Histoire du Moyen-Âge (Gosset)/TREIZIÈME SIÈCLE

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TREIZIÈME SIÈCLE.



Célestin III était mort en 1198. Deux jours après, Lothaire, comte de Segni, cardinal depuis 1189, montait sur la chaire de saint Pierre et jetait à l’Europe ces hautaines paroles :

« Le successeur de saint Pierre a été préposé par Dieu pour gouverner, non-seulement l’Église mais le monde. De même que le Créateur a placé au ciel deux grands luminaires, l’un pour présider au jour, l’autre à la nuit, il a établi sur la terre deux grandes puissances, la pontificale et la royale ; et ainsi que la lune reçoit sa lumière du soleil, la puissance royale emprunte sa splendeur de la puissance pontificale. »

C’était la théorie du régime théocratique qui entrait dans la pratique et qui menaçait de s’imposer à l’Europe chrétienne : Grégoire VII était dépassé. Comme il avait interdit le roi de France, Innocent III intimida ou frappa les souverains de Germanie, de Castille, de Hongrie, de Portugal, d’Angleterre et d’Aragon. Il régla en roi et en juge suprême les affaires temporelles de ses États, et pour rendre au Saint-Siége le prestige d’Urbain II, il envoya ses légats dans tous les royaumes pour exciter les princes et les peuples à une quatrième croisade. Le curé de Neuilly-sur-Marne, Foulques, en fut le prédicateur, et, si sa parole éloquente n’émut pas les rois, absorbés par les intérêts temporels, elle eut une action décisive sur les populations et sur les seigneurs qui tenaient le premier rang après les rois. Au nord de la France, les Montmorency, les Dampierre, Simon de Montfort suivirent le comte de Flandre, Baudouin IX, et le marquis de Montferrat, Boniface II, chefs de cette expédition, que dirigea en réalité le vieux Doge aveugle de Venise, Dandolo, âgé de quatre-vingt-dix ans (1201). Ce fut lui qui, pour indemniser la république des vaisseaux prêtés aux croisés, leur fit conquérir sur le roi chrétien de Hongrie l’importante ville de Zara, dont il prit possession. Libres désormais de tout engagement envers Venise, les croisés étaient impatients d’arriver à Jérusalem pour se racheter de l’excommunication. On passa l’hiver à Zara : on préparait les armes et on parlait des Lieux Saints. Le printemps venu, on avait oublié la Syrie et Jérusalem. Un jeune prince grec, Alexis, implorait le secours des Latins pour rétablir sur le trône Byzantin son père Isaac l’Ange. Il prodiguait les promesses : riches domaines, droits de commerce, villes, ports, munitions, soldats, les chrétiens devaient tout trouver dans le vieil Empire. Dandolo appuyait Alexis ; l’engagement que prit celui-ci de reconnaître la suprématie du Pape, leva les derniers scrupules ; la croisade fut encore une fois détournée de son but, et l’on fit voile vers Constantinople.

Le pape s’opposa vainement à cette conquête toute politique ; le Doge voulait humilier la capitale de l’Empire d’Orient, qui disputait à Venise la suprématie commerciale. La ville fut emportée le 18 juillet 1203, et l’empereur Isaac l’Ange remonta sur le trône. Le jeune Alexis, n’ayant pas su tenir les promesses qu’il avait faites, les croisés attaquèrent de nouveau la ville impériale, la prirent au bout de trois jours, la mirent à sac, l’incendièrent sur une lieue carrée et démembrèrent en fiefs l’empire Byzantin. Le comte de Flandre Baudouin fut élu empereur de Romanie, le marquis de Montferrat roi de Macédonie ; les provinces d’Asie furent données au comte de Blois, la Morée devint une principauté, les territoires d’Athènes et de Naxos des duchés féodaux. Les Vénitiens, déjà maîtres de Rhodes, de Scio, de Mitylène, de Samos, exigèrent pour leur part trois des huit quartiers de Constantinople, plusieurs des îles de l’archipel, les côtes du Bosphore et de la Propontide, et s’intitulèrent Seigneurs d’un quart et demi de l’empire grec. Le sénéchal de Champagne, Geoffroy de Villehardouin, l’historien de cette croisade, reçut le titre de maréchal de Romanie. Ainsi fut fondé l’empire Latin de Constantinople, qui dura cinquante-sept ans (1204-1261.)

Quelques années après il y eut une nouvelle tentative d’expédition en Terre-Sainte. Quelques prêtres du nord de l’Europe eurent le courage de prêcher une croisade d’enfants. « C’est à des mains innocentes, dirent-ils, c’est aux plus faibles de ses créatures que Dieu a réservé la miraculeuse conquête des Saints-Lieux, conquête refusée aux hommes puissants et forts, que leurs péchés ont rendus indignes de cette gloire. »

En Germanie, vingt mille petits croisés quittèrent le foyer paternel et périrent en route de faim, de soif, de fatigue dans les bois et par les chemins déserts. De Gaule il en partit plus de trente mille, sous la conduite de quelques clercs. Ils se réunirent à Marseille, où on les confia à des marchands qui s’engageaient à les transporter en Palestine. Des sept vaisseaux qui les emportèrent, deux furent engloutis par une tempête ; les cinq autres débarquèrent en Égypte, où les croisés furent, dit-on, vendus comme esclaves aux Musulmans.

Cette expédition peu connue, passa presque inaperçue : une croisade plus terrible, plus féconde en incidents dramatiques, plus triste aussi par l’exaltation de tous les fanatismes, commençait alors et tenait attentive toute la chrétienté.

Il existait dans le midi de la France de nombreuses sectes religieuses qui, sans répudier ouvertement le christianisme, professaient des principes peu conformes à l’orthodoxie romaine. La nécessité de profondes réformes était depuis longtemps proclamée, et plusieurs novateurs avaient déjà paru dans le siècle précédent, Pierre Valdo, Pierre de Bruys, Henry de Bruys et d’autres. Les sectes s’étaient rapidement multipliées, adoptant des doctrines plus ou moins imprégnées d’arianisme, de manichéisme ou d’opinions nouvelles. Mosaïstes, iconoclastes, ariens, manichéens nommés patarins, kathares, vaudois, arnaudistes et albigeois couvraient la Gaule méridionale. Les Vaudois proprement dits, répandus dans le Lyonnais, le Dauphiné, la Provence, croyaient que la pauvreté évangélique était nécessaire au salut, et faisaient dépendre la validité des sacrements de la sainteté du ministre. Ils attribuaient le ministère sacré aux laïques dont la vie était pure, et soutenaient que l’Église avait cessé d’être unie à Jésus-Christ, du jour où elle avait possédé des biens terrestres. Ils proscrivaient aussi le culte des saints et des images, le serment en justice, la guerre et la peine de mort, les prières pour les âmes du purgatoire, la loi du jeûne, la confession auriculaire et toutes les cérémonies sacerdotales.

Les Albigeois, ainsi nommés parce qu’Albi était leur centre, occupaient plus particulièrement le Languedoc et dominaient à Béziers, à Carcassone, à Toulouse, villes puissantes, industrieuses, surtout la dernière, et dont la civilisation était brillante, comparée à l’état du reste de la France. Leurs croyances se rattachaient au manichéisme primitif qu’ils avaient pourtant modifié. Ainsi, ils admettaient que Dieu avait produit le mauvais principe, Lucifer, qui n’était, il est vrai, devenu tel qu’après sa révolte. Dieu avait alors créé Jésus-Christ, pour combattre Lucifer, et la lutte entre eux devait être éternelle. Ce monde étant l’œuvre du mauvais principe, et les âmes étant des démons enfermés dans les corps, ils niaient la résurrection de la chair et condamnaient le mariage. Saint Bernard lui-même, bien qu’il eût peu réussi dans ces contrées, rendit justice aux Albigeois : « Leurs mœurs sont irréprochables ; ils ne font de mal à personne, ils ne mangent pas leur pain comme des paresseux et professent que l’homme doit vivre uniquement par le travail. »

Le comte de Toulouse, Raymond VI, et son neveu, Raymond Roger, vicomte de Béziers, l’un et l’autre relevant de la couronne d’Aragon, s’étaient montrés tolérants envers les sectateurs de ces subtiles doctrines, et, sans rompre avec la cour de Rome, avaient favorisé les Albigeois. Innocent III, craignant pour la catholicité la contagion de l’hérésie, redoutant pour l’unité chrétienne une séparation qui semblait imminente, résolut d’arrêter les progrès du mal. Il envoya dans les pays de la langue d’oc, deux commissaires apostoliques, munis de pleins pouvoirs, le frère Raynier et le frère Guy, religieux de Citeaux, auxquels s’adjoignit le célèbre Dominique, promoteur de l’inquisition. Il leur associa bientôt son légat Pierre de Castelnau, archidiacre de Maguelonne, porteur de l’anathème pontifical et chargé de livrer les biens des sectaires à ceux qui combattraient pour l’orthodoxie.

Raymond de Toulouse ayant refusé de seconder les envoyés du Saint-Siége, Pierre de Castelnau l’excommunia, le voua aux flammes éternelles, excita ses vassaux à la révolte et le brava publiquement, l’accusant de parjure, de lâcheté, de tyrannie et de sacrilège. Devant l’indifférence moqueuse et les dédains du peuple de Toulouse, les légats se retirèrent, pleins de menaces ; un gentilhomme inconnu les suivit pour venger son suzerain outragé et tua Pierre de Castelnau au passage du Rhône (1208).

Innocent III, imputant le crime au comte de Toulouse, le condamna, lui et les siens, ses vassaux et ses sujets, et invita tous les barons de la chrétienté à exécuter la sentence. « Sus donc, soldats du Christ ! s’écria le pontife, exterminez ces empestés provençaux, race perverse et abominable. Que l’universel gémissement de l’Église vous émeuve. Que les hérétiques disparaissent jusqu’au dernier et que des colonies de catholiques prennent la place de ces mécréants, pires que des Sarrasins ! »

Le duc de Bourgogne, les comtes de Nevers, de Genève, d’Auxerre ; les archevêques de Reims, de Sens, de Rouen ; une multitude d’évêques, de chevaliers, de routiers, de Lorrains, d’Anglais, de Germains accoururent à l’appel du Pape. Trois corps d’armée se formèrent à Lyon, au Puy, à Bordeaux, sous le commandement suprême de Simon de Montfort, petit châtelain de l’Île-de-France, et sous la direction spirituelle de l’abbé de Citeaux, Arnold, légat du Saint-Siége.

En présence du danger, Raymond VI, abattu par l’âge, s’humilia, fit amende honorable, se laissa battre de verges au pied de l’autel, consentit à participer en personne à l’extinction de l’hérésie et livra ses meilleurs châteaux. Cette soumission n’arrêta pas les croisés : ils marchèrent d’abord sur Béziers dont le vicomte, Raymond Roger, était alors à Carcassonne. La ville fut emportée, et les vainqueurs poursuivirent les habitants jusque dans les églises. Lorsqu’on demanda à quel signe on pourrait reconnaître les catholiques, afin de les épargner, le légat Arnold, ou Arnaud, fit une réponse tristement célèbre : « Tuez ! tuez toujours. Dieu saura bien reconnaître les siens ! »

Plus de trente mille personnes, sans distinction d’âge, de sexe, de religion, furent égorgées et le feu réduisit en cendres la cité saccagée de Béziers. De là les croisés allèrent investir Carcassonne, qui soutint héroïquement leurs attaques. Le manque d’eau et la certitude de n’être pas secouru déterminèrent le vicomte de Béziers à faire des offres de capitulation. On accordait la vie sauve, à lui et à douze de ses hommes, s’il consentait à livrer la ville. Il répondit qu’il se laisserait plutôt écorcher vif que de livrer le plus petit des siens. « Je mourrai, dit-il, en défendant mon droit et ma querelle. » Quelque temps après, attiré par le légat hors des murs, sous prétexte de renouer les négociations, Raymond Roger fut arrêté avec trois cents chevaliers de son escorte, malgré un sauf-conduit et la parole jurée. Tous les moyens semblaient légitimes contre des hérétiques et des infidèles. Le malheureux vicomte mourut en prison. La plupart des assiégés parvinrent à s’échapper par des souterrains secrets. Parmi les habitants trouvés dans la ville, quatre cent cinquante ayant obstinément refusé d’abjurer leurs croyances, furent livrés au feu des bûchers. Les croisés, chargés de butin, se retirèrent à l’expiration des quarante jours de service, et le légat donna l’investiture du pays conquis à Simon de Montfort.

Brave soldat, chrétien fanatique et sincère, Simon de Montfort signala sa prise de possession par une série de mesures aussi cruelles qu’impolitiques. La dame de Lavaur, qui avait tenté de défendre sa ville, fut précipitée toute vivante au fond d’un puits que l’on combla avec un monceau de pierres. Ses quatre-vingts chevaliers furent pendus à « de très-hauts gibets. »

Le comte de Toulouse, comprenant enfin que le sort de ses vassaux lui était réservé, tenta de fléchir le Saint-Siége en lui offrant la suzeraineté de ses possessions. L’inflexible volonté des légats prévalut sur les dispositions du pape qui s’était ému devant les flots de sang répandu. On offrit pourtant l’absolution à Raymond ; il devait livrer lui-même tous ceux que les inquisiteurs désigneraient, ne manger que deux sortes de viandes, obliger ses sujets à se vêtir en pénitents, dégrader ses vassaux en les forçant de vivre comme des vilains, renvoyer ses soldats, s’exiler en Terre Sainte.

