sente pas troublé, incertain s’il faut plaindre ou mépriser cette femme, et mieux disposé à croire avec les anciens à l’existence de cette divinité aveugle, le destin, Fatum, qui faisait languir Phèdre dans l’attente d’Hippolyte, et qui précipitait Myrrha innocente dans les bras de son père.

Si Leone Leoni est la glorification de l’amour et l’apologie de ses entraînemens, Lucrezia Floriani est la théorie et le code de ses devoirs. Un intervalle de plus de douze années sépare ces deux œuvres. La première a été écrite dans l’ardeur de la jeunesse ; la seconde à l’entrée de la maturité. C’est en quelque sorte le résumé d’une longue expérience ; c’est aussi la dernière des œuvres de George Sand dont l’analyse de la passion soit l’unique sujet. Je ne m’inquiéterai pas de savoir si, comme on l’a prétendu et comme elle s’en défend dans ses mémoires, elle a entendu peindre dans cette nouvelle un des épisodes romanesques de sa vie. Bien différent serait en tout cas le dénoûment, puisque Lucrezia Floriani finit par mourir des chagrins que lui a causés le prince Karol, tandis que George Sand a survécu trente années à son héroïne. J’aime donc mieux voir dans cette héroïne un personnage imaginaire, par la bouche duquel elle fait parler quelques-unes de ses théories. Qu’est-ce en effet que cette Lucrezia ? C’est une actrice qui a été élevée dans une soupente éclairée d’une seule lucarne étroite, toute tapissée à l’extérieur de vignes sauvages et de folles clématites. Un grabat avec une paillasse de roseaux couverte d’indienne raccommodée en mille endroits, des figurines de saints en plâtre grossièrement coloriées, quelques dessins collés à la muraille et tellement noircis par le temps et par l’humidité qu’on n’y distinguait plus rien, un pavé raboteux et inégal, une chaise, un coffre et une petite table en bois de sapin, tel est l’intérieur misérable où la fille du pêcheur Menapage a passé ses premières années et senti couver en elle les dons de la force et du génie. « Voilà, dit-elle au prince de Karol, son dernier amant, voilà mon lit de petite fille où je me souviens d’avoir dormi les jambes pliées et douloureuses à mesure que je devenais trop grande pour l’occuper. Voilà, à mon chevet, une branche de buis béni qui tombe en poussière et que j’y ai attachée la veille de mon départ, de ma fuite… Tiens, voici encore un dévidoir, des moules et des navettes qui m’ont servi à faire des filets pour les poissons. Ah ! que de mailles j’ai sautées ou rompues, quand ma tête m’emportait loin de ce travail monotone, le seul que mon père me permît, en dehors des soins du ménage. Comme j’ai souffert du froid, du chaud, des cousins, des scorpions, de la solitude et de l’ennui, dans cette chère petite prison. Comme je l’ai quittée avec joie, sans même songer à lui dire adieu ! »

C’est pourtant auprès de cette petite chaumière qu’elle est venue chercher un abri pour se reposer d’une existence où, d’après son propre aveu, elle n’a pas compté le nombre de ses amans. C’est sur les bords du lac où son père jette encore ses filets qu’elle a acheté sur ses gains de théâtre une villa où elle s’est établie avec quatre enfans nés de trois pères différens, et où elle donne bientôt l’hospitalité à un nouvel amant. Quels sont donc les traits qui distinguent Lucrezia Floriani d’une aventurière vulgaire ? Une seule chose : ses théories sur l’amour, et elle expose ces théories dans un langage dont j’ai dû adoucir en quelques endroits la crudité : « L’amour, dit Lucrezia, est un sentiment de nature mystérieuse que tout le monde subit sans le comprendre. Ce sujet est si profond qu’il est effrayant d’y penser, et pourtant ne pourrait-on essayer sérieusement ce qui n’a été qu’aperçu d’une manière vague ? Le principal siège de l’amour est dans la tête. Je sais qu’on le place ailleurs ; mais ce n’est pas vrai pour les femmes intelligentes. Il suit chez elles une marche progressive ; il s’empare du cerveau d’abord. Il frappe à la porte de l’imagination : sans cette clé d’or, il n’entre point. Quand il s’en est rendu maître, il descend dans les entrailles, il s’insinue dans toutes nos facultés, et nous aimons alors l’homme qui nous domine comme un dieu, comme un enfant, comme un frère, comme tout ce que la femme peut aimer. Il excite et subjugue toutes nos fibres vitales… Mais la femme qui peut connaître l’amour sans l’enthousiasme est une brute. » De cette théorie, Lucrezia Floriani a tiré trois préceptes d’une moralité relative auxquels elle se pique d’avoir toujours conformé sa conduite : ne jamais recevoir d’argent de ses amans ; ne jamais s’abandonner à l’amour avant que le cœur ait parlé, ne jamais aimer deux hommes à la fois. C’est pour être demeurée fidèle à ces trois préceptes que Lucrezia Floriani se croit en droit de dire : « J’ai la certitude d’être une femme honnête, et j’ai même la prétention d’être devant Dieu une femme vertueuse. » L’auteur n’essaie point d’y contredire. « La conduite de Lucrezia Floriani, dit-elle, était tellement honorable et digne (ce qui ne veut pas dire, qu’elle fût très régulière) que des femmes du monde la fréquentèrent avec sympathie et même avec déférence. » Elle nous assure même que son âme était restée chaste comme celle d’un petit enfant. Aussi, lorsque Lucrezia Floriani, après dix ans de vie commune avec le prince Karol, meurt des tourmens que lui cause la jalousie rétrospective (assez bien fondée, il faut en convenir) du prince, il ne dépendrait que de nous de nous attendrir sur le sort de cette pure victime de l’amour, et de la comparer avec l’auteur à la Lucrèce antique.

En lisant ces pages étranges, on comprend que leur apparition ait excité quelque scandale, et que les premières œuvres de George Sand lui aient fait adresser le gros reproche d’immoralité par les critiques (il y en a de tous les temps) qui se croient chargés d’exercer sur les œuvres littéraires le contrôle de la morale. Il est vrai qu’elle avait aussi ses défenseurs dont l’ardeur allait jusqu’à prendre les armes pour venger ses offenses. Le duel de Gustave Planche avec Capo de Feuillide est un des épisodes les plus singuliers de ces querelles littéraires. Mais ce qui devait satisfaire George Sand plus que le sang versé pour elle, c’était le sentiment de son prestige aux yeux de la génération nouvelle. Ses romans n’avaient pas tardé à devenir les livres défendus sur lesquels se jetaient les jeunes gens au sortir d’un collège, et que les jeunes femmes lisaient, le lendemain de leur mariage, en cachette de leurs maris et de leurs mères. « Je me souviens d’un été durant lequel je me suis enivrée de George Sand, » me disait une femme d’esprit, et c’était bien en effet le vin d’une véritable ivresse que versaient à longs traits dans les âmes ces œuvres, dont la forme un peu ampoulée répondait à l’enthousiasme et aux exagérations de leur temps. Aujourd’hui que ces exagérations sont tombées et que les querelles des partisans et des adversaires de George Sand nous rappellent un peu celle des gluckistes et des piccinistes, le moment est peut-être venu de rechercher dans quelle mesure ce reproche d’immoralité est fondé.

J’avoue n’avoir dessein ici de me placer qu’au point de vue modeste de l’honnête homme, comme on aurait dit au XVIIe siècle, et laisser à qui se sent ce droit le soin de dénoncer les dangers inséparables de la peinture même des passions. Sans doute cette peinture, lorsqu’elle est vive autant que naturelle, n’est point exempte d’inconvéniens pour les âmes faibles et peut les conduire à une exaltation périlleuse. Mais il faut aller plus loin et dire alors de toutes les œuvres d’imagination ce que Pascal disait de la comédie : « C’est une représentation si naturelle et si délicate des passions qu’elle les émeut et les fait naître dans notre cœur, surtout celle de l’amour, et principalement lorsqu’on le représente fort chaste et fort honnête… Ainsi l’on s’en va de la comédie le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l’amour, l’âme et l’esprit si persuadés de son innocence, qu’on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher à les faire naître dans le cœur de quelqu’un pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l’on a vus si bien dépeints. » Laissons donc aux directeurs le soin de prémunir leurs pénitens contre les dangers de cette représentation et de leur indiquer la limite dans laquelle on peut braver ces dangers. Pour nous, critiques, bornons-nous à chercher celle au-delà de laquelle la morale humaine et sociale se trouve en péril et voyons quelles blessures différentes on peut lui faire.

L’influence mauvaise d’un auteur peut d’abord s’exercer par la création de personnages imaginaires qui servent de modèles à toute une génération, et dont les travers, les vices, parfois les crimes, deviennent un objet d’imitation. Pour prendre tout de suite un exemple au plus bas degré de l’échelle littéraire, ne voyons-nous pas chaque jour des héros de cour d’assises reproduire avec une horrible réalité les crimes dont le récit imaginaire a passé en feuilleton sous les yeux ? Sur ce premier point, je ne crois pas qu’il y ait grand reproche à adresser à George Sand. Elle n’a jamais créé un type assez vivant, et elle n’a pas su plier avec assez de souplesse l’existence de ses personnages aux conditions de la vie réelle pour que la contagion de l’exemple soit à redouter dans ses romans. Je ne crois pas que le souvenir de Valentine ait jamais entraîné une jeune fille noble à s’éprendre d’un métayer, ni que le suicide de Jacques ait déterminé un seul mari à céder la place à l’amant de sa femme. Je ne voudrais pas cependant répondre que cette contagion de l’exemple n’ait pas été exercée sur quelques femmes, non par les héroïnes de George Sand, mais par George Sand elle-même. Le bruit qui se faisait autour de son nom, la liberté de ses allures, l’apparente poésie de cette existence livrée aux hasards d’une fantaisie vagabonde, ont pu dans le monde des lettres tenter certaines hardiesses et susciter certaines imitations. Je ne serais pas étonné que quelques femmes aient cru trouver sous des vêtemens d’homme et à travers les vapeurs du cigare une inspiration qui leur avait fait défaut tant qu’elles avaient conservé les habits et les mœurs de leur sexe. Mais ce n’est là qu’une contagion restreinte, et d’ailleurs les femmes qui se sont piquées de mener une existence à la George Sand n’auraient probablement pas en tout état de cause, et à quelques excentricités près, vécu d’une façon très différente.

Il est une autre influence plus insinuante et plus dangereuse qu’un auteur peut exercer par des œuvres d’imagination, lorsqu’il fait pénétrer dans les consciences une fausse notion du devoir et qu’il fait briller aux yeux l’idéal trompeur d’une vie conduite en dehors des sentiers étroits où chemine plus ou moins péniblement le gros des gens de bien. Reconnaître à la passion des droits que la morale vulgaire lui refuse, glorifier ses entraînemens comme l’accomplissement d’un devoir et ériger en doctrine la suprématie de ses lois sur celles que la société a élevées pour sa défense, c’est un des usages les plus dangereux qu’un auteur puisse faire des dons qui lui ont été départis, et c’est ce que fait à chaque instant George Sand. Les déclamations les plus vertueuses se mêlent dans la bouche de ses héroïnes aux irrégularités les plus hardies dans la conduite. On dirait qu’il y a pour elles un code de morale à part dont elles tracent à leur gré les lois et dont la facile observance suffit à leur glorification. Que beaucoup d’âmes faibles et exaltées se soient laissé surprendre par ces doctrines, que beaucoup de femmes surtout, persuadées par George Sand de l’iniquité des lois conjugales, se soient crues en droit de chercher leur revanche aux dépens des auteurs de ces lois, cela me paraît hors de doute, et pour le contester, il faudrait faire preuve d’une singulière partialité. Mais ce qu’on peut dire à sa décharge, c’est que, si elle a singulièrement faussé l’idéal, du moins elle ne l’a jamais systématiquement abaissé. À travers ses œuvres les plus critiquables, on sent toujours un certain souffle qui, s’il ne vous emporte vers les hauteurs du bien, vous soulève du moins au-dessus de la terre. Or ce qui a été faussé se redresse ; ce qui a été abaissé ne se relève jamais. S’il faut dire là-dessus tout mon sentiment, je ne saurais pardonner aux auteurs de romans, quand au lieu de parler à l’imagination un langage qui peut la séduire, au risque de l’exalter outre mesure, ils s’appliquent au contraire à la décourager par leur ironie et à la salir par leurs peintures. Je sais bien que dans une certaine école on met la grossièreté vertueuse bien au-dessus de la délicatesse immorale. Pourvu qu’au dénoûment le vice soit puni, peu importent la complaisance et la précision des détails avec lesquels on aura représenté ses erreurs. Telle n’est point la méthode de George Sand ; c’est dans les théories plus que dans les situations qu’elle déploie sa hardiesse, et elle prend moins de liberté dans ses peintures que dans son langage. Aussi, quand on songe que le même temps où paraissaient Leone Leoni et Lucrezia Floriani voyait aussi publier les Contes drolatiques et la Fille aux yeux d’or, on s’étonnerait de l’indulgence accordée à Balzac et de la sévérité déployée contre George Sand, si on ne réfléchissait aux mobiles qui animent la société dans ces rares et subits déploiemens de sévérité. La société ne se met en morale (pour parler avec Mme de Staël) contre un auteur que tout à fait à bon escient et quand l’affaire en vaut la peine. Elle sait qu’il y a dans la nature de l’homme un fond incorrigible de grossièreté, et elle ne s’inquiète pas trop des satisfactions que la littérature accorde à cet instinct ; mais, lorsqu’elle se sent attaquée dans sa constitution, dans ses bases, elle entre bien vite en défense. Qu’est-ce lorsqu’elle reçoit plusieurs bordées à la fois non-seulement dans sa mâture, mais encore dans ses œuvres vives ? Or en même temps que George Sand proclamait ainsi l’insurrection de l’amour contre le mariage, elle ne craignait pas d’attirer sur elle les foudres de l’église et celles de l’état par la hardiesse avec laquelle elle se jetait au plus fort de la polémique religieuse et politique. « Personne n’a jamais joué plus franc qu’elle à ce jeu périlleux de la vie, » disait Sainte-Beuve, qui la connaissait bien, et cette franchise de jeu est ce qui fait à mes yeux son honneur. De même qu’elle lançait ses romans au hasard, sans aucune de ces habiletés avec lesquelles Mme de Krudener préparait quelques années auparavant le succès de Valérie, de même elle s’attaquait hardiment à tous les problèmes qui préoccupaient les hommes de son temps sans mesurer pour elle-même les inconvéniens de ces attaques. Mais c’est précisément par ces hardiesses qu’elle tirait à elle et entraînait dans son cortège ces esprits, si nombreux au lendemain des révolutions, dont la soif de vérité n’est point satisfaite par les réponses de la philosophie et de la religion ou qui se plaignent de l’organisation de la société. Nous allons voir dans la suite de cette étude comment elle a traduit dans ses œuvres ces anxiétés et ces plaintes.


II

« Ne sommes-nous pas insensés dans nos mécontentemens, et n’est-ce pas une chose digne de pitié que de voir de si chétifs atomes avoir besoin de tant d’espace et de bruit pour y promener une misère si obscure et si commune ? » À lire ces paroles, ne les croirait-on pas échappées à la tristesse de Pascal ou à la sévérité de Bossuet ? Elles sont cependant de George Sand, et puisque c’est sous sa plume que je les rencontre, on ne s’étonnera pas de m’entendre dire que de tous les écrivains du siècle, c’est peut-être elle qui a sondé du regard le plus perçant les profondeurs de cette misère si obscure et si commune. N’avez-vous pas souvent remarqué ce qu’a parfois d’un peu vulgaire dans sa cause la tristesse de tous Ces grands mélancoliques de notre âge, et combien il aurait fallu peu de chose pour les consoler ? Qu’un des pistolets envoyés si flegmatiquement par Albert à son ami lui fût parti un jour dans la main, le canon maladroitement tourné, et Werther aurait été condamné sous peine d’inconséquence à devenir le plus heureux des hommes en épousant Charlotte. Ne croyez-vous pas qu’une ambassade offerte à René jeune encore aurait suffi à secouer son ennui et à lui faire oublier jusqu’au souvenir d’Amélie ? Bien autrement profond et incurable est le mal que George Sand a peint dans Lélia. Cette œuvre étrange est de tous les romans de George Sand celui qui a fait le plus de bruit à sa naissance et qui a le plus vieilli aujourd’hui. L’école réaliste, qui a exercé depuis quelques années sur notre littérature une si fâcheuse influence, a eu du moins l’avantage de développer chez notre génération nouvelle le goût de la vraisemblance et l’horreur de la déclamation. Or la vraisemblance est peu respectée dans Lélia, et en revanche la déclamation y abonde. Nous nous sentons tout le temps mal à l’aise durant la lecture de ce poème en prose, dont les scènes se jouent sur les pentes imaginaires du Monte-Verdor et dans la villa féerique du prince dei Bambucci, où le poète Sténio passe les nuits enveloppé dans son manteau au bord des cascades, où le galérien vertueux Trenmor, dont l’âme s’est retrempée au bagne de Toulon, coudoie la courtisane Pulchérie et le prêtre Magnus. Mais malgré tout cela j’oserai dire que c’est l’œuvre de George Sand qui contient la plus grande part de vérité, car c’est celle où elle a le plus éloquemment traduit ce besoin qui fait l’honneur et la souffrance de notre siècle sincère et courageux : la recherche de la vérité. Le mal de Lélia ce n’est pas de douter de l’amour ; elle en guérirait si elle parvenait à aimer Sténio. Son mal, c’est de douter de tout, et de ne savoir à quelle source étancher la soif de ses ardeurs infinies. Lorsque à l’entrée de la nuit, au lever de la lune ou aux premières clartés du jour, dans le silence de minuit et dans cet autre silence de midi si inquiet et si accablant, elle a senti son cœur se précipiter vers un but inconnu, vers un bonheur sans forme et sans nom qui est au ciel, qui est dans l’air, qui est partout, elle sait, et l’expérience le lui a appris, que ce bonheur n’est pas l’amour ; elle sait qu’il y a au-delà de l’amour des désirs, des besoins, des espérances qui ne s’éteignent point ; « sans cela que serait l’homme ? Il lui a été accordé si peu de jours pour aimer sur la terre ! » Elle le sait et elle se consume dans la poursuite de ce but inconnu. C’est en vain que, pour l’atteindre, elle rompt une première fois avec les hommes, avec Sténio, et que, réfugiée dans une vieille abbaye en ruines, elle établit entre elle et le monde la barrière d’une clôture volontaire ; « Je relevai, dit-elle, en imagination les enceintes écroulées de l’abbaye ; j’entourai le préau ouvert à tous les vents d’une barrière invisible et sacrée ; je posai des limites à mes pas et je mesurai l’espace où je voulais m’enfermer pour une année entière. Les jours où je me sentais agitée au point de ne pouvoir plus reconnaître la ligne de démarcation imaginaire tracée autour de ma prison, je l’établissais par des signes visibles ; j’arrachais aux murailles décrépites les longs rameaux de lierre et de clématite dont elles étaient rongées, et je les couchais sur le sol aux endroits que je m’étais interdit de franchir. Alors, rassurée sur la crainte de manquer à mon serment, je me sentais enfermée dans mon enceinte avec autant de rigueur que je l’aurais été dans une bastille. »

