Histoire romaine (Velleius Paterculus) - Livre II

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(à partir de 133 av. J.-C.)
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01 -…


I.


Le premier Scipion avait ouvert la route à la puissance romaine, c’est à la corruption que le second l’ouvrit. En effet, une fois supprimée la crainte qu’inspirait Carthage, une fois disparue la rivale qui leur disputait l’empire, ce n’est point par une marche insensible mais d’une course folle que les Romains laissant là la vertu, se précipitèrent vers les vices. Les anciens usages furent abandonnés, de nouveaux furent introduits ; aux veilles succéda le sommeil ; aux armes, les plaisirs ; la cité délaissa le travail pour l’oisiveté. C’est alors que Scipion Nasica construisit des colonnades dans le Capitole, que Métellus fit celles dont nous avons déjà parlé, que dans le cirque, Cneius Octavius en bâtit une bien plus magnifique encore ; et que la splendeur de l’État entraîna le faste des particuliers. Vint ensuite la lamentable et honteuse guerre d’Espagne contre Viriathe, un chef de brigands. La fortune y fut indécise mais plus souvent contraire aux Romains. Viriathe tué par la ruse plutôt que par le courage de Servilius Caepio, la guerre de Numance s’alluma, plus pénible encore. Cette ville n’eut jamais sous les armes plus de dix mille de ses citoyens, mais grâce à leur opiniâtre fermeté, à l’incapacité de nos chefs, ou à l’indulgence du sort, ils forcèrent non seulement les autres généraux mais même l’illustre Pompée, le premier des Pompées qui obtint le consulat, à conclure les plus honteux traités et en imposèrent de non moins honteux et exécrables au consul Mancinus Hostilius. Pompée dut l’impunité à son crédit. Mancinus éprouva une telle humiliation qu’il consentit à se laisser livrer aux ennemis par les féciaux, nu, les mains liées derrière le dos. Mais ceux-ci, comme avaient fait autrefois les vainqueurs des fourches Caudines, refusèrent de le recevoir et dirent qu’un État n’avait pas le droit de payer du sang d’un seul homme la violation de sa parole.

II.

En livrant Mancinus, on provoqua dans l’État de violents désordres. En effet, Tibérius Gracchus, fils de Tibérius Gracchus, citoyen très illustre et très distingué, petit-fils de Publius Scipion l’Africain du côté maternel, avait été questeur dans cette guerre et avait conseillé et signé le traité. Il eut peine à tolérer l’annulation d’un de ses actes ou craignit d’être exposé lui-même à un jugement et à un châtiment analogues. Nommé tribun du peuple, cet homme, par ailleurs d’une vie irréprochable, supérieurement doué et de la plus grande droiture dans ses intentions, orné enfin de vertus aussi parfaites qu’un mortel peut les recevoir de la nature ou les acquérir par ses efforts, abandonna le parti des gens de bien, sous le consulat de Publius Mucius Scévola et de Lucius Calpurnius, il y a de cela cent soixante-deux ans. Il promit le droit de cité à l’Italie entière, réalisa en même temps les vœux de tous en promulguant des lois agraires, bouleversa tout de fond en comble et mit la république au bord de l’abîme en lui faisant courir un double danger. Comme Octavius son collègue résistait dans l’intérêt de l’État, il annula ses pouvoirs et nomma des triumvirs chargés de répartir les terres et de conduire les colonies ; ce furent, avec lui-même, son beau-père l’ancien consul Appius et son frère Caïus qui était encore un tout jeune homme.

III.

Publius Scipion Nasica, petit-fils de celui que le Sénat avait jugé l’homme le plus vertueux, fils de celui qui, censeur, avait bâti un portique dans le Capitole, arrière-petit-fils de Cneius Scipion, l’oncle de l’illustre Publius Scipion l’Africain, était alors un simple citoyen, revêtu de la toge. Bien qu’il fût cousin germain de Tibérius Gracchus, il faisait passer la patrie avant la parenté et jugeait que tout ce qui n’était pas conforme à l’intérêt de l’État était contraire aux intérêts des particuliers. Ces vertus lui valurent d’être le premier à recevoir pendant son absence la dignité de grand pontife. Entourant son bras gauche d’un pan de sa toge, il se posta au sommet du Capitole, au haut des marches et exhorta à le suivre ceux qui voulaient le salut de l’État. Alors les nobles, le Sénat, la meilleure et la plus grande partie de l’ordre équestre, avec ceux des plébéiens qui n’avaient pas subi l’influence de funestes conseils, se précipitèrent vers Gracchus qui, debout sur la place au milieu de ses bandes, cherchait à soulever une foule venue de presque toute l’Italie. Comme Gracchus dans sa fuite descendait, en courant, la pente du Capitole, il fut atteint d’un morceau de banc et finit par une mort prématurée une vie qui aurait pu être très glorieuse. C’est ainsi qu’on commença dans la ville de Rome à verser le sang des citoyens et à tirer le glaive impunément. Dès lors, le droit succomba sous la violence, le plus fort fut jugé le meilleur, les différends entre citoyens qui jadis étaient toujours apaisés par des accommodements furent réglés par l’épée, et les guerres furent engagées sans motif légitime, selon les profits qu’elles procuraient. Rien d’étonnant à cela : les exemples vont souvent plus loin que leur point de départ ; si étroit que soit le sentier où vous les laissez s’engager, ils s’en écartent et se frayent à eux-mêmes un large chemin. Une fois qu’on s’est écarté de la bonne route, on va à l’abîme et personne ne voit de honte à faire ce qui a été profitable à un autre.

IV.

Pendant que ces faits se passaient en Italie, le roi Attale mourant léguait l’Asie au peuple romain, comme Nicomède lui légua plus tard la Bithynie ; mais Aristonicus prétendit qu’il était descendant de la famille royale et s’empara du pays par les armes. Il fut vaincu par Marcus Perpenna et après avoir figuré dans un cortège triomphal, mais dans celui de Manius Aquilius, il paya de la vie le crime qu’il avait commis ; il avait en effet au début de la guerre fait assassiner le très savant jurisconsulte Crassus Mucianus qui revenait alors de son proconsulat d’Asie. Pour venger tant de défaites subies autour de Numance, on nomma consul pour la seconde fois Publius Scipion Emilien, le second Africain, le destructeur de Carthage et on l’envoya en Espagne. Sa chance et son courage dont nous avions eu les preuves en Afrique, répondirent en Espagne à notre attente. Moins d’un an et trois mois après son arrivée, Numance entourée de travaux de siège était détruite et complètement rasée. Jamais avant lui homme d’aucune nation ne mérita d’immortaliser son nom par la destruction de villes plus illustres. Car en détruisant Carthage et Numance, il nous délivra de la crainte de la première et nous vengea des outrages de la seconde. Ce même Scipion interrogé par le tribun Carbon sur ce qu’il pensait de Tibérius Gracchus répondit que, si l’intention de Gracchus avait été de s’emparer du pouvoir, on avait eu raison de le tuer. Comme toute l’assemblée se récriait, il ajouta : ""Les ennemis en armes que j’ai tant de fois entendus ne m’ont pas effrayé de leurs cris ; comment pourriez-vous m’émouvoir par les vôtres, vous qui n’êtes pas les vrais fils de l’Italie ? " Peu de temps après son retour à Rome, sous le consulat de Manius Aquilius et de Caius Sempronius, il y a cent cinquante ans, cet homme qui avait été deux fois consul, deux fois triomphateur, qui avait détruit les deux villes qui étaient la terreur de Rome, fut un matin trouvé mort dans son lit et on remarqua sur sa nuque quelques traces de strangulation. La mort d’un si grand homme ne donna lieu à aucune enquête et on enterra la tête voilée, le corps de celui qui par ses exploits avait permis à Rome de dresser la sienne plus haut que le reste du monde. Selon l’avis du plus grand nombre, sa mort fut naturelle ; selon certains, elle fut le résultat d’un complot. Sa vie, en tout cas, fut de la plus grande noblesse et jusqu’alors aucune, sauf celle de son aïeul n’avait eu plus d’éclat. Il mourut à l’âge de cinquante-six ans ; si on en doute, il suffit de se reporter à la date de son premier consulat qu’il obtint dans sa trente-sixième année et le doute se dissipera.

V.

Avant l’époque de la destruction de Numance, eut lieu en Espagne la brillante expédition de Décimus Brutus. Pénétrant chez tous les peuples espagnols, il s’empara d’un grand nombre d’hommes et de villes, s’avança jusqu’en des régions aux noms à peine connus et mérita le surnom de Gallaecus. Quelques années avant lui, dans ces mêmes régions, I’illustre Quintus Macédonicus avait montré une telle sévérité dans son commandement qu’au siège de la ville espagnole de Contrébie, cinq cohortes de légionnaires qui avaient dû abandonner une position escarpée, reçurent l’ordre d’y remonter sur-le-champ. Tous firent leur testament sous les armes, comme s’ils devaient aller à une mort certaine ; le chef ne s’entêta pas moins à persévérer dans son dessein etc les soldats qu’il avait envoyés à la mort, lui revinrent avec la victoire. Tels furent les effets de la honte s’ajoutant à la crainte et de l’espoir naissant du désespoir. Ce général se rendit très illustre par son courage et par cet exemple de sévérité. De son coté, Fabius Aemilianus, fils de Paulus, ne fut pas moins illustre par la discipline qu’il fit régner en Espagne.

VI.

Dix ans après, la même démence qui avait saisi Tibérius Gracchus, s’empara de son frère Caïus. Par toutes ses vertus comme par cette marque de folie, Caïus ressemblait à son frère, mais par l’intelligence et l’éloquence, il lui était bien supérieur. Il pouvait sans le moindre effort obtenir le premier rang dans l’État. Cependant, soit pour venger la mort de son frère, soit pour s’assurer l’accès au pouvoir royal, il suivit son exemple en se faisant nommer tribun. Il reprit ses revendications, mais en leur donnant plus d’ampleur et de violence ; il accordait le droit de cité à tous les Italiens, l’étendait presque jusqu’aux Alpes, partageait les terres, interdisait à tout citoyen de posséder plus de cinq cents arpents, comme l’avait jadis défendu la loi Licinia, établissait de nouveaux droits de circulation, emplissait les provinces de colonies nouvelles, transférait le pouvoir judiciaire du sénat aux chevaliers, introduisait l’usage de distribuer du blé au peuple. Tout était changé, tout était bouleversé et agité, rien ne restait dans le même état. Bien plus, il se fit proroger une seconde année dans ses fonctions de tribun. Le consul Lucius Opimius qui pendant sa préture avait détruit Frégelles, le poursuivit les armes à la main et avec lui Fulvius Flaccus : cet ancien consul, ancien triomphateur, brûlait lui aussi d’une coupable ambition et Caius Gracchus l’avait nommé triumvir à la place de son frère Tibérius, en même temps qu’il l’associait à son pouvoir royal. Opimius les tua tous deux et le seul acte impie qu’il commit fut de mettre à prix la tête, je ne dirai pas de Gracchus, mais d’un citoyen romain et de déclarer qu’il la payerait au poids de l’or. Flaccus qui, sur l’Aventin, excitait au combat une bande armée, fut égorgé avec l’aîné de ses deux fils. Gracchus s’enfuyait et allait être saisi par ceux qu’Opimius avait envoyés à sa poursuite, quand il tendit la gorge à son esclave Euporus qui fit preuve en se donnant la mort de la même énergie qu’il avait montrée en aidant son maître. Ce jour-là, le chevalier romain Pomponius fournit une preuve éclatante de son dévouement à Gracchus : imitant Horatius Coclès, il soutint sur un pont l’assaut des ennemis, puis se perça de son épée. Par une cruauté inouïe, les vainqueurs jetèrent au Tibre le corps de Caius, comme on avait fait autrefois pour celui de Tibérius.

VII.

C’est ainsi que les fils de Tibérius Gracchus, petit-fils de Publius Scipion l’Africain, du vivant même de leur mère Cornélie, fille de l’Africain, trouvèrent la mort, pour avoir mal usé des dons les plus remarquables. S’ils se fussent contentés des honneurs qui conviennent à un citoyen, tout ce qu’ils s’efforcèrent d’acquérir par les désordres, ils l’eussent paisiblement obtenu de l’État. Ce cruel assassinat fut suivi d’un forfait sans exemple. Le fils de Fulvius Flaccus, jeune homme d’une beauté remarquable, âgé de moins de dix-huit ans et resté étranger aux crimes paternels, avait été envoyé par son père pour négocier un accord. Opimius le fit mettre à mort. Un haruspice étrusque, son ami, l’aperçut lorsqu’on le conduisait tout en pleurs à la prison. " Pourquoi, dit-il, ne fais-tu pas plutôt ainsi ? " et sur-le-champ il se brisa la tête contre le montant en pierre de la porte de la prison ; la cervelle jaillit, il expira. Puis on commença de cruelles poursuites contre les amis et les clients des Gracques. Opimius, homme par ailleurs vertueux et digne, fut plus tard condamné dans un procès public et comme on se souvenait de sa rigueur, il ne trouva aucune pitié chez ses concitoyens. Rupilius et Popilius qui, pendant leur consulat, s’étaient déchaînés avec la plus grande fureur contre les amis de Tibérius Gracchus furent ensuite, dans des procès publics, justement accablés par la même haine. Nous ajouterons à ce grand événement un détail dont la connaissance est de peu d’importance. C’est bien au consulat de cet Opimius que le très célèbre vin Opimien doit son nom. Qu’actuellement il n’y ait plus de ce vin, on peut le supposer d’après le nombre des années, car depuis Opimius jusqu’à ton consulat, Marcus Vinicius, il s’est écoulé cent cinquante et un ans. L’acte d’Opimius par lequel il voulut venger des inimitiés personnelles rencontra peu d’approbation. Le châtiment parut avoir été infligé pour satisfaire une haine particulière plutôt que pour protéger l’État.

VIII.

Vers ce temps-là, sous le consulat de Porcius et de Marcius, on conduisit une colonie à Narbonne. Rapportons maintenant un exemple de la sévérité des tribunaux. Le petit-fils de Marcus Caton, l’ancien consul Caïus Caton dont la mère était la sœur de Scipion l’Africain, fut condamné pour concussion à son retour de Macédoine, bien que la contestation ne portât que sur quatre mille sesterces. Tellement les hommes de ce temps-là tenaient compte de la volonté de commettre la faute plutôt que de la grandeur de cette faute. Ils jugeaient l’acte d’après l’intention et c’est la nature du crime et non son étendue qu’ils appréciaient. C’est vers cette même époque qu’un seul jour vit le triomphe des deux frères Marcus et Caïus Métellus. Exemple non moins illustre et jusqu’alors unique, les fils de ce Fulvius Flaccus qui avait pris Capoue furent consuls en même temps. Toutefois l’un d’eux avait été donné en adoption. Il était entré comme fils adoptif dans la famille d’Acidinus Manlius. Quant aux deux Métellus qui furent censeurs en même temps, ce n’étaient pas deux frères mais deux cousins germains. Seuls, les Scipions avaient eu un bonheur semblable. Vers cette date, les Cimbres et les Teutons franchirent le Rhin et bientôt nos nombreuses défaites, puis les leurs les rendirent célèbres. A la même époque, Minucius qui construisit les portiques aujourd’hui encore bien connus, obtint son glorieux triomphe sur les Scordiques.

IX.

C’est alors que brillèrent les orateurs Scipion Emilien, Lélius, Servius Galba, les deux Gracques, Caïus Fannius, Papirius Carbo. Il faut citer encore Métellus Numidicus, Scaurus et tout particulièrement Lucius Crassus et Marc Antoine. Aux génies de cette période succédèrent Caïus César Strabon et Publius Sulpicius. Quant à Quintus Mucius, il doit sa célébrité plutôt à sa science juridique qu’à son éloquence proprement dite. Vers la même époque également, Afranius se rendit célèbre par ses comédies romaines, Pacuvius et Accius par leurs tragédies, et leurs œuvres peuvent soutenir la comparaison avec celle des Grecs. Un autre écrivain sut donner à son œuvre une place honorable parmi celles de ces auteurs mêmes et si l’on trouve plus d’art dans ces dernières, il semble presque y avoir plus de vigueur dans la sienne. Je veux parler de Lucilius dont le nom fut célèbre et qui avait servi comme cavalier sous les ordres de Publius Scipion l’Africain pendant la guerre de Numance. Vers la même date, Jugurtha et Marius, qui étaient encore des jeunes gens, servaient sous le même Scipion l’Africain et apprenaient dans le même camp un art qu’ils pratiquèrent ensuite dans des camps ennemis. Sisenna, encore dans sa jeunesse, écrivait déjà comme historien, mais il ne publia son ouvrage sur les guerres civiles et les guerres de Sylla que plusieurs années après, à un âge assez avancé. Caelius vécut avant Sisenna ; Rutilius, Claudius Quadrigarius et Valérius Antias furent ses contemporains. N’oublions d’ailleurs pas qu’à cette même génération appartenait Pomponius, écrivain illustre par ses idées, rude dans son style et qui se recommande par l’invention d’un genre nouveau.

X.

Poursuivons par un trait de la sévérité des censeurs Cassius Longinus et Caepion. Il y a cent cinquante-sept ans ils firent comparaître devant eux l’augure Lépidus Emilius, lui reprochant d’avoir loué une maison six mille sesterces. Si aujourd’hui quelqu’un se logeait à un prix semblable, c’est à peine si on reconnaîtrait en lui un sénateur. Tant on passe naturellement des vertus aux fautes, des fautes aux vices, des vices à l’abîme ! On vit vers la même époque les illustres victoires de Domitius sur les Arvernes et de Fabius sur les Allobroges. Fabius, petit-fils de Paul Emile, dut à sa victoire le surnom d’Allobrogicus. Remarquons cette originalité de la famille des Domitius : son bonheur fut éclatant mais limité à un petit nombre de personnes. Pendant les sept générations qui précédèrent Cneius Domitius, jeune homme d’une si noble simplicité, il n’y eut dans cette famille que des fils uniques, mais tous parvinrent au consulat ou au sacerdoce et presque tous aux honneurs du triomphe.

XI.

Vint alors la guerre de Jugurtha que dirigea Quintus Metellus, le premier général de son siècle. Son lieutenant fut Caius Marius, dont nous avons déjà parlé. Chevalier de naissance, il était grossier et rude mais d’une vertu irréprochable ; aussi remarquable à la guerre que détestable pendant la paix, il était affamé de gloire, insatiable, emporté, toujours agité. Par l’intermédiaire des publicains et des autres négociants d’Afrique, il accusa Métellus de traîner, de prolonger la guerre depuis trois années déjà, de montrer la morgue naturelle à la noblesse et de vouloir s’éterniser dans le commandement. Il fit si bien qu’ayant obtenu la permission d’aller à Rome, il fut nommé consul ; on lui confia même la direction d’une guerre que Métellus avait presque terminée en mettant par deux fois Jugurtha en déroute. Metellus obtint cependant le triomphe le plus éclatant et reçut le surnom de Numidicus qu’il avait mérité par sa loyauté et son courage. Nous avons signalé un peu plus haut l’éclat de la famille des Domitius ; il faut noter aussi celle des Cécilius. A cette époque, en effet, en moins de douze ans, plus de douze Métellus obtinrent soit le consulat, soit la censure, soit le triomphe. On voit bien là que, tout comme les villes et les empires, les familles voient leur fortune fleurir, vieillir et disparaître.

XII.

Dès cette époque, par une sorte de prédestination, Caïus Marius se vit attacher comme questeur Lucius Sylla. Il l’envoya auprès du roi Bocchus et s’empara ainsi du roi Jugurtha, il y a de cela environ cent trente-huit ans. Marius fut désigné une seconde fois comme consul et de retour à Rome, au début de ce deuxième consulat, il mena Jugurtha dans son triomphe le jour des calendes de janvier. C’est alors qu’on vit s’avancer, comme nous l’avons dit plus haut, un immense flot de peuplades germaniques, les Cimbres et les Teutons. En Gaule, ils avaient battu et mis en fuite les consuls Caepion et Manlius et avant eux Carbon et Silanus ; ils les avaient dépouillés de leurs armées, ils avaient égorgé l’ancien consul Scaurus Aurélius et d’autres personnages très illustres. Le peuple romain pensa alors qu’aucun général n’était plus capable que Marius de repousser de si puissants ennemis et on multiplia ses consulats. Le troisième se passa en préparatifs de guerre. Cette année-là, le tribun du peuple Cneius Domitius proposa une loi qui donnait au peuple la nomination des prêtres, jusque-là choisis par leurs collègues. Pendant son quatrième consulat, Manlius en vint aux mains avec les Teutons au delà des Alpes, près d’Aix. Il massacra, tant le premier que le second jour, plus de cent cinquante mille ennemis et la nation des Teutons fut anéantie. Pendant son cinquième consulat, c’est de ce côte des Alpes, dans les plaines nommées Raudiennes que le consul Manlius aidé du proconsul Quintus Lutatius Catulus, livra lui-même une bataille décisive qui fut tout à fait heureuse. Plus de cent mille hommes furent tués ou pris. Par cette victoire, Marius semble avoir mérité que l’État n’ait pas de regret de sa naissance, et avoir fait autant de bien que de mal. Un sixième consulat lui fut donné pour le récompenser de ses services. Ne dépouillons pas cependant ce consulat de ce qui le rend glorieux. Avec une sorte de frénésie, Servilius Glaucia et Saturninus Apuleius prolongeaient leurs magistratures, déchiraient l’État et allaient jusqu’à disperser les comices par la violence et le massacre. Ce consul les dompta par les armes et ces hommes abominables furent punis de mort dans la curie Hostilia.

XIII.

Puis quelques années se passèrent et on nomma tribun Marcus Livius Drusus. C’était un homme remarquable par sa noblesse, son éloquence, son honnêteté. Il montra dans tous ses projets une intelligence et des intentions bien meilleures que les résultats qu’il obtint. Il voulait rétablir le sénat dans son antique gloire et lui rendre l’exercice de la justice. Les chevaliers avaient en effet obtenu le pouvoir judiciaire par les lois des Gracques. Après avoir durement frappé, malgré leur complète innocence, de nombreux citoyens des plus illustres, ils avaient poursuivi en vertu de la loi sur les concussions, Publius Rutilius, l’homme le plus vertueux non seulement de son siècle, mais de tous les temps et l’avaient condamné, à la grande douleur de toute la cité. Dans les entreprises mêmes où il travaillait pour le sénat, Drusus eut le sénat comme adversaire. Celui-ci ne comprenait pas que si les mesures de Drusus étaient en quelque point favorables à la plèbe, c’était pour prendre la foule comme par un appât ou dans un filet et pour que le peuple, en échange de faibles avantages, en abandonnât de plus grands. Bref, le destin de Drusus fut tel que le sénat aima mieux approuver les actes nuisibles de ses collègues que ses projets, tout excellents qu’ils fussent, méprisa l’honneur qu’il voulait lui rendre, accepta avec calme les outrages dont les autres l’accablaient, et se montra envieux de l’immense renommée de Drusus alors qu’il n’était pas blessé de la gloire moins éclatante de ses adversaires.

XIV.

Comme le succès ne récompensait pas ses bonnes intentions, Drusus changeant d’idée voulut donner le droit de cité à l’Italie. Il y travaillait, quand revenant du forum entouré de cette foule immense et confuse qui l’escortait toujours, il fut frappé d’un coup de couteau dans la cour même de sa maison. L’arme resta fixée dans son coté et il mourut en quelques heures. Comme il allait rendre le dernier souffle, il murmura, à la vue du grand nombre de ceux qui l’entouraient en pleurant, une parole qui convient bien à l’honnêteté de sa conscience : "O mes parents et mes amis, dit-il, I’État retrouvera-t-il un citoyen semblable à moi ? " Telle fut la fin de cet illustre jeune homme. Ne passons pas sous silence cet autre trait de son caractère : il faisait bâtir une maison sur le Palatin, à cet endroit même où habita jadis Cicéron, puis Censorinus et où habite maintenant Statilius Sisenna. Son architecte lui promit qu’il construirait une maison d’où il pourrait voir tout autour de lui et où il serait à l’abri de tous les indiscrets, sans qu’aucun voisin y pût plonger ses regards. "Eh bien, dit-il, si tu es si habile, dispose ma maison pour que tout ce que je ferai puisse être aperçu de tout le monde." Parmi les lois de Gracchus, je compterais au nombre des plus dangereuses celle qui établit des colonies hors d’Italie. C’est une chose que nos ancêtres avaient évitée avec soin : car ils avaient remarqué combien Carthage l’emportait en puissance sur Tyr sa métropole, Marseille sur Phocée, Syracuse sur Corinthe, Cyzique et Byzance sur Milet, et toujours ils avaient fait revenir en Italie, pour les opérations du cens, les citoyens romains établis dans les provinces. La première colonie qui fut fondée hors d’Italie fut Carthage.

XV.

La mort de Drusus fit éclater la guerre d’Italie qui couvait depuis longtemps. C’est en effet sous le consulat de Lucius César et de Publius Rutilius, il y a cent vingt ans, que toute l’Italie prit les armes contre les Romains. Le mal prit naissance chez les habitants d’Asculum, comme le montre l’assassinat du préteur Servilius et du légat Fonteius, puis gagna les Marses et se répandit dans toutes les autres régions. Le sort de ces peuples fut déplorable et cependant leur cause était très juste. Ils demandaient en effet à faire partie de cette cité dont leurs armes défendaient l’empire. Chaque année, à chaque guerre ils fournissaient un double contingent de fantassins et de cavaliers. On leur refusait cependant le droit d’entrer dans cette cité qui, grâce à eux, s’était élevée si haut qu’elle pouvait mépriser des hommes de même famille et de même sang, comme s’ils étaient des étrangers d’autres races. Cette guerre fit perdre à l’Italie plus de trois cent mille jeunes gens. Du côté des Romains, les généraux qui s’illustrèrent le plus furent Cneius Pompée, père du grand Pompée, Caïus Marius dont nous avons déjà parlé, Lucius Sylla qui, l’année précédente, avait rempli les fonctions de préteur, et Quintus Métellus, fils de Métellus Numidicus, qui avait obtenu à bon droit le surnom de Pius. Son père en effet avait été banni de la cité par Lucius Saturninus parce que seul il avait refusé de prêter serment aux lois de ce tribun. Par sa piété filiale et grâce à l’autorité du sénat et au consentement des citoyens, Quintus le fit rentrer d’exil. Les triomphes et les magistratures de Métellus Numidicus contribuèrent moins à sa gloire que le motif de son exil, cet exil lui-même et son retour.

XVI.

Du côté des Italiens, les plus illustres chefs furent Silo Popaedius, Hérius Asinius, Insteius Caton, Caïus Pontidius, Télésinus Pontius, Marius Egnatius et Papius Mutilus. Pour moi, respectueux de la vérité historique, je ne saurais par discrétion dérober à ma famille une partie de sa gloire. Minatus Magius d’Aeculanum, mon trisaïeul, est bien digne en effet qu’on rappelle son nom. Petit-fils du premier citoyen de Capoue Decius Magius, homme bien connu pour sa loyauté, Minatus se montra dans cette guerre si loyal envers les Romains qu’avec une légion qu’il avait levée lui-même chez les Hirpins, il prit Herculanum avec Titius Didius, assiégea Pompéi avec Lucius Sylla et s’empara de Cosa. Bien des historiens ont parlé de ses vertus mais celui qui les met le mieux en lumière, c’est Quintus Hortensius dans ses Annales. Le peuple romain rendit pleinement hommage à son remarquable dévouement, car il lui fit don du droit de cité à titre personnel et nomma ses deux fils préteurs à une époque où l’on n’en nommait que six à la fois. Pendant la guerre d’Italie, la fortune se montra si changeante et si cruelle qu’en deux années consécutives l’ennemi tua deux consuls romains, Rutilius, puis Cato Porcius et dispersa en bien des endroits les armées romaines, qu’on endossa le sagum et qu’on dut le garder pendant longtemps. Comme capitale de leur empire, les Italiens avaient choisi Corfinium qu’ils décidèrent d’appeler Italica. Puis Rome admit peu à peu dans la cité ceux qui n’avaient pas pris les armes ou ceux qui les avaient déposées le plus vite. Elle répara ainsi ses forces ; enfin Pompée, Sylla et Marius redressèrent l’État romain ébranlé et chancelant.