Le vieux Raymond se souvint de l’héroïsme de son neveu, le vicomte de Béziers, et se prépara à la guerre. Il avait pour alliés les comtes de Foix, de Béarn et de Comminges qui se sentaient menacés comme lui (1211). Les moines de Cîteaux continuaient de prêcher la croisade contre les Albigeois du Languedoc, et les hommes d’armes du Nord venaient sans cesse se ranger sous la bannière de Simon de Montfort, dont le quartier général était à Carcassonne. De nouveaux renforts lui étant arrivés de Flandre, de l’Isle de France et de l’Allemagne, Simon se remit en campagne. Obligé de lever le siége de Toulouse, dont les habitants se défendirent avec courage, il se dirigea sur Foix et rencontra à Castelnaudary Raymond VI et ses alliés. Il les battit et les contraignit de se retrancher derrière les murs de Montauban (1212). À ce moment, le roi Pierre d’Aragon, libre d’agir après la victoire des Espagnols sur les Almohades, à la bataille de las Navas de Tolosa (1212), intervint auprès du Saint-Siége en faveur des seigneurs du Midi.

Sa médiation fut méprisée ; il se jeta ouvertement dans le parti des Albigeois, entraînant avec lui tous les seigneurs des Pyrénées. Il alla à la rencontre des croisés et leur livra une grande bataille sous les murs de Muret (1213). Il perdit près de vingt mille hommes et fut tué dans la mêlée. Les comtes de Toulouse, de Foix, de Comminges, ne trouvèrent de salut que dans une fuite précipitée. Simon de Montfort profita de cette victoire pour porter ses armes du côté du Nord. Quelques villes lui fermèrent leurs portes ; la plupart le reçurent dans leurs murs, et sa domination fut acceptée par le Périgord, le Rouergue et l’Agénois.

Le concile de Latran, deux ans après, régularisait la conquête. Simon ne reçut que les territoires s’étendant de Béziers à l’Océan, et de la Dordogne aux Pyrénées. Le marquisat de Provence fut mis sous séquestre, jusqu’à la majorité de Raymond VII, fils du comte dépossédé, le pape ne voulant pas qu’une puissance militaire trop redoutable s’établît dans la Gaule narbonnaise. Ces dispositions révélaient en outre un désir d’apaisement. Innocent III voulait diriger la répression qui jusqu’alors s’était exercée avec tant de violence. La mission donnée aux évêques par le concile de Vérone, à la fin du XIIe siècle, de rechercher (inquirere) les chrétiens suspects d’hérésie, contenait en germe l’établissement de la justice inquisitoriale. Les manichéens d’Italie avaient déjà éprouvé cette nouvelle jurisprudence, qui, transportée dans la Gaule albigeoise, avait soumis à l’épreuve du feu la plupart des malheureux échappés aux fureurs de la guerre. Innocent donna une forme et des règles à cette institution, il constitua le tribunal de l’Inquisition, dont le code particulier fut formulé par le quatrième concile de Latran, treizième œcuménique (1215).

Dominique de Guzman fut le premier revêtu du titre de grand inquisiteur.

Néanmoins, ce ne fut pas sans de nouvelles luttes que le midi de la Gaule subit le joug de ses vainqueurs. Pendant dix ans la guerre fut continuée par le jeune Raymond VII et par Amaury de Montfort, fils de Simon, tué devant Toulouse (1218). On prêcha d’autres croisades contre les Albigeois, et de plus grands désastres frappèrent encore ces contrées. Les villes furent détruites, les campagnes devinrent désertes, la langue, les arts, l’industrie de la Gaule méridionale disparurent et vers 1220 la paix se trouva rétablie au seul profit de la couronne de France.

Philippe Auguste ne prit aucune part à cette guerre d’extermination, pendant laquelle il fut absorbé par sa querelle avec l’Angleterre. Jean sans Terre avait assassiné son neveu, Arthur de Bretagne, en 1203. Philippe saisit avec empressement cette occasion : en sa qualité de suzerain il somma Jean de comparaître devant ses pairs, pour répondre sur ce meurtre. Sans décliner la juridiction, le roi d’Angleterre, redoutant la sentence, ne se présenta pas, et le tribunal le condamna, comme coupable de félonie et de trahison, à perdre toutes les terres qu’il tenait en hommage. Philippe envahit aussitôt la Normandie, s’empara d’Alençon, de Conches, des Andelys et du château Gaillard. Les villes d’Arques, de Verneuil, de Rouen, capitulèrent, et dès lors, le duché resta définitivement réuni à la couronne. Il en était séparé depuis 912.

La Bretagne qui relevait de la Normandie, devint fief immédiat du roi, et, par l’annexion du Maine, du Poitou, de la Touraine et de l’Anjou, le domaine royal prit tout à coup un accroissement extraordinaire (1206). Obligé de renoncer à ses possessions du continent, Jean-sans-Terre rechercha l’alliance de l’empereur d’Allemagne Otton IV, et, pour dominer sûrement le clergé de son royaume, nomma une de ses créatures à l’archevêché de Cantorbery (1208). Innocent III, qui avait donné ce siége au cardinal Étienne Langton, excommunia Jean et invita Philippe à faire une descente en Angleterre. Toujours prêt à l’humilité comme à l’insolence, Jean alarmé se soumit à l’Église et lui fit hommage de sa couronne. Le pape adouci prit la défense de l’excommunié, donna ordre à Philippe de renoncer à son expédition et d’utiliser ses préparatifs contre le comté de Flandre.

L’entreprise fort lucrative n’était pas sans difficultés ; la Flandre renfermait une population active et nombreuse enrichie par le commerce et l’industrie. Les villes avaient su conquérir des privilèges qui leur assuraient une sorte d’administration républicaine, et, plus d’une fois, elles avaient réprimé les tentatives de leurs seigneurs ou de leur comte.

Philippe prépara son attaque par terre et par mer, débarqua lui-même à Dam et compensa la perte de sa flotte que les Anglais incendièrent, par de fortes rançons imposées aux cités de Bruges, d’Ypres, de Gand, d’Oudenarde, de Courtray et de Gassel.

Un danger redoutable arrêta ses progrès. Une puissante coalition s’était formée pour envahir le royaume au nord et à l’ouest. L’empereur Otton IV, le comte Ferrand de Flandre, les ducs de Limbourg et de Brabant, les comtes de Boulogne et de Salisbury, beaucoup d’autres seigneurs des Pays-Bas et d’Allemagne, concentrèrent leurs forces dans le Hainaut, non loin de Valenciennes, pendant que Jean-sans-Terre, soutenu par les grands d’Aquitaine, opérait sur la Loire et occupait Angers.

Le fils du roi, Louis-le-Lion, arrêta promptement les progrès de l’Anglais, le battit à La Roche-aux-Moines et l’obligea à se retirer sur les côtes de l’Océan. Philippe Auguste marcha contre les coalisés du Nord avec ses chevaliers et les milices de quinze communes. L’action s’engagea le 27 juillet 1214, près du pont de Bouvines, sur la Marck, entre Lille et Tournay. L’armée des confédérés s’élevait à cent mille hommes ; celle de France n’en comptait pas cinquante mille. Les souverains, les princes, les chevaliers, les soldats des communes combattirent avec intrépidité, et Philippe Auguste remporta une éclatante victoire ; à Bouvines la dynastie capétienne reçut son baptême de gloire le jour même où la nationalité française prenait conscience d’elle-même dans une lutte contre l’étranger. Après cette grande bataille, l’empereur Otton vaincu perdit dans ses États presque toute son autorité, fort ébranlée déjà par l’excommunication dont il était frappé. Frédéric de Sicile, que le pape avait fait proclamer par les ducs d’Allemagne, n’eut qu’à paraître pour l’emporter sur son rival qui se soutint à peine sur ses terres patrimoniales, où il mourut au bout de quatre ans (1218).

De même qu’il s’était soumis, pour monter au trône, à toutes les exigences d’Innocent III, Frédéric II accabla de promesses le nouveau pontife Honorius III (1216), qui lui donna la couronne impériale. Quant à Jean-sans-Terre, battu partout et forcé de solliciter une trève de cinq ans, il retourna en Angleterre, où il trouva ses barons soulevés. Ceux-ci avaient formé une ligue pour obtenir la mise en vigueur de la Charte de Henry Ier et les lois de saint Edward. Accompagnés de leurs hommes d’armes, ils vinrent présenter leur supplique au roi, qui promit d’abord, gagna du temps, et, finalement refusa. Les barons marchèrent sur Londres avec une armée considérable, y entrèrent aux acclamations du peuple, ravagèrent les parcs et les palais royaux, et reçurent alors de sérieuses propositions d’arrangement.

Le 19 juin 1215, dans la plaine de Runny-Mead, entre Windsor et Staine, Jean-sans-Terre signa et scella une sorte de constitution rudimentaire, considérée comme la base fondamentale des libertés anglaises, et à laquelle on a donné le nom de Grande Charte. Par les stipulations les plus importantes de cet acte, qui n’était réellement favorable qu’au clergé, à la noblesse et à la bourgeoisie émancipée, le roi s’engageait à ne plus dépouiller les mineurs et les veuves placés sous sa tutelle, à ne plus rançonner, emprisonner, mutiler ou tuer les francs-tenanciers et les marchands sans le jugement de douze de leurs pairs, à ne plus lever de subsides sans l’approbation du Conseil commun du royaume. Une seule clause, en faveur des cultivateurs et surtout de leurs maîtres, statuait que nul vilain ne pourrait, pour l’acquit d’une amende, être dépossédé de son instrument de travail ; ses autres propriétés ne cessèrent pas de faire partie du domaine de l’État.

Le pape Innocent III, consulté par le roi d’Angleterre, déclara par un bref la grande charte intolérable, illicite et malséante, l’annula et délia le souverain de son serment. Retiré à l’île de Wight, Jean-sans-Terre leva des troupes de routiers et de Brabançons en France et leur abandonna les propriétés de ses barons. Ceux-ci, pris à l’improviste, appelèrent à leur aide Louis, fils de Philippe-Auguste et neveu du Plantagenet par sa femme Blanche de Castille. Malgré l’excommunication pontificale, Louis entra dans Londres le 30 mai 1216.

Les barons, les chevaliers et les bourgeois prononcèrent la déchéance de Jean, firent hommage au nouveau roi et lui abandonnèrent tout le sud de l’Angleterre.

La mort prématurée de Jean-sans-Terre, qui aurait dû servir les intérêts du roi français, refroidit la plupart de ses partisans. Les barons estimèrent qu’un souverain étranger, une fois bien assis, leur offrirait moins de garanties que le fils de Jean, âgé de dix ans. Ils finirent tous par reconnaître ce dernier sous le nom de Henry III. Les conquêtes de Louis lui échappèrent ; pour achever la ruine de son parti, on répandit le bruit qu’il se proposait de déposséder toute la noblesse anglaise au profit de ses compatriotes. À la suite de la défaite appelée la foire de Lincoln, le fils de Philippe-Auguste se trouva réduit à la ville de Londres. La pieuse Blanche de Castille encourut les censures de Rome en expédiant de Calais, à son mari, un corps de troupes avec une flotte considérable. Dans la traversée, les vaisseaux français furent attaqués par Hubert de Burgh et presque tous capturés. Ce dernier revers anéantit les espérances de Louis qui renonça à l’héritage du Plantagenet, obtint une capitulation qui garantissait la vie sauve à tous ses partisans et rentra paisiblement en France (1217).

La minorité de Henry III offrit une ample carrière aux intrigues des courtisans. Le pouvoir, convoité par d’innombrables ambitieux, passa successivement des mains du comte de Pembroke entre celles de Hubert de Burgh, puis de l’évêque de Winchester, Pierre des Roches, qui remplit la cour de Poitevins. Ceux-ci furent remplacés par une multitude de Provençaux et de Savoisiens amenés par Éléonore de Provence qu’avait épousée Henry III. L’oncle de la jeune reine, Pierre de Savoie, évêque de Valence, devint premier ministre et n’usa de son autorité que pour s’enrichir. Ces dilapidations conduisirent la royauté à user d’expédients qui étaient une violation permanente de la grande charte, et incitèrent les barons anglais à exiger de nouvelles garanties.

Philippe-Auguste s’était faiblement intéressé à l’expédition de son fils en Angleterre. Il avait gardé en apparence la même neutralité dans la croisade contre les Albigeois, attendant l’occasion d’en tirer profit. Deux fois, il est vrai, il autorisa Louis à soutenir les Croisés ; mais il parut ne le faire qu’à regret et afin de contenter la cour de Rome. Cette habile politique lui valut une demande de médiation du comte de Toulouse, qui affirma à cette occasion son entier vasselage, jusqu’alors fort douteux. En outre, lorsque Amaury de Montfort vit sa domination compromise, il fit cession de tous ses droits à la couronne de France.

Philippe-Auguste avait donné à la royauté une puissance matérielle qui garantissait désormais sa suprématie dans la société féodale. Il put donc négliger de prendre, de son vivant, la précaution de faire couronner son fils, suivant la coutume des Capétiens ses prédécesseurs. Il mourut à Mantes, le 14 juillet 1223, ayant passé quarante-trois ans sur le trône. Sous ce règne, le domaine royal s’accrut de la Normandie, du Vermandois, de l’Amiénois, de l’Artois, du Maine, de l’Anjou, de la Touraine, du Poitou et d’une partie de l’Auvergne et du Berry. Ce vaste territoire fut divisé en soixante-dix-huit prévôtés, placées sous la surveillance de baillis et de quatre prud’hommes dans chaque ville. Paris commença à être pavé et embelli ; il fut doté de halles, d’une enceinte de murailles, d’aqueducs et de fontaines. Les travaux de l’église Notre-Dame de Paris, dont la première pierre avait été posée en 1163, furent repris activement, et l’on travailla à la fondation des églises de Sainte-Geneviève, de Saint-Gervais, de Saint-Sulpice, de Saint-Thomas, de Saint-Nicolas du Louvre, de plusieurs couvents et hôpitaux et du cimetière des Innocents. La police de la capitale appartint au prévôt qui fut aussi le principal juge des contraventions et des contestations entre les habitants. Le souverain eut une garde particulière dont le chef, portant le titre de roi des Ribauds, jouit du privilége de juger les crimes commis dans les résidences royales. Le droit de guerre privée, cette plaie de la féodalité, fut restreint par l’établissement de la Quarantaine-le-roy, trève forcée de quarante jours avant qu’on pût tirer vengeance d’une injure reçue. Les archives du royaume furent fondées, l’Université fut constituée avec de grandes prérogatives, le Louvre fut commencé à côté de la grosse tour de ce nom ; un Conseil de douze hauts barons entoura la Couronne, et les ordonnances royales reprirent le caractère de généralité qu’elles n’avaient plus depuis Charles-le-Simple.

