Histoire du Moyen-Âge (Gosset)/ONZIÈME SIÈCLE

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ONZIÈME SIÈCLE.



Les seigneurs féodaux avaient favorisé l’élévation de la famille capétienne, dans la crainte qu’un chef karlovingien, belliqueux et entreprenant, ne parvînt un jour à restituer à la royauté ses prérogatives et sa puissance. Ils avaient voulu fonder un gouvernement aristocratique dont le souverain, sans cesse contenu par ses pairs, ne fût en réalité que le chef honoraire d’une fédération d’États. Une aristocratie laïque et religieuse, composée des vassaux et de leurs serfs, une royauté isolée, autour de laquelle il n’y avait point encore de peuple, tel était, sous les premiers successeurs de Hugues Capet, l’état de la nation française.

« Nous avons vu Robert, dit la chronique d’Anjou, régner dans la dernière inertie, et nous voyons aujourd’hui son fils Henri, le roitelet, ne pas dégénérer de la paresse paternelle. » L’auteur anonyme de la chronique d’Anjou, qui portait ce jugement dédaigneux, regrettait l’empire de Karl-le-Grand et sa majestueuse unité. L’archevêque de Bourges, Helgaud, et l’évêque de Laon, Adalbéron, ont jugé moins sévèrement les premiers capétiens. Réconcilié avec l’Église, Robert continua de régner sagement et de montrer cette douceur de mœurs, cette bonté charitable, qui rendirent le pouvoir royal pour longtemps populaire. Il hérita de la Bourgogne à la mort de son oncle (1002) et dut lutter plusieurs années, avec l’assistance du normand Richard II, pour prendre possession de ce duché (1016).

En 1017, le concile d’Orléans condamna douze hérétiques manichéens à être brûlés vifs. La reine Constance assistait au supplice. Aussi violente que son époux était doux et patient, elle reconnut parmi les condamnés son ancien confesseur, et lui creva un œil avec une baguette.

Malgré les étroites limites assignées à son autorité, Robert intervint parfois avec succès dans les querelles des grands feudataires. Son amitié fut recherchée par l’empereur Henry II, petit-fils de Henry-l’Oiseleur et successeur d’Otton III. Ce monarque germain, sacré à Rome par le pape Benoît VIII, et canonisé plus tard à cause de sa sainteté, avait dû passer trois fois les Alpes pour renverser le marquis d’Ivrée, Arduin, que le parti national d’Italie avait proclamé roi, en haine de la domination allemande. Épuisé par les fatigues de la guerre, Arduin renonça volontairement à ses prétentions et alla terminer ses jours dans un couvent (1015). Après lui, aucun prince italien ne se présenta plus comme anti-roi : les papes vont devenir les représentants et les champions de la Péninsule, en face de la domination étrangère.

La mort de Henry II, le Saint, mit fin à la dynastie saxonne, et la couronne impériale revint à la maison de Franconie (1024). Konrad II, le Salique, fut nommé par une assemblée tenue sur les bords du Rhin.

Dès lors la constitution électorale de l’Empire est fixée. L’élection appartient aux trois princes Primats de l’église germanique et aux quatre principaux ducs d’Allemagne, désignés plus tard sous le nom d’Électeurs. À la Diète, l’archevêque de Mayence a la première voix ; les archevêques de Cologne et de Trèves, la seconde et la troisième. Des quatre princes laïques, le premier votant est le duc de Franconie, plus tard le comte palatin du Rhin, qui représentait les Lorrains ; puis venaient le duc de Saxe représentant les Bohèmes, le duc de Bavière et le duc de Souabe.

À l’avénement de Konrad II, les Italiens, voulant secouer le joug germanique, offrirent la couronne au roi de France. Effrayé des dangers de l’entreprise, Robert refusa et se contenta de laisser paisiblement son royaume à son fils Henri Ier (1031). Sous ce règne, une famine générale fit dans les Gaules de si épouvantables ravages, qu’on vit en plusieurs contrées les hommes se dévorer les uns les autres.

« Il semblait, dit le moine Raoul Glaber, que ce fût un usage désormais consacré que de se nourrir de chair humaine. Un scélérat osa en porter au marché de Tournus pour la vendre cuite, comme celle des animaux. Il fut arrêté et ne chercha pas à nier son crime ; on le garotta, on le jeta dans les flammes. Un autre alla dérober, pendant la nuit, cette chair qu’on avait enfouie dans la terre ; il la mangea et fut brûlé de même. »

Au milieu de ces fléaux, les seigneurs ne cessaient de se livrer à leurs guerres particulières, conséquence forcée de l’organisation féodale : l’Église publia, en 1035, la Paix de Dieu, avec menace d’excommunication contre ceux qui la violeraient. Cette mesure ayant multiplié les parjures sans arrêter les guerres privées, les conciles décrétèrent une Trêve de Dieu : toute effusion de sang fut interdite depuis le coucher du soleil, le mercredi soir, jusqu’à son lever, le lundi matin, ainsi que les jours de fête ou de jeûne. La protection de la Trêve fut étendue aux clercs, aux moines, aux paysans, aux troupeaux, aux instruments de labourage (1040).

Konrad le Salique introduisit cette loi dans ses États et parvint à refréner l’indocilité de ses grands vassaux. Il fit condamner à mort, comme perturbateur de la paix publique, le duc de Souabe, qui élevait des prétentions à la succession de la Bourgogne Helvétique, et il réunit à l’Empire germanique toute la vallée du Rhône, la Franche-Comté et la Suisse, en vertu d’une convention signée, de son vivant, par le vieux roi d’Arles, Rodolphe III (1033). Il imposa sa suzeraineté à Miecislas de Pologne, et, par la cession de la Marche du Sleswig, conclut la paix avec le roi de Danemark, Kanut-le-Grand. Il mit un terme aux entreprises des Lutiges, au nord de l’Elbe, et acheva la soumission des frontières orientales. Il passa une première fois les Alpes pour se faire sacrer par le pape, et fit de nouveau consacrer par l’usage le droit récent des souverains élus de Germanie à la couronne de fer, à la couronne impériale et au titre de Roi des Romains. Après la pacification des pays Slaves, il revint en Italie pour terminer la lutte engagée par les seigneurs et les évêques contre les vassaux inférieurs ou vavasseurs et les hommes libres. La résistance opiniâtre de l’aristocratie épiscopale détermina l’Empereur à rendre dans une assemblée tenue à Pavie son fameux édit de 1037 qui déclara les fiefs des vavasseurs irrévocables, immédiats et héréditaires. La féodalité italienne se trouva constituée en dehors de la forme hiérarchique établie dans les autres pays, et la suppression de toute suzeraineté intermédiaire rendit directe la relation entre l’Empereur et les petits vassaux. Avant d’avoir obtenu la soumission des hauts prélats, irrités de ces concessions, surtout de Héribert, archevêque de Milan, Konrad le Salique, miné par une grave maladie, quitta l’Italie et alla mourir à Utrecht en 1039.

Henry III, le Noir, maître des quatre duchés de Bavière, Souabe, Franconie et Carinthie, suivit la politique énergique de son père contre les grands feudataires. Il fit rentrer la Bohême sous la suzeraineté de l’Empire, rétablit le roi Pierre sur le trône de Hongrie et reçut son hommage, prolongea à son gré la vacance des duchés ou les confia à de simples gouverneurs. Forcé d’intervenir en Italie où trois papes indignes se disputaient la tiare, l’Empereur désigna successivement comme souverains pontifes Clément II, Damase II et Léon IX (1049).

L’année suivante, le concile de Rome condamna comme hérétique Bérenger, archidiacre d’Angers, modérateur de l’école de Tours, qui niait la présence réelle. Les interprétations hétérodoxes de Bérenger et de ses disciples devaient plus tard être renouvelées avec éclat, par Luther et par Calvin.

Un autre concile tenu à Sutri avait de nouveau reconnu qu’il ne pouvait être élu de souverain pontife sans le consentement de l’Empereur. Henry III avait usé discrètement de cette prérogative, mais la sagesse de ses choix ne pouvait que retarder le conflit entre les deux pouvoirs.

Tout en subissant la suprématie de l’Empereur, Léon IX entra dans les projets du moine Hildebrand qui voulait soumettre le clergé à une sévère réforme. Pour une entreprise de cette gravité, la papauté avait besoin d’une indépendance temporelle qui, à ce moment, n’existait, ni de fait, ni de nom. Sa situation était si précaire, que le pape dut se mettre à la tête d’une expédition contre les Normands de Naples, dont le voisinage devenait inquiétant.

Ces aventuriers, partis de Neustrie pour aller en pèlerinage à Jérusalem, avaient été employés, à leur retour, par la cour de Rome, contre les Grecs qui attaquaient Bénévent, puis, par les Byzantins eux-mêmes contre les Sarrasins de Salerne et les Lombards de Capoue (1026). Renforcés sans cesse par de nouveaux compatriotes qu’attirait le désir du butin, ils se trouvèrent bientôt assez forts pour s’emparer du pays où ils combattaient en qualité de mercenaires (1037). En 1043, Guillaume-Bras-de-fer, l’aîné des douze fils de Tancrède-de Hauteville, gentilhomme de Coutances, prit le titre de comte de Pouille et eut pour successeurs ses frères Drogon, Humphroy et Robert Guiscard (l’Avisé).

Les Grecs, battus par ces nouveaux venus, demandèrent des secours à Henry III qui chargea le pape d’exterminer ces aventuriers. Léon IX marcha contre eux avec quelques troupes germaniques et une nuée d’Italiens qui disparurent au milieu du combat, laissant le pontife aux mains des Normands Ceux-ci, trop avisés pour le maltraiter, s’agenouillèrent devant leur prisonnier, se déclarèrent ses vassaux et se firent donner en fief tout ce qu’ils avaient conquis (1053). Le pape devint malgré lui suzerain du duché de Pouille auquel Robert Guiscard ajouta la Calabre, et son jeune frère Roger, la Sicile. La réunion de ces conquêtes devait former le royaume des Deux-Siciles, où régna une dynastie normande.