XVII.

Si l’on néglige ce fait que la guerre continuait encore autour de Nole, on avait en très grande partie achevé la guerre d’ Italie ; les Romains préférèrent être presque réduits eux-mêmes à déposer les armes et ne donner le droit de cité qu’à des peuples vaincus et ruinés plutôt que de l’accorder à tous en gardant leurs forces intactes. Le consulat fut alors donné à Quintus Pompée et à Lucius Cornélius Sylla, homme qu’on ne peut assez louer tant que la victoire ne fut pas achevée, ni assez blâmer après cette victoire. Il était issu d’une famille noble et sixième descendant de Cornélius Rufinus, l’un des plus illustres généraux de la guerre de Pyrrhus. Voyant que l’éclat de sa famille avait pali, il se conduisit longtemps de telle sorte qu’on crut qu’il n’avait aucune intention de briguer le consulat. Puis après sa préture, il se fit remarquer dans la guerre d’Italie. Auparavant, il s’était signalé en Gaule comme légat de Marius en mettant en fuite des chefs ennemis très réputés. Ces succès lui firent prendre courage ; il brigua le consulat et fut élu presque à l’unanimité. Des voix. Cependant il n’obtint cet honneur qu’à l’âge de quarante-neuf ans.

XVIII.

Vers la même époque vécut Mithridate, roi du Pont, homme qu’on ne peut passer sous silence et dont on ne saurait parler à la légère, ardent à combattre, remarquablement courageux, supérieur à tous parfois par la chance et toujours par l’énergie. C’était un chef dans les décisions, un soldat dans la lutte et par sa haine contre les Romains, un nouvel Hannibal. Il s’empara de l’Asie et y fit tuer tous les citoyens romains. Bien plus, dans les lettres qu’il avait envoyées aux cités, avec la promesse d’immenses récompenses, il avait ordonné de les faire périr le même jour, à la même heure. Personne à cette époque n’égala les Rhodiens par leur courage contre Mithridate ni par la loyauté envers les Romains. Cette loyauté fut mise en lumière par la perfidie des Mytiléniens qui livrèrent enchaînés à Mithridate, Manius Aquilius et d’autres Romains et à qui plus tard Pompée ne rendit la liberté qu’en considération du seul Théophane. Mithridate effrayait l’Italie qu’il semblait menacer, quand le sort donna à Sylla la province d’Asie. Celui-ci parti de Rome s’attarda devant Nole. Cette ville, en effet, s’entêtait à continuer la lutte et soutenait le siège de l’armée romaine, comme si elle se repentait d’être restée plus que toutes scrupuleusement fidèle pendant la guerre punique. Mais le tribun de la plèbe Publius Sulpicius, homme éloquent, actif, bien connu pour sa fortune, son crédit, ses relations, la vigueur de son intelligence et de son caractère, et qui jusque-là avait par l’honnêteté de ses desseins recherché la parfaite estime du peuple, parut alors avoir honte de ses vertus et considérer que les résultats payaient mal ses bonnes intentions. Devenu subitement un mauvais citoyen et aveuglé par l’ambition, il s’allia à Caïus Marius qui, malgré ses soixante-dix ans passés, continuait à convoiter commandements et provinces, et proposa au peuple une loi qui ôtait son commandement à Sylla et confiait à Caïus Marius la guerre contre Mithridate. Il présenta aussi d’autres lois funestes et détestables, intolérables dans un état libre. Bien plus, il fit tuer par des agents secrets de son parti le fils du consul Quintus Pompée, gendre de Sylla.

XIX.

Sylla rassembla alors une armée, revint à Rome, y entra avec ses troupes, chassa de la ville les douze auteurs de ces lois nouvelles et détestables, notamment Marius, le fils de Marius et Publius Sulpicius, puis fit voter une loi qui les bannissait. Sulpicius rejoint par des cavaliers dans les marais de Laurente fut égorgé et sa tête dressée et exposée devant les rostres fut comme le présage des proscriptions imminentes. Après six consulats et âgé de plus de soixante-dix ans, Marius nu et disparaissant dans une vase qui ne laissait à découvert que ses yeux et son nez, fut arraché du milieu des roseaux près du marais de Marica, où il s’était caché pour échapper à la poursuite des cavaliers de Sylla. On lui jeta au cou une lanière de cuir et sur l’ordre d’un des duumvirs, il fut conduit dans la prison de Minturnes. On envoya pour le tuer un esclave public, armé d’une épée. C’était précisément un Germain qui avait été fait prisonnier par notre général dans la guerre des Cimbres. Des qu’il reconnut Marius, il poussa un grand gémissement et montra ainsi qu’il s’indignait du sort d’un tel homme. Jetant son épée, il s’enfuit de la prison. Alors les citoyens, apprenant d’un ennemi, à plaindre celui qui, peu auparavant, était le premier citoyen de Rome, munirent Marius d’argent pour le voyage, lui donnèrent des vêtements et le mirent dans un bateau. Il rejoignit son fils près d’Aenaria, se dirigea vers l’Afrique où il mena une vie misérable dans une hutte au milieu des ruines de Carthage ; et ainsi Marius considérant Carthage et Carthage regardant Marius pouvaient se consoler entre eux.

XX.

Cette année-là fut la première où le sang d’un consul souilla les mains d’un soldat romain : en effet Quintus Pompée, collègue de Sylla, qui se trouvait à l’armée du proconsul Cneius Pompée, y fut tué dans une révolte dont l’instigateur, il est vrai, avait été le général lui-même. Cinna ne fut pas plus modéré que Marius et Sulpicius. Quand le droit de cité avait été donné à l’Italie, on avait groupé les nouveaux citoyens dans huit tribus : ainsi la force qu’ils tenaient du nombre ne pouvait nuire à la dignité des anciens citoyens et on ne voyait pas ceux qui avaient reçu le bienfait plus puissants que ceux qui l’avaient accordé. Mais Cinna promit aux nouveaux citoyens de les répartir entre toutes les tribus. Cette raison avait attiré à Rome une foule immense venue de l’Italie entière. Il fut chassé de Rome par les forces de son collègue et du parti aristocratique et, comme il se dirigeait vers la Campanie, un sénatus-consulte décida qu’il était déchu de son consulat et nomma à sa place Lucius Cornélius Mérula, flamine de Jupiter. Si un tel outrage était mérité, il n’était pas digne de passer en exemple. Alors Cinna corrompit les centurions et les tribuns à prix d’argent, puis les soldats eux-mêmes en leur faisant espérer des largesses, et se fit accueillir comme général par l’armée qui était devant Nole. Lorsque tous les soldats lui eurent prêté serment, il garda les insignes du consulat et fit marcher ses troupes contre sa patrie. Il s’appuyait sur le nombre considérable des nouveaux citoyens parmi lesquels il avait pu lever plus de trois cents cohortes dont il avait formé trente corps analogues à des légions. Il fallait à son parti l’appui d’un nom illustre : il rappela d’exil Caius Marius et son fils ainsi que les citoyens qui avaient été chassés avec eux.

XXI.

Pendant que Cinna portait la guerre contre sa patrie, voyons quelle fut l’attitude de Cneius Pompée père du grand Pompée. Déjà auparavant, dans la guerre des Marses et surtout sur le territoire du Picénum, il avait, comme nous l’avons dit, bien servi l’État par ses exploits. Il s’était emparé d’Asculum, ville autour de laquelle, malgré la dispersion de nos forces en bien d’autres régions, soixante-quinze mille citoyens romains s’étaient, en un même jour, rencontrés avec plus de soixante mille Italiens. Mais, à ce moment, se voyant frustré de l’espoir de se maintenir au consulat, il resta hésitant et neutre entre les partis. Ainsi toute sa conduite n’était dictée que par son intérêt ; il semblait épier les occasions prêt à se porter, lui et son armée, ici ou là, du côté où il verrait briller le plus grand espoir de puissance. Finalement, c’est à Cinna qu’il livra un grand et sanglant combat. Combien cette bataille, qui se déroula tout entière sous les murs et près des foyers romains, fut désastreuse pour les combattants comme pour les spectateurs, les mots sont presque impuissants à l’exprimer. Elle fut suivie d’une peste qui ravagea les deux armées, comme si la guerre ne les avait pas suffisamment épuisées, et Cneius Pompée mourut. Sa disparition fut presque plus agréable que ne fut douloureuse la perte des citoyens qui périrent par le fer ou la maladie. Le peuple romain qui l’avait haï de son vivant tourna sa fureur contre son cadavre. On ne sait s’il y eut deux ou trois familles du nom de Pompée. Mais le premier consul de ce nom est Quintus Pompée qui fut collègue de Cneius Servilius, il y a environ cent soixante-sept ans. Cinna et Marius après ces batailles où coula le sang des deux partis occupèrent Rome, mais, Cinna y entra le premier et fit une loi pour rappeler d’exil Marius.

XXII.

Bientôt après, par un retour fatal à ses concitoyens, Caïus Marius entra dans Rome. Rien n’eût été plus cruel que sa victoire si celle de Sylla n’était survenue peu après. La fureur des soldats épargna les citoyens obscurs ; les hommes les plus grands et les plus distingués de la cité furent accablés par des supplices de toutes sortes. Entre autres, le consul Octavius, homme d’un caractère extrêmement doux, fut tué sur l’ordre de Cinna. Quant à Mérula qui s’était démis de son consulat peu avant l’arrivée de Cinna, il s’ouvrit les veines, en répandit le sang sur les autels, invoqua une dernière fois les dieux qu’il avait souvent invoqués, comme prêtre de Jupiter, pour le salut de la patrie, leur demanda de maudire Cinna et son parti et mit fin à une vie qui avait si bien servi l’État. Marc Antoine, un des premiers citoyens et des premiers orateurs, mourut sur l’ordre de Marius et de Cinna, percé par l’épée de soldats qui avaient été eux-mêmes arrêtés un moment par son éloquence. Quintus Catulus s’était rendu très célèbre par ses vertus et surtout par la guerre des Cimbres dont il avait partagé la gloire avec Marius. Comme on le recherchait pour le mettre à mort, il s’enferma dans un local qu’on venait de crépir avec de la chaux et du sable, y apporta du feu afin de donner plus de force à l’odeur qui s’en dégageait, absorba cette vapeur mortelle et, s’étant ainsi étouffé, il mourut comme le voulaient ses ennemis mais non de la manière qu’ils voulaient. Tout allait à sa perte dans l’État ; cependant il ne se trouvait personne encore qui eût l’audace de faire don des biens d’un citoyen romain ou le courage de les demander. Plus tard on alla jusque-là : ainsi la cruauté était inspirée par l’avidité ; la mesure des biens réglait la mesure de la faute ; celui qui était riche devenait par là coupable et payait lui-même sa propre mort. Rien ne paraissait honteux de ce qui était profitable.

XXIII.

Puis Cinna commença un second consulat, et Marius un septième qui déshonorait les précédents et au début duquel il mourut de maladie. Cet homme le plus dangereux pour les ennemis pendant la guerre et pour les citoyens pendant la paix, était tout à fait incapable de rester en repos. A sa place, on nomma consul subrogé Valérius Flaccus, l’auteur de la plus honteuse des lois qui permettait de se libérer envers ses créanciers par le versement du quart de sa dette : acte dont il fut justement puni moins de deux ans après. Comme Cinna était maître de l’Italie, la plus grande partie de la noblesse se réfugia auprès de Sylla en Achaïe puis en Asie. Cependant Sylla livrait bataille aux lieutenants de Mithridate, du côté de l’Attique, de la Boétie et de la Macédoine. Il reprit Athènes et après avoir accompli un travail immense autour des multiples fortifications du port du Pirée, il tua plus de deux cent mille hommes et en prit un nombre égal. Celui qui rendrait les Athéniens responsables de l’insurrection qui valut à Athènes d’être assiégée par Sylla, se montrerait assurément ignorant de la vérité historique. En effet, la fidélité des Athéniens à l’égard des Romains était si sûre que toujours et en toute occasion, les Romains avaient l’habitude de dire d’un acte d’une probité scrupuleuse qu’il était accompli avec une fidélité athénienne. Mais à cette date, accablés par les armes de Mithridate, ces hommes se trouvaient dans la situation la plus misérable : les ennemis occupaient leur ville et leurs amis l’assiégeaient ; si, par leurs âmes, ils étaient en dehors des murs, leurs corps esclaves de la nécessité se trouvaient à l’intérieur des remparts. Sylla passa ensuite en Asie. Il y trouva Mithridate soumis à tout et suppliant. Il exigea de lui de l’argent et une partie de ses vaisseaux, le contraignit à abandonner l’Asie et toutes les autres provinces qu’il avait occupées par les armes, se fit rendre les prisonniers, châtia les déserteurs et les coupables, et lui donna l’ordre de se contenter du territoire de ses ancêtres c’est-à-dire du royaume du Pont.

XXIV.

Avant l’arrivée de Sylla, Caius Flavius Fimbria, alors chef de la cavalerie, avait assassiné l’ancien consul Valérius Flaccus. Il s’était emparé de son armée qui lui avait décerné le titre de général puis avait eu la chance de battre et de mettre en fuite Mithridate ; comme Sylla approchait, il se suicida. Les desseins de ce jeune homme étaient de la plus coupable audace, mais il les avait exécutés avec courage. La même année, le tribun du peuple Publius Laenas fit jeter du haut de la roche Tarpéienne Sextus Lucilius qui avait été tribun l’année précédente. Puis il cita ses collègues en justice et comme ceux-ci, saisis de crainte, s’étaient réfugiés auprès de Sylla, il leur interdit l’eau et le feu. A cette date, Sylla avait rétabli l’ordre dans les pays d’outre-mer ; il avait été le premier des Romains à recevoir les ambassadeurs des Parthes ; il avait consulté quelques-uns d’entre eux qui étaient mages et ils répondirent que certaines marques imprimées sur son corps indiquaient qu’il égalerait les dieux avant et après sa mort. Il revint donc en Italie mais ne fit débarquer à Brindes que trente mille hommes, bien qu’il eût devant lui plus de deux cent mille ennemis. Je ne vois rien dans les actes de Sylla de plus remarquable que le fait suivant : pendant trois ans, les partisans de Cinna et de Marius occupèrent l’Italie ; il ne dissimula pas son intention de les combattre, sans abandonner toutefois ce qu’il avait entrepris. Il fallait, pensait-il, faire la guerre à l’ennemi et l’écraser, avant de punir ses concitoyens, repousser les dangers de l’extérieur et vaincre d’abord l’étranger pour triompher ensuite des ennemis de l’intérieur. Avant l’arrivée de Lucius Sylla, Cinna fut tué par son armée, à la suite d’une révolte. Il méritait plutôt de mourir selon le caprice des vainqueurs que d’être victime de la colère de ses soldats. On peut dire vraiment de lui qu’il osa ce qu’aucun honnête homme n’eût osé, qu’il accomplit ce que seul pouvait accomplir l’homme le plus courageux et que, s’il fut téméraire dans ses desseins, il fut vraiment un homme dans leur exécution. On ne nomma personne pour le remplacer et Carbo resta seul consul pendant toute l’année.

XXV.

On pouvait croire que Sylla était venu en Italie non en ennemi et en vengeur mais en artisan de la paix, tant étaient grands le calme de son armée et le soin avec lequel elle respectait récoltes, champs, hommes et villes quand, traversant la Calabre et l’Apulie, il la conduisait vers la Campanie. Il essaya alors par de justes conditions et d’équitables accords de mettre fin à la guerre. Mais ceux que poussait une ambition détestable et sans mesure ne pouvaient aimer la paix. Cependant l’armée de Sylla grossissait de jour en jour par l’afflux des citoyens les meilleurs et les plus sages. Puis Sylla eut la chance d’en finir heureusement près de Capoue avec les consuls Scipion et Norbanus : Norbanus fut vaincu dans une bataille, Scipion fut abandonné et livré par son armée. Sylla le renvoya sans lui faire aucun mal. Il y avait tant de différence chez Sylla entre le combattant et le vainqueur que, pendant qu’il gagnait la victoire, il était plus doux que l’homme le plus modéré et qu’après la victoire il dépassait en cruauté tout ce qu’on connaissait. C’est ainsi qu’il renvoya sain et sauf, comme nous l’avons dit, le consul Scipion à qui il avait enlevé son armée, puis Quintus Sertorius, qui devait malheureusement allumer bientôt la guerre la plus terrible, et bien d’autres encore dont il s’était rendu maître. Il voulait, à mon avis, montrer par son exemple qu’il pouvait y avoir dans le même individu deux âmes très différentes. Après la victoire qu’il remporta sur Caïus Norbanus, près du mont Tifata, il s’acquitta de sa dette de reconnaissance envers Diane, divinité à qui est consacrée cette région, et voua à cette déesse avec tout le territoire environnant, des sources que leur heureuse action sur les corps des malades avait rendues célèbres. Le souvenir de cette consécration reconnaissante est rappelée par une inscription fixée aujourd’hui encore au portail du temple et par une table de bronze qui se trouve placée à l’intérieur du sanctuaire.

XXVI.

Carbon fut ensuite consul pour la troisième fois avec Caïus Marius, jeune homme de vingt-six ans, fils de ce Marius qui avait obtenu sept fois le consulat. Semblable à son père par le caractère, il vécut moins longtemps que lui ; il fit preuve de beaucoup d’activité et de courage et ne se montra jamais indigne du nom qu’il portait. Repoussé par Sylla dans une bataille rangée près de Sacriport, il se retira, lui et son armée, dans Préneste, ville qui, déjà pourvue de fortifications naturelles, avait reçu une solide garnison. Pour mettre le comble aux malheurs publics, on rivalisait de crimes dans cette Rome où l’on avait toujours rivalisé de vertus, et celui-là se jugeait le meilleur qui s’était montré le pire. Pendant qu’on se battait à Sacriport, Domitius, le grand pontife Scaevola bien connu par ses ouvrages sur les lois divines et humaines, l’ancien préteur Caïus Carbo, frère du consul, et l’ancien édile Antistius furent égorgés dans la curie Hostilia sur l’ordre du préteur Damasippus, sous prétexte qu’ils soutenaient le parti de Sylla. N’enlevons pas à Calpurnia, fille de Bestia, femme d’Antistius, la gloire que mérite sa très noble action. Après que son mari eut été égorgé, comme nous venons de le dire, elle se perça elle-même d’une épée. Que de gloire, que de renommée elle en a retiré ! Sa brillante attitude éclipse celle de son père.

XXVII.

Mais Pontius Télésinus, chef des Samnites, homme au caractère intrépide et vaillant soldat, profondément hostile à tout ce qui portait le nom romain, rassembla environ quarante mille hommes des plus courageux et des moins disposés à déposer les armes. Sous le consulat de Carbo et de Marius, il y a cent onze ans, le jour des Calendes de novembre, il livra bataille à Sylla près de la porte Colline et parvint à le mettre, lui et l’État, dans une situation critique. Rome n’avait pas couru un plus grand danger, quand elle vit à moins de trois milles le camp d’Hannibal, qu’en ce jour où Télésinus, volant de rang en rang à travers son armée, criait partout que c’était pour les Romains le dernier jour, vociférait qu’il fallait renverser et détruire leur ville, ajoutant qu’il y aurait toujours des loups prêts à ravir la liberté de l’Italie, si on ne rasait la forêt qui était leur habituel refuge. C’est seulement après la première heure de la nuit que l’armée romaine put respirer et que l’ennemi se retira. Télésinus fut trouvé le lendemain à demi-mort, mais son visage était celui d’un vainqueur plutôt que d’un mourant. Sur l’ordre de Sylla, sa tête fut coupée, plantée au bout d’une pique et portée autour de Préneste. Alors seulement le jeune Caïus Marius voyant sa situation désespérée, tenta de s’évader par des souterrains qui, par une disposition ingénieuse, menaient en divers endroits de la campagne. Mais, au moment où il sortait à l’une des issues, il fut tué par des gens postés là tout exprès. Selon certains, il se donna lui-même la mort ; selon d’autres, Marius et le jeune frère de Télésinus, qui avait été assiégé et s’enfuyait avec lui, succombèrent sous les coups qu’ils se portèrent mutuellement. Quelle qu’ait été sa mort, aujourd’hui encore la grande image de son père n’obscurcit pas sa mémoire. Il est facile de savoir ce que Sylla pensait de lui ; ce n’est en effet qu’après la mort de ce jeune homme qu’il prit le surnom d’Heureux, surnom qu’il aurait eu tous les droits de revendiquer s’il eût en un même jour achevé sa victoire et sa vie. Le siège de Marius dans Préneste, avait été dirigé par Ofella Lucrétius qui, d’abord préteur de l’armée de Marius, était passé au parti de Sylla. Pour qu’on garde à jamais le souvenir de l’heureux jour où il avait vaincu l’armée des Samnites et de Télésinus, Sylla institua les jeux du cirque que l’on célèbre encore aujourd’hui sous le nom de jeux de la Victoire de Sylla.

XXVIII.

Peu de temps avant que Sylla combattît à Sacriport, les hommes de son parti, les deux Servilius à Clusium, Métellus Pius à Faventia et Marcus Lucullus près de Fidentia, avaient par d’éclatantes victoires mis en fuite les armées ennemies. Il semblait que les maux de la guerre civile fussent terminés, quand la cruauté de Sylla les accrut. Il fut en effet nommé dictateur. Depuis cent vingt ans, personne n’avait reçu cette charge, et le dernier dictateur désigné l’avait été une année après qu’Hannibal eut quitté l’Italie. On voit par là que le peuple romain n’avait recours à cette magistrature que sous la pression de la crainte et qu’une fois le péril passé, il en redoutait la puissance. Ce pouvoir que ses prédécesseurs avaient employé à protéger la patrie des plus grands périls, Sylla l’employa à donner libre cours à sa cruauté effrénée. C’est lui qui fut le premier (plût au ciel qu’il eût été le dernier) à donner l’exemple des proscriptions. Ainsi, dans cette cité où, pour une insulte un peu vive, on rend justice à un individu qui figure sur la liste des histrions, I’État établissait une prime pour chaque citoyen romain égorgé. Celui-là recevait le plus qui avait assassiné le plus ; la mort d’un ennemi ne rapportait pas plus que la mort d’un citoyen ; chacun payait lui-même son propre assassinat. On ne se déchaîna pas seulement contre les adversaires qui avaient combattu par les armes mais aussi contre bien des innocents. Plus encore : les biens des proscrits furent vendus. Dépouillés des richesses paternelles, les enfants se voyaient enlever jusqu’au droit de briguer les honneurs et, fait le plus révoltant, les fils des sénateurs supportaient les charges de leur rang, tout en en perdant les prérogatives.

XXIX.

Au moment où Sylla arrivait en Italie, il y a de cela cent treize ans, Cneius Pompée, fils du consul Cneius Pompée, dont nous avons déjà signalé les brillants exploits contre les Marses, bien qu’il n’eût que vingt-trois ans et qu’il ne pût compter que sur ses propres ressources et ses propres conseils, eut l’audace de former de grands desseins et vint glorieusement à bout de ses entreprises. Pour venger sa patrie et la rétablir dans son ancienne gloire, il leva une solide armée dans le Picénum dont le territoire était presque entièrement peuplé de clients de son père. Telle est la grandeur de cet homme qu’il faudrait lui consacrer plusieurs volumes, mais les dimensions de mon ouvrage m’obligent à en parler brièvement. Par sa mère Lucilia, il descendait d’une famille sénatoriale ; il avait une beauté remarquable, non pas celle qui est la parure de la jeunesse dans sa fleur, mais cette beauté que donnent la gravité et l’énergie et qui convient à la haute fortune qui fut la sienne jusqu’au dernier jour de sa vie. Sa vertu était remarquable, ses mœurs irréprochables, son éloquence plutôt médiocre. Il désirait vivement le pouvoir, pourvu qu’on le lui confiât pour l’honorer et qu’il n’eût pas à s’en emparer par la force. Très habile général pendant la guerre, il était pendant la paix, du moins quand il ne craignait pas de trouver un égal, un citoyen très modeste. Il se montrait fidèle dans ses amitiés, toujours prêt à pardonner les offenses, très loyal une fois réconcilié et très facile à satisfaire. Il n’usa jamais ou n’usa que bien rarement de son pouvoir jusqu’à la violence. Il était à peu près exempt de vices, si toutefois ce n’est pas l’un des plus grands que de ne pouvoir souffrir un égal dans une cité maîtresse du monde où tous les citoyens avaient les mêmes droits. Depuis l’âge d’homme, il n’avait cessé de servir dans l’armée de son père, général fort habile. Grâce à une intelligence vive et apte à bien comprendre les choses, il avait acquis une remarquable habileté dans l’art militaire, et si Sertorius louait davantage Métellus, c’est Pompée qu’il craignait le plus.

XXX.

C’est alors que l’ancien préteur Marcus Perpenna, l’un des proscrits, homme plus noble par sa race que par son caractère, assassina Sertorius à Osca au milieu d’un festin. Ce crime abominable qui assura la victoire aux Romains, ruina son parti et lui valut à lui-même la plus honteuse des morts. Métellus et Pompée reçurent le triomphe pour la guerre d’Espagne. Mais Pompée n’était, quand il triompha, qu’un simple chevalier, car il n’avait pas encore exercé le consulat quand il entra dans Rome sur son char triomphal. Chose étonnante, cet homme que tant de pouvoirs extraordinaires avaient porté au faîte des honneurs ne put voir sans irritation le Sénat et le peuple romain autoriser Caius César à briguer malgré son absence un second consulat. Tant il est naturel aux hommes de tout se pardonner à eux-mêmes, de ne rien pardonner aux autres et de concevoir de la jalousie en tenant compte non des faits, mais des sentiments et des personnes. Pendant ce consulat Pompée restaura la puissance tribunitienne dont Sylla n’avait laissé que l’ombre sans réalité. Pendant qu’on guerroyait en Espagne contre Sertorius soixante-quatre esclaves évadés d’une école de gladiateurs s’enfuirent de Capoue sous la conduite de Spartacus, volèrent des épées dans cette ville et gagnèrent d’abord le Vésuve. Bientôt leur multitude grandit de jour en jour et ils accablèrent l’Italie de toutes sortes de maux. Leur nombre s’accrut au point que dans le dernier combat qu’ils livrèrent, ils opposèrent à l’armée romaine quarante mille huit cents hommes. Marcus Crassus qui fut bientôt le premier dans l’État eut la gloire d’en finir avec eux.

XXXI.

Pompée avait attiré à lui les regards du monde entier et on jugeait qu’en toute chose il était plus qu’un citoyen. Pendant son consulat, il avait fait le serment, fort digne d’éloge, de n’accepter aucune province à sa sortie de charge, et il avait tenu parole. Deux ans après, comme les pirates terrorisaient le monde non plus par des actes de brigandage mais par une véritable guerre, non en de furtifs coups de main, mais avec des flottes entières, et comme ils avaient eu l’audace de piller quelques villes d’Italie, le tribun Aulus Gabinius proposa par une loi d’envoyer Cneius Pompée pour les écraser et de lui confier, jusqu’à une distance de cinquante milles dans l’intérieur de toutes les provinces maritimes, un pouvoir égal à celui des proconsuls. Ce sénatus-consulte mettait presque toute la terre sous le pouvoir d’un seul homme. Il est vrai que deux ans auparavant on avait donné un pouvoir semblable au préteur Marc Antoine, Mais de même qu’un citoyen peut nuire par l’exemple qu’il donne, de même il peut provoquer plus ou moins de jalousie. On avait volontiers confié à Antoine de semblables pouvoirs, car il est rare que l’on jalouse les honneurs de ceux dont on ne craint pas la puissance. On redoute au contraire de donner des pouvoirs extraordinaires à des hommes qui semblent devoir les déposer ou les conserver selon leur bon plaisir et qui ne connaissent de frein que leurs seuls désirs. Le parti aristocratique faisait opposition à la loi, mais l’entraînement général fut plus fort que les bons conseils.