Le successeur de Philippe-Auguste, dont l’avénement fut fêté par de grandes réjouissances publiques, Louis VIII dit le Lion, ne régna que trois ans. Il conquit ce qui était resté aux Anglais du Poitou, de l’Aunis, du Périgord, du Limousin, et s’empara de La Rochelle. De concert avec les Montfort, il commanda la seconde croisade contre les Albigeois. Après la prise d’Avignon, les principales villes du Languedoc lui ouvrirent leurs portes, et le midi de la Gaule, moins la Guyenne et la Gascogne, reconnut son autorité. Il mourut à Montpensier, en Auvergne, d’une fièvre épidémique, laissant la couronne à son fils aîné Louis IX, âgé de onze ans, sous la tutelle de Blanche de Castille (1226).

La minorité de Louis IX et la régence d’une princesse étrangère parurent à quelques grands vassaux, irrités des récents empiétements de la royauté, deux circonstances propres à favoriser une révolte. Le comte de Champagne, Thibaut, le duc Richard d’Aquitaine, Pierre de Dreux, duc de Bretagne, Hugues de Lusignan, comte de la Marche et d’Angoulême, le comte de Toulouse Raymond VII, formèrent une coalition dont le chef fut Enguerrand, sire de Coucy. La défection de Thibaut, à qui la reine Blanche avait inspiré une vive passion, déconcerta les conjurés, et une trève, signée à Saint-Aubin du Cormier en 1229, amena la paix entre la régente, ses barons et son beau-frère Philippe Hurepel, fils de Philippe-Auguste et d’Agnès de Méranie.

Le comte de Toulouse avait profité de ces complications pour ressaisir une grande partie de ses anciennes possessions, malgré les troupes royales envoyées contre lui sous les ordres de Humbert de Beaujeu. Pourtant, on se lassa de part et d’autre des représailles sanglantes et des dévastations réciproques. Par le traité de Paris (1229), Raymond VII abandonna à la couronne de France tout le Bas-Languedoc qui fut érigé en sénéchaussées de Beaucaire et de Carcassonne ; il conserva l’évêché de Toulouse, l’Agénois, le Rouergue et une partie du Quercy, à l’exception de Cahors ; mais ces domaines devaient former l’héritage, constitué en dot, de sa fille unique Jeanne, fiancée au troisième fils de la reine Blanche. Peu après, la couronne acquit encore les Comtés de Blois, de Chartres et de Sancerre, et la vicomté de Châteaudun que vendit Thibaut de Champagne devenu roi de Navarre par la mort de son beau-père (1234).

Louis IX, marié à dix-neuf ans à Marguerite de Provence, fut déclaré majeur le 25 avril 1236 et prit en mains les rênes du gouvernement. Toujours soumis à l’ascendant de sa mère, il n’introduisit aucun changement notable dans l’administration du royaume dont les grands n’avaient plus troublé la tranquillité depuis la trève de Saint-Aubin du Cormier. Lorsque l’ambition du comte de la Marche et les revendications du roi d’Angleterre produisirent une nouvelle coalition à laquelle se joignirent le comte de Toulouse, les rois d’Aragon et de Navarre (1241), Louis IX obtint des Communes soldats, armes, vivres, et pénétra dans le Poitou avec des troupes nombreuses et bien pourvues.

Henry III, qui avait passé le détroit, vint au devant de lui, pour lui fermer le passage de la Charente. Le roi de France engagea le combat, s’empara du pont de Taillebourg et remporta une victoire complète devant la ville de Saintes (1242), qu’il occupa avec une partie de la Saintonge. Les seigneurs révoltés firent leur soumission ; Henry d’Angleterre se réfugia dans ses possessions d’Aquitaine, d’où il sollicita une trève de cinq ans. Il l’obtint et alla s’embarquer à Calais pour rentrer dans son île (1243).

Le caractère loyal, austère, héroïque de Louis IX, lui avait acquis en Europe une considération si générale que son intervention fut réclamée dans la lutte toujours ravivée du sacerdoce et de l’Empire, de l’Italie et de l’Allemagne. Non-seulement Saint Louis refusa la couronne impériale que le Saint-Siége offrait à son frère Robert d’Artois, mais il reprocha au pape de « vouloir fouler, avec l’Empereur, tous les rois sous ses pieds. » De nouveaux anathèmes n’en vinrent pas moins frapper Frédéric II, l’ancien « roi des prêtres », toujours en lutte avec la papauté depuis le pontificat de Grégoire IX, l’irascible successeur d’Honorius III. Railleur fin, lettré, plein d’esprit et d’ambition, Frédéric s’était servi de la cour romaine pour arriver au trône germanique, promettant de consacrer sa vie à la délivrance de la Terre-Sainte dont l’oppression le touchait peu. Une cinquième croisade avait cependant ramené les armes chrétiennes dans la Palestine où les barons s’étaient donné pour roi en 1217, un chevalier aussi brave que pauvre, Jean de Brienne. Le roi de Hongrie, André II, s’était mis à la tête de l’expédition et avait même réussi à s’emparer des points fortifiés du mont Thabor. Irrité de la déloyauté constante de ses alliés, il reprit, dès 1218, le chemin de ses États, laissant au comte Guillaume de Hollande le soin de continuer la guerre contre les infidèles. Celui-ci débarqua en Égypte et prit Damiette d’assaut, le 5 novembre 1219. Les musulmans offraient de rendre Jérusalem et toute la Palestine ; ces propositions furent dédaigneusement repoussées par le légat qui voulait l’Égypte tout entière. À quelque temps de là, les chrétiens enveloppés par le Nil débordé, furent forcés de battre en retraite (1221).

À la nouvelle de cet échec, Honorius avait sommé Frédéric d’accomplir ses promesses. L’Empereur demanda délais sur délais afin de terminer l’organisation de ses États de Sicile. Moins patient que son prédécesseur, Grégoire IX menaça, et, n’étant pas obéi assez tôt, fulmina une sentence d’excommunication. Frédéric se décida à partir, mais négligea de se faire absoudre et ne fut soutenu ni par les légats du Saint-Siége ni par les ordres religieux et militaires. Après avoir débarqué à Saint-Jean d’Acre et fortifié Jaffa, l’Empereur se hâta de terminer cette sixième croisade par un traité avec Malek-Camel ou Meledin, neveu de Salâh-ed-Din, qui restitua aux chrétiens Bethléem, Nazareth, Sidon et la Ville Sainte. Il se couronna de ses propres mains roi de Jérusalem et repartit pour l’Europe en 1229.

Il dut se porter aussitôt dans le royaume de Naples que son beau-père, Jean de Brienne, venait d’envahir à l’instigation du Saint-Siége. Ayant promptement rétabli son autorité dans ses états héréditaires, il conclut une alliance avec Eccelino de Padoue, le plus redoutable seigneur de la Marche Trévisane (1231). Il put goûter alors un peu de repos dans ses palais d’Italie, entouré d’une cour brillante de savants et d’artistes, sur cette terre qui l’avait vu naître et où il avait puisé sa passion pour la poésie, l’art et la science. Son goût pour tous les plaisirs et pour toutes les pompes ne l’empêcha pas d’écrire plusieurs ouvrages sur l’histoire universelle et de composer d’assez beaux chants d’amour dans la langue italienne qu’il contribua, un des premiers, à élever au rang de langue écrite. Les ressentiments de la papauté ne tardèrent pas à le troubler dans ces occupations pacifiques.

La seconde ligue lombarde, reconstituée depuis 1226, s’était rendue maîtresse de tous les passages de l’Adige, et venait, par l’intermédiaire de Grégoire IX, de signer un traité d’alliance avec le roi des Romains, Henry, le propre fils de l’Empereur. Frédéric revint à l’improviste en Allemagne et réprima la révolte de son fils qui fut condamné à une réclusion perpétuelle (1235). Repassant les Alpes avec une armée formidable, l’Empereur gagna sur la ligue lombarde la brillante victoire de Corte-Nuova qui amena la soumission de la plupart des villes d’Italie (1237). Il nomma son second fils Enzio roi de Sardaigne, île récemment enlevée aux Sarrasins, et alla vainement assiéger Brescia qui avait refusé de subir les dures conditions qu’il lui imposait. Grégoire IX fulmina contre Frédéric une nouvelle excommunication, pour avoir osé dire que le monde était la dupe de trois imposteurs, Moïse, Jésus-Christ et Mahomet. Frappé d’interdiction et de déchéance, l’Empereur n’en continua pas moins à guerroyer en Italie. Il s’empara de Ravenne en 1241 et s’avança jusque sous les murs de Rome. Il fit attaquer par son fils Enzio les membres du concile convoqués à Saint-Jean-de-Latran, et sa flotte captura une foule de prélats, abbés, évêques, cardinaux, appelés à Rome pour un concile. L’âge et la colère tuèrent Grégoire IX, que suivit dans la tombe, au bout de seize jours, son successeur Célestin IV. Le saint-siége, inoccupé pendant vingt mois, échut enfin à Sinibaldi Fieschi, intronisé sous le nom d’Innocent IV. Cet ancien ami de Frédéric, ne se trouvant pas assez libre à Rome, fit demander asile aux rois d’Angleterre, d’Aragon et de France qui déclinèrent l’honneur de le recevoir. Innocent se rendit alors à Lyon et y réunit un concile qui déclara l’empereur hérétique, musulman, parjure, blasphémateur, délia ses sujets du serment de fidélité et disposa de sa couronne, malgré les protestations des chanceliers impériaux Thaddée de Suessa et Pierre des Vignes. Plusieurs princes ecclésiastiques de Germanie élurent Henry Raspe, Landgrave de Thuringe, à qui cet honneur coûta la vie dans une bataille contre Konrad IV, fils de Frédéric (1247). Le comte Guillaume de Hollande prit la place de Raspe et fut battu dans plusieurs rencontres, tandis qu’en Italie, Frédéric, suivi des Sarrasins qu’il avait à sa solde, continuait sa lutte impitoyable contre l’Église et les villes lombardes. Maître de la Toscane, il voulut chasser les Guelfes de la Romagne ; mais son fils Enzio ayant été battu et jeté en prison par les Bolonais, l’Empereur se sentit accablé (1249). La trahison de Pierre des Vignes, qui « tenait, selon le Dante, les deux clefs du cœur de Frédéric, pour le fermer et pour l’ouvrir, » acheva de le désespérer. Innocent IV, avec lequel il essaya de se réconcilier, se montra intraitable, malgré la médiation de Saint-Louis ; le Saint-Siége, implacable dans sa haine contre les Hohenstaufen, avait juré d’écraser « cette race de vipères. » Frédéric II, épuisé par tant d’efforts inutiles, alla mourir à Fiorentino, dans la Capitanate, entre les bras de son fils naturel, Manfred (1250).

La période de vingt-trois ans, appelée le grand interrègne (1250-1273), jeta l’Allemagne dans un tel état d’anarchie que le pouvoir impérial cessa d’exister en réalité et se fractionna à l’infini au profit des princes, des seigneurs et des villes. Konrad IV prit cependant le titre d’Empereur malgré les anathèmes d’Innocent IV, revenu à Rome grâce au triomphe des Guelfes d’Italie sur les Gibelins. La guerre se poursuivit entre le fils de Frédéric et le pape, et ne fut suspendue que par la mort de l’un et de l’autre, en 1254, bientôt suivie de celle de Guillaume de Hollande, compétiteur de Konrad (1256). La maison de Souabe ne fut plus représentée que par un enfant de deux ans, nommé Konradin, et par le vaillant Manfred qui se fit couronner roi de Sicile, malgré le pape Alexandre IV (1258).

Quant au trône d’Allemagne, il fut mis aux enchères publiques, et les quatre grands électeurs du Rhin le vendirent en même temps à Richard de Cornouailles, second fils de Jean-sans-Terre, et au roi de Castille, Alphonse X. Ce dernier ne vint jamais en Germanie ; Richard s’y montra plusieurs fois et reçut toujours de ses partisans un accueil dont l’enthousiasme était proportionné aux sommes d’argent qu’il apportait. Il mourut dans ses domaines d’Angleterre en 1271.

Pendant ce long interrègne, l’Allemagne prit véritablement le caractère d’une confédération dont l’Empereur n’était que le président. Le partage du domaine impérial entre les grands vassaux et le démembrement des duchés de Saxe, de Souabe et de Franconie engendrèrent peu à peu l’établissement de plus de cent cinquante petites souverainetés et l’affranchissement de la plupart des États dépendants de l’Empire, la Bourgogne, la Pologne, le Danemark, la Bohême et la Hongrie. Dès cette époque commencèrent à s’élever les familles qui ont donné naissance à plusieurs dynasties de l’Allemagne moderne : la maison de Ballenstaed, divisée en deux branches, celle de Brandebourg et celle d’Anhalt ; la maison de Wittelsbach, qui acquit le Palatinat du Rhin ; la maison de Schauenbourg qui s’établit dans le Holstein ; celle de Oldenbourg, investie du pays des Stedinges ; la maison de Hohenzollern, à qui échut une partie de la Franconie avec le Burgraviat héréditaire de Nuremberg, et la maison de Zaehringen, partagée en deux branches, celle de Bade et celle de Hochberg, souche des ducs de Teck.