Léon IX mourut après cette campagne ; l’Empereur lui donna pour successeur Victor II (1054), et succomba lui-même en 1056. La couronne impériale passa à son fils Henry IV, âgé de cinq ans, sous la tutelle de l’impératrice-veuve, Agnès. Celle-ci s’efforça de se concilier les grands vassaux ; ses complaisances ne réussirent qu’à les enhardir, et la régence lui fut enlevée par les ducs de Saxe et de Bavière, remplacés eux-mêmes par les archevêques de Mayence et de Cologne.

Cette orageuse minorité favorisa les projets de la cour de Rome. Sous les papes Étienne IX (1057), Nicolas II (1058), Alexandre II (1061), l’influence de l’ancien moine de Cluny, fils d’un métayer de Soana en Toscane, devenu archidiacre, et conseiller du Saint-Siége, fut toute-puissante. En 1059, Hildebrand fit rendre par Nicolas II un décret portant que l’élection des pontifes serait faite désormais par les cardinaux-évêques et les cardinaux-prêtres du territoire romain ; que le consentement du clergé et du peuple viendrait ensuite ; que l’Empereur exercerait alors son droit de confirmation, et, enfin, qu’on élirait de préférence un membre du clergé romain. Un autre décret défendait aux clercs de recevoir d’un laïque l’investiture d’aucun bénéfice ecclésiastique. L’Église de Rome, dont la suprématie spirituelle était incontestée dans l’Europe chrétienne, se préparait à revendiquer le pouvoir temporel. Si la papauté commençait l’attaque, c’est qu'elle se sentait des forces pour la soutenir. La défaite de Léon IX à Civitella avait donné au Saint-Siége les vaillantes épées des Normands, vassaux volontaires et intéressés à défendre l’Église.

Il n’était bruit, à cette époque, que de la valeur de ces anciens Scandinaves, définitivement implantés sur le sol neustrien, et dont le nouveau chef, aussi puissant que le roi de France, venait de battre son suzerain, Henri Ier, dans trois campagnes. Guillaume II, bâtard de Robert le Diable, et dont la mère, la belle Arlète, était fille d’un tanneur de Falaise, avait hérité du duché de Normandie selon la volonté de son père, mort en Bithynie (1035). Jusqu’à sa majorité la guerre civile régna parmi ses vassaux révoltés ; mais, dès qu’il eut vingt ans, Guillaume exerça d’horribles représailles contre les rebelles et réduisit les plus entêtés (1047). Sa querelle avec le roi de France se termina par la bataille de Mortemer et le traité de Rouen, dont les conditions furent toutes à l’avantage du vassal victorieux (1055).

Henri Ier compensa ces revers par l’acquisition du comté de Sens qui fut réuni à la couronne après la mort du comte Renaud, le roi des Juifs. Dans la crainte, dit-on, de s’unir, à son insu, à une femme qui lui fut alliée par le sang, ce prince épousa en troisièmes noces Anne de Russie, fille du grand-duc Jaroslaw, et il en eut trois enfants. L’aîné de ses fils, Philippe Ier, âgé de sept ans, lui succéda ; il avait déjà été sacré à Reims, suivant la coutume des rois de la troisième race (1060).

Le comte de Flandre, Baudoin, chargé de la régence pendant la minorité de Philippe, s’occupa beaucoup plus de l’administration de ses propres biens que du gouvernement du royaume. Il n’exerça aucune influence sur les entreprises de ses pairs et n’intervint ni dans les démêlés de la succession angevine, ni dans les affaires des Aquitains que leur duc entraînait dans une folle expédition contre les Maures d’Espagne (1063). Il ne s’émut pas davantage de l’ambition toujours croissante du duc de Normandie qui, pour se débarrasser d’un rival dangereux, faisait empoisonner le duc de Bretagne, Konan, et profitait de la rivalité des neveux de Geoffroy Martel, comte d’Anjou, pour leur enlever le Maine.

Lorsque son autorité se trouva bien affermie, Guillaume le Bâtard se rendit en Angleterre, sur l’invitation d’Edward-le-Confesseur. Edward avait toujours aimé les Normands au milieu desquels l’exil avait jeté son enfance, et il les attirait en foule à sa cour. Guillaume fut frappé de la prééminence de ses compatriotes dans cette île. Soldats, évêques, abbés, bourgeois, tous parlaient le franco-normand et l’accueillirent en souverain : un coup d’audace pouvait assurer la possession de l’Angleterre aux descendants de Rollon.

Edward-le-Confesseur était le fils aîné de ce roi Ethelred II qui, pour venger ses défaites, fit massacrer, le jour de la saint Brice, tous les Danois établis dans son royaume (1002). La rage des meurtriers n’épargna ni l’âge, ni le sexe, ni la naissance ; mais la joie de la délivrance fut de courte durée. Le roi de Danemark, Swein ou Suénon, dont la sœur avait été assassinée, arriva bientôt avec une flotte formidable. Ses représailles furent terribles. Ethelred paya tributs sur tributs et le Danois multiplia les invasions. Enfin, vers 1013, Swein reparut à l’embouchure de l’Humber, répandant du nord au midi, sur toutes les contrées qu’il traversait, le pillage, l’incendie et le meurtre. Les habitants d'Oxford lui envoyèrent des otages pour détourner sa colère. L’alderman du Devonshire et un grand nombre d’autres Thanes vinrent le trouver à son campement de Bath, où il se proclama roi d’Angleterre.

Ethelred essaya vainement de défendre Londres contre l’armée danoise. Il dut se retirer avec sa flotte vers Greenwich, puis dans la petite île de Wight. De là, il alla demander un asile au duc de Normandie dont il avait épousé la fille Emma. Swein étant mort subitement à Gainsborough (1014), Ethelred revint dans ses états et remporta de brillants succès, pendant que son fils Edmund levait une armée pour s’opposer aux troupes que ramenait de Danemark le roi Kanut, fils de Swein. Trahi par son principal lieutenant, Edrik, qui passa tout à coup à l’ennemi, Edmund fut obligé de se réfugier dans la Northumbrie et ensuite à Londres où son père Ethelred venait de rendre le dernier soupir (1016).

La lutte continua entre les deux prétendants, le saxon Edmund, surnommé Côte-de-Fer, et le danois Kunt ou Kanut, héritier de Swein. Après cinq grandes batailles, dont les résultats furent incertains, les partisans des deux compétiteurs les déterminèrent à conclure un traité de paix. Kanut eut la Mercie et la Northumbrie. Edmund les autres États. Ce dernier ne survécut que sept mois à cet arrangement, et Kanut-le-Grand étendit sur tout le pays la domination danoise (1017). Dès que la soumission des Anglo-Saxons fut assurée, il s’étudia à gagner l’affection de ses nouveaux sujets, se montra ami des moines, des prélats, et adversaire implacable de ses anciens co-religionnaires. Il confirma les lois d’Edgar et en fit rédiger de nouvelles, qu’il eut l’adresse de transgresser le premier, en tuant un soldat, pour se donner la gloire de se condamner lui-même à payer neuf fois l’amende ordinaire. Le meurtre de cet homme lui coûta, dit-on, trois cent soixante sous d’or. Par ces moyens, Kanut se fit une renommée d’inflexible impartialité. Une autre anecdote, qui n’est peut-être qu’une forme de la tradition populaire, nous fait bien connaître ce barbare civilisé. Un jour, à Southampton, voulant donner une leçon à ses courtisans qui lui attribuaient un pouvoir sans limite, il alla s’asseoir sur la plage à la marée montante et intima l’ordre à la mer qui s’avançait de respecter le bord de sa robe. Quand il eut les pieds et les genoux mouillés, il se releva et dit d’un ton sévère à la foule des flatteurs : « Reconnaissez maintenant combien est fragile la puissance d’un monarque de la terre, comparée au pouvoir de Celui qui gouverne les éléments et qui seul peut dire : Tu viendras jusqu’ici, tu n’iras pas plus loin. » Les annalistes ajoutent que Kanut quitta sa couronne après ce discours et la déposa dans la cathédrale de Winchester.

En 1019, Kanut-le-Grand se rendit dans son royaume de Danemark, qui était alors en guerre avec la Suède, accompagné d’une armée d’anglo-saxons commandée par le comte Godwin. Victorieux de ce côté, le Danois revint en Angleterre et fit encore une expédition heureuse dans le pays de Galles où s’étaient retirés les derniers débris de la race kimrique. Après un pèlerinage à Rome où il rencontra Konrad II (1027), Kanut, de retour en Danemark, recommanda le payement annuel du denier de saint Pierre et créa un impôt sur chaque feu au profit du Saint-Siége. La prodigalité de ses dons lui valut une grande réputation d’opulence et, comme il ne méprisait pas la poésie, sa cour devint le séjour des skaldes, des ménestrels et des hommes de gaie science. Après la mort de ce conquérant à Shaftesbury (1036), une scission eut lieu entre le nord et le midi de l’Angleterre. Le nord reconnut son fils Harald qu’il avait eu d’une première femme ; le sud proclama Hard-Kanut, né de son mariage avec la reine Emma, veuve d’Ethelred, et soutenu par le parti saxon que dirigeait le puissant comte Godwin, ancien gardeur de vaches. La mort de Harald (1040), mit tout le royaume sous l’autorité de Hard-Kanut qui, au bout de quelques mois, expirait à la suite d’un banquet (1040).

