Histoires (Grégoire de Tours)/1

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
◄  Préface Livre II  ►

MÉMOIRES
DE
GRÉGOIRE DE TOURS

HISTOIRE DES FRANCS

LIVRE PREMIER

Me disposant à écrire les guerres des rois avec les nations ennemies, celles des martyrs avec les païens, et de l’Église avec les hérétiques, je veux auparavant exposer ma profession de foi, afin que ceux qui me liront ne doutent pas que je suis catholique. Une autre raison, l’opinion de ceux qui se désolent de l’approche de la fin du monde, me détermine aussi à recueillir, dans les chroniques et les histoires, le nombre des années déjà passées, afin qu’on sache clairement combien il s’en est écoulé depuis le commencement du monde. Je réclamerai d’abord l’indulgence du lecteur si je me suis écarté, dans le style ou dans les mots, des règles de la grammaire dont je ne suis pas très bien instruit. Je me suis seulement appliqué à bien retenir, avec simplicité et sans doute de cœur, ce dont l’Église prêche la croyance, car je sais que l’homme, sujet aux péchés, peut obtenir grâce par une foi pure auprès de notre clément Seigneur.

Je crois donc en Dieu père tout-puissant ; je crois en Jésus-Christ son fils unique, notre Seigneur Dieu, né du Père et non créé ; je crois qu’il a toujours été avec le père, non depuis un temps, mais avant tous les temps ; car on ne pourrait appeler celui-ci père s’il n’avait pas de fils, ni celui-ci fils s’il n’avait pas de père. Je rejette avec exécration ceux qui disent : Il était quand il n’était pas, etc. et j’affirme qu’ils sont rejetés de l’Église. Je crois que le Christ est le Verbe du Père, par qui toutes choses ont été faites. Je crois que ce Verbe a été fait chair et que, par sa Passion, il a racheté le monde. Je crois que son humanité et non sa divinité a été soumise à la Passion. Je crois qu’il ressuscita le troisième jour, qu’il délivra l’homme perdu, qu’il monta dans les cieux où il est assis à la droite du Père, et qu’il viendra pour juger les vivants et les morts. Je crois que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, qu’il ne leur est pas inférieur, qu’il existait en même temps. Je crois qu’il est Dieu égal au Père et au Fils, étant d’une même nature, d’une omnipotence égale, d’une essence coéternelle, de telle sorte qu’il n’a jamais été sans le Père et le Fils, et qu’il n’est inférieur ni à l’un ni à l’autre. Je crois que cette sainte Trinité subsiste dans la distinction des personnes, et qu’autre est la personne du Père, autre celle du Fils, autre celle du Saint-Esprit. Dans cette Trinité, je confesse un seul Dieu, une seule puissance et une seule essence. Je crois à la bienheureuse Marie, vierge avant l’enfantement et vierge après. Je crois à l’immortalité de l’âme ; mais je ne crois pas qu’elle ait une part de divinité. Je crois fidèlement à tout ce qui a été établi par les trois cent dix-huit évêques du concile de Nicée. Je pense, sur la fin du monde, ce que j’ai appris de mes anciens. L’antéchrist d’abord introduira la circoncision, affirmant qu’il est le Christ ; ensuite il placera sa statue pour qu’on l’adore dans le temple de Jérusalem, comme nous lisons i que l’a dit le Seigneur : « Vous verrez que l’abomination de la désolation sera dans le lieu saint[1] ii. » Mais le Seigneur lui-même montre par ces paroles que tous les hommes ignorent cette heure : « Quant à ce jour-là ou à cette heure, nul ne la sait, ni les anges qui sont dans le ciel, ni le Fils, mais le Père seul[2] iii. » Nous répondrons ici aux hérétiques qui affirment que le Fils est inférieur au Père puisqu’il ignore ce jour ; qu’ils sachent donc que le Fils ici nommé est le peuple chrétien, duquel Dieu a dit : « Je serai votre père, et vous serez mes fils et mes filles[3] iv. » S’il avait voulu parler de son fis unique, il n’eût jamais mis les anges auparavant, car il dit : « Ni les anges qui sont dans le ciel ni le Fils ; » ce qui fait voir que ces paroles se rapportent, non à son fils unique, mais à son peuple adoptif. Notre fin à nous, c’est le Christ lui-même qui, par son immense bonté, nous accordera la vie éternelle, si nous avons recours à lui.

Eusèbe, évêque de Césarée, et le prêtre Jérôme v, dans leurs chroniques, parlent clairement du calcul des années du monde, et en expliquent le nombre. Orose, après de laborieuses recherches, a calculé aussi le nombre des années depuis le commencement du monde jusqu’à son temps. Victor vi, cherchant l’ordre de la fête de Pâques, a fait le même travail. Suivant l’exemple de ces auteurs, nous avons le dessein, si Dieu daigne nous prêter son secours, de calculer le nombre des années qui se sont écoulées depuis la naissance du premier homme jusqu’à nos jours. Nous le ferons plus aisément en commençant par Adam.

Au commencement Dieu créa dans son Christ, qui est le principe de toute, choses, c’est-à-dire dans son Fils, le ciel et la terre. Après avoir créé les élémens du monde, il prit une motte d’un fragile limon et en forma l’homme à son image et à sa ressemblance ; il souffla dans sa structure l’esprit et la vie, et l’homme fut formé en âme vivante. Pendant qu’il dormait, Dieu lui ôta une côte dont il forma Ève. Il est hors de doute que ce premier homme, Adam, avait, avant qu’il eût péché, les traits du Seigneur notre Rédempteur. Car pendant que Notre-Seigneur était plongé lui-même dans le sommeil de la Passion, de l’eau et du sang s’écoulèrent de son côté, et il produisit l’Église vierge et immaculée, rachetée par ce sang, purifiée par cette eau, n’offrant ni tache ni ride, c’est-à-dire purgée de toute tache et de toute ride par la vertu du baptême et de la croix. Ces deux premières créatures humaines, qui vivaient heureusement au milieu des délices du Paradis, séduites par la ruse du serpent, transgressèrent les préceptes divins, et, chassées de ce séjour céleste, elles furent jetées dans les fatigues du monde.

La femme conçut de son mari, et enfanta deux fils. Dieu ayant accueilli avec bienveillance le sacrifice de l’un, l’envie s’empara de l’autre qui, devenant le premier parricide par l’effusion du sang fraternel, se jeta sur son frère, le vainquit et le tua.

Toute la race se précipita dans des crimes exécrables, excepté Enoch le Juste, qui, marchant dans les voies de Dieu, fut, à cause de sa justice, enlevé par le Seigneur lui-même du milieu de ce peuple de pécheurs ; car nous lisons : « Énoch marcha avec Dieu, et il ne partit plus parce que Dieu l’enleva[4] vii. »

Le Seigneur, irrité des iniquités du peuple qui ne marchait pas dans ses voies, envoya le déluge et fit périr, par une inondation, toutes les créatures vivantes sur la face de la terre. Il conserva seulement dans l’arche, pour renouveler le genre humain, Noé, qui lui était resté fidèle et reproduisait son image, avec sa femme et celles de ses trois fils. Ici les hérétiques nous demandent avec reproche pourquoi l’Écriture Sainte a dit que le Seigneur s’était mis en colère. Qu’ils sachent donc que Notre-Seigneur ne se met pas en colère comme l’homme ; il s’émeut pour effrayer, il chasse pour rappeler, il s’irrite pour corriger. Je ne doute pas que l’image de cette arche ne représente celle de l’Église notre mère ; l’Église naviguant au milieu des flots et des écueils de ce monde, nous recueille dans son sein maternel pour nous préserver des maux qui nous menacent, et nous couvre de ses bras et de sa protection tutélaire.

D’Adam à Noé on compte dix générations, Adam, Seth, Énoz, Caïnan, Malaléel, Jared, Énoch, Mathusalem, Lamech, Noé. Pendant ces dix générations, ou trouve mille deux cent quarante-deux ans. Le livre de Josué raconte clairement qu’Adam fut enterré dans la terre de Chanaan, appelée auparavant Hébron.

Après le déluge, Noé avait trois fils, Sem, Cham et Japhet. Ils donnèrent tous trois naissance a des nations, comme le dit l’ancienne histoire ; c’est d’eux que le genre humain est sorti pour se disperser sous la face du ciel. Le premier né de Cham fut Chus, qui, par l’insinuation du diable, inventa le premier tout l’art de la magie et l’idolâtrie. Le premier aussi, par l’instigation du diable, il construisit une statue pour l’adorer. Par un faux miracle, il faisait voir aux hommes le feu et les étoiles tombant du ciel. Il passa chez les Perses qui l’appelèrent Zoroastre, c’est-à-dire étoile vivante. Ayant pris de lui la coutume d’adorer le feu, ils l’adorent lui-même comme un Dieu, et disent qu’il fut consumé par le feu divin.