XXXII.

La modération de Quintus Catulus et aussi le prestige dont il jouissait méritent d’être rappelés ici. Combattant le projet de loi dans l’assemblée, il dit que Cneius Pompée était assurément un homme remarquable mais qu’il devenait déjà trop puissant pour un état libre, qu’on ne devait pas tout remettre entre les mains d’un seul homme et il ajoutait : "S’il lui arrive quelque malheur, qui mettrez-vous à sa place ? "Toi, Quintus Catulus", s’écria alors toute l’assemblée. Vaincu par cette unanimité et par ce témoignage si honorable de ses concitoyens, il quitta l’assemblée. Nous devons admirer cet homme pour sa modestie et le peuple pour sa justice, celui-ci, parce qu’il n’insista pas plus longtemps, la foule, parce qu’elle ne voulut pas priver d’un juste témoignage un homme qui s’opposait à elle et combattait sa volonté. A la même époque, sur l’initiative de Cotta, le pouvoir judiciaire que Caïus Gracchus avait arraché au Sénat pour le donner aux chevaliers et que Sylla avait enlevé à ceux-ci pour le rendre au Sénat, fut partagé également entre les deux ordres. Othon Roscius fit une loi qui rendit aux chevaliers leurs places dans le théâtre. Cneius Pompée de son côté, après s’être adjoint pour cette guerre beaucoup de personnages distingués, répartit des groupes de navires dans presque tous les endroits de la mer où les pirates trouvaient refuge et en peu de temps ses forces invincibles délivrèrent le monde. Après avoir vaincu les pirates à plusieurs reprises et en différentes régions, il les attaqua avec sa flotte du côté de la Cilicie, les mit en déroute et les dispersa. Pour achever plus vite une guerre qui s’était faite en tant de lieux, il rassembla ce qui restait de pirates, les installa dans des villes et les contraignit à demeurer dans une contrée éloignée de la mer. Certains critiquent cette décision mais si le nom de son auteur suffit pour la justifier, elle n’aurait pas moins fait la gloire de celui, quel qu’il soit qui l’aurait prise. En effet, en donnant à ces hommes la possibilité de vivre sans voler, il les détourna du brigandage.

XXXIII.

La guerre des pirates était terminée. Lucius Lucullus qui, à l’issue de son consulat, avait obtenu du sort la province d’Asie, y luttait depuis sept ans contre Mithridate. Il y avait accompli de grands et mémorables exploits et il avait infligé à ce roi de nombreuses défaites en bien des endroits ; il avait délivré Cyzique par une remarquable victoire. En Arménie, il avait vaincu Tigrane, le plus grand des rois. Mais il n’avait pas pu ou plutôt il n’avait pas voulu achever cette guerre. Digne par ailleurs de tous les éloges et presque invincible dans les combats, il s’était laissé séduire par l’amour de l’argent. Il dirigeait donc encore les opérations de cette guerre, quand le tribun du peuple Manilius, homme qui fut toujours vénal et qui toujours servit d’agent à la puissance d’autrui, proposa une loi qui donnait à Cneius Pompée le commandement de la guerre contre Mithridate. Cette loi fut votée et il s’éleva entre les deux généraux un grave conflit. Pompée reprochait à Lucullus le scandale de sa fortune. Lucullus reprochait à Pompée son insatiable avidité du pouvoir et ni l’un ni l’autre des deux accusés ne pouvait convaincre de mensonge son accusateur. Pompée en effet, dès qu’il eut commencé à s’occuper des affaires publiques, ne put supporter aucun égal. Là où il aurait dû se contenter d’être le premier, il voulait être le seul. Il fut de tous les hommes celui qui désirait le plus la gloire et le moins tout ce qui n’était pas la gloire ; il recherchait les magistratures avec la passion la plus vive, mais il les exerçait avec la plus grande modération et, s’il les recevait avec le plus grand plaisir, il les quittait sans regret. Il voulait prendre à son gré ce qu’il désirait, mais il l’abandonnait aussi au gré des autres. Quant à Lucullus, homme par ailleurs remarquable, il avait été le premier à introduire ce luxe effréné que nous voyons aujourd’hui dans les édifices, les festins et les meubles et comme il avait lancé des digues dans la mer et percé des montagnes pour la faire pénétrer au milieu des terres, le Grand Pompée l’appelait souvent, non sans esprit, le Xerxès en toge.

XXXlV.

Vers la même époque, Quintus Métellus fit passer la Crète sous la domination du peuple romain. Les Crétois avaient formé, sous le commandement de Panare et de Lasthène, une armée de vingt-quatre mille hommes. Agiles coureurs, soldats endurcis aux fatigues de la guerre, archers renommés, ils avaient pendant trois ans harcelé les armées romaines. Ce glorieux succès provoqua lui aussi l’envie de Cnéius Pompée qui ne put s’empêcher de revendiquer une part de la victoire. Lucullus et Métellus demandaient le triomphe. Leur demande fut appuyée par le parti des nobles, à cause de leur courage remarquable et de la jalousie qu’on éprouvait pour Pompée. Vers cette date, Marcus Cicéron qui ne devait qu’à lui-même toute son élévation fut nommé consul. Il était le plus célèbre des hommes nouveaux. Sa vie fut aussi illustre que son génie fut grand et grâce à lui les peuples que nous avions vaincus par les armes ne purent nous vaincre par leur génie. Pendant son consulat, son courage exceptionnel, sa fermeté, ses soins vigilants démasquèrent la conjuration qu’avaient formée Sergius Catilina, Lentulus, Céthégus et d’autres citoyens des deux premiers ordres de l’État. La crainte qu’inspiraient à Catilina les pouvoirs du consul, le chassa de Rome. L’ancien consul Lentulus qui était alors préteur pour la seconde fois, Céthégus et d’autres personnages illustres furent, avec l’autorisation du sénat et sur l’ordre du consul, égorgés dans leur prison.

XXXV.

Le jour où ces événements se passèrent au sénat, la vertu de Marcus Caton qui s’était déjà manifestée en maintes occasions et brillait avec éclat, se montra plus grande que jamais. Son bisaïeul était Marcus Caton, chef de la famille Porcia. Il semblait être la vertu même et son caractère était en tout plus proche des dieux que des hommes. Il ne fit jamais le bien pour paraître le faire, mais parce qu’il était incapable d’agir autrement. En toute chose, il ne tenait compte que de la justice ; exempt de tous les vices humains, il ne fut jamais l’esclave de la fortune. Comme il était à cette époque tribun du peuple désigné et tout jeune encore, les autres sénateurs avaient déjà proposé de reléguer Lentulus et les conjurés dans des municipes, quand on lui demanda, presque dans les derniers, quel était son avis. Mais si grande fut la vigueur de son âme et de son génie quand il s’emporta contre la conjuration, si véhémente son éloquence quand il rendit suspects de complicité tous ceux qui conseillaient la douceur, si menaçant le tableau des périls qui devaient suivre la ruine et l’incendie de Rome et le bouleversement de l’État, si grand fut son éloge de l’énergie du consul que le sénat tout entier se rangeant à son avis, décida de sévir contre ces criminels et que même la plus grande partie des sénateurs reconduisit Caton jusqu’à sa demeure. Cependant Catilina ne montra pas moins d’audace à poursuivre ses criminels projets qu’il n’en avait montré à les concevoir. Il perdit en luttant avec le plus grand courage une vie qu’il eût dû perdre dans les supplices.

XXXVI.

Un autre événement ne fut pas sans contribuer à la gloire du consulat de Cicéron. C’est en effet cette année-là (il y a de cela quatre-vingt-deux ans) que naquit Auguste, dont la grandeur devait éclipser tous les hommes de toutes les nations. Il peut paraître superflu d’indiquer ici à quelle date vécurent les esprits les plus distingués : qui ignore en effet qu’on vit briller à cette époque, à quelques années près, Cicéron, Hortensius et un peu avant, Crassus, Caton, Sulpicius, puis peu après, Brutus, Calidius, Caelius, Calvus, César qui égale presque Cicéron, Corvinus et Asinius Pollion qui furent pour ainsi dire leurs disciples, Salluste, I’émule de Thucydide, les poètes Varron et Lucrèce et enfin Catulle dont l’œuvre en son genre ne le cède en beauté à aucune autre. C’est presque folie d’énumérer les grands génies que nos yeux croient voir encore et dont les plus éminents sont pour notre siècle Virgile, le premier des poètes Rabirius, Tite-Live, l’égal de Salluste, Tibulle et Ovide qui tous atteignirent la perfection dans leurs œuvres. Quant aux auteurs vivants, la grande admiration que nous avons pour eux ne nous permet guère de les juger.

XXXVII.

Pendant que ces événements se passaient à Rome et en Italie, Cneius Pompée se faisait remarquer dans la guerre contre Mithridate. Après le départ de Lucullus, ce roi avait de nouveau rassemblé une puissante armée. Mais il fut battu et mis en fuite. Il perdit toutes ses troupes et dut se réfugier en Arménie auprès de son gendre Tigrane, qui, s’il n’eût déjà été vaincu par les armes de Lucullus, eût été le plus puissant des rois de ce temps. Pompée les poursuivit tous deux à la fois et pénétra en Arménie. Le premier qui vint le trouver fut le fils de Tigrane ; il était, il est vrai, en rébellion contre son père. Puis Tigrane lui-même vint en suppliant et se remit, lui et son royaume, au pouvoir du vainqueur. Il déclara qu’il n’y avait chez les Romains et chez les autres peuples qu’un homme à qui il aurait consenti à se livrer et c’était Cneius Pompée. Sa fortune, mauvaise ou bonne, si elle venait de Pompée, lui paraîtrait supportable. Il n’était honteux pour personne d’être vaincu par un homme que les dieux défendaient de vaincre, ni déshonorant de se soumettre à celui que la fortune avait élevé au-dessus de tous. On laissa à ce roi les honneurs du pouvoir, mais on exigea de lui une grosse somme d’argent que Pompée, selon sa coutume, remit tout entière entre les mains du questeur et fit inscrire sur les registres publics. La Syrie et les autres provinces dont Tigrane s’était emparé lui furent enlevées. Les unes étaient simplement restituées au peuple romain ; d’autres tombaient pour la première fois en son pouvoir, comme la Syrie qui ne fut rendue tributaire qu’à cette époque. Tigrane dut borner son royaume à l’Arménie.

XXXVIII.

Il ne paraît pas contraire au plan du travail que nous nous sommes proposé, de rappeler brièvement ici quels peuples furent rendus tributaires et quelles nations réduites en provinces et quels furent les chefs qui les vainquirent. Ainsi ces événements que nous avons signalés à leur place apparaîtront plus nettement dans leur ensemble. Le premier qui fit passer une armée en Sicile fut le consul Claudius, mais ce n’est qu’après la prise de Syracuse, environ cinquante-deux ans plus tard, que Marcellus Claudius fit de la Sicile une province. Regulus fut le premier qui passa en Afrique, ce qui eut lieu vers la neuvième année de la première guerre punique. Deux cent quatre ans plus tard, Publius Scipion Emilien, après avoir détruit Carthage, réduisit l’Afrique en province, il y a de cela cent quatre-vingt-deux ans. Entre la première et la seconde guerre punique, le consul Titus Manlius qui commandait alors la Sardaigne lui imposa définitivement la domination romaine. Voici une preuve incontestable du caractère belliqueux de notre nation. Le temple de Janus aux deux têtes, dont la fermeture est la preuve certaine de la paix, ne fut fermé qu’une première fois sous les rois, une seconde sous ce même consul Titus Manlius et une troisième sous le principat d’Auguste. Cneius et Publius Scipion furent les premiers à conduire leurs armées en Espagne ; ce fut au début de la seconde guerre punique, il y a de cela deux cent cinquante ans. Par la suite ce pays fut tour à tour partiellement occupé et souvent perdu. C’est Auguste qui le rendit tributaire dans son entier. La Macédoine fut soumise par Paulus, I’Achaïe par Mummius, l’Etolie par Fulvius Nobilior. L’Asie fut arrachée à Antiochus par Lucius Scipion, frère de Scipion l’Africain, mais par une libéralité du sénat et du peuple romain, elle devint bientôt possession de la dynastie des Attales ; enfin Marcus Perpenna, après s’être emparé d’Aristonicus, la rendit tributaire. On ne peut attribuer à personne la gloire d’avoir vaincu Chypre. C’est en effet une décision du sénat dont l’exécution fut confiée à Caton qui fit de cette île une province, après que son roi se fut suicidé. Notre général Métellus punit la Crète en lui enlevant la liberté dont elle avait si longtemps joui. Les provinces de Syrie et du Pont sont les témoins de la valeur de Cneius Pompée.

XXXIX.

Les premiers qui pénétrèrent en Gaule avec une armée furent Domitius et le petit-fils de Paul-Emile, Fabius qui reçut le surnom d’Allobroge. Peu après, au prix de lourdes pertes, nous avons à plusieurs reprises tenté puis abandonné la conquête de ce pays. Mais c’est là que César accomplit son exploit le plus éclatant. Sous son commandement et sous ses auspices, la Gaule fut domptée et elle paye le même honteux tribut que le reste du monde. César vainquit aussi la Numidie. Isauricus acheva la conquête de la Cilicie et après la guerre d’Antiochus, Manlius Vulso acheva celle de la Galatie. La Bithynie fut, comme nous l’avons dit, laissée en héritage par le testament de Nicomède. Outre l’Espagne et les autres peuples dont les noms décorent le forum qu’il bâtit, le divin Auguste rendit l’Égypte tributaire et versa au trésor une somme presque égale à celle que son père avait apportée de Gaule. Tibère César qui avait arraché aux Espagnols l’aveu définitif de leur soumission, arracha le même aveu aux Illyriens et aux Dalmates. La Rhétie, le pays des Vindélices, la Norique, la Pannonie, le pays des Scordisques furent les nouvelles provinces qu’il rangea sous notre pouvoir. Ces peuples furent vaincus par les armes. Quant à la Cappadoce, la renommée de César suffit à la rendre tributaire du peuple romain. Mais revenons à notre sujet.

XL.

Nous arrivons maintenant aux campagnes de Cneius Pompée qui furent aussi glorieuses que pénibles. Il entra victorieux en Médie, chez les Albaniens et chez les Hibères. Puis il dirigea son armée contre les nations qui habitent à la droite et à l’extrémité du Pont-Euxin, les Colches, les Hénioches, les Achéens. Mithridate fut abattu par Pompée grâce à la trahison de son fils Pharnace. Il était, si l’on ne tient pas compte des rois Parthes, le dernier des rois indépendants. Pompée revint alors en Italie, vainqueur de toutes les nations qu’il avait attaquées. Il était devenu plus grand que lui-même et ses concitoyens ne le souhaitaient, et avait joui en toutes circonstances d’une fortune plus qu’humaine. Les bruits qui avaient couru n’en firent que mieux accueillir son retour. Bien des gens, en effet, avaient affirmé qu’il ne rentrerait pas à Rome sans être accompagné de son armée, et qu’il limiterait à sa guise la liberté des citoyens. Plus on avait craint un tel retour, plus on eut de reconnaissance à un si grand général de rentrer comme un simple citoyen. Pompée, en effet, licencia son armée à Brindes, ne garda que le titre de général en chef et revint à Rome simplement escorté des amis qui l’accompagnaient ordinairement. Le triomphe qu’il remporta sur tant de rois fut magnifique et dura deux jours. Le butin qu’il fit lui permit de verser au trésor bien plus que n’avaient versé avant lui tous les autres généraux à l’exception de Paul Emile. Pendant son absence, les tribuns du peuple Titus Ampius et Titus Labiénus firent voter une loi qui l’autorisait à paraître aux jeux du cirque avec une couronne d’or et le costume des triomphateurs et au théâtre avec la robe prétexte et une couronne d’or. Une fois seulement, et c’était déjà trop assurément, Pompée osa se prévaloir de ce droit. La fortune grandit cet homme et l’éleva si haut qu’il triompha une première fois de l’Afrique, une seconde de l’Europe, une troisième de l’Asie, et toutes les parties du monde devinrent les témoins de sa victoire. Mais la supériorité est toujours jalousée. Lucullus n’oubliait pas l’outrage reçu, Métellus le Crétois se plaignait non sans raison que Pompée lui eût enlevé des généraux prisonniers qui devaient orner son triomphe. Soutenus par une partie des nobles, ils s’opposaient à ce qu’on accordât, selon les désirs de Pompée, les récompenses que celui-ci avait promises aux cités et à ceux qui l’avaient bien servi.

XLI.

C’est alors que se place le consulat de Caïus César. Celui-ci saisit la plume de l’écrivain et malgré son désir d’aller vite, le force à s’arrêter. Issu de la très noble famille des Jules, César, comme sont unanimes à le reconnaître les écrivains les plus anciens, tirait son origine d’Anchise et de Vénus. Sa beauté était supérieure à celle de tous ses contemporains. Il avait de la vigueur et de l’énergie, sa magnificence était sans bornes, son courage surhumain et incroyable. La grandeur de ses projets, la rapidité dont il fit preuve dans ses campagnes, sa fermeté dans les périls le font ressembler à l’illustre Alexandre le Grand, mais à un Alexandre sobre et maître de lui. Dans ses repas et son sommeil, il cherchait toujours à satisfaire les besoins de la vie et non pas son plaisir. Les liens du sang l’unissaient étroitement à Caïus Marius ; il était aussi le gendre de Cinna. Mais rien ne put l’amener à répudier la fille de celui-ci, pas même l’exemple de l’ancien consul Marcus Pison qui, pour plaire à Sylla, avait chassé Annia qui avait été la femme de Cinna. Il avait environ dix-huit ans à l’époque où Sylla s’empara du pouvoir et, comme les lieutenants et les partisans de Sylla, plus que leur chef lui-même, le recherchaient pour le tuer, il changea de costume et prenant un vêtement peu en rapport avec sa condition, s’échappa de Rome pendant la nuit. Plus tard, alors qu’il était encore un jeune homme, il fut pris par des pirates, mais pendant toute la durée de sa captivité, son attitude à leur égard fut telle qu’il leur inspira autant de terreur que de respect. Pourquoi tairait-on ce qui est remarquable, si on ne peut le rappeler en nobles termes ? Jamais ni de jour ni de nuit, il ne quitta ni chaussures, ni ceinture, par crainte sans doute qu’un changement dans sa tenue habituelle ne le rendit suspect à ces hommes qui ne le gardaient qu’à vue.

XLII.

Il serait trop long de rappeler quelle fut l’audace de ses nombreux projets et au prix de quels efforts l’esprit timoré du magistrat romain qui gouvernait l’Asie réussit à les faire échouer. Rapportons seulement ce fait qui laisse deviner le grand homme qu’il allait bientôt devenir. César avait été racheté aux frais des cités d’Asie non sans avoir forcé les pirates à donner d’abord des otages à ces cités. Mais la nuit suivante, sans en avoir reçu mandat, il rassembla en hâte des vaisseaux, se dirigea vers le lieu où se trouvaient les pirates, dispersa une partie de leur flotte, en coula une autre partie et s’empara de quelques navires et d’un grand nombre de prisonniers. Tout joyeux du succès de son expédition nocturne, il revint vers les siens, mit ses prisonniers sous bonne garde et se hâta d’aller trouver en Bithynie le proconsul Juncus (celui-ci en effet gouvernait cette province en même temps que l’Asie). Il lui demanda d’ordonner le supplice des prisonniers. Juncus refusa et déclara qu’on les vendrait, car la jalousie accompagnait chez lui l’indolence. Avec une rapidité incroyable, César revint jusqu’à la mer et avant que personne eût pu recevoir d’instructions du proconsul sur cette affaire, il fit mettre en croix tous ceux qu’il avait pris.

XLIII.

Bientôt César partit en toute hâte vers l’Italie pour y exercer le pontificat. On l’avait, en effet, pendant son absence, désigné comme pontife à la place de l’ancien consul Cotta. Alors qu’il était encore un enfant, Marius et Cinna l’avaient déjà nommé flamine de Jupiter. Mais à la suite de la victoire de Sylla qui avait annulé tous leurs actes, il n’avait pu exercer ce sacerdoce. Les pirates étaient alors maîtres de toutes les mers et ils avaient déjà de bonnes raisons de lui être hostiles. Pour leur échapper, il s embarqua sur un bateau à quatre rames avec deux amis et dix esclaves et franchit ainsi l’immense golfe de la mer Adriatique. Pendant la traversée, il crut voir des navires de pirates. Il enleva alors son vêtement, ceignit une courte épée et se prépara à la bonne comme à la mauvaise fortune. Mais il reconnut bientôt que sa vue l’avait trompé et que c’était une rangée d’arbres qui dans le lointain présentait l’aspect de vergues. Tout ce qu’il fit ensuite à Rome, le fameux procès qu’il soutint contre Dolabella pour qui le peuple se montra plus indulgent qu’il ne l’est de coutume aux accusés, ses célèbres démêlés avec Quintus Catulus et d’autres citoyens éminents, la victoire qu’il remporta avant même d’être préteur, lorsqu’il disputa le grand pontificat à Quintus Catulus qui, de l’aveu de tous, était le premier du sénat, son édilité pendant laquelle il restaura, malgré l’opposition de la noblesse, les monuments de Caïus Marius et rétablit les fils des proscrits dans leurs droits de briguer les honneurs, sa préture et sa questure qu’il exerça en Espagne avec un courage et une activité admirables, sous les ordres de Vétus Antistius, tout cela est bien connu et n’a pas besoin d’être rappelé. Le petit-fils de ce Vétus Antistius est le pontife Vétus, l’ancien consul père des deux anciens consuls qui sont prêtres eux-mêmes aujourd’hui, homme aussi vertueux que peut l’être un humble mortel.

XLIV.

C’est pendant ce consulat que César associa sa puissance à celle de Cneius Pompée et de Marcus Crassus, ce qui mena Rome et le monde à la ruine et les perdit eux-mêmes aussi, à des moments différents. Voici quelles étaient les intentions de Pompée : il voulait profiter du consulat de César pour faire ratifier tous les actes qu’il avait accomplis dans les provinces d’outre-mer et que beaucoup critiquaient, comme nous l’avons dit. César, de son côté, comprenait qu’en s’effaçant devant la gloire de Pompée, il augmenterait la sienne et qu’en faisant tomber sur celui-ci la jalousie qu’on avait de leur puissance commune, il consoliderait ses propres forces. Crassus, pour occuper le premier rang qu’il ne pouvait atteindre seul, voulait s’aider du crédit de Pompée et des forces de César. Des liens de parenté resserrèrent l’alliance de César et de Pompée : Julie, fille de Caïus César, devint la femme du grand Pompée. Pendant ce consulat, César, sur les conseils de Pompée, présenta une loi qui répartissait entre les plébéiens les terres de Campanie. Vingt mille citoyens environ y furent ainsi conduits et on rendit à Capoue le droit de former une cité, cent cinquante-deux ans environ après que les Romains l’eurent pendant la guerre punique réduite à l’état de simple préfecture. Bibulus, le collègue de César, qui avait le désir plutôt que le pouvoir de s’opposer à son activité politique se tint enfermé chez lui pendant la plus grande partie de l’année. Il voulait ainsi rendre César plus odieux ; il le rendit plus puissant. Puis César obtint pour cinq ans le gouvernement de la Gaule.

XLV.

Publius Clodius, homme noble, éloquent, audacieux, qui ne connaissait dans ses paroles et ses actions d’autre frein que son bon plaisir et se montrait plein d’ardeur dans l’exécution de ses coupables desseins, qui, infâme amant de sa sœur, était encore accusé d’inceste pour avoir commis un adultère pendant les plus vénérables cérémonies de la religion romaine, poursuivait alors de la plus lourde haine Marcus Cicéron. Pouvait-il en effet y avoir quelque amitié entre des hommes si différents ? Passé des rangs des patriciens dans ceux de la plèbe et devenu tribun, Clodius fit voter une loi par laquelle tout homme qui avait fait périr un citoyen romain qui n’avait pas été condamné, se voyait interdire l’eau et le feu. Ce texte ne nommait pas Cicéron, mais il était seul visé, Ainsi ce grand homme qui avait si bien mérité de la république, connut le malheur de l’exil pour avoir sauvé la patrie. On ne manqua pas de soupçonner César et Pompée d’avoir abattu Cicéron et l’on pensait qu’il s’était attiré ce bannissement par son refus de faire partie des vingt commissaires qui furent chargés de partager les terres de Campanie. Moins de deux ans après, les efforts tardifs mais ensuite énergiques de Cneius Pompée, les vœux de l’Italie, les décrets du sénat, le courage et l’activité du tribun du peuple Annius Milo, le rendirent à son rang et à sa patrie. Depuis l’exil et le retour de Métellus Numidicus personne n’avait été chassé avec plus de haine, ni rappelé avec plus de joie. Quant à la maison de Cicéron, autant Clodius avait mis d’acharnement à la détruire, autant le sénat mit de magnificence à la rebâtir. Pendant son tribunat, ce même Publius Clodius éloigna Marcus Caton des affaires publiques, sous le spécieux prétexte d’une honorable mission. Il fit en effet voter une loi qui nommait Caton questeur avec les droits de préteur, lui donnait comme adjoint un autre questeur et l’envoyait dans l’île de Chypre pour dépouiller de son royaume le roi Ptolémée qui, par la corruption de ses mœurs, avait mérité cet outrage. Mais celui-ci, à l’arrivée de Caton, se donna la mort et Caton rapporta à Rome une somme d’argent bien plus grande qu’on ne l’avait espéré. S’il est sacrilège de louer l’intégrité de Caton, on pourrait presque l’accuser de bizarrerie : les consuls, le sénat et toute la ville se portaient à sa rencontre alors qu’il remontait le Tibre avec ses navires, mais il ne voulut pas débarquer avant d’être arrivé au lieu où l’on devait décharger l’argent.

XLVI.

A ce moment, Caius César accomplissait en Gaule des exploits extraordinaires que plusieurs volumes suffiraient à peine à raconter. Non content d’avoir été vainqueur en tant de combats si heureux et d’avoir tué ou pris d’innombrables milliers d’ennemis, il faisait passer son armée en Bretagne, comme s’il cherchait un nouveau monde pour notre empire et pour le sien. De leur côté, les deux consuls Cneius Pompée et Marcus Crassus commençaient un second consulat. Il n’était guère à leur honneur d’avoir brigué cette magistrature et ils ne recueillirent en l’exerçant aucune approbation. Par une loi que Pompée présenta au peuple, César fut prorogé dans sa province pour le même nombre d’années. Crassus qui méditait déjà une guerre contre les Parthes reçut la Syrie. Cet homme, par ailleurs irréprochable et indifférent aux plaisirs, avait une passion sans mesure et insatiable pour l’argent et la gloire. Au moment de son départ pour la Syrie, les tribuns du peuple essayèrent en vain de le retenir en prononçant des paroles de mauvais augure. Si leurs malédictions n’étaient tombées que sur lui et si l’armée avait été sauvée, la perte du général eût été utile à l’État. Après avoir passé l’Euphrate, Crassus gagnait Séleucie quand il fut enveloppé par les innombrables cavaliers du roi Orodes et périt avec la plus grande partie de l’armée romaine. Caïus Cassius qui était alors questeur et devait bientôt commettre le plus abominable des crimes, sauva les débris des légions. Il maintint la Syrie sous l’autorité du peuple romain et, heureux dénouement de cette affaire, les Parthes qui y avaient pénétré furent dispersés et mis en fuite.

