Histoire du Moyen-Âge (Gosset)/DOUZIÈME SIÈCLE

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DOUZIÈME SIÈCLE.



En deux siècles, la féodalité n’avait pas seulement réussi à paralyser l’exercice du pouvoir royal, elle avait détruit, par surcroît, toute indépendance municipale et anéanti les restes de liberté individuelle qui avaient survécu aux bouleversements de l’invasion. Les anciens hommes libres, accablés de charges onéreuses qui rendaient leur condition peu différente de celle des serfs, se réfugièrent dans les villes pour échapper aux vexations des châteaux. Ils y retrouvèrent dans la personne des comtes l’inévitable tyrannie de cette société organisée d’après l’axiome : Point de terre sans seigneur. Les villes avaient été assujéties comme les campagnes à des droits de toute nature, redevances, péages, levées imprévues d’argent, ainsi qu’à l’impôt arbitraire de la taille, impôt personnel et territorial à la fois, qui livrait au caprice du suzerain et de ses gens, vivres, meubles, chevaux, voitures, sans rétribution ni dédommagement. Serfs ou bourgeois ne se résignèrent pas toujours à cette sujétion. Ils se révoltèrent et furent cruellement réprimés comme il arriva, en 987, aux vilains de Normandie, aux habitants du Mans qui formèrent par serment, en 1067, une association de résistance armée, à ceux de Cambrai qui affirmèrent, par un siècle de luttes, leur droit à une constitution municipale. Le mouvement communal se propagea à Noyon, à Beauvais, à Saint-Quentin, et le tiers-état, qui venait de naître, ne tarda pas à réclamer de tous côtés son affranchissement. Il ne demandait ni pouvoir politique, ni participation au gouvernement de l’État ; il voulait obtenir de sérieuses garanties contre l’esclavage, reconquérir le droit de posséder, de conserver, de léguer, ressaisir l’indépendance civile et vivre avec quelque sécurité sous les lois établies.

Un grand nombre de villes, surtout dans le midi de la Gaule et dans les provinces italiennes, avaient conservé le régime municipal, héritage des Romains, comme Marseille, Narbonne, Arles, Toulouse, Nîmes, Périgueux, Gênes, Milan, Pavie, Vérone, etc. Ces cités importantes, riches, peuplées, et quelques autres du centre et du nord, telles que Bourges, Reims, Metz, n’eurent point à se mêler directement à cette ardente lutte dont l’unique objet était la conquête de franchises qu’elles possédaient déjà. D’autres centres plus ou moins considérables, surtout ceux qui étaient groupés autour des châteaux, avaient péniblement arraché quelques priviléges aux seigneurs, convaincus à la longue qu’ils profiteraient de la prospérité de leurs colons. De ce côté, l’intérêt des possesseurs de domaines seconda les progrès d’une indépendance relative qui, sans soustraire les classes rurales à la domination du fief, eut cependant pour résultat d’attirer les travailleurs moins favorisés ailleurs, d’accroître la richesse collective et d’amener des concessions plus étendues. Ces priviléges, bien que fort incomplets et souvent violés, n’en contribuèrent pas moins à reconstituer peu à peu la classe des hommes libres. Entre ces deux catégories de cités, anciennes municipalités et villes déjà affranchies, les roturiers s’organisèrent sous l’influence de l’esprit aristocratique et se constituèrent plus spécialement en villes de bourgeoisie, où se retrouvèrent les anciennes dénominations de sénateurs, consuls, duumvirs, édiles, remplacées ailleurs par des termes à peu près équivalents, plus appropriés au Moyen-Âge, ceux de prévôts, prud’hommes, bons hommes.

Dans le nord et le nord-est de la Gaule, les villes anciennes ou nouvelles, en butte à d’intolérables vexations convaincues de la stérilité de toute revendication équitable, recoururent à la lutte armée. Il en résulta une foule de petites guerres à la suite desquelles les cités victorieuses obtinrent des traités qui, sous le nom de chartes de commune, consacrèrent leur affranchissement municipal et leur conférèrent la juridiction, ou droit de rendre la justice, que ne possédaient pas les bourgeoisies. Ces priviléges, obtenus par la conquête, eurent en général plus d’étendue et d’efficacité que ceux qui étaient acquis pacifiquement. Ce fut donc l’insurrection des opprimés contre les forts, des villes contre leurs seigneurs, comtes ou évêques, qui amena l’établissement des communes proprement dites. Les victoires populaires dotèrent ces communes d’une sorte de souveraineté intra muros, par laquelle étaient garantis les personnes et les biens, sous la surveillance de magistrats choisis par les habitants et nommés maires, jurés, échevins, etc.

La première croisade exerça une influence considérable sur ce mouvement d’émancipation dont l’énergie triompha presque partout des résistances féodales. Les dépenses qu’exigeaient ces lointaines expéditions déterminèrent les barons, qui partaient suivis d’une multitude de chevaliers, à vendre pour de l’or des droits qu’ils avaient usurpés. Les citoyens profitèrent de l’absence des oppresseurs pour cimenter leur union ; mais ils ne réussirent pas toujours et furent obligés souvent, après avoir acheté leurs franchises, de recourir aux armes pour les conserver.

La plus longue et la plus dramatique de ces luttes fut celle qui éclata à Laon en 1106. Cette ville, théâtre de brigandages incessants, accablée d’impôts et d’exactions dont l’évêque suzerain partageait le produit avec les nobles ou les religieux, avait acheté le droit de se régir par une charte communale. L’évêque voulut reprendre le privilége vendu, dès qu’il en eut touché le prix. Les bourgeois se révoltèrent, tuèrent l’évêque et les gentilshommes de son parti. Le roi de France, Louis VI, qui avait succédé à son père Philippe Ier en 1108, intervint dans cette querelle. Ce prince, sentant la nécessité de s’appuyer sur la bourgeoisie naissante pour lutter contre les seigneurs féodaux, signala son règne par la sanction qu’il donna à l’affranchissement de plusieurs communes. Toutefois, il se borna à légitimer des révolutions accomplies, et il n’octroya jamais cette faveur qu’à prix d’argent. Louis VI, nommé d’abord l’Éveillé ou le Batailleur, puis le Gros, attentif surtout aux besoins de son trésor, n’eut garde d’accorder sur ses propres domaines les priviléges qu’il ratifiait sur les terres d’autrui. À l’occasion même de l’insurrection de Laon, on le vit céder au poids de l’or des priviléges aux bourgeois, et vendre aux seigneurs la faculté de les reprendre. La ville de Laon, qui, à l’exemple de Noyon et de Saint-Quentin, avait voulu acheter sa charte, dut soutenir, pour la conserver, des luttes opiniâtres. Il en fut de même dans les communes d’Amiens, de Soissons, de Sens, de Vezelay, qui s’établirent à la suite.

Les milices des communes donnèrent toujours leur assistance au roi pour rétablir quelque sécurité sur les routes de ses domaines. Les seigneurs, descendant de leurs donjons, infestaient les routes d’Orléans et de Paris, pillaient les villages, les églises, les monastères, rançonnaient les voyageurs et détroussaient les marchands. Louis-le-Gros, sorte de chevalier errant de la royauté, toujours chevauchant avec quatre ou cinq cents cavaliers s’empara de la tour de Montlhéry, située à six lieues de la capitale, dont le sire, depuis vingt ans, était la terreur des campagnes. Le château du Puiset, qui faisait l’épouvante de la Beauce, fut détruit de fond en comble après trois années de guerre. La cour royale condamna à restitution Bouchard de Montmorency pour avoir pillé les terres de Saint-Denis, et la ville d’Amiens fut délivrée, par la destruction de sa citadelle, de la tyrannie des sires d’Enguerrand de Coucy. L’ordre et la paix furent donc maintenus, les laboureurs, les artisans et les pauvres efficacement protégés par ce prince, hardi batailleur et sévère justicier, qui sut prouver aux Mathieu de Beaumont, aux Drogon de Mouchy, aux Ebles de Roucy, aux Léon de Mehun et à tant d’autres, que « les rois ont les mains longues. »

Effrayé de la puissance du roi d’Angleterre Henri Ier, son vassal, Louis le Gros embrassa la cause de Guillaume Cliton, fils de Robert Courte-Heuse. Après une première lutte sans résultats importants, autour du château de Gisors, les hostilités recommencèrent dans la Normandie, dont les paysans furent ruinés. Les deux rois se rencontrèrent dans le seul combat sérieux de cette campagne, à Brenneville, ayant chacun une escorte de quatre à cinq cents hommes. Trois combattants seulement périrent dans cette journée qui fut moins une bataille qu’un tournoi. Cent quarante chevaliers de Louis et l’étendard royal restèrent au pouvoir du roi d’Angleterre (1119). Le pape Calixte II, venu au concile de Reims pour chercher des partisans contre les monarques germains, dans la querelle des investitures, réconcilia le roi de France avec son redoutable feudataire. Le mécontentement des amis de Guillaume Cliton ralluma la lutte, dans laquelle Henri Ier obtint l’appui de son gendre, l’empereur d’Allemagne (1124). Louis VI, aidé de son premier ministre Suger, abbé de Saint-Denis, organisa le plus formidable armement qu’eût encore commandé un prince de la troisième race.

L’empereur Henry V n’eut pas le temps de mettre à exécution ses projets contre la France : il mourut inopinément, à Utrecht, le 23 mai 1125. Sous son règne s’était terminée cette querelle des investitures, qui ne fut que le premier des trois actes du grand débat entre l’Empire et le Sacerdoce. La papauté avait suscité à l’Empereur de graves difficultés dans ses propres États, mais Henry V, actif et énergique, triompha des révoltes de ses vassaux. En 1116, il confia le soin de la pacification intérieure à son frère Frédéric de Souabe et à son neveu Konrad de Hohenstaufen, qu’il avait investi d’un nouveau duché de Franconie, formé de l’ancienne Alémanie et de quelques portions de territoire détachées de la Bavière. Il se rendit en personne en Italie et s’empara de la riche succession de la comtesse Mathilde, léguée par elle au Saint-Siége et destinée à soulever de nouvelles discordes. À son retour, Henry termina par un arrangement équivoque les dissensions de Germanie, et, comme la nomination d’un antipape opposé à Gélase II n’avait eu que peu d’effet, il se décida à nouer avec Calixte II, successeur de Gélase, des négociations qui aboutirent au Concordat de Worms (1122).