Pendant que les hommes qui s’étaient multipliés se dispersaient par toute la terre, il y en eut qui, sortis de l’Orient, trouvèrent les fertiles campagnes de Sennaar. Y ayant bâti une ville, ils s’efforcèrent d’élever une tour qui touchât aux cieux. Dieu mettant la confusion dans leur vain projet, aussi bien que dans leurs langues, les dispersa dans le vaste univers. La ville fut nommée Babel, c’est-à-dire confusion, parce que Dieu avait mis de la confusion dans leur langage. Ce fut Babylone, bâtie par le géant Nembrod ; fils de Chus, selon l’histoire d’Orose ; elle fut construite en forme de carré dans une magnifique plaine. Son mur, bâti de brique et de bitume, avait cinquante coudées de large, deux cents de haut, et quatre cent soixante-dix stades de circuit. Un stade a cinq arpens. Il y a sur chaque côté vingt-cinq portes, ce qui fait en tout cent. Les battants de ces portes étaient d’une grandeur extraordinaire, et fondus en airain. Le même historien donne beaucoup d’autres détails sur cette ville, et ajoute : Cet édifice si pompeux fut cependant vaincu et renversé. »

Le premier fils de Noé était Sem, duquel naquit Abraham à la dixième génération ; c’est-à-dire Noé, Sem, Arphaxad, Salé, Héber, Phaleg, Reü, Sarug et Tharé[5] viii, qui engendra Abraham. Pendant ces dix générations, c’est-à-dire depuis Noé jusqu’à Abraham, on trouve neuf cent quarante-deux ans. Dans ce temps régna Ninus, qui fit bâtir une ville nommée Ninive, à laquelle le prophète Jonas assigne une étendue de trois journées de chemin. C’est dans la quarante-troisième année du règne de Ninus que naquit Abraham. C’est à Abraham qu’a commencé notre foi ; il reçut les promesses de Dieu, et le Christ Notre-Seigneur lui fit connaître, au moment où fut changée la victime de son sacrifice, qu’il naîtrait et souffrirait pour nous, car il dit lui-même dans l’Évangile : « Abraham a désiré avec ardeur de voir mon jour, il l’a vu, et il en a été rempli de joie[6] ix. » Sévère raconte, dans sa chronique x, qu’Abraham offrit son holocauste sur le mont Calvaire, où le Seigneur fut crucifié. On rapporte que c’est là encore aujourd’hui l’opinion générale dans la ville même de Jérusalem. Sur cette montagne fut plantée la croix sainte où notre Rédempteur fut attaché, et d’où coula son bienheureux sang. Abraham reçut le signe de la circoncision ; ce qui fait voir que ce qu’il portait sur le corps nous devons le porter dans notre cœur, car le prophète dit : « Ayez soin de vous circoncire pour votre Dieu, et de circoncire votre cœur[7] xi. » Et : « ne suivez point les dieux étrangers[8] xii. » Et aussi : « Tout étranger incirconcis de cœur et de chair n’entrera point dans mon sanctuaire[9] xiii. » Dieu, après avoir ajouté une syllabe au nom d’Abraham[10] xiv, le nomma le père d’un grand nombre de nations.

A l’âge de cent ans, il engendra Isaac. Isaac, dans la soixantième année de son âge, eut deux fils de Rébecca. Le premier était Ésaü, qu’on appelle aussi Édom, c’est-à-dire fait de terre, et qui vendit son droit d’aînesse par gourmandise. Il est le père des Iduméens : Jobab en descendit à la quatrième génération ; c’est-à-dire Ésaü, Rahuel, Zara et Jobab, qui engendra Job. Celui-ci vécut deux cent quarante-neuf ans : dans sa quatre-vingtième année, il fut délivré de ses infirmités ; après cette guérison, il vécut cent soixante-dix ans xv, ayant retrouvé au double toutes ses richesses, et il eut le bonheur de se voir entouré d’autant de fils qu’il en avait perdu.

Le second fils d’Isaac fut Jacob, chéri de Dieu, comme il le dit par le prophète : « J’ai aimé Jacob, mais j’ai haï Ésaü[11] xvi. » Depuis sa lutte contre l’ange il fut appelé Israël, et c’est de lui que naquirent les Israélites. Il engendra douze patriarches, dont voici les noms : Ruben, Siméon, Lévi, Juda, Issachar, Zabulon, Dan, Nephthali, Gad, et Aser. Après ceux-ci, il eut Joseph, de Rachel, dans la quatre-vingt-douzième année de son âge. Il aima ce fils par-dessus les autres. Il eut aussi de Rachel Benjamin, qui fut le dernier de tous. Joseph, âgé de seize ans, et ressemblant à l’image du Rédempteur, eut un songe qu’il raconta à ses frères : il crut voir qu’il liait des gerbes, que les gerbes de ses frères adoraient ; et ensuite, que le soleil et la lune avec onze étoiles tombaient devant lui. Ces choses allumèrent fortement contre lui la haine de ses frères. C’est pourquoi, enflammés de jalousie, ils le vendirent pour vingt pièces d’argent à des Ismaélites qui allaient en Égypte. La famine les pressant, les frères de Joseph se rendirent en Égypte où ils ne reconnurent pas Joseph, qui les reconnut. Après leur avoir fait subir beaucoup d’épreuves et s’être fait amener Benjamin qui était né de sa mère Rachel, Joseph se découvrit à eux. Ensuite tous les Israélites vinrent en Égypte, où Joseph les fit jouir de la faveur de Pharaon. Après avoir donné la bénédiction à ses fils, Jacob mourut en Égypte et fut enterré dans la terre de Chanaan, dans le tombeau de son père Isaac. Après la mort de Joseph, Pharaon réduisit en servitude toute la race des Israélites. Après les dix plaies d’Égypte, elle fut délivrée par Moïse, et Pharaon se noya dans la Mer Rouge.

Comme plusieurs auteurs ont beaucoup parlé du passage de cette Mer, je juge à propos de dire ici quelque chose de la situation de cet endroit, et du passage même. Le Nil, comme on le sait très bien, parcourt toute l’Égypte et l’arrose dans son cours ; c’est pour cela que les Égyptiens sont aussi appelés habitants du Nil. Un grand nombre de voyageurs disent que les bords du fleuve sont couverts maintenant de saints monastères. Sur son rivage est bâtie une ville nommée Babylone, mais qui n’est pas cette Babylone dont nous avons parlé plus haut[12] xvii. Joseph y fit construire des greniers d’un travail étonnant, et bâtis en pierres carrées et en moellons. Ils sont spacieux dans le bas et resserrés dans le haut, de telle sorte qu’on y jette les grains par un petit trou. On voit encore aujourd’hui ces greniers[13] xviii. Ce fut de cette ville que le roi partit avec une armée de guerriers en char, et un grand nombre de fantassins pour poursuivre les hébreux. Le fleuve ci-dessus nommé, venant de l’orient, va se jeter à l’occident dans la Mer Rouge xix. À l’occident, s’avance un étang ou un bras de la Mer Rouge qui va contre l’orient, et a environ cinquante milles de long et dix-huit de large. À l’extrémité de cet étang, une ville, nommée Clysma xx, a été bâtie non en raison de la fertilité du lieu, car il n’en est pas de plus stérile, mais à cause du port. Les vaisseaux qui arrivent de l’Inde s’y arrêtent à cause de la commodité de ce port. Les Hébreux ayant marché par le désert vers cet étang, s’avancèrent jusqu’à la mer, et, ayant trouvé de l’eau douce sur le rivage, ils y établirent leur camp. Ils s’arrêtèrent dans ce lieu resserré entre le désert et la mer, comme le rapporte l’Écriture : Pharaon, apprenant qu’ils étaient embarrassés en des lieux étroits et renfermés par le désert[14] xxi, et qu’ils n’avaient aucun chemin pour s’échapper, marcha vers eux pour les poursuivre. À son approche, le peuple s’adressa à grands cris à Moïse. Celui-ci, par l’ordre de Dieu, ayant étendu sa baguette sur la mer, elle se divisa : et les hébreux passant à pied sec, et, comme dit l’Écriture, entourés des eaux comme d’un mur[15] xxii ; et, ayant Moïse à leur tête, arrivèrent sains et saufs à l’autre rivage, qui est vis-à-vis le mont Sinaï, tandis que l’armée des Égyptiens fut submergée. J’ai dit plus haut qu’il y avait beaucoup de récits de ce passage ; mais nous avons appris la vérité par le témoignage des hommes savants qui sont allés sur les lieux mêmes, et c’est ce que nous insérerons ici. Ils disent que les sillons qu’avaient faits les roues des chars subsistent encore aujourd’hui, et qu’on les aperçoit dans le fond de la mer, autant que la vue peut percer. Si quelque mouvement de la mer vient à les couvrir un peu, lorsqu’elle s’apaise par la volonté de Dieu, ils reparaissent comme ils étaient auparavant. D’autres disent que les Israélites, après avoir fait dans la mer un tour peu étendu, revinrent à la même rive d’où ils étaient partis ; d’autres affirment qu’ils passèrent tous par un seul chemin, et quelques-uns qu’un chemin s’ouvrit pour chaque tribu, à l’appui de quoi ils apportent le témoignage du psaume : Il a séparé la mer Rouge en sentiers ; il faut entendre ces mots selon l’esprit et non selon la lettre ; car il y a dans ce monde, qu’on appelle figurément une mer, un grand nombre de sentiers ; tous les hommes ne peuvent pas passer à la vie éternelle au même moment, ni par un seul chemin. Les uns passent à la première heure ; ce sont ceux que le baptême a fait renaître, et qui peuvent persister jusqu’à la fin de la vie terrestre sans aucune souillure de la chair : d’autres passent à la troisième heure ; ce sont ceux qui se convertissent dans un âge plus avancé : d’autres à la sixième heure ; ce sont ceux qui répriment la passion de la débauche ; et à ces diverses heures, comme dit l’Évangéliste, ils travaillent, selon leur propre foi, à la vigne du Seigneur. Tels sont les sentiers par lesquels on passe cette mer. Quant à ce que, étant allés jusque dans la mer, les Israélites revinrent où ils s’étaient arrêtés d’abord auprès de l’étang, c’est que Dieu dit à Moïse : « Qu’ils retournent et qu’ils campent devant Phihahiroth, qui est entre Magdala et la mer, vis-à-vis de Béelsephon[16] xxiii. » Il est hors de doute que ce passage de la mer et la colonne de nuée sont l’image de notre baptême, puisque le saint apôtre Paul dit : « Or vous ne devez pas ignorer, mes frères, que nos pères ont été tous sous la nuée, qu’ils ont tous été baptisés sous la conduite de Moïse dans la nuée et dans la mer[17] xxiv. » La colonne de feu est l’image du Saint-Esprit.