La dynastie saxonne fut restaurée par le fils d’Ethelred, élevé à la cour de Normandie, Edward, surnommé le Confesseur (1042). Sa prédilection pour les Normands ne tarda pas à mécontenter la plus grande partie de la nation. À la suite d’une rixe à Douvres, dans laquelle le comte Eustache de Boulogne avait insolemment provoqué les Saxons, le roi donna raison aux Normands et disgracia le comte Godwin, protecteur naturel de ses compatriotes. L’exil de cet homme, dont le crédit balançait naguère l’autorité royale, excita chez les Saxons une indignation générale. Soutenu par l’opinion publique, Godwin débarqua sur la côte de Kent et se trouva bientôt à la tête d’une véritable armée, grossie chaque jour par de nouveaux partisans et surtout par des troupes irlandaises qui lui amenèrent ses deux fils Harold et Leofwin. Cette manifestation détermina un arrangement amiable. Après un échange d’otages, les rebelles firent leur soumission au roi qui les rétablit dans leurs dignités. Sans attendre la sentence de bannissement que Godwin avait exigée, les Normands s’empressèrent de s’éloigner, et Edward envoya au duc Guillaume les otages qui lui avaient été livrés, un fils et un petit fils de Godwin. Celui-ci ne jouit pas longtemps de son triomphe ; il tomba sans connaissance un jour qu’il dînait à la table du roi (1053). Le comte de Northumberland, Siward-le-Fort, ennemi acharné des Normands, ne tarda pas à le suivre dans la tombe. Ce guerrier, qui fendait un rocher d’un coup de hache, épuisé par la dyssenterie, ne voulut point mourir, dit-il, accroupi comme une vache. Il ordonna à ses fidèles de le lever, de le revêtir de ses armes, et il expira silencieusement, debout dans son armure (1054).

Il restait encore à la cause saxonne un vaillant défenseur, Harold ou Harald, fils aîné de Godwin, qui, maître de l’immense héritage de son père, avait en mains les gouvernements de Wessex, de Sussex, d’Essex et de Kent. Quelques victoires sur les Gallois avaient tellement accru sa popularité qu’Edward, privé d’héritiers directs, finit par le considérer comme son successeur au trône.

Edward n’ayant plus aucun motif de garder les otages confiés à la cour de Normandie, Harold, leur frère et leur oncle, résolut d’aller en personne les réclamer. Un naufrage le jeta sur les terres du comte de Ponthieu qui le livra au duc de Normandie. Guillaume lui fit à Rouen une réception magnifique, lui concéda avec empressement la liberté des otages, et ne lui demanda que de rester quelques jours en Normandie avec ses compagnons. Il l’invita à le suivre dans une expédition qu’il entreprenait contre ses voisins de Bretagne. Harold y consentit et rendit de tels services dans cette campagne que le duc voulut lui donner sa fille en mariage. Pendant cette expédition, Guillaume raconta un jour qu’Edward, à l’époque de son exil, lui avait promis, s’il devenait roi d’Angleterre, de le choisir pour héritier. Le rusé Normand comptait sur l’appui du Saxon pour s’emparer du trône. Harold comprit que le Bâtard n’était point d’humeur à subir patiemment un refus et promit vaguement. Mais, dans une assemblée convoquée à Bayeux, Guillaume, ayant fait apporter un missel, l’ouvrit à l’endroit de l’Évangile et dit au Saxon : « Harold, je te requiers de confirmer par serment les promesses que tu m’as faites : de m’aider à obtenir le royaume d’Angleterre après la mort du roi Edward ; d’épouser ma fille Adèle et de m’envoyer ta sœur pour que je la marie à l’un des miens. »

Le fils de Godwin jura sur le missel. Aussitôt on enlève le livre et on soulève un drap au-dessous duquel apparaît une grande cuve pleine d’ossements et de reliques de saints. À cette vue, Harold pâlit, comprenant la gravité du serment. Il partit enfin comblé de présents par le Normand, qui garda toutefois l’un des otages.

À peine était-il de retour dans son pays, que le vieil Edward, malade depuis longtemps, expira le 5 janvier 1066. Le lendemain, le comte Harold fut couronné roi dans l’église de Saint-Paul par Aldred, archevêque d’York. Sa popularité le désignait si naturellement aux suffrages de la nation, que personne n’acclama le nom d’Edgar, petit-fils d’Edmund Côte-de-fer, seul héritier légitime du trône.

Instruit de l’événement, le duc de Normandie somma le Saxon de tenir ses promesses « faites sur de bons et saints reliquaires. » Harold ayant répliqué que des serments arrachés par la violence ne pouvaient l’engager, Guillaume le fit déclarer parjure et sacrilège par la cour de Rome. Investi du royaume d’Angleterre par le Saint-Siége qui lui envoya une bannière bénite, le Bâtard ordonna dans ses domaines une levée générale, et, suivi par une foule d’aventuriers accourus de toutes les parties de la Gaule, il débarqua sur la côte de Sussex, près de Hastings, avec une armée de soixante mille hommes, le 28 septembre 1066.

Trois jours auparavant, Harold avait remporté une grande victoire, près d’York, sur des bandes norwégiennes conduites par son frère Tostig. Blessé dans ce combat, le roi saxon se reposait de ses fatigues lorsqu’il apprit le débarquement des Normands. Il se mit en marche aussitôt, et, sans attendre l’arrivée des milices du nord, alla camper sur les hauteurs d’Hastings avec des forces quatre fois moindres que celles de l’ennemi. Ses capitaines lui conseillaient de revenir sur Londres en ravageant tout le pays pour affamer les envahisseurs ; le royal chef déclara que, malgré l’infériorité du nombre, il aimait mieux courir les chances de la lutte que de miner les populations confiées à sa garde. Il se fortifia sur les collines avec des palissades de grands pieux. Ainsi retranchés, les Anglo-Saxons passèrent la nuit à chanter leurs chants de guerre, en buvant la bière et le vin dans des cornes, tandis que, dans l’autre camp, les moines et les prêtres psalmodiaient des oraisons pendant la veillée des Normands.

À l’aube, monté sur un cheval d’Espagne, Guillaume, le cou chargé des fameuses reliques, harangua ses troupes devant lesquelles il fit porter l’étendard pontifical. L’armée s’ébranla et l’attaque commença. Les flèches des archers, les carreaux des arbalétriers s’amortissant contre les palissades, les fantassins et les cavaliers armés de lances, tentèrent l’assaut des redoutes. Leurs efforts vinrent se briser contre les haches des Saxons, qui repoussèrent même les assaillants jusqu’à un grand ravin où beaucoup d’entre eux tombèrent pêle-mêle.

L’attaque des gens de pied fut renouvelée aux cris de : Notre-Dame ! Dieu aide ! Elle échoua encore devant une résistance inébranlable. Harold, l’œil crevé par une flèche, dès le début de l’action, n’en combattait pas moins furieusement à la tête des siens. Guillaume, dévoré d’inquiétude et cherchant un stratagème, donna l’ordre à sa cavalerie de recommencer la charge et de fuir aussitôt en paraissant se débander. Cette déroute simulée attira les Saxons hors de leurs retranchements. Pris alors de front et de flanc par d’autres troupes apostées, ils furent taillés en pièces et leur camp fut envahi. Harold combattit jusqu’à son dernier souffle, avec ses deux frères, au pied de son étendard, et ses guerriers soutinrent la lutte jusqu’au soleil couchant, couvrant au loin la terre de leurs cadavres, sur lesquels les Normands, dans la joie du triomphe, firent bondir leurs chevaux. Parmi ces innombrables morts, treize furent trouvés, vêtus d’habits de moines sous leurs armes ensanglantées. C’étaient l’abbé de Hidda et ses douze compagnons, qui avaient quitté leur monastère pour défendre le sol de leur pays.

Dans cette longue bataille de Hastings, Guillaume paya bravement de sa personne, il eut trois chevaux tués sous lui et perdit quinze mille hommes. Cette victoire décisive lui ouvrit toutes les villes. Il prit possession du château de Douvres et marcha sur Londres qui ne tenta même pas de résister. Les principaux prélats, les bourgeois notables, et Edgar Atheling, le roi nouvellement élu, vinrent lui apporter les clefs de la cité où il fut solennellement couronné dans l’abbaye de Westminster.

Le conquérant s’adjugea tous les trésors des anciens rois, l’orfèvrerie des églises, les objets les plus précieux, réquisitionnés dans les magasins des riches marchands, et abandonna à ses hommes le reste des dépouilles. Suivant l’importance des grades et des services, les uns reçurent des châteaux, de vastes domaines, des bourgs, des villes entières ; d’autres s’installèrent dans les demeures des vaincus dont ils épousèrent les veuves. Terres, maisons, meubles, femmes et filles, tout convint aux vainqueurs, et tel qui, naguère, était serf ou soldat, devint gentilhomme et baron avec pages, vassaux et seigneurie. Les archives de certaines églises ont conservé les noms de ces nouveaux seigneurs : Saint-Malo, Œil-de-Bœuf, Guillaume-le-Charretier, Bouvilain, Hugues-le-Tailleur, Champagne et Troussebout, etc. Après cette spoliation générale, qui atteignit même le clergé anglo-saxon, Guillaume éleva partout des forteresses en prévision des révoltes futures.

Le premier soulèvement éclata en 1067, pendant un voyage de Guillaume en Normandie. Il revint à la hâte, pénétra dans les contrées soulevées, s’empara des villes d’Exeter et d’Oxford, des comtés de Devon, de Sommerset et de Glocester, de Warwick et de Leicester, élevant de tous côtés des citadelles où s’établirent des garnisons. Entre l’Ouse et l’Humbert, il rencontra les insurgés soutenus par les Gallois, les dispersa et les poursuivit jusque dans la ville d’York qu’il prit d’assaut et qu’il mit à feu et à sang (1068).