Les arrière-vassaux conquirent la même indépendance à l’égard de leurs seigneurs et formèrent la classe moyenne des petits chevaliers ou hommes libres, dont le nombre s’accrut avec une extrême rapidité. Ces représentants de la noblesse inférieure en arrivèrent vite à régner absolument sur leurs possessions et se créèrent des revenus considérables en extorquant des péages et des droits d’escorte, ou en pillant les commerçants et les convois de marchandises. Aucune autorité n’étant assez forte pour réprimer le brigandage organisé dans chaque donjon, les habitants durent songer à y pourvoir eux-mêmes. Les villes, enrichies par le travail et soutenues par les faubourgs, s’organisèrent militairement et contractèrent entre elles des alliances auxquelles pouvaient adhérer les princes, afin de défendre à main armée le transport des richesses commerciales contre la rapacité des seigneurs féodaux.

En 1247, les villes de Mayence, de Cologne, de Trèves, s’allièrent avec les cités rhénanes et fondèrent la Ligue du Rhin, approuvée par Guillaume en 1255, qui eut pour objet principal d’abolir les taxes arbitraires et de détruire les repaires des nobles bandits. En opposition à cette ligue se formèrent les associations seigneuriales de la Chevalerie Souabe, de l’Union Léonine, du Bouclier de Saint-Georges. Dans le même temps, une alliance défensive, conclue entre les Frisons occidentaux et Hambourg, fut l’origine de la Hanse, à laquelle accédèrent Brunswick, Lubeck, Brême, Francfort-sur-le-Mein, et plus de soixante villes germaniques. La Ligue Hanséatique, qui tenait son assemblée fédérale à Lubeck, devint bientôt une puissance formidable, ayant des flottes, des armées et des droits souverains. Le grand mouvement des Croisades n’avait pas seulement contribué à améliorer le sort des hommes de poeste et à relâcher les liens vigoureux qui enchaînaient le serf à la glèbe, il avait ouvert au commerce des voies nouvelles et donné à l’échange mutuel des produits une activité féconde dont profitèrent amplement les classes laborieuses de la bourgeoisie. Les nombreux ports de la Méditerranée, ceux de la mer du Nord et de la Baltique se disputèrent les richesses de l’Orient d’où provenaient, parmi tant d’autres précieuses denrées, la soie, les épices, les parfums, les pierres fines, les plumes, la poudre d’or, l’ivoire, les armes de Damas, les bois de teinture, le sucre de Syrie et les tissus de l’Inde.

Les négociants allemands se firent les intermédiaires du commerce entre le Nord et le Midi, et, de Londres à Novogorod, le drapeau de la Hanse flotta sur tous les navires. Elle établit des comptoirs dans les pays étrangers et un des principaux à Bruges, qui devint l’entrepôt des produits orientaux dans cette Flandre opulente où chaque ville était un foyer puissant d’industrie et le rendez-vous des négociants de Venise, de Londres, de Marseille, de Gênes, de Rouen, d’Amiens, de Nîmes et de Bordeaux. Favorisé par l’émancipation des communes, protégé par les Ligues défensives et surtout par la Hanse, le commerce reçut une nouvelle impulsion par la création de la lettre de change, que les juifs employèrent les premiers, et qui supprima les dangers de la distance pour la translation des capitaux. Cette activité commerciale développa les goûts luxueux en propageant la richesse dans les classes libres. Les campagnes n’en retirèrent, il est vrai, que de médiocres avantages : tout se borna pour elles à une certaine diminution de servage, dont bénéficièrent surtout les nobles par le produit supérieur du travail plus libre.

Tant que durèrent les conditions d’insécurité que faisait au commerce l’organisation sociale de la féodalité, la grande association de la Hanse Teutonique conserva sa puissance et sa prospérité. Elle imposa parfois son autorité aux rois, et le grand interrègne ne fit que développer l’isolement et l’indépendance de divers centres d’activité de l’Empire. L’Allemagne cessa de tendre vers l’unité monarchique pour se constituer insensiblement sur des bases fédératives. Les coutumes particulières, nées de la diversité d’origine des peuples germaniques, avaient rendu inexécutable la rédaction d’un code allemand. L’influence croissante du droit romain, dont les définitions, favorables aux prétentions autoritaires, étaient propagées par l’Église, décida la plupart des villes importantes à faire des recueils d’usages indigènes et de Droit coutumier jusqu’au milieu du XIIIe siècle. Alors parut le code saxon d’Ecco de Repgov, intitulé le Miroir des Saxons, bientôt suivi du Miroir des Souabes, publié par un ecclésiastique inconnu. Le rachat de toute peine, connu sous le nom de composition ou wehrgeld, cessa de figurer dans les lois criminelles de ces recueils, qui acquirent une grande influence sur les arrêts judiciaires. Bien que Frédéric eût accordé aux seigneurs souverains le droit de rendre la justice, la juridiction royale conserva la suprématie et fut représentée par les siéges d’échevins dans les tribunaux inférieurs. Elle favorisa en outre l’institution judiciaire des Cours vehmiques ou Francs-tribunaux de la Westphalie, qui jugeaient d’après des lois approuvées par le roi, mais tenues secrètes. La procédure mystérieuse et sommaire de ces tribunaux, qui contribua au maintien de l’ordre à cette époque, ne tarda pas à devenir une source de tyrannie.

Sous le règne des Hohenstaufen, la société germanique s’ennoblit dans ses mœurs et manifesta son progrès intellectuel dans les poésies des Minnesaenger, ou chanteurs d’amour, écrites dans une langue populaire, riche et harmonieuse. Les disputes théologiques engendrèrent de nombreux ouvrages de philosophie scolastique, que l’Église toléra. Quelques docteurs furent même considérés comme des colonnes de la Papauté et les opinions d’Albert de Bollstaed, dit le Grand, le plus illustre savant de l’Allemagne à cette époque, eurent parfois autant d’autorité que les paroles de l’Écriture sainte.

L’influence exercée en Germanie par les Croisades fut tout à l’avantage de l’Ordre teutonique, dont le quatrième grand-maître, Herrmann de Salza, fut élevé par Frédéric au rang de prince de l’Empire. Cet Ordre, fondé d’abord pour donner des soins aux pèlerins malades et pour combattre les Sarrasins, reçut une autre destination dès qu’il eût abandonné la Terre-Sainte. Les chevaliers furent employés à la conquête et à la conversion des Prussiens, peuple idolâtre établi entre le Niémen et la Vistule, dont l’histoire est peu connue, quoiqu’il ait donné son nom à un État de l’Europe moderne. L’Ordre Teutonique entreprit d’envahir la Prusse vers 1230, et se trouva maître, au bout de sept ans, de tout le territoire qui s’étend sur les rives de la Vistule inférieure et sur la côte que baigne le Frische-Haff. Il s’assura la possession du pays conquis par la destruction d’une grande partie de la population et par l’érection de forteresses, telles que Thorn, Khulm et Kœnigsberg. Par sa réunion avec les chevaliers porte-glaives de Livonie, nommés aussi les Frères de l’épée, l’Ordre Teutonique, ayant doublé ses forces, étendit sa puissance jusque dans la Russie actuelle et fit de Marienbourg sa capitale. Ses grands-maîtres, dont l’autorité fut longtemps prépondérante dans le nord de l’Europe, régnèrent sur l’Esthonie, la Livonie, la Courlande et sur toute l’ancienne Prusse, presque entièrement repeuplée de Germains, et qui perdit jusqu’au souvenir de son origine.

La croisade des chevaliers Teutoniques avait atteint son but, comme la croisade contre les Albigeois, comme toutes les croisades entreprises en Occident. Celle que poursuivaient alors les chrétiens d’Espagne venait de se dénouer par la défaite de l’Islamisme.

La trêve de douze ans, qui suivit la bataille d’Alarcos (1195), avait permis aux Espagnols de reconstituer leurs forces. Après avoir momentanément suspendu leurs querelles personnelles, ils se coalisèrent pour recommencer la campagne. Les chevaliers de Calatrava l’ouvrirent par une irruption dans la province de Valence et par la dévastation de plusieurs cantons de l’Andalousie. À la nouvelle de cette agression, l’Émyr des Almohades, Muhamad, fils de Yakoub, quitta Maroc avec son vizir Ebn-Gamea, franchit le détroit, suivi d’une formidable armée d’Africains, qui, renforcée par les musulmans d’Andalousie, s’élevait à plus de quatre cent cinquante mille hommes. Le pape ordonna des prières publiques, un jeûne de trois jours dans toute l’Europe, et promit des indulgences extraordinaires à tous ceux qui partiraient pour la défense de la chrétienté menacée. Les cinq rois de la Péninsule choisirent Tolède pour rendez-vous général de leurs troupes. Les trois rois de Castille, de Navarre et d’Aragon s’y réunirent seuls avec leurs vassaux ; ceux de Portugal et de Léon se tinrent en observation sur leurs frontières. L’armée chrétienne, augmentée d’une foule d’aventuriers Français, attaqua, avec ses trente mille chevaux, la ville de Calatrava qui capitula après quelques mois de résistance. Pendant ce temps les Almohades épuisaient leurs forces contre la forteresse inexpugnable de Salvatierra qui ne se rendit qu’au bout de deux ans. Affaiblis par de longues privations, les Maures s’aliénèrent, en outre, les Andalous islamites que l’exécution des glorieux défenseurs de Calatrava indigna profondément. Ces musulmans qui avaient encore du sang arabe dans les veines, refusèrent de partager la responsabilité de l’aveugle férocité des hordes Africaines. Le 12 juillet 1212, les soldats chrétiens et ceux du Haran se rencontrèrent sur un plateau de la Sierra-Morena, nommé las Navas de Tolosa. L’action était à peine engagée que les Arabes Andalous tournèrent bride, jetant la panique dans les rangs mauresques. Le carré des Almohades, au milieu duquel se tenait l’Émyr Muhamad, opposa seul quelque résistance. Dès qu’il fut enfoncé, la déroute devint complète. Le carnage fut tel que les chroniqueurs du temps évaluèrent les pertes des musulmans à deux cent mille hommes, alors que les Espagnols n’en comptèrent que vingt-cinq tués. Cette bataille décisive porta un coup irrémédiable au pouvoir des Almohades en Espagne. Le trône de Maroc ne cessa d’être ensanglanté par les luttes anarchiques d’une foule de compétiteurs. Ce ne fut qu’après trente-huit ans de désordres et d’assassinats successifs que la famille des Beny-Merynys, descendue de l’Atlas, chassa les prétendants et commença une dynastie nouvelle. Plus sauvages encore que les Almorravides et les Almohades, les Mérynydes replongèrent à jamais l’Afrique dans l’état de barbarie familier aux Berbères primitifs, descendants des anciens Numides.

Loin de chercher à réunir leurs forces devant l’imminence du danger, les Musulmans de la Péninsule, débarrassés de la domination africaine, n’eurent d’autre souci que de se plonger en des dissensions interminables. Les rivalités personnelles mirent aux prises, non-seulement les trois derniers chefs importants de Valence, de Murcie et de Jaen, mais tous les walis, les kadys et les alcaydes, ambitieux de régner sur le plus misérable hameau. Ce fut dans ces circonstances favorables que les Espagnols commencèrent l’attaque générale des provinces musulmanes. La mort d’Alphonse IX venait d’amener la réunion désormais définitive de la couronne de Castille et de celle de Léon sur la tête de Ferdinand III (saint Ferdinand). En Aragon, Jacques Ier (Jayme el conquistador) avait enfin pris possession du trône et succédait à son père Pierre II tué dans la croisade Albigeoise. En 1236, le roi de Castille, ayant achevé la conquête de l’Estremadure, s’emparait de Cordoue et consacrait au culte chrétien la grande Mosquée de l’ancienne capitale des Khalyfes, tandis que le roi d’Aragon soumettait les Baléares et entrait triomphalement dans Valence (1238).

Les conquêtes des Espagnols dans la partie orientale de la Péninsule rendirent tellement critique la situation du wali de Grenade, Alahmar, qu’il mit son royaume sous la protection de saint Ferdinand dont il se reconnut le vassal (1246). Le roi de Castille reçut l’hommage du Maure avec la ville de Jaen, et, suivi de toutes ses forces, alla camper sous les murs de Séville, devenue la plus importante cité de l’Empire musulman, depuis la chute des Ommyades. Bloquée sur les deux rives du Guadalquivir par la flotte espagnole, qui avait forcé l’entrée du fleuve sous les ordres de l’amiral Ramon Bonifaz, enfermée dans ses murailles par les nombreuses troupes que commandait Alvaro Perez de Castro, Séville dut subir une dure capitulation après dix-huit mois de siège (1248). Les habitants, comme ceux de Cordoue, furent obligés d’abandonner le pays, n’ayant le droit d’emporter que leurs valeurs mobilières. Trois cent mille personnes sortirent ainsi de la ville conquise et se réfugièrent pour la plupart dans le royaume de Grenade. Saint Ferdinand partagea tout ce territoire entre ses chevaliers et ses moines et occupa rapidement les villes de Xeres, Arcos, Médina-Sidonia, San-Lucar et Cadiz (1250). Il mourut en 1252, et laissa la couronne à son fils Alphonse X, qui incorpora dans ses domaines le comté de Niebla (1259) et la province de Murcie (1266).