Depuis la naissance d’Abraham jusqu’à la sortie des Israélites de l’Égypte ou le passage de la Mer Rouge, qui arriva la quatre-vingtième année de Moïse, on compte quatre cent soixante-deux ans.

De là les Israélites demeurèrent quarante ans dans le désert où ils reçurent des lois, furent éprouvés et vécurent d’une nourriture céleste ; ensuite, après avoir reçu la loi, ils passèrent le Jourdain avec Josué, et prirent possession de la Terre promise.

Après la mort de Josué, les Hébreux, méprisant les préceptes divins, furent souvent réduits en servitude par les nations étrangères. Mais, lorsqu’ils se convertissaient et gémissaient, Dieu leur donnait des hommes courageux dont le bras les délivrait. Ensuite demandant au Seigneur un roi, à l’exemple des autres nations et par l’entremise de Samuel, ils en reçurent d’abord Saül, et ensuite David.

Depuis Abraham jusqu’à David on compte quatorze générations, Abraham, Isaac, Jacob, Juda, Pharés, Esron, Aram, Aminadab, Naasson, Salmon, Booz, Obed, Jessé et David, qui eut Salomon de Bersabée. Salomon fut élevé au trône par le prophète Nathan, son frère et sa mère.

À la mort de David, Salomon ayant commencé à régner, le Seigneur lui apparut, et lui promit de lui accorder ce qu’il demanderait. Le roi, méprisant les richesses terrestres, préféra la sagesse. Cette demande plut tellement au Seigneur qu’il lui dit : « Parce que vous n’avez point désiré que je vous donnasse, ni un grand nombre d’années, ni de grandes richesses, ni la vie de vos ennemis ; mais que vous m’avez demandé la sagesse, pour discerner ce qui est juste, j’ai déjà fait ce que vous m’avez demandé, et je vous ai donné un cœur si plein d’intelligence, qu’il n’y a jamais eu d’homme avant vous qui vous ait égalé, et qu’il n’y en aura point après vous qui vous égale[18] xxv ; » ce qui fut confirmé par le jugement que le roi rendit sur ces deux femmes qui se disputaient un enfant. Salomon bâtit, au nom du Seigneur, un temple admirable, orné de beaucoup d’or, d’argent, d’airain et de fer, en sorte que quel-ques-uns disent qu’il n’y a jamais eu dans le monde un semblable édifice.

Depuis la sortie des fils d’Israël de l’Égypte jusqu’à la construction du Temple, qui eut lieu la septième année du règne de Salomon, on trouve quatre cent quatre-vingts ans, comme l’atteste l’histoire des Rois.

Après la mort de Salomon le royaume fut divisé en deux parties, à cause de l’iniquité de Roboam. Il resta à Roboam deux tribus, ce qui fut appelé royaume de Juda ; et Jéroboam en eut dix, qui furent appelées royaume d’Israël. Ensuite ils s’adonnèrent à l’idolâtrie, et ne purent être rappelés ni par les oracles de leurs prophètes, ni par leur mort, ni par les désolations de la patrie, ni par la ruine même de leurs rois ; tant qu’enfin le Seigneur, irrité contre eux, suscita Nabuchodonosor qui les emmena captifs en Babylone, avec tous les ornemens du temple. Le prophète Daniel, qui resta sain et sauf parmi des lions affamés, et les trois jeunes hommes qui demeurèrent couverts de rosée au milieu des flammes, subirent cette captivité, pendant laquelle prophétisa Ézéchiel et naquit le prophète Esdras.

Depuis David jusqu’à la ruine du Temple et la captivité en Babylone, on compte quatorze générations, c’est-à-dire David, Salomon, Roboam, Abias, Asa, Josaphat, Joram, Ozias, Joatbam, Achaz, Ézéchias, Manassé, Amon, Josias. Pendant ces quatorze générations on trouve trois cent soixante et un ans xxvi.

Les Israélites furent délivrés de cette captivité par Zorobabel, qui ensuite rétablit le temple et la ville. Cette captivité est, je crois, l’image de la captivité où est retenue l’âme pécheresse, et qui la fera vivre dans un horrible exil si elle n’est délivrée par Zorobabel, c’est-à-dire par le Christ. Le Seigneur le dit lui-même dans l’Évangile : Si le Fils vous met en liberté, vous serez véritablement libres[19] xxvii. Qu’il daigne, je l’en supplie, se construire en nous-mêmes un temple où il vienne habiter, où la foi brille comme l’or, où l’éloquence de la sainte prédication éclate comme l’argent, et où tous les ornemens du temple visible reluisent dans la tempérance de nos sens et l’honnêteté de notre vie ! Que le Seigneur accorde à notre bonne intention de salutaires effets ; car, si le Seigneur ne bâtit une maison, c’est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent[20] xxviii. » On dit que cette captivité dura soixante-seize ans.

Ramenés dans leur patrie par Zorobabel, tantôt murmurant contre Dieu, tantôt se prosternant aux pieds des idoles ou faisant des abominations, imitant les actions des Gentils, et méprisant les prophètes de Dieu, les Israélites furent envahis, subjugués et massacrés par les Gentils jusqu’à ce que le Seigneur, annoncé par la voix, des prophètes et des patriarches, conçu dans le sein de la Vierge Marie par l’opération du Saint-Esprit, daignât naître pour racheter cette nation ainsi que toutes les autres.

Depuis le retour à Jérusalem jusqu’à la naissance de Jésus-Christ on compte quatorze générations, c’est-à-dire : Jéchonias, Salathiel, Zorobabel, Abiud, Eliacim, Azor, Sadoc, Achim, Éliud, Éléazar, Mathan, Jacob, Joseph, époux de Marie qui enfanta Notre-Seigneur Jésus-Christ ; Joseph est le quatorzième.

Pour ne pas avoir l’air de ne connaître que la seule nation des Hébreux, nous parlerons des autres royaumes, et dirons quels ils furent et dans quel temps de l’histoire des Israélites ils subsistèrent xxix. Du temps d’Abraham, Ninus régnait sur les Assyriens ; Europs sur les Sicyoniens : chez les Égyptiens était alors la seizième domination que, dans leur langue, ils appelaient dynastie. Du temps de Moïse, les Argiens avaient pour septième roi Tropas ; Cécrops était le premier roi de l’Attique ; les Égyptiens avaient pour douzième roi Cenchris, qui fut submergé dans la Mer Rouge ; le seizième roi des Assyriens était Agatade ; Marate occupait le trône des Sicyoniens du temps de Salomon, lorsqu’il régnait sur Israël. Sylvius était le cinquième roi des Latins ; Festus celui des Lacédémoniens ; Oxion était le deuxième roi des Corinthiens ; Théphei, roi des Égyptiens. Dans la cent vingt-sixième année, Eutrope régnait sur les Assyriens, Agasaste était le second roi des Athéniens. Lorsque Amon régnait sur les Juifs, quand ils furent emmenés en captivité en Babylonie, Argée était roi des Macédoniens ; Gygès, roi des Lydiens ; Vafrès, roi d’Égypte, et Nabuchodonosor, qui emmena les Israélites captifs, était roi de Babylone : Servius Tullius était le sixième roi de Rome.