Mais, si de frêles barrières de lierre ou de clématite peuvent contenir le désordre de ses pas, il n’en est pas de même du désordre de sa pensée ; la contemplation solitaire des merveilles de la nature ne fait que porter au comble ce désordre. C’est en vain que l’aspect de ces merveilles lui crie l’existence d’un Dieu créateur, car le spectacle des souffrances de l’homme la fait douter de sa bonté. « Si Dieu existe, il n’est que le grand artisan de nos misères ; la vue d’un homme heureux ne lui est pas agréable, ou il est trop loin pour entendre nos gémissemens et nos plaintes. » L’idée de la mort et d’une vie nouvelle ne lui fournit pas de réponse à cette contradiction, car elle ne sait sous quelle forme elle doit la désirer. « Oh ! si c’était seulement le repos, la contemplation, le calme, le silence ! Si toutes les facultés que nous avons pour jouir et souffrir se paralysaient, s’il nous restait seulement une faible conscience, une imperceptible intuition de notre néant ! Si l’on pouvait s’asseoir ainsi dans un air immobile, devant un paysage vide et morne, savoir qu’on a souffert, qu’on ne souffrira plus et qu’on se repose sous la protection du Seigneur ! Mais quelle sera l’autre vie ? Quel est ce désir inconnu et brûlant qui n’a pas d’objet conçu et qui dévore comme une passion ? Le cœur de l’homme est un abîme de souffrances dont la profondeur n’a jamais été sondée et ne le sera jamais. » C’est en vain que, pour combler cet abîme, elle essaiera de retourner vers le monde et vers l’amour. Le monde et l’amour n’auront pas de quoi la satisfaire. C’est en vain que, dégoûtée de nouveau, elle plie son existence sous une règle encore plus fixe et plus austère en prenant le voile au couvent des Camaldules, dont elle devient abbesse. Derrière ces murailles infranchissables, elle croit quelque temps avoir trouvé, sinon le bonheur, du moins le repos. Elle prépare sa place dans le cimetière et mesure paisiblement de l’œil la toise de marbre qui recouvre la couche muette et tranquille où elle sera bientôt étendue. Elle jouit de sentir qu’elle s’est soumise, qu’elle vit, qu’elle accomplit la loi, qu’elle ne résiste plus à l’ordre universel, et c’est sans efforts que son esprit apaisé se soumet à la foi ; « la foi que les petits esprits appellent faiblesse, superstition, ineptie, la foi qui est la volonté jointe à la confiance, magnifique faculté donnée à l’homme pour dépasser les bornes de la vie matérielle, et pour reculer jusqu’à l’infini celles de l’entendement. » Mais les troubles de la vie viennent bientôt la chercher dans ce repos trompeur. Elle n’a pas seulement à défendre la tranquillité de sa retraite contre les entreprises de Sténio, et la paix de son cœur contre les souvenirs de son amour. Le bien, même qu’elle s’est efforcée de faire à d’autres âmes que la sienne se tourne contre elle ; elle est accusée d’avoir professé dans son couvent des doctrines étranges et remplies d’hérésies. Elle est dégradée de son rang d’abbesse, chassée du couvent des Camaldules et reléguée dans une abbaye ruinée et humide. C’est là qu’elle s’éteint lentement, dédaignant de se soustraire à l’injuste châtiment qui lui a été infligé, mais redevenue la proie du doute et du désespoir. Les espérances de réhabilitation qu’on s’efforce de lui faire concevoir sont repoussées orgueilleusement par elle. « Elle n’avait jamais su s’accommoder de ces promesses d’avenir. Son cœur avait d’infinis besoins, et il allait s’éteindre sans en avoir satisfait aucun. Il eût fallu à cette immense douleur l’immense consolation de la certitude. » L’ancienne abbesse des Camaldules se croit, dans le délire de ses nuits, la voix chargée de faire parvenir aux oreilles de la Divinité la plainte du genre humain. Elle hait l’éternelle beauté des étoiles, et la splendeur des choses qui nourrissaient ses contemplations ne lui paraît plus que l’implacable indifférence de la puissance pour la faiblesse : « Depuis dix mille ans, s’écrie-t-elle, j’ai crié dans l’infini : Vérité, vérité ! et depuis dix mille ans, l’infini me répond : Désir, désir ! » et elle meurt en blasphémant.

Il est facile de railler ce livre, qui, sur plus d’un point, prête à la critique ; il est surtout légitime de se scandaliser des scènes qu’il contient et dont quelques-unes ont donné lieu à d’intraduisibles commentaires. Il n’en demeure pas moins une des œuvres les plus vigoureuses qui soient sorties de la plume d’une femme. Ce n’est cependant pas dans le doute absolu et dans les blasphèmes de Lélia qu’il faut chercher le dernier mot et la réponse finale de George Sand à ces hautes questions qu’elle avait soulevées. Lélia (dont il existe au reste plusieurs éditions différentes) fut écrit dans une de ces heures de découragement, comme chacun d’entre nous peut en avoir connu dans sa vie, et qui tournent nos tristesses à l’exaltation et à l’amertume. « J’écrivis Lélia, dit George Sand dans ses Mémoires, sous le coup d’un abattement profond, à bâtons rompus et sans projet d’en faire un ouvrage ni de le publier… Qu’on se figure une personne arrivée jusqu’à l’âge de trente ans sans avoir ouvert les yeux sur la réalité, une personne austère et sérieuse au fond de l’âme qui s’est laissé bercer et endormir longtemps par des rêves poétiques, par une foi enthousiaste aux choses divines, par l’illusion d’un renoncement absolu à tous les intérêts de la vie générale, et qui tout à coup, frappée du spectacle étrange de cette vie, l’embrasse et le pénètre avec toute la lucidité que donne la force d’une jeunesse pure et d’une conscience saine ! » Sans tenir pour absolument exact, au point de vue historique surtout, cet exposé de l’état de son âme, il est certain que dans l’histoire morale de George Sand Lélia ne marque qu’une phase et une étape. Il faut l’accompagner dans sa route et demander aux Lettres à Marcie, qui parurent en 1837, c’est-à-dire quatre ans plus tard, le développement de ses idées philosophiques. Dès la première page, on est frappé du changement de ton. « La religion, disait une femme qui avait beaucoup souffert, n’a point à toutes les questions une réponse aussi précise que celle de l’immortalité en face de la mort ; mais il n’est point de douleur qu’elle laisse sans soulagement. C’est la différence d’une plaie qui est pansée à une plaie qui ne l’est pas. » Si Marcie n’obtient pas de l’ami inconnu dont on nous fait lire les lettres une réponse à toutes les questions que posait Lélia, du moins il sait l’art de panser les plaies de celle qui implore ses conseils. Il calme par de sages avis ses ambitions imprudentes en la détournant de la voie où les disciples de Saint-Simon ont engagé naguère les femmes à s’élancer. Comme elle, il connaît les anxiétés du doute ; mais, pour calmer ces anxiétés, il connaît aussi un remède dont il lui conseille l’usage en ces termes : « Certains élans de l’âme, rapides comme l’éclair et vagues comme l’aube, suffisent à calmer ces lentes douleurs qui nous rongent, à faire crouler cette montagne de plaintes et d’ennuis si péniblement entassés durant nos lâches révoltes. Nous ne voyons pas d’où découle le baume ; nous ne pouvons conserver la manne divine au-delà du temps nécessaire pour ranimer nos forces et nous empêcher de mourir ; mais elle tombe chaque jour dans le désert, et quand nous doutons de la main qui la verse, c’est que nous avons négligé de l’invoquer, c’est que nous avons oublié de purifier le vase que le Seigneur a commandé de tenir toujours prêt à recevoir ses dons. Marcie, ne promettez pas, demandez ; ne refusez pas, acceptez ; ne doutez pas, priez. »

L’apaisement de la réflexion ne suffit pas pour expliquer comment, quatre années après Lélia, on peut rencontrer sous la plume de George Sand ces paroles de foi et d’espérance. On est forcé de croire à quelque influence bienfaisante dont l’action s’est fait sentir en ramenant le calme dans son âme. Les Lettres à Marcie ont été publiées dans le journal le Monde, que Lamennais fit paraître trois ans après la publication des Paroles d’un croyant, et où il commençait sa campagne de christianisme anticatholique et humanitaire. Il serait singulier (et cependant cela paraît probable) que cette influence calmante fût précisément celle du prêtre en révolte, et que les conseils donnés à l’inquiète Marcie par son directeur inconnu fussent l’écho de ceux que George Sand elle-même avait reçus de Lamennais. « Il daigna, dit-elle, en quelques entretiens très courts, mais très pleins, m’ouvrir une méthode de philosophie religieuse qui me fit une grande impression et un grand bien, en même temps que ses admirables écrits rendirent à mon espérance la flamme prête à s’éteindre. » On doit regretter que George Sand n’ait pas donné suite au dessein qu’elle annonce dans ses Mémoires de raconter en détail ses rapports avec Lamennais. On y aurait saisi peut-être le secret de l’influence exercée sur la femme par l’ancien prêtre, et il aurait été en tout cas intéressant de comparer cette étude avec celle de Sainte-Beuve. Entre les deux, je ne suis pas sûr que George Sand n’eût pas mieux compris Lamennais. Sans doute, pour l’aider à saisir le secret de ces versatilités éclatantes, Sainte-Beuve avait, comme une femme l’a dit de lui, le tourment des choses divines. Il a connu sincèrement les angoisses de ce tourment, et il s’est calomnié lui-même dans cette lettre récemment publiée où il écrivait : « J’ai fait un peu de mythologie chrétienne en mon temps ; elle s’est évaporée. C’était pour moi, comme le cygne de Léda, un moyen d’arriver aux belles et de filer un plus tendre amour. » Mais ce tourment des choses divines, George Sand l’avait éprouvé bien plus profondément encore, et chez elle il ne s’est point évaporé. On dirait même qu’à mesure qu’elle avance vers la maturité elle sent le besoin de serrer ces questions de plus près. Nulle part elles ne tiennent une aussi grande place que dans le roman philosophique de Spiridion, qui parut en 1841. La lecture en est assurément peu récréante, mais on y peut deviner les efforts et les luttes de sa pensée dans la peinture éloquente de tous les états philosophiques et religieux au travers desquels une âme peut successivement passer.

Spiridion est une longue histoire qu’un vieux moine raconte à un jeune novice, et où il lui déroule toutes les péripéties qui l’ont conduit de la foi à l’athéisme, et de l’athéisme à la révélation d’une religion nouvelle. Le moine remonte dans son récit jusqu’à ses premières années de couvent ; Il aimait alors la religion catholique avec une sorte de transport ; elle lui semblait une arche sainte à l’abri de laquelle il pourrait dormir toute sa vie en sûreté contre les flots et les orages de ses passions. Il se plaisait à exalter la puissance de cette révélation divine qui coupe court à toutes les controverses, et promet en revanche de la soumission de l’esprit les éternelles joies de l’âme. Les idées que renferme ce mot de mystère étaient les seules qui pussent l’enchaîner, parce qu’elles seules pouvaient gouverner ou du moins endormir son imagination. Malheureusement l’orgueilleuse pensée de marcher sur les traces du fondateur du monastère, l’abbé Spiridion, dont il croit apercevoir les apparitions, lui fait entreprendre de soumettre ses croyances au contrôle de sa raison, et il passe en revue tous les ouvrages de controverse théologique et de philosophie que contient la bibliothèque du couvent. Avec la flexibilité d’un esprit peu préparé à cette épreuve, il subit tour à tour l’influence de tous les auteurs à la lecture desquels il se livre. En lisant les réformistes, il cesse d’être catholique ; en lisant les philosophes, il cesse d’être chrétien, et il garde pour toute religion une croyance pleine de désir et d’espoir en la Divinité, le sentiment inébranlable du juste et de l’injuste, l’amour du bien et le désir du vrai. Mais, après quelque temps passé dans cet état, il tombe dans une tristesse ineffable et regrette d’un amer regret la religion qu’il a perdue. « Qui pourrait peindre, s’écrie-t-il, les souffrances d’une âme habituée à l’exercice minutieusement ponctuel d’une doctrine aussi savamment conçue, aussi minutieusement élaborée que celle du catholicisme, lorsque cette âme se trouve flottante au milieu de doctrines contradictoires dont aucune ne peut hériter de sa foi aveugle et de son naïf enthousiasme ! Qui pourrait dire ce que j’ai dévoré d’heures d’un accablant ennui, lorsqu’à genoux dans ma stalle de chêne noir, j’étais condamné à entendre, après le coucher du soleil, la psalmodie lugubre de mes frères, dont les paroles n’avaient plus de sens pour moi et la voix plus de sympathie !… Autrefois c’était particulièrement durant les offices du soir que j’aimais à répandre toute mon âme aux pieds du Sauveur. À ce moment d’indicible poésie, où le jour n’est plus et où la nuit n’est pas encore, lorsque la lampe vacillante au fond du sanctuaire se réfléchit seule sur les marbres luisans et que les premiers astres s’allument dans l’éther encore pâle, je me souviens que j’avais coutume d’interrompre mes oraisons, afin de m’abandonner aux émotions saintes et délicieuses que cet instant m’apportait. » Aujourd’hui le Dieu auquel il croit encore est trop loin, trop haut, trop insensible à nos souffrances pour qu’il ose s’adresser à lui. Aussi regrette-t-il l’oracle des Juifs, la voix qui parlait à Moïse sur le Sinaï. Les colères et les vengeances du sombre Jéhovah l’effrayaient moins que l’impassible silence et la glaciale équité de son nouveau maître.

Six années se passent pour lui dans la tristesse de ce déisme incertain et sans tendresse. Il se persuade alors qu’en cherchant dans les problèmes de la science la preuve de l’existence de Dieu, l’idée de Dieu lui apparaîtra plus nette et plus ferme. C’est précisément au résultat contraire qu’il arrive. Parvenu à ces hauteurs de la science que l’intelligence escalade, mais au pied desquelles le sentiment s’arrête, il est pris du vertige de l’athéisme. Il s’enivre quelque temps de son propre savoir ; il croit que la découverte des secrets de la nature et l’étude des propriétés vitales de la matière suffiront désormais à satisfaire les besoins de son esprit sans laisser la parole aux instincts de son cœur. Mais un triste et vulgaire accident, la mort d’un humble moine pour lequel il s’est pris d’affection, et celle de son chien Bacco, le précipite du haut de son orgueil dans un abîme de douleur. Il ne peut se faire à cette idée de destruction absolue, dont cependant la science lui défend de douter, et il sent que la solitude sans la foi et l’amour divin est un tombeau moins le repos de la mort. « Pendant des semaines et pendant des mois, je vécus ainsi sans plaisir et presque sans peine, tant mon âme était brisée et accablée sous le poids de l’ennui. L’étude avait perdu tout attrait pour moi, elle me devint peu à peu odieuse ; elle ne servait qu’à me remettre sous les yeux ce sinistre problème de la destinée de l’homme abandonné sur la terre à tous les élémens de souffrance et de destruction, sans avenir, sans promesse et sans récompense. Je me demandais alors à quoi bon vivre, mais aussi à quoi bon mourir ; néant pour néant, je laissais le temps couler et mon front se dégarnir sans opposer de résistance à ce dépérissement de l’âme et du corps qui me conduisait lentement à un repos plus triste encore. » De tristesse en tristesse, il en vient à envier le sort des animaux et des plantes : « L’automne arriva, et la mélancolie du ciel adoucit peu à peu l’amertume de mes idées. J’aimais à marcher sur les feuilles sèches et à voir passer ces grandes troupes d’oiseaux voyageurs qui volent dans un ordre symétrique et dont le cri sauvage se perd dans les nuées. J’enviais le sort de ces créatures qui obéissent à des instincts toujours satisfaits et que la réflexion ne tourmente pas. J’aimais aussi à voir s’épanouir les dernières fleurs de l’année. Tout me semblait préférable au sort de l’homme, même celui des plantes, et, portant ma sympathie sur ces existences éphémères, je n’avais d’autre plaisir que de cultiver un petit coin du jardin et de l’entourer de palissades pour empêcher les pieds profanes de fouler mes gazons et les mains sacrilèges de cueillir mes fleurs. »

C’est du fond de cet abîme de découragement qu’il est tiré par la découverte des manuscrits de l’abbé Spiridion, avec l’ombre duquel il n’a pas cessé d’être en relations mystérieuses. Ces manuscrits lui annoncent l’avènement d’une religion nouvelle qui peut se résumer dans l’avènement du règne de l’Esprit succédant au règne du Verbe, et qui, annoncée autrefois par Joachim de Flore, serait déposée en germe dans l’Évangile éternel. Je ne m’arrêterai pas à l’analyse de cette religion [2] dont la révolution française marque l’une des phases, car à partir de ce moment ce n’est plus en quelque sorte George Sand qui tient la plume. Si dans les Lettres à Marcie on devine l’influence de Lamennais, dans Spiridion une influence bien autrement apparente et constatée au reste par la dédicace règne sans partage : celle de Pierre Leroux. Par quel secret l’esprit vigoureux peut-être, mais à la fois grossier et confus, de Pierre Leroux a-t-il su établir son empire sur une nature tellement supérieure à la sienne ? On pourrait s’en étonner, si ce n’était le propre de George Sand d’avoir subi toute sa vie l’influence intellectuelle d’êtres inférieurs qu’elle idéalisait en quelque sorte, prêtant pour un jour à leurs conceptions le secours de son éloquence, sauf à se délier sans embarras lorsqu’une influence nouvelle avait succédé à l’ancienne. Pour elle, disait-on assez plaisamment, le style c’est vraiment l’homme, et ce sera pour son biographe futur une longue, mais curieuse étude, que de dénombrer ces influences, de les cataloguer, d’en déterminer les causes et la durée. Je n’entends pour mon compte tirer de cette observation d’autre conclusion, sinon qu’il y aurait quelque duperie à serrer de trop près les théories philosophiques si contradictoires que George Sand met dans la bouche des personnages qu’elle fait parler et à y chercher l’expression véritable de sa pensée. Je ne voudrais pas cependant me contenter de montrer avec quelle éloquence elle savait rendre les angoisses de la recherche philosophique ; je voudrais aussi saisir dans les quelques pages éparses où elle a parlé en son propre nom sa réponse aux questions qu’elle a soulevées dans ses romans ; mais la tâche n’est pas facile, car la langue de George Sand, merveilleuse de précision quand il s’agit de rendre les sentimens, devient flottante et contradictoire lorsqu’elle veut parler dogmatiquement. Au surplus cette contradiction n’était pas seulement dans son langage, elle se retrouvait au fond de sa pensée, et l’on va voir que, même sur les points essentiels, elle avait quelque peine à préciser ses croyances.