La réunion des Algarves donna en 1270 au Portugal les limites qu’il n’a jamais dépassées, et les musulmans se trouvèrent renfermés dans la province de Grenade, où Aben-Alahmar et ses successeurs surent se maintenir avec autant d’énergie que d’habileté. « Depuis saint Ferdinand et Jayme d’Aragon, dit Louis Viardot, l’histoire des royaumes Espagnols devint celle de la Péninsule, et l’histoire de Grenade n’en fut qu’un épisode. » Dès lors, les rois chrétiens semblèrent oublier la présence des Maures pour se mêler aux affaires générales de l’Europe. Pierre III, fils de Jayme le Conquérant, accepta la Sicile que lui offrirent Procida et ses conjurés, après les Vêpres Siciliennes. Son successeur Jayme ou Jacques II, renonça à cette possession par le traité d’Agnani, mais un prince de sa famille fut de nouveau choisi par les Siciliens en 1297. Quant au roi de Castille, Alphonse X, après avoir essayé vainement de reprendre la Gascogne aux Anglais, il répandit des sommes considérables pour obtenir la couronne impériale d’Allemagne, que les électeurs lui accordèrent en même temps qu’à Richard de Cornouailles. Il soutint ses prétentions à la cour de Rome, et, débouté de ce côté se ruina pour acheter l’alliance des chefs Gibelins. Ces prodigalités excitèrent un mécontentement si grave, que les principales familles de Castille, les Lara, les Castro, les Mendoza, les Haro, le menacèrent d’une insurrection. L’abandon de sa noblesse ne l’arrêta pas et il poursuivit sa chimère, bien que les Électeurs se fussent assemblés pour choisir un successeur à Richard de Cornouailles.

Sur la proposition de l’Archevêque de Mayence, la Diète élut Empereur Rodolphe de Habsbourg qui dut son élévation à l’obscurité même de sa famille, les princes Allemands voulant un chef et non un maître (1273). Alphonse de Castille ne se découragea pas et se rendit au Concile de Lyon pour y faire valoir ses prétentions à l’Empire, soutenu par son beau-père Jacques d’Aragon.

Les musulmans de Grenade profitèrent de l’absence des deux rois pour tenter de reconquérir l’Andalousie. Le chef des Beny-Merynys, Yousef, qui régnait sur le Mahgreb, leur offrit l’appui de sa cavalerie et pénétra avec eux dans la province de Jaen. Cette irruption des Maures ramena promptement Alphonse qui s’empressa de conclure une trêve de deux ans, renouvelée en 1279. L’échec qu’il éprouva au siége d’Algésiras détermina la révolte de ses sujets. Les Cortès de Valladolid le déposèrent et mirent à sa place son second fils Sancho. Appuyé par un corps de Mérynydes, Alphonse X se préparait à faire la guerre à ses vassaux, lorsqu’il mourut en 1284, emportant le titre de savant que justifiaient ses vastes connaissances en Droit, en Astronomie et dans la plupart des sciences connues des Arabes. Les enfants de son fils aîné, Ferdinand de la Cerda, mort avant lui, furent écartés du trône au profit de Sancho IV. Celui-ci eut à lutter sans cesse contre ses barons, soulevés tantôt par les Lara, tantôt par les Haro. Sa mort, en 1295, fut suivie de troubles encore plus violents, et ce ne fut qu’après dix ans d’une lutte soutenue contre les Infants de la Cerda, que Ferdinand IV, fils de Sancho, fut définitivement reconnu pour son successeur.

Ainsi, le triomphe des chrétiens espagnols sur les guerriers de l’Yémen et du Mahgrêb n’était plus douteux au treizième siècle. L’Espagne dut à cette victoire la perte de l’industrie, du commerce, des sciences et de la haute civilisation des Arabes ; elle y gagna la gloire de s’être reconquise en affirmant dans une lutte de six siècles, sa nationalité et sa foi.

Les Croisades entreprises en Orient ne devaient point réussir comme celles d’Occident. La sixième de ces expéditions, conduite par l’Empereur Frédéric II, avait été la moins infructueuse, puisque, sans répandre beaucoup de sang, elle avait abouti à la restitution de la Ville sainte. Dix ans ne s’étaient pas écoulés que ce résultat était à jamais compromis par une invasion de Barbares bien autrement redoutable à son début que celle qui jeta sur l’Europe, au cinquième siècle, les hordes Hunniques. Elle partit aussi des steppes de l’Asie septentrionale, où vivaient des tribus mongoliques, jusqu’alors tributaires de l’Empire des Tatars, qui comprenait la Tatarie orientale et la partie septentrionale de la Chine. Le chef de l’une d’elles, Temoudjyn, après avoir dompté tous ses vassaux, en faisant jeter les principaux dans soixante-dix chaudières d’eau bouillante, réunit sous son autorité une foule de tribus dispersées, subjugua les Mongols-Kéraïtes, puis les Mongols-Naïmans, soumit le Khan des Oïgours, celui du Tangout, les souverains du Karakhathaï, domina toute la Tatarie et régna sur le Mongolistan dont la capitale, Kara-Koroum, devint sa résidence.

En 1204, dans un Kouriltaï, ou cour plénière, il reçut le titre de Djinghis-Khân (chef suprême), et promulgua son code civil et militaire, écrit en caractères Oïgours et fondé sur un monothéisme absolu qui ne laisse entrevoir aucun culte précis. Il tourna ses armes, en 1211, contre les Nien-Tché, franchit la grande muraille et conquit le nord de la Chine dont il brûla la capitale Yen-King, aujourd’hui Péking (1215). Ses ambassadeurs ayant été maltraités par le sultan de Kharism, Djinghis-Khân, à la tête de sept cent mille combattants, envahit le Turkestan, les états occidentaux de l’Asie, soumit la Transoxiane et le Khoraçan, enleva d’assaut les villes fortifiées d’Otrar, de Ferganah, d’Ourkendj, saccagea les grandes cités de Balkh, de Mérou, de Bamian, pénétra dans l’Irak-Adjemi, l’Arménie, l’Adzerbaïdjan, et s’avança au sud dans le royaume de Ghaznah, vers les sources de l’Indus. Il chargea ses généraux d’occuper la Perse, envoya son fils aîné, Touschy-Khân, dans le Kaptchak, au nord du Caucase, dont la conquête fut assurée par Bâtou, fils de ce dernier (1224). Temoudjyn revint en personne combattre le roi de Tangout révolté, l’attaqua avec son innombrable cavalerie, lui tua trois cent mille hommes et le dépouilla de toutes ses possessions (1226). Il partit ensuite pour la province de Chensi, afin d’anéantir les dynasties Tatares de la Chine, entreprise qui ne fut terminée que par un de ses successeurs, et il mourut enfin le 24 août 1227, à l’âge de soixante-quatre ans.

Ce fondateur d’un empire qui s’étendait des sources du Tigre et de l’Euphrate aux côtes orientales de la Chine, désigna pour son principal héritier Oktaï-Khan, son troisième fils. Les Djinghis-Khanides poursuivirent l’extension et la consolidation de leurs conquêtes. Oktaï porta sa domination de l’Asie-Mineure à la mer Glaciale (1241). Manghou subjugua le Kachemyr et le Thibet, et son successeur Koublaï fonda en Chine la dynastie des Yuen. Batou-Khan, petit-fils de Djinghis, affermit son royaume de Kaptchak, au nord de la mer Caspienne et du Caucase, ainsi qu’à l’ouest et au nord de la mer Noire. Il attaqua les Russes, prit Moscou, Novogorod et Kaminiec (1237), et pendant deux siècles, la Russie entière subit le joug des Tatars de la Horde d’or. Elle s’affranchit sous Ivan III (1481), mais les khans de Sibérie, de Kasan, d’Astrakhan, issus de ceux du Kaptchak ne prirent fin qu’au dix-septième siècle et les khans de Crimée qu’en 1783.

Maîtres de la Russie, les Mongols enlevèrent la Tauride, la Bulgarie, la Pologne, la Silésie, la Moravie, la Hongrie, passèrent le Danube et semblèrent prêts à se ruer sur l’Europe occidentale ; mais ils suspendirent tout à coup leur irruption et se retirèrent sans motif connu. En Asie, le Djinghis-Khanide Houlagan, frère de Manghou, extermina les Ismaéliens de Perse, se jeta sur la Syrie, s’empara de Bagdad, détruisit le Khalyfat, fit tuer le khalyfe Motassem et étendit sa domination jusqu’aux frontières d’Égypte (1258). Dès le début de cette dernière invasion, les Turkomans du Kharism, refoulés par les Mongols, entrèrent dans la Palestine, avec le désir de s’y établir sous l’autorité du sultan du Kaire. Tous les chrétiens de la Terre-Sainte se réunirent pour repousser les envahisseurs. Plus de cinq cents chevaliers périrent héroïquement. Les grands-maîtres du Temple et de l’Ordre Teutonique restèrent sur le champ de bataille ; celui de saint Jean de Jérusalem et le comte de Jaffa, Gautier de Brienne, furent conduits enchaînés à Babylone (1244). La Ville Sainte retomba au pouvoir des Infidèles.

À la nouvelle du désastre de Gaza, le pape convoqua un concile général à Lyon pour décréter contre les Sarrazins une septième croisade. Les princes et les peuples restèrent sourds à l’appel de l’Église. Seul, le roi de France, saint Louis, en proie à une maladie dont il faillit mourir, fit vœu d’aller délivrer le tombeau du Christ et prit la croix. Les comtes d’Artois et d’Anjou, ses frères, la reine Marguerite sa femme, les ducs de Bretagne, de Bourgogne, d’Angoulême, de Saint-Pol, et tous les grands vassaux l’imitèrent. Avec le bourdon de pèlerin et l’oriflamme de saint Denys, le 12 juin 1248, Louis IX quitta Paris et alla s’embarquer à Aigues-mortes, suivi d’une puissante armée. Les Croisés passèrent l’hiver à Nicosie, capitale de l’île de Chypre, où régnait Henry de Lusignan, et se dirigèrent ensuite vers l’Égypte, persuadés que la conquête de ce royaume musulman pouvait seule assurer la possession de la Palestine. La flotte française jeta l’ancre devant la ville de Damiette, située à une demi-lieue de la mer, entre deux bras du Nil. Sur le rivage se développait l’armée musulmane commandée par le sultan Malek-Saleh. Les Croisés commencèrent aussitôt l’attaque au cri de Montjoie et Saint-Denys ! L’un des premiers, Louis se précipita de son vaisseau, ayant de l’eau jusqu’aux épaules, gagna la terre et s’élança en avant « l’écu au cou, le heaume en tête, le glaive au poing, et onques on ne vit si bel homme, car il paraissait par dessus tous, depuis les épaules en amont. »

Après une furieuse mêlée, les Égyptiens se replièrent sur la ville qu’ils incendièrent. On parvint cependant à se rendre maître des flammes ; le roi, les princes, les chevaliers traversèrent pieds nus la cité conquise et se rendirent à la mosquée pour remercier Dieu.

Il eut fallu marcher sans retard sur le Kaire, avant le débordement du Nil ; mais des lenteurs compromirent ce premier succès et les vainqueurs passèrent à Damiette plus de cinq mois dans l’inaction. Ils s’abandonnèrent à tous les excès. Le jeu, le vin, les femmes captives épuisèrent leur ferveur religieuse. L’arrivée du comte de Poitiers, qui amenait des renforts, mit fin, au mois de novembre 1249, à cette longue orgie. On se dirigea vers le Kaire et on perdit un mois à trouver un gué pour passer le canal d’Aschmoun. Le comte d’Artois, l’ayant traversé le premier, suivi d’un trop petit nombre de chevaliers, poursuivit imprudemment un gros d’Égyptiens jusque dans la ville de Mansourâh, où il se trouva tout à coup enfermé par une foule d’ennemis. Robert d’Artois périt avec toute sa troupe, et les musulmans revinrent sur l’armée royale. Deux jours de bataille les mirent en pleine déroute, mais la victoire avait coûté cher, et les Croisés déjà diminués de moitié, furent bientôt décimés par la disette, le scorbut et la peste. Il fallut reculer, repasser le Thanis et soutenir les continuelles attaques des Sarrasins, ramenés par le nouveau sultan Malekel-Moadham. Trente mille Français périrent dans cette retraite sur Damiette, où la reine était enfermée avec une forte garnison. Les survivants furent enfin enveloppés par les Infidèles qui les firent prisonniers avec le roi. Beaucoup de soldats apostasièrent pour sauver leur vie ; mais ni les outrages, ni les menaces ne purent altérer l’héroïque sérénité de Louis. On se décida à lui parler de rançon, et, comme on taxait sa liberté à un million de besants d’or, il répondit : « Les rois ne se rachètent pas avec de l’or ; je donnerai Damiette pour ma rançon et le million pour celle des autres. »

Ce traité fut ratifié par le sultan Ibegh porté au pouvoir après l’assassinat de son prédécesseur par les Mameluks, esclaves formés dès l’enfance au métier des armes, et qui, chargés de la garde particulière des souverains du Kaire, depuis Salah-ed-Din, exercèrent leur domination prétorienne jusqu’à la fin du dix-huitième siècle.

Observateur fidèle des engagements contractés, Saint Louis, n’ayant plus avec lui que six mille hommes, se borna à relever quelques forteresses et passa quatre années encore dans la Palestine, occupé de racheter des captifs, de ramener la concorde entre les chrétiens d’Orient, de négocier pour les soustraire aux persécutions des Mongols, et surtout du Vieux de la Montagne chef sacré des Ismaélites orientaux, appelés dans les langues occidentales Assassins, à cause de leur surnom de Haschichins ou buveurs de haschich. Cette secte, dont le dogme secret était la négation de toute religion positive, se proposait de réaliser son rêve de puissance universelle, en renversant par le poignard les chefs d’empire indociles à son autorité. Afin de régner sur les profanes au moins par la terreur, les chefs de la secte avaient fait de l’assassinat une sorte d’épreuve mystique, d’acte de piété, dont la rémunération était inévitablement l’extase éternelle du Paradis. Le fondateur de l’ordre, Hassan-ben-Sabbah-el-Homaïri, né vers le milieu du onzième siècle, avait gagné par son indomptable volonté d’aveugles prosélytes et choisi, pour repaire, la forteresse d’Alamont (nid de vautours), sur un pic inaccessible de la montagne de Roudbar. Sous le maître suprême, nommé vulgairement le Vieux de la Montagne, trois Daïlkebirs ou grands-prieurs, commandaient avec le caractère sacré de médiateurs souverains, à Djebal, au sud de la mer Caspienne, dans le Kouhistan et dans les gorges de la Syrie. La hiérarchie se continuait par les Daïs, membres du sacerdoce ésotérique, par les Refiks, initiés ordinaires, par les Fedaïs, adeptes militants, par les Lassiks, néophytes ou novices. Les habitants des pays conquis appartenaient tous à la septième et dernière classe soumise dédaigneusement aux lois rigides de l’Islamisme, et dans laquelle les initiés supérieurs recrutaient parfois des catéchumènes.