Après eux vinrent les empereurs ; le premier fut Jules César, qui s’empara du pouvoir dans tout l’Empire ; le second fut Octave, neveu de Jules César, et qu’on nomme aussi Auguste, d’où on nomma un mois Auguste. Dans la dix-neuvième année de son règne, on trouve clairement la fondation de Lyon, ville des Gaules, qu’on nomma dans la suite très-noble xxx, à cause de l’illustration que lui donna le sang des martyrs.

Dans la quarante-troisième année du règne d’Auguste, naquit, selon la chair, Notre Seigneur Jésus-Christ, conçu, comme nous l’avons dit, par la Vierge Marie dans la ville de Bethléem. Les Mages, ayant vu de l’Orient une grande étoile, se rendirent auprès de lui avec des présens, et, après avoir déposé leurs dons, ils adorèrent humblement l’enfant. Hérode, par crainte pour son royaume, s’efforçant d’atteindre le Dieu-Christ, fit périr tous les petits enfants. Il ne tarda pas à être frappé lui-même du jugement de Dieu.

Notre Seigneur Dieu Jésus-Christ prêche la pénitence, accorde la grâce du baptême, promet à toutes les nations le royaume des cieux, et fait, au milieu du peuple, des prodiges et des miracles : c’est-à-dire qu’il change l’eau en vin, qu’il guérit les fiévreux, rend la lumière aux aveugles, fait renaître les morts à la vie, délivre des esprits immondes ceux qui en sont obsédés, et guérit la peau dégoûtante des malheureux lépreux. Pendant qu’il opérait ces miracles, ainsi que beaucoup d’autres, il prouva clairement aux peuples qu’il était Dieu ; ce qui alluma la colère des Juifs, excita leur haine, et leur esprit, nourri du sang des prophètes, médita méchamment de faire périr le Juste.

Pour que les oracles des anciens prophètes fussent accomplis, Jésus-Christ fut livré par un de ses disciples, condamné injustement par les pontifes, insulté par les Juifs, crucifié avec des larrons, et, après avoir rendu l’âme, son corps fut gardé par des soldats. Pendant que ces choses se passaient, des ténèbres se répandirent sur le monde entier, et un grand nombre d’hommes, s’étant convertis avec gémissement, confessèrent Jésus fils de Dieu.

Joseph, qui avait embaumé d’aromates le corps de Jésus et l’avait renfermé dans son tombeau, fut arrêté et mis dans une prison xxxi, où il fut gardé par les chefs mêmes des prêtres, qui, comme on le voit par les rapports que Pilate envoya à l’empereur Tibère, l’avaient en plus grande haine que le Seigneur lui-même, puisqu’il fut gardé par des prêtres, tandis que Jésus ne l’avait été que par des soldats. À la résurrection du Seigneur, une vision d’anges ayant effrayé les gardes qui ne le trouvaient plus dans le tombeau, pendant la nuit les murs de la prison qui renfermait Joseph furent enlevés en l’air, et un ange, après avoir délivré le prisonnier, remit les murs à leur place. Comme les pontifes faisaient des reproches aux gardes et leur redemandaient vivement le corps tous les soldats leur dirent : « Rendez vous-même Joseph, et nous rendrons le Christ. Mais, pour que vous sachiez la vérité, vous ne pouvez rendre le bienfaiteur de Dieu, ni nous le fils de Dieu. » Les prêtres ayant été couverts de confusion, les soldats furent acquittés sur cette excuse.

On rapporte que l’apôtre Jacques, ayant vu le Seigneur mort sur la croix, protesta et jura qu’il ne mangerait jamais de pain s’il ne voyait le Seigneur ressuscité. Enfin, le troisième jour, le Seigneur, revenant échappé avec triomphe au séjour des morts, se montra à Jacques et lui dit : « Lève-toi, Jacques, et mange, parce que je suis ressuscité des morts. » C’est ici Jacques le Juste qu’on nomme le frère du Seigneur, parce qu’il était fils de Joseph qui l’avait eu d’une autre femme que Marie xxxii.

Nous croyons que la résurrection du Seigneur a eu lieu le premier jour et non le septième, comme beaucoup le pensent. Le jour où Notre Seigneur Jésus-Christ est ressuscité est celui que nous avons appelé dimanche, c’est-à-dire jour du Seigneur, à cause de sa sainte résurrection. Ce jour fût le premier qui, dans l’origine des temps, vit la lumière, et c’est aussi le premier qui eut le bonheur de contempler le Seigneur sortant du tombeau.

Depuis la captivité de Jérusalem et la destruction du temple, jusqu’à la passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, c’est-à-dire jusqu’à la dix-septième année du règne de Tibère, on compte six cent soixante-huit ans.

Le Seigneur, étant ressuscité, discourut pendant quarante jours avec ses disciples sur le royaume de Dieu. À leur vue il fut enveloppé dans un nuage, et monta aux cieux, où il est assis dans sa gloire à la droite du Père. Pilate envoya à Tibère des rapports dans lesquels il lui parle des miracles de Jésus-Christ, de sa passion et de sa résurrection. Ces rapports nous ont été conservés jusqu’à présent[21]. Tibère en fit part au sénat, qui les rejeta avec colère, parce qu’il n’en avait pas été instruit le premier. De là naquirent les premiers germes de haine contre les chrétiens. Pilate ne resta pas impuni du crime de sa méchanceté, c’est-à-dire de la mort qu’il fit subir à Notre Seigneur Jésus-Christ. Il se tua de ses propres mains. Un grand nombre croient qu’il était manichéen, d’après ce qu’on lit dans l’Évangile : Quelques-uns vinrent dire à Jésus ce qui s’était passé touchant les Galiléens dont Pilate avait mêlé le sang avec celui de leurs sacrifices[22] xxxiii.

De même le roi Hérode, ayant tourmenté les apôtres du Seigneur, fut frappé pour tant de crimes du jugement de Dieu ; son corps enfla, se remplit de vers xxxiv, et, ayant pris un couteau pour se délivrer de son mal, il s’en frappa de sa propre main.

Sous le règne de Claude, quatrième empereur depuis Auguste, le bienheureux apôtre Pierre se rendit à Rome où, faisant des prédications, il prouva clairement, par un grand nombre de miracles, que le Christ était fils de Dieu. C’est dans ce temps que les chrétiens commencèrent à paraître à Rome. Comme le nom du Christ se répandait de plus en plus parmi les peuples, la haine du vieux serpent se ralluma, et une cruelle méchanceté s’insinua dans le cœur de l’empereur ; car ce Néron, vain et superbe, confondant dans ses débauches les hommes et les femmes, amant infâme de sa mère, de sa sœur et de ses plus proches parentes, pour combler la mesure de sa méchanceté, excita le premier une persécution contre les chrétiens. Il avait avec lui un homme appelé Simon le Mauricien, rempli de méchanceté, et savant dans tous les arts de la magie. Celui-ci ayant été vaincu par les apôtres du Seigneur Pierre et Paul, Néron, irrité contre eux de ce qu’ils prêchaient le Christ fils de Dieu, et refusaient avec mépris d’adorer les idoles, ordonna qu’on fit mourir Pierre sur la croix et Paul par le glaive. Une sédition s’étant élevée contre lui, il essaya de se sauver, et se tua de sa propre main, à la quatrième borne à partir de la ville.

Dans ce temps, Jacques, le frère du Seigneur, et Marc l’évangéliste reçurent la glorieuse couronne du martyre pour le nom du Christ. Le diacre Étienne entra le premier dans cette bienheureuse voie. Après la mort de l’apôtre Jacques, une grande calamité accabla les Juifs ; car Vespasien, étant monté sur le trône, le temple fut incendié, et six cent mille Juifs périrent dans cette guerre par le glaive et la famine. Domitien fut le second qui, après Néron, persécuta les Chrétiens : il envoya en exil dans l’île de Pathmos xxxv l’apôtre Jean, et exerça contre le peuple diverses cruautés. À sa mort, saint Jean, apôtre et évangéliste, revint de l’exil âgé et plein de jours, et, après avoir mené une vie parfaite et toute en Dieu, il s’enferma vivant dans le sépulcre. On dit qu’il ne connaîtra point la mort avant que le Seigneur vienne une seconde fois pour juger les vivants et les morts xxxvi ; car il dit lui-même dans l’Évangile : « Je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne[23] xxxvii. »

Trajan fut le troisième après Néron qui persécuta les Chrétiens ; sous son règne saint Clément, troisième évêque de l’Église de Rome, fut mis au supplice. On dit aussi que saint Siméon, évêque de Jérusalem et fils de Cléophas, fut crucifié pour le nom du Christ, et qu’Ignace, évêque d’Antioche, fut conduit à Rome et livré aux bêtes. Ces choses se passèrent sous le règne de Trajan.