L’éloquence même avec laquelle George Sand a fait parler le doute montre que le doute était chez elle un état violent et douloureux. Sa nature n’était pas sceptique, mais croyante. Aussi son premier instinct la poussait-il à affirmer Dieu : « J’ai besoin d’un Dieu, » disait-elle énergiquement, et cela dans les pages mêmes où elle semblait concevoir son existence de la façon la plus vague. Mais c’est lorsqu’il s’agissait de définir comment elle entendait cette idée à la fois si profonde et si simple que sa pensée et sa plume semblent hésiter. Parfois, mais rarement, elle se plaît à confondre l’existence de Dieu avec celle de la nature dont les merveilles la transportent et elle semble voir en lui un créateur perpétuel sans commencement ni fin dans une création perpétuelle et infinie. On la dirait alors animée de cet enthousiasme qui inspirait le poète latin lorsqu’il chantait la nature puissante d’un esprit caché et un Dieu répandu dans le ciel, dans la terre, dans la mer :

Namque canam tacità naturam mente potentem,
Infusumque Deum cœlo, terrâque, marique.


Même au sein de cet enthousiasme, elle sent cependant le besoin de distinguer de la nature cette force cachée qui l’anime : « Vitalité, s’écrie-t-elle, sublime inconnue, dis-moi ton nom. » Le plus souvent elle n’hésite pas et donne à cette vitalité le seul nom qui lui convienne : Dieu, tout en trouvant que jusqu’à nos jours ce nom a été assez mal porté. Elle entend par là que son esprit répugne à la conception du Dieu biblique et chrétien qui intervient à chaque instant dans l’existence des hommes, et plus souvent pour châtier que pour bénir. D’un autre côté elle ne saurait lui prêter l’impassible silence et la glaciale équité qui effrayaient tant le moine Alexis. « J’aime mieux, s’écriait-elle, croire que Dieu n’existe pas que de le croire indifférent. » S’il avait été indifférent, comment l’aurait-elle aimé ? et elle l’aimait, elle cherchait à l’aimer du moins tout en se plaignant de ne pas le connaître davantage. « Je mourrai, a-t-elle écrit, dans le nuage épais qui m’enveloppe et qui m’oppresse. Je ne l’ai déchiré que par momens, et dans des heures d’inspiration plus que d’étude j’ai aperçu l’idéal divin comme les astronomes aperçoivent le corps du soleil à travers les fluides embrasés qui le voilent de leur action impétueuse et qui ne s’écartent que pour se resserrer de nouveau. Mais c’est assez peut-être, non pour la vérité générale, mais pour la vérité à mon usage, pour le contentement de mon pauvre cœur ; c’est assez pour que j’aime ce Dieu que je sens là derrière les éblouissemens de l’inconnu et pour que je jette au hasard dans son infini mystérieux l’aspiration à l’infini qu’il a mise en moi et qui est une émanation de lui-même. »

Cet instinct de croire en Dieu, ce besoin de l’aimer, permettent de ranger George Sand parmi les disciples, chancelans peut-être, mais cependant fidèles, de cette grande doctrine du déisme dont la pure et froide lumière a éclairé depuis l’origine du monde la route de tant de sages : of those who taught the right, disait Byron. L’élan du cœur triomphait chez elle des incertitudes de la pensée. Mais ces incertitudes se retrouvaient dans son esprit lorsqu’il s’agissait de déduire de cette idée fondamentale les conséquences qui en découlent, conséquences qui du reste ne sont pas, à mes yeux du moins, d’une logique aussi nécessaire que cela plaît à dire aux manuels de philosophie. Lorsqu’elle en arrivait à la question de l’âme humaine et de sa survivance à la destruction du corps, la chaîne du raisonnement se ressentait de la faiblesse du premier anneau, et l’imagination s’égarait dans des rêveries incertaines. Parfois l’homme lui paraissait semblable à une pierre que le temps désagrège, et elle concevait difficilement pour lui une autre immortalité que celle des élémens dont il se compose et qui sont destinés à servir à quelque reconstruction nouvelle. « A supposer, disait-elle, que je n’aie point d’âme, c’est-à-dire qu’une vitalité capable de me reconstruire à l’état humain ne me survive pas, je suis sûre de laisser une pierre sous le sable, c’est-à-dire un ossement tranquille qui deviendra un élément quelconque de vitalité. » Parfois elle rêvait pour l’homme l’immortalité sous forme d’une sorte de transmigration des âmes, dernier legs de Pierre Leroux dont elle a dessiné le système dans la seconde partie de Consuelo, et elle admettait la possibilité de la survivance de l’esprit dans des corps et peut-être des mondes nouveaux ; mais le plus souvent elle puisait une grande énergie d’affirmation dans le spectacle des injustices du monde et dans le sentiment qu’une réparation quelconque était nécessaire. La compensation que le malheureux demande à Dieu dans une vie meilleure ne lui paraissait pas une réclamation toute personnelle que Dieu pourrait ne pas écouter, mais le cri énergique et déchirant de l’humanité tout entière. Plus ce désir de compensation lui devenait personnel à travers les épreuves de la vie, plus aussi semblait s’affermir son espérance. Nulle part cette espérance ne s’est traduite en termes plus touchans et plus précis que dans cette lettre adressée à son fils : « Nous avons bu ensemble le calice le plus amer qui soit versé dans la vie de famille. J’ose dire que la douleur de l’aïeule qui sent dans ses entrailles et dans sa pensée la douleur du fils et de la fille en même temps que la sienne propre est la plus cruelle épreuve de l’existence. C’est alors qu’il faut monter au sanctuaire de la croyance qui est celui de la raison supérieure ; c’est alors qu’il faut soumettre les notions de justice personnelle aux notions de justice universelle. Si Dieu a pris cette âme qui était le plus pur de nous-mêmes c’est qu’il la voulait heureuse, disent les chrétiens. Disons mieux, Dieu n’a pas pris cette âme, c’est notre science humaine qui n’a pas su la retenir, mais Dieu l’a reçue. Elle est aussi bien sauvée et vivante dans son sein, cette petite parcelle de sa divinité, que l’âme plus complexe d’un monde qui se brise. Elle n’y est pas perdue et diffuse dans le grand tout ; elle a revêtu les insignes de la vie, d’une vie supérieure immanquablement, elle respire, elle agit, elle aime, elle se souvient. »

Je voudrais pouvoir dire que cette confiante et confuse espérance est la dernière et véritable expression des croyances philosophiques de George Sand ; il m’en coûte d’avouer que le fragment même d’où j’extrais ces lignes est un de ceux où sa pensée paraît avoir flotté le plus incertaine entre des affirmations contradictoires. Ces contradictions inspireront peut-être quelque pitié à ceux qui se piquent, sans toujours y réussir, d’apporter une grande rigueur dans l’exposé de leurs doctrines philosophiques ; mais cette pitié est-elle tout à fait fondée ? « Il faut, disait Mme d’Arbouville, savoir faire la place en nous pour un certain contraire. » Dans ces matières ardues, la place faite à un certain contraire ne montre-t-elle pas plus d’intelligence des choses que l’absolu de ces systèmes dont les auteurs prétendent vous révéler le secret du monde ? N’est-ce point, après tout, l’état auquel se trouvent réduits beaucoup d’esprits sincères lorsqu’ils ont renoncé à demander à la foi un supplément aux argumens de la raison ? Du moins, au milieu de ces incertitudes, George Sand n’a jamais varié dans la vivacité de ses protestations contre l’étroitesse du dilemme qu’on s’efforce de resserrer aujourd’hui entre les espérances de la révélation et les négations de la science. Peut-être eût-elle été embarrassée de dire au nom de quelle école elle faisait entendre cette protestation ; mais elle n’hésitait pas à élever la voix pour demander qu’on ne laissât pas au christianisme l’honneur de demeurer la seule doctrine qui répondit aux instincts spiritualistes de l’humanité et qui pût sauver du naufrage « l’âme immortelle, la divinité personnelle, l’avenir infini, les cieux ouverts, ces trésors de l’idéalisme. » Elle s’inquiétait d’autant plus à la pensée de voir disparaître toute doctrine intermédiaire entre le matérialisme et la foi, qu’à cette inquiétude se mêlait une part de préoccupations politiques. Elle savait bien que, pas plus que l’homme, les peuples ne vivent seulement de pain, et elle n’admettait pas un orgueilleux divorce entre les intelligences, qui laisserait au plus grand nombre la consolation des superstitions crédules et qui nourrirait exclusivement quelques intelligences d’élite des réponses de la vérité scientifique. La question religieuse demeurait à ses yeux un des côtés de la question sociale, et à défaut des améliorations dans sa condition matérielle qu’elle avait un peu imprudemment promises au peuple, elle ne pouvait se résigner à lui voir enlever l’espérance des consolations futures. Jusqu’à quel point elle avait poussé les illusions de son optimisme humanitaire, c’est ce que va nous montrer l’étude de quelques-uns de ses romans que je n’ai point encore abordés, et on comprendra qu’après avoir tant demandé pour le peuple en cette vie, elle ne pût accepter la pensée qu’il n’eût rien à attendre de l’autre.

Othenin d’Haussonville.
GEORGE SAND

III.[3]
LA POLITIQUE, LA NATURE ET L’ART. — DERNIERES ANNEES.


I.

Si le problème religieux pèse d’un poids non moins lourd sur notre génération que sur la génération précédente, il n’en est pas de même du problème social. Jamais à aucune époque, sauf peut-être à la veille de la révolution française, les bases sur lesquelles repose la vieille organisation de la société n’ont eu à soutenir un assaut aussi redoutable que durant la période de 1830 à 1848. Jamais autant d’intelligences d’élite ne se sont coalisées contre elle et n’ont dirigé contre ses institutions essentielles un feu mieux nourri d’invectives et de sophismes. Les luttes politiques ont pris de nos jours, malgré leur vivacité, un tout autre caractère. Ce qui est en jeu, ce que l’on se dispute avec acharnement, c’est le pouvoir, le pouvoir qui satisfait chez les uns l’ambition légitime de mettre en pratique leurs théories et leurs idées, chez les autres le besoin longtemps contenu des jouissances et du bien-être. Quant aux utopies sociales et aux réformes humanitaires, on n’en retrouve plus guère l’écho que dans les bas-fonds des clubs où ils servent à déguiser assez mal des appétits brutaux. Mais il n’en allait pas ainsi au lendemain d’une révolution qui avait surexcité tant d’espérances qu’elle s’est montrée impuissante à satisfaire, et l’on est aujourd’hui confondu du nombre d’esprits sincères, généreux, désintéressés, qui se sont laissé entraîner durant cette période aux rêveries du socialisme. Pour ne parler que d’une école, celle des saint-simoniens, on mettrait aujourd’hui assez mal à l’aise plus d’un homme engagé dans l’industrie ou dans la politique, si on publiait la liste complète de ceux qui ont assisté en habit bleu, sur l’estrade, » aux prédications de la rue Taitbout. Lorsque tant de solides intelligences étaient ébranlées, quoi d’étonnant qu’une femme à l’imagination ardente et aux instincts généreux se soit laissé gagner par le vertige, et n’ait pas montré plus de fermeté d’esprit que tel économiste en renom dont les avis font loi aujourd’hui ?

Je ne suis donc pas de ceux qui veulent mal de mort à George Sand d’avoir versé pendant quelques années dans le socialisme. Si l’on veut en effet juger des choses à un point de vue un peu élevé, on reconnaîtra que la préoccupation exagérée des souffrances sociales n’est point l’indice d’un esprit vulgaire, et que, dût cette préoccupation conduire à des conclusions imprudentes, elle n’en demeure pas moins à l’honneur de celui qui l’a ressentie. L’homme d’état qui de nos jours resterait par négligence ou par système absolument étranger à cette préoccupation manquerait assurément en quelque chose de ce que Royer-Collard appelait la partie divine de l’art de gouverner. Parce que ces questions d’hérédité, de capital, de salaires, semblent aujourd’hui quelque peu sommeiller, il ne faudrait pas croire en effet qu’elles ne se réveilleront jamais. Si la diffusion du bien-être et l’accession d’un plus grand nombre d’individus à la propriété sous toutes ses formes ont en partie enlevé à ces questions leur caractère aigu, on ne doit pas pour cela se laisser aller à oublier combien le voile brillant de notre civilisation cache de plaies vives, et combien, pour panser ces plaies, les remèdes de la charité sont insuffisans. On ne saurait s’étonner que les hommes atteints de ces plaies, entre les mains desquels une législation prématurée a mis la force et le droit, se sentent peu disposés à choisir pour la défense de leurs intérêts des mandataires indifférens à leurs maux, incrédules à leurs espérances, et portent de préférence leurs suffrages sur ceux qui, sincères ou non, ne craignent pas de leur vanter la vertu de quelque panacée. Pourquoi faut-il que ceux-là, de leur côté, ne fassent trop souvent de l’étude de ces questions qu’un moyen grossier de capter ces suffrages, et, sitôt après les avoir obtenus, ne paraissent préoccupés que de payer leur dette en flatteries et non en services ! Ne doit-il pas y avoir des âmes délicates et fières qui se sont senties souvent émues de sympathie pour ces classes ouvrières où tant d’intelligence et d’amour du travail se mêlent à tant de passions aveugles, et qui ont contenu sur leurs lèvres l’expression publique de cette sympathie dans la crainte qu’elle ne parût entachée de quelque arrière-pensée ambitieuse et personnelle ?

Aucun mobile de cette nature ne pouvant être attribué à une femme, je persiste à savoir quelque gré à George Sand de l’ardeur peut-être un peu inconsidérée avec laquelle elle s’est lancée à la recherche du problème social. Je suis persuadé qu’au point de départ elle était sincère. Le fond de sa nature était généreux et bon, bien qu’elle ne fût pas incapable de se laisser entraîner par la passion à quelque dureté, et son oreille était facilement accessible à ce long cri de souffrance qui s’élève du fond, de la société, et que l’étourdissement du plaisir empêche souvent d’entendre au sommet. Je ne voudrais cependant pas répondre qu’à la longue un peu d’affectation ne se soit mêlé à son enthousiasme révolutionnaire. « Ne croyez pas trop à mes airs sataniques, écrivait-elle à Sainte-Beuve quelque temps après la publication de Lélia ; je vous jure que c’est un genre que je me donne. » N’était-ce pas aussi un genre qu’elle se donnait lorsqu’elle écrivait, à l’annonce d’un procès dirigé contre quelques-uns de ses amis politiques : « Ainsi nous nous reverrons, non plus comme d’heureux voyageurs, non plus comme de gais artistes, dans les riantes vallées de la Suisse ou dans les salles de concert, ou dans l’heureuse mansarde de Paris, mais bien sur l’autre rive de l’Océan ou dans les prisons, ou au pied d’un échafaud, car il est facile de partager le sort de ceux qu’on aime quand on est bien décider à le faire ; si faible et si obscure qu’on soit, on peut obtenir de la miséricorde d’un ennemi qu’il vous tue ou qu’il vous enchaîné. » Elle savait bien que le pacifique gouvernement contre lequel elle s’échauffait si fort ne l’enverrait pas de l’autre côté de l’Océan et encore moins à l’échafaud. Aussi a-t-on pu dire avec esprit qu’elle se poudrait de rouge ; mais la poudre rouge était si fort de mise dans le monde où elle s’était fourvoyée qu’il faut un peu l’excuser de n’avoir pas su mieux se défendre contre cette mode. Ses démêlés judiciaires avec son mari l’avaient mise de bonne heure en relations avec Michel de Bourges. Le célèbre avocat prit rapidement une grande influence sur son esprit et lui communiqua quelque chose de la haine furieuse qu’il éprouvait contre la société. Elle a raconté d’une façon assez dramatique la première conversation où Michel de Bourges lui découvrit la hardiesse de ses vues et la profondeur de ses colères. C’était un soir d’hiver sur le pont des Saints-Pères. Il y avait bal aux Tuileries, et l’on voyait le reflet des lumières sur les arbres du jardin. On entendait le son des instrumens qui passait par bouffées dans l’air chargé de parfums printaniers. Le quai désert du bord de l’eau, le silence et l’immobilité qui régnaient sur le pont, contrastaient avec ces rumeurs confuses, cet invisible mouvement. Ce contraste et la pensée des misères sans nombre qui se cachaient sous les toits de ce Paris silencieux irritèrent Michel de Bourges, qui se lança dans une déclamation furibonde contre la civilisation, contre la société, contre l’art. « Je vous dis, s’écria-t-il, que, pour rajeunir et renouveler votre société corrompue, il faut que ce beau fleuve soit rouge de sang, que ce palais maudit soit réduit en cendres et que cette vaste cité où plongent vos regards soit une grève nue où la famille du pauvre promènera la charrue et dressera sa chaumière. »