Dans son palais aérien, le prince révéré, que les fidèles entrevoyaient à peine une fois par année, avait accumulé toutes les richesses magiques, toutes les séductions, toutes les tentations énervantes capables de provoquer le délire des sens et de l’imagination. Après avoir traversé ce lieu de délices, étourdi par les extases du harem, exalté par les inexprimables voluptés du breuvage céleste, le haschichin, armé du poignard, allait invinciblement au meurtre, désireux de la mort qui devait lui assurer à jamais les joies surnaturelles des élus. Des vizirs sédljoukides, des sultans, des khalyfes fatimites, furent punis pour avoir méconnu l’autorité du Vieux de la montagne, à qui plus d’un prince payait secrètement tribut. Seuls, les Templiers, dit-on, bravèrent toujours son pouvoir.

Des discordes intérieures affaiblirent la secte des Haschichins sous les successeurs de Hassan, et la décadence de l’ordre, hâtée par les excès d’Aladin III, devint irrémédiable à la mort de Rokn-Eddin Kharchah, septième et dernier Vieux de la montagne.

La mort de Blanche de Castille (1252) détermina saint Louis à quitter la Syrie : le 7 septembre 1254, il rentrait à Paris.

À la nouvelle de sa captivité, le peuple avait été profondément agité. Un cistercien hongrois, nommé Job ou Jacob, se mit à exhorter les bergers et pastoureaux de la chrétienté à se croiser pour la délivrance du roi et de la Terre Sainte. Ce moine éloquent, qui tonnait contre le luxe des prélats, l’arrogance des nobles et les vices de la Cour romaine, entraîna les villes et les campagnes. Son cortège de trente mille partisans à Amiens, se composait de plus de cent mille hommes à Paris. Cette multitude enthousiaste, frappée d’excommunication par le clergé, se vengea en tuant les prêtres, en dévastant les églises et les châteaux. La régente Blanche intervint et sut calmer l’effervescence de ces malheureux ; mais plusieurs corps de troupes attaquèrent leurs bandes séparées, et le massacre des Pastoureaux à Bourges et à Beaucaire, arrêta cette tentative de croisade.

Saint Louis, à peine de retour, s’occupa de la réforme de son royaume. Sans chercher à dominer impérieusement la société féodale, il voulut la soumettre à de nouveaux principes d’équité et de droit. Il confirma l’établissement de la quarantaine-le-roy, abolit dans ses domaines le duel judiciaire, où la victoire faisait le bon droit, puisque le vaincu subissait le supplice des criminels, bûcher ou potence. Il statua qu’à la preuve par bataille serait substituée celle par témoins ou par chartes, étendit la faculté d’appel à sa juridiction de suzerain supérieur et accrut considérablement le nombre des cas royaux, c’est-à-dire des contestations entre vilains et seigneurs, dont il se réservait le jugement. En 1257, il prohiba les guerres privées dans tout le royaume, et déclara justiciables du sénéchal du roi, comme violateurs de la paix publique, ceux qui entraveraient par leurs querelles la culture des champs.

La découverte récente du code des lois romaines, désigné sous le nom de Pandectes de Justinien, seconda ces efforts. Ce recueil juridique excita une telle admiration que partout on en réclama l’application. L’ignorance des Barons les rendait à peu près incapables d’exercer une magistrature, et la nécessité chaque jour plus impérieuse pour les juges de connaître le Droit écrit amena dans les tribunaux l’introduction des légistes qui, presque tous, sortirent de la bourgeoisie et gravirent promptement, malgré leur roture, tous les degrés de la hiérarchie judiciaire. Saint Louis, le premier, admit ces légistes dans son conseil constitué en cour de justice ou parlement. Ils furent appelés peu à peu à juger les affaires les plus importantes et leur ascendant devint considérable, tant auprès du souverain que dans les tribunaux féodaux présidés par les baillis du roi. Ils se trouvèrent investis d’une part de l’autorité suprême et, s’efforcèrent constamment d’accroître les prérogatives de la royauté, par la pratique du droit romain, aux dépens de la féodalité. Ils restaurèrent l’absolutisme impérial par la formule : Si veut le roy, si veut la loi.

La diversité infinie des monnaies (quatre-vingts seigneurs avaient encore le droit d’en frapper), était un fléau pour les commerçants, obligés de changer d’un fief à l’autre et toujours à perte. Louis IX régla la valeur de ces monnaies et ordonna que celles de la couronne, dont le titre fut fixé au chiffre déterminé de soixante-dix-neuf grains le sou d’argent, auraient cours forcé par tout le royaume, concurremment avec les monnaies seigneuriales.

Les Établissements de saint Louis combattirent la vénalité de la Justice, l’avidité des créanciers, les bénéfices usuraires, les détériorations ou falsifications des marchandises et servirent de base constitutive aux corporations des divers métiers de Paris, dont le nombre s’élevait déjà à plus de cent cinquante. Les règlements imposés à ces corporations et rédigés par Étienne Boileau, prévôt des marchands, assuraient à chacune d’elles le monopole d’une industrie après un long apprentissage. Elles étaient constituées sous l’invocation d’un saint considéré comme patron et avaient toutes des syndics ou jurés chargés de la police du corps et responsables des désordres commis. La protection royale fut assurée à la Hanse, association formée à Paris pour le commerce maritime et symbolisée par le vaisseau qui se trouve encore dans les armes de la ville. Citons enfin l’institution des « enquêteurs royaux » que mentionnent les historiens de saint Louis et qui rappellent les « missi dominici » de Charlemagne.

Saint Louis, malgré sa piété, voulut arrêter les empiétements de l’épiscopat. S’il n’est pas l’auteur de la première Pragmatique sanction, il fixa du moins les limites du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel fondant ainsi l’indépendance de la couronne et de l’Église nationale contre les prétentions du Saint-Siége. Dès lors les collateurs de bénéfices rentrèrent dans l’exercice de leurs droits antérieurs ; les cathédrales et les abbayes jouirent de l’entière liberté de leurs élections ; les impositions arbitraires de la cour de Rome furent restreintes aux nécessités urgentes (1248). D’autre part, les communes portaient ombrage au roi. Il abolit celles de Reims et de Beauvais, ne fonda que celle d’Aigues-mortes et en transforma plusieurs en villes royales. La tolérance, inconnue à son siècle, fut nécessairement étrangère au cœur de saint Louis. Les Juifs, les blasphémateurs, les hérétiques furent l’objet d’ordonnances terribles. La rigueur des lois frappait jusqu’à celui qui ne dénonçait pas le blasphémateur, et toute personne soupçonnée seulement d’incrédulité devait être livrée à la justice ecclésiastique, qui envoyait l’incrédule au bûcher. En 1264, à Narbonne, on déterra, pour brûler ses ossements, un certain vicomte de Fenouillade convaincu, trente ans après sa mort, d’avoir eu des relations avec quelques hérétiques. Ses enfants, frustrés de l’héritage, ne purent jamais parvenir à faire réformer cette sentence jugée équitable et régulière par toutes les juridictions.

Saint Louis créa, pour trois cents aveugles, l’hôtel des Quinze-Vingts, construisit la Sainte-Chapelle auprès du Palais de Justice, demeure du souverain à cette époque. Deux monuments législatifs, les Établissements selon l’usage de Paris et d’Orléans (1270), les Établissements des métiers de Paris (1258), furent rédigés par Geoffroy de Vilette, Étienne Boileau et Pierre de Fontaine. Enfin Robert de Sorbon fonda le Collége qui porte son nom déformé, la Sorbonne, où s’installa la Faculté de théologie de Paris qui, par ses jugements célèbres et respectés, conquit le titre de Concile perpétuel des Gaules.

Saint Louis montra toujours un grand zèle pour l’équité, défendit les faibles contre les forts et prononça parfois des arrêts sévères contre les membres mêmes de sa famille. Il se plaisait à rendre la justice en personne, et « maintes fois, dit Joinville, il advint qu’en esté il allait s’asseoir au bois de Vincennes après la messe ; et, s’appuyant à un chêne, il nous faisait asseoir autour de lui ; et tous ceux qui avaient affaire venaient lui parler librement, sans empêchement d’huissiers ni d’autres. »

Quelques traits empruntés au sire de Joinville achéveront le portrait de Saint Louis. « Je vous demande (dit le roi au sénéchal) lequel vous aimeriez mieux, ou d’estre lépreux, ou d’avoir fait un péché mortel ? — Et moi qui oncques ne mentis, je répondis que j’aimerois mieux avoir fait trente péchés mortels qu’être lépreux. Il me fit asseoir à ses pieds et me dit : — Comment m’avez-vous dit cela ? — Et je lui dis qu’encore je le disois ; et il reprit : — Vous parlez sans réflexion, comme un étourdi, car il n’y a si vilaine lèpre que d’être en péché mortel, parce que l’âme qui y est, est semblable au diable d’enfer. Il me demanda si je lavais les pieds aux pauvres le jour du grand jeudi (le jeudi saint). — Sire, lui dis-je, fy ! fy ! en molteu jamais les pieds de ces vilains ne laverai-je. — Vraiment, reprit-il ; c’est mal parlé, car vous ne devez avoir en dédain ce que Dieu a fait pour nostre enseignement : aussi je vous prie, pour l’amour de Dieu et pour l’amour de moi, que vous vous accoutumiez à les laver. »

Dans ses rapports avec les autres souverains, sa conscience était si délicate, ses scrupules étaient si vifs, que, plein de doutes sur la validité des biens acquis par ses ancêtres, il consentit à signer, avec Henry III, un traité par lequel il lui rendit, sous condition d’hommage lige, le Périgord, le Limousin, le Quercy, l’Agénois, la Saintonge et le duché de Guyenne. De son côté, Henry renonça aux droits de ses aïeux sur la Normandie, la Touraine, l’Anjou, le Maine et le Poitou (1259). Louis restitua de même au roi d’Aragon, la Catalogne et le Roussillon, en échange de l’abandon de prétentions surannées sur l’Auvergne et le Languedoc qui relevaient du roi espagnol. Respecté dans toute l’Europe, saint Louis fut choisi comme juge de la querelle qui divisait les barons anglais et leur souverain. Le conflit avait éclaté lors de la demande insolite d’une somme de cent cinquante mille marcs dépensée en vain par la cour romaine pour placer la couronne de Sicile sur la tête d’Edmond, second fils de Henry III, au détriment du jeune Konradin, petit-fils de Frédéric II, et de son oncle Manfred.

Les barons, indignés des prodigalités royales, résolurent d’intervenir dans le gouvernement du pays. Ils se réunirent en juin 1258, à Oxford, avec leurs vassaux en armes, et contraignirent le roi à subir les décisions de la première assemblée qui ait pris le nom de Parlement. Ils choisirent vingt-quatre délégués, investis d’une autorité souveraine, qui décrétèrent les statuts célèbres connus sous le nom de Provisions d’Oxford ; ils s’attribuaient le droit de nommer les grands fonctionnaires de la Couronne, les gouverneurs des châteaux, et de convoquer le Parlement trois fois par année. Henry en appela à l’arbitrage de saint Louis qui prononça en sa faveur. Les barons, décidés à ne pas se soumettre à cette sentence, se mirent en pleine révolte, prenant pour chef Simon de Montfort, comte de Leicester et petit-fils du vainqueur des Albigeois. À la bataille de Lewes, dans le Sussex, ils firent prisonniers le roi et son fils aîné Édouard, et le pouvoir se trouva aux mains de Leicester. Pour s’attacher la nation, celui-ci appela au Parlement deux chevaliers par comté et deux députés bourgeois par chaque bourg important d’Angleterre (1264). Ce fut l’origine de la future chambre basse, que les souverains devaient bientôt considérer comme nécessaire pour contrebalancer la prépondérance des seigneurs. Malgré ses talents politiques, Leicester irrita les barons par sa tyrannie. Le prince Édouard, s’étant évadé de prison, réunit aisément une armée. Il rencontra les rebelles à Evesham, dans le Worcester, et les défit dans une grande bataille qui coûta la vie au comte de Montfort (1265). Cette victoire, qui rétablit Henry III sur le trône, n’amena point la suppression des garanties publiques récemment conquises. Convaincu de la nécessité de ménager ses vassaux, le roi n’osa plus attenter aux libertés anglaises.

Peu de temps après son intervention dans les affaires intérieures de l’Angleterre, Louis IX refusa pour lui-même le royaume de Naples que lui offrait le pape Urbain IV. Le successeur de ce pontife, Clément IV, ayant renouvelé les mêmes instances, le frère du roi de France, Charles d’Anjou, accepta et reçut en fief du Saint-Siége, la souveraineté de Sicile (1263). Il partit avec une armée nombreuse que lui amena sa femme, Béatrix de Provence, et rencontra dans la plaine de Grandella, le fils naturel de Frédéric II, Manfred, qui fut tué dans la bataille (1266). Il lui fallut encore combattre le jeune Konradin qui arrivait d’Allemagne pour réclamer son héritage patrimonial. Vaincu et pris à la journée de Tagliacozzo, Konradin et son ami Frédéric d’Autriche, presque aussi jeune que lui, furent traduits devant une cour martiale, que présida le vainqueur lui-même, et condamnés à mort comme coupables de révolte contre le roi de Sicile. Les deux enfants portèrent héroïquement leur tête sur l’échafaud, et en eux s’éteignirent les deux derniers rejetons des illustres maisons de Hohenstaufen et de Bamberg (1268).