Après lui Ælius Adrien fut crée empereur. Jérusalem fut nommée Ælia, d’Ælius Adrien, successeur de Domitien[24] xxxviii, parce qu’il la fit reconstruire. Après ces martyres des saints, ce ne fut pas assez à l’ennemi de Dieu d’avoir excité contre les Chrétiens les nations infidèles, il fallut encore qu’il fit naître des schismes entre les Chrétiens eux-mêmes. Des hérésies s’élevèrent, et la foi catholique déchirée fut interprétée de diverses manières. Sous l’empereur Antonin parut l’hérésie insensée de Marcion et de Valentinien. Le philosophe Justin, après avoir écrit des livres pour l’Église catholique, fut couronné du martyre pour le nom du Christ. Dans l’Asie, une persécution s’étant élevée, saint Polycarpe, disciple de Jean, apôtre et évangéliste, dans la quatre-vingtième année de son âge, fut brûlé comme un pur holocauste pour le nom du Seigneur. Dans les Gaules, un grand nombre de Chrétiens reçurent, pour le même nom, la précieuse et brillante couronne du martyre ; l’histoire de leurs souffrances nous a été conservée fidèlement jusqu’à ce jour.

Le premier fut Photin, évêque de la ville de Lyon, qui, plein de jours, subit, pour le nom du Christ, divers supplices. Saint Irénée, successeur de ce martyr, et qui avait été envoyé dans cette ville par saint Polycarpe, se distingua par une admirable vertu ; en un court espace de temps, et par ses prédications, il rendit chrétienne la ville toute entière. Une persécution s’étant élevée, le démon suscita, par la main du tyran xxxix, de telles guerres dans ce pays, un si grand nombre de fidèles furent égorgés parce qu’ils confessaient le nom du Seigneur, que des fleuves de sang chrétien coulaient sur les places publiques, et que nous ne pourrions dire le nombre ni les noms des martyrs ; le Seigneur les a écrits sur le livre de vie. Le bourreau ayant fait infliger, en sa présence, d’horribles supplices à saint Irénée, le consacra ainsi à Notre Seigneur Jésus-Christ. Après ce saint évêque xl on fit périr quarante-huit martyrs, dont le premier fut, dit-on, Vettius Épagatus.

Sous l’empereur Dèce il s’éleva contre le nom chrétien un grand nombre de persécutions, et on fit un si grand carnage des fidèles qu’on ne pourrait les compter. Babylas, évêque d’Antioche, avec trois petits enfants, Urbain, Prilidan et Épolone ; Sixte, évêque de la ville de Rome ; Laurent, archidiacre, et Hippolyte, reçurent le martyre pour avoir confessé le nom du Seigneur. Valentinien et Novatien, alors les principaux chefs des hérétiques, à l’insinuation de l’ennemi de Dieu, attaquèrent notre foi. Dans ce temps sept hommes, nommés évêques, furent envoyés pour prêcher dans les Gaules, comme le rapporte l’histoire de la passion du saint martyr Saturnin. « Sous le consulat de Décius et de Gratus, comme le rappelle un souvenir fidèle, la ville de Toulouse eut pour premier et plus grand évêque, saint Saturnin. » Voici ceux qui furent envoyés : Gatien, évêque à Tours ; Trophime à Arles ; Paul à Narbonne ; Saturnin à Toulouse ; Denis à Paris, Strémon [Austremoine] en Auvergne et Martial à Limoges. Parmi ces pontifes, Denis, évêque de Paris, subit divers supplices pour le nom du Christ, et, frappé du glaive, termina sa vie en ce monde. Saturnin, déjà assuré du martyre, dit à deux prêtres : « Voici que je vais être immolé, et le temps de ma destruction approche ; je vous prie, jusqu’à ce que je termine ma vie, de ne pas m’abandonner. » Ayant été pris, on le conduisit au Capitole, et, abandonné par les deux prêtres, il fut emmené seul. Se voyant ainsi délaissé, on raconte qu’il fit cette prière : « Seigneur Jésus-Christ, exauce-moi du haut de ta sainte demeure ; que cette Église n’obtienne jamais d’avoir un évêque pris entre ses citoyens. » Nous savons que jusqu’à présent sa prière a été exaucée. Attaché à la queue d’un taureau en fureur, et précipité du haut du Capitole, il termina sa vie. Gatien, Trophime, Strémon, Paul et Martial, vivant dans une éminente sainteté, après avoir gagné les peuples à l’Église et répandu partout la foi chrétienne, moururent en confessant paisiblement le Seigneur. Ceux qui sont sortis du monde par la voie du martyre, et ceux qui sont morts sans trouble dans leur foi sont unis dans le royaume des cieux.

Un de leurs disciples, étant allé dans la ville de Bourges, annonça aux peuples le Seigneur Jésus-Christ, sauveur de tous. Un petit nombre d’hommes ayant cru en lui furent ordonnés prêtres, et apprirent de lui la sainte liturgie. Il leur enseigna de quelle manière ils devaient construire une église et célébrer les fêtes du Dieu puissant ; mais comme ils n’avaient que peu de ressources pour bâtir une église, ils demandèrent, pour en faire une, la maison d’un citoyen. Les sénateurs[25] xli et les premiers du lieu étaient alors attachés à des cultes idolâtres ; ceux qui avaient cru étaient d’entre les pauvres, selon ce que le Seigneur reproche aux Juifs, disant : « Je vous dis, en vérité, que les publicains et les femmes prostituées vous devanceront dans le royaume de Dieu[26] xlii. » N’ayant pas obtenu la maison qu’ils demandaient, ils allèrent trouver un certain Léocade, l’un des premiers sénateurs des Gaules, qui était de la race de Vettius Épagatus, martyrisé à Lyon pour le nom du Seigneur, comme nous l’avons rapporté ci-dessus ; quand ils lui eurent présenté leur demande et déclaré leur croyance, il répondit : « Si la maison que je possède dans Bourges est digne de cet emploi, je ne la refuserai pas. » À ces mots ils se prosternèrent à ses pieds, lui offrant trois cents pièces d’or et un plat d’argent, et lui dirent que sa maison était digne de ce ministère. Après avoir accepté trois pièces d’or en signe d’amitié, et leur avoir généreusement rendu le reste, comme il était encore enveloppé dans l’erreur de l’idolâtrie, il se fit chrétien, et sa maison fait transformée en une église. C’est maintenant la première église de Bourges ; elle est arrangée avec un soin admirable et enrichie des reliques du premier martyr saint Étienne.

Valérien et Gallien montèrent sur le trône impérial de Rome, occupé pour la vingt-septième fois, et excitèrent contre les Chrétiens une cruelle persécution. Alors Rome fut illustrée par le bienheureux sang de Corneille [252], et Carthage par celui de Cyprien [258]. Du temps de ces deux empereurs, Chrocus, roi des Allemands, ayant levé une armée, ravagea les Gaules. On rapporte que ce Chrocus était d’une grande arrogance ; ayant commis quelques crimes par le conseil d’une mère perverse, il rassembla la nation des Allemands, se répandit dans toute la Gaule, et renversa de fond en comble tous les édifices anciens. Étant arrivé en Auvergne, il incendia, renversa et détruisit un temple que les habitants appelaient Vasso, en langue gauloise[27] xliii. Il était d’une construction admirable et très solide, car ses murs étaient doubles ; ils étaient battis en dedans, avec de petites pierres, en dehors avec de grandes pierres carrées, et avaient trente pieds d’épaisseur. L’intérieur était décoré de marbres et de mosaïques, le pavé était en marbre et le toit en plomb.

Auprès de la ville de Clermont reposent les martyrs Liminius et Antolien. Cassius et Victorin, liés par une amitié fraternelle dans l’amour du Christ, répandirent leur sang ensemble, et entrèrent ensemble dans le royaume des cieux. La tradition rapporte que Victorin avait été au service du pontife du temple dont je viens de parler. Allant souvent dans la rue appelée rue des Chrétiens, pour les persécuter, il y trouva Cassius qui était chrétien ; touché par ses prédications et ses miracles, il crut en Jésus-Christ, et, abandonnant son infinie idolâtrie, il se fit consacrer par le baptême et devint puissant et célèbre en miracles. Peu de temps après, les deux amis avant subi le martyre, montèrent ensemble dans le royaume des cieux.

Pendant l’irruption des Allemands dans les Gaules, saint Privat, évêque de la capitale du Gévaudan xliv, fut trouvé dans une grotte du mont Memmat, où il se livrait aux jeûnes et aux oraisons, tandis que le peuple était enfermé dans les retranchemens du camp de Gréze xlv. Le bon pasteur refusa de livrer ses brebis aux loups, et on voulut le contraindre de sacrifier aux démons ; comme il détestait et repoussait cette souillure, on le frappa de verges jusqu’à ce qu’on le crût mort. Peu de jours après cette torture il rendit l’âme. Chrocus ayant été pris, près d’Arles, ville des Gaules, subit divers tourmens, et fut frappé du glaive, livré avec justice au supplice qu’il avait infligé aux saints de Dieu.