Ces défaites ne découragèrent pas les Anglo-Saxons qui avaient à leur tête des chefs intrépides, Edric le Forestier, Waltheof, les fils de Harold, Edmund et Godwin, le jeune Siward, haut de stature comme son père, Gospatric, Edwin et Markar, Hereward et le jeune roi légitime Edgar Atheling. Ils adressèrent un appel aux Scandinaves, leurs anciens ennemis, et, appuyés sur les auxiliaires amenés par Osbiorn, frère du roi de Danemark, ils renversèrent les fortifications du Normand et occupèrent la ville d’York, après un grand carnage (1069).

Guillaume réunit alors ses meilleurs soldats, éloigna les Danois avec de l’or, reprit York, Durham, Chester, Salisbury et s’avança vers le nord, brûlant tout le pays, passant tous les habitants au fil de l’épée. Jamais expédition de Barbares n’offrit un plus épouvantable spectacle d’incendies, de massacres et de dévastations. En quelques mois cent mille Saxons furent égorgés ; d’York à Durham, pas un village ne conserva âme vivante ; on massacra même les troupeaux, et le feu, alimenté avec rage, dévora, sur un espace immense, les monastères, les châteaux, les champs et les chaumières (1070).

Les survivants de cette sauvage exécution cherchèrent encore à résister dans l’île d’Ely. Entre la Nen et l’Ouse, ils ouvrirent le camp-de-refuge, où accoururent les proscrits que le roi d’Écosse, Malcolm, essaya vainement de secourir. Le roi de Danemark les soutint d’abord avec une flotte, puis les abandonna, gagné aussi par des présents. Guillaume attaqua alors le camp-de-refuge et l’emporta, malgré l’héroïque défense du saxon Hereward (1072). Il n’y eut plus désormais que des résistances individuelles, et l’ancienne énergie des Northumbres ne survécut que dans les contrées désolées du nord de l’Humber. C’est là que se recrutaient les Outlaws que les vainqueurs flétrissaient du nom de voleurs et de bandits ; là, pendant près d’un siècle, se perpétua dans les bois, toujours traquée et toujours combattant, cette race de révoltés indomptables dont le héros populaire devait être Robin-Hood. Né en 1160, après une existence romanesque dans la forêt de Shervood, il mourut en 1247, des mains d’une religieuse qui lui ouvrit à dessein l’artère radiale. Walter Scott l’a immortalisé dans Ivanhoé.

Guillaume fit dresser en six ans un cadastre de toutes les propriétés du pays, nommé par les Saxons le Dooms-day-book, le livre du jugement dernier, parce qu’il consacrait leur expropriation irrévocable. Dans ce livre furent enregistrées toutes les terres du royaume, leur étendue dans chaque district, les noms de leurs propriétaires, leur valeur, leurs redevances avant et après l’invasion. Un corps féodal, composé de six cents barons et de soixante mille chevaliers, s’établit sur ce territoire ainsi cadastré, ayant à sa tête le roi, auquel étaient directement liés les moindres vassaux par la condition de l’immédiateté. Non content de s’être adjugé pour sa part quatorze cent vingt-deux manoirs et les villes principales du royaume, Guillaume profita des révisions que comportait ce recensement pour déposséder ses propres lieutenants des biens qu’il convoitait. « Il était fort avare et d’une ardente rapacité, dit un chroniqueur de cette époque, donnant ses terres au plus haut prix et rompant le contrat convenu, lorsqu’un plus fort enchérisseur venait plus tard se présenter. Il se souciait peu de la manière criminelle dont ses baillis volaient l’argent des malheureux. Dans la crainte d’être frustré du moindre produit de ses chasses, il promulgua des lots qui condamnaient à perdre la vue quiconque tuerait un cerf ou une biche, un sanglier ou un lièvre. Il aimait les bêtes sauvages comme s’il eût été leur père. Suivre en tout sa volonté était la règle de ceux qui voulaient vivre. » Orderic Vital affirme que les revenus de ce prince s’élevaient au chiffre fabuleux de trente millions par jour.

Guillaume tenta même d’abolir la langue anglo-saxonne. Il obligea toutes les écoles à enseigner le franco-normand qui fut seul employé dans les actes publics et qui resta, jusqu’à Edward III, la langue de la cour et des tribunaux.

La puissance que la conquête de l’Angleterre donna à Guillaume-le-Bâtard avait inspiré à son suzerain, Philippe de France, la plus violente jalousie. Sans oser recourir directement à la voie des armes, Philippe avait saisi toutes les occasions de rendre les plus mauvais offices à son redoutable vassal. Ce dernier, ayant indisposé beaucoup de Bretons, avait dû les combattre et les dépouiller en partie de leurs domaines. Des seigneurs normands, le propre fils du conquérant, Robert Courteheuse (aux petites jambes), le duc de Bretagne Hoël V, sollicitèrent l’intervention de Philippe contre l’impitoyable tyrannie de Guillaume qui fut contraint de lever le siége de Dol (1084). Le Capétien s’étant moqué de l’extrême embonpoint de son vassal, Guillaume, furieux de la plaisanterie, jura de porter à Philippe les cierges des relevailles. Il marcha sur la ville de Mantes qu’il réduisit en cendres, et il se disposait à pousser plus loin ses ravages, quand il mourut à Rouen, le 10 septembre 1087, en recommandant son âme « à Madame Marie sainte Mère de Dieu, » il avait soixante-trois ans. À peine eut-il expiré que les assistants, médecins, vassaux et parasites s’enfuirent à cheval pour aller veiller sur leurs biens ; les gens de service se hâtèrent d’enlever les armes, les vases, les vêtements, jusqu’au lit funéraire, laissant nu, sur le carreau, le corps de leur maître. Le vainqueur d’Hastings ne dut qu’à la pitié de quelques clercs une tombe dans son pays natal.

Guillaume II, surnommé Rufus ou le Roux, lui succéda en Angleterre ; Robert Courteheuse, l’aîné, en Normandie ; le troisième, Henri, dit Beau-Clerc, n’eut que cinq mille livres d’argent. Guillaume et Robert travaillèrent tour à tour à s’enlever l’Angleterre et la Normandie. Robert, qui comptait des partisans à la cour même de son frère, tenta une descente dans le royaume ; mais, vaincu par Guillaume, il fut sur le point de perdre son propre apanage et ne parvint à le défendre que grâce à l’appui de Henri-Beau-Clerc et surtout du vaillant comte d’Anjou, Foulques-le-Réchin. Cette guerre civile désola tout le duché de Normandie ; les seigneurs en profitèrent pour massacrer les principaux habitants des villes où la bourgeoisie commençait à s’élever et pour s’emparer sommairement de leurs dépouilles (1091).

Quant à Guillaume-le-Roux, dur et violent, passionné pour la chasse comme son père, il traita durement ses sujets qui l’appelaient gardien des forêts et berger des bêtes fauves. Un jour qu’il chassait dans son domaine de Malwood, son arc se brisa au moment où il ajustait un cerf. « Tire donc, de par le diable ! » cria-t-il à son compagnon Walter Tyrrel, caché dans un taillis. Une flèche partit à l’instant ; le trait ricocha et frappa le roi en pleine poitrine. Sans jeter un cri, sans pousser un soupir, Guillaume-le-Roux tomba de cheval et expira (1100).

Henri Beau-Clerc profita de l’absence de Robert Courteheuse, qui était à Jérusalem, pour s’emparer du trésor royal et de la couronne. Il usa de la plus grande habileté pour se faire reconnaître, tira bon parti de sa naissance sur le sol breton et manifesta l’intention de n’épouser qu’une femme anglaise. Il promit des réformes et promulgua, en effet, peu de jours après son couronnement, une charte libérale qui restreignait plusieurs prérogatives royales au sujet des héritages, des taxes arbitraires, des mutations de bénéfices ecclésiastiques. Cette charte limitait aussi les droits de relief et de mariage, dispositions pleines d’équité qui ne furent jamais appliquées. Vers la fin de l’année, Robert revint et s’empressa de réclamer l’Angleterre où il fit une descente après avoir pris possession sans difficulté du duché de Normandie. Cette expédition ayant complétement échoué, Henri passe en Normandie, gagne les alliés de son compétiteur et le bat à Tinchebray. Robert fut enfermé dans le donjon de Cardiff où son frère donna l’ordre de lui crever les yeux. Il n’y mourut qu’en 1134.

Étranger à toute pensée politique, à tout intérêt national, Philippe de France ne sut tirer aucun profit de la querelle des princes Normands et continua le cours de ses débauches. Lassé de sa femme, Berthe de Hollande, il la répudia pour enlever et épouser Bertrade, mariée à Foulques-le-Réchin, comte d’Anjou (1093). Frappé par la réprobation générale et par les censures des évêques, il abandonna Bertrade, la reprit, l’abandonna encore et la reprit de nouveau. Excommunié par un concile tenu à Autun, ce triste monarque se laissa dépouiller du costume royal et renonça à porter la couronne (1095). De douloureuses infirmités le déterminèrent, en 1100, à associer son fils Louis au trône et, dès lors, il ne régna plus que de nom. Il ne cessait de négocier pour obtenir sa réconciliation avec le Saint-Siége. Malgré ses efforts et ses prières, l’anathème fut maintenu contre lui au concile de Poitiers.