Sans jamais aller aussi loin que Michel de Bourges dans ces rêves de destruction sociale, George Sand n’en subit pas moins l’influence de ces déclamations et se trouva peu à peu enrôlée, elle, femme et artiste, dans la croisade révolutionnaire. Par l’intermédiaire de Michel de Bourges, elle entra en relations avec tout l’état-major républicain et socialiste ; elle fut tenue au courant de leurs conciliabules lors du procès d’avril, et avait même été un instant chargée de préparer la rédaction de la fameuse lettre adressée à la pairie par les défenseurs des accusés. Néanmoins ce ne fut que quelques années plus tard et sous l’influence, non pas de Michel de Bourges, mais de Pierre Leroux, qu’elle mit délibérément sa plume au service des utopies socialistes. Michel de Bourges n’avait pas de doctrines ; il n’avait que des haines. Il n’en était pas de même de Pierre Leroux, qui se croyait en possession d’une théorie nouvelle de la propriété, comme il se croyait l’apôtre d’une religion future. On nous saura gré, tant ces questions ont vieilli, de ne pas exposer ici cette théorie, qui aboutissait en définitive à un communisme assez brutal, et dont George Sand elle-même avouait plus tard n’avoir pas bien compris tous les points. Mais Pierre Leroux n’en eut pas moins l’art de ranger George Sand au nombre de ses prosélytes et de l’enrôler parmi les collaborateurs de la Revue indépendante, qu’il fonda en 1841. Jusqu’à cette époque, et depuis la publication d’Indiana, c’était dans la Revue des Deux Mondes qu’avaient paru celles des œuvres de George Sand qui sont restées les plus célèbres : Lélia, André, Leone Leoni, etc. Mais elle se brouilla avec la Revue, à propos du roman d’Horace, dont l’insertion lui fût refusée. Ce roman contenait une glorification de l’union libre, et une apologie de l’émeute du cloître Saint-Merry, qui ne pouvaient convenir à la direction de la Revue. Horace n’est cependant qu’une satire assez amère, mais parfois assez juste, des ridicules de la jeunesse bourgeoise, opposée par George Sand à la simplicité vertueuse de l’homme du peuple. Ce n’est pas un roman social, c’est encore un roman de mœurs. Il n’en est pas de même du Meunier d’Angibault, du Compagnon du tour de France, du Péché de M. Antoine, qu’elle fit successivement paraître dans la Revue indépendante et qui forment assurément la partie la plus faible et la plus pénible à relire aujourd’hui de l’œuvre volumineuse de George Sand. Quel ennuyeux personnage que ce meunier qui sait tout d’instinct sans avoir jamais rien appris, qui donne aux femmes du monde des leçons de savoir-vivre et qui « en agriculture considérée comme science naturelle plus que comme expérimentation commerciale, en politique considérée comme recherche du bonheur et de la justice humaine, en religion et en morale, a des notions justes, élevées, marquées au coin du bon sens, de la perspicacité et de la noblesse de l’âme. » Il n’y a de plus ennuyeux dans le roman que ce pédant socialiste, Henri Lemor, qui refuse d’épouser la femme qu’il aime, pour ne pas partager avec elle l’héritage des rapines féodales de ses pères. Plus folle encore est peut-être cette comtesse de Blanchemont qui pleure de joie en apprenant la ruine de son fils, et se propose avec enthousiasme d’en faire un meunier ! Qu’il est donc doctoral et pédantesque, ce compagnon du tour de France, maître Pierre Huguenin, ainsi que son ami le Corinthien, et quelles singulières mœurs ont ces femmes du monde dont l’une succombe avec un charpentier aux vulgaires séductions d’un accident de voiture, et dont l’autre offre sa main à un compagnon menuisier, sauf à se faire refuser par lui parce qu’il a horreur de la richesse ! Qu’il est surtout prodigieux et invraisemblable, ce vieux marquis du Péché de M. Antoine qui passe toute sa vie dans la solitude par horreur des hommes et qui dispose de sa fortune en faveur d’un rêveur comme lui, à la condition qu’il l’emploiera à fonder une commune dont tous les habitans mettront leurs biens en société ! Quelque admiration qu’on puisse professer pour le talent de George Sand, on ne saurait méconnaître que ce talent n’ait subi une éclipse passagère pendant toute cette période où son esprit était en quelque sorte hanté par la préoccupation des réformes sociales.

Ce n’est pas qu’autrement compris et traité, le sujet ne fût digne d’un génie comme le sien. Composer un roman où toutes les faces de notre société complexe seraient peintes avec une égale vérité, où les souffrances et les vertus des classes ouvrières seraient décrites sans exagération, où les haines, les illusions, les vices qu’engendrent ces souffrances seraient expliqués par ces souffrances mêmes, où les faiblesses et les mérites des classes supérieures seraient reproduits sans passion, mais sans complaisance, m’a toujours paru une des œuvres les plus dignes de tenter une imagination puissante et féconde. Mais écrire ainsi que l’a fait George Sand une sorte d’idylle ouvrière dont les héros ressemblent autant aux ouvriers véritables que les bergers de Florian ressemblent aux bergers de la Beauce, reconnaître au peuple la vertu, le génie, la poésie, imputer aux riches l’égoïsme, la lâcheté, la sottise, c’est faire une œuvre qui au point de vue littéraire sera nécessairement une œuvre médiocre parce qu’elle manque aux conditions nécessaires de la vérité, et qui au point de vue social sera souvent une œuvre dangereuse, parce qu’elle attise des haines et encourage des illusions. Au milieu de ces divagations, il est curieux de retrouver cependant l’instinct permanent de la race. L’arrière-petite-fille de Maurice de Saxe n’en veut point à la noblesse ; elle lui reconnaît volontiers certaines qualités et lui prête même assez gratuitement des tendances socialistes et humanitaires. Toute sa haine est contre le bourgeois, paysan ou industriel enrichi ; il n’est point de vices et de ridicules dont elle ne le charge. Quant au prolétaire, son enthousiasme pour lui ne connaît pas de bornes. « Ô peuple ! tu prophétises, s’écrie un de ses héros, en serrant un farinier contre son cœur. C’est pour toi en effet que Dieu fera des miracles, c’est sur toi que soufflera l’esprit saint ! Tu ne connais pas le découragement ; tu ne doutes de rien. Tu sens que le cœur est plus puissant que la science ; tu sens ta force, ton amour, et tu comptes sur l’inspiration ! Voilà pourquoi j’ai brûlé mes livres ! Voilà pourquoi je vais chercher parmi les pauvres et les simples de cœur la foi et le zèle que j’ai perdus en grandissant parmi les riches ! »

Quel sort George Sand réserve-t-elle dans ses plans de réorganisation sociale à ces malheureux riches ? Autant qu’on peut discerner une théorie précise au travers de beaucoup de déclamations confuses, George Sand ne paraît pas avoir cru à la possibilité d’un partage immédiat des biens. Elle se sentait froissée par ce qu’il y avait de brutal dans cette mesure, et les théories destructives de Michel de Bourges ne faisaient qu’exciter son indignation. Elle avait mis son espérance dans une sorte d’association volontaire des biens, des efforts, des instrumens de travail et des produits, qui abolirait la souffrance en assurant à chacun sa part de jouissance. Comment cette association parviendrait-elle à se constituer ? Serait-elle volontaire ou forcée ? Le législateur interviendrait-il pour y contraindre les citoyens ou se bornerait-il à faire appel à la générosité de chacun ? Il n’aurait pas fallu la serrer de trop près sur ce point, car elle n’en savait guère rien elle-même. Il est plus facile en effet de dénoncer les souffrances engendrées par l’inégalité des conditions que de trouver un remède à cette inégalité même ; mais cette ignorance des procédés n’est pas un obstacle quand il ne s’agit que d’écrire des romans. C’est à la pratique qu’on reconnaît la difficulté de transformer en projet de loi des utopies plus ou moins généreuses, et George Sand ne devait pas tarder à faire de cette difficulté une épreuve à laquelle ses illusions n’ont pas résisté.

Rien d’étonnant que, dans la disposition d’esprit où elle se trouvait depuis plusieurs années, elle ait salué avec enthousiasme la révolution de 1848 comme l’aurore de cette ère nouvelle qu’elle avait rêvée. L’établissement du suffrage universel était un des remèdes sur lesquels elle comptait pour diminuer la vivacité des luttes sociales et politiques : « Dans ce temps-là, écrivait-elle dès 1841, chacun ayant des droits politiques, et l’exercice de ces droits étant considéré comme une des faces de la vie de tout citoyen, il est vraisemblable que la carrière politique ne sera plus encombrée de ces ambitions palpitantes qui s’y précipitent aujourd’hui avec tant d’âpreté. » Si, sur la fin de sa vie, on lui eût demandé ce qu’elle pensait de l’efficacité du remède apporté par le suffrage universel à l’âpreté des ambitions palpitantes, la bonne foi, qui était une des qualités dominantes de son esprit, né lui eût pas permis de dire que la vertu du remède avait répondu à son attente. Mais, si la désillusion devait être prompte à venir, l’enthousiasme des premiers jours avait été grand. Une lointaine et stérile adhésion n’aurait pas suffi à la manifestation de cet enthousiasme. Elle accourut de Nohant à Paris, et vint trouver Ledru-Rollin, dont elle avait fait la connaissance lors du procès d’avril, pour mettre à sa disposition son dévoûment et sa plume. Pendant toute la durée du gouvernement provisoire, elle vécut au ministère de l’intérieur dans ce singulier milieu où, dit Mme d’Agoult dans son Histoire de la révolution de 1848, « on portait des chapeaux montagnards, des gilets à la Robespierre, on se tutoyait sans se connaître, on affectait de choquer les bienséances par des rudesses triviales et l’on mesurait au cynisme des formes l’énergie des vertus républicaines. » George Sand donna de sa vertu républicaine une preuve de meilleur aloi en offrant ses services pour la rédaction du Bulletin de la république, offre qui fut acceptée par une délibération officielle du gouvernement provisoire. Peu à peu et sous son influence, ce Bulletin changea de caractère. Au lieu de demeurer une publication chargée de mettre le gouvernement provisoire en relations avec les ouvriers des villes et les paysans des campagnes « par un perpétuel échange d’idées » (tel était le programme de la publication), le Bulletin de la république devint un organe où George Sand développa à l’aise et sans surveillance les théories qui préoccupaient son esprit. C’est ainsi que le Bulletin n° 12 était consacré tout entier à dépeindre les souffrances de la femme du peuple et les hontes de la prostituée, sujet qui pouvait paraître assez singulièrement choisi pour un recueil essentiellement politique. Mais George Sand ne bornait pas là ses hardiesses, et elle s’attirait de la part de Ledru-Rollin un désaveu pour avoir encouragé en quelque sorte l’insurrection du 15 avril, en déclarant dans le Bulletin n° 16 que, si le résultat des élections ne répondait point au désir du peuple de Paris, « il manifesterait une seconde fois sa volonté et ajournerait les décisions d’une fausse représentation nationale. » En même temps, elle assistait au ministère de l’intérieur à tous les conciliabules où les plus exaltés du parti formaient le projet de jeter par les fenêtres l’assemblée constituante. En un mot, elle vécut pendant quelques mois au plein centre de la bohème politique et en proie à une sorte d’ivresse révolutionnaire qui altérait l’équilibre de ses facultés. Le réveil fut prompt et terrible.

Les journées de juin lui ouvrirent les yeux. À quoi avaient abouti ses rêves de fraternité, d’amour, d’abolition de la souffrance ? À une émeute féroce suivie d’une répression sanglante. Les républicains s’égorgeaient entre eux, et ne se faisaient même pas grâce après le combat. Elle était devenue une étrangère au ministère de l’intérieur, où Ledru-Rollin ne régnait plus. Qu’avait-elle désormais à faire à Paris ? Elle s’enfuit en quelque sorte à Nohant, troublée et navrée jusqu’au fond de l’âme, dans l’espérance d’y trouver un peu de calme. Mais ce fut pour tomber dans une mélancolie dont, quelques mois après, la préface de la Petite Fadette apportait au public l’amère expression. « La nuit est toujours pure, les étoiles brillent toujours, le thym sauvage sent toujours bon ; mais les hommes ont empiré, et nous comme les autres. Les bons sont devenus faibles, les faibles poltrons, les poltrons lâches, les généreux téméraires, les sceptiques pervers, les égoïstes féroces… Tandis que nous contemplons l’éther et les astres, tandis que nous respirons les parfums des plantes sauvages et que la nature chante autour de nous son éternelle idylle, on étouffe, on languit, on pleure, on râle, on expire dans les mansardes et dans les cachots. Jamais la race humaine n’a fait entendre une plainte plus sourde, plus rauque et plus menaçante. » N’est-ce que le découragement ou la colère de la défaite qui ont inspiré l’âpreté de cette plainte ? N’y entrait-il pas aussi, ô artiste, ô poète, quelque trouble et quelque remords ? Ne vous êtes-vous pas dit dans la paix de votre asile héréditaire et dans le silence de votre vallée que vous aviez peut-être quelque part de responsabilité dans ce tragique dénoûment de vos rêves humanitaires, et que la droiture des intentions ne suffit pas à justifier d’aussi étranges erreurs de l’esprit lorsque ces erreurs ont été un peu trop légèrement adoptées et propagées ? Vous aviez pendant dix ans déployé toute l’éloquence d’un talent populaire à dénoncer à la classe la plus nombreuse ; et la plus pauvre les vices de la classe la moins nombreuse et la plus riche ; puis vous vous êtes étonnée que ces revendications de la pauvreté et du nombre aient pris un jour une forme brutale que vous n’aviez pas prévue. Vous aviez exalté des espérances, caressé des rêves, fomenté des haines, et lorsque vous vous êtes sentie impuissante à satisfaire les passions que vous aviez excitées, vous avez été toute surprise de voir que ces passions cherchaient à se satisfaire elles-mêmes. Combien y en avait-il parmi ces malheureuses victimes de juin qui avaient rêvé, sur la foi de vos romans, communauté des biens, égale distribution de la richesse, fraternité universelle, et qui, voyant que ces biens tardaient à venir, ont cru de bonne foi que vous les teniez dans vos mains et que vous vous refusiez à les leur donner ! Pour vous, la perte de vos illusions ne vous a coûté qu’un retour mélancolique de Paris à Nohant, et quelques mois passés dans une tristesse dont les ressources de votre génie vous ont bientôt permis de secouer le poids. Mais eux, c’est de leur liberté, c’est de leur vie peut-être qu’ils ont payé leur crédule confiance dans les utopies dont vous les aviez bercés. Il est impossible que, durant ces nuits silencieuses où vous croyiez entendre la plainte rauque et menaçante de l’humanité, la voix de votre conscience inquiète n’ait pas aussi parlé à votre oreille ; et lorsque vous vous écriiez : « Mieux vaut, dans les temps où les hommes se détestent, une douce chanson, un son de pipeau rustique, un conte pour endormir les petits enfans sans frayeur et sans souffrance, que le spectacle des maux réels, renforcés et rembrunis encore par les couleurs de la fiction, » je crois faire honneur à votre mémoire en disant que ces lignes trahissent le secret d’un remords inavoué.

L’illusion socialiste avait été trop tenace chez George Sand pour que les mécomptes d’un jour pussent suffire à la déraciner. Durant ces années douteuses qui séparent les journées de juin du coup d’état, elle passa par des alternatives de découragement et d’espérance ; mais cette espérance, qui allait au reste en s’affaiblissant, avait aussi changé de nature. Ce n’était plus dans le peuple lui-même qu’elle avait foi pour réaliser par sa propre sagesse le progrès rêvé ; c’était dans l’homme que les suffrages du peuple avaient, par une sorte d’acclamation, appelé à sa tête. Instinctivement elle mettait sa confiance dans l’ancien prisonnier de Ham, dans celui que Sainte-Beuve appelait plus tard, en plein sénat, un socialiste éminent. Elle s’attendait toujours à ce que l’auteur des Idées napoléoniennes tentât quelque vigoureux effort en faveur de ce progrès continu des sociétés qui avait été une des préoccupations sincères de sa jeunesse errante et un des articles de son programme politique. Le coup d’état ne suffit point à la détromper, et quelque vague attente continua de se mêler aux alarmes qu’elle ressentit, non-seulement pour ses amis, dont plusieurs furent compris dans les proscriptions, mais pour elle-même, qui se crut un instant menacée de les rejoindre. Sa confiance dans la générosité du président était assez grande pour lui inspirer la pensée de solliciter par lettre une audience où elle comptait à la fois demander la grâce d’un ami et l’adjurer de ne pas oublier son rôle de réformateur. « Ce coup d’état, écrivait-elle plus tard, entre les mains d’un homme logique, aurait pu nous imprimer un mouvement dans le sens du progrès. » Il lui fallut quelque temps pour s’apercevoir que la logique du 2 décembre n’était point le progrès tel qu’elle l’entendait ; mais, tout en désapprouvant le régime impérial et ses procédés, elle conservait une certaine sympathie pour l’homme qui en était la personnification. Elle se sentait quelque attrait pour cette nature sceptique et rêveuse, singulier mélange de bon et de mauvais, qui méritera de fixer un jour l’attention de l’historien. Pendant toute la durée de son règne, elle n’évita pas les relations indirectes avec l’empereur, et par les relations comme par le cœur elle se rapprochait assez de ce que Sainte-Beuve appelait le petit parti de la gauche de l’empire. Dans le journal qu’elle a publié au lendemain de la guerre, à cette époque où il était de mode d’accumuler sur une seule tête des responsabilités multiples et de faire oublier par la violence des injures la bassesse des adulations, elle conserve en parlant de l’empereur une certaine gravité équitable et triste. Je ne connais pas au reste de pages qui fassent plus d’honneur au cœur et au bon sens de George Sand que ce Journal d’un voyageur pendant la guerre. On sent que pendant ces six mois elle a palpité de toutes les angoisses, de toutes les espérances, de tous les héroïsmes qui ont fait palpiter le sein de la France. On y trouve aussi l’expression vigoureuse de l’opinion qui était alors celle de tous les gens de bon sens sur ce singulier personnel politique qui s’était emparé de la direction de nos affaires. Avec quelle verve elle raille ce règne de la phrase et de la déclamation, avec quelle indignation elle signale ces prétentions dictatoriales et ces velléités de tyrannie ! « La France n’est pas si lâche, s’écrie-t-elle, qu’il lui faille avoir un professeur de courage et de dévoûment devant l’ennemi. Tous les partis ont eu des héros dans cette guerre, tous les contingens ont fourni des martyrs. Nous avons bien le droit de maudire ceux qui se sont présentés comme capables de nous mener à la victoire, et qui ne nous ont menés qu’au désespoir. Nous avions le droit de leur demander un peu de génie, ils n’ont même pas eu de bon sens. » Aujourd’hui que la conséquence logique des choses nous menace de ramener au pouvoir ce personnel politique, il est bon de ne pas laisser oublier comment son court passage aux affaires a été jugé par un juge au moins impartial, et, aussi bien pour nous préserver des dangers du présent que pour nous mettre en garde contre ceux de l’avenir, il importe d’avoir présente à l’esprit cette sentence dont les malheurs de la France arrachaient à George Sand l’expression peut-être un peu amère : « Ce sont deux malades : un somnambule et un épileptique, qui ont consommé la perte de la France. »

II.