Charles d’Anjou signala son triomphe par des cruautés déshonorantes, par une tyrannie qui rappelait celle du « Cyclope » et conçut le projet de restaurer à son profit l’Empire latin de Constantinople. Cet empire avait cessé d’exister depuis 1261, et le trône était occupé par un prince grec, Michel Paléologue, fondateur de cette dynastie destinée à porter, la dernière, la couronne d’Orient. Vers la même époque, les chrétiens de la Palestine furent exposés à de nouveaux périls. Le sultan que s’étaient donné les Mameluks d’Égypte Bibars-Bondokar, après avoir repoussé une invasion de Mongols en Syrie, s’était emparé de Cesarée, Arzuf, Saphet, Jaffa et Antioche (1265-1268). Dans cette dernière ville dix-sept mille chrétiens avaient été massacrés et plus de cent mille vendus comme esclaves. Au récit de ce désastre, saint Louis fit vœu de se croiser une seconde fois. Il confia l’administration du royaume à Matthieu, abbé de Saint-Denys et au comte de Nesles, se rendit en pélerinage dans les principales églises de France et résolut de commencer l’expédition par l’attaque de Tunis, dont la conquête devait à la fois lui ouvrir le chemin de l’Égypte et lui permettre de rendre les côtes d’Afrique tributaires de son frère Charles d’Anjou, à qui il donna rendez-vous devant l’ancienne Carthage. Il s’embarqua à Aigues-Mortes, le 1er juillet 1270, accompagné des comtes de Poitiers, de Toulouse, d’Artois, de Vendôme, de la Marche, de Saint-Pol, de Soissons, de Thibaut II, roi de Navarre, d’Édouard d’Angleterre, fils aîné de Henry III, de Jean de Bretagne et d’une foule de seigneurs illustres.

L’ami et l’historien de Louis IX, le sire de Joinville, sénéchal de Champagne, refusa de faire partie de cette entreprise, qu’il estimait condamnée d’avance. Les croisés s’emparèrent de Carthage, dont il ne restait qu’un château fortifié, et allèrent mettre le siége devant Tunis. Sans abris sur une plage déserte, ils éprouvèrent bientôt tous les maux du climat africain : manque d’eau, chaleur intolérable, nourriture corrompue. La peste fit dans leurs rangs des ravages terribles, et le roi lui-même en fut atteint. Au bout de vingt-deux jours d’affreuses souffrances, sentant sa fin prochaine, il se fit étendre sur un lit de cendre, et, les bras en croix, adressa à son fils Philippe ces belles instructions pleines de simplicité, d’équité et de grandeur : « Aime ton honneur et hais le mal, quelque part qu’il soit ; sois loyal et roide pour rendre la justice à tes sujets, sans tourner ni à droite, ni à gauche ; mais aide et soutiens la querelle du pauvre jusqu’à ce que la vérité soit éclaircie. »

Le 25 août 1270, saint Louis expira, âgé de cinquante six ans, en murmurant : « Ô Jérusalem, Jérusalem ! » Philippe III, surnommé le Hardi, sans motif connu, reçut auprès du lit de son père, son oncle Charles d’Anjou qui arrivait avec des troupes levées en Sicile. Dans l’état de démoralisation où se trouvaient les croisés, le frère de Saint Louis, sourdement accusé d’avoir dirigé l’expédition sur Tunis dans son seul intérêt, comprit que la retraite ne devenait possible que par une victoire. Il attaqua le sultan Mohammed Mostanzer Billah, battit les Maures, les poursuivit jusqu’aux pieds des montagnes et conclut la paix, moyennant la reddition de tous les captifs et le payement des frais de la guerre évalués à deux cent mille onces d’or. L’armée des croisés revint en Europe, réduite de moitié. Elle perdit encore quatre ou cinq mille hommes dans une tempête qui engloutit une partie des vaisseaux, avec le riche tribut payé par le sultan de Tunis. Ainsi se termina la huitième et dernière croisade.

Philippe III rentra en France, suivi de cinq cercueils, ceux de son père, de sa femme, de son fils, de son frère, le comte de Nevers et de son beau-frère, le roi de Navarre, Thibaut II. Il hérita de leurs dépouilles, et, par la mort de son oncle Alphonse, réunit à la couronne le comté de Toulouse et le Rouergue. Sur les instances du pape Grégoire X, le Comtat-Venaissin devint l’apanage du Saint-Siège (1273) avec la moitié d’Avignon. Philippe s’empara de quelques domaines du comte de Foix, qui s’était révolté et qui fut contraint de se soumettre. Il maria son fils aîné, plus tard Philippe IV, avec l’héritière du roi de Navarre, préparant ainsi la réunion de ce royaume à la couronne, et prit immédiatement possession de la Champagne et de la Brie (1276). Il entreprit alors une campagne en Catalogne contre le roi d’Aragon, Pierre III, qui disputait la Sicile à Charles d’Anjou.

Ce dernier, depuis son retour de la croisade, n’avait cessé d’accabler ses sujets sous une impitoyable tyrannie. Le supplice du dernier des Hohenstaufen lui laissait le champ libre, et aucune intervention de l’Empereur d’Allemagne ne semblait devoir le troubler. Rodolphe de Habsbourg, en effet, s’était bien promis d’éviter toute querelle avec les papes et de renoncer à toute prétention sur l’Italie « la caverne du lion, » se bornant à maintenir un vicaire impérial en Lombardie. Il parvint, en Allemagne, à reprendre toutes les concessions faites depuis Frédéric II et à faire respecter les lois en rasant soixante-dix forteresses de chevaliers-brigands. Le roi de Bohême, Ottokar II, lui ayant refusé l’hommage, « il le vainquit et le tua à la bataille de Marchfeld (1278). Il laissa le royaume de Bohême au fils d’Ottokar, Venceslas, à qui il fiança une de ses filles, et se contenta de l’Autriche, de la Styrie et de la Carniole, dont il donna l’investiture à ses fils Albert et Rodolphe, fondant ainsi la grandeur territoriale de sa maison. Il céda la Carinthie à son fidèle allié le comte Mainhart de Tyrol, fit jurer la paix publique aux États de Germanie et de Bourgogne et provoqua une sorte de confédération pacifique à la Diète de Martigny, où furent admis, pour la première fois, les députés des villes (1290). Il espérait léguer la couronne à sa famille, mais les princes électeurs, toujours préoccupés d’écarter les maîtres trop puissants, lui donnèrent pour successeur Adolphe de Nassau (1291). Ce seigneur obscur songea uniquement à son intérêt personnel, et commença par vendre son alliance, moyennant trente mille marcs d’argent, à Édouard Ier, qui avait succédé à son père Henry III sur le trône d’Angleterre, en 1272. Les électeurs le déposèrent et proclamèrent à sa place Albert d’Autriche, fils de Rodolphe de Habsbourg, qui vainquit et tua Adolphe à la bataille de Rosenthal, près de Worms, en 1298.

La politique purement germanique du premier des Habsbourg avait favorisé les menées ambitieuses de Charles d’Anjou, Pacificateur, Vicaire impérial, Sénateur de Rome, dont la domination ne tarda pas à s’étendre sur presque toute l’Italie. S’il fut sourdement entravé dans ses projets par les papes Grégoire X et Nicolas, qui s’inquiétaient de sa puissance, il trouva dans leur successeur, Martin IV, un ami dévoué, et hâta dès-lors les préparatifs d’une expédition contre Constantinople. Rien ne semblait devoir arrêter cette entreprise, lorsque les Vêpres siciliennes éclatèrent.

Depuis quelque temps la vengeance couvait dans le royaume des Deux-Siciles. Un médecin, Jean de Procida, devenu l’âme de la conspiration, s’était assuré l’appui de Pierre III d’Aragon et de l’empereur d’Orient, Michel Paléologue, aussi effrayé des projets de la maison d’Anjou que son fils Andronic II allait bientôt l’être des progrès des Turks Ottomans. Une flotte aragonaise, commandée par Roger de Loria, croisait secrètement dans la Méditerranée, quand, tout à coup, le 30 mars 1282, lundi de Pâques, vers l’heure des vêpres, le peuple de Palerme, irrité par quelques insolences des soldats royaux, les assaillit au cri de : « Mort aux Français ! » Ceux-ci furent égorgés et le massacre se généralisa dans presque toute la Sicile. Charles d’Anjou fit attaquer Messine par sa flotte qui, surprise par l’amiral Roger de Loria, fut incendiée et détruite (1284). Ces revers jetèrent Charles dans une noire mélancolie qui l’enleva en quelques jours, tandis que le roi de France, Philippe III, obligé d’évacuer l’Aragon, allait mourir à Perpignan, laissant le trône à son fils Philippe IV, dit le Bel (1285).

La même année, les rois d’Aragon et de Castille et le pape Martin IV moururent aussi. Trois ans plus tard, un traité assurait le royaume de Naples à Charles-le-Boiteux, fils de Charles d’Anjou, et la Sicile à Jacques, successeur de Pierre d’Aragon.

La chute de la domination germanique et l’affaiblissement de la maison d’Anjou permirent aux petits États du nord de l’Italie, de consolider leurs institutions municipales, sans interrompre le cours de leurs révolutions intérieures. Aux partis Guelfe et Gibelin, aux agitations des familles rivales s’ajoutait l’antagonisme de la noblesse et du peuple. Les formes gouvernementales varièrent suivant l’esprit de chaque pays ; les régimes qui prévalurent furent les principats ou les tyrannies dans les régions lombardes, les républiques démocratiques dans la Toscane ou les républiques aristocratiques, comme à Venise, qui compléta sa constitution en 1297, et réserva aux familles patriciennes alors en charge, le droit de recruter le grand Conseil. Cette restriction fut sanctionnée, ultérieurement par l’inscription au Livre d’Or et par l’institution du Conseil des Dix. La ville de Milan, où le pouvoir appartenait à la maison della Torre, passa en 1277 sous la domination de Matteo Visconti. Les Bonacossi régnaient à Mantoue depuis 1275, les Polenta à Ravenne, les Scala à Vérone, les Montefeltri à Urbin, les Malatesta à Rimini. Les Orsini et les Colonna se partageaient la campagne de Rome. Restées libres, au milieu des ébranlements de la Péninsule, Venise, Gênes, Pise, Florence étaient devenues des États puissants : elles s’empressèrent de se déchirer à tour de rôle, soit par passion politique, soit par intérêt maritime et commercial. En bannissant complètement la noblesse de ses murs, Florence éleva en 1282, les Arts mineurs c’est-à-dire les métiers de forgerons, laveurs, maçons, teinturiers, cardeurs, etc., au même rang que les Arts majeurs, qui comprenaient les professions bourgeoises, de négociants, banquiers, magistrats, médecins, boutiquiers. etc. Un Conseil exécutif ou Seigneurie fut composé des prieurs de tous les arts, et les nobles furent déclarés inadmissibles aux emplois publics, à moins de se désennoblir. On vit alors les seigneurs déchirer eux-mêmes leurs titres, changer leurs noms et solliciter une inscription sur les registres de quelque corps d’état. Ce fut une faveur pour eux d’obtenir légalement leur propre dégradation, et les communes se montrèrent d’abord très-avares d’admissions, car les nobles spéculaient sur cette ostentation de roture pour ressaisir le pouvoir public.

À peine l’aristocratie fut-elle vaincue que la bourgeoisie se déchaîna contre les classes pauvres et que la lutte commença entre le peuple gras et le peuple maigre. La classe parvenue des popolani grassi s’unit à la noblesse par des mariages et travailla à l’anéantissement de la plèbe. Plus tard, la population florentine fut divisée par Giano della Bella en vingt compagnies qui eurent chacune pour chef un gonfalonier et se concentrèrent sous l’autorité d’un gonfalonier suprême. Cette organisation fut adoptée, avec quelques modifications, par beaucoup de cités libres telles que Pise, Lucques, Pistoie, Arezzo, etc. Les questions de suprématie pour la navigation furent la principale cause de guerre entre les républiques maritimes. Ce fut pour ce motif qu’en 1262 les Génois aidèrent l’empereur d’Orient à reprendre les possessions de Venise à Constantinople. Le même mobile les détermina à la guerre contre les Pisans, qu’ils écrasèrent à la bataille navale de Meloria (1284). La puissance de Pise fut d’autant plus affaiblie que la plupart des villes de la Toscane profitèrent de son malheur pour se partager ses dépouilles. Elle dut se résigner à la défaite, quand son défenseur, Ugolin, fut mort avec ses quatre enfants dans la Tour de la faim. La domination de Florence en fut consolidée et le triomphe du parti guelfe allait jeter dans l’exil le gibelin Dante, le poète immortel. Ce n’était point là la grandeur pacifique qu’il rêvait pour sa patrie florentine ; une nouvelle querelle, née dans la ville de Pistoie, venait de partager, vers l’an 1300, toute la Toscane et les Guelfes eux-mêmes en deux factions acharnées, les noirs et les blancs et le bannissement des blancs devait à peine apaiser ces discordes interminables.