L’Église avait le droit de se montrer sévère : une importante révolution s’était accomplie depuis un quart de siècle dans son gouvernement comme dans sa discipline. À la mort du pape Alexandre II, l’archidiacre Hildebrand avait enfin pris possession de la chaire de saint Pierre (1073), sous le nom de Grégoire VII. Pendant plus de vingt ans, il avait été l’âme du Sacré-Collége, le chef de toutes les légations importantes, l’instigateur de tous les décrets pontificaux. La lutte sourde qu’il avait poursuivie avec une opiniâtre persévérance, de 1049 à 1073, contre le mariage des prêtres, la simonie et l’investiture laïque, il allait la continuer avec éclat du haut de la chaire de saint Pierre. Caractère énergique, conviction profonde, vertu sans tache, doué du génie qui conçoit les vastes desseins et de la force d’âme qui permet de braver l’adversité, Grégoire VII avait toutes les qualités qui frappent l’imagination des hommes. Constituer un clergé plus pur, plus uni, plus indépendant du monde et plus dépendant de Rome, imposer l’omnipotence du Saint-Siége à l’Église et l’autorité temporelle du Saint-Siége à la chrétienté, arracher le Saint-Sépulcre aux Musulmans, tel fut son but. Il est mort à la tâche, il a succombé sans avoir vu la fin de la lutte terrible qu’il avait provoquée, mais son œuvre n’a pas été inutile ; l’Église régénérée lui dut plusieurs siècles de suprématie ; l’Europe tout entière réalisa la pensée des croisades qu’il avait conçue, et l’histoire, tout en reconnaissant qu’il a dépassé les limites de sa juridiction, tout en réprouvant sa dangereuse utopie de gouvernement théocratique, doit le saluer comme un des plus grands papes du Moyen-Âge.

Depuis que le clergé, pour défendre ses biens, était entré dans la hiérarchie féodale, il était devenu le complice des exactions des princes et des grands vassaux. Les évêques, tenant pour la plupart leurs fiefs d’une couronne, la concession des dignités et des domaines ecclésiastiques était l’objet d’un trafic permanent. Nicolas II et Alexandre II avaient déjà tenté de supprimer ces désordres, Hildebrand allait les attaquer de front.

Dans un premier concile (1074) Grégoire VII renouvela la bulle contre le mariage des prêtres, contre les moines concubinaires et proscrivit la simonie. Afin de soustraire la nomination des Papes à l’influence des Empereurs, il établit le collége des cardinaux spécialement chargé de l’élection des Pontifes. Comme le but de toute sa vie avait été d’affranchir l’autorité spirituelle de toute servitude temporelle, il promulgua, au mois de mars 1075, dans un second concile de Rome, le décret qui suscita la longue querelle des investitures. Ce décret défendait, sous peine d’excommunication, de recevoir aucun évêché ni aucun bénéfice ecclésiastique de la main d’un laïque, et menaçait des foudres pontificales quiconque oserait investir un ecclésiastique.

On admettait alors que l’Église avait quelque pouvoir sur les rois chrétiens, en tant que ces princes pouvaient la troubler ou l’assister. Fort de cette opinion, Grégoire VII déclare la papauté armée du droit de déposer les Empereurs et les Rois et de les juger sans appel. Ce fut sur Philippe de France qu’il essaya d’abord sa puissance spirituelle. Landry avait été nommé à l’évêché de Mâcon, le roi voulait lui vendre l’investiture. Le pape soulève les prélats contre le roi simoniaque : Philippe, effrayé, se soumet.

Le fougueux pontife allait rencontrer de plus redoutables adversaires ; il était prêt à la lutte : « Maudit soit, disait-il, celui qui n’ensanglante pas son épée. » Il réclama la suzeraineté des royaumes de Hongrie, de Danemark, d’Espagne et de Pologne, exigea l’abdication de l’Empereur victorieux de Constantinople contre lequel il envoya les troupes normandes de son feudataire Robert Guiscard, et nomma le duc de Croatie, Démétrius, roi des Dalmates, à condition de l’hommage au Saint-Siége. Enfin, il s’attaqua au jeune monarque germain, et ne craignit pas de parler en maître à cette Allemagne où il s’était créé tant d’ennemis, pendant ses légations, par ses légitimes sévérités envers les prélats débauchés et simoniaques.

Henry IV, qui avait surmonté tous les périls de sa minorité, venait de remporter une grande victoire sur les Saxons toujours prêts à la révolte. Il avait réprimé ses ennemis intérieurs et extérieurs, et pouvait se croire aussi puissant que son père, lorsqu’un ordre du pape vint tout à coup lui signifier de suspendre les hostilités, de laisser à la cour romaine le jugement de sa querelle avec la Saxe, et de renoncer désormais à toute investiture ecclésiastique, En même temps Grégoire VII chargea ses légats de citer l’Empereur à comparaître à Rome à jour fixe, et de présider un concile, avec mission de réformer l’Église germanique. Les évêques d’Allemagne se refusant à subir cette enquête, Grégoire frappa d’excommunication plusieurs d’entre eux : particulièrement l’archevêque de Brême et les principaux officiers de l’Empire. Il écrivit au roi de Danemark pour s’assurer, en cas de besoin, de la coopération de ses troupes.

Henry, exaspéré, enfreignit à dessein le décret relatif aux investitures, brava les menaces du pontife, chassa de ses États les envoyés du Saint-Siége, et, dans les synodes de Worms et de Pavie, fit prononcer solennellement la déposition de Grégoire : les évêques de la Lombardie et de la Marche d’Ancône acceptèrent cette décision (1076).

Sur ces entrefaites, le jour de Noël, pendant la célébration de la messe de minuit, le préfet de Rome, Censius, pénétra tout armé dans l’église de Sainte-Marie-Majeure, s’empara du pape qui officiait, le dépouilla de ses ornements et l’enferma dans la tour du pont Saint-Pierre. Mais le peuple, soulevé, délivra son pontife qui revint tranquillement à l’autel pour achever les trois messes d’usage.

À peine libre, Grégoire réunit une grande assemblée à Saint-Jean-de-Latran et là en présence des prélats, du peuple et de la comtesse Mathilde, il se justifia par serment des accusations portées contre lui et fulmina une excommunication contre les prélats rebelles d’Allemagne et de Lombardie et contre l’Empereur. Il déclara celui-ci déchu de la dignité impériale et, pour la première fois, délia ses sujets du serment de fidélité. L’état des esprits en Germanie favorisa l’exécution de cette sentence. Les ducs de Souabe, de Bavière, de Carinthie et les princes saxons formèrent une ligue formidable. Au mois d’octobre 1076, la diète de Tribur força Henry à cesser ses fonctions impériales ; à rompre avec les excommuniés et à se retirer à Spire ; il dut s’engager à renoncer au trône, si les anathèmes de Rome n’étaient pas révoqués dans l’année.

Henry s’humilia et, suivi de sa femme et de son enfant âgé de deux ans, franchit les Alpes au milieu de l’hiver. Le pape résidait alors dans le château de Canossa, chez la grande comtesse Mathilde, maîtresse des marquisats de Toscane, de Spolète, d’une partie des Marches, de la Lombardie, de Parme, de Plaisance, et toute dévouée au Saint-Siége.

L’Empereur désarmé, nu-pieds dans la neige, vêtu d’une robe de bure, attendit trois jours dans la cour du château, criant en vain miséricorde. Le quatrième jour, l’inflexible pontife jure sur l’hostie consacrée qu’il est innocent des crimes qu’on lui a imputés, adjure l’Empereur épouvanté de prêter le même serment et, après l’avoir accablé par ce dernier coup, lui accorde une absolution conditionnelle ; son rétablissement sur la trône d’Allemagne fut laissé au jugement de la diète d’Augsbourg (1077).

Henry IV, à peine relevé de l’excommunication, trouva des partisans en Lombardie, et surtout dans les communes des villes libres, pour combattre les seigneurs de Germanie qui venaient d’élire empereur Rodolphe de Souabe. Ce ne fut cependant qu’après deux victoires remportées par les dissidents, en 1078, près de Melrichstadt et, en 1080, près de Mulhouse, que le pape reconnut Rodolphe, lui envoya une couronne d’or sur laquelle était gravé ce vers :

Petra dedit Petro, Petrus diadema Rodolpho.


et renouvela l’excommunication de Henry. Mais celui-ci répara bientôt ses défaites, et la bataille de Wolksheims, près de Mersebourg, où Rodolphe fut tué par Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lorraine, lui rendit presque toute l’Allemagne (1080). Il confia alors à son fidèle partisan, Frédéric de Hohenstaufen, qu’il avait investi du duché de Souabe, le soin de réduire ses ennemis germaniques, et il passa en Italie. Après avoir écrasé les troupes de Mathilde, il marcha sur Rome, suivi de l’anti-pape Clément III (Guibert de Ravenne), qu’il avait fait proclamer. Grégoire soutint le siége pendant trois ans et, loin de fléchir devant le danger, renouvela le décret de déposition dans un huitième concile. L’Empereur réussit enfin, par trahison ou par surprise à s’emparer de la ville où il intronisa l’anti-pape Clément, tandis que Grégoire, retranché dans le château Saint-Ange attendait patiemment les secours de Robert Guiscard qui guerroyait alors contre l’usurpateur du trône de Constantinople. Robert revint, en effet, au mois de mai 1084, pendant une absence de Henry. Il prit Rome d’assaut, délivra le pape et l’emmena à Salerne. Accablé par les fatigues de l’âge et les agitations de sa vie, Grégoire tomba malade au milieu des Normands et mourut le 25 mai 1085 en prononçant ces paroles : « J’ai aimé la justice et détesté l’iniquité, et je meurs dans l’exil. »

La mort de ce redoutable adversaire rendit quelque repos à l’Empereur et lui permit de pacifier la Saxe et la Thuringe (1090) ; mais le parti dévoué aux réformes ecclésiastiques ne tarda pas à recommencer la lutte. Le pape Victor III et surtout son successeur Urbain II revendiquèrent l’indépendance absolue de l’Église, toujours appuyés sur les Normands de Sicile dont le nouveau duc, Roger, reçut de Rome le titre de roi. La papauté parvint, de 1093 à 1100, à placer à la tête de ses partisans les propres fils de l’Empereur. Trahi par tout le monde, Henry IV passa les dernières années de sa vie à combattre ses enfants, tomba entre les mains du plus jeune Henry, fut dépouillé de la dignité impériale à la diète de Mayence 1105 et, toujours sous le coup des anathèmes de l’Église, essaya d’aller vivre à Liége où il mourut de faim ; son corps fut exhumé et jeté à la voirie comme celui d’un excommunié : Grégoire VII était vengé.