Il fut convenu par ce traité que l’Empereur renoncerait à l’investiture par la crosse et l’anneau et laisserait aux églises les élections canoniques et les consécrations libres. De son côté, le pape consentit à ce que les élections se fissent en présence de l’Empereur qui, en cas de partage ou de contestation, prononcerait en faveur du plus méritant, d’après l’opinion du métropolitain et des évêques provinciaux. L’élu devait recevoir par le sceptre, symbole de la puissance séculière, l’investiture des régales ou fiefs attachés à son siége. Cette transaction, très-équitable, laissait à l’Empereur le pouvoir temporel, au Saint-Siége la souveraineté spirituelle.

La guerre des investitures et les guerres féodales eurent une sérieuse influence sur la constitution intérieure de l’Allemagne. L’amoindrissement de l’autorité royale favorisa l’émancipation des ducs, des autres grands vassaux, et surtout celle des villes. Les comtes palatins disparurent pour faire place aux Burgraves, chargés de surveiller les domaines de la couronne et de représenter le souverain dans les villes. Les bourgeois qui prirent parti pour l’Empereur obtinrent le droit de s’armer ; des exemptions et des priviléges récompensèrent leurs services. Les cités placées sous la protection immédiate de l’Empire reçurent des lettres de franchise par lesquelles Henry V octroya à tous les bourgeois sans exception, même aux artisans, le droit absolu de propriété et de succession. Les citoyens furent autorisés à se grouper, par corporations de métier, institutions qu’adoptèrent promptement tous les pays commerçants, et peu à peu entrèrent en possession de l’administration municipale.

La maison de Franconie s’éteignit avec Henry V, à qui les princes donnèrent pour successeur le duc de Saxe, Lother, de la maison de Billung. Ce souverain, dont la faiblesse fut exploitée par les grands feudataires, ne réussit à maîtriser la maison de Hohenstaufen qu’en agrandissant celle de Bavière, qu’il investit de la Saxe, par le mariage de sa fille avec le duc Henry-le-Superbe (1127).

Lors de l’usurpation de l’antipape Anaclet II, Lother ramena à Rome Innocent II, reconnu pontife légitime par le concile d’Étampes, dans lequel l’éloquence de Bernard, abbé de Clairvaux, entraîna tous les suffrages (1130). Le monarque germain reçut la couronne impériale, dans l’église de Latran, des mains du pape réintégré qui affecta de la lui accorder à titre de pure bienveillance. Le pontife fit jurer à l’Empereur de conserver veram fidem et subjectionem debitam. Lother accepta sans récriminer, et consentit même à tenir, comme fiefs du Saint-Siége, les terres allodiales de la comtesse Mathilde, comprenant le marquisat de Toscane, le duché de Spolète, la Marche d’Ancône et de Bologne, avec Parme et Plaisance.

Innocent II, avant son départ pour l’Italie, avait remercié Louis-le-Gros de son appui au concile d’Étampes, en couronnant à Reims son fils Louis-le-Jeune. Délivré de tout souci du côté de l’Allemagne, le roi de France tourna ses forces contre les grands vassaux qui jusqu’alors avaient méconnu sa suzeraineté. Il eut l’habileté de les attaquer sous le prétexte de défendre les prérogatives de l’Église. L’évêque de Clermont, engagé dans un grave conflit avec le comte d’Auvergne, prétendit ne relever que de la couronne et demanda le secours du roi de France dont son adversaire récusait la juridiction. Appuyé par le duc de Bretagne et les comtes d’Anjou et de Nevers, Louis-le-Gros marcha contre le rebelle que soutenait son suzerain immédiat Guillaume IX de Poitiers, duc d’Aquitaine. La prise du château de Montferrand et la vigueur déployée par l’armée royale déterminèrent bientôt Guillaume à offrir au roi son hommage, et forcèrent le comte d’Auvergne à se soumettre au jugement des barons. Louis s’empressa de conclure un arrangement amiable, heureux d’avoir fait reconnaître la suzeraineté de la couronne par ces puissants seigneurs du Midi. Quelques années après, il mariait son fils, Louis-le-Jeune, à Éléonore ou Aliénor, fille unique et seule héritière de Guillaume X, comte de Poitiers et duc d’Aquitaine.

L’assassinat du comte de Flandres, Charles-le-Bon, dans l’église Saint-Donatien de Bruges, par la famille du prévôt Van der Strate, permit à Louis d’exercer son pouvoir dans le Nord. Il se rendit à Arras avec une armée, livra les meurtriers au supplice et força les Flamands à reconnaître pour seigneur son protégé Guillaume Cliton. Celui-ci, ayant osé attenter aux priviléges des villes, ne tarda pas à être renversé et remplacé par Thierry d’Alsace. Il voulut défendre ses prétentions par la force et périt des suites d’une blessure qu’il reçut au siége d’Arras (1128).

La mort du seul héritier de Robert Courte-Heuse remplit de joie le roi d’Angleterre, certain désormais que rien ne l’empêcherait de transmettre sa succession à sa fille Mathilde, veuve de l’empereur Henry V, qu’il avait remariée au comte Geoffroy d’Anjou, surnommé Plantagenet, à cause d’une branche de genêt qu’il portait à sa toque. De cette union était né un fils qu’on nomma Henri, et à qui son grand-père fit prêter serment de fidélité par toute la noblesse de ses États. La naissance de ce nouvel héritier consola Henri de la perte de ses deux fils qui avaient succombé quelque temps auparavant dans le naufrage de la Blanche-Nef. Au moment où il se disposait à repasser en Angleterre, où l’appelait une incursion de Gallois, il mourut d’une indigestion en 1135.

Sous ce règne, d’une durée de trente-cinq ans, le royaume jouit d’une tranquillité complète, quoique le peuple ait cruellement souffert de la violence, de la perfidie et de la férocité du prince. Il avait fait crever les yeux au poëte Luc de Barré qui l’avait criblé de traits satiriques : « Que l’exemple de cet insolent dit le souverain offensé, apprenne aux autres faiseurs de vers ce qu’ils doivent attendre s’ils insultent le roi d’Angleterre. » Pendant le supplice, le poëte, s’échappant des mains des bourreaux, parvint à se briser le crâne contre une muraille. L’évêque de Lincoln, Bloët, apprenant que Henri avait parlé de lui avec estime, s’écria aussitôt : « Je suis perdu, jamais le roi n’a loué un homme qu’il n’ait eu l’intention de s’en défaire. » Cette opinion fut justifiée par l’événement.

Le trône d’Angleterre, qui semblait acquis à l’ex-impératrice Mathilde jusqu’à la majorité de son fils Henri, fut usurpé par Étienne de Blois, comte de Boulogne, neveu du feu roi, auquel il devait tout et qui avait juré de protéger l’Empresse, titre, qu’en langage du temps, on donnait à Mathilde. Cette usurpation fut le signal d’une conflagration générale. David, roi d’Écosse, appuyé sur les Saxons et les Gallois, passa la Twed pour soutenir la cause de sa nièce. Pour la première fois les Normands et les Écossais se heurtèrent près d’Allerton, à la bataille de l’Étendard, le 22 août 1138. Les Highlanders, les guerriers de Galloway, des basses-terres et des îles, armés de longues piques effilées, du petit bouclier de bois recouvert de cuir et de la claymore, ou brandissant la hache des anciens Scandinaves, commencèrent l’attaque au cri de « Alban, Alban ! » poussé par toutes les tribus gaëliques des hautes-terres. « Ils crevèrent les rangs ennemis, dit Brompton, comme une toile d’araignée. » Cependant la cavalerie normande repoussa cette charge terrible, et les archers anglais firent pleuvoir leurs volées de flèches. Après une effroyable lutte corps à corps de deux heures, les Écossais, ayant perdu douze mille des leurs, durent céder le terrain. Ils se retirèrent, et, l’année suivante, un traité de paix laissa en leur pouvoir les provinces du Cumberland, du Westmoreland et le comté de Northumberland.

La guerre continua avec les partisans de Mathilde dont la cause fut embrassée par les barons normands du Nord et de l’Ouest. D’une extrémité du royaume à l’autre le sang coula par torrents. L’incendie dévora partout les villes, les bourgs, les châteaux, les monastères et les églises. La chronique saxonne ajoute : « Les Normands emmenaient tous ceux, hommes ou femmes, qu’ils supposaient posséder quelque chose, et les soumettaient à d’horribles tortures pour les forcer à donner leur or. Les uns, suspendus par les jarrets, avaient la tête plongée dans une fumée épaisse ; d’autres étaient pendus par les pouces avec un brasier ardent sous les pieds ; on serrait la tête des récalcitrants avec une courroie jusqu’au point de faire éclater le crâne ; quelques-uns étaient mis dans une chambre à crucie, espèce de coffre court, étroit, garni de pierres tranchantes, et où les patients étaient tenus serrés jusqu’à dislocation des membres. » — (1141.)

Étienne remporta d’abord de grands avantages ; il fut pris quelque temps après, à Lincoln, 1141, et bientôt délivré par ses partisans. L’Empresse, qui était déjà installée à Londres, eut à peine le temps de se sauver. La mort prématurée du seul fils de l’usurpateur (1153) eut pour résultat un traité de paix : il fut stipulé qu’Étienne conserverait la couronne jusqu’à la fin de ses jours et aurait pour successeur Henri d’Anjou, fils de Mathilde et de Geoffroy Plantagenet (1154). L’année suivante Étienne mourut à Douvres.