XLVII.

Pendant cette période et aussi pendant les temps qui suivirent et ceux dont nous venons de parler, Caïus César massacra plus de quatre cent mille ennemis et en fit prisonniers un plus grand nombre encore. Il combattit souvent en bataille rangée et souvent en ordre de marche ou en attaque brusquée. Il envahit deux fois la Bretagne ; enfin sur neuf compagnes, on en trouverait à peine une où César n’ait pas mérité le triomphe. Ses exploits autour d’Alésia furent si grands en vérité qu’il appartenait à peine à un homme de les tenter et seulement à un dieu de les accomplir. César était en Gaule depuis sept ans environ quand mourut Julie, femme du grand Pompée, gage d’une union qu’elle maintenait déjà difficilement par suite de la jalousie des deux rivaux. La fortune rompit tout lien entre ces deux chefs qu’elle vouait à une si grande rivalité : le jeune fils que Pompée avait eu de Julie mourut lui aussi peu de temps après. Alors on tira l’épée et on assassina les citoyens, les cabales se déclarèrent sans fin ni mesure, et Cneius Pompée obtint un troisième consulat. Il fut nommé consul unique par les voix de ceux-là mêmes qui s’étaient opposés jusque-là à son élévation. Ce glorieux honneur qui semblait marquer sa réconciliation avec les nobles fut la principale cause de la haine de Caïus César. Toutefois pendant ce consulat, Pompée s’employa de toute sa force à réprimer la brigue. A cette époque, par un exemple qui fut vain mais cependant utile à l’État, Milon qui briguait le consulat tua Publius Clodius dans une rixe qui s’éleva au moment où leurs escortes se croisaient près de Bovilles. Milon, cité en justice, fut condamné, parce que son acte était odieux et plus encore parce que Pompée désirait sa condamnation. Toutefois, Marcus Caton déclara ouvertement qu’il était d’avis de l’acquitter. S’il eût parlé plus tôt, bien des sénateurs auraient suivi son exemple et approuvé le meurtre d’un citoyen qui fut, plus qu’aucun autre, nuisible à l’État et hostile aux gens de bien.

XLVIII.

On vit luire peu après les premières flammes de la guerre civile. Tous les citoyens modérés auraient voulu voir César et Pompée renvoyer leurs armées. Pompée, en effet, pendant son second consulat, s’était fait donner le gouvernement de l’Espagne. Depuis trois ans, tout en dirigeant les affaires de Rome, il la gouvernait de loin par l’intermédiaire de ses lieutenants Afranius et Pétreius, l’un ancien consul, l’autre ancien préteur. Pompée appuyait ceux qui soutenaient que César devait licencier ses armées, mais si quelqu’un disait qu’il devait, lui aussi, licencier les siennes, il le combattait. Si, deux ans avant qu’on eût pris les armes, Pompée qui avait achevé la construction du théâtre et des autres ouvrages qu’il bâtit alentour, était mort en Campanie de la très grave maladie dont il fut atteint et pendant laquelle on vit pour la première fois l’Italie entière faire des vœux pour le salut d’un citoyen, la fortune n’aurait pas trouvé l’occasion de l’abattre et cette grandeur qu’il avait eue à la face des dieux du ciel, il l’eut emportée tout entière chez les dieux des morts. Personne autre que le tribun Caïus Curion ne contribua à exciter plus violemment la flamme de cette guerre civile avec tous les maux qui la suivirent pendant vingt années consécutives. C’était un homme noble, disert, audacieux, prodigue de son argent et de son honneur aussi bien que de ceux des autres ; naturellement pervers, il avait une éloquence funeste à l’État. Aucune richesse, aucune passion ne pouvaient rassasier ses désirs. Il s’attacha d’abord au parti de Pompée c’est-à-dire selon l’opinion du moment, au parti de la république, puis il feignit d’être hostile à la fois à Pompée et à César, mais il était de cœur avec César. Que cette action eût été désintéressée, ou qu’il eût reçu, comme on le dit, cent mille sesterces, nous n’en déciderons pas. Finalement au moment où se présentaient encore des conditions de paix bienfaisantes et réparatrices, alors que César se montrait modéré dans ses demandes et Pompée prêt à les accueillir, Curion fit tout échouer et rompit tout. Seul Cicéron s’efforçait de maintenir la concorde dans l’État. D’autres auteurs ont, dans des ouvrages plus importants, raconté longuement l’ensemble de ces faits et de ceux qui les précèdent ; j’espère, moi aussi, les exposer clairement dans mon livre. Revenons maintenant au sujet de notre ouvrage et félicitons-nous d’abord que Quintus Catulus, les deux Lucullus, Metellus et Hortensius qui avaient brillé dans l’État sans soulever la haine et excellé sans péril, aient trouvé, avant le début des guerres civiles, une mort naturelle et tranquille ou qui du moins ne fut pas hâtée.

XLIX.

Sous le consulat de Lentulus et de Marcellus sept cent trois ans après la fondation de Rome, et soixante-dix-huit ans, avant ton consulat, Marcus Vinicius, on vit s’allumer la guerre civile. La cause de l’un des chefs paraissait la meilleure, mais l’autre était la plus forte. L’un des partis avait toutes les apparences, l’autre toute la réalité de la puissance. Pompée tirait sa force de l’autorité du sénat, César de la fidélité de ses soldats. Les consuls et le sénat remirent le souverain pouvoir moins à Pompée lui-même qu’à la cause qu’il défendait. César ne négligea rien de ce qu’on pouvait tenter pour sauver la paix, mais les partisans de Pompée repoussèrent toutes les avances : l’un des consuls était plus intraitable qu’il ne convenait, Lentulus ne pouvait trouver son salut dans celui de l’État, Marcus Caton soutenait qu’il fallait mourir plutôt que de laisser un simple citoyen imposer ses conditions à l’État. Un homme de mœurs antiques et rigides eût fait plus de cas du parti de Pompée, un homme avisé eût suivi celui de César et jugé que si l’un était plus honorable, l’autre était plus à craindre. Enfin les partisans de Pompée, dédaignant toutes les demandes de César, décrétèrent qu’il devait ne garder qu’une légion, abandonner immédiatement le titre de gouverneur de province, venir à Rome en simple particulier et, pour sa candidature au consulat, s’en rapporter aux suffrages du peuple romain. César comprit alors qu’il fallait faire la guerre et passa le Rubicon avec son armée. Cneius Pompée, les consuls et la plus grande partie du sénat abandonnèrent Rome puis l’Italie et se transportèrent à Dyrrachium.

L.

César se rendit maître à Corfinium de Domitius et des légions qui se trouvaient avec lui. Il renvoya immédiatement avec leur général tous ceux dont l’intention était de rejoindre Pompée, puis il continua sa route vers Brindes, montrant bien qu’il aimait mieux finir la guerre à des conditions équitables que d’écraser des fuyards. Quand il fut certain que les consuls avaient passé la mer, il revint à Rome, rendit compte de ses intentions au sénat et à l’assemblée du peuple, expliqua que ses adversaires, en prenant les armes, l’avaient forcé à s’armer lui-même, puis décida de gagner l’Espagne. Sa marche rapide fut retardée quelque temps par la ville de Marseille qui montra dans sa décision plus de fidélité que de sagesse, puisqu’elle voulut bien mal à propos jouer le rôle d’arbitre dans la lutte entre les deux chefs. Seuls, en effet, doivent s’entremettre ceux qui peuvent contraindre à obéir celui qui résiste. Puis l’armée qu’avaient commandée l’ancien consul Afranius et l’ancien préteur Pétreius, surprise et comme éblouie par la brusque arrivée de César, se livra à lui. César renvoya à Pompée les deux légats et tous ceux qui voulurent les suivre, quel que fût leur rang.

LI.

L’année suivante, Dyrrachium et les contrées voisines de cette ville furent occupées par les troupes de Pompée. Celui-ci avait fait venir les légions de toutes les provinces d’outre-mer ; il y avait joint des corps auxiliaires de cavalerie et d’infanterie et les troupes des rois, des tétrarques et des dynastes. Il avait ainsi rassemblé une armée immense ; sur mer il avait établi avec sa flotte une barrière de postes qui, croyait-il, empêcheraient César de transporter ses légions. Mais Caïus César, usant de sa rapidité et de sa chance coutumières, ne fut en rien retardé ; ses navires le transportèrent, quand il le voulut, lui et son armée. Il commença par placer son camp tout à côté de celui de Pompée ; bientôt même il le bloqua par des travaux de siège. Cependant le manque de ravitaillement accablait les assiégeants plus que les assiégés. C’est alors que Cornélius Balbus, par une témérité qui dépasse l’imagination, pénétra dans le camp ennemi. Il eut d’assez fréquentes entrevues avec le consul Lentulus qui hésitait sur le prix de la trahison. Ce fut le commencement de cette heureuse fortune qui permit à cet homme, qui n’était pas seulement né en Espagne mais était même Espagnol, de s’élever jusqu’au triomphe et au pontificat et de devenir de simple particulier un personnage consulaire. Dans les combats suivants les succès furent partagés mais l’une des rencontres fut particulièrement favorable aux troupes de Pompée qui repoussèrent avec de lourdes pertes les soldats de César.

LII.

César mena alors son armée en Thessalie, pays que les destins avaient choisi pour sa victoire. Pompée recevait de ses partisans des conseils opposés : la plupart l’exhortaient à passer en Italie (et par Hercule ! rien n’eût été plus profitable à sa cause) ; les autres étaient d’avis de prolonger une guerre que l’éclat de leur parti leur rendrait de jour en jour plus favorable. Pompée cependant n’écouta que son ardeur et suivit son ennemi. L’étendue de mon ouvrage ne me permet pas de décrire longuement la bataille de Pharsale, ce jour si meurtrier pour le nom romain, les flots de sang que versèrent l’une et l’autre armée, la rencontre des deux premiers citoyens de l’État, la disparition d’une de ces deux lumières de l’empire romain, le massacre de tant d’illustres partisans de Pompée. Notons cependant ce détail : dès que Caius César vit en déroute l’armée de Pompée, il n’eut rien de plus pressé ni de plus à cœur que, pour employer le terme militaire habituel, de licencier tous les partis. Dieux immortels ! Comment cet homme si doux fut-il payé plus tard de sa bienveillance pour Brutus ! Ce qu’il y a de plus admirable, de plus noble, de plus illustre dans cette victoire, c’est que la patrie ne pleura aucun citoyen qui ne fût mort en combattant. Mais l’obstination des vaincus rendit vaine cette généreuse clémence, car le vainqueur était plus disposé à donner la vie que le vaincu à l’accepter.

LIII.

Pompée s’enfuit avec les deux Lentulus, tous deux anciens consuls, avec son fils Sextus et l’ancien préteur Favonius : tels étaient les compagnons que lui donnait la fortune. Les uns lui conseillaient d’aller chez les Parthes, les autres en Afrique où se trouvait le plus fidèle de ses partisans, le roi Juba. Mais il décida de se rendre en Égypte auprès de Ptolémée, prince qui régnait alors à Alexandrie et qui était encore un enfant plutôt qu’un jeune homme, car il se souvenait des services qu’il avait rendus à son père. Mais qui garde la mémoire des bienfaits de celui que frappe l’adversité ? Qui pense être redevable de quelque chose à ceux qui sont dans le malheur ? Quand la fortune ne modifie-t-elle pas la parole donnée ? Sur le conseil de Théodote et d’Achille, le roi donna l’ordre d’aller au-devant de Cneius Pompée qui venait de Mitylène où il avait embarqué avec lui, comme compagne de sa fortune, sa femme Cornelia, et de l’inviter à passer de son navire de transport sur le vaisseau qui était venu à sa rencontre. Pompée se laissa convaincre. Alors sous le consulat de Caïus César et de Publius Servilius, on vit le premier des Romains périr égorgé sur l’ordre et par la volonté d’un esclave égyptien. Ainsi, après trois consulats et autant de triomphes, cet homme si vertueux et si grand, qui avait dompté le monde, qui s’était élevé à un point qu’on ne peut dépasser, mourut à l’âge de cinquante-huit ans, la veille de son anniversaire. La fortune se démentit tellement à son égard que la terre qui lui avait manqué pour sa victoire lui manqua pour sa sépulture. Comment expliquer autrement que par une distraction l’erreur de ceux qui se sont trompés de cinq ans sur l’âge d’un personnage si illustre et presque notre contemporain. Depuis le consulat de Caïus Atilius et de Quintus Servilius, le calcul des années est cependant bien facile. Mais si j’ajoute cela, c’est moins pour accuser d’erreur que pour éviter d’être accusé.

LIV.

Cependant le roi d’Égypte et ceux dont il suivait aveuglément les conseils ne furent pas plus fidèles à César qu’ils ne l’avaient été à Pompée. Ils complotèrent contre lui dès son arrivée, puis osèrent le provoquer par les armes et leur supplice fut la vengeance de ces deux illustres généraux dont l’un était encore vivant. Si l’on ne trouvait plus nulle part le corps de Pompée, son nom vivait encore partout. L’immense crédit de son parti avait fait naître en Afrique une guerre que dirigeaient le roi Juba et l’ancien consul Scipion qui, deux ans avant la mort de Pompée, était devenu son beau-père. Leurs troupes s’étaient augmentées de celles de Marcus Caton qui, faisant route au prix d’immenses difficultés dans des contrées sans ressources, avait conduit jusqu’à eux ses légions. Bien que ses soldats lui eussent déféré le commandement suprême, Caton préféra obéir à celui dont le grade était supérieur au sien.

LV.

La brièveté à laquelle je me suis engagé m’oblige à passer rapidement sur tous les faits que je rapporte. César alla où l’appelait sa fortune et passa en Afrique. Depuis la mort de Curion, chef de son parti, les armées de Pompée occupaient ce pays. La victoire fut d’abord indécise, mais bientôt César combattit avec sa fortune habituelle et fit plier les troupes ennemies. Là encore il montra à l’égard des vaincus autant de clémence qu’auparavant. Vainqueur dans la guerre d’Afrique, il entreprit en Espagne une guerre plus pénible encore. (Nous ne parlerons pas de sa victoire sur Pharnace qui lui apporta bien peu de gloire.) Cneius Pompée, fils du grand Pompée, jeune homme intrépide et belliqueux, avait allumé cette grande et terrible guerre. De tous côtés et de toutes les parties du monde, il voyait venir à son aide ceux qu’entraînait encore le grand nom de son père. César fut en Espagne accompagné de sa fortune ordinaire. Jamais cependant il n’eut à livrer de bataille plus acharnée et plus dangereuse. Ce fut au point que, la victoire étant plus qu’incertaine, il descendit de cheval, se dressa devant ses troupes qui cédaient, et après avoir reproché à la fortune de l’avoir conservé pour une telle fin, déclara à ses soldats qu’il ne reculerait plus d’un seul pas : "Oublieraient-ils qu’il était leur général et l’abandonneraient-ils dans de telles circonstances ? " C’est la honte plus que le courage qui rétablit le combat et le chef montra plus de vaillance que ses soldats. Cneius Pompée fut trouvé grièvement blessé dans un endroit désert et on l’acheva. Labiénus et Varus moururent dans la bataille.

LVI.

Vainqueur de tous ses ennemis César revint à Rome et pardonna, chose incroyable, à tous ceux qui avaient pris les armes contre lui. Il remplit la ville de magnifiques spectacles, luttes de gladiateurs, batailles navales, combats de cavaliers, de fantassins et d’éléphants et donna des festins qui durèrent plusieurs jours. Il triompha cinq fois : tous les ornements du triomphe étaient en bois de citronnier pour la Gaule, en acanthe pour le Pont, en écaille pour Alexandrie, en ivoire pour l’Afrique, en argent poli pour l’Espagne. La vente du butin produisit un peu plus de six cents millions de sesterces. Mais cet homme si grand et qui en avait usé envers tous avec tant de clémence ne put jouir tranquillement du pouvoir suprême pendant plus de cinq mois. Il était revenu à Rome au mois d’octobre ; il fut assassiné aux ides de mars par les conjurés que commandaient Brutus et Cassius. La promesse du consulat n’avait pu lui attacher Brutus ; par contre, il avait offensé Cassius, en ne lui accordant pas immédiatement cet honneur. On trouvait encore parmi les complices du meurtre les amis les plus intimes de César que la fortune de son parti avait portés aux plus hauts rangs, Décimus Brutus, Caïus Trébonius et d’autres personnages illustres. Mais celui qui souleva contre lui la plus grande haine fut Marc Antoine, son collègue au consulat, homme prêt à toutes les audaces. Comme César était assis devant les rostres aux fêtes des Lupercales, il lui avait mis sur la tête l’insigne de la royauté et César en le repoussant n’en avait pas paru offensé.

LVII.

L’expérience montra combien était louable l’avis de Pansa et d’Hirtius qui avaient toujours conseillé à César de maintenir par les armes une puissance qu’il avait acquise par les armes. Mais César avait coutume de dire qu’il aimait mieux mourir que d’être craint. Alors qu’il attendait des autres une clémence égale à la sienne, il fut dans sa confiance frappé par des ingrats. Les dieux immortels lui avaient envoyé cependant bien des présages et bien des indices du péril menaçant. Les haruspices l’avaient averti de se défier avec le plus grand soin des ides de mars. Sa femme Calpurnia effrayée par une vision nocturne le suppliait de demeurer chez lui ce jour-là. Enfin on lui avait remis des billets qui lui dénonçaient la conjuration, mais il ne les avait pas lus sur-le-champ. C’est qu’on ne saurait éviter la force du destin qui fausse le jugement de celui dont il veut changer le sort.

LVIII.

L’année où ils commirent ce crime, Marcus Brutus et Caïus Cassius étaient préteurs, et Décimus Brutus, consul désigné. Accompagnés de la masse des conjurés et escortés par la troupe des gladiateurs de Décimus Brutus, ils s’emparèrent du Capitole. Cassius avait proposé de tuer aussi Antoine qui était alors consul et d’annuler le testament de César, mais Brutus s’y était refusé, répétant que les citoyens ne devaient demander que le sang du tyran : pour servir ses projets, il désignait ainsi César. De son côté, Dolabella que César avait choisi pour lui succéder au consulat, avait déjà mis la main sur les faisceaux et les insignes de cette charge. Mais Antoine convoqua le sénat et jouant le rôle de pacificateur, envoya ses enfants en otages au Capitole et donna aux meurtriers de César l’assurance qu’ils pouvaient en descendre sans risque. A l’exemple du décret célèbre qu’avaient pris les Athéniens, Cicéron proposa l’oubli du passé, et le sénat approuva.

LIX.

On ouvrit ensuite le testament de César. Il y adoptait Caïus Octavius petit-fils de sa sœur Julie. Nous dirons quelques mots de son origine bien qu’il l’ait fait avant nous. Son père Caïus Octavius était sinon de famille patricienne, du moins d’une famille de chevaliers très en vue. C’était un homme grave, vertueux, intègre et riche. Il fut nommé préteur avec les plus nobles personnages et c’est lui qui eut le plus de voix. Sa réputation lui valut d’épouser Atia, fille de Julie. Sortant de charge, il reçut du sort la Macédoine où il obtint le titre de général en chef. Comme il revenait pour briguer le consulat, il mourut, laissant un fils tout jeune encore. Caïus César, son grand-oncle, le fit élever chez son beau-père Philippe et l’aima comme son propre fils. Quand il eut dix-huit ans, il l’emmena à la guerre d’Espagne et par la suite le garda toujours auprès de lui. Jamais il ne le fit loger ailleurs qu’avec lui ni monter dans une autre litière que la sienne. Il l’honora même pendant son enfance de la dignité de pontife. Quand les guerres civiles furent terminées, il voulut former par les arts libéraux l’esprit de ce jeune homme singulièrement doué et il l’envoya étudier à Apollonie. Il comptait l’avoir comme compagnon d’armes dans la guerre qu’il devait entreprendre contre les Gètes, puis contre les Parthes. A la première nouvelle de la mort de son oncle, Octave se rendit à Rome en toute hâte : les centurions des légions voisines lui avaient cependant promis sur-le-champ leur aide et celle de leurs soldats, et Salvidiénus et Agrippa lui avaient conseillé de ne pas mépriser cette offre. A Brindes, on lui donna des détails sur la mort de César et sur son testament. Comme il s’approchait de Rome, une immense foule d’amis courut à sa rencontre, et à son entrée dans la ville, on vit le globe du soleil former un cercle qui entourait exactement sa tête et brillait des couleurs de l’arc-en-ciel. Il semblait ainsi mettre une couronne sur la tête de celui qui devait bientôt être si grand.

LX.

Sa mère Atia et son beau-père Philippe n’étaient pas d’avis qu’il acceptât d’hériter du nom de César et de la haine qu’avait attirée sa fortune. Mais les destins protecteurs de l’État et du monde le réclamaient pour fonder et maintenir la grandeur du nom romain. Aussi son âme divine méprisa-t-elle les conseils humains et décida de préférer à une vie sûre mais humble le rang suprême et ses dangers. Il aima mieux se fier au jugement qu’un oncle tel que César avait porté sur lui, qu’à l’opinion de son beau-père, et répétait qu’il n’avait pas le droit de se croire lui-même indigne d’un nom dont César l’avait jugé digne. Le consul Antoine le traita immédiatement avec hauteur ; ce n’était point par mépris mais par crainte. Il le reçut dans les jardins de Pompée mais lui accorda à peine le temps de lui parler. Bientôt même il se mit à l’accuser perfidement de comploter contre lui. Mais cette accusation fut à sa honte reconnue sans fondement. Puis les consuls Antoine et Dolabella laissèrent éclater ouvertement leur criminelle passion de dominer. Sept cents millions de sesterces avaient été déposés par Caïus César dans le temple d’Aups. Antoine s’en saisit. Il falsifia les registres des actes de César, accorda frauduleusement des droits de cité et des exemptions ; tout se réglait à prix d’argent et le consul vendait l’État. La province de Gaule avait été attribuée à Décimus Brutus, consul désigné : Antoine résolut de s’en emparer. Délébile se donna à lui-même les provinces d’outre-mer. Mais la haine grandissait entre ces deux hommes d’un naturel si différent et dont les desseins s’opposaient ; aussi le jeune Caïus César était-il chaque jour menacé par les pièges d’Antoine.

LXI.

Rome languissait écrasée sous la domination d’Antoine. On voyait chez tous de la colère et de la douleur mais personne n’avait assez de force pour résister. C’est alors que Caïus César à peine âgé de dix-neuf ans fit preuve d’une étonnante audace. Agissant de lui-même il exécuta les plus grandes entreprises et montra dans l’intérêt de l’État plus de courage que le sénat. Il fit d’abord venir de Caillette et peu après de Casilinum les vétérans de son père dont l’exemple fut suivi par d’autres qui se rassemblèrent bientôt en une sorte d’armée régulière. Peu après, Antoine partit au-devant de l’armée qui sur son ordre arrivait à Brindes, des provinces d’outre-mer. Alors la légion Martia et la quatrième légion, ayant appris quels étaient les intentions du sénat et le caractère d’un si noble jeune homme, levèrent les enseignes et allèrent se joindre à César. Celui-ci reçut du sénat les honneurs d’une statue équestre : c’est celle qu’on peut voir aujourd’hui encore près des rostres avec une inscription qui indique son âge. En l’espace de trois cents ans, seuls Lucius Sylla, Cneius Pompée et Caïus César reçurent cet honneur. On nomma César propréteur et on lui ordonna ainsi qu’aux consuls désignés Hirtius et Pansa, de faire la guerre à Antoine. Agé seulement de vingt ans, César fit preuve du plus grand courage dans les opérations qu’il dirigea autour de Modène. Décimus Brutus qui y était assiégé fut délivré. Antoine abandonné de tous fut réduit à fuir honteusement et quitta l’Italie. Les deux consuls périrent, l’un pendant le combat, l’autre peu de temps après, des suites d’une blessure.

LXII.

Avant la fuite d’Antoine, le sénat, surtout sur la proposition de Cicéron, accorda toute sorte d’honneurs à César et à son armée. Mais quand la crainte fut calmée, les sentiments sincères réapparurent et les partisans de Pompée reprirent aussitôt courage. On donna à Brutus et à Cassius le gouvernement des provinces dont ils s’étaient déjà emparés d’eux-mêmes sans attendre la décision du sénat. On félicita toutes les troupes qui s’étaient déclarées pour eux et on leur donna une entière autorité sur les magistrats des provinces d’outre-mer. Marcus Brutus et Caïus Cassius qui tantôt craignaient les armes d’Antoine et tantôt feignaient de les craindre pour le rendre plus odieux, avaient affirmé en effet dans leurs proclamations qu’ils étaient prêts à vivre dans un exil, fût-il perpétuel, si la concorde de l’État était à ce prix, qu’ils ne seraient pas une cause de guerre civile et que la conscience d’avoir bien agi était pour eux le plus grand des honneurs. Puis ils avaient quitté Rome et l’Italie et, sans aucun pouvoir officiel, ils avaient, avec un égal empressement, mis la main sur les provinces et sur les armées. Sous prétexte que partout où ils étaient, était l’État, ils avaient décidé les questeurs à leur remettre l’argent qu’ils transportaient des provinces d’outre-mer à Rome. Des décrets du Sénat sanctionnèrent et approuvèrent tous ces actes. Décimus Brutus obtint le triomphe sans doute parce qu’il devait la vie à un autre. Les corps de Pansa et d’Hirtius reçurent les honneurs funèbres aux frais de l’État. Quant à César, on ne fit de lui aucune mention : les légats qui avaient été envoyés à son armée, reçurent même l’ordre de s’adresser aux soldats, hors de sa présence. Mais l’armée ne fut pas aussi ingrate que le sénat. Comme César supportait l’outrage en feignant de ne pas le voir, les soldats déclarèrent qu’ils n’écouteraient aucune instruction si leur général n’était présent. C’est à cette époque que Cicéron qui était passionnément attaché au parti de Pompée, disait qu’il fallait louer César et l’écraser sous les honneurs. Par là il semblait dire une chose et voulait en faire entendre une autre.

LXIII.

Pendant ce temps, Antoine fuyait au delà des Alpes. Il négocia d’abord vainement avec Lépide qui, nommé subrepticement grand pontife à la place de Caïus César, s’était donné à lui-même la province d’Espagne et s’attardait encore en Gaule. Bientôt il se montra plus souvent aux soldats et comme, tant qu’il restait sobre, il l’emportait sur beaucoup de généraux et que Lépide était le plus incapable de tous les chefs, les soldats abattirent le vallum, en arrière du camp, pour le recevoir. Antoine laissa à Lépide le titre de général, mais tout le pouvoir était en ses mains. Au moment où Antoine pénétra dans le camp, Juventius Latérensis, homme qui fut fidèle à ses idées pendant toute sa vie et jusque dans la mort, conseilla très vivement à Lépide de ne pas s’associer à un ennemi public, puis devant l’inutilité de ses avis, il se perça de son épée. Plancus, avec son hésitation naturelle, se demanda longtemps à quel parti il appartenait : il ne pouvait se mettre d’accord avec lui-même ; un jour il soutenait Décimus Brutus qui était comme lui consul désigné, et dans des lettres il se faisait gloire de cette attitude auprès du sénat ; peu après il trahissait ce même Brutus. Asinius Pollion, ferme en ses desseins, resta fidèle au parti de César et hostile à celui de Pompée. Tous deux livrèrent enfin leurs armées à Antoine.

LXIV.