Ainsi l’idée, si énergiquement affirmée par Hildebrand, d’un gouvernement théocratique, avait jeté de profondes racines et s’imposait à ses successeurs. Les humiliations acceptées par les souverains de Germanie et de Gaule, impliquaient la reconnaissance tacite de cette suprématie religieuse. Grégoire VII s’était en effet persuadé que rien ne devait échapper à sa domination, et suivant du regard la formation des nouveaux royaumes chrétiens d’Espagne, occupés par les fils de Sancho-le-Grand depuis 1037, il s’était empressé de réclamer l’hommage des monarques de la Péninsule, sous prétexte que toute terre conquise sur les infidèles était terre de l’Église. Les rois espagnols s’étaient soumis, non sans difficulté sentant la nécessité d’affermir leurs conquêtes par une consécration religieuse. Leurs progrès sur les Arabes s’étaient accrus depuis Sancho III dont le règne victorieux avait préparé la substitution de la maison basque d’Aznar à la race de Pélage. Son second fils, Ferdinand, à la mort de Bermud, avait réuni sous son autorité Léon et Castille. À partir de cette époque (1037), l’Espagne catholique s’était trouvée constituée en trois royaumes : Navarre au nord, Aragon au nord-est, Castille et Léon au nord-ouest.

L’organisation de ces trois États, gouvernés par les trois frères, de la maison de Navarre, avait été singulièrement favorisée par le démembrement que subissait l’Empire musulman depuis la mort du glorieux Hagib Al-Manssoûr. Le renvoi de la garde africaine par l’usurpateur Muhamad avait ouvert la série de ces dissensions sanglantes qui devaient anéantir la puissance de l’Islam en Espagne.

Les Berbères, chassés du palais, s’étaient mis en pleine révolte, et leur chef, Solyman-ben-O’qbâb, vainqueur des troupes du khalyfe, avait emporté d’assaut la grande cité de Cordoue où il avait pris en main le gouvernement suprême (1012). L’arrivée d’Aly-Ben-Hamoud, wali de Ceuta en Afrique, renversa l’usurpateur. Après la mort du wali, le khalifat fut successivement disputé par Al-Qasêm et Yahia, frère et fils d’Aly, par un autre Muhamed et par deux Abd-el-Rahhman qui périrent successivement de mort violente. Enfin le Divan porta ses suffrages sur l’Ommyade Heschâm qui, heureux de vivre ignoré dans un château de la Castille, n’accepta qu’à contre-cœur cette couronne si disputée (1026).

Les walis, profitant de ces troubles pour augmenter leur indépendance, avaient rompu de tous côtés la chaîne hiérarchique. Le nouveau khalife essaya de les ramener à l’obéissance, un peu par les armes et beaucoup par la persuasion. L’insuccès de sa politique donna lieu à des mécontentements séditieux, et le peuple finit par demander sa déposition. Heschâm III descendit avec joie du trône, quitta immédiatement le palais avec sa famille et regagna la retraite qu’il avait abandonnée à regret (1031). Dernier descendant des Ommyades, en lui s’éteignit cette dynastie qui régnait sur l’Espagne depuis près de trois siècles. Le Divan lui donna pour successeur un homme d’une vertu rigide, le Wazir Gehwar-ben-Mohammed, qui commença par former, avec les principaux Cordouans, une sorte de conseil de gouvernement dont il ne se réserva que la présidence. Par ce partage de l’autorité suprême il réussit promptement à rétablir la tranquillité publique et à rendre un certain éclat au khalyfat ébranlé. Gehwar réduisit toutes les défenses du palais, chassa les valets de cour, supprima le faste royal, bannit les délateurs des tribunaux, institua des magistrats chargés de juger gratuitement les procès civils, décréta les meilleures mesures d’intérêt commercial et confia aux citoyens eux-mêmes la police intérieure des villes. Les espérances de paix et de prospérité qu’engendraient ces sages dispositions furent détruites par l’insubordination des principaux émyrs. Gehwar mourut (1044), sans avoir pu conjurer la guerre civile qui, sous son fils Muhamad, prit les proportions d’une conflagration générale. L’émyr de Séville, Aben-Abed, celui de Tolède, Al-Mamoun, soulevèrent toutes les provinces. Allié du khalife, Aben-Abed entra par trahison dans Cordoue et se débarrassa par le fer de Muhamad et de son fils Abd-el-Malek. Il sut, par la terreur et les fêtes, asservir les habitants et consomma la chute du khalyfat de Cordoue dont le nom même disparut (1060).

Maître d’une grande partie de l’Empire, Aben-Abed ne voyait plus d’autre obstacle à ses projets de domination générale que le puissant royaume de Tolède gouverné par le jeune Yahia, fils d’Al-Mamoun (1079). Pour ruiner ce dernier rival, il demanda et obtint l’alliance du roi chrétien Alphonse VI, fils de Ferdinand Ier, héritier depuis 1073 de la couronne de Castille et de Léon.

Alphonse qui, autrefois, avait reçu la riche hospitalité de l’émyr Al-Mamoun, se jeta sans déclaration de guerre sur les États du fils de son hôte, y porta pendant quatre ans le ravage et la désolation et s’empara de toutes les places fortes qui avoisinaient la capitale. Déjà maître de Madrid, de Guadalajara, d’Olmos, il assiégea Tolède (1085). Cette riche cité, épuisée par une famine de plusieurs mois, dut capituler. Toutefois, les musulmans se réservèrent le droit d’exercer leur religion, de nommer leurs cadis et d’être jugés par eux seuls.

La prise de Tolède, dont Alphonse fit aussitôt la capitale de ses États, fit sentir aux Arabes le besoin de la concorde et de l’union. Dans une assemblée générale tenue à Séville, ils se déterminèrent à appeler les Almorravides d’Afrique au secours de l’Islam.

Cette tribu, nommée Lamtounah, venue de l’Yémen et établie au-delà des monts Daren, avait été ramenée au culte orthodoxe du Koran, vers 1050, par un imân de Fez, Abd-Allah, qui donna à ces croyants, demi-sauvages, le nom d’Almorravides (voués à Dieu). Ce chef leur fit traverser les monts de la Mauritanie, et son successeur Abou-Beckr força les Berbères du Maghreb de lui concéder un vaste territoire au centre duquel il éleva la ville de Maroc. Le cousin d’Abou-Beckr, Youzef-ben-Taschfyn, recula ses frontières, accrut son armée et conquit tous les États voisins. Sa domination s’étendait sur les villes de Fez, Tanger, Ceuta, Tuniz, Alger et sur tous les territoires africains compris entre la côte de Nigritie et l’ancienne Carthage, lorsqu’il reçut l’appel de ses frères d’Espagne. Il partit avec une nombreuse armée d’Almorravides, de Berbères et de nègres, franchit le détroit, marcha vers Séville et rencontra Alphonse VI dans la plaine de Zalaca, près de Badajoz, où les chrétiens furent écrasés (1086). Dans une dernière expédition, appelé par Aben-Abed, émyr de Séville, Yousef pénétra au sein de la Péninsule, non plus en allié, mais en maître. Il s’empara de Grenade, de Séville et de toute l’Espagne musulmane, après avoir battu les troupes arabes des émyrs ainsi qu’une armée espagnole (1091), commandée par Ruy Diaz de Vivar, dit le Cid (Syd, seigneur) surnom que lui avaient donné les musulmans à la solde desquels il avait fait ses premières armes en combattant les chrétiens d’Aragon.

Après sa défaite, Ruy ou Rodrigue Diaz de Vivar, qui s’était retiré avec ses Campeadores, dans un château-fort nommé la Pena del Cid (la roche du Cid), revint assiéger Valence que défendait le vieux cadi Ahhmed avec une faible garnison d’Almorravides. Le cadi dut capituler, mais à des conditions si avantageuses qu’elles stipulaient le maintien de sa fonction dans la cité. Cependant, dès qu’il eut pris possession de la ville, le Cid livra à la torture ce malheureux vieillard soupçonné d’avoir caché de prétendus trésors et, n’en obtenant pas de révélations, le fit brûler en place publique. Ce héros de légende, qui ne fut en réalité qu’un guerrier sauvage, cupide, vindicatif et déloyal, mourut à Valence en 1099, ayant promené dans tous les camps sa valeur vénale. Les Espagnols, à peu près refoulés jusqu’aux frontières de Castille, en 1093, ne perdirent point courage et se préparèrent à recommencer la lutte. Vers cette époque, un arrière petit-fils du Capétien Robert de France, Henri de Bourgogne, s’emparait de Porto-Calé, à l’embouchure du Douro, et obtenait d’Alphonse VI l’érection de sa conquête en comté de Portugal,

Les Almorravides se rendirent ainsi maîtres de l’orient et de l’occident de l’Espagne (1094). Ils soumirent également les îles Baléares et, à la mort du Cid, réoccupèrent Valence (1100).