Dès le début de cette sanglante lutte, le roi de France, Louis VII dit le Jeune, successeur de Louis-le-Gros (1137), avait aidé le comte d’Anjou à conquérir la Normandie, s’assurant ainsi l’hommage et la fidélité de Geoffroy. Sa domination s’étendait à cette époque sur une grande partie de la France méridionale : par son mariage avec Éléonore, il avait ajouté au domaine royal, jusqu’alors si restreint, l’Aquitaine, le Poitou, le Limousin, le Bordelais, l’Agénois, l’ancien duché de Gascogne et la suzeraineté sur l’Auvergne, le Périgord, la Marche, la Saintonge et l’Angoumois. Maître d’un puissant royaume, Louis le Jeune était, dès son avènement, très-décidé à faire respecter son autorité par les grands vassaux. Il punit les brigandages du sire de Montjoy, réprima les seigneurs du pays d’Aunis, confirma les chartes accordées par son père à Orléans, Étampes, Beauvais, et en octroya lui-même à vingt-trois autres villes. La nomination d’un évêque de Bourges le jeta dans un conflit assez grave avec le Saint-Siége qui l’excommunia. En guerroyant contre le comte de Champagne qui tenait pour le pape Innocent II, Louis laissa brûler l’église de Vitry où périrent dans les flammes treize cents malheureux qui s’y étaient réfugiés. Les remords le décidèrent à demander au Pape son absolution. Il l’obtint de Célestin II, successeur d’Innocent (1144).

Un désastre éprouvé par les chrétiens d’Orient attirait alors l’attention de l’Europe vers le petit royaume de Jérusalem qui, depuis la fin du règne de Baudouin II (1118-1131), était en pleine décadence.

Dans le cours de l’année 1144, les Atabeks, qui dominaient à Mossoul et à Damas, prirent d’assaut la ville d’Édesse, dont ils massacrèrent la population. La papauté s’émut du danger que courait la ville sainte, et l’abbé de Clairvaux se fit le prédicateur d’une nouvelle croisade. Elle fut résolue dans la cour plénière de Vézelay (comté de Nevers), le 31 mars 1146. Louis le Jeune et la reine Éléonore prirent la croix, ainsi qu’une grande partie de la noblesse de France. L’enthousiasme des populations fut moins général qu’en 1095, et les impôts établis pour faire face aux frais de l’expédition excitèrent des murmures et des révoltes ; les bourgeois de Sens, mutinés, tuèrent un de leurs seigneurs, l’abbé de Saint-Pierre le Vif. Malgré les conseils de son ministre Suger et ces résistances populaires, Louis poursuivit ses préparatifs de départ, stimulé par sa femme, Éléonore de Guyenne.

De la Gaule, saint Bernard, que le pape Eugène III avait nommé son légat, passa en Germanie pour continuer sa propagande. Il poursuivit de ses instances, à Francfort, à Constance, à Spire, le nouvel empereur Konrad III qui avait succédé à Lother en 1138.

Konrad de Hohenstaufen, seigneur de Weiblingen, avait été élu contre Henry-le-Superbe, chef de la maison des Welfs, par l’assemblée des princes qu’effrayait la puissance de ce dernier. Pressé d’affaiblir un tel adversaire, l’Empereur lui retira l’un de ses deux duchés, la Saxe, et la donna à Albert l’Ours, margrave de Brandebourg. Henry prit les armes, mais, pendant qu’il combattait en Saxe, Konrad investit de la Bavière son frère utérin Léopold IV, margrave d’Autriche. Telle fut l’origine de la rivalité des Guelfes et des Gibelins, dénominations venues du cri de ralliement des partis rivaux : Hie Welf ! pour la maison des Guelfes ; Hie Waiblingen ! pour celle des Hohenstaufen dont le fief de famille se nommait Waiblingen. Transportée en Italie, la dénomination de Guelfes désigna les partisans de l’indépendance et des papes qui la défendaient, celle de Gibelins les alliés des empereurs de la maison de Souabe. Dans le sein même des villes italiennes, les Guelfes furent les partisans de la démocratie, et les Gibelins les soutiens de l’aristocratie.

Konrad apaisa la querelle des deux maisons, à la mort de Henry-le-Superbe (1139), en restituant la Saxe à son fils Henry-le-Lion qui renonça à toute prétention sur la Bavière. Le margraviat de Brandebourg fut détaché de la Saxe en faveur d’Albert l’Ours qui reçut en outre la charge héréditaire d’archichambellan (1142). La paix rétablie à l’intérieur, Konrad se laissa toucher par l’éloquence de saint Bernard et résolut d’aller chasser les infidèles qui occupaient la Palestine. Il partit de Nuremberg, le 29 mai 1147, avec beaucoup de princes et d’évêques, à la tête de soixante-dix mille cavaliers et d’un grand nombre d’hommes de pied. Il traversa la Hongrie pour gagner Constantinople, s’engagea en Asie Mineure, fut égaré par les guides grecs dans les défilés du Taurus et vit ses troupes écrasées par les Turks.

Konrad revint presque seul de cette expédition désastreuse. À peine était-il de retour qu’il perdit son unique fils, et lui-même le suivit bientôt dans la tombe, léguant le trône germanique à son neveu Frédéric Barberousse, de Souabe, qu’il avait désigné pour son successeur.

Louis le Jeune n’était parti que le 14 juin 1147, à la tête de quatre-vingt mille hommes. L’armée française traversa l’Allemagne, la Hongrie et parvint à Constantinople. L’empereur Manuel Comnène, irrité des excès auxquels s’étaient livrés les Croisés allemands, ne recula devant aucun expédient pour se débarrasser au plus tôt des Français. Il propagea le bruit que les Germains avaient signalé leur entrée en Palestine par d’éclatantes victoires et le roi de France, jaloux des succès attribués à Konrad, précipita son entrée en campagne. Vainqueur sur les bords du Méandre en janvier 1148, Louis perdit une bataille dans la Phrygie occidentale et il dut renoncer à se porter plus loin. Pour achever son pèlerinage, il prit la mer, accompagné de sa femme et de ses chevaliers, abandonnant les Croisés de « petite condition » que les Turks exterminèrent, à l’exception de trois mille environ qui embrassèrent l’islamisme pour sauver leur vie.

Les pèlerins royaux arrivèrent à Antioche où régnait Raymond de Poitiers, oncle d’Éléonore de Guyenne, qui retint longtemps le roi et les chevaliers français pour la défense de sa principauté. Lorsque Louis VII voulut partir pour Jérusalem, Éléonore, qui trouvait à la cour polie de Raymond de galantes distractions, s’y refusa nettement. Le roi fut obligé de l’enlever d’Antioche pendant la nuit.

Louis se rendit à Jérusalem et accomplit son vœu, puis on parvint à rallier les débris des Croisés français et allemands et on alla mettre le siége devant Damas, le boulevard de la Syrie. Les premières attaques furent couronnées de succès, et les princes chrétiens se disputaient déjà la possession de ce riche pays, lorsque de nouvelles troupes musulmanes survinrent, culbutèrent les assiégeants et dispersèrent les derniers champions de la seconde Croisade. Tandis que Konrad revenait d’un côté dans ses États, Louis le Jeune s’embarquait à Saint-Jean-d’Acre pour l’Europe. Il tomba, pendant la traversée, entre les mains de pirates grecs et ne dut son salut qu’à un capitaine normand de Gênes (1149).

L’élite des hommes d’armes de France et de Germanie périt dans cette funeste expédition. Un cri général d’indignation s’éleva en Europe contre l’abbé de Clairvaux qui avait promis les plus glorieux triomphes à tous les soldats du Christ. Saint Bernard, rejetant sur les péchés des Croisés la honte de leurs revers, leur reprocha justement leurs brigandages, leurs rapines et leurs débauches.

Au retour de la Croisade, le concile de Beaugency-sur-Loire prononça la nullité du mariage de Louis VII et d’Éléonore, le 18 mars 1152. Éléonore, qui désirait ce divorce plus que son époux, rentra en possession de sa dot, se rendit de Beaugency à Poitiers, évitant avec peine divers prétendants qui voulaient l’épouser de force, et ne tarda pas à célébrer de nouvelles noces avec le jeune Henry Plantagenet, comte d’Anjou et duc de Normandie, qui allait succéder à Étienne sur le trône d’Angleterre (1154).

Ce premier roi de la famille des Plantagenets, tenait, du chef de sa mère et de son père, la Normandie, le Maine, la Touraine, l’Anjou, et, du chef de sa femme, duchesse d’Aquitaine, la Gascogne, le Poitou, et la suzeraineté sur l’Aunis, la Saintonge, l’Angoumois, la Marche, l’Auvergne et le Périgord. Il réunit bientôt à ces possessions le duché de Bretagne, et se trouva maître d’environ quarante-six ou quarante-sept départements de la France actuelle ; le roi, son suzerain, en possédait à peine vingt.

Les ressources de Louis VII, prince faible et inintelligent, déjà diminuées par d’éclatantes disgrâces, semblaient bien restreintes, comparées à celles de ce vassal actif, tenace, qui avait encore sur le roi de France l’avantage de posséder une sorte d’armée permanente, composée d’aventuriers brabançons, de cotereaux et de routiers, mercenaires toujours prêts à combattre, tandis que les troupes féodales se retiraient après une campagne de quarante jours. Si la nouvelle monarchie française échappa à l’absorption que présageait cette double supériorité du talent et de la force, c’est parce qu’elle fut protégée par les discordes intérieures qui déchirèrent la royauté d’Angleterre, et surtout par le lien féodal dont le respect s’imposait à tout feudataire comme étant l’unique sauvegarde de son autorité propre à l’égard de ses vassaux immédiats. Quelque puissant que fût le monarque anglais, il ne pouvait songer à dépouiller son suzerain, sans craindre un soulèvement général de tous les possesseurs de fiefs. Ajoutons que dans cette lutte l’Église soutint nos rois contre ceux d’Angleterre qui descendaient, disait-on, de Robert le Diable et de la fée Mélusine.

Henry II observa, aussi strictement que les mœurs de l’époque le comportaient, ses devoirs de vassal envers le roi de France. Au moment d’attaquer Toulouse, dont sa femme réclamait la possession, il apprit que Louis le Jeune s’était jeté lui-même dans la place pour la défendre. Henry arrêta ses troupes et rien ne put le déterminer à assiéger son suzerain. Il n’en continua pas moins à porter la dévastation dans d’autres contrées, et il s’empara, dans le Vexin, des trois villes de Gisors, de Neuflise et de Neufchâtel qui composaient la dot promise à la fiancée de son fils aîné, la jeune Marguerite, fille de Louis VII, à peine âgée de trois ans. Le roi de France, trop faible pour rompre violemment, dut consentir au mariage projeté.