Décimus Brutus abandonné d’abord par Plancus puis en butte à ses pièges, voyait son armée déserter peu à peu. Il se réfugia dans la maison d’un de ses hôtes, un noble nommé Camélus. Des envoyés d’Antoine l’égorgèrent et ce juste châtiment vengea Caïus César à qui Brutus devait tant de reconnaissance. Il l’avait assassiné, après avoir été le premier de ses amis. Tout en profitant de cette brillante fortune, il voulait en faire un crime à celui à qui il la devait et il pensait qu’il était juste de garder les bienfaits de César et de tuer César le bienfaiteur. C’est à cette époque que Marcus Tullius Cicéron dans une suite de discours marqua d’une éternelle infamie la mémoire d’Antoine. Tandis qu’il le faisait avec une magnifique et divine éloquence, le tribun Cannutius, comme un chien enragé, déchirait Antoine. Leur amour de la liberté leur valut la mort à tous deux. Mais le sang du tribun marqua le début des proscriptions, et la mort de Cicéron, comme si elle rassasiait Antoine, en marqua presque la fin. Puis le sénat, comme il l’avait déjà fait pour Antoine, déclara Lépide ennemi public.

LXV.

Lépide, César et Antoine commencèrent alors à échanger des lettres et à parler d’accords. Antoine ne cessait de rappeler à César combien les partisans de Pompée lui étaient hostiles, à quelle puissance ils s’étaient déjà élevés, avec quelle ardeur Cicéron exaltait Brutus et Cassius ; il déclarait que si César méprisait son alliance, il unirait ses forces à celles de Brutus et de Cassius qui étaient déjà maîtres de dix-sept légions. Il ajoutait enfin que le devoir de venger César incombait à son fils plus qu’à son ami. Antoine et César conclurent alors une alliance, puis sur les exhortations et les prières de leurs armées, ils s’unirent encore par la parenté et la belle-fille d’Antoine fut fiancée à César. César commença son consulat la veille de ses vingt ans, dix jours avant les calendes d’octobre. Il eut comme collègue Quintus Pédius. C’était sept cent neuf ans après la fondation de Rome et soixante-douze ans avant ton consulat, Marcus Vinicius. On vit cette année-là Publius Vintidius joindre les insignes de consul à ceux de préteur dans cette même ville qu’il avait parcourue derrière un char de triomphe parmi les prisonniers du Picénum. Par la suite Vintidius obtint même le triomphe.

LXVI.

Puis éclatèrent à la fois les fureurs d’Antoine et de Lépide. Tous deux, comme nous l’avons dit, avaient été déclarés ennemis publics et ils aimaient mieux songer au mal qu’ils avaient souffert qu’à celui qu’ils avaient mérité. Malgré l’opposition de César (opposition qui fut vaine, puisqu’il était seul contre deux) ils renouvelèrent le crime dont Sylla avait donné l’exemple, les proscriptions. Qu’y eut-il alors de plus indigne ? On vit César contraint à proscrire et il se trouva quelqu’un pour proscrire Cicéron. Antoine par son crime fit taire cette voix qui fut celle de la patrie. Personne n’entreprit de défendre la vie de celui qui, pendant tant d’années, avait défendu aussi bien les intérêts de l’État que ceux des citoyens. C’est en vain, cependant, Marc Antoine, (car l’indignation qui jaillit de mon cœur et de mon esprit me force à sortir du ton ordinaire de mon ouvrage) c’est en vain, dis-je, que tu as compté une somme d’argent à celui qui avait fait taire cette voix divine et coupé cette tête si illustre et que par une prime macabre tu as provoqué la mort d’un si grand consul, de celui qui jadis avait sauvé l’État. Car tu as ravi alors à Cicéron des jours inquiets, des années de vieillesse, une vie qui eût été plus malheureuse sous ta domination que ne fut la mort sous ton triumvirat ; mais la renommée, la gloire de ses actions et de ses discours, bien loin de la lui enlever, tu l’as accrue. Il vit, il vivra dans la mémoire de tous les siècles. Tant que ce corps que forme l’univers et que créa le hasard, la providence ou quelque autre cause, tant que ce monde que presque seul de tous les Romains il a pu contempler de son intelligence, embrasser de son génie, éclairer de son éloquence, subsistera, il emportera avec lui dans son éternité la gloire de Cicéron. La postérité la plus lointaine admirera ce qu’il a écrit contre toi, détestera ce que tu as fait contre lui et la race des hommes disparaîtra du monde avant son souvenir.

LXVII.

Aucun homme n’aurait assez de larmes pour pleurer, comme ils le méritent, tous les malheurs de ce temps, encore moins pourrait-on trouver des mots pour les décrire. Remarquons toutefois que le dévouement que les femmes montrèrent pour les proscrits fut grand, celui des affranchis, médiocre, celui des esclaves, faible, mais que les fils n’en montrèrent aucun. Tant les hommes supportent mal de voir retarder les espérances qu’ils ont conçues, quelles qu’elles soient. Pour qu’il n’y eût plus rien de sacré pour personne, pour donner eux-mêmes l’exemple du crime et y pousser les autres, Antoine avait proscrit son oncle Lucius César, et Lépide son frère Paulus. Plancus eut assez de crédit pour obtenir la proscription de son frère Plancus Plotius. Aussi parmi les railleries des soldats qui suivaient le char triomphal de Lépide et de Plancus, au milieu des malédictions des citoyens, on entendait ces mots : "C’est de Germains, non de Gaulois que triomphent ces deux consuls."

LXVIII.

Rappelons ici un détail que nous avons oublié à sa date, car l’auteur de cet acte est si connu qu’il ne nous est pas permis de le laisser dans l’ombre. Tandis que César livrait bataille pour l’empire à Pharsale et en Afrique, Marcus Caelius qui par l’éloquence et l’énergie ressemblait et même était supérieur à Curion, et d’ailleurs était aussi fripon et non moins intelligent que lui, ne pouvant se sauver, même en payant une faible partie de ses dettes, car l’état de son patrimoine était encore pire que celui de son esprit, entreprit pendant sa préture d’annuler les dettes et ni les décrets du sénat ni l’autorité des consuls ne purent l’arrêter. Il alla jusqu’à rappeler d’exil Annius Milon qui pour n’avoir pu obtenir de rentrer à Rome était hostile au parti de César. Puis il excita la révolte dans la ville, et dans les campagnes le désordre d’une guerre ouverte. On le chassa d’abord des affaires publiques et bientôt, sur l’ordre du sénat, il fut poursuivi par l’armée du consul et tué près de Thurium. Dans une entreprise analogue, Milon eut un sort semblable : alors qu’il tentait l’assaut de Compsa, ville des Hirpins, il fut frappé d’un coup de pierre. Ainsi périt cet homme agité dont la hardiesse dépassait les forces et sa mort vengea Publius Clodius et Rome, sa patrie, contre qui il osait porter les armes. Puisque je reviens sur différents points que j’ai omis, notons combien fut excessive et déplacée la liberté dont les tribuns de la plèbe Marullus Epidius et Flavus Caesétius usèrent à l’égard de Caïus César quand ils l’accusèrent d’aspirer à la royauté. Peu s’en fallut qu’ils ne connussent la force de sa puissance. Cependant, dans sa colère, César, qu’ils ne cessaient de harceler, se contenta de la vengeance suivante : il préféra la dégradation infligée par le censeur a un châtiment dictatorial et les chassa des affaires publiques, proclamant qu’il se trouvait dans la plus triste situation puisqu’il devait ou sortir de sa nature ou laisser amoindrir son autorité. Mais revenons maintenant à l’ordre des faits.

LXIX.

Déjà dans la province d’Asie, Dolabella avait surpris par ruse et tué à Smyrne son prédécesseur l’ancien consul Caius Trébonius qui, oublieux des bienfaits de César, avait pris part au meurtre de celui qui l’avait élevé au consulat. Caïus Cassius avait reçu de leurs généraux, les anciens préteurs Statius Murcus et Crispus Marcius, les puissantes légions de Syrie. Puis il avait cerné dans Laodicée Dolabella qui, après avoir occupé l’Asie, était passé en Syrie et, après la prise de la ville, il l’avait forcé à se tuer. Dolabella avait sans lâcheté tendu sa gorge à l’un de ses esclaves. Cassius avait ainsi rangé dix légions sous son commandement. De son côté, Marcus Brutus s’était emparé en Macédoine des légions de Caïus Antonius frère de Marc Antoine, puis, près de Dyrrachium, de celles de Vatinius : ces légions s’étaient d’ailleurs livrées sans résistance. Il avait cependant attaqué Antoine par les armes mais sa réputation avait suffi pour écraser Vatinius. Brutus, en effet, paraissait préférable à n’importe quel général, et il n’y avait personne à qui Vatinius ne parût inférieur : la difformité de son corps rivalisait avec la laideur de son esprit, si bien que son âme semblait enfermée dans une demeure bien digne d’elle. Les forces de Brutus s’élevaient ainsi à sept légions. Par la loi Pédia dont l’auteur était le consul Pédius, collègue de César, on punit tous ceux qui avaient tué Caïus César en leur interdisant l’eau et le feu. Vers la même époque, Capito, mon oncle paternel, qui appartenait à l’ordre sénatorial, se joignit à Agrippa pour attaquer en justice Caïus Cassius. Pendant que ces événements se passaient en Italie, Cassius, après une lutte acharnée et heureuse avait, en s’emparant de Rhodes, accompli l’exploit le plus remarquable. De son côté, Brutus avait complètement vaincu les Lyciens. Puis tous deux avaient mené leurs armées en Macédoine. Cassius, par un grand effort sur sa nature, dépassait alors Brutus en clémence. On ne pourrait trouver personne que la fortune ait accompagné avec plus de faveur que Brutus et Cassius et qu’elle ait, comme lasse de les suivre, plus rapidement abandonné.

LXX.

César et Antoine firent alors passer leurs armées en Macédoine et livrèrent bataille à Marcus Brutus et à Cassius près de la ville de Philippes. L’aile que commandait Brutus, repoussant l’ennemi, s’empara du camp de César. Celui-ci, malgré son mauvais état de santé, s’acquittait en personne de ses devoirs de chef. Artorius son médecin qu’un avertissement très clair avait effrayé pendant son sommeil, l’avait lui-même supplié de ne pas rester dans le camp. Par contre, l’aile où se trouvait Cassius avait été mise en fuite, et, durement éprouvée, elle s’était repliée sur des hauteurs. Cassius, jugeant alors d’après son sort, du sort de son collègue, envoya un vétéran, avec l’ordre de le renseigner sur cette troupe de soldats qui s’avançait dans sa direction. Mais le messager tardait, l’armée qui venait vers lui au pas de course était toute proche et la poussière empêchait de distinguer visages et enseignes. Alors Cassius pensant que c’était l’ennemi qui venait l’attaquer, se voila la tête de son manteau, et, tendant la gorge, l’offrit sans frayeur à un affranchi. La tête de Cassius était tombée quand le vétéran arriva annonçant la victoire de Brutus. Voyant à terre le corps de son général : "Je suivrai, dit-il, celui qu’a tué ma lenteur", et à l’instant il se jeta sur son épée. Peu de jours après, Brutus en vint aux mains avec l’ennemi. Il fut vaincu dans la bataille. Pendant la nuit, il s’arrêta dans sa fuite sur une hauteur et pria Straton d’Egée, son ami, de l’aider à se donner la mort. Rejetant son bras gauche au dessus de sa tête, il prit de la main droite la pointe de l’épée de son ami et la dirigea vers son sein gauche à l’endroit même où bat le cœur ; pesant alors sur la blessure, il se transperça d’un seul coup et expira aussitôt.

LXXI.

Messala, jeune homme du plus brillant mérite, avait dans le camp de Brutus et de Cassius un rang presque égal au leur. Certains lui demandaient d’être leur chef, mais il aima mieux devoir la vie à la clémence de César que de poursuivre plus longtemps l’incertaine espérance des armes. Rien dans ses victoires ne fut plus agréable à César que d’avoir sauvé Corvinus, et, par sa reconnaissance envers César, Corvinus donna le plus noble exemple de gratitude et de fidélité. Aucune guerre ne fut plus souillée du sang de personnages aussi illustres. Le fils de Caton y trouva la mort ; Lucullus et Hortensius, fils des citoyens les plus célèbres, eurent un sort semblable. Quant à Varron, avant de repaître Antoine du spectacle de sa mort, il lui prédit avec une grande hardiesse la fin dont il était digne et cette prédiction se réalisa. Drusus Livius, père de Julia Augusta, et Varus Quintilius ne firent pas même appel à la clémence de l’ennemi. Drusus se tua lui-même dans sa tente. Varus, après s’être revêtu des insignes de ses dignités, périt de la main d’un de ses affranchis qu’il força à l’égorger.

LXXII.

Telle fut la fin que la fortune donna au parti de Marcus Brutus qui était alors âgé de trente-sept ans et dont l’âme était restée irréprochable jusqu’au jour où un seul acte de folie effaça toutes ses vertus. Autant Cassius était supérieur comme général, autant Brutus l’était comme homme. Des deux, c’est Brutus qu’on eût préféré comme ami et Cassius qu’on eût craint davantage comme ennemi. Chez l’un, on voyait plus de force, chez l’autre, plus de courage. Autant il fut avantageux pour l’État d’avoir comme prince César plutôt qu’Antoine, autant, s’ils eussent été vainqueurs, Brutus eût été préférable à Cassius. Cneius Domitius, père de Lucius Domitius que nous avons vu récemment encore et qui fut un homme d’une si grande et si noble vertu, aïeul du jeune et illustre Cneius Domitius, s’empara de quelques navires et avec de nombreux compagnons qui approuvaient sa décision, il confia son salut à la fuite et à la fortune, sans autre chef de parti que lui-même. Statius Murcus qui avait commandé la flotte et les postes qui surveillaient la mer, emmena avec lui toutes les troupes et tous les navires qui lui avaient été confiés et alla rejoindre Sextus Pompée, fils du grand Pompée qui, à son retour d’Espagne, s’était par les armes emparé de la Sicile. Vers lui affluaient du camp de Brutus, d’Italie et de toutes les parties du monde, les proscrits que la fortune venait de sauver du péril. Comme ils n’avaient plus de patrie, tout chef leur était bon ; la fortune ne leur permettait pas de choisir, elle leur montrait un refuge et, pour ces hommes qui fuyaient une tempête fatale, cet abri tint lieu de port.

LXXIII.

Sextus Pompée était un jeune homme sans instruction littéraire, barbare dans son langage, brave avec emportement, toujours prêt à agir, prompt à concevoir et qui était bien loin d’avoir la loyauté de son père. Affranchi de ses affranchis, esclave de ses esclaves, il jalousait les gens de mérite, pour obéir aux plus médiocres. Après qu’Antoine se fut enfui de Modène, le sénat avait donné à Brutus et à Cassius le gouvernement des provinces d’outre-mer et comme il restait alors presque tout entier fidèle au parti de Pompée, il avait rappelé Sextus Pompée d’Espagne où l’ancien préteur Asinius Pollion lui avait fait la guerre avec succès. Il lui restitua son patrimoine et lui confia le commandement des régions côtières. Comme nous l’avons dit, Pompée avait alors occupé la Sicile et en accueillant dans son armée les esclaves et les fuyards, il avait augmenté le nombre de ses légions. Les chefs de sa flotte, Ménas et Ménécratès affranchis de son père infestaient la mer de leurs brigandages et de leurs pirateries. Le butin servait aux besoins de Sextus et de son armée et il n’avait aucune honte à remplir d’exploits de pirates une mer que les armes et l’habileté de son père avaient délivrée de leurs crimes.

LXXIV.

Lorsqu’il eut écrasé le parti de Brutus et de Cassius, Antoine, avant de passer dans les provinces d’outre-mer, demeura quelque temps en Grèce. César se retira en Italie. Il y trouva plus de désordre qu’il n’eût voulu. En effet le consul L. Antoine qui partageait les vices de son frère sans avoir les vertus que celui-ci montrait quelquefois, avait rassemblé une nombreuse armée, soit en calomniant César auprès des vétérans, soit en appelant aux armes ceux qui avaient perdu leurs biens quand on avait décidé le partage des terres et désigné des colons. D’autre part, Fulvie, épouse d’Antoine, qui n’avait d’une femme que le corps, portait partout la guerre et le désordre. Elle avait pris Préneste comme base d’opérations. Antoine, chassé de tous côtés par les forces de César, s’était retiré à Pérouse. Plancus qui était partisan d’Antoine lui avait fait espérer du secours plutôt qu’il ne l’avait vraiment aidé. César avec son courage et sa fortune habituelle prit Pérouse d’assaut et renvoya Antoine sans lui faire aucun mal. La colère des soldats plus que la volonté du général fit traiter cruellement les habitants de cette ville qui fut brûlée. L’incendie fut allumé par le premier citoyen de la cité, un certain Macédonicus qui, après avoir mis lui-même le feu à ses meubles et à sa maison, se perça de son épée et se jeta dans les flammes.

LXXV.

Vers la même époque la guerre avait éclaté en Campanie. Elle avait été allumée par Tibérius Claudius Néron qui se proclamait le défenseur de ceux qui avaient perdu leurs terres. Ancien préteur, pontife, père de Tibère César, c’était un homme à l’âme noble et à l’esprit cultivé. L’arrivée de César apaisa et étouffa cette guerre comme les autres. Qui s’étonnerait assez des caprices de la fortune et de l’incertaine destinée des choses humaines ? Qui ne doit espérer ou craindre un sort différent de son sort présent et des événements contraires à ceux qu’il attend ? Livie, fille de l’illustre et noble Drusus Claudianus, femme qui par sa naissance, sa vertu, sa beauté, brillait parmi les Romaines, Livie que nous avons vue plus tard la femme d’Auguste puis sa prêtresse et sa fille quand il fut allé rejoindre les Dieux, fuyait alors les armes et la main de César, son futur époux. Tenant serré contre sa poitrine Tibère, enfant de deux ans, celui qui devait venger l’empire romain et devenir le fils de ce même César, elle prenait des chemins détournés, évitait les armes des soldats et escortée d’un seul homme, pour mieux dérober sa fuite, gagnait la mer et passait en Sicile avec Néron son époux.

LXXVI.

Je ne priverai pas Caïus Velleius mon aïeul d’un témoignage que je rendrais à un étranger. En effet, après que Cneius Pompée l’eut élevé à un rang très considérable parmi les trois cent soixante juges, il avait été l’intendant militaire de ce même Pompée puis celui de Marcus Brutus et de Tibérius Néron. C’était l’homme le plus distingué de la Campanie. Il était un des soutiens du parti de Néron pour qui il avait la plus vive amitié. Au moment où celui-ci quitta Naples, comme son corps déjà alourdi par l’âge ne lui permettait pas de l’accompagner, il se perça de son épée. César laissa Fulvie sortir librement d’Italie avec Plancus qui accompagnait cette femme dans sa fuite. De son côté Asinius Pollion maintint longtemps la Vénétie sous l’autorité d’Antoine, accomplit de grandes et belles actions autour d’Altinum et d’autres villes de cette région, puis alla rejoindre Antoine avec les sept légions qu’il commandait. Domitius était toujours indécis. Comme nous l’avons dit, il s’était enfui du camp de Brutus après la mort de ce dernier et avait conservé le commandement de sa flotte. Asinius Pollion le fit changer d’avis et par ses promesses l’amena au parti d’Antoine. Cet acte fait que tout juge équitable pensera que Pollion rendit autant de services à Antoine, qu’Antoine à Pollion. L’arrivée d’Antoine en Italie et les préparatifs de César contre lui firent craindre la guerre ; mais la paix fut conclue près de Brindes. Vers cette même époque, on découvrit les criminels desseins de Rufus Salvidiénus. D’une origine très obscure, il ne lui suffisait pas d’être arrivé au plus haut rang et d’avoir été le premier chevalier qui fut nommé consul après Cneius Pompée et César lui-même, mais il voulait s’élever assez haut pour voir au-dessous de lui et César et l’État.

LXXVII.

Alors sur les instances de tout le peuple que l’insécurité de la mer réduisait à une extrême disette, on conclut aussi la paix avec Pompée près de Misène. Recevant à dîner sur son navire César et Antoine, Pompée dit, non sans esprit, qu’il les recevait dans ses carènes. Il faisait allusion au nom du quartier où se trouvait sa maison paternelle dont Antoine s’était emparé. Dans ce traité de paix on décida d’accorder à Pompée la Sicile et l’Achaïe, mais son âme agitée ne put s’en contenter. Le seul bien que son retour procura à la patrie fut que tous les proscrits et tous ceux qui pour diverses raisons s’étaient réfugiés près de lui obtinrent par son entremise leur rappel et leur salut. Il rendit ainsi à l’État, entre autres personnages illustres, Claudius Néron, Marcus Silanus, Sentius Saturninus, Arruntius et Titius. Quant à Statius Murcus qui avait doublé les forces navales de Pompée en se joignant à lui avec une flotte importante, il avait été faussement accusé par Ménas et Ménécratès qui répugnaient à avoir comme collègue un tel homme et Pompée l’avait fait tuer en Sicile.

LXXVIII.

Vers cette date, Octavie, sœur de César devint la femme de Marc Antoine. Pompée était alors retourné en Sicile et Antoine dans les provinces d’outre-mer où Labiénus avait jeté le plus grand trouble. Celui-ci, en effet, après avoir quitté le camp de Brutus, s’était retiré chez les Parthes, puis avait conduit leur armée en Syrie et tue le lieutenant d’Antoine. Mais grâce au courage et à l’habile commandement de Ventidius, il fut massacré avec l’armée des Parthes et avec le jeune fils de leur roi, l’illustre Pacorus. Craignant que l’oisiveté, la plus grande ennemie de la discipline, n’amollît les soldats, César faisait alors de nombreuses expéditions en Illyrie et en Dalmatie. Il fortifiait ainsi son armée par l’endurance des périls et la pratique de la guerre. A la même époque, Calvinus Domitius qui après son consulat avait reçu la province d’Espagne, y fit preuve d’une sévérité comparable à celle de nos ancêtres : il fit en effet fustiger un centurion primipile nommé Vibillius qui s’était lâchement enfui du combat.

LXXIX.

Comme chaque jour voyait grandir la flotte et la réputation de Pompée, César se résolut à entreprendre cette pénible guerre. La construction des navires, le recrutement des soldats et des rameurs, leur entraînement aux manœuvres et aux batailles navales furent confiés à Marcus Agrippa. C’était un homme d’un courage éminent. Les fatigues, les veilles, les dangers ne pouvaient le vaincre. Sachant parfaitement obéir mais à un seul, il se montrait par ailleurs avide de commander aux autres. Il ne souffrait jamais qu’on temporisât et passait immédiatement de la décision aux actes. Sous ses ordres, une flotte magnifique fut construite sur l’Averne et sur le lac Lucrin, et soldats et rameurs acquirent par des exercices quotidiens la plus grande habileté dans la manœuvre des navires et dans la guerre sur mer. C’est avec cette flotte que César qui venait de recevoir Livie des mains de Néron son premier époux et l’avait épousée après avoir consulté les oracles publics, porta la guerre contre Pompée et contre la Sicile. Mais cet homme qu’aucune force humaine n’avait pu vaincre fut alors durement frappé par les coups du sort. Près de Vélie et du cap Palinure, la plus grande partie de sa flotte fut assaillie par un fort vent d’Afrique qui la brisa et la dispersa. Ceci retarda les opérations de cette guerre où par la suite la fortune se montra hésitante et parfois douteuse. En effet, la flotte de César fut à nouveau maltraitée par la tempête dans les mêmes parages. De plus, si, dans un premier combat naval, elle combattit heureusement devant Myles sous les ordres d’Agrippa, l’arrivée inopinée de la flotte ennemie lui fit subir près de Tauroménium, sous les yeux mêmes de César, une grave défaite et César lui-même y courut quelque danger. Quant aux légions qui avaient débarqué sous les ordres du lieutenant de César, Cornificius, elles faillirent être écrasées par Pompée. Mais dans cette situation dangereuse la prudence et le courage corrigèrent le sort. Les flottes des deux adversaires s’étant déployées, Pompée perdit presque tous ses vaisseaux et dut s’enfuir en Asie. Il demanda secours à Antoine, mais tandis qu’il passait dans son affolement de l’attitude d’un chef à celle d’un suppliant, tantôt gardant sa dignité, tantôt implorant la vie, Antoine donna l’ordre à Titius de l’égorger. La haine qu’un tel forfait valut à ce dernier fut si forte que, peu après, comme il donnait des jeux au théâtre de Pompée, les malédictions du peuple le chassèrent du spectacle qu’il offrait.

LXXX.

Pendant que César faisait la guerre à Pompée, Lépide était sur son ordre revenu d’Afrique avec douze légions dont l’effectif était réduit de moitié. C’était le plus vaniteux des hommes et il n’avait aucune vertu pour mériter une si longue indulgence de la fortune. Les soldats de Pompée s’étaient joints à l’armée de Lépide qui se trouvait le plus près d’eux, mais leur intention était de se ranger sous l’autorité et la protection de César et non sous celles de Lépide lui-même. Alors celui-ci tout fier de ce nombre de plus de vingt légions, en était arrivé à ce point de folie qu’il s’attribuait à lui-même, qui n’était qu’un inutile compagnon des succès d’autrui, tout le mérite d’une victoire qu’il avait longtemps retardée, soit en combattant dans les conseils de guerre les desseins de César, soit en soutenant sans cesse des avis contraires à ceux des autres. Il eut même l’audace d’ordonner à César de quitter la Sicile. Ni les Scipions, ni les autres anciens généraux romains ne conçurent ni n’exécutèrent jamais rien de plus hardi que l’acte qu’accomplit alors César : sans armes, vêtu d’un simple manteau, n’ayant rien d’autre pour le protéger que son nom, il pénétra dans le camp de Lépide, évita les traits qui lui furent lancés sur l’ordre de cet homme perfide et bien qu’il eût son manteau percé d’un coup de lance, il osa se saisir de l’aigle d’une légion. On put voir là combien ces deux généraux différaient entre eux. Les soldats en armes suivirent un chef désarmé. Dix ans après être parvenu à un pouvoir dont sa vie le rendait indigne, Lépide, abandonné de ses soldats et de la fortune, vêtu d’un habit sombre et se dissimulant dans les derniers rangs d’une foule qui se pressait vers César, vint se jeter à ses genoux. On lui accorda la vie et la jouissance de ses biens mais on le dépouilla d’une dignité qu’il n’était pas capable de soutenir.

LXXXI.

A ce moment une révolte éclata soudain dans l’armée. Un tel abandon de la discipline se produit en général quand les soldats se rendent compte de leur grand nombre et ne supportent plus de demander ce qu’ils croient pouvoir obtenir par la force. Le prince en vint à bout en joignant la sévérité à la générosité. Vers la même époque, la colonie de Capoue reçut un très grand accroissement. Ses champs étaient restés du domaine public. A titre de compensation, on lui donna dans l’île de Crète des terres bien plus fertiles dont le revenu s’élevait à douze cent mille sesterces. On lui promit aussi de lui amener de l’eau : cette eau contribue aujourd’hui encore à la salubrité de la ville, en même temps qu’elle en accroît la beauté. La couronne navale qu’aucun Romain n’avait encore obtenue fut accordée à Agrippa pour le courage dont il avait fait preuve pendant cette guerre. Après la victoire, César revint à Rome. Il déclara qu’il affectait à des services publics les nombreuses maisons qu’il avait fait acheter par ses mandataires pour agrandir sa demeure. Il promit de bâtir à Apollon un temple entouré de portiques et dans cette construction il se montra d’une singulière magnificence.

LXXXII.