Il y a parmi les œuvres de George Sand une sorte de drame fantastique intitulé la Lyre à sept cordes. Son talent n’était-il point aussi une lyre à sept cordes dont chacune rendait un son différent, mais qui toutes vibraient en même temps ? En m’efforçant, ainsi que je l’ai fait, d’introduire un peu de méthode dans la critique de l’œuvre de George Sand, je crains d’en avoir dérobé le véritable caractère, qui est la variété et l’exubérance. À côté de la femme passionnée que l’amour, la philosophie, la politique préoccupaient en même temps, il y avait une artiste sereine éprise du beau sous toutes ses formes, une arrière-petite-fille de Diotime, cette étrangère de Mantinée que Platon a introduite dans son banquet, non moins libre et non moins hardie dans son langage, mais non moins capable de s’écrier comme elle dans son enthousiasme : « Ô mon cher Socrate, la vie n’a de prix et de charme que par la contemplation de l’éternelle beauté ! » Lorsque Platon mettait dans la bouche d’une femme cet éloquent hommage, ne semblait-il pas reconnaître que ces organisations plus fines que les nôtres sont aussi plus propres à ressentir ce divin enthousiasme du beau lorsque, par un rare et heureux don du ciel, la force ne fait point défaut à leur imagination ? N’est-ce point en effet par l’imagination surtout que nous arrivons à comprendre le beau, et serions-nous capables de le saisir si cette seconde vue de l’esprit ne venait en aide à l’insuffisante perception de notre intelligence ? Or quelle femme a possédé une imagination et plus forte et plus fine à la fois que celle de George Sand ? Macaulay comparait le génie de Bacon à la tente que la fée Paribanou avait donnée au prince Ahmed : ployée, elle tiendrait dans la main d’une femme ; déployée, elle abrite des bataillons sous son ombre. Je comparerais l’imagination de George Sand à un instrument d’optique assez puissant pour permettre à l’œil d’apercevoir à la fois les mille nervures dont le microscope révèle l’existence dans la feuille d’un arbre, et les plus fines dentelures d’une montagne perdue dans les brouillards de l’horizon. Est-elle assise sur le versant des Alpes du Tyrol, il suffit qu’elle ferme les yeux pour se croire transportée en Amérique dans une de ces éternelles solitudes que l’homme n’a pu encore conquérir sur la nature sauvage ; elle entendra le boa dérouler ses anneaux sur les ronces desséchées et la voix des panthères errantes parmi les rochers. L’illusion sera si complète qu’en ouvrant les yeux elle dédaignera ces belles plaines de la Lombardie qui se déroulent sous ses pieds, cette mer Adriatique qui flotte comme un voile de brume à l’horizon, et ce magnifique paysage lui apparaîtra comme une conquête épuisée. Elle habite à Venise une petite maison basse, le long d’une étroite rue d’eau verte et pourtant limpide, tout à côté du pont dei Barcaroli : il lui vient tout à coup je ne sais quel souvenir du pays natal, des rues sales et noires, des maisons déjetées, des pauvres toits moussus de La Châtre ; elle prend la même plume qui venait de tracer les pages brûlantes de Leone Leoni, et au bruit des eaux tranquilles que soulève la rame, au son des guitares errantes, en face des palais féeriques qui projettent leur ombre sur les canaux les plus étroits et les moins fréquentés, elle écrit en huit jours cette délicieuse églogue d’André, où son imagination a ennobli la vulgaire histoire d’une grisette rendue mère par un fils de famille, et qui respire la senteur des belles prairies de l’Indre avec leurs foins parfumés. L’hiver a été rude à Nohant, le printemps est pâle et froid ; le vent du nord fait gémir les vieux sapins, et la grue jette en traversant les airs un cri de détresse : sa pensée distraite se reporte à ces belles nuits de Venise où, à la clarté pleine et suave de la lune des mers orientales, assise sous une treille en fleurs, abreuvée du doux parfum de la vigne et du jasmin, elle soupait gaîment de minuit à deux heures dans les jardins de Santa-Margarita, et le souvenir des vieilles annales vénitiennes lui inspire cette histoire des Maîtres mosaïstes, qu’on dirait écrite par un chroniqueur d’autrefois. C’est ainsi que le manteau voyageur de son imagination la transporte sans efforts des plages du Lido au bord de l’Indre ou de la Creuse, et que l’incident le plus futile, le personnage le plus vulgaire avec lequel la vie l’avait mise en rapport devenait le prétexte ou le héros d’un récit où un peu de vérité se mêlait à beaucoup de fiction. L’âge n’a pas altéré chez elle ce don de création facile, et, au risque de surcharger son bagage littéraire de beaucoup d’œuvres inférieures, sa fantaisie a évoqué jusqu’au dernier jour les figures les plus diverses avec la même facilité que, dans le poème antique, le héros évoquait les morts en faisant des libations de lait et de miel.

Parmi les créations brillantes de cette fantaisie, il convient de faire une place à part à toute la série des romans champêtres qui sont devenus presque classiques dans notre littérature. Par un contraste qui pourrait au premier abord paraître singulier, c’est à la veille et au lendemain de la période la plus agitée de sa vie, de 1846 à 1850, qu’elle a écrit ces œuvres si paisibles, si dégagées de toute agitation d’esprit, qui s’appellent la Mare au diable, François le Champi, la Petite Fadette ; mais il n’y a là qu’une contradiction apparente, car c’est précisément pour chercher un refuge contre l’anxiété des problèmes de la politique qu’elle se plongeait ainsi dans le calme et la simplicité de la vie rurale. Ce serait une curieuse étude à faire que celle des circonstances où sont éclos dans la littérature ancienne ou moderne les différens essais de poésie pastorale. On y verrait que, depuis les idylles de Théocrite jusqu’aux bergeries d’Urfé, ces enthousiasmes subits pour les charmes de la vie rustique plus ou moins exactement dépeints sont toujours nés du dégoût d’une civilisation trop raffinée ou de la fatigue d’une époque batailleuse. On y verrait que, de même que les peuples enfans rêvent combats singuliers, héros et guerrières, de même les peuples vieillis rêvent moutons, bergers et bergères. Cette étude apprendrait aussi à mieux apprécier les difficultés d’un genre où il est si rare, je ne dis pas seulement d’atteindre à la perfection, mais même d’en approcher. De tous les écrivains français, George Sand est assurément celui qui en est arrivé le plus près, et elle a fait preuve d’une souplesse qui a révélé son talent sous un jour nouveau. Ce qu’on pouvait en effet jusque-là lui reprocher, c’est que ses différens personnages, à quelque sexe, à quelque condition sociale qu’ils appartiennent, parlent tous un peu la même langue, éprouvent les mêmes sentimens et les rendent de la même manière. Dans ses romans champêtres, ce n’est pas seulement un monde nouveau qu’elle a su peindre, c’est une langue nouvelle qu’elle a appris à manier. Je ne vais point cependant jusqu’à approuver le procédé qu’elle a employé dans François le Champi et dans la Petite Fadette, de mettre tout le récit dans la bouche du chanvreur qui parle ou du moins qui est supposé parler le patois berrichon. Il y a quelque chose d’un peu fatigant à la longue dans ce langage factice, qui en réalité n’a même pas le mérite de la vérité. Le patois du chanvreur n’est pas plus le parler ordinaire des paysans que celui des gens du monde ; c’est un dialecte absolument conventionnel à l’aide duquel le pauvre chanvreur a beaucoup de peine à rendre des pensées qui n’ont jamais traversé d’autre cerveau que celui de George Sand. Bien supérieur est le plan de la Mare au diable, son chef-d’œuvre en ce genre, où l’auteur parle comme il sait parler et où le dialogue seul est en langue paysanne. Si ce ne sont pas là, comme on l’a dit, de vrais paysans, ce sont les paysans tels qu’ils pourraient être, et si le tableau est un peu idéalisé, les couleurs du moins en demeurent vraies. George Sand a beaucoup mieux compris les habitans des campagnes que ceux des villes. Elle ne leur a point prêté les vertus de l’âge d’or et elle a peint avec vérité ce mélange d’honnêteté, de ruse, de grossièreté, de vertu, d’ardeur au travail et d’amour du gain qui constitue aujourd’hui le paysan français. Bien qu’il y ait dans ses romans champêtres un parti-pris de relever et d’ennoblir la vie rustique, elle n’a pas méconnu l’inévitable tristesse de ces existences qui s’écoulent tout entières sans passion, sans plaisirs, sans événemens, en présence d’un horizon borné et d’un champ de terre brune en hiver, verte au printemps, jaune en été. Elle proteste, au début de la Mare au diable, contre la dureté de ce refrain inscrit au bas d’un tableau d’Holbein qui représente un laboureur dont la Mort excite les chevaux :

À la sueur de ton visage,
Tu gagneras ta pauvre vie :
Après long travail et usage,
Voici la Mort qui te convie.


Mais elle semble elle-même par instans pénétrée de la rudesse de ces pauvres vies consacrées à un long travail et usage dont la mélancolie se traduit parfois dans les propos sentencieux des paysans. « A présent qu’il a reçu la grâce du saint baptême, ce qui peut lui arriver de plus heureux, c’est de mourir, » disait devant moi une vieille femme sur la place d’un village, en parlant d’un enfant qui venait de naître. Elle ne se doutait guère que deux mille ans plutôt Ménandre avait dit : « Ceux qui meurent jeunes sont aimés des dieux ; » mais elle rendait par là cette impression confuse de tristesse qu’inspire au paysan le sentiment de sa condition et dont, en dépit d’un certain parti-pris, George Sand a peine à se défendre. En lisant ses romans champêtres, on croirait voir un de ces paysages de l’école hollandaise où une nature grasse et féconde est éclairée par les rayons d’un pâle soleil perçant à travers le brouillard. Mais on y respire aussi un certain enivrement de la vie rustique, qui fait comme la contre-partie de cette impression mélancolique. Il y a, au début de la Mare au diable, une scène de labourage par une journée d’automne qui atteint presque à la simple beauté de l’antique ; on dirait, dans un chant d’Hésiode, la description de quelque métope sculptée au fronton d’un temple de Cérès.

George Sand n’a pas attendu d’écrire ses romans champêtres pour donner une large place dans ses œuvres aux descriptions de la nature. C’est par là peut-être qu’elle s’est élevée le plus haut et dès ses premiers essais. La promenade dans les trames du Berry qui ouvre le premier chapitre de Valentine, et le récit de cette journée d’été passée dans les prairies au bord de l’Indre, où Bénédict, assis sur le tronc d’un vieux frêne, contemple l’image de Valentine se reflétant dans l’eau immobile, annoncèrent au monde littéraire qu’un nouveau peintre de la nature était né. Mais ce don éclata surtout dans les Lettres d’un voyageur, dont les premières sont datées de Venise, et qui donnent le droit de comparer George Sand aux deux plus grands peintres de la nature que notre littérature ait produits, à Chateaubriand et à Rousseau, sans que ce soit pour la mettre au-dessous. Chateaubriand, c’est tantôt la splendeur de la savane, peinte avec des couleurs plus brillantes-peut-être que vraies, et tantôt la tristesse du nord, décrite d’un trait sobre et rapide ; c’est le geai bleu du Meschacébé et la non-pareille des Florides, c’est l’étang désert où le jonc flétri murmurait ; mais le détail de la nature, avec son charme et sa variété, n’apparaît pas au coup d’œil distrait et rapide du grand ennuyé. Rousseau, c’est surtout l’éclat et la vérité dans le détail ; c’est l’or des genêts et la pourpre des bruyères, le clapotement de l’eau contre les cailloux de la rive, le frémissement argenté du lac sous les rayons de la lune ; mais à sa vue un peu incertaine l’ensemble ne se révèle parfois que par des lignes pâles et confuses. — George Sand, c’est à la fois l’ensemble et le détail, ou pour mieux dire, c’est la nature elle-même, la nature brute et sauvage avec son éclat, son exubérance, sa grâce, sa grandeur, ses détails trop infinis, ses couleurs trop éclatantes pour nos yeux. C’est la beauté de l’eau et ses pures harmonies, tantôt blanche comme le lait lorsqu’elle mousse et bondit contre les rochers, tantôt verte comme l’herbe qu’elle couche à peine sur son passage, tantôt bleue comme le ciel paisible qu’elle réfléchit. C’est la plaine unie et morne qui déploie ses perspectives infinies où le soleil en s’abaissant projette l’embrasement de ses vastes lueurs, c’est l’aurore dont les rayons montent comme des flammes derrière de grands rideaux de peupliers qui n’en reçoivent rien encore et qui se dessinent en noir sur la fournaise. Mais c’est aussi les flocons de neige qui au moindre souffle du vent tombent silencieusement des branches des vieux ifs, les fleurs des lauriers-roses qui, se détachant de leur étroit calice, jonchent la dalle blanche d’un tombeau, et les plantes microscopiques engendrées par l’humidité qui colorent les ruines et les constructions souterraines. Tout est vu, tout est senti, tout est rendu. Jamais la nature n’a été aussi bien comprise et autant chérie, sous des aspects aussi différens, comme une amie qui aurait le secret et la compassion de nos douleurs, comme une puissance mystérieuse dont on étudierait avec une crainte mêlée de tendresse les secrets redoutables, comme une divinité secourante à laquelle on demanderait avec confiance l’oubli et le repos. Parfois en effet George Sand semble aspirer dans l’ivresse de son admiration à une sorte d’anéantissement dans le sein de cette nature aimée et à l’absorption de son être dans le grand tout. « Il y a des heures, disait-elle, où je m’échappe de moi, où je vis dans une plante, où je me sens herbe, oiseau, cime d’arbre, nuage, eau courante, horizon, couleur, forme et sensations changeantes, Mobiles, indéfinies ; des heures où je cours, ou je vole, où je nage, où je bois la rosée, où je m’épanouis au soleil, où je dors sous les feuilles, où je vis avec les alouettes, où je rampe avec les lézards, où je brille avec les étoiles et les vers luisans, où je vis enfin dans tout un milieu qui est comme une dilatation de mon être. » Elle se demandait alors avec un enthousiasme mêlé de mélancolie s’il était plus difficile pour l’homme de mourir que pour les blocs de pierre de se désagréger sous l’influence alternative du soleil et de la lune, et elle trouvait quelque consolation dans la pensée que la science promet aux élémens matériels dont se compose le corps de l’homme une immortalité qui sera peut-être refusée à son âme.

Cet art de peindre la nature, porté aussi haut que l’ont élevé George Sand, Chateaubriand, Rousseau, n’est-il à tout prendre qu’un art descriptif et d’imitation dont l’exactitude fait tout le prix, une sorte de photographie parlante ? N’entre-t-il pas dans cet art une part d’imagination et presque d’invention ? « C’est le Poussin, disait M. Ingres, qui a créé la campagne de Rome, » et l’on a eu tort de railler ce propos échappé à l’enthousiasme du vieux maître. Lorsque l’homme révèle à l’homme quelque beauté de la nature qui a échappé jusqu’alors à son admiration, n’y a-t-il pas là en effet une sorte de création nouvelle qui tire les objets du néant ? Sans doute la ligne des montagnes de la Sabine ne se dessinait pas moins sombre et moins nette sur l’azur du ciel italien avant que le Poussin n’eût couronné de leurs cimes violettes l’horizon mélancolique de ses paysages, et l’eau ne dormait pas moins limpide et moins bleue au pied de la rive de Meillerie avant que du haut de la roche escarpée le désespoir de Saint-Preux n’en mesurât la profondeur. Mais peut-être, à l’heure où j’écris, quelque vallée inaccessible des chaînes de l’Himalaya ou quelque lac perdu dans un repli des Andes offrent aux yeux qui pourraient les contempler un spectacle non moins digne d’admiration. Que nous importe ! Les lieux que l’homme n’a jamais décrits existent-ils pour l’homme, et ne semble-t-il pas que ces muettes beautés de la nature ne parlent véritablement à notre âme que du jour où une voix humaine a pris soin de nous traduire leur langage ? Combien de contrées dont les noms se retrouvent à chaque, instant dans l’histoire ont été parcourues et foulées aux pieds par des générations entières sans que leur beauté ait été comprise ou même aperçue, jusqu’au jour où un peintre s’est trouvé pour la sentir et la décrire ! On dirait qu’à partir de la seconde moitié du siècle dernier, une série de voyages, sinon de découvertes, du moins d’explorations, a été organisée à travers ces contrées si connues et si inconnues, de même qu’à la fin du XIVe siècle s’organisaient en foule ces expéditions où de hardis matelots partaient à la recherche de la terra incognita. C’était alors le suprême honneur auquel aspirait un navigateur, obscur la veille, que de donner son nom à un continent nouveau, et parfois d’ardentes controverses s’élevaient entre deux explorateurs qui se disputaient le mérite de la première découverte. La difficulté ne serait pas moindre aujourd’hui s’il fallait baptiser nos vieilles contrées du nom des auteurs qui les premiers en ont décrit, c’est-à-dire à demi créé les beautés, et l’on se trouverait en présence de plus d’une compétition légitime. À Bernardin de Saint-Pierre reviendrait sans conteste l’Ile de France, à Rousseau la Suisse, à Chateaubriand l’Amérique. Mais Byron pourrait bien lui disputer la Grèce, et ne serait-il pas juste de laisser Rome à Mme de Staël ? Dans cette répartition nouvelle des royaumes de la terre, quelle serait la part de George Sand ? Je n’hésiterais pas pour mon compte à la faire très-large en lui adjugeant Venise et la Vallée-Noire ; mais je ne me dissimule pas les réclamations que ce partage soulèverait. Passe pour la Vallée-Noire, dirait-on ; mais Venise ! Venise, la ville classique des palais et des gondoles, n’avait-elle pas été célébrée sur tous les tons, en vers et en prose, avant que George Sand n’en visitât les rivages ? Je le veux bien ; mais prenez les Confessions de Rousseau. Dans quels termes ce premier peintre de la nature a-t-il parlé de Venise, où il a séjourné dix-huit mois ? Comme d’une ville célèbre seulement par ses amusemens et ses courtisanes. Quel souvenir en a-t-il gardé ? Celui de l’aventure qui se termine par le mot célèbre : Lascia le donne e studia la matematica ! C’est tout. Ouvrez ensuite Corinne et voici ce que vous lirez au XVe livre : « L’aspect de Venise est plus étonnant qu’agréable ; on croit d’abord voir une ville submergée, et la réflexion est nécessaire pour admirer le génie des mortels qui ont conquis cette demeure sur les eaux. Naples est bâtie en amphithéâtre sur le bord de la mer, mais, Venise étant sur un terrain tout à fait plat, les clochers ressemblent aux mâts d’un vaisseau qui resterait immobile au milieu des ondes. Un sentiment de tristesse s’empare de l’imagination en entrant dans Venise. On prend congé de la végétation ; on ne voit pas même une mouche dans ce séjour ; tous les animaux en sont bannis, et l’homme seul est là pour lutter contre la mer. Ce n’est pas la campagne, puisqu’on n’y voit pas un arbre ; ce n’est pas la ville, puisqu’on n’y entend pas le moindre mouvement ; ce n’est pas même un vaisseau, puisqu’on n’avance pas. C’est une demeure dont l’orage fait une prison. »