Henry revint à Londres et résolut de profiter de la paix extérieure pour réprimer les empiétements de l’Église dans l’administration de l’État. Docile pendant la rude domination de Guillaume le Conquérant et de son fils Rufus, le clergé était parvenu, sous leurs successeurs, à s’affranchir de toute subordination civile. Grâce au privilége, appelé bénéfice de clergie, qui lui donnait la juridiction absolue sur tout litige impliquant un intérêt ecclésiastique, il contrariait sans cesse l’autorité séculière, et, opposant ses immunités aux tribunaux laïques, s’attribuait le jugement de presque toutes les affaires qui pouvaient se rattacher à une question de conscience, de canon ou de sacerdoce.

L’indulgence des tribunaux ecclésiastiques entraînait de graves abus qui portaient atteinte aux prérogatives de la couronne. Henry II, décidé à les réformer, convoqua une assemblée de prélats et de barons à Clarendon, et fit adopter les Constitutions de ce nom. Ces constitutions, au nombre de seize, obligeaient les membres du clergé à se soumettre aux lois générales du pays, et à reconnaître la compétence des tribunaux royaux dans les causes criminelles ; elles prohibaient les appels à la cour de Rome, ainsi que les voyages hors du territoire, et subordonnaient l’effet des excommunications au consentement du souverain.

Cette limitation des priviléges du clergé, acceptée par les évêques assemblés, trouva un adversaire inattendu dans l’archevêque de Canterbury, Thomas Becket. Ce prélat, d’abord courtisan et intime ami du roi, nommé par lui chancelier du royaume, et bientôt primat d’Angleterre, avait été jusqu’alors le défenseur ardent des prérogatives du trône. À la suite de son élévation à la Primatie, un changement considérable s’opéra en lui. Son palais, ouvert jadis à tous les plaisirs et à tous les seigneurs frivoles, ne reçut plus que des pauvres et des moines. Il prit des vêtements de bure, se nourrit d’aliments grossiers et prodigua ses revenus en œuvres de charité. Le courtisan magnifique fit place au religieux austère, et, à l’époque même où le Saint-Siége fléchissait devant la puissance de l’empereur Frédéric Barberousse, l’archevêque de Canterbury prenait en mains la défense de l’Église et proclamait ouvertement que le pouvoir spirituel était indépendant de toute juridiction temporelle (1164).

En présence de l’extrême irritation de Henry II, les évêques d’Angleterre désavouèrent le Primat et prononcèrent sa déposition. Thomas Becket interrompit la lecture de la sentence en s’écriant : « J’en appelle à Dieu et à mon seigneur le Pape par qui seul je dois être jugé, et vous somme tous de comparaître devant ce suprême tribunal. » Après avoir prononcé ces paroles dans le grand conseil tenu à Northampton, il partit le soir même sous un déguisement et se rendit en France où Louis VII lui fit le meilleur accueil.

L’inimitié entre le prélat et son souverain dura près de sept ans, malgré plusieurs tentatives de réconciliation qui échouèrent devant les restrictions obstinées de Becket, disposé à reconnaître l’autorité royale en toutes choses, sauf dans celles où l’honneur de Dieu ou de l’Église serait engagé.

Pendant la guerre de 1170 avec le roi de France, et pour conjurer le danger d’une interdiction, Henry se décida à quelques concessions ; Becket, de son côté, promit d’honorer et de servir le monarque, autant qu’un archevêque pourrait le faire. De retour à Canterbury, le prélat choisit le jour de Noël pour prononcer, en pleine cathédrale, des sentences d’excommunication contre trois évêques, partisans de la couronne, Ranulf de Broc, Nigel de Sackville et Robert de Broc. Le roi, instruit en Normandie de cette bravade, ne put maîtriser un transport de fureur : « Comment, s’écria-t-il, ce misérable qui a mangé mon pain, un mendiant venu à ma cour sur un cheval boiteux, ose m’insulter ainsi ! Eh quoi ! aucun de ceux que je nourris à ma table ne me délivrera de ce prêtre insolent ? »

Quatre gentilshommes de sa suite, prenant à la lettre ces imprécations, se hâtèrent de passer le détroit et se rendirent à Canterbury. Ils se glissèrent dans la cathédrale, pendant l’office, et égorgèrent le primat au pied de l’autel (29 décembre 1170).

À la nouvelle de ce meurtre, une vive indignation se répandit dans les classes inférieures qui firent de Thomas Becket un martyr et un saint. À l’étranger, la réprobation ne fut pas moindre contre le roi d’Angleterre. Les seigneurs et les prélats de France supplièrent le Pape de tirer le glaive de saint Pierre, afin d’infliger un châtiment exemplaire « à cet horrible persécuteur de Dieu, qui surpassait Néron en cruauté, Julien en perfidie et Judas en trahison. »

Henry II témoigna le plus profond chagrin de cet assassinat et envoya à Rome une brillante ambassade pour apaiser le Saint-Siége. Sa pénitence canonique, sa soumission absolue aux réparations exigées par l’Église et l’abolition des statuts de Clarendon lui valurent l’indulgence de la Cour apostolique, et ce fut sous le patronage d’Alexandre III qu’il entreprit à cette époque la conquête de l’Irlande (1171).

Cet antique pays des Galls, qui reçut d’eux le nom d’Erinn, île occidentale, et fut appelé l’Île des Saints, lors de sa conversion au christianisme, conservait encore, avec ses mœurs patriarcales, son indépendance politique et religieuse. Sauf les côtes habitées par les hommes de l’Est (anciens Danois), l’île était divisée en quatre royaumes : Leinster, Munster, Ulster et Connaught, subdivisés à leur tour en fiefs héréditaires subordonnés les uns aux autres et gouvernés par des Chieftains dépendants. De fréquentes dissensions intestines maintenaient l’île dans un état voisin de la barbarie et la livraient affaiblie et divisée aux invasions étrangères. Un événement inattendu vint donner un prétexte spécieux à l’intervention de l’Angleterre. Le roi de Leinster, Dermot, chassé de ses États, demanda la protection de Henry II (1167). Celui-ci autorisa ses vassaux à prendre la défense du prince dépossédé qui reconquit ses anciens domaines avec l’aide d’un corps d’aventuriers commandés par Richard Strongbow, comte de Pembroke, dont il fit son gendre et son successeur. C’est à ce moment que Henry, jaloux des succès de ce vassal, débarqua lui-même en Irlande, au mois d’octobre 1171, avec quatre cents chevaliers et quatre mille hommes d’armes. Il occupa immédiatement Waterford, et, comme il appuyait son droit de conquête sur une bulle du Pape, le clergé se déclara en sa faveur. Il reçut bientôt l’hommage de la plupart des petits souverains et entra triomphalement à Dublin, le 21 novembre 1172. Il distribua à ses barons de vastes domaines et introduisit dans le territoire conquis, qu’on nomma la Marche, l’organisation administrative de l’Angleterre.

Le roi de Connaught, Roderich O’Connor, le premier des monarques de l’île, qui avait opposé la plus opiniâtre résistance, finit par consentir à un arrangement, en vertu duquel il resta possesseur des contrées du Nord, sous la suzeraineté de l’Angleterre. Néanmoins, les violences des chevaliers anglais investis des fiefs confisqués excitèrent promptement les haines les plus ardentes et firent dès lors de l’Irlande un théâtre de discordes sanglantes que le temps ne devait point apaiser.

Cependant le meurtre de Thomas Becket avait gravement ébranlé l’autorité de Henry II chez les seigneurs, et particulièrement parmi les peuples de ses États. Il eut beau obtenir le pardon du Pape, ses ennemis ne cessaient d’invoquer cet événement pour lui susciter de nouvelles difficultés. Il réussit enfin à calmer l’indignation populaire en entreprenant un pèlerinage à la tombe de l’archevêque sanctifié. Vêtu de laine, à jeûn et pieds nus, le royal pénitent resta un jour entier agenouillé sur les dalles de la cathédrale où le crime avait été commis, et se soumit à être battu de verges par le clergé, les moines et les chantres de cette église. Il avait déjà, vers cette époque, associé à la couronne l’aîné de ses fils Henry Court-Mantel ; le second, Richard, surnommé plus tard Cœur de Lion, avait reçu l’Aquitaine ; le troisième, Geoffroy, devait à un mariage le duché de Bretagne ; quant au quatrième, Jean, le préféré de son père, il était trop jeune encore pour qu’aucun fief lui fût assigné, et cette circonstance lui valut le surnom de Jean-sans-Terre.

À l’instigation du roi de France, et d’Éléonore, leur mère, irritée de l’attachement de son mari pour Rosemonde de Clifford, les trois fils aînés de Henry prirent les armes contre lui et firent hommage à Louis VII, attirant à leur cause les comtes de Flandre, de Boulogne, de Blois, de Leicester et le roi d’Écosse (1173). Le roi d’Angleterre envoya contre les révoltés ses mercenaires brabançons et les ramena à l’obéissance. Le roi écossais fut fait prisonnier à Alnwick, et cette capture détermina la soumission féodale de la couronne d’Écosse à celle d’Angleterre. Henry vainquit également le roi de France, avec lequel il conclut la paix de Montlouis, pardonna à ses fils leur rébellion et rendit la liberté à tous les captifs (1174). Cette générosité ne lui épargna point de nouvelles guerres civiles, suscitées par ses enfants et, dans lesquelles il consuma sa puissance, qui cessa peu à peu d’être redoutable pour le roi de France. Celui-ci, toujours inquiet et versatile, traînait une vieillesse prématurée. Peu après avoir présidé au couronnement de son fils dans une assemblée tenue à Paris, il se rendit en Angleterre pour demander sur le tombeau de Becket la guérison de Philippe, alors malade : il y fut atteint d’une attaque de paralysie qui le conduisit au tombeau (1180).