Sous Dioclétien, qui fut le trente-troisième empereur de Rome, il s’éleva contre les Chrétiens, pendant quatre ans, une cruelle persécution, de sorte qu’une certaine fois, le saint jour de Pâques même, un grand nombre de chrétiens furent massacrés pour le culte du vrai Dieu xlvi. Dans ce temps, Quirinus, évêque de l’église de Siscia[28] xlvii, subit pour le nom du Christ, le glorieux martyre ; les cruels païens, lui ayant attaché au cou une pierre de meule, le précipitèrent dans les eaux du fleuve ; après sa chute, et par la puissance divine, il se soutint longtemps sur les eaux, et elles ne l’engloutissaient pas parce qu’aucun crime ne pesait sur lui. La multitude présente admirait ce miracle, et, sans tenir compte de la fureur des Gentils, elle se précipitait pour aller délivrer le pontife ; ce que voyant, celui-ci ne souffrit pas qu’on l’arrachât au martyre ; mais, ayant levé les yeux au ciel, il dit : « Seigneur Jésus, qui es assis dans ta gloire, à la droite du Père, ne souffre pas qu’on me retire d’ici ; recevant mon âme, daigne me réunir à tes martyrs dans le repos éternel. » près ces mots il rendit l’âme. Son corps ayant été retiré par les Chrétiens, fut enterré avec respect.

Constantin devint le trente-quatrième empereur des Romains et régna heureusement pendant trente ans. La onzième année de son règne, la paix ayant été rendue aux Églises après la mort de Dioclétien, le bienheureux évêque saint Martin naquit à Szombatel [Sabaria] xlviii, ville de Pannonie, de parens idolâtres, mais non obscurs. Constantin, dans la vingtième année de son règne, fit périr son fils Crispus par le poison, et sa femme Fausta dans un bain chaud, parce qu’ils voulaient s’emparer de son trône. De son temps le bois sacré de la croix du Seigneur fut retrouvé par le zèle de sainte Hélène, d’après les indications d’un Juif nommé Judas, qui, après le baptême, reçut le nom de Quiriacus [Cyriaque]. L’histoire d’Eusèbe va jusqu’à ce temps. Ce qui suit depuis la vingt et unième année du règne de Constantin a été ajouté par le prêtre Jérôme, qui dit que le prêtre Juvencus xlix, à la prière de Constantin, mit les évangiles en vers.

Sous le règne de Constance vécut Jacques de Nisibe, dont les prières, parvenues aux oreilles de la clémence divine, écartèrent de sa ville de nombreux dangers. À la même époque Maximin, évêque de Trèves, fut puissant en sainteté.

Dans la dix-neuvième année de Constance le jeune l, l’hermite Antoine mourut âgé de cent cinq ans. Saint Hilaire, évêque de Poitiers, fut envoyé en exil à l’instigation des hérétiques. Là, composant des livres pour la foi catholique li, il les envoya à Constance, qui, le délivrant après quatre ans d’exil, lui permit de revenir dans sa patrie.

À cette époque notre lumière commença à paraître, et la Gaule à être éclairée des rayons d’un nouvel astre ; c’est-à-dire que dans ce temps saint Martin commença à prêcher dans les Gaules, faisant connaître aux peuples, par un grand nombre de miracles, le Christ vrai fils de Dieu, et dissipant l’incrédulité des Gentils. Il détruisit leurs temples, accabla l’hérésie, bâtit des églises, et, brillant par un grand nombre d’autres miracles, pour mettre le comble à sa gloire, il rendit trois morts à la vie. La quatrième année du règne de Valentinien et de Valens, saint Hilaire, rempli de sainteté et de foi, après avoir opéré partout un grand nombre de miracles, monta aux cieux à Poitiers lii. On dit qu’il ressuscita aussi des morts.

Mélanie, noble matrone de la ville de Rome, alla par dévotion à Jérusalem, laissant à Rome son fils Urbain liii. Elle s’y conduisit envers tout le monde avec tant de bonté et de sainteté, que les habitants l’appelaient Thécla.

Après la mort de Valentinien, Valens, possesseur de tout l’Empire, ordonna d’incorporer les moines dans la milice, et de frapper de verges liv ceux qui refuseraient. Ensuite les Romains soutinrent dans la Thrace une guerre terrible ; le carnage y fut si grand que les Romains, ayant perdu le secours de la cavalerie, s’enfuirent à pied.

Comme ils étaient taillés en pièces par les Goths, et que Valens fuyait blessé par une flèche, il entra dans une petite chaumière, où les ennemis l’ayant poursuivi, il fut enseveli sous les ruines de la maison incendiée et n’eut point de sépulture. Ainsi la vengeance divine s’appesantit enfin sur lui, à cause de l’effusion du sang des saints. Ici s’arrête la chronique de Jérôme ; la suite a été écrite par le prêtre Orose.

L’empereur Gratien, voyant la dissolution de la république, s’associa Théodose pour collègue dans l’empire. Ce Théodose mit tout son espoir et toute sa confiance en la miséricorde de Dieu. Ce fut plutôt par les veilles et les oraisons que par le glaive qu’il réprima les nations, affermit la république et entra vainqueur dans la ville de Constantinople.

Maxime, ayant remporté la victoire à l’aide des Bretons opprimés par la tyrannie, fut créé empereur par ses soldats. Ayant établi sa résidence dans la ville de Trèves, il entoura de piéges l’empereur Gratien, et le fit périr. L’évêque saint Martin alla trouver ce Maxime. Théodose, qui avait mis tout son espoir en Dieu, prit possession de tout l’Empire. Soutenu par des inspirations divines, il dépouilla Maxime de son trône et le fit périr.

En Auvergne, le premier qui succéda à Strémon, évêque et prédicateur, fut Urbicus, l’un des sénateurs, qui s’était converti. Il avait une femme ; mais, d’après la coutume ecclésiastique, elle se sépara de Lui et se consacra à la vie religieuse. Ils étaient tous deux livrés aux oraisons, aux aumônes et aux bonnes œuvres. Pendant qu’ils se conduisaient ainsi, la haine du démon, qui est toujours ennemi de la sainteté, s’exerça sur la femme ; l’ayant enflammée de concupiscence pour son mari, il en fit une nouvelle Ève. Enflammée de désirs et couverte des ténèbres du péché, elle se rendit, au milieu de l’obscurité de la nuit, à la maison épiscopale. Ayant trouvé tout fermé, elle commença à frapper à la porte et à dire : « Jusques à quand dormiras-tu, évêque ? Jusques à quand n’ouvriras-tu pas tes portes fermées ? Pourquoi méprises-tu ta femme ? Pourquoi tes oreilles sont-elles insensibles, et n’écoutes-tu pas ce précepte de Paul, qui a dit : Ne vous refusez point l’un à l’autre ce devoir, de peur que le démon ne prenne sujet de voie incontinence pour vous tenter[29] lv. Voilà que je viens vers toi, et ce n’est pas vers un étranger, mais vers mon mari que je viens. » La religion du pontife s’endormit enfin par l’influence des paroles de cette femme. Il lui ordonna d’entrer dans son lit, d’où il la fit retirer après s’être livré à sa passion. Ensuite, revenu trop tard à lui, et gémissant du crime qu’il avait commis, il se retira dans le monastère de son diocèse pour y faire pénitence. Après y avoir lavé sa faute par ses gémissemens et ses larmes, il retourna dans sa ville. Ayant atteint le terme de sa vie, il sortit de ce monde. De son péché naquit une fille qui se voua à la vie religieuse. Le pontife fut enterré avec sa femme et sa fille dans le caveau de Chantoin, près de la voie publique. Legonus [Legumus] lui succéda dans l’épiscopat.

À sa mort, il fut remplacé par saint Hillide, homme d’une éminente sainteté et d’une éclatante vertu, tellement que la renommée en pénétra jusque chez les nations étrangères ; d’où il arriva qu’il délivra de l’esprit immonde la fille de l’empereur de Trèves lvi, qui avait réclamé son secours, ce que nous avons rapporté dans le livre que nous avons écrit sur sa vie lvii. La renommée raconte que déjà très vieux, plein de jours et de bonnes œuvres, il quitta, par une mort bienheureuse, les sentiers de la vie, et monta vers le Christ. On l’enterra dans un caveau situé dans le faubourg de sa ville. Il avait un archidiacre nommé avec raison le Juste, qui, ayant passé sa vie en bonnes œuvres, fut déposé dans le tombeau de son maître. Après la mort de saint Hillide, il s’opéra sur son glorieux tombeau de si grands miracles qu’on ne pourrait les écrire en entier, et que la mémoire ne saurait les retenir. Saint Népotien lui succéda.