Quant à la papauté, elle n’avait cessé de grandir dans le cours du XIIIe siècle. La suprématie spirituelle et temporelle de l’Église, dont les fondements, jetés par Grégoire VII, avaient été si fortement cimentés par Innocent III, ne semblait plus devoir être ébranlée depuis la mort de l’empereur Frédéric II (1250). Néanmoins, la ferveur catholique s’était sensiblement refroidie dès 1270, et les fréquents appels à la croisade formulés par les Conciles restaient sans écho dans les États européens absorbés par leur organisation intérieure. L’entrée des Infidèles à Saint-Jean-d’Acre, ce dernier boulevard des chrétiens en Palestine (1291), n’excita partout qu’une sorte d’émotion passagère et surprit moins que tout autre le petit-fils de Saint-Louis, Philippe IV, surnommé le Bel. Ce roi de France s’empressait précisément à cette époque de terminer la guerre contre l’Aragon par le traité de Tarascon (1291), confirmé plus tard par celui d’Anagni (1295). Avide, irascible et dur, il pilla les Juifs, falsifia la monnaie et pressura ses sujets sans trève, ni pitié. Pour légitimer ces violences, il s’appuya systématiquement sur les arrêts complaisants des légistes. Les hommes de loi, issus en général du Tiers-État, et à qui la bourgeoisie dut l’accroissement de son influence, s’autorisèrent des Pandectes pour ruiner l’ordre social créé par la féodalité. Tout en organisant la centralisation monarchique, ils furent les premiers fondateurs de l’ordre civil en France, et Philippe-le-Bel fit du parlement de Paris le siége de leur puissance. Ce roi, plus diplomate que chevalier, ne vit pourtant pas sans inquiétude les progrès dans la Grande-Bretagne de son vassal Édouard Ier. Le prince anglais venait de soumettre le pays de Galles, où les derniers enfants de la race Kimrique avaient jusqu’alors conservé leur indépendance. Sur le refus du chef gallois Llewelyn de lui prêter hommage, Édouard s’était jeté sur ses États avec des forces considérables. Il pénétra dans la Kambrie, s’empara de plusieurs forteresses et cerna de tous côtés les montagnards. La lutte fut acharnée et la résistance héroïque ; Llewelyn, surpris dans une grange, fut tué par mégarde, et sa tête, entourée d’une couronne d’argent, fut promenée dans les rues de Londres. Son frère, David, essaya vainement de continuer la lutte ; livré par des traîtres, il fut condamné au supplice dont la loi normande punissait les conspirateurs : on lui brûla les entrailles et on dispersa les quatre quartiers de son cadavre (1283). Les Gallois découragés, se soumirent, et leur pays incorporé reçut la même organisation politique que l’Angleterre. La reine Éléonore venait d’accoucher d’un fils, dans le château de Carnarvon, elle voulut qu’on lui donnât le titre de Prince de Galles, que porta depuis l’héritier présomptif de la couronne (1284). À la mort du roi d’Écosse, Alexandre III, et de la Vierge de Norwège, son héritière, Édouard choisi pour arbitre entre les deux prétendants Jean Baliol et Robert Bruce, prononça en faveur du premier et lui imposa sa suzeraineté (1292). Le poids en fut si lourd que l’Écossais se révolta et fit appel aux armes.

Le roi de France cherchait depuis longtemps une occasion de rupture, lorsque éclata en 1292, dans le port de Bayonne, une querelle entre quelques matelots de Guyenne et de Normandie. Cette rixe ayant dégénéré en combats fréquents dans d’autres villes maritimes, Philippe-le-Bel appela les délinquants devant sa juridiction supérieure, et, ceux-ci faisant défaut, cita le roi d’Angleterre lui-même à comparaître devant sa cour (1293). Édouard consentit à laisser séquestrer le duché de Guyenne pendant quarante jours, au bout desquels il demanda vainement la restitution de la province. Indigné de la mauvaise foi de son suzerain, il lui déclara la guerre. Les légistes français le convainquirent de forfaiture et prononcèrent la confiscation de toutes ses possessions en France. Philippe, fort de ce semblant de légalité, prit la Guyenne, promit son appui aux Écossais et aux Gallois, favorisa les prétentions d’Albert d’Autriche en Allemagne pour neutraliser l’hostilité d’Adolphe de Nassau, excita les Flamands à la révolte contre leur comte Guy de Dampierre, allié du roi d’Angleterre, et ramena à son parti le duc de Bretagne, qui ferma ses ports aux vaisseaux anglais.

Édouard se disposait à franchir le détroit, quand un mouvement offensif de Jean Baliol l’appela en Écosse. Vainqueur à Dunbar il réduisit les barons écossais à l’obéissance, tandis que Philippe-le-Bel envahissait la Flandre (1297), envoya Baliol à la tour de Londres, investit ses lieutenants de tous les grands offices du royaume subjugué et enleva la fameuse pierre de Scone qui servait de trône aux rois d’Écosse le jour de leur couronnement et qui était regardée par le peuple comme le symbole et le gage de son éternelle indépendance.

Pour punir la mauvaise foi de son suzerain, Édouard demanda à ses sujets de nouveaux subsides. Il convoqua les barons et les députés des bourgs, appelés simplement les Communes, dont la présence, devenue régulière au Parlement depuis 1275, fit de cette Assemblée la représentation véritable de la nation. Les députés bourgeois dont le mandat ne consistait encore qu’à voter des taxes levées sur le peuple, accordèrent tout ce que voulait le roi, dont les troupes de Guyenne étaient alors battues de tous côtés. Au milieu de ces complications, le plus jeune des fils d’un gentilhomme d’Écosse, William Wallace, appela ses compatriotes à l’insurrection. Il vainquit les Anglais dans plusieurs combats, extermina tout un corps d’armée sur les bords du Forth, et s’avança jusqu’à Durham. Édouard accourut avec des forces considérables, et, malgré leur intrépidité, les bandes écossaises furent anéanties à la bataille de Falkirk (1298). Livré par un de ses compagnons, William Wallace fut écartelé, et l’Écosse subit cruellement le joug des vainqueurs.

Dans l’impossibilité de faire face à tous ses ennemis, le roi d’Angleterre demanda à son suzerain une suspension d’armes qui fut bientôt suivie de la paix, sous la médiation du pape, Boniface III, élevé au trône apostolique le 24 décembre 1294. Le traité, conclu à Montreuil, en juin 1299, laissa au roi de France les conquêtes faites par ses lieutenants en Aquitaine. Sa sœur, Marguerite, épousa Édouard, et sa fille, Isabelle, fut fiancée au fils de ce prince. Cette union, destinée à cimenter la paix, devait engendrer la guerre de cent ans. Les deux rois se sacrifièrent mutuellement leurs alliés. Les Écossais furent abandonnés à la discrétion d’Édouard, et Philippe jeta en prison le comte Guy de Dampierre. Puis il s’empara de toute la Flandre, à laquelle il donna pour gouverneur Jacques de Châtillon (1300).

L’administration centralisée impliquait de telles dépenses que Philippe-le-Bel ne recula devant aucun moyen pour faire de l’argent. Il ne se borna pas à multiplier les taxes déjà exorbitantes, à généraliser les plus odieuses exactions, il désespéra le commerce et l’industrie par la falsification des monnaies, car il eut l’impudence, après leur émission, de refuser de les recevoir, à cause de l’altération même dont il était l’auteur. Personne n’échappait à cette tyrannie fiscale tour à tour violente et tracassière : Philippe ne respecta même pas les priviléges ecclésiastiques. À cette nouvelle, Boniface VIII fulmina sa bulle Clericis laïcos qui défendait, sous peine d’excommunication, à tout laïque, quel que fut son rang, de taxer le clergé, sans l’autorisation du Saint-Siége. La même peine était infligée aux ecclésiastiques de tout grade qui consentiraient à payer des subsides à un pouvoir séculier (1296). Cette bulle s’adressait à la fois au roi d’Angleterre et au monarque français. Philippe répondit à l’injonction pontificale en défendant toute exportation d’argent, d’or, de vivres, d’armes, de chevaux, de munitions, etc., sans la permission royale. Cet édit avait pour but d’intercepter les revenus que la Cour romaine tirait de France. Le pape et le roi échangèrent quelques plaintes et quelques regrets (Bulle lneffabilis amoris), où la douceur du langage tempérait la vivacité des récriminations. Puis, les deux adversaires se prêtèrent à un simulacre de réconciliation, et Boniface VIII accorda la canonisation de saint Louis. La lutte n’était que différée : la grande querelle du sacerdoce et de l’empire, épuisée entre l’Italie et l’Allemagne, venait de renaître entre le roi de France et la papauté.

Benoît Gaëtani, élevé à la chaire apostolique sous le nom de Boniface VIII, avait été nommé cardinal par Martin IV, après avoir appartenu au chapitre métropolitain de Paris et à celui de Lyon. Il était Catalan d’origine et s’était acquis très-jeune une réputation de science canonique qui lui valut d’être envoyé comme légat en France. De retour à Rome, vers 1293, il prit un tel ascendant sur le pieux Célestin V qu’il le détermina à abdiquer, et se fit élire à sa place. Dès qu’il fut investi du pouvoir, il se hâta d’enfermer son naïf prédécesseur dans un cachot. Célestin ne tarda pas à y mourir. Absolu et opiniâtre, Boniface adopta complétement les idées de Grégoire VII, et manifesta l’intention formelle de soumettre toutes les couronnes à la tiare. Il commença par exiger l’hommage lige de tous les souverains qui relevaient du Saint-Siége ; prétendit disposer des royaumes de Naples, d’Aragon, de Valence, d’Écosse, de Pologne, de Hongrie ; voulut imposer sa juridiction aux rois d’Angleterre, de Bohême, de France, de Danemark ; réclama le droit de désigner l’empereur lors du conflit entre Adolphe de Nassau et Albert d’Autriche, et refusa de reconnaître ce dernier comme roi des Romains, titre que portait le chef nommé par les électeurs de Germanie, tant qu’il n’avait pas reçu à Rome la couronne impériale. Pour détacher Albert de l’alliance du roi de France, Boniface le releva de l’excommunication, confirma son élection et lui promit même, dit-on, de le sacrer empereur d’Occident. Il expulsa de Rome la puissante famille Colonna, qui lui déniait le titre de pape, fomenta des troubles dans tous les pays et brava le mécontentement de l’Italie entière, en se montrant en public l’épée au côté et revêtu du costume d’un chef d’armée.

En l’an 1300 il institua ou régularisa le Jubilé centenaire, promettant rémission entière de leurs péchés à ceux qui visiteraient les églises de Rome pendant trente jours consécutifs. Dans ce jubilé, qu’il célébra avec une pompe extraordinaire, au milieu d’une foule de pèlerins accourus de toutes les parties de l’Europe, Boniface se montra avec les insignes impériaux, précédé d’un héraut qui, portant les deux glaives, l’acclamait à la fois comme pontife souverain et comme empereur de la terre. Toutes les richesses du monde s’étalèrent aux pieds du pontife qui, contemplant devant lui la chrétienté prosternée, put se croire réellement le roi suprême de l’univers.

Les représentants de tous les pays, princes, seigneurs, prélats, nobles et bourgeois, se heurtèrent à cette occasion dans la ville éternelle où affluèrent les moines mendiants, milice dévouée du Saint-Siége. Ces nouveaux ordres de religieux Carmes (1227), Augustins (1256), Franciscains (1215), Dominicains (1216), soustraits à la juridiction des évêques, s’étaient prodigieusement accrus et, malgré l’opposition opiniâtre du clergé séculier et de l’université de Paris, dont le docteur Guillaume de Saint-Amour se fit le champion, ils avaient obtenu des papes le privilège de prêcher, d’administrer les sacrements et d’enseigner dans les écoles. De leur sein sortirent un grand nombre d’hommes illustres : les Italiens, saint Bonaventure de Bagnoreggio et saint Thomas d’Aquin ; l’Écossais, Duns Scot ; l’Anglais, Roger Bacon ; l’Allemand, Albert le Grand ; l’Espagnol, Raymond Lulle ; le Français, Vincent de Beauvais, l’encyclopédiste de ce siècle.

Un ambassadeur de la république de Florence, près la cour de Rome, assista au jubilé du mois d’avril de l’an 1300. Ce Florentin, à jamais illustre, nommé Dante Alighieri, data de cette époque son poëme immortel de la Divine Comédie. Le siècle qui pouvait inspirer cette œuvre de génie, venait évidemment de triompher de la barbarie. Déjà de puissants efforts intellectuels avaient précédé le poëme de Dante. L’Italie, pouvait se glorifier d’avoir enfanté d’admirables savants et de remarquables écrivains.

Brunetto Latini avait résumé dans un livre encyclopédique, écrit en français, les connaissances de son temps ; Marino Sanuto enseignait à l’Europe que l’Afrique était entourée par la mer ; Léonard Fibonacci, dit Léonard de Pise, importait les chiffres arabes en Europe, après un voyage en Barbarie et constituait l’algèbre moderne ; Accurse, Jean André, Pierre des Vignes fondaient la jurisprudence, et la célébrité consacrait les noms de Guittone d’Arezzo, Bonnagiunta de Lucques, Jacques de Lentino, Cino de Pistoie, Guido Cavalcanti, l’ami et presque l’émule de Dante, Casella le musicien, Cecco Angiolieri, Oderisi l’enlumineur, Cimabué et Giotto, les restaurateurs de la peinture. En France, Guillaume de Lorris avait commencé le Roman de la Rose, continué par Jean de Meung ; le fabliau apparaissait, la poésie s’affranchissait avec Rutebœuf, la prose naissait avec Geoffroy de Villehardouin et le sire de Joinville, et les trouvères, au nord de la Loire, composaient encore des chansons de geste. En Allemagne, la poésie, honorée par les Hohenstaufen, était représentée par plus de cent Minnesinger. Les œuvres se succédaient : le Parcival de Wolfram d’Eschenbach, le Tristan de Gottfried, les Niebelungen, les fables de Bonerius, Gudrun et Biterolf. L’architecture ogivale, improprement nommée gothique, atteignit la perfection dans de nombreux monuments ; la miniature triompha dans les missels et les livres d’heures. On connut le papier de linge, inventé par les Arabes espagnols qui employèrent aussi la poudre à canon dès 1249. Les lunettes furent inventées en 1286, par le Florentin Salviato. On usa de la boussole dont se servaient les Provençaux au XIIe siècle ; on retraça sur des vitraux coloriés les faits de l’Histoire-Sainte et de la vie féodale. Enfin, un très-grand nombre de découvertes ou d’importations utiles exercèrent dans ce siècle une influence considérable sur le commerce, l’industrie, les sciences et les arts.