Les rares bienfaits de ce règne sont dus à l’abbé de Saint-Denis, Suger, qui fut tour à tour l’ami et le conseiller de Louis le Gros, et le ministre tout-puissant de l’indolent Louis VII. Pendant la seconde croisade, Suger, véritable vice-roi, fit respecter le pouvoir central, administra sévèrement les revenus du domaine, maintint énergiquement l’ordre public, et mérita par sa sagesse le surnom de Salomon du siècle, par ses services, celui de Père de la Patrie. Rentré dans la solitude de son abbaye, qu’il gouvernait depuis 1121 et où il commença peut-être la rédaction des grandes chroniques de Saint-Denis, Suger, comme saint Bernard, déplora la triste issue de la deuxième croisade, gémit sur les malheurs de la Terre-Sainte, et songea même à prendre le commandement d’une nouvelle expédition : la mort surprit l’ardent vieillard au milieu de ces nobles préoccupations (1152). On peut, avec le président Hénault, lui appliquer le mot de Tibère sur Curtius Rufus : Mihi videtur ex se natus.

Philippe II, que l’histoire a surnommé Philippe-Auguste, avait à peine quinze ans quand il succéda à son père. Son règne vit commencer la véritable monarchie française. Par son mariage avec la nièce du comte de Flandre, Philippe acquit le Vermandois, l’Amiénois, le Valois, dépouilla sa mère de ses châteaux, et, grâce à l’appui du roi d’Angleterre, réduisit à l’impuissance ses oncles et ses ennemis. En prenant possession du comté d’Amiens, il répondit à l’évêque, qui en était suzerain et qui réclamait l’hommage du nouveau titulaire : « Le roi de France ne rend hommage à personne (1185). »

Tels furent les premiers actes de ce prince, habile, entreprenant, peu scrupuleux sur le choix des moyens, plus pacifique que guerrier, que Guillaume le Breton, auteur d’une Philippide, calquée sur l’Énéide, et les romanciers du temps, ont si étrangement transformé en paladin chevaleresque et courtois. La légende qui fait de lui une sorte de roi ecclésiastique est-elle plus vraisemblable ? Des miracles s’opèrent en sa faveur, si nous en croyons le moine Rigord, son annaliste ; il tue 7,000 cotereaux dans le Berry, il brûle les Juifs, il persécute les hérétiques ; pourtant sa foi ne ressemble pas à la dévotion du roi Robert ; il se décide difficilement à partir pour la croisade, il résiste à l’Église intervenant dans sa vie privée ; il a peu de respect pour le pape et pour le concile ; en résumé, c’est un politique bien plus qu’un croyant.

Philippe-Auguste ne cessa d’exciter contre leur père les fils de Henry II, surtout Richard, Cœur-de-Lyon, devenu, par la mort de son frère, Henry Court-Mantel, héritier présomptif de l’Angleterre et de la Normandie.

Bien que ses armes fussent le plus souvent victorieuses, Henry II se montra toujours disposé à faire des concessions pour obtenir la paix domestique. Pourtant dans une dernière lutte contre Philippe et Richard, la fortune l’abandonna. Il dut rendre le Mans, Tours, Amboise et signer l’humiliant traité de la Colombière. Il apprit alors que Jean-sans-Terre, le plus cher de ses enfants, l’avait trahi pour embrasser la cause de ses ennemis. Cette preuve d’ingratitude le frappa douloureusement. Moins de huit jours après cette révélation, il mourut à Chinon, le 6 juillet 1189, dans la trente-cinquième année de son règne et la cinquante-septième de son âge.

Richard Cœur-de-Lion, qui succédait à son père en Normandie, en Aquitaine et en Angleterre, avait été jusqu’alors l’inséparable ami de Philippe-Auguste, mangeant à la même table, couchant dans le même lit. C’était un rude chevalier, intrépide et brutal, troubadour et bandit, amoureux d’or et de sang, aussi rapace que prodigue. Avant de partir pour l’expédition qu’il projetait en Terre-Sainte, il augmenta les trésors prodigieux qu’avait laissés son père, par la vente des châteaux, manoirs, parcs, forêts et bois royaux. Il mit aux enchères les plus hautes dignités, les offices les plus importants, céda pour dix mille marcs la suzeraineté sur le royaume d’Écosse, et finit par s’écrier : « Je vendrais Londres, si je pouvais trouver un acquéreur. » Lorsque Philippe-Auguste, qui avait également juré, sous l’orme de Gisors, de prendre la croix, eut terminé de son côté les préparatifs nécessaires à l’accomplissement de son vœu, les deux souverains eurent une entrevue à Gué-Saint-Rémi, au milieu de janvier (1190). Ils se jurèrent une amitié mutuelle, vouèrent celui qui se parjurerait aux anathèmes de l’Église, et arrêtèrent le rendez-vous général pour la Saint-Jean.

Ils allaient être précédés dans cette troisième croisade par un monarque plus illustre et plus puissant qu’eux et dont le nom retentissait depuis trente-huit ans déjà en Italie et en Allemagne.

Dès son avènement à l’Empire, Frédéric Barberousse s’était proposé de fonder, hors de l’Allemagne, en faveur de sa maison, une souveraineté absolue. Il fixa les yeux au delà des Alpes, sur ce magnifique pays, tant de fois ravagé et toujours fertile, qui renouvelait constamment ses richesses par un vaste commerce et dont les divisions intérieures favorisaient sans cesse les entreprises ambitieuses. L’Italie n’avait point cessé de former un royaume, réuni depuis Otton le Grand, à la couronne de Germanie. Quoique cette suprématie ne fût pas fictive, celui qui l’exerçait, vivant constamment au delà des monts, n’avait aucune action directe sur le gouvernement de la Péninsule. Ces villes si nombreuses, où le roi n’était représenté que par des comtes, privés eux-mêmes de relations et de liens d’unité, se développaient avec des caractères tranchés qui annulaient l’influence du pouvoir central. En outre, l’édit de 1037, rendu par Konrad le Salique, avaient profondément modifié l’organisation politique et sociale de l’Italie. Les possesseurs de domaines n’avaient plus ni suzeraineté, ni juridiction, et la dernière trace de la grande féodalité avait disparu avec la comtesse Mathilde. Sauf Venise, qui, n’ayant jamais été subjuguée, n’avait point à reconquérir son indépendance, les villes italiennes cherchèrent, dans leurs révolutions communales, moins un nouvel affranchissement que la restauration d’anciennes coutumes. Elles rêvaient de la vieille cité romaine dont elles admiraient la prospérité en confondant volontiers ses époques de grandeur et de décadence, et en mêlant leur amour de la liberté avec leur respect des Césars ou de l’autorité pontificale.

Pise, Amalfi, Naples formèrent des communautés libres quand le reste de l’Europe était courbé sur la glèbe. Les autres villes reconstituèrent leur existence indépendante avec les débris des anciennes constitutions municipales. À peine nées, elles engagèrent la lutte contre les barons voisins et rasèrent les donjons germaniques. Les bourgeois victorieux vécurent dans la cité avec les nobles humiliés, et la guerre entre les deux races s’éternisa sur la place publique. Si on relégua parfois hors des enceintes fortifiées le château menaçant du Teuton, la pensée ne vint à personne de secouer le joug de toute suzeraineté. Ces républiques naissantes voulurent avoir un maître ; les unes le cherchèrent dans l’Empereur, les autres dans l’Église ; elles furent Gibelines ou Guelfes, à l’exception de Venise à qui nul monarque allemand n’osa jamais demander un serment de fidélité. La plupart de ces communes libres, qui furent des États, donnèrent la magistrature suprême à un étranger, le Podestat, choisi généralement parmi les habitants d’une cité amie ; chacun redoutant un concitoyen pour maître.

À Rome, un disciple d’Abélard, le moine Arnaldo de Brescia, hardi, savant, éloquent, se faisait l’instigateur d’un soulèvement populaire contre le clergé. Il ne se contenta pas d’attaquer les mœurs dissolues des prêtres, il soutint qu’ils ne pouvaient posséder et que le temporel devait être séparé du spirituel. Le pape Innocent II, tout en condamnant, dans trente canons, les excès relevés par Arnaldo de Brescia, proscrivit sa doctrine et lança l’excommunication contre lui et ses adhérents. Le peuple, enflammé par les prédications du réformateur, s’assembla au Capitole, chassa le Pape et institua un Sénat de cinquante-six membres, à la tête duquel fut placé un patrice (1141). Le successeur d’Innocent, Lucius II, ayant voulu résister, fut précipité des escaliers du Capitole, et la révolution triompha.

Arnaldo abolit la préfecture, ne reconnut que le patriciat, et fit saisir les propriétés ecclésiastiques. Les actes publics reparurent avec la formule sacramentelle : Senatus populusque romanus. Le prestige des souvenirs était si puissant encore dans toute la Péninsule, sauf dans le royaume de Naples, qu’à l’exemple de Rome, la plus petite cité voulut avoir un gouvernement républicain.

Tels étaient les événements qui attiraient depuis longtemps l’attention de Frédéric Barberousse. Il mit promptement en ordre les affaires germaniques, termina le différend qui existait entre les fils du roi de Danemark, Kanut, Waldemar et Guénon, en décernant à ce dernier la couronne danoise à titre de fief relevant de l’Empire, et gagna Henry le Lion à ses intérêts, en reconnaissant la légitimité de ses droits sur la Bavière. En même temps, il renvoya les légats du saint-siége qui prétendaient intervenir dans l’élection des évêques ; puis, il leva une armée formidable pour se rendre de l’autre côté des Alpes où les villes lombardes s’étaient peu à peu affranchies de l’autorité impériale.

Elles se divisaient pourtant en deux partis rivaux, celui de Milan et celui de Pavie, le premier dévoué à la papauté, le second réclamant, par antagonisme la protection des Allemands. Frédéric s’empara d’Asti, brûla Chieri, rasa Tortone, se proclama à Pavie roi des Lombards et entra à Rome, où, le 18 juin 1155, le pape Adrien IV plaça la couronne impériale sur sa tête. Barberousse reconnaissant livra Arnaldo de Brescia au pontife. L’illustre défenseur des libertés publiques fut brûlé vif ; ses cendres furent jetées dans le Tibre, de peur que le peuple honorât ses reliques comme celles d’un martyr.