Lisez maintenant, en regard de cette description maussade, les premiers chapitres de Consuelo, ce délicieux chef-d’œuvre que George Sand a gâté ensuite à plaisir en égarant son héroïne dans les forêts de la Bohême et les grottes du Schreckenstein. Promenez-vous avec elle dans cette Corte Minella où le jour les blanchisseuses étendent leurs linges sur les cordes tendues en travers du chemin, où de l’aube à la nuit les enfans, les chiens, les poules jouent et crient ensemble dans une enceinte resserrée, tandis que les femmes babillent sur le seuil des portes, et que l’improvisatore hurle ses sonnets, mais où la nuit, quand tout est rentré dans le silence et que la lune paisible éclaire et blanchit les dalles, cet assemblage de maisons de toutes les époques, pleines de mystères dans leurs enfoncemens et de grâces instinctives dans leurs bizarreries, offre un désordre infiniment pittoresque, tandis que le ciel limpide où se baignent au-dessus de ce cadre sombre et anguleux les pâles coupoles des édifices lointains verse sur les moindres détails du tableau une couleur vague et harmonieuse. Faites mieux encore ; relisez les premières Lettres d’un voyageur, et arrêtez-vous à cette page : « On ne nous avait certainement pas assez vanté la beauté du ciel et les délices des nuits de Venise. La lagune est si calme dans les beaux soirs que les étoiles n’y tremblent pas. Quand on est au milieu, elle est si bleue, si unie, que l’œil ne saisit plus la ligne de l’horizon, et que l’eau et le ciel ne font plus qu’un voile d’azur où la rêverie se perd et s’endort. L’air est si transparent et si pur que l’on découvre au ciel mille fois plus d’étoiles qu’on n’en peut apercevoir dans notre France septentrionale. Il ne faut guère songer, à moins d’être un homme de génie, à écrire des poèmes durant ces nuits voluptueuses ; il faut aimer ou dormir. Pour dormir, il y a un endroit délicieux : c’est le perron de marbre blanc qui descend des jardins du vice-roi au canal. Quand la grille dorée est fermée du côté du jardin, on peut se faire conduire par la gondole sur ces dalles, chaudes encore des rayons du couchant, et n’être dérangé par aucun importun piéton. J’ai passé là bien des heures, tout seul sans penser à rien. Quand le vent de minuit passe sur les tilleuls et en secoue les fleurs sur les eaux ; quand le parfum des géraniums et des girofliers monte par bouffée, comme si la terre exhalait sous le regard de la lune des soupirs passionnés ; quand les coupoles de Sainte-Marie élèvent dans les deux leurs demi-globes d’albâtre et leurs minarets couronnés d’un turban ; quand tout est blanc, le ciel, l’eau, le marbre, ces trois élémens de Venise, et que du haut de la tour de Saint-Marc une grande voix d’airain plane sur ma tête, je commence à ne plus vivre que par les pores, et malheur à qui viendrait faire un appel à mon âme ! Je végète, je me repose, j’oublie ! » Lisez ou relisez cela, et dites, vous tous qui avez vu Venise, de quel côté sont la vérité et la vie ; dites, vous qui ne l’avez pas vue, si vous ne croyez pas y avoir été.

Quant à la Vallée-Noire, assurément on ne disputera pas à George Sand l’honneur de l’avoir découverte ; elle a fait mieux : elle l’a inventée. Dans une heure de bonne foi, elle a confessé que la Vallée-Noire n’existait nulle part sur la carte, que c’était un nom donné par sa fantaisie à un pays, — dirai-je toute ma pensée ? — peut-être un peu légendaire aussi. Certes, je ne prétends pas que les vallées de l’Indre, de la Creuse ou de ces petites rivières aux noms pittoresques, la Tarde, la Bouzanne, la Couarde, dont elle parle si souvent dans ses romans, ne présentent aucune des beautés que sa plume a si complaisamment décrites ; mais le voyageur qui, emportant dans sa valise les romans de George Sand, et laissant égarer ses pas dans les traînes du Berry, entreprendrait un dévot pèlerinage au moulin d’Angibault, à la ferme de Grangeneuve, au vieux château de Saint-Chartier, à Nohant même, s’exposerait, je le crains, à quelque mécompte s’il s’attendait à découvrir à chaque pas des beautés inconnues qu’aucune autre région de la France ne saurait offrir à ses yeux. Il n’aurait, au reste, à s’en prendre qu’à lui-même de sa déconvenue, car George Sand a pris soin de prémunir à l’avance ses lecteurs contre toute déception. « Le Berry, a-t-elle écrit, n’est pas doué d’une nature éclatante. Il n’y a là ni grands rochers, ni bruyantes cascades, ni sombres forêts, ni cavernes mystérieuses ; mais des travailleurs paisibles, des pastoures rêveuses, de grandes prairies désertes où rien n’interrompt, ni le jour ni la nuit, le chant monotone des insectes ; des villes dont les mœurs sont stationnaires ; des routes où, après le coucher du soleil, vous ne rencontrez pas une âme ; des pâturages où les animaux paissent au grand air la moitié de l’année ; enfin tout un ensemble sérieux, triste ou riant, selon la nature du terrain, mais jamais disposé pour les grandes émotions ou les vives impressions extérieures. »

Si la Vallée-Noire, n’existe pas et si le Berry est assez semblable à beaucoup d’autres provinces de la France, quelle est donc la découverte de George Sand ? C’est précisément de nous avoir révélé tout ce qu’une contrée dont les couleurs n’ont rien d’éclatant ni les lignes rien de grandiose peut cependant receler d’aspects attachans ; c’est d’avoir signalé à notre admiration ces mille spectacles dont la nature renouvelle pour nous avec les saisons l’incessante variété : la verdure des bois un peu rougie aux approches de l’automne, les lignes d’eau laissées par des pluies récentes dans les sillons d’un brun vigoureux et que le soleil fait briller comme de minces filets d’argent ; la légère vapeur qui s’exhale de la terre fraîchement ouverte par le tranchant des charrues ; en un mot, ces détails sans nombre auxquels nous ne prêtons souvent qu’un regard distrait jusqu’au jour où une certaine lassitude de l’esprit nous fait goûter dans la contemplation de la nature le contraste avec les agitations de la vie. Par là, elle a singulièrement agrandi le champ de l’art, et elle demeure le véritable ancêtre de toute cette génération d’auteurs et de poètes qui fait aujourd’hui dans ses écrits une si large place aux descriptions de la nature. Son action s’est fait sentir jusque dans le domaine de la peinture, et elle n’a pas été sans influence sur le développement de l’école du paysage moderne. Je suis persuadé que les Dupré, les Rousseau, les Breton, les Daubigny, pour ne parler que de ceux-là, lui doivent beaucoup sans le savoir. Peut-être en effet ne se seraient-ils pas livrés avec autant de complaisance et de sécurité à l’étude de la nature simple et familière qui nous environne, et peut-être auraient-ils été comme bien d’autres chercher leur inspiration en Orient ou en Italie, si George Sand ne leur avait appris à saisir les beautés que cache cette nature et n’avait accoutumé le public à goûter ces beautés. Pour un peu, je serais disposé à lui reprocher sa trop nombreuse postérité, et à la rendre en partie responsable de ce que j’appellerai, dans l’art et dans la littérature, le débordement du paysage, Sans doute elle a formé des élèves dont elle avait le droit d’être fière, et lorsque Fromentin lui dédiait, dans ce recueil même le roman exquis de Dominique, elle pouvait saluer dans ce peintre délicat de la nature et du cœur un de ceux qui ont su le mieux traduire l’alliance un peu maladive des souffrances intimes avec les sensations extérieures. Mais combien voyons-nous de romanciers qui suppléent aujourd’hui par l’abondance des descriptions à la pauvreté de leur invention et dans les œuvres desquels l’homme ne tient pas plus de place qu’un laboureur au milieu d’un champ ! « Mes imitateurs ne feront que des sots, » disait, il est vrai, Michel-Ange ; mais ne mettait-il pas par cette brusque saillie sa conscience un peu trop à l’aise, et les figures péniblement contournées de son élève Vasari qui couvrent les murs de l’antichambre de la chapelle Sixtine ne sont-elles pas la meilleure critique de ce qu’il y a d’un peu exagéré dans certaines figures du Jugement dernier ? George Sand a déjà donné l’exemple de ces excès où devaient tomber ses imitateurs, et elle a cru trop facilement qu’en entremêlant un roman de beaucoup de descriptions elle pouvait ne laisser qu’une petite place au caractère et aux passions. De grâce n’oublions pas que, suivant l’expression si juste de Latouche, le roman c’est la vie racontée avec art ; que l’homme est le héros de la vie, et non pas la nature, et que le paysage doit être à l’action ce qu’est le cadre au tableau. Il sied assurément au tableau d’être relevé par un cadre. Mais que signifie le cadre sans le tableau ?


III.

J’ai rendu assez entière justice au talent de George Sand pour avoir le droit de signaler en toute liberté ses lacunes et ses erreurs. Une qualité essentielle lui a tout d’abord manqué, le don de la composition. Dès ses premières œuvres, elle eut beaucoup de peine à accepter la nécessité de concevoir le plan d’un roman avant de l’écrire, et à se demander, avant de mettre en chemin ses personnages, dans quelle voie elle entendait les engager. « L’absence de plan, a-t-elle écrit ingénument, fut de tout temps mon infirmité ordinaire. » Cette infirmité alla croissant avec l’âge comme toutes celles qui ne sont point vigoureusement traitées et combattues. Les besoins incessans avec lesquels elle fut aux prises toute sa vie l’entraînèrent souvent à contracter avec ses éditeurs des engagemens littéraires dans l’accomplissement desquels elle apportait, me disait l’un d’eux, « la régularité et la probité d’un notaire. » Pour faire honneur à ses engagemens, elle comptait sur l’incroyable facilité qui lui permettait d’écrire des manuscrits entiers presque sans ratures, et elle poussait ses personnages devant elle un peu au hasard jusqu’à ce qu’elle eût rempli le nombre de pages promises. Elle s’en débarrassait alors au moyen d’un dénoûment plaqué, et sous le premier prétexte venu, comme un maître de maison se débarrasserait d’une compagnie incommode. Le manuscrit était sur-le-champ expédié par la poste, et arrivait au jour dit avec la régularité d’un effet de commerce. Je crains que dans l’avenir cette absence de plan ne soit un des défauts qui nuiront le plus à la réputation de George Sand. Rien ne dure en effet que ce qui est bien composé. Si les formes vieillissent, si les idées changent, les lois de la composition sont éternelles ; l’esprit humain, mobile dans ses goûts, est toujours constant dans ses procédés. Les opérations de la logique sont les mêmes aujourd’hui qu’au temps d’Aristote, et les préceptes de rhétorique qui ont cours dans nos écoles modernes ne diffèrent pas de ceux que la jeunesse studieuse recueillait autrefois sous les portiques d’Athènes et de Rome. Celui qui se fait un jeu de ces préceptes et qui ne sait pas discerner l’éternelle vérité des lois cachées sous leurs formules arides pourra peut-être surprendre un succès d’un jour ; mais il s’exposera à voir crouler tôt ou tard sa réputation fragile, comme un édifice dont l’architecte aurait embelli la façade sans en asseoir la base d’après les lois de l’équilibre géométrique.

Un second défaut non moins grave chez George Sand, c’est ce que j’appellerai l’intempérance. La sobriété lui est inconnue ; elle ignore l’art exquis de beaucoup dire en peu de mots, d’éveiller l’imagination en laissant à la rêverie le soin de la satisfaire, et de traduire en termes contenus des sentimens passionnés. Les personnages de ses romans parlent toujours au ton le plus élevé du diapason. Il n’y a pas de mots assez forts, d’épithètes assez redondantes pour traduire les sentimens qui les animent. On croirait entendre un opéra où les acteurs chanteraient tout le temps à pleins poumons, et les musiciens joueraient à grand orchestre sans jamais faire usage, ni les uns ni les autres, du piano ou de la mezza voce. Il en résulte à la longue une monotonie un peu fatigante. À force d’entendre vibrer toujours la même corde, l’oreille cesse d’être aussi sensible et finit par s’assourdir un peu. Cette exagération constante de l’expression explique pourquoi George Sand arrive si rarement à son but lorsqu’elle veut émouvoir la sensibilité. Elle n’a pas le don des larmes. Ni la mort de Lélia, ni celle de Lucrezia Floriani, ne parviennent à nous attendrir. Celle même de Geneviève, dans André, n’y réussit qu’à moitié. Certes elle est touchante, la scène où la pauvre fleuriste fait apporter sur son lit ces tubéreuses qu’elle aimait à reproduire autrefois et dont le parfum doit aujourd’hui l’aider à mourir ; que l’on compare cependant cette scène, je ne dirai pas même avec le récit de la mort de Manon Lescaut, mais avec la dernière lettre de Bernerette à Frédéric, et l’on verra si la sensibilité du talent était du côté de la femme ou du poète.

Je voudrais essayer de montrer plus clairement comment, par un peu d’emphase et d’exagération, George Sand détruit souvent l’effet qu’elle veut produire, en comparant la manière différente dont une situation absolument identique a été traitée par elle et par un auteur étranger, justement célèbre, mistress Gaskell. Tout le monde a lu le roman de Mauprat, qui serait un chef-d’œuvre de narration vivante et animée, si les théories du bonhomme Patience et de l’abbé Aubert ne venaient trop souvent alourdir le récit. Le roman se termine par un procès où le héros, Bernard de Mauprat, est injustement accusé d’avoir assassiné par jalousie sa cousine Edmée. Son sort dépend en grande partie de la réponse que fera Edmée dans sa déposition, lorsque le juge lui demandera si elle a repoussé ou accueilli l’amour de son cousin. Certes la situation est dramatique, si dramatique que dix ans plus tard mistress Gaskell, qui (je le lui ai entendu dire à elle-même) n’avait jamais lu Mauprat, l’a reproduite dans Mary Barton.

Dans ce roman, très-célèbre en Angleterre, un ouvrier, James Wilson, est accusé d’avoir assassiné, par jalousie également, le fils du propriétaire de l’usine où il travaille, Henry Carson, qui faisait en même temps que lui la cour à Mary Barton. Le sort de James dépend aussi en grande partie de l’aveu que Mary sera obligée de faire à l’audience de sa préférence pour James ou pour Henry. On voit que, si la condition sociale des personnages est différente, la situation est absolument la même. Voyons comment les deux auteurs l’ont traitée, et commençons par Mauprat. Lorsque le juge insiste auprès d’Edmée pour obtenir l’explication de sa conduite à l’égard de Bernard, Edmée s’écrie en se levant tout à coup : « Cet interrogatoire est une chose odieuse. On me demande compte de mes plus intimes sentimens, on descend dans les mystères de mon âme, on tourmente ma pudeur, on s’arroge des droits qui n’appartiennent qu’à Dieu. Je vous déclare que, s’il s’agissait ici de ma vie et non de celle d’autrui, vous ne m’arracheriez pas un mot de plus. Mais pour sauver la vie du dernier des hommes, je sacrifierais mes répugnances ; à plus forte raison le ferai-je pour celui qui est devant vos yeux. Apprenez-le donc, puisque vous me contraignez à faire un aveu contraire à la réserve et à la fierté de mon sexe : tout ce qui vous semble inexplicable dans ma conduite, tout ce que vous attribuez aux torts de Bernard et à mes ressentimens, à ses menaces et à mes terreurs, s’explique par un mot : je l’aime. » En ce moment, ajoute Bernard, dans la bouche duquel George Sand a placé le récit, je fus si transporté que je m’écriai sans pouvoir me contenir : « Qu’on me mène à l’échafaud maintenant ! Je suis le roi de la terre. »

À cette même question, comment répondra Mary Barton ? « Mary eut d’abord un instant d’indignation. Qui était-il cet homme, pour la questionner ? De quel droit lui demandait-il de révéler devant cette multitude assemblée le secret de son cœur, ce secret qu’une femme ne murmure, au milieu de la rougeur et des larmes, qu’à l’oreille d’un seul homme ? Mais, lorsqu’elle aperçut la figure de James, dont le regard était fixé sur elle avec une expression intense d’amour, de tristesse et d’angoisse, son parti fut pris et son hésitation cessa : — On me demande lequel des deux je préférais. Peut-être ai-je aimé M. Henry Carson autrefois. Je ne sais pas ; j’ai oublié. Mais j’aime James Wilson, qui est là devant vous, plus que ma langue ne peut dire, plus que tout ce que je connais sur la terre, et je l’aime aujourd’hui plus que jamais, bien qu’il ne l’ait jamais su jusqu’à cette minute même. Voyez-vous, monsieur, ma mère est morte avant que j’eusse treize ans, avant que je susse distinguer le bien du mal en certaines choses. J’étais coquette et vaine et j’aimais à entendre les complimens qu’on m’adressait. Le pauvre M. Carson tomba amoureux de moi. Il me dit qu’il m’aimait, et je fus assez folle pour croire qu’il me proposait de m’épouser. La perte d’une mère est une triste chose pour une fille, allez, monsieur ! Je fus tentée par la pensée de devenir une lady, de ne plus connaître le besoin, et je ne m’aperçus combien j’aimais en réalité un autre homme que lui que le jour où James Wilson me proposa de m’épouser. Je fus maussade dans ma réponse, car, voyez-vous, monsieur, j’avais eu justement du chagrin ce jour-là. Mais lui, il me prit au mot ; il me quitta, et depuis ce jour-là nous ne nous sommes jamais parlé, ni regardés, bien que j’aie essayé de lui faire comprendre depuis qu’il avait été trop vite, car à peine était-il parti que j’ai compris que je l’aimais, oh ! plus que ma vie. Et si on me demande encore maintenant lequel des deux je préférais, je répondrai : J’ai été flattée de l’amour de M. Carson, mais quant à James Wilson, je… — Et Marie, baissant la tête, cacha entre ses mains sa figure couverte de rougeur. »

On a les deux réponses sous les yeux. Ai-je tort de trouver que la comparaison ne tourne pas à l’avantage de George Sand, et que, pour cette fois, c’est l’humble femme d’un pasteur unitarien, perdue dans les brouillards de Manchester, qui a le mieux fait parler le langage de l’amour ?