Saint Népotien fut le quatrième évêque d’Auvergne. Des députés de la ville de Trèves furent envoyés en Espagne. Parmi eux était un certain Artémius, d’une sagesse et d’une beauté remarquables, et brillant de jeunesse ; il fut attaqué d’une fièvre violente. Les autres ayant continué leur route, le laissèrent malade à Clermont. A cette époque, il était fiancé à Trèves avec une jeune fille. Saint Népotien l’étant allé voir et l’ayant oint de l’huile sainte par la grâce de Dieu, le rendit à la vie. Artémius, ayant ouï du même saint la parole de la prédication, oubliant son épouse terrestre et ses propres biens, fut uni à la sainte Église ; et, ayant été fait clerc, il se distingua par une si grande sainteté qu’il succéda à saint Népotien dans la direction du troupeau du Seigneur.

Dans le même temps, Injuriosus, un des sénateurs d’Auvergne et fort riche, rechercha en mariage une jeune fille de même condition ; et lui ayant donné des gages, il fixa le jour des noces. Ils étaient tous deux enfants uniques de leurs pères. Le jour arrivé, la cérémonie des noces ayant été célébrée, ils se placèrent, selon la coutume, dans le même lit. Mais la jeune fille, gravement affligée, se tourna du côté de la muraille, et se prit à pleurer amèrement ; son mari lui dit : « Qu’est-ce qui te chagrine ? Dis-le-moi, je t’en supplie. » Comme elle gardait le silence : « Je te conjure, par Jésus-Christ, fils de Dieu, lui dit-il, de me faire part de ce qui t’afflige. » S’étant alors tournée vers lui, elle lui dit : « Dussé-je pleurer tous les jours de ma vie, mes larmes ne seraient jamais assez abondantes pour effacer la douleur immense de mon cœur. J’avais résolu de consacrer à Jésus-Christ mon corps pur de tout attouchement d’homme ; mais malheur à moi, qu’il a tellement abandonnée que je ne pourrai accomplir mon désir, et que je crains de perdre en ce jour, que je n’aurais jamais dû voir, ce que j’avais conservé depuis le commencement de mon âge. Voilà que délaissée, par le Christ immortel, qui me promettait le Paradis pour dot, je suis liée à un mari mortel ; et au lieu d’être parée d’une couronne de roses incorruptibles, je recevrai du mariage la triste parure d’une couronne de roses flétries. Je devais revêtir, dans les eaux sacrées de l’agneau divin, l’étole de pureté, et voilà que la robe que je porte est pour moi un fardeau et non un honneur. Mais pourquoi plus de paroles ? Malheureuse ! moi qui devais obtenir la demeure des cieux, je suis aujourd’hui précipitée dans les abîmes ! Ô si tel était mon avenir, pourquoi le jour qui fut le commencement de ma vie, n’en fut-il pas la fin ? Ô plût au ciel que je fusse entrée dans la porte de la mort avant d’avoir goûté le lait ! Plût au ciel que les baisers de mes douces nourrices ne m’eussent été donnés que dans un cercueil ! Les pompes de la terre me font horreur, car je me représente les mains du Rédempteur, percées pour sauver le monde ! Je ne puis voir les diadèmes resplendissants de pierres brillantes lorsque je porte le regard de ma pensée sur sa couronne d’épines. Je méprise les vastes espaces de la terre, car je souhaite ardemment les douceurs du Paradis ! Tes palais élevés me font pitié lorsque je regarde le Seigneur élevé au-dessus des astres ! » À ces paroles prononcées avec des torrens de larmes, le jeune homme, touché de pitié, lui dit : « Nous sommes les enfants uniques des pères les plus nobles de l’Auvergne, et ils ont voulu nous unir pour propager leur race, de peur qu’à leur sortie du monde un héritier étranger ne vînt à leur succéder. » Elle lui dit : « Le monde n’est rien, les richesses ne sont rien, la pompe de cette terre n’est rien ; la vie même dont nous jouissons n’est rien. Il vaut bien mieux rechercher cette vie que la mort même ne termine point, qu’aucun accident, aucun malheur ne peut interrompre ni finir ; où l’homme, plongé dans la béatitude éternelle, s’abreuve d’une lumière qui ne se couche point ; et, ce qui est bien plus que toutes ces choses, où la présence du Seigneur lui-même, dont il jouit par la contemplation, le transporte dans l’état des anges et le pénètre d’une joie impérissable.  Il lui dit : « À tes douces paroles, la vie éternelle brille à mes yeux comme un soleil resplendissant ! Si donc tu veux t’abstenir de toute concupiscence charnelle, je m’unirai à tes pensées. Elle lui répondit : Il est difficile que les hommes accordent aux femmes de telles choses. Cependant, si tu fais en sorte que nous demeurions sans tache dans ce monde, je te donnerai une part de la dot qui m’a été promise par mon époux, mon Seigneur Jésus-Christ ; à qui je me suis consacrée comme servante et comme épouse. » S’étant alors armé du signe de la croix, il lui répondit : « Je ferai ce à quoi tu m’exhortes. » S’étant donné les mains ils s’endormirent. Ils couchèrent depuis pendant un grand nombre d’années dans un seul lit, et vécurent dans une admirable chasteté, comme leur mort le prouva dans la suite. Leur épreuve étant accomplies lorsque la jeune fille monta vers le Christ, son mari s’étant acquitté des devoirs funéraires, dit, en la déposant au tombeau : « Je te rends grâce, ô Notre Seigneur Dieu éternel ; je rends à ta piété ce trésor sans tache comme je l’ai reçu de toi ! » À ces paroles, s’étant mise à sourire dans son cercueil, elle lui dit : « Pourquoi dis-tu ce qu’on ne te demande pas ? » Il ne tarda pas longtemps à la suivre. Comme on les avait placés dans deux tombeaux séparés par une cloison, on vit un nouveau miracle qui mit au grand jour leur chasteté. Le lendemain matin, le peuple s’étant approché de l’endroit, trouva réunis les tombeaux qu’il avait laissés séparés ; comme si le tombeau avait dû ne pas séparer les corps de ceux que le ciel avait réunis. Les habitants du lieu les ont appelés jusqu’à présent les deux amants. Nous en avons parlé dans le livre des Miracles[30] lviii.

La seconde année du règne d’Arcadius et d’Honorius, saint Martin, évêque de Tours, rempli de vertus et de sainteté, après avoir comblé de bienfaits les infirmes et les pauvres, sortit de ce monde pour aller heureusement vers Jésus-Christ, dans le bourg de Candès de son diocèse[31] lix, dans la quatre-vingt-unième année de son âge, la vingt-sixième de son épiscopat. Il mourut au milieu de la nuit du dimanche, sous les consuls Atticus et Cæsarius [397]. Beaucoup de personnes entendirent à sa mort un concert dans les cieux. Nous en avons parlé amplement dans le livre ier de ses Miracles. Dès que le saint de Dieu eut commencé à être malade, les gens de Poitiers se réunirent à ceux de Tours lx pour suivre son convoi. À sa mort, il s’éleva entre les deux peuples une vive altercation. Les Poitevins disaient : « C’est notre moine lxi ; il a été notre abbé ; nous demandons qu’on nous le remette. Qu’il vous suffise que, pendant qu’il était évêque dans ce monde, vous avez joui de sa parole, participé à ses repas, vous avez été soutenus par ses bénédictions et réjouis de ses miracles. Que toutes ces choses vous suffisent ; qu’il nous soit au moins permis d’emporter son cadavre. » Ceux de Tours répondaient : « Si vous dites que ses miracles nous suffisent, sachez que, pendant qu’il était parmi vous, il en a fait bien plus qu’ici. Car, pour en passer un grand nombre sous silence, il vous a ressuscité deux morts, et à nous un seul ; et, comme il le disait lui-même, il avait un plus grand pouvoir avant d’être évêque qu’après lxii. Il est donc juste que ce qu’il n’a pas fait pour nous étant vivant, il le fasse étant mort. Dieu vous l’a enlevé et nous l’a donné. D’ailleurs, si l’on suit l’ancien usage, son tombeau, conformément à l’ordre de Dieu, sera dans la ville où il a été consacré. Si vous voulez le revendiquer en vertu du droit de votre monastère, sachez que c’est d’abord à Milan qu’il a été moine. » Pendant qu’ils se disputaient, le jour fit place à la nuit ; le corps du saint, déposé au milieu de la maison, était gardé par les deux peuples. Les portes ayant été étroitement fermées, les Poitevins voulaient l’enlever par force le lendemain matin ; mais le Dieu tout-puissant ne permit point que la ville de Tours fût privée de son patron. Au milieu de la nuit, toutes les troupes des Poitevins furent accablées de sommeil, et il n’y avait pas un seul homme de cette multitude qui veillât. Les Tourangeaux, les voyant endormis, prirent le corps du saint : les uns le descendirent par la fenêtre, d’autres le reçurent au dehors ; et, l’ayant placé sur un bâtiment, ils naviguèrent avec tout le peuple sur le fleuve de la Vienne. Étant entrés dans le lit de la Loire, ils se dirigèrent vers la ville de Tours en chantant des louanges et des psaumes. Les Poitevins, éveillés par ces chants, et ne retrouvant plus le trésor qu’ils gardaient, s’en retournèrent chez eux couverts de confusion.