Revenu en Allemagne, Frédéric fit avec succès la guerre au roi de Pologne Boleslas, et érigea la Bohême en royaume (1157). La révolte de quelques villes le rappela en Lombardie (1158). Il s’empara d’abord de Brescia, contraignit Milan de lui ouvrir ses portes, de lui prêter serment de fidélité et de soumettre à son approbation l’élection des consuls. Il tint, pour la seconde fois, à Roncaglia, une grande diète, par laquelle il fit consacrer ses prétentions absolues (quidquid principi placeat suprema lex esto). Il s’adjugea tous les droits de douane et tous les revenus publics, et voulut imposer aux villes des podestats impériaux. Une nouvelle révolte éclata et se prolongea avec une courageuse opiniâtreté. La division gagna les cardinaux, à la mort d’Adrien IV. Les uns élurent un pape impérialiste, Victor IV ; les autres un pape patriote, Alexandre III. Ce dernier dut se réfugier en France, d’où il excommunia Frédéric Ier. L’Empereur, sans s’émouvoir, poursuivit ses opérations contre les révoltés. Il investit Milan, qui ne se rendit qu’après un siége de deux ans (1162). Elle fut détruite de fond en comble, et ses habitants n’eurent la vie sauve qu’à la condition de se disperser dans quatre bourgades éloignées. Victor IV était mort (1164). L’empereur fit élire un nouvel anti pape, Pascal III, au mépris des droits d’Alexandre, qui parvint cependant à rentrer à Rome en 1165.

Chassé de nouveau, en 1167, le propugnateur de la liberté italienne allait pourtant ravir à l’Empereur une victoire presque certaine ; par son ardent patriotisme, par ses grandes qualités politiques et son indomptable énergie, il allait faire triompher la ligue lombarde, née sous ses auspices.

Impatientées d’un joug devenu intolérable et pénétrées des conséquences funestes de leurs discordes intestines, les villes d’Italie tentèrent de s’unir et conclurent pour la défense de leurs droits la ligue, dite Lombarde, à laquelle adhérèrent successivement Crémone, Brescia, Vicence, Bergame, Trévise, Vérone, Padoue, Ferrare, Bologne, Mantoue, Reggio, Modène, Parme et Plaisance. Les confédérés commencèrent à réédifier Milan ; puis, rappelant Alexandre III, pour le mettre à leur tête contre la domination teutonique, fondèrent en son honneur, en 1168, la ville d’Alexandrie, au confluent du Tanaro et de la Bormida.

Dès 1166 Frédéric Barberousse avait, pour la quatrième fois, envahi l’Italie et ramené Pascal III dans Rome. Une maladie pestilentielle qui décima ses troupes l’obligea de se retirer précipitamment. Il ne put revenir qu’en 1174. Abandonné au dernier moment par Henry le Lion, chef des Welfs, Frédéric assiégea vainement Alexandrie, et fut battu à la bataille de Legnano. Contraint de reconnaître Alexandre III, il conclut un armistice de six ans avec les villes lombardes, et donna son consentement à leur fédération (1176).

Dès son retour en Allemagne, il traduisit devant la diète de Wurtzbourg Henry le Lion, à la défection duquel il attribuait sa défaite. Celui-ci fut mis au ban de l’Empire et dépouillé de tous ses fiefs. La Bavière, sauf le Tyrol et la Styrie, paya les services d’Otton de Wittelsbach ; Ratisbonne et Lubeck furent érigées en villes libres impériales, comme l’était déjà Hambourg, ce qui amena plus tard la fondation de la Hanse. Réduit à ses biens patrimoniaux de Lunebourg et de Brunswick, Henry le Lion fut, en outre, condamné à trois années de bannissement en Angleterre (1182).

Résigné à laisser la paix à l’Italie, Frédéric conserva de bons rapports avec le pape Urbain III, successeur d’Alexandre (1181). En 1183, il conclut à Constance, avec les villes lombardes, un traité de paix définitif aux termes duquel elles acquirent le droit de se confédérer, de choisir leurs magistrats et de se fortifier, sous la suzeraineté de l’Empereur. Le Pape recouvra les allodiaux de la comtesse Mathilde, et l’émancipation de l’Italie termina la seconde phase de la lutte engagée entre le Sacerdoce et l’Empire.

Barberousse ne laissa cependant pas échapper l’occasion de rendre sa maison l’arbitre des destinées futures de la Péninsule. Il demanda pour son fils Henry la main de Constance, fille unique et seule héritière du normand Roger, roi de la Pouille et de la Sicile (1186). Malgré les obstacles suscités par le saint-siége, le mariage fut célébré à Milan, au milieu des fêtes,

Sur ces entrefaites, l’Europe terrifiée reçut la nouvelle de l’expulsion des chrétiens de la Palestine et de la prise de Jérusalem par le sultan Salâh-Ed-Din Yousef-Ebn-Ayoub (Saladin). Ce musulman avait renversé du trône d’Égypte, en 1171, la dynastie des Fatimites et s’était rendu indépendant du sultan d’Alep, Nourreddin. À la mort de ce dernier, il n’hésita pas à prendre les armes contre son nouveau souverain Al-Malek, et s’empara de Damas (1181). Son gouvernement, plein de sagesse et d’équité, lui valut peu à peu la soumission du pays entier, dont la capitale, Alep, ouvrit enfin ses portes. Salâh-Ed-Din, maître de l’Égypte et de la Syrie, régna de l’Euphrate au Nil, avec le titre de sultan, que lui confirma le khalyfe Nasser. Les chrétiens, en attaquant les pèlerins qui se rendaient à la Mekke, lui fournirent l’occasion de conquérir la Palestine. Une grande bataille se livra dans la plaine de Tibériade, où les chrétiens furent écrasés (1187). Le roi Guy de Lusignan, le grand maître des Templiers et une foule de chevaliers restèrent prisonniers des Sarrasins. Cette victoire eut pour conséquence immédiate la prise de Saint-Jean-d’Acre, de Saïd, de Beyrout et enfin de Jérusalem.

Ces événements produisirent en Europe une émotion universelle, et les monarques d’Allemagne, de France et d’Angleterre prirent la croix. Frédéric Barberousse partit le premier à la tête d’une armée de cent mille hommes. Par ses habiles dispositions, il surmonta les obstacles qu’avaient rencontrés jusqu’alors ces longues expéditions par terre, évita les embûches de l’empereur grec Isaac l’Ange et dirigea sa marche à travers l’Asie Mineure. Il avait déjà battu les Turks à Philomelium et à Iconium, lorsqu’il périt inopinément, le 10 juin 1190, près de Séleucie, en voulant traverser à la nage les eaux glaciales du Cydnus. Ainsi finit ce puissant Empereur ; s’il avait tous les défauts et toutes les qualités de son époque, par la rare culture de son esprit il était supérieur à la plupart de ses contemporains. Sa correspondance avec l’évêque de Freisingen Otton est un des plus intéressants monuments de l’histoire d’Allemagne. Ce long et glorieux règne de Barberousse laissa dans la mémoire des peuples un souvenir impérissable ; les Germains refusèrent longtemps de croire à cette mort inattendue, en des contrées aussi lointaines. La légende s’empara du vieil Empereur et le fit sommeiller dans une gorge inconnue des montagnes de Bohême, d’où il devait sortir un jour pour rendre l’âge d’or à la nouvelle Allemagne.

La mort de Barberousse produisit une telle panique, que son armée se débanda. Cinq mille hommes, à peine, ralliés par Frédéric de Souabe, atteignirent la Terre-Sainte. À cette expédition se rattache la fondation de l’Ordre Teutonique, institution à la fois monacale et chevaleresque, dont le premier grand maître fut Henry de Walpot.

Les croisés de France et d’Angleterre arrivèrent bientôt. Philippe-Auguste et Richard Cœur-de-Lion, s’étaient embarqués, le premier à Gênes, le second à Marseille, emportant toutes leurs richesses, augmentées de la Dîme Saladine, qui représentait le dixième du revenu de tous les sujets restant dans leurs foyers. Ils abordèrent à Messine, dans la Sicile usurpée par Tancrède sur sa parente Constance, épouse de Henry VI, fils de Barberousse. Tancrède, qui craignait également les deux rois, parvint à les diviser. Le roi de France, s’autorisant de sa suprématie féodale, affecta d’exiger certaines marques de déférence que l’orgueil du roi d’Angleterre lui refusait. On les empêcha d’en venir aux mains, mais on n’étouffa pas les germes de rivalité qui les rendirent à jamais irréconciliables.

Philippe quitta brusquement Messine, et arriva le premier, le 13 avril 1191, à Ptolémaïs (Saint-Jean-d’Acre), dont Guy de Lusignan avait commencé le siége. On attendit l’arrivée de Richard, qui n’était parti que le 10 avril. En traversant la Méditerrannée, le monarque anglais fit la conquête de l’île de Chypre sur Isaac Comnène et enleva un butin considérable. Il débarqua en Palestine au mois de juin et imprima une nouvelle vigueur aux opérations des croisés, dont les forces réunies s’élevaient à deux cent mille hommes environ.

Ptolémaïs, défendue avec une énergie surhumaine, capitula par épuisement, après un siége de plus de deux ans, pendant lequel neuf grandes batailles avaient été livrées sous ses murs. Richard, qui chevauchait avec une guirlande de têtes sarrasines au poitrail de son cheval, ordonna le massacre de tous ses prisonniers ; deux mille sept cents furent égorgés le premier jour.

Dès la reddition de Saint-Jean-d’Acre, Philippe-Auguste se prépara au retour. Il jura de ne tenter aucune entreprise sur les domaines du roi d’Angleterre, et s’embarqua à Tyr avec sa suite, laissant au duc de Bourgogne dix mille fantassins et cinq cents chevaliers pour la défense de la Terre-Sainte. Il passa par Rome dans l’espoir de se faire délier de son serment par le pape Célestin III, et rentra à Paris le 27 décembre 1191.

Richard, resté seul en Palestine, se couvrit de gloire dans d’innombrables combats, où il déploya les qualités extraordinaires de force, d’adresse, d’intrépidité, qui faisaient de lui le héros de tous les tournois. Il trouva un digne adversaire dans le sultan Salâh-Ed-Din, guerrier chevaleresque, qui, pendant les trêves, envoyait aux princes chrétiens des fruits de Damas et des présents de toute espèce. Les places de Césarée, d’Ascalon, de Joppa tombèrent au pouvoir des croisés, et Richard continuait la série de ses brillantes prouesses, lorsque la nouvelle des complots tramés par son frère Jean-sans-Terre, le rappela en Angleterre. Il signa une trêve de trois ans avec Salâh-Ed-Din, qui resta maître de la Palestine, à l’exception des villes maritimes, depuis Tyr jusqu’à Jaffa, et permit aux pèlerins l’entrée de Jérusalem. L’île de Chypre, conquise sur un prince chrétien, et donnée en dédommagement à Guy de Lusignan, fut le seul fruit de la troisième croisade.