Pendant que César remportait en Sicile tant de succès, en Orient la fortune combattait pour lui et pour la république. Antoine, en effet, était entré en Arménie puis en Médie avec treize légions, et traversant ces contrées, il allait attaquer les Parthes quand il se heurta à leur roi qui était venu à sa rencontre. Il perdit tout d’abord deux légions avec tous ses bagages, ses machines de guerre et son lieutenant Statianus. Peu après et à plusieurs reprises, il fit courir les plus grands risques à toute son armée et tomba lui-même dans des dangers tels qu’il désespéra d’en pouvoir échapper. Il perdit au moins le quart de ses soldats et ne dut son salut qu’au conseil loyal d’un simple captif. Toutefois cet homme était un Romain ; il avait été fait prisonnier dans le désastre de l’armée de Crassus, mais ses sentiments n’avaient pas changé en même temps que sa fortune. Pendant la nuit il s’approcha d’un poste romain et avertit Antoine de ne pas prendre la route qu’il avait projeté de suivre mais de s’échapper par un chemin détourné à travers bois. Ce conseil sauva Marc Antoine et ses légions. Celles-ci toutefois, ainsi que l’ensemble de l’armée, perdirent, comme nous l’avons dit, au moins le quart de leurs soldats et le tiers des valets d’armée et des esclaves. Quant aux bagages, c’est à peine si l’on put en sauver quelque chose. Cependant Antoine donnait à sa fuite le nom de victoire parce qu’il en était sorti vivant. Trois ans après, il retourna en Arménie, s’empara par ruse du roi de ce pays Artavasde et le chargea de chaînes ; mais, pour lui faire honneur, ces chaînes étaient d’or. Puis, comme sa brûlante passion pour Cléopâtre grandissait avec les vices qu’entretiennent toujours l’abondance, la licence et la flatterie, il décida de porter la guerre contre sa patrie. Auparavant il s’était fait appeler le nouveau Bacchus, et, couronné de lierre, vêtu d’une robe safran et or, tenant un thyrse et chaussé de cothurnes, il était entré dans Alexandrie traîné sur un char, comme s’il était le divin Bacchus.

LXXXIII.

Pendant qu’on préparait cette guerre, Plancus passa dans le parti de César. Ce ne fut pas dans l’intention de choisir la cause qui était juste, ni par amour pour l’État ou pour César, car il ne cessait de les attaquer, mais chez lui trahir était une maladie. De tous ceux qui flattaient la reine, il s’était montré le plus bas et, sous le nom de client, il s’était ravalé bien au-dessous des esclaves ; il avait été secrétaire d’Antoine, l’inventeur et l’organisateur des pires obscénités, toujours prêt à se vendre pour tout et à tous. On l’avait vu peint de bleu et nu, la tête couronnée de roseaux, traînant derrière lui une queue et rampant sur les genoux, jouer le rôle de Glaucus et danser dans un banquet. La cause de sa trahison fut qu’Antoine devant les preuves de ses rapines manifestes l’avait traité avec froideur. Par la suite, il vit dans la clémence du vainqueur, des preuves de son propre mérite et répéta que César avait approuvé ce qu’il avait seulement pardonné. Titius son neveu imita bientôt son exemple. Ce n’est pas sans esprit que l’ancien préteur Coponius, homme plein de dignité, beau-père de Publius Silius, dit à Plancus qui peu après sa trahison s’emportait contre Antoine absent et l’accusait en plein sénat de nombreuses infamies : "Par Hercule ! Antoine a commis bien des crimes la veille du jour où tu l’as abandonné."

LXXXIV.

Sous le consulat de César et de Messala Corvinus, la guerre se termina par la bataille d’Actium, mais bien avant le combat rien n’était plus assuré que la victoire du parti de César. D’un côté soldats et chef étaient pleins d’ardeur, de l’autre tout était languissant. Ici, on voyait les rameurs les plus vigoureux, là, des hommes qu’avaient épuisés les plus grandes privations. De ce côté, les navires étaient d’une grandeur médiocre mais qui leur permettait d’être rapides, de l’autre, ils étaient surtout terribles d’apparence. Personne n’abandonnait César pour passer au parti d’Antoine ; chaque jour, au con traire, quelque transfuge passait d’Antoine à César. Enfin, en présence et sous les yeux mêmes de la flotte d’Antoine, Marcus Agrippa prit d’assaut Leucade, s’empara de Patras, occupa Corinthe, et, avant la bataille suprême, la flotte ennemie avait été vaincue deux fois. Le roi Arnyntas suivit le parti le meilleur et le plus avantageux. De son côté, Deillius, fidèle à ses habitudes, embrassa la cause de César aussi facilement qu’il avait abandonné celle de Dolabella. L’illustre Cneius Domitius, le seul des partisans d’Antoine qui n’eût jamais salué Cléopâtre en lui donnant le nom de reine, passa dans le camp de César en courant les plus grands dangers.

LXXXV.

Puis arriva le jour qui devait décider de tout. César et Antoine firent avancer leurs navires et luttèrent l’un pour le salut, l’autre pour la perte du monde. L’aile droite de la flotte de César était confiée à Marcus Lurius, l’aile gauche à Arruntius. Agrippa avait la direction générale du combat naval. César prêt à courir où l’appellerait la fortune, était présent partout à la fois. Le commandement de la flotte d’Antoine était confié à Publicola et à Sosius. Quant aux armées de terre, Taurus commandait celle de César et Canidius celle d’Antoine. Lorsque la bataille s’engagea, d’un côté se trouvait tout, chef, rameurs et soldats, et de l’autre rien que des soldats. Cléopâtre fut la première à prendre la fuite et Antoine aima mieux se joindre à une reine qui fuyait qu’à ses soldats qui combattaient ; ainsi le général qui aurait dû châtier les déserteurs désertait son armée. Cependant les soldats, même privés de leur chef, persistèrent longtemps à se battre avec le plus grand courage et, la victoire étant désespérée, ils luttaient pour mourir. César qui voulait gagner par ses paroles ceux qu’il pouvait faire périr par les armes, ne cessait de leur crier et de leur indiquer du geste qu’Antoine était en fuite et il leur demandait pour qui et avec qui ils combattaient. Enfin, après avoir longtemps lutté pour un chef qui les avait abandonnés, ils consentirent à regret à poser les armes et à céder la victoire. César fut plus prompt à leur promettre la vie et le pardon, qu’eux à se laisser convaincre de les demander. Il faut reconnaître que les soldats se conduisirent comme le meilleur des généraux et le général comme le plus lâche des soldats. Aussi peut-on se demander si Antoine aurait usé de la victoire, selon ses propres intentions, ou selon le caprice de Cléopâtre, puisqu’il la suivit dans sa fuite. L’armée de terre se soumit comme la flotte lorsque Canidius, par une fuite précipitée, se fut hâté de rejoindre Antoine.

LXXXVI.

Qui tenterait de dire, dans le rapide exposé d’un ouvrage aussi bref, quelles furent les conséquences de ce jour pour le monde entier et combien l’organisation de l’État en fut transformée ? Mais, en vérité, cette victoire fut la plus clémente des victoires : on ne fit périr personne, à l’exception d’un petit nombre qui ne consentirent même pas à demander la vie. Cette indulgence de César permet de juger combien, dans les débuts de son triumvirat ou dans les plaines de Philippes, il se fût montré modéré dans la victoire s’il eût été libre d’agir ainsi. Sosius dut son salut d’abord à la fidèle affection de Lucius Arruntius, homme bien connu pour ses mœurs d’une austérité digne de nos ancêtres, puis à César lui-même qui, après avoir longtemps lutté contre sa clémence habituelle, décida de lui laisser la vie. Ne passons pas sous silence l’acte et les paroles mémorables d’Asinius Pollion. Apres la paix de Brindes Pollion était resté en Italie ; il n’avait jamais vu Cléopâtre et quand l’âme d’Antoine se fut amollie dans l’amour de cette reine, il avait cessé de suivre son parti. Comme César le priait de venir combattre avec lui à Actium : "Les services que j’ai rendus à Antoine sont trop grands, dit-il, et on sait trop quels bienfaits j’ai reçus de lui. Je me tiendrai donc à l’écart de votre lutte et je serai la proie du vainqueur"

LXXXVII.

L’année suivante, César poursuivit Antoine et la reine Cléopâtre jusqu’à Alexandrie et mit fin aux guerres civiles. Antoine se tua lui-même courageusement, si bien qu’il se racheta par sa mort de bien des accusations de lâcheté. Insensible aux craintes de son sexe, Cléopâtre trompant ses gardes se fit apporter un aspic dont la morsure et le venin la firent périr. Fait digne de la fortune et de la clémence de César, aucun de ceux qui avaient porté les armes contre lui ne succomba ni sous ses coups ni sur son ordre. D. Brutus fut victime de la cruauté d’Antoine. Quant à Sextus Pompée, le même Antoine lui avait juré, après l’avoir vaincu de lui conserver même son rang ; il lui ôta cependant la vie. Brutus et Cassius moururent d’une mort volontaire, sans même chercher à connaître les dispositions d’esprit du vainqueur. Antoine et Cléopâtre eurent la fin que nous venons de rapporter. Canidius se montra dans la mort plus faible qu’il ne convenait à un homme qui a toujours exercé le métier des armes. Cassius de Parme fut parmi les assassins de César le dernier qui expia son crime comme Trébonius avait été le premier.

LXXXVIII.

Pendant que César achevait la guerre d’Actium et d’Alexandrie, M. Lépide avait formé le projet de le tuer dès qu’il rentrerait à Rome. Ce jeune homme dont la beauté valait mieux que l’intelligence, était le fils de Junie, sœur de Brutus, et de ce Lépide qui avait été l’un des triumvirs chargés d’organiser l’État. La sécurité de Rome était alors confiée à Caïus Mécène. Simple chevalier mais d’une famille illustre, il savait, quand les circonstances exigeaient de la vigilance, se priver de sommeil, prévoir et agir ; mais dès que ses affaires lui permettaient de se relâcher quelque peu, il se montrait dans l’oisiveté et les plaisirs presque plus mou qu’une femme. Il n’était pas moins aimé de César qu’Agrippa mais il avait reçu moins d’honneurs. Il appartint en effet toute sa vie à l’ordre équestre et s’en contenta. Il aurait pu s’élever plus haut mais il n’en manifesta point le désir. Tout en feignant la plus grande tranquillité, il épia les menées de ce jeune homme irréfléchi et, avec une rapidité admirable, sans causer aucun trouble ni aux affaires ni aux citoyens, il accabla Lépide, éteignant ainsi la première flamme de l’épouvantable guerre civile qui allait renaître et se rallumer. Lépide reçut, en vérité, le juste châtiment de ses mauvais desseins. Quant à Servilia, femme de Lépide on peut la comparer à la femme d’Antistius dont nous avons déjà parlé, car en avalant des charbons ardents elle acheta, d’une mort prématurée, une gloire immortelle.

LXXXIX.

Dire avec quel empressement, avec quelles acclamations les hommes de tout âge et de tout rang accueillirent César à son retour en Italie et à Rome, peindre la splendeur de ses triomphes et des fêtes qu’il donna au peuple, c’est ce qu’on ne saurait convenablement faire même dans un ouvrage assez long ; à plus forte raison dans un abrégé tel que celui-ci. Tout ce que les hommes peuvent demander aux dieux et les dieux accorder aux hommes, tout ce que les souhaits peuvent embrasser, tout ce qui peut donner le comble du bonheur, Auguste, après son retour à Rome l’a procuré à l’État, au peuple romain, au monde entier. On vit après vingt ans, la fin des guerres civiles, la disparition des guerres étrangères, le retour de la paix ; partout la fureur des armes s’apaisa, partout les lois retrouvèrent leur puissance, les jugements leur autorité, le sénat sa majesté. Les magistratures recouvrèrent les pouvoirs qu’elles avaient autrefois ; cependant, aux huit préteurs qui existaient déjà, on en ajouta deux. On rendit à l’État l’ancienne organisation que lui avaient donnée nos ancêtres. La culture réapparut dans les champs ; le respect fut rendu à la religion ; aux hommes la sécurité ; à chacun la possession assurée de ses biens. On amenda utilement certaines lois ; on en publia de salutaires. La liste des sénateurs fut révisée sans rigueur mais non sans sévérité. Les principaux citoyens qui avaient obtenu le triomphe ou les plus grands honneurs furent engagés par les exhortations du prince à embellir la ville. Après l’avoir longtemps refusé avec énergie, César consentit seulement à garder le consulat une onzième année. Pour la dictature, autant le peuple montra d’obstination à la lui offrir, autant il montra de fermeté à la repousser. Les guerres qui furent faites sous son commandement ses victoires qui pacifièrent le monde, tous ses exploits hors d’Italie et en Italie, accableraient même un écrivain qui consacrerait toute sa vie à ce seul travail. Pour nous, fidèle à notre promesse, ce n’est qu’une vue d’ensemble de son principat que nous avons présentée aux yeux et à l’esprit de nos lecteurs.

XC.

Comme nous l’avons dit, les guerres civiles étaient terminées ; les membres de l’État reprenaient des forces et tout ce qu’une si longue suite de luttes avait déchiré reprit en même temps de la vigueur. La Dalmatie qui était en révolte depuis deux cent vingt ans fut pacifiée et dut reconnaître définitivement le pouvoir de Rome. Les Alpes que peuplaient des nations farouches et sauvages furent entièrement soumises. Tour à tour Auguste, puis Agrippa à qui l’amitié du prince avait valu un troisième consulat et peu après l’honneur de partager avec lui la puissance tribunitienne, se rendirent eux-mêmes en Espagne et après une guerre longue et incertaine réussirent à la pacifier. C’est sous le consulat de Scipion et de Sempronius Longus, la première année de la seconde guerre punique, il y a deux cent cinquante ans, que les Romains avaient pour la première fois envoyé des armées dans ces provinces et ils en avaient donné le commandement à Cneius Scipion, oncle paternel de Scipion l’Africain. Pendant deux cents ans, le sang y avait coulé à flots de part et d’autre ; des généraux et des armées romaines y avaient péri : ce qui fut souvent à la honte de Rome et mit parfois même son empire en danger. C’est l’Espagne en effet qui usa les forces des Scipions ; c’est elle qui, par la honteuse guerre de Viriathe, épuisa pendant vingt ans nos ancêtres, elle qui par l’horrible guerre de Numance ébranla la puissance de Rome ; c’est à cause d’elle qu’on vit le sénat abroger le honteux traité de Quintus Pompeius, puis celui, plus honteux encore, de Mancinus et livrer ignominieusement un général ; c’est elle qui fit périr tant de généraux romains, anciens consuls ou anciens préteurs ; elle dont les armes, du temps de nos pères, portèrent si haut la puissance de Sertorius que, pendant cinq ans, on ne put décider qui des Espagnols ou des Romains avaient la supériorité et quel peuple obéirait à l’autre. C’est cette province si étendue, si peuplée, si farouche qui fut, il y a environ cinquante si bien pacifiée par César Auguste que, sous le gouvernement de Caius Antistius, de Publius Silius et de leurs successeurs, les brigandages mêmes disparurent de ce pays où les guerres les plus violentes n’avaient jamais cessé.

XCI.

Pendant qu’on pacifiait l’Occident, les enseignes dont Orodes s’était emparé dans le désastre de Crassus et celles que son fils Prahates avait enlevées dans la défaite d’Antoine furent de l’Orient renvoyées par le roi des Parthes, à Auguste : tel était, en effet, le surnom que, d’un commun accord, le sénat tout entier et le peuple romain avaient donné à César, sur la proposition de Piancus. Il y avait cependant des gens à qui cette situation si prospère était odieuse. Ainsi un complot contre la vie de César unit Lucius Muréna et Fannius Caepio, deux hommes aux caractères très différents, car si l’on néglige ce forfait, Muréna pourrait passer pour un homme de bien et Caepio, au contraire, était déjà auparavant l’être le plus pervers. Ils furent accablés sous le poids de l’autorité publique et la loi leur infligea une mort qu’ils avaient voulu donner par la violence. Il en fut bientôt de même pour Rufus Egnatius. Cet homme qui ressemblait en tout à un gladiateur plutôt qu’à un sénateur, s’était attiré pendant son édilité la faveur du peuple et il avait si bien accru de jour en jour cette popularité, en envoyant ses propres esclaves pour éteindre les incendies qu’après son édilité il fut nommé immédiatement préteur. Bientôt il osa même briguer le consulat bien qu’il eût la conscience toute souillée de hontes et de crimes et que sa fortune ne fût pas en meilleur état que son âme. Il prit comme complices des individus de son espèce et décida d’assassiner César. Ne pouvant vivre, si César vivait, il consentit à mourir, mais après l’avoir tué. Car il en est ainsi : chacun aime mieux périr dans la ruine de l’État que d’être abattu par la sienne propre ; on souffre le même sort mais on est moins remarqué. Egnatius ne réussit pas plus que les autres à cacher son crime. Il fut emprisonné avec les complices de son forfait et périt d’une mort bien digne de sa vie.

XCII.

Ne négligeons pas de rappeler la noble action de Caïus Sentius Saturninus, cet excellent citoyen qui fut consul vers cette époque. César était parti pour régler les affaires d’Asie et d’Orient et par sa seule présence il distribuait par tout le monde les bienfaits de la paix. Sentius se trouva alors par hasard seul consul en l’absence de César. Il avait déjà fait preuve d’une sévérité digne de nos ancêtres et d’une très grande fermeté et avait imité la conduite et la rigueur des anciens consuls ; il avait démasqué les malversations des publicains, puni leur avidité et fait rentrer dans le trésor l’argent de l’État ; mais c’est lorsqu’il présida les comices qu’il se montra vraiment consul. En effet, il interdit de faire acte de candidats à ceux qui briguaient la questure et qu’il en jugeait indignes ; comme ils s’obstinaient à vouloir le faire, il les menaça de son autorité de consul s’ils descendaient au Champ de Mars. Egnatius très en faveur auprès du peuple espérait que son consulat suivrait immédiatement sa préture comme sa préture avait suivi son édilité. Sentius lui interdit d’être candidat ; ce fut en vain. Sentius fit alors le serment que si les suffrages du peuple désignaient Egnatius comme consul, il ne le proclamerait pas élu. Pour moi, je pense que cet acte est comparable à n’importe quel exploit glorieux de nos anciens consuls. Mais nous sommes naturellement portés à louer plus volontiers ce qu’on nous raconte que ce que nous voyons, à dénigrer le présent et à honorer le passé, à juger que l’un nous accable et que l’autre nous instruit.

XCIII.

Trois ans environ avant que le crime d’Egnatius ne se dévoilât, à peu près à l’époque de la conjuration de Muréna et de Caepion, il y a de cela cinquante ans, Marcus Marcellus mourut. Il était le fils d’Octavie, sœur d’Auguste. Tous pensaient que s’il arrivait quelque malheur à César, il hériterait de sa puissance ; il paraissait cependant peu probable que Marcus Agrippa pût l’en laisser jouir tranquillement. Quand il mourut tout jeune, il venait de donner comme édile les plus magnifiques spectacles. Il était, disait-on, naturellement vertueux, enjoué d’esprit et de caractère, digne enfin de la fortune à laquelle on le destinait. Après sa mort, Agrippa qui était allé en Asie sous le prétexte d’une mission que lui avait confiée le prince, mais qui, selon les bruits qui couraient, avait dû s’éloigner à ce moment, à la suite de secrets démêlés avec Marcellus, revint à Rome et épousa Julie fille de César, veuve de Marcellus, femme dont la fécondité ne fut heureuse ni pour elle-même ni pour l’État.

XCIV.

Comme nous l’avons dit, Tibérius Claudius Néron avait trois ans lorsque Livie, fille de Drusus Claudianus, épousa César à qui l’avait fiancée Tibérius Néron, son premier mari. C’était maintenant un jeune homme nourri des divins préceptes de César et remarquable par sa naissance, sa beauté, sa taille, ses excellentes études et sa grande intelligence. Il donnait alors déjà l’espérance qu’il deviendrait un jour aussi grand qu’il l’est aujourd’hui et son aspect était celui d’un prince. Nommé questeur à l’âge de dix-neuf ans, il commença à se consacrer aux affaires publiques et comme le ravitaillement était très difficile et qu’une grande disette de blé régnait alors à Ostie et à Rome, il fut chargé par son beau-père de s’en occuper. Il sut y remédier si bien, que sa manière d’agir fit voir clairement quelle serait sa grandeur future. Son beau-père l’envoya peu après avec une armée pour inspecter et organiser les provinces d’Orient. Il donna à cette époque des preuves exceptionnelles de toutes les vertus. Il pénétra en Arménie avec ses légions, rangea ce pays sous la domination du peuple romain et en remit le sceptre au roi Artavasde. Le roi des Parthes lui-même, effrayé par l’éclat de son nom, envoya à César ses deux fils, comme otages.

XCV.

Quand Néron fut revenu à Rome, César décida de l’éprouver en lui confiant la charge d’une guerre importante. Il lui donna comme adjoint dans cette entreprise Drusus Claudius son frère que Livie avait mis au monde dans la maison de César. Tous deux divisant leurs forces attaquèrent les Rètes et les Vindélices, prirent d’assaut de nombreuses villes ou places fortes, remportèrent aussi des succès en bataille rangée et, faisant couler à flots le sang ennemi avec plus de dangers que de pertes pour l’armée romaine, achevèrent de soumettre ces nations nombreuses, cruelles et farouches que la nature des lieux protégeait et rendait presque inabordables. Avant ces événements, Plancus et Paulus avaient exercé la censure sans aucune entente, ce qui ne fut ni à leur honneur ni à l’avantage de l’État. L’un manquait de la vigueur d’un censeur, l’autre n’en avait pas les mœurs. Paulus pouvait à peine remplir ses fonctions, Plancus devait les craindre ; il ne pouvait rien reprocher aux jeunes gens et on ne pouvait rien leur reprocher devant lui dont il ne dût se reconnaître lui-même coupable, dans sa vieillesse.

XCVI.

Agrippa mourut alors. Homme nouveau il s’était illustré par de nombreux exploits ; il s’était élevé au point de devenir le beau-père de Néron et ses fils adoptés par le divin Auguste leur grand-père avaient reçu de lui les prénoms de Caïus et de Lucius. Sa mort resserra les liens de parenté entre Néron et César, car Néron épousa Julie fille de César, veuve d’Agrippa. Peu après, on confia à Néron la guerre de Pannonie. Commencée par Agrippa sous le consulat de Marcus Vinicius, ton aïeul, cette guerre acharnée s’était étendue et rapprochée de l’Italie qu’elle menaçait. Nous parlerons plus longuement ailleurs des peuples Pannoniens et des nations Dalmates, de la situation de leurs pays et de leurs fleuves, de la grandeur et de la puissance de leurs forces et aussi des magnifiques victoires que cet illustre général remporta si souvent dans cette guerre. Ne changeons pas le plan de cet ouvrage. Maître de la victoire, Néron reçut les honneurs de l’ovation.

XCVII.

Pendant que tout se passait si heureusement dans cette partie de l’empire, nous subîmes un grave désastre en Germanie où commandait Marcus Lollius. C’était un homme qui, en toutes choses, cherchait plutôt une occasion de s’enrichir que de bien faire et qui, sous une très habile dissimulation, était extrêmement vicieux. La perte de l’aigle de la cinquième légion appela César de Rome en Gaule. Puis on confia le soin et la charge de la guerre de Germanie à Drusus Claudius, frère de Néron. Les vertus de ce jeune homme étaient aussi nombreuses et aussi grandes qu’un mortel peut les recevoir de la nature ou les acquérir par ses efforts et on ne saurait dire s’il était doué davantage pour les travaux de la guerre ou pour l’administration de l’État. On disait en tout cas que la douceur et le charme de ses mœurs étaient inimitables et qu’il savait mieux que personne estimer ses amis à leur juste valeur et les traiter comme ses égaux. Par la beauté du corps, il égalait presque son frère. Il avait en grande partie dompté la Germanie et en bien des endroits fait largement couler le sang de ces peuples, quand l’injustice du sort l’enleva pendant son consulat à l’âge de trente ans. Tout le poids de cette guerre retomba alors sur Néron. Il la conduisit avec son courage et son bonheur habituels. Il parcourut en vainqueur toutes les régions de la Germanie, sans que l’armée qui lui était confiée eût à subir aucune perte (car ce fut toujours là son principal souci). Enfin il dompta si parfaitement ce pays qu’il en fit presque une province tributaire. C’est alors qu’il reçut avec un second consulat un second triomphe.

XCVIII.

Pendant que les faits que nous venons de rapporter se passaient en Pannonie et en Germanie une guerre sanglante avait éclaté en Thrace et l’ardeur de combattre avait enflammé tous les peuples de ce pays. Cette guerre fut étouffée par le courage de ce même Lucius Pison qui, aujourd’hui encore, veille avec le plus grand soin et aussi avec la plus grande bienveillance à la sécurité de Rome. Comme légat de César, il lutta pendant trois ans contre ces peuples si farouches ; il leur infligea les plus grandes pertes soit en des batailles rangées, soit dans des prises d’assaut et les réduisit à rester en paix comme autrefois. En achevant ainsi cette campagne, il rendit la sécurité à l’Asie et la paix à la Macédoine. Tous doivent reconnaître et proclamer, à la louange de cet homme, qu’il offrit dans ses mœurs un admirable mélange d’énergie et de douceur et qu’on aurait peine à trouver quelqu’un qui chérit davantage le loisir tout en s’acquittant plus facilement de ses fonctions ou qui, sans faire étalage de son activité, prît plus de soin de ce qu’il devait accomplir.

XCIX.

Tibérius Néron avait joui de deux consulats et d’autant de triomphes. Partageant avec Auguste la puissance tribunitienne, il était devenu son égal et l’emportait sur tous les citoyens, sauf sur un seul, et encore parce qu’il le voulait bien. Il était le plus grand des généraux, le plus célèbre par sa gloire et son heureuse fortune, et en vérité, la seconde lumière et la seconde tête de l’État. Peu après ces événements, il fit preuve d’une piété étonnante, incroyable, inexprimable et dont on découvrit bientôt les raisons. Comme Caïus César avait déjà pris la toge virile et que Lucius lui aussi était d’âge à la prendre, il craignit que sa splendeur ne fût un obstacle aux débuts de ces jeunes gens qui commençaient leur carrière. Dissimulant la cause de sa résolution, il sollicita de celui dont il était à la fois le gendre et le beau-fils l’autorisation de se reposer de ses travaux ininterrompus. Quelle fut à ce moment l’attitude de la cité, les sentiments de chacun, les larmes des citoyens qui voyaient s’éloigner un si grand personnage, comment la patrie tendit pour ainsi dire les mains pour l’arrêter, c’est ce que nous réservons pour un ouvrage d’une plus grande étendue. Remarquons cependant dans ce rapide exposé que pendant les sept ans que dura son séjour à Rhodes, tous ceux qui partaient dans les provinces d’outre-mer, proconsuls et légats, vinrent lui rendre visite comme au chef de l’État ; tous abaissèrent leurs faisceaux devant ce simple particulier (si toutefois une telle majesté fut jamais celle d’un simple citoyen) et avouèrent que son repos était plus digne d’honneurs que leurs pouvoirs.

C.

L’univers s’aperçut que Néron avait cessé de protéger Rome. Les Parthes, abandonnant l’alliance romaine, mirent la main sur l’Arménie ; la Germanie, voyant détournés les yeux de son vainqueur, se révolta. Cependant à Rome, il y a de cela trente ans, cette année même où le divin Auguste, consul avec Gallus Caninius, dédiait un temple au dieu Mars et rassasiait les yeux et les esprits du peuple romain par le spectacle magnifique de combats de gladiateurs et de batailles navales, un orage qu’on a honte à rappeler et dont le souvenir est odieux éclatait dans sa propre maison. Sa fille Julie, oubliant entièrement la grandeur de son père et celle de son époux, se laissait aller par débauche et lubricité à tous les actes honteux qu’une femme peut faire ou permettre, mesurait la puissance de sa fortune à la liberté qu’elle avait de mal faire et prétendait qu’elle avait le droit de se livrer à toutes les fantaisies. Alors Julius Antoine, qui était une preuve vivante de la clémence de César et qui avait cependant souillé sa maison, se punit lui-même du crime qu’il avait commis. César, en effet, après avoir vaincu le père de Julius, non seulement avait fait grâce à ce dernier de la vie mais l’avait encore honoré du sacerdoce, de la préture, du consulat, du gouvernement de provinces ; même il l’avait admis, en lui faisant épouser la fille de sa sœur, au nombre de ses proches parents. Quintius Crispinus qui cachait la plus honteuse débauche sous un masque farouche, Appius Claudius, Sempronius Gracchus, Scipion et d’autres aux noms moins illustres, chevaliers ou sénateurs, reçurent le châtiment qu’on inflige à ceux qui ont séduit la femme d’un simple citoyen, alors qu’ils avaient séduit la fille de César, l’épouse de Néron. Julie fut reléguée dans une île et cachée aux yeux de sa patrie et de ses parents. Cependant elle fut accompagnée par sa mère Scribonia qui resta près d’elle en exil volontaire.