« Là finit, dit M. Louis Viardot, avec leur domination, l’histoire des Arabes ou Asiatiques, et commence l’histoire des Maures ou Africains. C’est une erreur bien commune que celle qui confond en un seul les divers peuples de même religion. Les Maures, en Espagne, ne furent pas plus Arabes que les Turks ne le furent en Syrie ; pas plus que les Goths, les Franks, les Bourguignons et les Lombards qui embrassèrent la religion des Romains ne furent les Romains eux-mêmes. Au contraire, comme l’empire de Constantin fut détruit par les Barbares devenus chrétiens, l’empire temporel de Mohhammed fut détruit par les Maures et les Turks devenus musulmans. »

Depuis longtemps déjà l’Asie mahométane n’était plus au pouvoir des Arabes. À la mort du Gaznévide Mahmoud, les Turkomans, établis à l’orient de la Perse, s’étaient révoltés, sous la conduite de l’esclave Seldjouk qui éleva, au sein du khalyfat oriental, la dynastie des Seldjoukides. La dépossession de la race arabe fut consommée par Togrul-Beg, petit-fils de Seldjouk, sous la protection duquel se plaça lui-même le khalyfe Haïem de Bagdad, en lui remettant les emblèmes du pouvoir suprême sur tous les royaumes de l’Islam (1058). Sous les successeurs de Togrul-Beg, les Turks reconstituèrent un vaste empire. Alp-Arslam conquit l’Arménie et fit prisonnier l’Empereur de Byzance, Romain Diogène (1063-1071) ; Malek-Shâh s’empara de la Syrie, de la Palestine, de Jérusalem, et pénétra jusqu’en Égypte ; un autre Seldjoukide enlevait aux Grecs l’Asie Mineure et, du Taurus au Bosphore, fondait un royaume qui, sous Kilidje-Arslam, devint la sultanie de Roum (1075-1093). Cet empire se démembra, après Malek-Shâh, et, bien que l’Asie appartînt toujours aux Turks, la Perse, la Syrie, le Kerman formèrent des sultanies distinctes. Devant cette nouvelle invasion, Constantinople chancelait malgré l’énergie intermittente de quelques souverains de la dynastie macédonienne, de Nicéphore Phocas, de Jean Zimiscès, de Basile II, dont les armes, souvent victorieuses, avaient fait reculer les Bulgares, les Russes et les Arabes.

La séparation de l’Église d’Orient et de la communion romaine, commencée par la querelle des iconoclastes, continue sous le patriarche Photius par la non-acceptation du Filioque, par l’emploi du pain levé au lieu du pain azyme, par l’usage du baptême par immersion, de la langue vulgaire dans les offices, avait été consommée par l’anathème qu’en 1054, sous le patriarchat de Michel Cérulaire et le pontificat de Léon IX, trois légats fulminèrent dans la basilique de Sainte-Sophie contre les sept mortelles hérésies des Grecs. Théodora, sœur de Zoé, gouvernait alors l’Empire Byzantin, entourée de sages ministres et de bons généraux. Mais les dangers incessants qu’engendraient les incursions Barbares n’avaient nullement attiédi la passion des disputes théologiques. En 1056, la maison macédonienne s’éteint avec Théodora et la dynastie des Commène monte sur le trône avec Isaac (1057). L’Empereur Romain Diogène combat contre les Seldjoukides non sans vigueur, mais il est vaincu à la longue et son successeur Alexis Commène (1081) se sentant incapable de tenir tête aux Turks, demande du secours à l’Occident. Les hordes asiatiques, qui venaient d’emporter Jérusalem, avaient remplacé par d’outrageuses vexations la tolérance hospitalière dont jouissaient les pèlerins sous les khalyfes de Bagdad et du Kaire. L’Empereur Alexis envoya des ambassadeurs au pape Urbain II, des lettres à son ami Robert, comte de Flandre, se plaignant avec amertume que les soldats du Christ permissent aux infidèles de détruire le christianisme en Asie, de transformer les temples en écuries et en étables, d’outrager les femmes et les filles chrétiennes et les plus saints prélats. S’adressant à la fois aux passions nobles et aux appétits grossiers, Alexis étalait aux yeux des princes de l’Europe les monceaux d’or que la victoire arracherait aux musulmans, et les joies de toute sorte que promettaient aux libérateurs de l’Asie les richesses du sol.

Grégoire VII, après Gerbert, avait voulu conduire cinquante mille hommes contre les Turks. À défaut d’expéditions, les pèlerinages s’étaient multipliés. Des milliers de pèlerins, revenus de la Terre-Sainte, racontaient les cruelles épreuves qu’ils avaient traversées et, au milieu des profanations musulmanes, les merveilles dont ils avaient été témoins. Ils disaient les dangers et les faits d’armes, la misère des chrétiens de Palestine, la magnificence des Sarrasins et les splendeurs de l’Empire Byzantin. Ces récits, jetés dans les masses, allumaient en même temps toutes les convoitises et toutes les indignations.

Telle était la situation des esprits, quand un moine, Pierre-l’Ermite, partit d’Amiens, sa ville natale, pour Jérusalem, où sa ferveur se transforma bientôt en une pieuse exaltation. Revenu en Europe, il se rendit en Italie, communiqua son ardeur au pape Urbain II, échauffa l’imagination des princes et parvint à électriser les populations. Le pape convoqua à Plaisance un premier concile où parurent les ambassadeurs de l’Empereur grec, puis un second à Clermont où il présida quatre cents prélats ou abbés crossés et treize archevêques (1095).

Urbain, dans l’éloquent tableau qu’il traça de la désolation des Lieux-Saints, remplit ses auditeurs d’un tel enthousiasme que tous se levèrent au cri unanime de Dieu le veut ! Une croix d’étoffe rouge, placée sur l’épaule droite, fut le signe distinctif de ceux qui s’engagèrent à marcher dans la voie de Dieu. Le nom de Croisade vint de cette marque symbolique qui, une fois posée sur le corps, contraignait de poursuivre l’entreprise sous peine d’encourir un anathème irrémissible. Le pape donna lui-même des croix aux princes, aux comtes, aux seigneurs. Les évêques en prirent eux-mêmes et en distribuèrent au peuple qui accourait en foule. Le nombre de ceux qui, en cette année et dans la suivante, s’enrôlèrent sous la bannière du Christ où le serf trouvait sa liberté, s’éleva à plus d’un million.

« Le père n’osait s’opposer au départ de son fils, dit un chroniqueur, la femme n’osait retenir son mari, le seigneur arrêter son serf. Le chemin de Jérusalem était libre à tous par la crainte et l’amour de Dieu. »

Les premières bandes, composées surtout de pauvres, de serfs, de laboureurs, de vagabonds, de femmes et d’enfants, n’eurent point la patience d’attendre la fin des préparatifs et partirent presque sans armes. L’une était commandée par un chevalier normand nommé Gautier-sans-Avoir : une autre, forte de cent mille individus, par Pierre-l’Ermite ; une troisième, par les prêtres allemands Gotteschalk et Wolkmar. Ces malheureux, bientôt affamés, mirent au pillage les contrées germaniques, massacrèrent les juifs et répandirent partout la dévastation. Les populations s’armèrent pour les détruire : rejetés sur la Thrace par les Hongrois, harcelés par les Bulgares, ces premiers Croisés périrent aux trois quarts avant d’atteindre le Bosphore. Ceux qui parvinrent en Asie, où l’Empereur Alexis se hâta de les faire transporter, furent achevés par les Turks dans les plaines de Nicée.

Derrière cette avant-garde, l’armée proprement dite des Croisés, comprenant environ cent mille chevaliers, s’était mise en marche par l’Allemagne, conduite par le duc de Basse-Lorraine, Godefroy de Bouillon, ses deux frères Baudouin et Eustache de Boulogne, son cousin Baudouin du Bourg, Hugues de Vermandois, frère du roi de France, Robert de Flandres, Étienne de Blois et de Chartres, Robert Courteheuse, duc de Normandie. Les Croisés du Midi, sous les ordres de Raymond, comte de Toulouse, passèrent par les Alpes avec l’évêque du Puy, Adhémar, légat du Saint-Siége et chef spirituel de la croisade. Par l’Adriatique, à travers la Grèce et la Macédoine, arrivèrent les Normands d’Italie, conduits par le prince de Tarente, Bohémond, fils de Robert Guiscard, et par son cousin Tancrède. Ces six cent mille Croisés, ayant élu pour chef Godefroy de Bouillon, se réunirent à Constantinople, d’où ils passèrent en Asie. Quoique fort troublé à la vue de cette multitude de guerriers aux mœurs farouches, Alexis eut l’habileté d’obtenir d’eux le serment d’hommage pour leurs conquêtes futures.

À l’entrée de la Péninsule asiatique, les Croisés battirent le sultan de Roum, Solyman Kilidje-Arslam, devant Nicée, dont ils durent abandonner le siége, par suite de la perfidie des Grecs. Ils s’enfoncèrent alors dans l’Asie Mineure, écrasèrent de nouveau les Turks dans les plaines de Dorylée (1097), et pénétrèrent dans les régions brûlantes de Phrygie où la faim et la soif les décimèrent, envenimant les querelles incessantes de ces princes et de ces soldats de tout pays.

Baudouin, frère de Godefroy, marchant en avant sur l’Euphrate, s’empara d’Édesse dont il se fit prince. Après avoir pris Tarse, le gros de l’armée arriva le 18 octobre 1097, devant Antioche, la cité aux quatre cents tours. Les Croisés investirent la ville. Pendant ce long siége de six mois, ils furent assaillis par les rigueurs de l’hiver et par une épouvantable famine qui les réduisit à manger les cadavres d’animaux et même les corps des musulmans morts ou tués. Enfin, la grande cité tomba en leur pouvoir grâce aux intrigues de Bohémond qui la reçut avec le titre de prince. Les Croisés assiégés à leur tour, se jetèrent en désespérés sur les Musulmans et les taillèrent en pièces.