Richard quitta la Terre-Sainte sur un frêle vaisseau, suivi d’une vingtaine de compagnons. Il fut jeté par la tempête sur les côtes de Dalmatie et voulut continuer son voyage déguisé en pèlerin. Reconnu aux environs de Vienne, il fut arrêté par ordre de Léopold, duc d’Autriche, dont il avait fait jeter la bannière dans les fossés de Ptolémaïs. Le duc le livra, moyennant soixante mille livres, à l’empereur Henri VI, qui, frustré des droits de sa femme à la couronne de Sicile, voyait un ennemi dans le Roi anglais, allié de l’usurpateur Tancrède.

À cette nouvelle, le roi de France se hâta d’envahir le Vexin, de s’emparer des villes d’Évreux et de Gisors, et d’un grand nombre de châteaux en Normandie. Il excita Jean-sans-Terre à ravir le trône de son frère, et supplia l’Empereur de ne point relâcher le prisonnier. Néanmoins, sur les instances d’Éléonore et des principaux seigneurs anglais, Henri VI permit au royal captif de se justifier devant la diète de Haguenau des crimes qui lui étaient imputés. Son innocence ayant été proclamée, l’Empereur fixa sa rançon à l’énorme somme de cent cinquante mille marcs de pur argent. Les justiciers d’Angleterre prélevèrent des impositions extraordinaires pour réaliser cette somme, et tout le pays fut réduit à la plus extrême misère.

La rançon de Richard donna à l’Empereur les ressources qui lui étaient nécessaires pour renouveler une expédition contre le royaume normand de Sicile, où la mort récente de Tancrède favorisait ses projets. Il rétablit la paix entre les villes lombardes, apaisa les troubles intérieurs qui déchiraient toutes ces cités, entra dans le royaume de Naples et ne rencontra de résistance qu’à Salerne, qu’il fallut enlever d’assaut ; puis, il conquit la Sicile et signala cette facile conquête par des actes de férocité : le cadavre de Tancrède fut exhumé et décapité (1194) ; trois ans après, une révolte de la Sicile, soulevée tout entière à la voix du comte Giordano, fut réprimée avec la dernière cruauté, Catane et Syracuse furent noyées dans le sang ; Giordano, livré aux bourreaux, expira après d’affreuses tortures. On lui enfonça dans la tête, avec une lenteur calculée, une couronne hérissée de pointes de fer.

La possession de la couronne sicilienne suggéra à Henry VI l’idée de relever en Italie la féodalité si abaissée, mais la mort l’arrêta (1197) au milieu de ces combinaisons politiques, et la minorité de son fils, Frédéric de Sicile, âgé de cinq ans, livra l’Allemagne à de nouveaux troubles. Le parti gibelin de Hohenstaufen élut Philippe de Souabe ; le parti guelfe proclama Otton IV, second fils de Henry-le-Lyon, qui resta le maître après l’assassinat de son compétiteur par Otton de Wittelsbach.

Le 4 février 1191, Richard Cœur de Lion avait repris sa liberté, après quatorze mois de captivité et faisait à Londres une entrée triomphale. Instruit par Philippe-Auguste que le Diable était déchaîné, Jean-sans-Terre se réfugia en France. Richard ne tarda pas à franchir le détroit pour ressaisir ses possessions de Normandie. Jean, aussi lâche que perfide, acheta le pardon de son frère en faisant massacrer la garnison française de la ville d’Évreux. La guerre signalée par des combats peu importants à Fréteval, aux Andelys, à Beauvais, se poursuivit entre les deux rivaux avec une sauvage barbarie, après la défaite de Philippe-Auguste au combat de Gisors (1198). Les cruelles représailles exercées par les deux rois remplirent les villes et les campagnes d’une telle désolation, que le Saint-Siége s’en émut. Le Pape récemment élu, Innocent III, fit accepter sa médiation avec cette hauteur de langage qui allait bientôt en imposer à tous les rois de la chrétienté. La France et l’Angleterre obéirent, et les hostilités furent suspendues par une trêve de cinq ans (1199).

Deux mois après, Richard marcha contre le vicomte de Limoges, Vidomar, dans les terres duquel on venait de trouver un riche trésor composé de médailles et de pièces de monnaie antique. Le vassal avait offert la moitié de ces richesses à son suzerain ; Richard voulut avoir le tout. Il investit le château de Chalus, et fut percé, au moment de l’assaut, d’un carreau d’arbalète à l’épaule. La place ayant été emportée, tous ses défenseurs furent pendus, à l’exception de l’arbalétrier Gordon qui avait blessé le roi et qui fut écorché vif. Dix jours après, Richard Cœur de Lion mourut de sa blessure, sans laisser de postérité, dans sa quarante-deuxième année et la dixième de son règne (1199).

La couronne d’Angleterre, qui appartenait au jeune Arthur, duc de Bretagne, fut usurpée par le comte de Mortagne, Jean-sans-Terre. L’héritier dépossédé dut s’enfuir auprès du roi de France dont il réclama la protection. Philippe-Auguste saisit avec joie cette occasion d’imposer sa juridiction féodale au plus redoutable de ses vassaux. Il l’accusa de s’être mis en possession de ses domaines sans avoir préalablement reçu l’investiture de son suzerain. Les hostilités éclatèrent avec fureur. Néanmoins, grâce à l’intervention du légat romain, elles furent promptement suspendues et terminées par un traité de paix (1200). Philippe-Auguste, sans souci des intérêts d’Arthur, reconnut Jean-sans-Terre, dès qu’il eut obtenu la cession d’Évreux et de plusieurs fiefs considérables qui formèrent la dot de sa belle-fille, Blanche de Castille, nièce du roi d’Angleterre.

Philippe avait accepté momentanément la paix pour faire face aux difficultés que le Saint-Siége lui suscitait au sujet de son divorce avec Ingeburge de Danemark et de son mariage avec Agnès, fille de Berthold IV, duc de Méranie.

Sous le pontificat de Célestin, il était parvenu à endormir les scrupules de l’Église ; mais, à l’avénement d’Innocent III, héritier hautain des prétentions absolues d’Hildebrand, les foudres apostoliques ne tardèrent pas à éclater. Philippe tenta de résister, chassa de leurs siéges les prélats qui avaient confirmé l’excommunication, bannit une multitude de clercs, de chanoines, de curés, et confisqua leurs biens au profit du trésor royal. L’évêque de Paris dut s’éloigner à pied de la capitale. Mais l’interdit n’en pesait pas moins sur tout le royaume. Il n’y avait plus ni baptême, ni mariage, ni enterrement. Les cadavres restaient dans les maisons, dans les rues et sur les routes. Au bout de huit mois. Philippe céda. Il reprit Ingeburge, renvoya Agnès de Méranie qui mourut bientôt de chagrin, et le légat du Saint-Père leva l’interdit le 28 septembre 1200.

Tandis que les Croisés luttaient contre les royaumes islamites d’Asie, les rois chrétiens d’Espagne poursuivaient la lutte qu’ils avaient engagée contre les musulmans de Cordoue et d’Afrique. Battus sous les murs d’Uclès en 1108, à la bataille des sept Comtes, les Espagnols résistèrent victorieusement dans Tolède que défendait un vieux compagnon du Cid, Alvar Fañez (1110-1114). Peu après, Alphonse le Batailleur vainquit une armée d’Almorravides, s’empara de Sarragosse, transporta sa cour dans cette ville importante, soumit le reste de la province et se trouva maître de tout l’Aragon (1115-1120). Le puissant émyr de Maroc, Aly, fils et successeur du grand Yousef, amena des troupes pour défendre Cordoue, mais il dut retourner promptement en Afrique où les populations s’agitaient à la parole d’un Berber inspiré, Muhamad-ben-Abdallah, qui prenait le titre de Mahdy, ou prophète. De même que le fondateur de l’empire des Almorravides, le nouvel envoyé d’Allah descendit tout à coup des montagnes à la tête d’une troupe de sauvages fanatiques (1121). Trois corps d’armée, sous le commandement du frère d’Aly, furent exterminés par le Mahdy qui donna à ses soldats le nom d’Almohades (unitaires). Établis dès lors sur le revers des montagnes de Daren, où ils bâtirent, au sommet d’un roc inexpugnable, la ville de Tinmâl, les Almohades se levèrent, au bout de trois ans, au nombre de trente mille, et se dirigèrent vers Maroc. Cette fois ils furent repoussés (1125). Ayant rallié en peu d’années une foule de nouveaux prosélytes, ils recommencèrent la lutte sous la direction d’Abd-el-Moumen. À la suite de plusieurs défaites, l’émyr Taschfyn périt dans le fort de Ouahran (Oran). L’empire entier du Maghreb tomba au pouvoir des Berbères victorieux qui s’établirent en maîtres à Telemen, Fez, Salé, Tanger et Ceuta (1147). L’année suivante, les Almohades entrèrent de vive force dans Maroc dont toute la population fut exterminée.

Cette longue guerre, qui concentra en Afrique tous les efforts des musulmans, ouvrit aux attaques des chrétiens les provinces d’Espagne, affaiblies par les combats incessants que livraient aux Almorravides les anciens Arabes toujours impatients du joug africain. Tandis que le premier roi de Portugal, Alphonse Henriquèz, par la célèbre bataille d’Orique (1139), agrandissait ses États de tout le territoire d’Alentejo, le roi de Castille, Alphonse VIII, qui avait ressaisi la suprématie à la mort du Batailleur d’Aragon, traversait facilement toute la Péninsule et prenait la ville d’Alméria. Mais, sur l’invitation de Yousef, le conquérant Abd-el-Moumen envoya un de ses lieutenants pour conquérir l’Espagne. L’Andalousie fut promptement subjuguée, et les Almorravides, sous leur dernier chef, Ebn-Gania, refoulés dans l’île Mayorque, les Alpuxarres et Grenade, furent successivement exterminés. Les Almohades occupèrent en entier le vaste empire de Yousef (1157). Les Arabes, qui avaient survécu pendant la domination des Almorravides, dont les ancêtres au moins étaient de même origine, disparurent peu à peu dans la nation nouvelle, étouffés sous le joug avilissant de la race berbère. Les Africains purs furent les seuls maîtres de l’antique khalyfat d’Occident, où dès lors s’étendit absolument le règne exclusif des Maures.