Enfin, dernier défaut et non moins grave à mes yeux, George Sand manque à chaque instant de délicatesse. Ce n’est pas au point de vue moral que j’adresse cette critique à presque toutes ses œuvres. J’ai déjà dit ce qu’il y avait, à mes yeux, de fondé et d’excessif dans les accusations d’immoralité qui ont été portées contre elle et je n’ai point l’intention d’y revenir. Je me place à un point de vue beaucoup moins élevé, et je lui reproche d’avoir, en froissant sans scrupule ses lecteurs par les indélicatesses de son langage, manqué par là même aux règles éternelles de l’art. Quelques efforts qu’on fasse en effet pour établir que la morale n’a rien de commun avec l’art, on n’empêchera jamais qu’il n’y ait certaines convenances élevées que l’art ne saurait braver sans enfreindre les règles du beau. Je veux bien que les œuvres d’art aient leur moralité particulière, tenant moins au sujet qu’à la forme, et que la Vénus de Milo soit plus chaste dans le calme de sa demi-nudité que la sainte Thérèse du Bernin, dont la pose extatique arrachait au président de Brosses cette boutade hardie : « Si c’est là l’amour divin, je le connais. » Mais c’est la preuve que les anciens, nos maîtres, avaient raison, lorsqu’ils défendaient au statuaire ou au peintre de reproduire d’une façon trop fidèle les mouvemens désordonnés de la passion. Ce n’était point non plus par une banale redondance qu’ils faisaient de la décence l’attribut des Grâces. Cette décence n’est pas moins nécessaire dans les œuvres littéraires. L’imagination n’est pas moins facile à choquer que les yeux, et peut-être même doit-elle être traitée avec encore plus de ménagemens. En n’usant point de ces ménagemens, George Sand gâte à chaque instant ses œuvres littéraires, où elle laisse échapper moins des peintures que des expressions et des commentaires qu’on voudrait pouvoir effacer. Ici encore j’essaierai d’éclairer ce que je veux dire par un exemple et par « ne comparaison.

Une des œuvres les plus populaires de George Sand est l’histoire de François le Champi, cet enfant trouvé qui finit par épouser sa mère adoptive, Le sujet avait par lui-même ses difficultés et ses écueils. Si la transformation de l’amour filial du Champi et de l’amour maternel de Madeleine Blanchet en un sentiment plus passionné laisse à coup sûr la morale tout à fait désintéressée, l’imagination n’en conçoit pas moins quelque inquiétude. Pour la rassurer, il aurait fallu ne laisser parler à l’oreille du Champi d’autre voix que celle du cœur, imposer silence aux mouvemens d’une émotion vulgaire, et lui épargner, aussi bien qu’à nous, les caquets grossiers de la servante. Il n’aurait pas fallu que François découvrît la véritable nature de ses sentimens en s’apercevant un jour que la femme dont il tient la main et qu’il a appelée si longtemps sa mère n’est ni vieille ni laide, et que l’émotion de cette découverte lui fît passer la nuit tout entière sans dormir, à trembler comme s’il avait la fièvre. George Sand n’a pas eu cette délicate intelligence, et il n’en faut pas davantage, sinon pour gâter son œuvre, du moins pour lui enlever, au point de vue même de l’art, quelque chose de son exquise perfection. Thackeray s’est trouvé en présence d’une difficulté semblable et plus grande lorsqu’à la fin du beau roman d’Henry Esmond le héros épouse la femme qui a pris soin de sa jeunesse et dont la fille a été sa fiancée. Mais avec quel art l’auteur anglais a su échapper au péril, et comme Henry Esmond écarte dans son récit tout ce qui pourrait gâter le souvenir de ses pures relations avec celle que depuis son enfance il a appelée sa chère maîtresse ! « Le bonheur, dit-il, qui a couronné ma vie n’est pas de ceux qu’on peut décrire avec des mots. Il est de sa nature sacré et secret ; si plein que mon cœur soit de reconnaissance, je n’en saurais parler qu’à l’oreille de Dieu et à celle de la créature chérie qui est devenue pour moi la plus fidèle, la plus pure et la plus tendre des femmes. Posséder un pareil amour est une bénédiction qui dépasse toutes les joies de la terre ; penser à elle, c’est louer Dieu. Ce fut à Bruxelles, où nous nous retirâmes après l’échec de notre tentative, que la grande joie de ma vie me fut octroyée et que ma chère maîtresse devint ma femme. Nous avions été accoutumés à une si complète intimité et confiance, et nous avions vécu si longtemps et si tendrement l’un près de l’autre que nous aurions pu continuer ainsi jusqu’au bout sans songer à resserrer nos liens, si les circonstances n’avaient amené l’événement qui a si prodigieusement accru son bonheur et le mien. Ce fut à la suite d’une déplorable querelle avec son fils et sa belle-fille qu’ayant trouvé un jour ma chère maîtresse toute en larmes, je lui demandai de se confier au soin et au dévoûment de quelqu’un qui, avec l’aide de Dieu, ne lui ferait jamais défaut. Aussi belle, aussi pure dans son automne qu’une vierge en son printemps, avec une rougeur d’amour et un regard de doux abandon, elle céda à ma respectueuse importunité et consentit à venir partager ma maison. Que les derniers mots que j’écris ici soient un remercîment et une bénédiction pour elle. »

Quelle ardeur, mais quelle pureté, et comme la gravité du sentiment religieux vient ici tempérer à propos les élans de passion ! Ai-je raison de trouver que cette fois encore l’art et la morale, ou, pour me servir d’un moins gros mot, la délicatesse, sont d’accord pour faire accorder la préférence à la réserve anglaise ?

Puisque j’en suis à marquer chez George Sand les faiblesses du talent, j’oserai, au risque de soulever certaines contradictions, mettre au rang de ses erreurs le don qu’elle s’est cru d’écrire pour le théâtre. Ce don, à mes yeux, elle ne le possédait pas. Son talent un peu prolixe et diffus se prêtait difficilement à la rapidité, à la concision nécessaires sur la scène, et, sans méconnaître le mérite de quelques-unes de ses œuvres dramatiques, je ne crois pas qu’elle ait été bien inspirée en cédant à cette tentation qui, de nos jours, pousse les romanciers et les poètes à écrire pour le théâtre. On comprend à vrai dire que cette tentation soit puissante, et qu’y résister soit difficile. Lorsqu’un auteur a conscience de sa popularité auprès de toute une génération, lorsqu’il a la divination des sympathies mystérieuses et muettes qui l’environnent, on comprend qu’il soit séduit par la pensée d’exercer cette influence directement et d’homme à homme, d’assigner à un jour donné un rendez-vous solennel à cette foule d’amis inconnus, pour se donner le spectacle de leur émotion, et cueillir en une soirée la fleur de sa gloire. Victor Hugo a peint cette ivresse en vers plus orgueilleux qu’agréables à l’oreille :

Quand le peuple au théâtre écoute ma pensée,
J’y cours ; et là, courbé sur la foule pressée,
L’étudiant de près,
Sur mon drame touffu dont le branchage plie,
J’entends tomber ses pleurs comme la large pluie
Aux feuilles des forêts.


Combien cette espérance d’entendre tomber les pleurs de la foule n’a-t-elle pas séduit d’auteurs, et combien en avons-nous vu grossir et condenser pour la scène des romans dont la finesse et le détail faisaient le plus grand charme ! Il n’y aurait eu, cependant que demi-mal si George Sand s’était bornée à emprunter à ses œuvres d’imagination le canevas de ses pièces. C’est en tirant de François le Champi un drame représenté en 1849 sur la scène de l’Odéon qu’elle a obtenu son premier succès au théâtre. Cette pièce agréable a mérité de demeurer au répertoire, bien que le parler paysan que George Sand a également employé dans Claudie et dans le Pressoir ne soit pas le langage qui convienne à la scène. Ce faux naturel n’ajoute rien à la réalité, et si par malheur la vérité ne se trouve pas dans les sentimens, toutes les locutions berrichonnes n’y feront rien. George Sand a également tiré du roman de Mauprat un drame assez mal construit, mais où il y a de belles scènes, et une des œuvres les plus charmantes de sa vieillesse, le Marquis de Villemer, lui a fourni le sujet d’une pièce qui fait regretter plus d’une fois le détail plein de charme du roman, mais où la rivalité des deux frères, combattus par leur affection, donne naissance à une situation dramatique. On devine que cette fois George Sand s’est fait aider par la main d’un maître. Malheureusement elle n’a point su borner son ambition à faire monter sur la scène les personnages de ses romans. Elle a essayé ses forces dans tous les genres, dans la comédie, dans le drame historique, dans le mélodrame, et nulle part, à mon gré, elle n’a complètement réussi.

Dans la comédie proprement dite, il lui manque une chose essentielle : la gaîté. Chose singulière, cette femme si généreusement douée n’avait pas d’esprit. Elle-même avouait avec bonhomie qu’elle en manquait totalement dans la conversation, et j’ai ouï dire en effet qu’elle ne s’exprimait guère que par tirades éloquentes, entrecoupées d’assez longs silences, sans posséder ce don si français de rendre sa pensée sous une forme vive et saillante. Dans ses romans, la plaisanterie est un peu lourde ; dans ses comédies, le rire ne vient pas facilement aux lèvres ; la vis comica lui fait absolument défaut pour peindre le ridicule. Elle n’a pas mieux réussi dans ses drames historiques, dont la couleur n’est pas vraie. Quand elle mettait Molière en scène, c’était pour faire de lui un précurseur de la révolution de février, et pour mettre dans sa bouche un langage dont la solennelle prudhomie était digne, en effet, d’un membre du gouvernement provisoire. Enfin, dans ses mélodrames, elle n’arrive pas à l’émotion, et c’est vainement qu’elle a recours au poignard et au poison, comme dans Cosima ; le spectateur s’en va froid et ennuyé. Il serait injuste cependant de ne pas lui reconnaître, dans presque toutes ses œuvres dramatiques, une qualité qui lui fait trop souvent défaut dans ses romans, et qu’avec un critique éminent, beaucoup plus indulgent que moi pour le théâtre de George Sand, j’appellerai : la bienséance [4]. On dirait que, femme et artiste, elle se sent prise en présence du public d’une timidité qu’elle ne connaît pas la plume à la main, et que la crainte de choquer l’oreille la fait reculer devant l’emploi de certaines expressions dont elle se sert librement en écrivant. Dans ses pièces, les femmes, les jeunes filles surtout, se servent d’une langue plus châtiée et plus délicate que dans ses romans ; elles n’ont point de ces hardiesses d’aveu et de ces franchises d’impression qui percent à chaque instant dans ses œuvres les plus morales. Il y a telle de ses œuvres dramatiques ou la sévérité d’une critique scrupuleuse ne relèverait pas une expression qui pût froisser l’oreille la plus susceptible. Je citerai comme son chef-d’œuvre dans ce genre d’exquise délicatesse le Mariage de Victorine, où elle a continué l’œuvre de Sedaine sans atteindre ni prétendre au même pathétique que dans le Philosophe sans le savoir, mais où elle a égalé son modèle par la grâce et l’émotion du dialogue. Le Mariage de Victorine mérite de vivre dans l’œuvre de George Sand comme un délicieux pastel qui, dans une galerie, reposerait les yeux de tableaux aux couleurs plus brillantes, et justice a été rendue à cette pièce trop oubliée le jour où, interprétée par des artistes éminens, elle est entrée au répertoire de la première scène de Paris et du monde : le Théâtre-Français.

George Sand n’a pas seulement beaucoup écrit pour le théâtre, elle a aussi beaucoup écrit à propos du théâtre. Son esprit était préoccupé des questions que soulève l’art dramatique et du rôle qui revient à cet art dans nos sociétés modernes. Elle en parle souvent dans ses œuvres d’imagination comme dans ses œuvres de critique, et je voudrais tenter de dégager de ces essais épars ce qu’on pourrait appeler sa théorie dramatique. Je laisserai de côté cette brillante fantaisie du Château des Désertes, où elle a voulu élever l’interprétation scénique à la hauteur d’une collaboration véritable en invitant les acteurs à se mouvoir librement dans le cadre de l’œuvre tracée par le maître, et à faire bon marché de la forme, que renouvellerait à chaque représentation la liberté de leur improvisation. Il ne faut voir dans ce conseil hardi que le caprice d’un esprit ingénieux, et ce serait dépasser sa pensée que de prendre le conseil au pied de la lettre. C’est dans les préfaces ajoutées après coup en tête de ses pièces qu’il faut chercher sa théorie véritable, et cette théorie peut se résumer ainsi : le théâtre doit servir à la peinture des caractères ; une pièce bien faite est une œuvre d’analyse psychologique, et les événemens qui font marcher la pièce ne sont que l’accessoire par rapport aux sentimens. A-t-elle composé ses pièces d’après sa théorie, ou n’a-t-elle pas plutôt construit sa théorie d’après ses pièces ? Il serait assez malaisé de le dire, mais il est certain que dans presque toutes ses œuvres dramatiques l’analyse des caractères est toujours fine et soignée, tandis que l’action est maladroite et faible. Or, là est, suivant moi, l’erreur. La psychologie n’a rien à faire au théâtre : c’est l’action qui en est la vie, l’action mise en mouvement dans la comédie par un ridicule, dans le drame par une passion ou un vice, mais toujours vivante et souveraine. Lorsqu’au lieu de mettre en relief dans un personnage le trait saillant qui fait marcher la pièce, comme la misanthropie d’Alceste ou l’hypocrisie de Tartuffe, on essaie de peindre le personnage tout entier avec les nuances, les complications, les contradictions même de son caractère, on s’aventure déjà en dehors des règles du genre. Et, lorsqu’au lieu de placer ce personnage dans les conditions ordinaires de la vie on le fait naître de circonstances invraisemblables, empruntées à d’autres mœurs et une autre civilisation que la nôtre, on peut, à force d’art et de verve éblouissante, ravir pour un jour les suffrages du public, mais on n’en a pas moins fait une œuvre étrange qui n’a point les conditions de la durée. George Sand n’a guère eu la hardiesse, sauf dans Flaminio, de créer ainsi une de ces figures inconnues au théâtre aussi bien que dans la vie, sans aïeux comme sans postérité ; mais elle a cru trop souvent qu’il suffisait de réunir sur la scène, à l’entour d’une action faiblement nouée, un certain nombre de personnages dont les caractères dissemblables seraient peints avec vérité et délicatesse. Cette faiblesse de l’action, qui nuit déjà aux romans de George Sand, devient un défaut capital au théâtre, et je n’hésite pas à répéter que les quatre volumes dont se compose aujourd’hui la collection de ses pièces ajoutent médiocrement à sa gloire.

L’art dramatique n’est pas le seul dont les procédés et les créations aient préoccupé l’esprit de George Sand. À vrai dire, aucun art ne lui a été étranger. Si elle ne les a pas possédés tous, elle les a tous aimés et tous compris. Son intime liaison avec Delacroix, qui datait des premières années de son séjour à Paris, l’avait fait pénétrer en plein cœur du monde des peintres et artistes. Dans son petit volume d’Impressions et souvenirs, elle a rapporté une conversation étincelante de Delacroix sur le dessin et la couleur, où elle a peut-être bien mis dans la bouche du maître quelques-unes, de ses propres théories. Mais la musique a été son art de prédilection, et ce goût qu’elle tenait de la nature a été développé chez elle par l’éducation et par les circonstances. Enfant, elle passait volontiers de longues heures assise sous le vieux clavecin de sa grand’mère, qui, malgré ses doigts à moitié paralysés et sa voix cassée, chantait encore admirablement en s’accompagnant elle-même. La vieille dame ne connaissait d’autre musique que les airs simples et calmes de la vieille école française ou italienne, et sa petite-fille aurait passé sa vie entière à les lui entendre chanter, tant elle était charmée par cette voix chevrotante et le son criard de cette épinette. Ainsi Rousseau n’avait point conservé de souvenir musical plus vif que celui de sa vieille tante Suzon chantant avec un filet de voix fort douce la romance :

Tircis, je n’ose
Écouter ton chalumeau.