Après six autres mois de séjour inutile dans Antioche où la peste les dévora, les vainqueurs, réduits à cinquante mille hommes, marchèrent sur Jérusalem que défendaient les soldats du khalyfe du Kaire. Le siége dura cinq semaines. Le 15 juillet 1099, à la pointe du jour, ils donnèrent un assaut général, et, le lendemain, emportèrent la ville où Tancrède et Godefroy entrèrent les premiers. Ils continuèrent la lutte dans les rues et dans les temples, et allèrent solennellement, pieds nus et sans armes, s’agenouiller au Saint-Sépulcre. Soixante-dix mille Sarrasins, de tout âge et de tout sexe, furent égorgés. Les chevaux marchèrent dans le sang jusqu’aux genoux,

Malgré quelques contestations avec le légat Adhémar, qui voulait annexer la nouvelle conquête aux possessions du Saint-Siége, Godefroy de Bouillon, désigné par les suffrages de tous, prit d’abord le titre de défenseur et Baron du Saint-Sépulcre, puis celui de roi de Jérusalem, sous la suzeraineté spirituelle de Rome. Peu après, une armée égyptienne étant venue l’attaquer, Godefroy l’écrasa à la bataille d’Ascalon, et, le nouveau royaume paraissant à jamais affermi par cette dernière victoire, la plupart des croisés rentrèrent en Europe.

La Judée reçut alors une constitution toute féodale, dont le code fut rédigé sous le nom d’Assises de Jérusalem. On créa des évêchés et des fiefs, et, indépendamment des principautés d’Antioche et d’Édesse, il y eut des marquisats de Tyr, de Sidon, de Césarée, des Comtés d’Assur et de Tripoli, des seigneurs de Jaffa, de Naplouse, de Tibériade. La cour du roi, celle du vicomte de Jérusalem, et le tribunal syrien pour les indigènes, furent les trois juridictions du pays. Pour défendre la nouvelle conquête, on créa deux grands ordres militaires et religieux, celui des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, fondé en 1100 par Gérard de Martigues, et, dix-huit ans plus tard, celui des Templiers par Hugues de Payens. Godefroy de Bouillon mourut dans sa capitale le 18 juillet 1100, et eut pour successeur son frère Baudouin Ier.

La première croisade donna un caractère plus élevé à l’institution de la chevalerie, née du mélange des nations Arabes et des peuples Germains. Les sentiments religieux du Teuton et la galanterie délicate de l’Arabe dictèrent les devoirs du chevalier qui consistaient à prier Dieu, servir les dames, défendre la veuve et l’orphelin, aimer son seigneur, combattre, chasser, bien manier son cheval et sa lance. Le discrédit dans lequel étaient tombées les lettres et les sciences, l’absence complète de toute culture intellectuelle favorisèrent, dans la féodalité chrétienne, le fanatisme mystique, sans nuire à la violence et à la férocité des mœurs. C’était dans les châteaux des seigneurs, à la cour des suzerains, où les vassaux conduisaient leurs fils, que ces jeunes nobles apprenaient à servir, sous le nom de varlets, de damoisaux, de pages, d’écuyers, et à mériter l’honneur de la chevalerie. La cérémonie de la réception était à la fois religieuse et militaire et comprenait le bain symbolique, le jeûne de vingt-quatre heures, la veillée des armes, la nuit passée en prières dans l’église, la confession et la communion. Puis, le récipiendaire recevait, de la main des chevaliers ou des dames, les éperons, le haubert ou la cotte de mailles, la cuirasse, les brassards, les gantelets et l’épée. Il s’agenouillait devant son seigneur qui lui donnait l’accolade en trois coups de plat d’épée sur l’épaule et disait : « Au nom de Dieu ! de saint Michel et de saint Georges, je te fais chevalier. »

L’usage des noms de famille dans la noblesse remonte à la première croisade, ainsi que les armoiries et les emblèmes héraldiques. Dans ces grandes réunions d’hommes, tout chevalier ne pouvait se faire reconnaître que par un nom qui lui fût propre, et la plupart adoptèrent celui de leur fief. Ils firent peindre également sur leurs écus, en signes abrégés, les exploits que rappelaient les bannières sous lesquelles ils avaient combattu. Ils y ajoutèrent des devises qui servaient à les distinguer dans les tournois, où, luttant de force, d’adresse, de magnificence, ils recherchaient les applaudissements et les prix donnés aux vainqueurs par les dames.

Les Croisés, revenus de Palestine, portaient dans les châteaux les nouvelles de ceux qu’ils avaient laissés et racontaient leurs aventures héroïques. On appelait trouvères dans le nord et troubadours dans le midi ceux qui mettaient ces exploits en vers. Les jongleurs étaient ceux qui les récitaient, et les chantères et ménestrels ceux qui les chantaient en s’accompagnant d’instruments. Dans l’isolement et l’oisiveté que comportait la vie du château féodal dont les murailles arrêtaient autant la civilisation que l’ennemi, ces premiers chanteurs de prouesses représentaient toute la distraction des longues soirées. Aussi étaient-ils toujours accueillis avec joie et munificence par les écuyers, les damoiselles, les barons et les châtelaines.

Ces poëtes errants commencèrent à donner une forme littéraire aux idiomes nouveaux, encore imparfaits, rudes, variables, plus ou moins imprégnés de latin, suivant le génie ou l’ignorance des divers peuples barbares.

Ces langues vulgaires comprenaient : en Germanie, au delà de la Meuse, le tudesque, langue de ia ; en Italie, l’italien, langue de si ; dans la Gaule romaine et neustrienne, le roman, déjà divisé en roman du nord, Welche ou Wallon, langue d’oil, et en roman du midi, langue d’oc. Le roman était le produit de la langue gallo-romaine, modifiée par les Franks et dont la formation fut surtout hâtée par les Scandinaves, dès leur établissement en Normandie. Le latin, quoique fort avili, resta la langue religieuse et philosophique, tandis que les idiomes nationaux se développaient dans la société temporelle. Les interminables épopées des trouvères, appelées Chansons de geste, ayant parfois de vingt à quarante mille vers, appartenaient par leurs sujets à plusieurs cycles : Le cycle karlovingien, dont Karl-le-Grand fut le héros, et qui, plus tard, produisit la chanson de Roland et le roman des Lohérains ; le cycle armoricain, dont les héros furent le roi Arthus et les chevaliers de la Table ronde, personnages légendaires calqués sur ceux du siècle précédent et chantés par Robert Wace, un demi-siècle après, dans son roman de Brut. Alexandre-le-Grand fut le héros du troisième cycle. Dès le commencement du xie siècle se produisit donc une sorte de renaissance littéraire dont les symptômes, visibles du temps de Karl-le-Grand, s’étaient effacés sous ses successeurs. Cependant, sous l’empereur Karl-le-Chauve, subsistait encore une certaine activité intellectuelle, qui s’affirma dans l’école du palais et surtout dans les disputes théologiques. Vers 850, le bénédictin Gotescalc, disciple rigoureux de saint Paul et de saint Augustin, avait provoqué d’ardentes controverses en soutenant le dogme de la prédestination. Condamné par deux conciles, même publiquement, puis emprisonné par Hinkmar dans un cloître, le moine ne consentit jamais à se laisser convaincre, ni par les réfutations de l’évêque de Mayence, Raban Maur, ni par celles du célèbre Jean Scott Érigène.

Au lendemain de l’an 1000, le monde s’éveillant de nouveau, l’âme humaine secoue un peu sa léthargie. On se remet à labourer et à construire. De Rome, Sylvestre II essaie de dissiper la torpeur des intelligences. Instruit pour son temps, ayant étudié chez les musulmans d’Espagne, il introduit l’usage du chiffre arabe, réunit une bibliothèque, imagine l’horloge à balancier et passe pour magicien. La trêve de Dieu apporte aux populations effarées quelques heures de paix, et le mouvement des idées se poursuit dans le tumulte féodal. Plus de quatre mille auditeurs se pressent aux leçons de Lanfranc et de saint Anselme qui se succèdent de l’abbaye du Bec à l’archevêché de Canterbury. On ne se borne plus, au fond des monastères, à copier les rares manuscrits de l’antiquité ; on s’inquiète des événements et on écrit des chroniques. Le moine Richer compose une histoire du Xe siècle, Guillaume travaille à celle des Northmans, et l’évêque Abbon chante en vers grossiers le siége de Paris. L’Église est à peine débarrassée des doctrines eucharistiques de Béranger de Tours, que Jehan Roscelin publie en 1092 sa Dissertation sur la Trinité et prépare, avec Guillaume de Champeaux, l’avènement de la philosophie scolastique, dans la grande querelle des réalistes et des nominalistes. Tels étaient les progrès accomplis dans la société féodale, à la fin du XIe siècle.

Mais tandis que les peuples chrétiens tentaient péniblement de se débarrasser des langes de la Barbarie, la civilisation matérielle, littéraire et scientifique des Arabes avait atteint son apogée, des bords du Tage à ceux de l’Indus. Ils commentaient déjà, à Bagdad, du temps de Karl le-Grand, les livres d’Aristote, d’Hippocrate, de Galien, d’Euclide, d’Archimède, de Ptolémée, dont les noms nous avaient été transmis par eux, avant la découverte des originaux grecs. Ils étaient savants en géométrie, en algèbre, en chimie, en astronomie, en architecture et dans tous les arts industriels ; ils cultivaient la poésie, ils étudiaient l’histoire, ils faisaient faire de sérieux progrès à la géographie. L’illustre médecin Avicenne, qui se distingua dans toutes les branches de la science, mourut à Hamadan en 1036, épuisé par l’abus des plaisirs. Ses livres furent jusqu’au XVe siècle l’oracle des écoles d’Italie et de France ; au XVIIe siècle on les commentait encore à Montpellier. Le persan Ferdoucy, souvent comparé à Homère, vivait à la cour de Mahmoud le Gaznévide ; il célébra, dans un poëme de 120.000 vers, l’histoire des anciens rois de Perse.