CI.

Peu de temps après, Caïus César qui venait de parcourir pour les visiter les autres provinces fut envoyé en Syrie. Il s’assura d’abord une entrevue avec Tibérius Néron qu’il honora comme son supérieur. Sa conduite dans ces régions fut si inégale qu’elle offrirait pour le blâme autant que pour la louange une abondante matière. Il eut une entrevue avec le roi des Parthes, jeune homme tout à fait remarquable. Tous deux se rendirent, accompagnés d’une escorte égale, dans une île située au milieu de l’Euphrate. Pendant que ces deux chefs, qui dominaient les empires et les hommes, conversaient entre eux, les deux armées immobiles face à face, Romains d’un côté, Parthes de l’autre, offraient un spectacle tout à fait mémorable et éclatant que j’eus le bonheur de contempler au début de ma carrière militaire, comme tribun des soldats. J’avais pour la première fois occupé cette fonction sous les ordres de ton père, Marcus Vinicius, et sous ceux de Publius Silius en Thrace et en Macédoine. Ensuite je parcourus l’Achaïe et l’Asie, toutes les provinces d’Orient, l’embouchure et les deux rives du Pont et j’éprouve encore du plaisir à me rappeler tant d’événements, de pays, de nations et de villes. Le roi Parthe vint d’abord sur notre rive souper avec Caïus ; puis Caïus alla souper chez le roi sur la rive ennemie.

CII.

Vers cette date le bruit courut que la trahison et les projets fourbes et rusés de Marcus Lollius qu’Auguste avait choisi pour guider la jeunesse de son fils avaient été dévoilés à César par le roi des Parthes. Lollius mourut peu de jours après et j’ignore si sa mort fut naturelle ou volontaire. Mais autant on se réjouit de cette disparition, autant la nouvelle que Censorinus avait péri vers la même date, dans les mêmes provinces, consterna la cité, car Censorinus était né pour se faire aimer de tous. Caïus pénétra ensuite en Arménie. Sa marche fut d’abord heureuse, mais, peu après, dans une entrevue où il fit preuve d’une folle confiance, il fut grièvement blessé près d’Artagère par un certain Adduus. Après cette blessure son corps perdit sa vigueur et son esprit même devint moins apte à servir l’État. Il ne manqua pas d’être entouré d’hommes dont les flatteries entretenaient ses vices, car une haute destinée a toujours comme compagne l’adulation. Il fut ainsi amené à préférer vieillir dans le recoin du monde le plus lointain et le plus caché plutôt que de rentrer à Rome. Enfin, après avoir longtemps tardé, il regagnait à regret l’Italie quand il mourut de maladie dans une ville de Lycie nommée Limyre. Environ un an auparavant, Lucius César son frère, qui se rendait alors en Espagne, était mort à Marseille.


CIII.

Mais la fortune, qui nous avait enlevé les espérances que donnaient ces jeunes gens aux noms si illustres, avait, à ce moment déjà, rendu à l’État son soutien. En effet, avant leur mort, l’année même où ton père Publius Vinicius, fut consul, Tibérius Néron était revenu de Rhodes et avait comblé la patrie de la joie la plus vive. César Auguste n’hésita pas longtemps car il n’avait pas à chercher qui choisir mais à choisir celui qui surpassait tous les autres. Ce qu’il avait voulu faire après la mort de Lucius, du vivant même de Caïus, et que le refus énergique de Néron avait alors empêché, il persista à vouloir le faire quand ces jeunes gens eurent tous deux disparu. Il partagea avec Néron la puissance tribunitienne malgré les protestations que celui-ci multipliait tant en particulier que dans le Sénat ; enfin sous le consulat d’Aelius Cato et de Caïus Sentius, le cinq des calendes de juillet, sept cent cinquante-quatre ans après la fondation de Rome, il y a de cela vingt-sept ans, il l’adopta.

Quelle fut l’allégresse de cette journée, l’empressement de la cité, les vœux de tous ceux dont les mains se tendaient vers le ciel, l’espoir que l’on conçut alors d’une sécurité perpétuelle et de l’éternité de l’empire romain, c’est ce que nous pourrons à peine décrire dans notre grand ouvrage ; à plus forte raison n’essaierons-nous pas de le faire ici. Il suffira de dire combien il fut cher à tous. C’est alors que les parents virent luire l’espoir qu’ils jouiraient de leurs enfants, les époux de leur mariage, les propriétaires de leurs biens, et tous, de la sécurité, du repos, de la paix, de la tranquillité, si bien qu’on n’eût pu concevoir de plus belles espérances ni les réaliser plus heureusement.

CIV.

Le même jour, César adopta aussi Marcus Agrippa que Julie avait mis au monde après la mort d’Agrippa. Mais la formule d’adoption de Néron comportait en plus ces mots de César que je rapporte textuellement : "C’est une chose que je fais, avait-il dit, dans l’intérêt de l’État." La patrie ne retint pas longtemps à Rome celui qui devait venger et défendre son empire. Tibère fut envoyé sans retard en Germanie où trois ans auparavant, sous ton illustre aïeul, Marcus Vinicius, un immense foyer de guerre s’était allumé. Sur certains points, Vinicius avait su conduire habilement les opérations de cette guerre, sur d’autres, il s’était heureusement maintenu. Aussi lui décerna-t-on les ornements du triomphe avec une glorieuse inscription qui rappelait ses exploits. C’est à cette époque qu’après avoir été tribun militaire, je servis dans l’armée de Tibère César. En effet, immédiatement après son adoption, je fus envoyé avec lui en Germanie comme préfet de la cavalerie, grade dans lequel je succédais à mon père. Pendant neuf années consécutives, soit comme préfet, soit comme légat, je fus le témoin de ses divins exploits et je l’aidai dans la mesure de mes faibles moyens. Je ne crois pas qu’il puisse être donné à un homme de voir une nouvelle fois un spectacle semblable à celui dont je jouis, quand, dans la région la plus peuplée de l’Italie, dans toute l’étendue des provinces de Gaule, tous, revoyant leur vieux général, dont les mérites et les vertus avaient fait un César avant qu’il en reçût le nom, se félicitaient pour eux-mêmes plus encore que pour lui. Mais quand il parut aux yeux des soldats, ce furent des larmes de joie, des transports d’allégresse, des exclamations toujours renouvelées, le désir de lui toucher la main et ils ne pouvaient s’empêcher de s’écrier sans cesse : " Général ! nous te revoyons ! nous te retrouvons sain et sauf ! " puis : "moi, j’ai été sous tes ordres en Arménie ! — moi en Rétie ! — moi, tu m’as décoré chez les Vindélices ! — moi en Pannonie ! — moi en Germanie" - tout cela ne saurait s’exprimer par des mots ni peut-être paraître vraisemblable.

CV.

Tibère entra immédiatement en Germanie, soumit les Canninéfates, les Attuares, les Bructères, fit rentrer les Chérusques dans l’obéissance, (plût au ciel que notre désastre eût rendu ces peuples moins fameux !) passa le Weser et pénétra plus avant dans le pays. Tout ce qu’il y avait de plus pénible et de plus dangereux dans la guerre, César le réclamait pour lui ; quant à ce qui comportait moins de risques, il en avait donné la direction à Sentius Saturninus qui avait déjà commandé en Germanie comme lieutenant de son père. Cet homme avait toutes les vertus ; zélé, actif, prévoyant, il montrait dans l’accomplissement de ses devoirs de soldat, autant d’endurance que d’habileté. Mais quand ses fonctions lui laissaient quelque loisir, il en usait avec une splendeur et une somptuosité excessives ; toutefois on aurait dit de lui qu’il était joyeux et magnifique plutôt que voluptueux et efféminé. Nous avons déjà parlé plus haut de son noble caractère et de son illustre consulat. Cette année-là, la campagne d’été, prolongée jusqu’au mois de décembre nous apporta l’avantage d’une immense victoire. Alors que l’hiver rendait les Alpes presque impraticables, l’amour de sa famille attira César à Rome. Au début du printemps, le souci de défendre l’empire le ramena en Germanie, et c’est au milieu même du territoire de ce pays, près de la source de la Lippe, qu’avant son départ il avait établi ses quartiers d’hiver.

CVI.

Dieux bons, quel ouvrage embrasserait les travaux que nous accomplîmes, l’été suivant, sous le commandement de Tibère César ! Nos troupes parcoururent la Germanie entière ; nous vainquîmes des peuples aux noms presque inconnus et la nation des Cauches rentra dans l’obéissance. Toute leur armée, foule immense de jeunes hommes aux corps gigantesques, se soumit, bien qu’elle fût protégée par la nature du terrain ; entourée de nos soldats dont les armes étincelaient, elle vint se prosterner, avec ses chefs, devant le tribunal de Tibère. Nous domptâmes les Langobards, nation qui dépasse en sauvagerie les barbares Germains. Enfin, exploit qu’on n’avait jusque-là osé espérer, et encore moins tenté d’accomplir, l’armée romaine fut conduite sous ses enseignes à quatre cents milles du Rhin jusqu’à l’Elbe, fleuve dont le cours forme la frontière entre les Semnones et les Hermundures. Grâce aux soins de notre général, grâce à son heureuse fortune habituelle, et aussi à l’habile choix du moment, la flotte, après avoir suivi les côtes sinueuses de l’Océan, quitta une mer inconnue et jusque-là inexplorée, remonta l’Elbe et, victorieuse d’un grand nombre de peuples, chargée d’un immense butin de toute sorte, rejoignit César et son armée.

CVII.

Je ne puis m’empêcher de rapporter parmi de si grands exploits le fait suivant, si peu important qu’il soit. Notre camp occupait alors la rive en deçà du fleuve dont je viens de parler ; sur l’autre rive étincelaient les armes des guerriers ennemis, qui se repliaient en hâte au moindre mouvement de nos navires. Un des barbares, vieillard de haute stature et d’un rang élevé, à en juger du moins par son costume, monta sur une barque creusée, suivant l’usage de ces peuples, dans un tronc d’arbre. Gouvernant seul cette sorte d’embarcation, il s’avança jusqu’au milieu du fleuve et demanda qu’on lui permît de passer sans danger sur la rive qu’occupaient nos soldats et de voir César. On lui accorda ce qu’il demandait. Il amena alors sa barque le long du bord, et après avoir longtemps contemplé César en silence : "Assurément, dit-il, notre jeunesse est insensée : en votre absence elle honore votre force divine et en votre présence, elle aime mieux craindre vos armes que de se mettre sous votre protection. Mais moi, par ta bonté et ta permission, César, j’ai vu aujourd’hui ces dieux dont auparavant j’entendais parler et jamais dans ma vie je n’ai souhaité ni vécu jour plus heureux." Après avoir obtenu de toucher la main de César, il revint à sa petite barque et se retournant longuement pour le voir encore, regagna la rive qu’occupaient les siens. César était vainqueur de tous les peuples et de tous les pays qu’il avait attaqués. Son armée n’avait subi aucune perte ni aucun dommage. Une fois seulement les ennemis l’avaient assailli par ruse : ils avaient subi un grave désastre. Il ramena alors ses légions dans leurs quartiers d’hiver et avec la même hâte que l’année précédente, il partit pour Rome.

CVIII.

En Germanie, il n’y avait plus d’ennemi que l’on pût vaincre, à l’exception des Marcomans. Sous la conduite de Maroboduus, ce peuple avait abandonné son territoire, s’était retiré vers l’intérieur du pays et habitait les plaines qu’entoure la forêt Hercynienne. Si pressé que nous soyons, nous ne pouvons négliger de parler de cet homme. Maroboduus était de race noble ; il avait un corps d’une vigueur extraordinaire, une âme farouche ; c’était un barbare par son origine mais non par son intelligence. Le pouvoir dont il se rendit maître parmi les siens n’était pas un pouvoir précaire dû au désordre et au hasard et dont la durée dépendît de la volonté de ses sujets. Comme il voulait au contraire un commandement stable et une puissance royale, il décida d’éloigner son peuple des Romains et de se retirer en un pays où, après avoir fui des armes trop redoutables, il pourrait faire redouter les siennes. Il occupa donc la région dont nous venons de parler, soumit par la force tous les peuples voisins ou les rangea sous son pouvoir par des traités.

CIX.

Son empire ressemblait autrefois à un corps sans défense. Des exercices continuels donnèrent presque à son armée l’organisation romaine et il fit rapidement de son royaume un état puissant que notre empire même avait lieu de craindre. Sa conduite à l’égard des Romains était la suivante : il ne nous combattait pas, mais il faisait comprendre que, si on l’attaquait, il ne manquerait ni de force ni de volonté pour résister. Les ambassadeurs qu’il envoyait auprès des Césars, tantôt présentaient ses demandes comme celles d’un suppliant, tantôt parlaient d’égal à égal. Toute nation, tout homme qui abandonnait notre cause trouvait chez lui un refuge assuré. Enfin sous une maladroite dissimulation il agissait en rival. Il avait porté son armée à soixante-dix mille fantassins et quatre mille cavaliers, et par des guerres ininterrompues contre ses voisins, il l’entraînait pour des travaux plus grands. Il était d’autant plus dangereux qu’ayant à sa gauche et en face de lui la Germanie, à sa droite la Pannonie et en arrière le pays des Noriques, il paraissait sans cesse sur le point de se jeter sur chacun et se faisait ainsi craindre de tous. L’Italie même ne se trouvait pas à l’abri de ses incursions, car du sommet des Alpes qui forment la limite de l’Italie, jusqu’aux frontières de son empire, il n’y a pas plus de deux cent mille pas. Voilà l’homme et le pays que Tibère César décida d’attaquer l’année suivante sur différents points à la fois. Sentius Saturninus reçut l’ordre de passer par le pays des Chattes, de raser la partie de la forêt Hercynienne qui le borne et de conduire ensuite ses légions jusqu’en Bohême (tel est en effet le nom de la contrée qu’habitait Maroboduus). Tibère partant lui-même de Carnunte, ville qui, de ce côté, est la plus proche du royaume de Norique, entreprit de mener contre les Marcomans l’armée qui servait en Illyrie.

CX.

Mais la fortune renverse ou retarde parfois les projets des hommes. César avait déjà préparé ses quartiers d’hiver sur le Danube ; il avait fait avancer son armée et se trouvait tout au plus à cinq jours de marche des ennemis ; les légions qui devaient le rejoindre sous la conduite de Saturninus étaient parvenues à peu près à la même distance de l’ennemi et elles allaient faire, quelques jours après, leur jonction avec César à l’endroit convenu, lorsque la Pannonie entière, fière des avantages d’une longue paix et parvenue au plus haut degré de sa puissance, prit les armes, entraînant avec elle la Dalmatie et tous les peuples de cette région. Alors la nécessité l’emporta sur la gloire. On jugea imprudent de s’enfoncer avec l’armée à l’intérieur du pays et de laisser l’Italie sans défense contre un ennemi si proche. Les peuples et les nations qui s’étaient révoltés comptaient au total plus de huit cent mille hommes et ils avaient sous les armes environ deux cent mille fantassins et neuf mille cavaliers. Cette foule immense obéissait à des chefs pleins d’ardeur et d’expérience. Une partie se proposait de gagner l’Italie, qui touchait à leur pays par les frontières de Nauport et de Tergeste, une partie s’était répandue en Macédoine, une autre était affectée à la garde du territoire. Le commandement suprême appartenait aux deux Batons et à Pinnétès. Tous les Pannoniens d’ailleurs connaissaient non seulement la discipline des Romains mais encore leur langue ; beaucoup d’entre eux même avaient une certaine culture littéraire et les exercices de l’esprit leur étaient familiers. Aussi, par Hercule, jamais nation ne passa si rapidement des projets de guerre à la guerre elle-même ni ne fut plus prompte à mettre ses desseins à exécution. On arrêta les citoyens romains, on égorgea les marchands, on massacra de nombreux vexillaires qui se trouvaient très éloignés de leur général, on occupa la Macédoine ; tout, en tout lieu, fut ravagé par le fer et par le feu. Bien plus, la terreur que répandit cette guerre fut telle que l’âme de César, cette âme si calme qu’avait trempée l’expérience de tant de combats, en fut ébranlée et épouvantée.

CXI.

On fit donc des levées, on rappela de toutes parts tous les vétérans et, compte tenu du cens, on obligea les riches, hommes et femmes, à fournir des soldats parmi leurs affranchis. On entendit César dire en plein sénat que, si l’on n’y remédiait, l’ennemi pouvait dans dix jours, arriver en vue de Rome : sénateurs et chevaliers romains furent invités à se consacrer à la guerre. Ils le promirent. Mais tous ces préparatifs eussent été vains s’il n’y avait eu personne pour commander. Aussi, comme suprême soutien, la république demanda à Auguste de désigner Tibère pour diriger les opérations. Dans cette guerre encore, notre faible mérite eut l’occasion de s’acquitter d’une fonction glorieuse. J’avais achevé mon temps de service dans la cavalerie, j’étais questeur désigné, et élevé sans en avoir le titre au rang de sénateur et de tribun de la plèbe désigné, quand Auguste m’ayant confié une partie de l’armée, je la conduisis de Rome au camp de son fils. Questeur, je renonçai par la suite à recevoir du sort une province et je fus envoyé comme lieutenant auprès de Tibère. Pendant cette première année, quelles armées ennemies avons-nous vues rangées en bataille ! Grâce à quelles adroites mesures l’habileté de notre chef nous a-t-elle permis d’échapper à l’assaut furieux de toutes leurs troupes et de les vaincre en les attaquant séparément ! Avec quelle sagesse avons-nous vu notre général accomplir les actions les plus utiles à l’État et à sa propre gloire ! Avec quelle prudence il disposa ses quartiers d’hiver ! Avec quelle habileté il amena l’ennemi bloqué par notre armée, cerné de tous côtés et privé de tout, à s’affaiblir en tournant sa fureur contre lui-même.

CXII.

Nous devons faire connaître à la postérité comment Messalinus se fit remarquer, la première année de cette guerre, dans une entreprise dont l’issue fut heureuse et où il fit preuve de hardiesse. Cet homme dont le caractère était plus noble encore que la naissance et qui était bien digne d’être le fils de Corvinus et de laisser son surnom à son frère Cotta, commandait en Illyrie quand cette province se souleva tout à coup. Cerné par l’armée ennemie, et bien que la vingtième légion qu’il commandait fût incomplète, il vainquit et mit en fuite plus de vingt mille hommes. On lui décerna pour cet exploit les ornements du triomphe. Partout où paraissait César, les barbares pourtant si fiers de leur nombre et si sûrs de leurs forces, perdaient confiance en eux-mêmes. Nous réussîmes heureusement à épuiser et à réduire à une mortelle famine la partie de leur armée qui faisait face à notre général. Elle ne put soutenir nos attaques, refusa d’accepter le combat que lui offraient nos soldats rangés en bataille et se retira sur le mont Claudius où elle se retrancha. Par contre, l’autre partie qui s’était portée au-devant de l’armée que les anciens consuls Aulus Caecina et Silvanus Plautius amenaient des provinces d’outre-mer, enveloppa cinq légions, les troupes auxiliaires et la cavalerie royale. Le roi de Thrace Rhoemetalcès s’était joint, en effet, aux généraux que nous venons de nommer et il amenait avec lui, pour les aider dans cette guerre, un grand nombre de Parthes. Peu s’en fallut que ce désastre ne fût fatal à toute l’armée. La cavalerie royale fut dispersée et les deux ailes mises en déroute ; les cohortes s’enfuirent, l’épouvante pénétra même jusqu’aux enseignes des légions. Mais le soldat romain, par le courage dont il fit preuve dans cette affaire, put revendiquer plus de gloire que ses chefs : car ceux-ci, bien loin d’imiter la prudence de leur général, se heurtèrent à l’ennemi avant d’avoir fait reconnaître ses positions par des éclaireurs. Les circonstances étaient critiques. L’ennemi avait égorgé plusieurs tribuns des soldats et tué le préfet du camp ainsi que les lieutenants des cohortes ; les centurions avaient été blessés et même ceux des premières cohortes avaient péri. Mais les légions s’encouragèrent elles-mêmes à combattre, s’élancèrent contre les ennemis, et non contentes de leur avoir tenu tête, elles enfoncèrent leur ligne et, contre tout espoir, reprirent la victoire. Vers cette date, Agrippa qui avait été adopté par son aïeul le même jour que Tibère et qui depuis deux ans se montrait tel qu’il était, se perdit par l’extraordinaire dépravation de son âme et de son caractère. Il s’aliéna l’esprit de son père qui était en même temps son aïeul et, ses vices grandissant de jour en jour, il périt bientôt d’une mort digne de sa folie.

CXIII.

Tu vas voir maintenant, Marcus Vinicius, que Tibère fut en temps de guerre un aussi grand général qu’il peut, pendant la paix, te paraître un grand prince. Quand les armées qui étaient sous les ordres de César et celles qui étaient venues le rejoindre eurent fait leur jonction, il y eut, rassemblés en un même camp, dix légions, au moins soixante-dix cohortes, quatorze escadrons, plus de dix mille vétérans, sans compter une grande quantité de volontaires et les nombreux cavaliers du roi, bref une armée telle qu’on n’en avait vue nulle part de plus grande depuis les guerres civiles. Tous en ressentaient une grande joie et fondaient sur leur nombre les plus grands espoirs de victoire. Mais le général qui était le meilleur juge de ses actions et qui préférait les mesures utiles à celles qui n’avaient pour elles que des apparences brillantes, adopta l’attitude que je lui ai vu prendre dans toutes les autres guerres et s’attacha moins à obtenir l’approbation qu’à la mériter. Il retint pendant quelques jours l’armée qui l’avait rejoint, pour qu’elle se remît des fatigues de la route, puis, comme elle était trop nombreuse pour qu’on pût la gouverner et qu’elle ne lui paraissait guère docile, il prit le parti de la renvoyer. Il l’accompagna avec ses troupes dans une marche qui fut longue et extrêmement pénible et dont les difficultés peuvent à peine s’exprimer. Grâce à cette tactique, personne n’osait attaquer l’ensemble de nos forces et les ennemis craignant chacun pour leur propre pays ne pouvaient se rassembler pour assaillir les troupes qui se retiraient. Après les avoir renvoyées aux lieux d’où elles venaient, il revint lui-même à Siscia au début d’un hiver qui fut très rigoureux. Il distribua l’armée dans ses quartiers d’hiver et en confia le commandement à des lieutenants au nombre desquels je fus moi-même.

CXIV.

Voici une action dont le récit n’a guère d’éclat, mais qui plus que toutes témoigne d’un véritable et franc courage en même temps qu’elle fut très utile ; combien elle fut douce à ceux qui en ressentirent les effets et quel remarquable exemple d’humanité elle nous donne ! Pendant toute la durée de la guerre de Germanie et de Pannonie, aucun de nous, que son grade fût supérieur ou inférieur au mien, ne tomba malade sans que César se préoccupât de sa guérison et de sa santé et il semblait même que son âme déposant le fardeau de ses lourdes charges se consacrait exclusivement à ce soin. Ceux qui en avaient besoin trouvaient toujours prête une voiture attelée. La litière de César était à la disposition de tous et moi-même j’en usai, ainsi que d’autres. Quant à ses médecins, à son matériel de cuisine et à tous les appareils de bain qu’il ne transportait que pour cet usage, il n’est personne dont ils ne contribuèrent à rétablir la santé. Il ne manquait aux malades que leurs maisons et la personne de leurs serviteurs, car rien ne leur faisait défaut de ce qu’ils pouvaient recevoir ou désirer d’eux. Ajoutons encore ce détail, que tous ceux qui prirent part à cette affaire reconnaîtront aussi exact que le reste de mon ouvrage : Tibère fut le seul à voyager toujours à cheval, il fut encore le seul, avec ceux qu’il invitait à sa table, qui pendant la plus grande partie de la campagne, mangeât assis. Il pardonnait à ceux qui s’étaient montrés indisciplinés, mais seulement si leur exemple ne pouvait être nuisible. Les avertissements et les blâmes étaient fréquents, les châtiments extrêmement rares. Il gardait un juste milieu, feignant souvent de ne pas voir et punissant quelquefois. L’hiver nous valut l’avantage de finir la guerre ; l’été suivant, toute la Pannonie demanda la paix et la Dalmatie seule continua la lutte. J’espère pouvoir raconter en détail dans un plus long ouvrage, comment tant de milliers de jeunes hommes qui peu avant menaçaient d’asservir l’Italie, vinrent livrer leurs propres armes, près du fleuve Bathinus et se prosterner tous aux pieds du général ; je dirai aussi comment de leurs deux chefs Baton et Pinnétès, l’un fut pris et l’autre se livra lui-même. A la fin de l’automne, César ramena l’armée victorieuse dans ses quartiers d’hiver. Il confia le commandement de toutes les troupes à Marc Lépide, homme que son nom et son heureuse fortune rendent presque l’égal des dieux, que chacun admire et chérit d’autant plus qu’il le connaît et le comprend davantage et qui, de l’aveu de tous, rehausse encore la gloire de ses illustres ancêtres.

CXV.

César tourna ses pensées et ses armes vers une autre pénible guerre, celle de Dalmatie. De quelle façon, mon frère Magius Céler Velleianus le servit dans ce pays comme adjoint et comme lieutenant, c’est ce dont témoignent les déclarations de César lui-même et de son père, et ce qu’atteste le souvenir des glorieuses récompenses dont César l’honora lors de son triomphe. Au début de l’été, Lépide fit sortir l’armée de ses quartiers d’hiver. Traversant les territoires de nations qui n’avaient subi encore aucune perte mais étaient restées jusque-là à l’abri du fléau de la guerre et qui, pour cette raison, se montraient d’un farouche orgueil, il se dirigea vers Tibère son général. Après avoir lutté à la fois contre les difficultés du terrain et contre les forces des ennemis, après avoir fait un grand carnage de ceux qui lui résistaient, rasé les récoltes, brûlé les maisons, massacré les hommes, il rejoignit César, joyeux de sa victoire et chargé de butin. S’il avait accompli de tels exploits sous ses propres auspices, il eût obtenu le triomphe ; le sénat, d’accord avec les principaux citoyens, lui décerna les ornements triomphaux. Cette campagne marqua la fin d’une si grande guerre. Les Pérustes en effet et les Désitiates, peuples dalmates que la nature de leur pays, leurs montagnes, la fierté de leur caractère, leur remarquable connaissance de la guerre et surtout l’étroitesse de leurs vallées boisées rendaient presque inexpugnables, furent enfin pacifiés, après avoir été presque entièrement détruits, et cela non pas seulement sur les ordres de César mais de sa main même et par ses propres armes. Je n’ai rien vu dans cette guerre si importante ni pendant la campagne de Germanie qui me parût plus noble ni plus admirable que l’attitude de notre chef. Jamais occasion de vaincre ne se présenta dans des circonstances assez favorables pour qu’il crût que cela compensait la perte des soldats tués ; toujours il considéra que le parti le plus sûr était aussi le plus glorieux ; toujours il écouta la voix de sa conscience avant celle de la gloire, et les desseins du général ne se réglèrent jamais sur les désirs de l’armée mais l’armée se réglait sur la prudence du général.

CXVI.