L’avenir, réservait cependant à George Sand des leçons de musique plus hautes et plus pénétrantes que celles de sa grand’mère ou de son professeur M. Guyard. Sa longue intimité avec Chopin est un des épisodes les plus connus de sa vie. Elle-même, dans ses Mémoires, nous en a raconté les douceurs et les déceptions, et il est intéressant de compléter ce récit parla lecture d’une Vie de Chopin, publiée à Dresde l’année dernière, dont l’auteur entre dans des détails négligés par George Sand. J’y trouve le récit de leur première entrevue, qui eut lieu chez la comtesse C… :

« Chopin était au piano ; il improvisait selon sa coutume. En terminant, il leva les yeux et remarqua une femme simplement vêtue qui s’appuyait sur le piano. Ses yeux foncés et pleins de feu semblaient vouloir lire dans l’âme de l’artiste. Chopin sentit qu’il rougissait sous le regard fascinateur de cette femme. Elle souriait. L’artiste, ayant quitté sa place pour s’isoler du reste de la société derrière une touffe de camélias, entendit le doux froissement d’une robe de soie d’où s’échappait un parfum de violette. La même dame qu’il avait remarquée près du piano s’approchait de lui accompagnée de Liszt. Elle lui parla avec une voix profonde et vibrante. Après l’avoir complimenté sur la manière dont il exécutait, elle loua surtout son talent d’improvisation. Chopin l’écoutait ravi et ému. Rien ne vaut pour l’artiste le sentiment d’être compris, et dans ces quelques paroles spirituelles et pleines de poésie Chopin se sentait compris comme jamais il ne l’avait été… Cependant la première impression n’avait pas été de tout point favorable, et il écrivait le lendemain à ses parens : « J’ai fait connaissance avec une célébrité, Mme Dudevant ; mais sa figure ne m’est pas sympathique et ne m’a pas plu du tout. Il y a pourtant en elle quelque chose qui me frappe. »

Une plus ample connaissance devait adoucir cette déplaisance, et pendant huit années la santé délicate de Chopin trouva dans George Sand une garde-malade dont le dévoûment ne s’est pas laissé ignorer. Chopin l’accompagna dans ce voyage à Majorque qu’elle a raconté ici même sous le litre : Un hiver au midi de l’Europe. La chartreuse abandonnée de Valdemosa offrit pendant six mois un abri à leur poétique collaboration. C’est là que les hurlemens désespérés du vent dans les galeries creuses et sonores, le bruit des torrens, la course précipitée des nuages, la grande clameur monotone de la mer interrompue par le sifflement de l’orage, et les plaintes des oiseaux de mer qui passaient tout effarés dans les rafales, inspirèrent à Chopin quelques-uns de ces préludes dont le rhythme vague et tourmenté répond si bien aux caprices mélancoliques de nos rêves. Chopin improvisait ces préludes au piano, pâle, les yeux hagards, en proie à une hallucination constante. C’est peut-être après ces improvisations que George Sand écrivait dans la même cellule cette belle page de Spiridion, où le moine Alexis raconte comment le sens de la musique lui fut révélé : « Un soir j’écoutais avec recueillement le bruit de la mer calme, brisant sur le sable ; je cherchais le sens de ces trois lames, plus fortes que les autres, qui reviennent toujours ensemble à des intervalles réguliers, comme un rhythme marqué dans l’harmonie éternelle. J’entendis un pêcheur qui chantait aux étoiles, étendu sur le dos dans sa barque. Sans doute, j’avais entendu bien souvent le chant des pêcheurs de la côte, et celui-là peut-être aussi souvent que les autres. Mes oreilles avaient toujours été fermées à la musique comme mon cerveau à la poésie. Je n’avais vu dans les chants du peuple que l’expression des passions grossières, et j’en avais détourné mon attention avec mépris. Ce soir-là, comme les autres soirs, je fus d’abord blessé d’entendre cette voix qui couvrait celle des flots et qui troublait mon audition ; mais, au bout de quelques instans, je remarquai que le chant du pêcheur suivait instinctivement le rhythme de la mer, et je pensai que c’était là peut-être un de ces grands et vrais artistes que la nature elle-même prend soin d’instruire, et qui, pour la plupart, meurent ignorés comme ils ont vécu. J’écoutais donc sans impatience le chant à demi sauvage de cet homme, à demi sauvage aussi, qui célébrait d’une voix lente et mélancolique les mystères de la nuit et la douceur de la brise. Les vers avaient peu de rime et peu de mesure, les paroles encore moins de sens et de poésie ; mais le charme de sa voix, l’habileté naïve de son rhythme et l’étonnante beauté de sa mélodie, triste, large et monotone comme celle des vagues, me frappèrent si vivement que tout à coup la musique me fut révélée. La musique me sembla devoir être la véritable langue poétique de l’homme, indépendante de toute parole et de toute poésie écrite, soumise à une logique particulière et pouvant exprimer des idées de l’ordre le plus élevé, des idées trop vastes même pour être bien rendues dans toute autre langue. »

Cette collaboration poétique ne devait pas toujours durer, pas plus que celle qui avait donné autrefois naissance à Rose et Blanche. Les causes et les détails de la rupture sont racontés d’une façon sensiblement différente dans l’Histoire de ma vie et dans la biographie de Chopin dont j’ai parlé. Une seule chose est constante : le fait de la rupture, qui précéda d’assez peu la révolution de février. Après huit années d’intimité constante, George Sand et Chopin ne se rencontrèrent plus qu’une fois, chez la comtesse C… « Chopin, raconte son biographe, était déjà profondément atteint du mal dont il mourut. Il se trouva inopinément en face de George Sand. — Frédéric ! — dit-elle d’une voix étouffée, que lui seul entendit. Une pâleur mortelle couvrit les traits délicats et amaigris de l’artiste, et il se retira sans répondre. » Quelques mois après, il expirait, et George Sand ne fut point admise au nombre des femmes qui assistèrent à ses derniers momens, et dont l’une (morte elle-même il y a peu de temps) berça son agonie douloureuse au son des mélodies qu’il aimait. Mais le goût et le sentiment musical ne s’éteignirent point chez George Sand avec le souvenir de l’artiste dont le génie l’avait captivée. L’amour intelligent de la musique, qui lui a dicté de si belles pages dans Consuelo, l’inspirait encore bien des années après dans les Maîtres sonneurs, un de ses derniers romans champêtres. Les impressions que la musique fait naître chez des natures incultes y sont rendues avec une fidélité poétique, et elle nous fait aussi bien entendre les sons de la cornemuse rustique retentissant dans les forêts du Bourbonnais que la voix des élèves de Porpora s’exerçant dans la Scuola dei mendicanti. Toutes les fois que George Sand a parlé de la musique, elle en a montré l’intelligence autant qu’aucun écrivain du siècle, et nulle oreille n’a été plus sensible aux accens de cette langue mystérieuse qui a été donnée à l’homme pour l’aider à rendre des sentimens que la parole humaine ne saurait traduire et à tromper des besoins que la vie ne saurait satisfaire.


IV.

Arrivé au terme de cette trop longue étude, je n’ai pas l’espérance d’avoir envisagé sous toutes ses faces le talent si varié de George Sand. Je devrais dire encore que, si elle a médiocrement réussi dans des essais d’histoire assez courts, elle n’en avait pas moins le don, essentiel pour l’historien, de se représenter vivement la vie des époques passées. Il y a au commencement du roman assez peu connu de Nanon cinquante pages où l’état d’esprit des habitans d’une petite commune rurale en 1789, leurs relations avec les moines d’un couvent voisin leurs seigneurs, leurs anxiétés et leurs espérances à l’annonce des premiers événemens de la révolution française, sont peints avec cette vérité de l’imagination qui vaut bien celle des faits. On croirait lire la mise en scène d’une page de Tocqueville. Je devrais, à l’opposé, signaler l’aisance avec laquelle elle créait et faisait mouvoir des personnages fantastiques, bien que dans ce genre, un peu nébuleux pour son talent limpide, elle n’ait pas égalé la mystérieuse poésie d’Hoffmann. L’histoire de l’esprit captif dans la lyre, qui remonte au ciel avec celui d’Hélène, l’élève de maître Albertus, au moment où la dernière corde se brise et où la jeune fille meurt, ne vaut pas celle du violon de Crémone qui vole en éclats au moment où la dernière note de chant s’exhale des lèvres d’Antonia, la fille du professeur Crespel. Mais ces lacunes, et d’autres peut-être qui m’échappent, ne sont rien auprès de celle que je sens. En écrivant l’histoire du talent, n’ai-je pas négligé l’histoire de l’âme, que dans la première partie de cette étude je m’étais efforcé de suivre de près, et en étudiant l’artiste, n’ai-je point, par un oubli volontaire ou non, il n’importe, laissé de côté la femme ? J’aurais cependant bien mal rendu le caractère de l’œuvre de George Sand, si l’on n’y avait retrouvé cette histoire écrite en fragmens épars dont la notoriété des événemens de sa vie permet de renouer facilement la chaîne. J’essaierai maintenant de la résumer telle que me l’a fait comprendre une étude entreprise, j’ose le dire, dans un esprit également éloigné de la malveillance et de la partialité.

Aurore Dupin était née avec une nature que la sévérité d’une éducation soigneuse aurait seule pu défendre contre les tentations dont elle avait trouvé l’héritage dans sa race. Le mélange étrange du sang de Maurice de Saxe avec le sang des Delaborde avait, des deux côtés, insinué dans ses veines le germe fatal des entraînemens auxquels elle devait plus tard succomber. Une imagination ardente et un besoin dévorant d’aimer avait encore favorisé l’éclosion de ces germes, dont aucune saine et affectueuse influence n’était venu prévenir le développement. La liberté d’une vie solitaire avait surexcité cette imagination ; les luttes entre sa mère et sa grand’mère avaient troublé ce besoin d’aimer sans le satisfaire ; le sentiment religieux, qui aurait pu venir à son aide, avait été chez elle tour à tour combattu par l’influence de la famille et exalté par celle du couvent. Enfin, lorsque sa vie de jeune fille, si agitée et si difficile, avait pris fin, elle n’avait rencontré dans l’homme qui aurait pu être son protecteur et son guide qu’un compagnon grossier et un maître brutal. Quoi d’étonnant si elle a cru trouver en dehors de la règle le bonheur qu’elle n’avait pas trouvé dans la règle, et si elle s’est lancée à corps perdu dans une poursuite téméraire ? Le bonheur, elle l’a cherché partout, aux Pyrénées, à Paris, à Denise, à Majorque, à Nohant, dans tous les lieux où elle a promené l’inconstance de son imagination, la fumée de son cigare et la facilité de son tutoiement. À chaque pas elle croyait le saisir ; à chaque pas le bonheur lui échappait. L’amertume de ses déceptions, proportionnée à l’avidité de ses espérances, l’a jetée alors dans cette révolte contre Dieu, contre les lois, contre la société dont ses premiers écrits portent l’empreinte, en même temps qu’une insatiable ardeur la poussait toujours à des entreprises nouvelles et plus hasardées. De déceptions en déceptions et de poursuites en poursuites, peut-être aurait-elle fini par s’égarer sans retour dans ces régions morales et sociales d’où l’on ne revient pas, si une ancre de miséricorde ne l’eût rattachée au rivage : l’amour de ses enfans. C’est ce frêle lien qui l’a empêchée de s’éloigner à jamais du foyer de Nohant, et qui, se fortifiant avec les années, a fini par l’y enchaîner. Le spectacle d’une union heureuse se développant paisiblement sous ses yeux lui a fait sans doute comprendre la sainteté des lois contre lesquelles elle s’était autrefois élevée, en même temps que son cœur s’élargissait pour faire place à des êtres nouveaux qui venaient solliciter sa tendresse. Après avoir été une mère tendre, elle est devenue une grand’mère passionnée. Cette expérience nouvelle lui a fait apercevoir la vie sous un jour plus riant, et quelques-unes des œuvres de la seconde moitié de sa vie semblent jaillir d’une source fraîche et purifiée. Ce n’est plus à l’amour adultère d’Indiana ou à la passion désordonnée de Juliette qu’elle prête des accens chaleureux ; elle peint la tendresse honnête de Jean de la Roche pour Love Butler ou le silencieux dévoûment de Caroline de Saint-Geneix pour le marquis de Villemer, heureuse si elle avait toujours été aussi bien inspirée que dans ces deux œuvres charmantes, et si elle n’avait aussi surchargé sa mémoire littéraire du lourd fardeau de beaucoup de romans languissans et sans intérêt. Plus complète a été encore la transformation de son talent, lorsque, pour parler à l’imagination de la génération nouvelle qui se groupait le soir autour de la table ronde du salon de Nohant, elle se prit à écrire des récits féeriques où son imagination puissante, se joue avec grâce. Qui eût dit que Lélia achèverait sa vie dans le château de ses pères en écrivant des contes pour ses petits-enfans, et qu’on pourrait, après plus de trente ans, lui appliquer à elle-même, presque sans restrictions, cette peinture de la vieillesse d’une de ses premières héroïnes : « Métella, fortifiée contre le souvenir des passions par une conscience raffermie et par le sentiment maternel que la douce Sarah sut développer en son cœur, descendit tranquillement la pente des années. Quand elle eut accepté franchement la vieillesse, quand elle ne cacha plus ses beaux cheveux blancs, quand les pleurs et l’insomnie ne creusèrent plus à son front des rides anticipées, on y vit d’autant plus reparaître les lignes de l’impérissable beauté du type. On l’admira encore dans l’âge où l’amour n’est plus de saison, et, dans le respect avec lequel on la saluait, entourée et embrassée par les charmans enfans de Sarah, on sentait encore l’émotion qui se fait dans l’âme à la vue d’un ciel pur, harmonieux et placide que le soleil vient d’abandonner. »

Il est à regretter que l’harmonie et la placidité de ce ciel aient encore été troublés par quelques éclairs dont l’éclat rappelle les orages de ses premières années. George Sand fut mal inspirée lorsque, dans le roman d’Elle et Lui, elle écrivit le récit trop transparent d’un épisode de sa jeunesse qui, disait avec raison Sainte-Beuve, est entré dans le roman du siècle. Plutôt que de faire retomber, sur la mémoire de celui qui n’était plus là pour se défendre, des torts réels ou imaginaires, elle aurait dû se souvenir de ces vers de la Nuit d’octobre :

Les morts dorment en paix dans le sein de la terre.
Ainsi doivent dormir nos sentimens éteints.
Ces reliques du cœur ont aussi leur poussière,
Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains.


Elle a porté, au contraire, la main sur ces reliques, et par là elle a mérité les reproches qui lui ont été adressés au nom d’une affection justement émue, en même temps qu’elle s’exposait aux hasards d’une longue controverse. Ce fut aussi à un sentiment fâcheux qu’elle céda lorsqu’elle voulut répondre à l’éclatant succès que Sibylle avait valu au plus délicat de nos romanciers, par la composition d’un roman qui en fut en quelque sorte la contre-partie. Dans Sibylle, M. Octave Feuillet avait peint sans l’approuver l’exaltation religieuse d’une jeune fille qui refuse de s’unir à l’homme qu’elle aime avant de l’avoir amené à partager sa foi. Dans Mademoiselle de la Quintinie, George Sand propose à la sympathie et à l’admiration de ses lecteurs un jeune philosophe qui exige et obtient de sa fiancée avant son mariage le sacrifice des scrupules de sa conscience religieuse. Il eût été plus digne d’elle de ne pas mettre son talent au service de ce sophisme et de comprendre qu’en dépit de toutes les assimilations de la logique, l’ardeur excessive du sentiment religieux chez une femme paraîtra toujours et à juste titre moins odieuse que l’intolérance du fanatisme incrédule chez un homme.

Cet éclat subit de colère contre le catholicisme n’est pas, au reste, en harmonie avec l’apaisement qui paraît s’être fait dans-son âme pendant les dernières années de sa vie. « J’ai eu, faisait-elle dire autrefois à Lélia, de grandes ambitions de certitude que la fatigue et la douleur ont refroidies. » Peut-être étaient-ce aussi la fatigue et l’âge, sinon la douleur, qui avaient refroidi chez elle les grandes ambitions de certitude. Je ne crois pas en effet que la solution des redoutables problèmes dont sa jeunesse avait été tourmentée si fort apparut d’une façon beaucoup plus claire aux yeux affaiblis de sa vieillesse. Mais elle en poursuivait du moins la réponse sans irritation et sans révolte. Les colères que lui inspirait autrefois la condition de l’humanité étaient remplacées par une vague confiance dans le progrès futur, et le Dieu qu’elle accusait jadis d’être le grand artisan des misères de l’homme recevait constamment de sa bouche l’expression d’une tendresse reconnaissante. « Je sens Dieu, j’aime, je crois, » s’écriait-elle en terminant, assez peu de temps avant sa mort, le récit des évolutions successives de sa pensée religieuse. A-t-elle jamais dépassé la limite de cette croyance en un Dieu attentif et paternel ? Il faudrait pour le savoir chercher à surprendre le secret de ses méditations durant ces quelques jours de maladie rapide où son ferme esprit dut sentir l’approche et envisager l’aspect de la mort. Mais il y a quelque chose qui me répugne dans l’ardeur que l’on met aujourd’hui à interroger les mourans et à tourner au profit de ses propres croyances leur suprême témoignage. Qui peut savoir en effet si ces réponses tardives sont l’aveu sincère d’une âme qui se sent déjà en présence de son juge ou une concession banale faite aux exigences d’un monde dont il semble qu’à cette heure l’opinion ne devrait guère préoccuper ? Je dirai cependant que durant ses derniers jours aucune volonté contraire n’est venue par avance opposer d’obstacle au pieux désir exprimé par ses enfans de voir le corps de leur mère franchir le seuil de l’enceinte sacrée et recevoir la bénédiction qui, dans la liturgie de l’église, encourage le départ de l’âme chrétienne : aucune parole ne s’échappa de ses lèvres pendant sa lente agonie que pour exprimer des sentimens de tendresse et de reconnaissance. Elle fit approcher ses petites-filles de son lit pour leur dire : « Mes chéries, ce que je regrette le plus, c’est de vous quitter. » Lorsque le délire de la mort l’eut saisie, on l’entendit plusieurs fois murmurer d’une voix indistincte ces mots : « Ne touchez pas à la verdure. » Elle voulait, on le crut du moins, par ces paroles confuses, exprimer le désir qu’on laissât debout un groupe d’arbres verts qui ombragent le caveau de famille où son aïeule dort à côté de son père, où sa place était déjà préparée. Son dernier vœu a été exaucé. On n’a pas touché à la verdure, et les arbres qu’elle aimait balancent encore au-dessus de la tombe où repose sa dépouille leur feuillage qui ne meurt point, symbole d’une espérance dont par-delà le grand voile elle aura connu sans doute la réalité.

Othenin d’Haussonville.
  1. Voyez la Revue du 15 février.
  2. Voyez, sur Joachim de Flore et l’Évangile éternel, une très intéressante étude de M. Renan dans la Revue du 1er juillet 1866, où il est en effet question de Spiridion.
  3. Voyez la Revue du 15 février et du 14 mars.
  4. Voyez, dans la Revue du 15 mars 1864, l’étude de M. Émile Montégut sur le Marquis de Villemer.