L’organisation de la conquête berbère et les discordes des chrétiens produisirent une sorte de trêve entre les deux peuples. Ce ne fut qu’en présence d’une incursion hardie de l’archevêque de Tolède que le second successeur d’Abd-el-Moumen, l’émyr Yakoub ben Yousef, après avoir publié la Ghaziâ, ou croisade des Islamites, franchit le détroit avec d’innombrables bandes d’Africains. Le nouveau roi de Castille, Alphonse IX, vint à leur rencontre et engagea le combat malgré ses forces inférieures. La bataille ne fut pas longtemps douteuse. Les escadrons espagnols furent rompus, dispersés, taillés en pièces (1195). Les plus braves d’entre les combattants succombèrent, tels que les chevaliers des quatre nouveaux ordres religieux et militaires d’Évora, en Portugal, d’Alcantara, de Calatrava, de Saint-Jacques, en Castille et Léon. Cette victoire, la plus importante qu’eussent gagné les musulmans depuis Zalaca, ouvrit aux Maures la Manche, l’Estramadure et la Castille. À l’exemple des Arabes, qui ne profitèrent jamais de leurs triomphes pour procéder à l’extermination des Espagnols, les Almohades accordèrent aux rois chrétiens une trêve de douze ans (1197). Quant à l’émyr Yakoub, il revint à Maroc où il fit élever une splendide mosquée, en souvenir de sa victoire (1199.)

Sous la domination des Almohades, parut le plus célèbre d’entre les philosophes Arabes, Averrhoès, né à Cordoue en 1149, dont la réputation remplit le Moyen-Âge, et à qui l’Occident dut la connaissance directe de la plupart des livres d’Aristote. Son apologie du rationalisme philosophique lui valut la colère des musulmans orthodoxes, de même que ses idées panthéistes attirèrent, plus tard à ses disciples d’Europe les anathèmes de l’Église. Il mourut à Maroc en 1199.

Le XIIe siècle avait déjà retenti de la fameuse querelle des réalistes et des nominaux. Les premiers n’admettaient de réalité que dans ce qu’ils nommaient les universaux, c’est-à-dire les idées générales ; les seconds ne voyaient dans les universaux que des mots, des noms dépourvus de réalité. Roscelin de Compiègne professait avec éclat la doctrine des nominaux, tandis que son adversaire réaliste, Guillaume de Champeaux, dirigeait à Paris l’école du Cloître-Notre-Dame. Le breton Pierre Abélard proposa une opinion mixte, en refusant aux idées générales l’existence hors nous, mais en la leur accordant en nous comme concepts de l’esprit. Dialecticien remarquable, orateur entraînant, il osa soumettre à l’analyse les choses de la foi. L’abbé de Clairvaux, saint Bernard, s’éleva contre « cet audacieux qui ne craignait pas de fouiller les secrets de Dieu. »

Dans les lettres, comme dans la foi et la politique, le nom de saint Bernard éclipse tous ceux de ce siècle. Né en 1091 d’un simple chevalier châtelain de Fontaine, en Bourgogne, il frappe, jeune encore, à la porte du couvent de Cîteaux, récemment fondé par Robert de Molesmes ; ses deux frères, sa sœur, son père lui-même et vingt-huit jeunes gens, entraînés par son exemple et son ardente parole, ont renoncé à la vie du monde. À vingt-trois ans, il s’établit en pleine forêt au milieu des hêtres, « ses meilleurs maîtres en théologie », dans cette vallée d’absinthe, qui devient la vallée illustre, clara vallis, Clairvaux, d’où il devait dominer l’Europe chrétienne. Ascète, thaumaturge, théologien, orateur, Bernard a tous les dons, tous les talents populaires au XIIe siècle. Aussi quelle influence incontestée ! Rois, papes, empereurs, courbent la tête devant ce moine inspiré. Membre d’un ordre né d’hier, il reproche aux Bénédictins de Cluny leur luxe tout mondain ; il gourmande les évêques ; il fait rougir Suger de son train royal ; il compare Louis VI à Hérode ; il déclare l’honneur de l’Église amoindri sous le pontificat d’Honorius. Appelé au concile de Troyes en 1128, il rédige la règle des Templiers, ces moines-soldats « jamais peignés, rarement lavés, la figure inculte et hérissée, le visage souillé de poussière, » qui prolongèrent si longtemps la résistance de la Palestine chrétienne. Deux papes se disputent la tiare : Anaclet tout-puissant et en possession du Saint-Siége, Innocent II exilé et proscrit : à Étampes les évêques, incertains, laissent à Bernard le soin de décider ; il se prononce en faveur d’Innocent, il entraîne l’empereur Lothaire contre Anaclet, obtient le désistement d’un nouvel antipape, Victor III, force Innocent II, qui voulait dépouiller les partisans d’Anaclet, à renoncer à son projet, et défend, contre son protégé, les droits de l’Église gallicane. Ce rôle politique ne détourne pas Bernard de sa véritable mission : quand les esprits s’éveillent et veulent penser par eux-mêmes, quand Abélard, déjà condamné par le concile de Soissons (1122) pour un traité hérétique sur la Trinité, perce les mystères de la scolastique et fait tout comprendre, saint Bernard oppose la foi à la raison ; s’il accepte la controverse publique à Sens, il y paraît moins en contradicteur qu’en juge et fait condamner Abélard et son porte-étendard Arnauld de Brescia, à l’incarcération. Abélard, réconcilié avec l’Église, trouve à Cluny un asile plutôt qu’une prison ; Arnauld de Brescia va faire une révolution à Rome ; Innocent II en meurt de douleur ; Lucius II est chassé du Capitole à coups de pierres ; les cardinaux élisent alors un disciple de saint Bernard, Eugène III ; le nouveau pontife, deux fois exilé de Rome, revient dans son ancien couvent, se soumettre à la direction spirituelle de Bernard. Celui-ci, au milieu des démentis que les événements ont infligés à ses convictions ou à ses projets, a conservé son inaltérable sérénité ; dans son traité de la considération, il trace au pape les règles du gouvernement de l’Église, il limite la suprématie du Saint-Siége, refuse toute domination temporelle au successeur des apôtres, et veut que Rome soit une mère, non une maîtresse, mater non domina. Se séparant des Grégoire VII, des Thomas Becket, des Jean de Salisbury, qui considéraient la royauté comme l’œuvre d’une puissance inférieure, comme une invention de l’orgueil humain, Bernard respecte l’autorité temporelle, sauf à réprimer ses écarts. Cette vie si remplie, cette grande et dramatique existence se termine en 1153 ; un seul doute a assiégé Bernard à ses derniers instants : il se reproche son rôle trop laïque et ce long gouvernement de la chrétienté qu’il dut à son génie et à sa sainteté.

Abélard l’a précédé de onze ans dans la tombe : après sa mort, arrivée en 1142, son corps fut porté à l’ermitage qu’il avait fondé près de Nogent-sur-Seine et dédié au Saint-Esprit sous le titre de Paraclet ou de Consolateur. Là vivait encore la touchante Héloïse, qu’il n’avait jamais cessé d’aimer, et dont l’instinct populaire a fait une de nos gloires nationales. Elle voulut être ensevelie dans le même tombeau que son mystique amant et son vœu fut exaucé. Les milliers d’écoliers qui s’étaient pressés autour d’Abélard formèrent le noyau de la future Université. En l’an 1200, l’Étude de Paris fut dotée de ses premiers priviléges, celui entre autres de ne relever que des tribunaux ecclésiastiques. Ce ne fut qu’un demi-siècle plus tard qu’elle prit le nom d’Université et reçut les surnoms de fille aînée des rois et de citadelle de la foi catholique.

La renaissance intellectuelle qui s’était surtout manifestée dans le midi de la Gaule avait produit des troubadours célèbres : Bernard de Ventadour, Bertram de Born, Richard Cœur de Lion lui-même ; par eux se perpétuait l’idiome roman, premier élément du français et des langues de l’Europe méridionale. C’est aussi dans le Midi que prirent naissance ces cours d’amour qui devaient exercer une si sérieuse influence du XIIe au XIVe siècle : elles réunissaient sous la présidence des dames, des poëtes, des chevaliers, des ménestrels, tous les adeptes de la « gaie science ; » elles firent fleurir cette littérature à la fois dévote, galante et guerrière qui convenait bien à une société chrétienne et chevaleresque. Le code des cours d’amour liber de arte amatorià et reprobatione amoris fut rédigé en 1170 par André, chapelain de Louis VII.

Si les troubadours et les jongleurs illustrent la langue d’oc, les chantres du Nord, bardes ou trouvères, dans une langue moins harmonieuse et moins châtiée, donnent à la poésie française proprement dite ses premiers monuments. Robert ou Richard Wace, né à Jersey, et qui mourut chanoine de Bayeux (1174), compose en vers de huit syllabes une histoire chevaleresque de la grande Bretagne, le Roman du Brut ou Brutus, et consacre son Roman de Rou ou Rollon à l’histoire des ducs normands depuis Rollon jusqu’à Henri Plantagenet. Chrestiens de Troyes, qui périt au siége de Ptolémaïs en 1195, l’un des plus féconds parmi les conteurs du XIIe siècle, célèbre les héros de la Table-Ronde dans des œuvres dont les idées raffinées et les longueurs descriptives dissimulent imparfaitement la sauvage énergie du monde féodal. Les passions sont ardentes comme les convictions et, sous une courtoisie toute de surface, subsiste la rudesse germanique ; elle va s’exalter dans une lutte impitoyable : les peuples de la langue d’oil vont noyer dans le sang les arts, la littérature et l’hérésie des voluptueuses cités du Languedoc et de la Provence.