Pendant la guerre de Dalmatie, Germanicus qu’on avait envoyé en avant dans plusieurs régions où se présentaient des difficultés, donna de grandes preuves de courage. L’ancien consul Vibius Postumus qui gouvernait alors la Dalmatie mérita par son zèle et sa vigilance remarquables les ornements du triomphe. Peu d’années auparavant, Passienus et Cossus qui s’étaient rendus illustres par des mérites différents, avaient obtenu en Afrique la même récompense. Cossus transmit à son fils, jeune homme né pour donner l’exemple de toutes les vertus, un surnom qui témoignait de sa victoire. Lucius Apronius qui avait eu part dans cette même campagne aux exploits de Postumus, mérita par son brillant courage les honneurs qui lui furent bientôt accordés. Plût au ciel que la fortune ne nous eût pas attesté par des faits plus graves combien est grande sa puissance sur toutes choses ! mais ici encore abondent les marques évidentes de son pouvoir : c’est d’abord Aelius Lamia. Cet homme dont la vie était toute conforme à celle de nos ancêtres et qui sut toujours tempérer par des dehors affables une gravité digne de nos pères, avait rempli les plus éclatantes fonctions en Germanie, en Illyrie et peu après en Afrique. S’il n’obtint pas les ornements du triomphe, c’est qu’il ne put trouver d’occasion favorable et non pas faute de mérite. De même Aulus Licinius Nerva Silianus, fils de Publius Silius que ceux-là mêmes qui l’ont connu n’ont pas assez admiré et qui montra toutes les vertus qui font un excellent citoyen et un général plein de simplicité, perdit par une mort prématurée le bénéfice de la grande amitié du prince et ne put s’élever comme son père au faîte de la gloire. On dira que j’ai cherché l’occasion de parler de ces personnages ; je l’avoue, car un récit sincère et impartial de choses vraies ne saurait encourir le blâme des gens de bien.

CXVII.

César venait à peine de terminer la guerre de Pannonie et de Dalmatie quand, moins de cinq jours après qu’il eut achevé une tâche si importante, des lettres funestes arrivèrent de Germanie. Elles annonçaient la mort de Varus, le massacre de trois légions, de trois corps de cavalerie et de six cohortes. La fortune ne nous fut indulgente que sur un point… et le personnage de Varus demande qu’on s’y arrête. Quintilius Varus descendait d’une famille plutôt illustre que noble. C’était un homme naturellement doux, de mœurs tranquilles, un peu lourd d’esprit comme de corps, et plus accoutumé à la calme vie des camps qu’aux fatigues de la guerre. Il était loin de mépriser l’argent, comme peut en témoigner la Syrie qu’il eut sous son autorité : elle était riche et lui pauvre quand il arriva ; à son départ elle était pauvre et il était riche. Placé à la tête des troupes qui se trouvaient en Germanie, il s’imagina que ces barbares qui n’avaient d’humain que la voix et les membres, étaient véritablement des hommes et que les lois pourraient adoucir ceux que l’épée n’avait pu dompter. C’est avec de tels desseins qu’il pénétra au cœur de la Germanie. Il s’y comporta comme s’il était parmi des gens qui goûtent la douceur de la paix et passa le temps de la campagne d’été à rendre la justice et à prononcer des arrêts du haut de son tribunal.

CXVIII.

Mais, chose à peine croyable pour qui n’a pu en juger par lui-même, les Germains, peuple né pour le mensonge, témoignèrent dans leur extrême barbarie de la plus grande astuce. Ils inventèrent de toutes pièces une série de procès ; tantôt ils se cherchaient querelle les uns aux autres ; tantôt ils nous remerciaient de ce qu’ils voyaient leurs disputes apaisées par la justice romaine, leur humeur farouche adoucie par une nouvelle discipline inconnue, et leurs débats qu’ils vidaient jusque-là par les armes terminés par le droit. Ils amenèrent ainsi Quintilius Varus à faire preuve de la dernière imprévoyance. Il en vint même à croire qu’il se trouvait au forum rendant la justice comme préteur urbain et non plus au centre du territoire Germain à la tête d’une armée. Alors un jeune homme noble, courageux, intelligent, d’une vivacité d’esprit extraordinaire chez un barbare et qui portait sur son visage et dans ses yeux l’ardeur de son âme, Arminius, fils de Sigimer chef de cette nation, après nous avoir fidèlement servis dans la campagne précédente et avoir même reçu de nous le droit de cité et le rang de chevalier, trouva dans la faiblesse de notre général l’occasion de son crime. Il avait pensé, non sans raison, que personne n’est plus rapidement abattu que celui qui est sans inquiétude et que la confiance aveugle est la cause la plus ordinaire des désastres. Il associe à ses projets, d’abord quelques amis puis un plus grand nombre. Il leur dit, il leur persuade qu’on peut écraser les Romains. Aux décisions il joint les actes et fixe la date de l’embuscade. L’affaire est dénoncée à Varus par un des hommes de cette nation qui nous resta fidèle, un noble, Ségeste. Il conseillait de faire arrêter les conjurés mais déjà les destins étaient plus forts que la volonté de Varus et avaient émoussé la pénétration de son esprit. Car il en est ainsi : souvent un dieu égare l’esprit de celui dont il veut changer la fortune et fait en sorte, par un effet déplorable, que le malheur qui survient paraît mérité et que la mauvaise chance devient un crime. Ainsi Varus répond à Ségeste qu’il ne croit pas à ce complot et déclare que les marques de bienveillance que les Germains lui témoignent s’expliquent par les services qu’il leur a rendus. Après cet avertissement, Varus n’eut pas le temps d’en recevoir un second.

CXIX.

Les circonstances de cet affreux désastre qui fut, après la défaite de Crassus chez les Parthes, le plus grave qu’un peuple étranger eût infligé aux Romains, nous essaierons nous aussi, après tant d’autres, de les exposer en détail dans un ouvrage plus étendu. Nous ne devons ici le déplorer qu’en peu de mots. Cette armée était de toutes la plus courageuse et parmi les troupes romaines elle se distinguait par sa discipline, sa vigueur et son expérience de la guerre. Mais l’apathie de son chef, la perfidie de l’ennemi, l’injustice du sort l’accablèrent à la fois. Les soldats ne furent pas même autorisés à profiter de l’occasion de combattre ou de tenter une sortie, sauf dans des conditions défavorables et moins qu’ils ne l’eussent voulu, puisque certains d’entre eux furent durement punis pour avoir fait usage de leurs armes et montré leur courage de Romains. Des forêts, des marécages, des embuscades les entouraient de tous côtés et ils furent tués jusqu’au dernier par ces mêmes ennemis qu’ils avaient toujours égorges comme un bétail et dont la vie et la mort dépendaient de leur colère ou de leur pitié. Varus montra plus de courage pour mourir que pour combattre : imitant son père et son aïeul, il se perça de son épée. L’exemple que donna le préfet du camp, Lucius Eggius, fut aussi noble que fut honteux celui que donna son collègue Ceionius. En effet, alors que la plus grande partie de l’armée avait succombé dans la lutte, Ceionius proposa de se rendre, préférant mourir dans les supplices que dans la bataille. De son côté le lieutenant de Varus, Vala Numonius, homme par ailleurs honnête et doux, donna l’exemple le plus funeste : il s’enfuit avec la cavalerie, laissant seule l’infanterie et essaya de gagner le Rhin avec ses escadrons ; mais le destin vengea ce crime, car Numonius ne survécut pas à ceux qu’il avait trahis et fut victime de sa trahison. Les ennemis déchirèrent sauvagement le corps à demi-brûlé de Varus. Sa tête fut coupée et portée à Maroboduus qui l’envoya à Auguste. Elle reçut enfin la sépulture dans le tombeau de la famille Ouintilia.

CXX.

A cette nouvelle, Tibère vole auprès de son père. Eternel protecteur de l’empire romain, encore une fois il prend en main sa défense. On l’envoie en Germanie. Il consolide notre pouvoir sur les Gaules, dispose les armées et met en état les positions fortifiées puis jugeant de ce qu’il pouvait faire d’après sa propre puissance et non d’après l’assurance des ennemis qui menaçaient l’Italie d’une nouvelle guerre des Cimbres et des Teutons, il prend les devants et franchit le Rhin avec son armée. Il porte la guerre chez un adversaire que son père et sa patrie auraient jugé suffisant de voir contenu. Il pénètre plus avant, ouvre des routes, ravage les champs, brûle les maisons, disperse ceux qui résistent et revient à ses quartiers d’hiver, chargé d’une gloire immense sans avoir perdu un seul de ceux qu’il avait conduits au delà du Rhin.

Rendons le témoignage qu’il mérite à Lucius Asprénatus qui servait comme lieutenant sous les ordres de son oncle Varus. Grâce au courage et à l’énergie des deux légions qu’il commandait, il sauva son armée de cet affreux désastre, puis descendant en hâte vers les places du Bas-Rhin, il maintint fidèles les esprits déjà hésitants des peuples qui habitent de ce côté du fleuve. Certains prétendent toutefois que, s’il sauva la vie de ses soldats, il mit la main sur les biens de ceux qui périrent avec Varus, et s’assura à sa guise l’héritage de l’armée qui fut massacrée.

Il faut louer aussi le courage du préfet du camp, Lucius Caedicius et celui des soldats que d’immenses troupes de Germains cernèrent et assiégèrent avec lui à Alison. Ils surmontèrent toutes les difficultés que le manque de tout et la puissance des ennemis rendaient intolérables et insurmontables et, évitant à la fois toute résolution téméraire et toute lâche prévoyance, ils guettèrent l’occasion favorable et s’ouvrirent par le fer le chemin du retour. Comme on le voit par cet exemple, c’est bien parce qu’il n’avait pas l’esprit de décision d’un général et non parce que ses soldats manquaient de courage que Varus qui était par ailleurs un homme sérieux et plein d’excellentes intentions, se perdit lui-même avec la plus belle des armées.

Comme les Germains maltraitaient férocement les prisonniers, Caldus Caelius, jeune homme bien digne de l’antique noblesse de sa famille, accomplit une action héroïque : saisissant les anneaux de la chaîne qui le liait, il s’en frappa la tête avec tant de force qu’il fit jaillir à la fois le sang et la cervelle et expira sur-le-champ.

CXXI.

Entré en Germanie, Tibère notre général se fit remarquer dans les campagnes qui suivirent par le même courage et le même bonheur qu’auparavant. Lorsque sa flotte et ses fantassins eurent par leurs expéditions brisé les forces ennemies, lorsqu’il eut rétabli en Gaule une situation difficile et calmé par son énergie plutôt que par le châtiment les troubles que l’irritation du peuple avait fait éclater à Vienne, Auguste son père proposa de lui accorder sur toutes les provinces et sur toutes les armées un pouvoir égal au sien, et le sénat et le peuple romain en décidèrent ainsi. Il était absurde, en effet, qu’il n’eût pas sous son autorité les provinces qu’il protégeait et que celui qui était le premier à porter secours ne fût pas jugé digne d’obtenir les premiers honneurs. De retour à Rome, Tibère obtint ce qui lui était dû depuis longtemps, mais que les guerres ininterrompues avaient différé, le triomphe sur les Pannoniens et sur les Dalmates. Qui s’étonnerait de l’éclat de ce triomphe puisque c’était le triomphe de César ? Mais qui ne s’étonnerait de la faveur de la fortune ? Dans son triomphe, on put voir chargés de chaînes les chefs ennemis les plus illustres qui n’avaient pas péri, comme on l’avait dit. Nous eûmes le bonheur, mon frère et moi, d’accompagner César dans son triomphe, avec les citoyens les plus nobles chargés des plus nobles récompenses.

CXXII.

Parmi les autres preuves éclatantes de l’extraordinaire modération de Tibère César, qui ne l’admirerait encore de s’être contenté de trois triomphes sur sept qu’il méritait sans aucun doute ! Qui peut douter, en effet, qu’en reconquérant l’Arménie, qu’en plaçant à la tête de ce pays un roi qu’il couronna de sa main, qu’en rétablissant l’ordre en Orient, il n’eût mérité l’ovation ? Comme vainqueur des Vindélices et des Rètes, ne méritait-il pas aussi d’entrer à Rome sur le char triomphal ? Puis quand il eut, après son adoption, brisé les forces de la Germanie en une campagne qui dura trois ans, ne devait-on pas lui accorder le même honneur et ne devait-il pas l’accepter ? Enfin, après le désastre de Varus, ne devait-il pas orner son triomphe des dépouilles de cette même Germanie que, plus vite que nous l’espérions, il avait abattue par la plus heureuse des victoires ? Mais dans un tel homme, on ne sait ce qu’il faut admirer davantage de son audace dans les travaux et les périls ou de sa modération dans la recherche des honneurs.

CXXIII.

Nous voici à l’époque où les alarmes furent le plus vives. César Auguste avait envoyé en Germanie pour y terminer la guerre son petit-fils Germanicus. Il allait envoyer son fils Tibère en Illyrie pour y affermir par la paix les conquêtes de la guerre. Voulant accompagner Tibère et assister aussi à des combats d’athlètes que les habitants de Nole avaient institués en son honneur, il se rendit en Campanie. Bien qu’il eût déjà ressenti des symptômes de faiblesse et les premières manifestations d’un mal qui s’aggravait lentement, il se raidit de toute la force de son âme et accompagna son fils jusqu’à Bénévent où il le quitta pour gagner Nole. Mais sa santé s’altérait de jour en jour et, sachant bien qui il devait mander s’il voulait assurer après sa mort le salut de l’État, il rappela en hâte son fils. Celui-ci accourut auprès du père de la patrie plus vite encore qu’on ne l’attendait. Auguste déclara alors qu’il était rassuré, serra dans ses bras son cher Tibère, lui recommanda leur œuvre commune et se résigna à mourir si les destins l’exigeaient. La vue et l’entretien de celui qu’il aimait tant, réconfortèrent un peu son âme, mais peu après le destin fut plus fort que tous les soins. Son corps et son esprit se séparèrent et sous le consulat de Pompée et d’Apuleius, à l’âge de soixante-seize ans, il rendit aux dieux son âme divine.

CXXIV.

Quels furent alors l’inquiétude des hommes, la frayeur du Sénat, le trouble du peuple, la crainte de Rome, combien notre perte fut proche de notre salut c’est ce que, dans ma hâte, je n’ai pas le loisir d’exprimer et celui-là même qui en aurait le loisir n’y saurait parvenir. Je crois qu’il suffit de dire avec la voix publique que le monde dont nous craignions la ruine ne nous parut pas même troublé et que l’autorité d’un seul homme fut telle qu’on n’eut besoin des armes ni pour défendre les gens de bien ni pour combattre les méchants. Il y eut cependant une sorte de conflit dans la cité : le sénat et le peuple romain luttaient contre César pour qu’il succédât à son père ; César désirait vivre parmi les autres citoyens comme leur égal et non au-dessus d’eux comme leur prince. Il se laissa enfin persuader par la raison plus que par l’attrait des honneurs, quand il vit que tout ce qu’il n’entreprendrait pas de protéger était voué à la mort. Il est le seul qui ait passé à refuser le premier rang presque plus de temps que d’autres en passèrent à lutter les armes à la main pour s’en emparer. Lorsque Auguste son père fut remonté au ciel, lorsque son corps eut reçu les honneurs humains et son nom les honneurs divins, le premier acte que Tibère accomplit, comme chef de l’État, fut d’organiser les comices selon le plan que le divin Auguste avait laissé, écrit de sa propre main. C’est alors aussi que nous eûmes l’honneur, mon frère et moi, d’être candidats de César et désignés comme préteurs, immédiatement après les citoyens de la plus haute noblesse et ceux qui avaient déjà exercé le sacerdoce : nous fûmes ainsi les derniers candidats qu’eût recommandés le divin Auguste et les premiers que recommanda Tibère César.

CXXV.

L’État recueillit bientôt la récompense de ses vœux et de son heureuse décision. On ne tarda guère à voir ce que nous aurions souffert si nous n’avions pu persuader Tibère et combien il nous fut avantageux d’y avoir réussi. En effet, l’armée qui servait en Germanie sous les ordres mêmes de Germanicus, et les légions d’Illyrie saisies à la fois d’une sorte de rage et d’un profond désir de tout bouleverser, demandaient un nouveau chef, un nouveau gouvernement, un nouvel état. Bien plus, elles osèrent menacer le sénat, elles osèrent menacer le prince de leur dicter des lois ; elles tentèrent de fixer elles-mêmes leur solde et la durée du service. On en vint même aux armes, on tira l’épée et peu s’en fallut que l’impunité dont elles avaient bénéficié ne les portât aux derniers excès de la révolte. Il ne se trouva pas de chef pour conduire les soldats contre l’État, mais ce chef aurait trouvé des soldats pour le suivre. Cependant la longue expérience du général sut réprimer souvent et parfois faire des promesses avec dignité. Les coupables les plus dangereux furent sévèrement châtiés, les autres punis avec douceur et bientôt tous ces troubles se calmèrent et disparurent. Vers ce même temps où Germanicus donnait de si nombreuses preuves de son courage, Drusus fut envoyé spécialement par son père pour combattre l’incendie déjà violent de la révolte des troupes d’Illyrie. Agissant avec l’antique sévérité de nos ancêtres, il mit fin non sans péril à une situation pernicieuse tant en elle-même que par l’exemple qu’elle donnait et châtia ceux qui l’assiégeaient, avec les armes mêmes dont ils s’étaient servis pour l’assiéger. Dans cette affaire, il trouva une aide particulièrement utile en Junius Blaesus, homme aussi précieux par les services qu’il rendit comme soldat que par ses qualités de citoyen et qui, peu d’années après, fut nommé proconsul d’Afrique et mérita les ornements du triomphe avec le titre de général en chef. M. Lépide dont nous avons rappelé les vertus et les éclatants exploits en Illyrie, obtint le commandement de la province d’Espagne et des légions qui s’y trouvaient. Il sut y maintenir le calme et la paix, car son sentiment du devoir ne lui faisait désirer que le bien et son autorité lui permettait d’exécuter ce qu’il désirait. Dolabella, personnage de la plus noble simplicité qui gouvernait les côtes d’Illyrie, imita en tout point son zèle et sa droiture.

CXXVI.

Les événements de ces seize dernières années sont encore présents aux yeux et à l’esprit de tous : qui pourrait les raconter dans leurs détails ? César divinisa son père non pas en usant de son pouvoir absolu mais en lui rendant un culte ; il ne lui donna pas le titre de dieu, mais il en fit un dieu. Il ramena la bonne foi sur le forum ; du forum, il chassa la sédition, du champ de mars les brigues, de la curie la discorde. Il rendit à la cité les vertus qui semblaient mortes et surannées, la justice, l’équité, l’activité. Les magistrats retrouvèrent leur autorité, le sénat sa majesté, les tribunaux leur force. Il réprima les désordres du théâtre. A tous il inspira le désir ou imposa la nécessité de bien faire. La vertu est honorée, le vice puni. Le peuple respecte les grands sans les craindre, le grand prend le pas sur le peuple sans le mépriser. A quelle époque le prix des denrées fut-il plus bas ? Quand vit-on paix plus joyeuse que celle qui s’étend de l’Orient à l’Occident jusqu’aux extrêmes limites du nord et du midi, paix auguste qui délivra de toute crainte de brigandage les coins les plus reculés du monde. Les ruines que la fatalité apporte aux citoyens et aux villes mêmes sont réparées par la libéralité du prince. Les villes d’Asie sont relevées, des provinces délivrées des vexations de leurs magistrats. La récompense est toujours prête pour celui qui en est digne, le châtiment atteint lentement les méchants, mais il les atteint. La faveur le cède à la justice, la brigue au mérite, car c’est par ses actes que le meilleur des princes enseigne aux citoyens à bien agir et s’il est le plus grand par la puissance, il est plus grand encore par l’exemple de ses vertus.

CXXVII.

Il est rare que les hommes illustres n’associent pas de grands ministres au gouvernement de leur fortune. Ainsi les deux Scipions employèrent-ils les deux Laelius dont ils firent leurs égaux en toutes choses, et le divin Auguste, Marcus Agrippa, puis immédiatement après, Statilius Taurus. Leur noblesse récente n’empêcha pas ces personnages d’obtenir à plusieurs reprises consulats, triomphes et pontificats. Comme les grandes affaires demandent de grands ministres et qu’il est déjà difficile de trouver des collaborateurs pour celles de peu d’importance, il est avantageux pour l’État d’accorder de hautes distinctions à ceux qui lui sont indispensables et de donner aux citoyens qui lui sont utiles toute l’autorité dont ils ont besoin. Tibère César imita ces exemples et fit choix d’Aelius Séjan, dont le père était un homme considérable parmi les chevaliers et qui, par sa mère, est l’allié de très vieilles familles illustres et comblées d’honneurs. Ses frères, son cousin, son oncle sont d’anciens consuls et lui-même se fait remarquer par son zèle et sa loyauté. Son robuste tempérament égale la vigueur de son esprit. Il fut et reste encore le seul qui aide Tibère à porter tout le poids du fardeau de l’empire. Homme d’une gravité sereine, d’une gaieté qui rappelle celle de nos aïeux, il est actif sans paraître agir. Il ne réclame rien pour lui et par là même obtient tout. Toujours il se croit indigne de l’estime qu’on a de lui. Son visage est calme comme sa vie, mais son esprit est toujours en éveil.

CXXVIII.

Il y a déjà longtemps que la cité et le prince s’efforcent à l’envi d’estimer ses vertus à leur juste valeur. Rien de nouveau d’ailleurs dans cette coutume du sénat et du peuple romain de penser que le plus grand mérite fait la plus grande noblesse. Ceux-là mêmes qui, avant les guerres puniques, il y a trois cents ans, élevèrent au plus haut rang Titus Coruncanius, un homme nouveau, et lui accordèrent non seulement tous les honneurs mais encore la dignité de grand pontife ; ceux qui à plusieurs reprises portèrent au consulat, à la censure et au triomphe Mummius Achaïcus, Spurius Carvilius qui était d’une famille de chevaliers et Marcus Caton un homme nouveau lui aussi, puisqu’il était né à Tusculum et vivait à Rome dans une maison qu’il avait louée ; ceux qui, malgré son humble origine, nommèrent six fois consul Caïus Marius et n’hésitèrent pas à le considérer comme le premier des Romains ; ceux qui accordèrent à Marcus Tullius Cicéron tant de crédit que son appui suffisait presque à porter ceux qu’il voulait aux plus grands honneurs ; ceux qui ne refusèrent rien à Asinius Pollion de ce que les plus nobles ne pouvaient obtenir qu’au prix des plus grands efforts ; ceux-là assurément pensaient qu’il faut tout accorder à la vertu. Le désir naturel d’imiter ces exemples poussa César à éprouver le mérite de Séjan, et Séjan à aider le prince à porter le fardeau de l’empire. Le sénat et le peuple romain furent ainsi amenés à confier le soin de leur sécurité à un homme qui leur avait paru particulièrement utile.

CXXIX.

Après avoir donné, pour ainsi dire, une vue d’ensemble du gouvernement de Tibère César, rapportons quelques faits particuliers. Quelle habileté fut la sienne quand il attira à Rome Rhascupolis qui avait fait assassiner son neveu Cotys avec qui il partageait le pouvoir ! Tibère fut remarquablement aidé dans cette affaire par l’ancien consul Pomponius Flaccus, personnage naturellement porté à la vertu et qui, par sa simplicité et ses mérites se montrait toujours digne de la gloire sans chercher jamais. Avec quelle conscience scrupuleuse il examina les causes comme sénateur et comme juge, et non comme prince ! Avec quelle rapidité il châtia l’ingratitude et le complot de Libo ! Par quelles leçons il forma et initia aux principes de l’art militaire son cher Germanicus qui avait servi sous ses ordres et qu’il accueillit à son retour comme le vainqueur de la Germanie ! De combien d’honneurs il chargea sa jeunesse dans un triomphe dont l’éclat répondait à la grandeur des exploits qu’il avait accomplis ! Combien de fois il honora le peuple de largesses ! Combien il eut de joie à augmenter le cens de certains sénateurs, quand il put le faire avec l’assentiment du sénat, agissant toujours de telle sorte qu’il n’encourageait pas le désordre tout en ne faisant pas déchoir de son rang l’honnête pauvreté ! Avec quelles marques d’honneur il envoya Germanicus dans les provinces d’outre-mer ! De quelle rigueur il fit preuve quand, prenant son fils pour l’aider et pour exécuter ses desseins, il fit sortir de son pays Maroboduus qui s’attachait au sol du royaume qu’il occupait, comme on chasse par de salutaires incantations (ceci dit sans offenser la majesté du prince) un serpent réfugié sous la terre ! Comme il sut le garder d’une manière aussi honorable que sûre ! Combien redoutable était la guerre qu’avaient allumée Julius Florus et Sacrovir le plus puissant des Gaulois ! Avec quelle rapidité et quel courage il l’étouffa, puisque le peuple romain apprit qu’il était vainqueur avant même de savoir qu’il était en guerre et que la nouvelle de sa victoire devança celle du danger ! Une terrible guerre avait éclaté en Afrique et elle s’étendait de jour en jour ; sous les auspices de Tibère et par la sagesse de ses ordres, elle disparut en peu de temps.

CXXX.

Quels superbes monuments il fit bâtir sous son nom et sous le nom des siens ! Avec quelle pieuse, avec quelle extraordinaire magnificence, il construisit le temple qu’il consacra à son père ! Combien il montra à la fois de splendeur et de modestie quand il restaura les édifices que Cneius Pompée avait offerts au peuple et que l’incendie avait détruits ! C’est qu’il pensait qu’il devait protéger comme son patrimoine tout ce qui jadis avait eu quelque éclat. De quelle libéralité il fit preuve en bien des circonstances et tout récemment encore après l’incendie du mont Caelius, quand il aida de sa propre fortune la détresse des citoyens de toute condition ! Au milieu de quel calme des populations rassurées procède-t-il au recrutement des légions, opération toujours si fortement redoutée ! Si la nature le permettait et si la faiblesse humaine l’admettait, j’oserais me plaindre ainsi aux dieux : en quoi Tibère a-t-il mérité d’être menacé par la perfidie de Drusus Libo, puis de rencontrer une telle haine chez Silius et chez Pison, alors qu’il avait fait la fortune de l’un et grandi celle de l’autre ? Et pour en venir à de plus grands malheurs, (encore que ceux-là mêmes lui eussent paru les plus affreux), en quoi méritait-il de perdre ses fils dans leur jeunesse, de perdre son petit-fils, l’enfant de son cher Drusus ? Mais tous ces événements ne sont que déplorables. Il nous faut en venir à de plus honteux malheurs. De quelles douleurs, Marcus Vinicius, ces trois dernières années ont-elles déchiré son âme ! Quel feu longtemps caché et par là plus cruel a brûlé sa poitrine, quand sa bru et son petit-fils l’ont forcé à gémir, à s’indigner, à rougir ! Et ce temps fut rendu plus douloureux encore par la perte de sa mère : femme remarquable, elle était en tout plus proche des dieux que des hommes et on ne la vit user de sa puissance que pour tirer d’un danger ou pour accroître les divinités.

CXXXI. -- Finissons ce livre par un voeu. Jupiter Capitolin et toi, fondateur et soutien de la gloire de Rome, Mars Gradivus, et toi aussi, Vesta, gardienne du feu éternel, et vous toutes, divinités qui avez fait de l’empire romain un immense édifice qui domine le monde entier, au nom de l’État, je vous implore et je vous supplie. Gardez, conservez, protégez cet État, cette paix, ce prince. Qu’après un long séjour parmi les mortels, il reçoive de vous le plus tard possible, des successeurs dont les épaules soient assez fortes pour soutenir le fardeau de l’empire du monde avec la vaillance que nous voyons en César. Quant aux projets de tous les citoyens, que ceux qui sont pieux…


Fin du Livre II


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