Si quelqu’un demande pourquoi, après la mort de l’évêque Gatien, il n’y a eu qu’un seul évêque, Litoire, jusqu’à saint Martin, il saura qu’à cause de la position des païens, la ville de Tours fut longtemps privée de la bénédiction sacerdotale. Dans ce temps, ceux qui étaient chrétiens célébraient l’office divin secrètement et dans d’obscures retraites ; car, lorsque des païens découvraient des chrétiens, ils les battaient de verges ou les frappaient du glaive. Depuis la Passion de Notre-Seigneur jusqu’à la mort de saint Martin, on compte 412 ans.

Voilà la fin du premier livre qui contient cinq mille cinq cent quarante six ans, depuis le commencement du monde jusqu’à la mort de l’évêque saint Martin.


Livre premier – Notes complémentaires

i. Grégoire de Tours cite ordinairement l’Écriture conformément à la version de la Vulgate ; mais souvent aussi il cite une version différente, ou même il ne donne que l’esprit de la Bible.

ii. Matthieu, 24, 15.

iii. Marc, 13, 32.

iv. II Corinthiens, 6, 18.

v. Saint-Jérôme (331-420) traduisit en latin la chronique d’Eusèbe et la continua jusqu’en 378.

vi. Victorius, savant aquitain qui vivait au milieu du cinquième siècle.

vii. Genèse, 5, 24.

viii. Entre Sarug et Tharé, la Genèse (chap. II, v. 23, 24) place Nachor.

ix. Jean, 8, 56.

x. Sulpice Sévère écrivait vers l’an 400. Le passage que cite ici Grégoire ne se trouve pas dans le texte qui nous est parvenu.

xi. Deutéronome, 11, 16.

xii. Jérémie, 35, 15.

xiii. Ézéchiel, 44, 9.

xiv. Abraham au lieu d'Abram.

xv. Pas plus que les différentes versions de la Bible, les divers manuscrits de Grégoire de Tours ne sont pas d’accord sur ces chiffres. Soit erreurs de l’auteur, soit fautes des copies par lesquelles son ouvrage nous est parvenu, il ne faut pas chercher l’exactitude des calculs de chronologie parmi lesquels il s’égare dans ce premier livre.

xvi. Malachie, 1, 2-3.

xvii. Mars-el-Atikah, ou le Vieux-Caire

xviii. Grégoire de Tours veut parler sans doute des Pyramides. Cette erreur sur leur destination, erreur généralement adoptée par les écrivains arabes, repose sur une fausse étymologie du mot grec πυρός, froment (Letronne).

xix. Grégoire semble adopter par ces mots une vielle tradition qui ne craignait pas de faire le Nil de l’Inde en Égypte, par dessous la Mer Rouge.

xx. On croit retrouver cette ville dans Colmuz, au fond du golf de Suez.

xxi. Exode, 14, 3.

xxii. Exode, 14, 22.

xxiii. Exode, 14, 2. — Phiharihot, sur le golf de Suez, près Clysma.

xxiv. I Corinthiens, 1, 1-2.

xxv. I Rois, 3, 11-12.

xxvi. Sur d’autres manuscrits, on trouve 340, 390, 461.

xxvii. Jean, 8, 36.

xxviii. Psaumes, 126, 1.

xxix. Ce résumé des connaissances de Grégoire sur l’histoire profane des anciens est très défectueux : il est tiré d’Eusèbe.

xxx. Dom Ruinart fait observer que Lyon dut ce titre de très noble non pas à ses martyrs, mais à son antique splendeur comme colonie romaine. Sa fondation est aussi plus ancienne que ne le dit Grégoire ; elle remonte à l’année 43 av. J.-C., et l’honneur en appartient au proconsul L. M. Plancus.

xxxi. Grégoire rapporte ce fait de l’évangile apocryphe de Nicomède, ou d’après quelque autre auteur de même poids. Les Gesta Pilati, qui sont parvenus jusqu'aux temps modernes sont évidemment des fabrications dépourvues de toute authenticité. (Dom Ruinart)

xxxii. Ces histoires ont été admises, dans les premiers siècles, par une grande partie des chrétiens : mais depuis, l’Église les a rejetées.

xxxiii. Luc, 13, 1.

xxxiv. Actes, 12, 23.

xxxv. Aujourd’hui Ptamos ou Palmosa dans l’Archipel. Le chef-lieu de l’île est un village nommé Saint-Jean.

xxxvi. Telle était l’opinion des chrétiens du deuxième et du troisième siècle ; elle a été écartée depuis.

xxxvii. Jean, 21, 22.

xxxviii. De Trajan.

xxxix. L’empereur Albinus, tué en 197, paraît être le tyran dont il est question.

xl. Avant, et non après Irénée (Dom Ruinart).

xli. Le mot senator n’a point, dans Grégoire de Tours et les écrivains de cette époque, une signification unique, précise et constante ; il désigne tour à tour : 1° les familles qui avaient été élevées par les Empereurs à la dignité de membres du sénat romain. Il y en avait un grand nombre dans toutes les provinces, et surtout dans la Gaule narbonnaise. Tous ceux qui avaient occupé les principales magistratures de l’Empire, ou obtenu seulement de l’Empereur le titre honoraire de ces magistratures, étaient appelés clarissimi et senatores. 2° Les sénateurs municipaux des principales villes de la Gaule, ou membres de la curie, corps municipal qui portait quelquefois le titre de senatus ; peut-être les magistrats supérieurs de la curie étaient-ils seuls honorés du nom de sénateurs. 3° Enfin, les familles riches et considérables, qu’elles fussent on non agrégées depuis longtemps au sénat de Rome ou à celui de la cité. Au milieu du désordre des temps, toute famille importante dans sa ville devenait bientôt une famille sénatoriale, et ce titre était donné presque indifféremment à la grandeur de fait et aux anciens droits.

xlii. Matthieu, 21, 31.

xliii. D’autres manuscrits portent Vasa. Quelques savants disent que les anciens Gaulois désignaient sous ce nom le dieu Mars ; d’autres ont conjecturé que ce temple était consacré Mercure, d’après un passage de Pline l’ancien (III, 7), qui rapporte que, de son temps, Zénodore construisit, en Auvergne, un grand temple en l’honneur de ce dieu.

xliv. Javouls, qui cessa d’être un évêché vers l’an 1000, où le siège de l’épiscopat fut transporté à quatre lieues de là, à Mende.

xlv. Gréze-le-Château, arrondissement de Marjevols (Lozère).

xlvi. Récit exagéré suivant Dom Ruinart.

xlvii. Sisseck, ville principale de la Pannonie, au temps d’Auguste ; on y voit encore des ruines romaines.

xlviii. Les commentateurs sont aujourd’hui d’accord à regarder comme étant l’ancienne Sabaria, la ville de Hongrie que les Allemands appellent Stein-am-Anger, et les Magyars Szombathely.

xlix. C’était un Espagnol qui vivait au quatrième siècle ; on a ce poème, intitulé Historia evangelica.

l. Grégoire de Tours appelle ici Constance le Jeune, peut-être pour le distinguer de Constance Chlore (Ruinart).

li. On les a conservés pour la plupart.

lii. Le 13 janvier 368, suivant l’opinion générale.

liii. Ce nom est une erreur de Grégoire qui a traduit ainsi un passage où Saint Jérôme disait que Mélanie était la mère d’un prêteur de Rome, prœtoris urbanis. D’autres ont dit que cette dame cacha, pendant trois jours, cinq mille moines qui fuyaient la persécution.

liv. Code Justinien, liv. X, tit. 31, loi 26.

lv. I Corinthiens, 7, 5.

lvi. Probablement Maxime.

lvii. Vie des Pères, III.

lviii. La jeune fille s'appelait Scholastique. On voyait encore au dix-septième siècle, dans l’église de Saint Allire de Clermont, le tombeau de ces deux époux.

lix. Au confluent de la Vienne et de la Loire, comme l’indique son nom, Condate, qui signifiait en celtique le confluent des deux rivières (Ruinart).

lx. Turonici (populi, cives, incolœ) ; cette expression se présente presque à chaque page de Grégoire et peut ne pas se bien traduire ; il faudrait pouvoir dire les Tournois.

lxi. Il avait fondé le monastère de Ligugé, près de Poitiers.

lxii. Voyez Sulpice Sévère, Dialogues, II, 5.

  1. Évang. sel. S. Mathieu, chap. 24, v. 15.
  2. Évang. sel. S. Marc, chap. 13, v. 32.
  3. IIe Épît. de S. Paul aux Corinth., chap. 6, v. 18.
  4. Genèse, chap. 5, v.24.
  5. Entre Sarug et Tharé, la Genèse (chap. II, v. 23, 24) place Nachor.
  6. Évang. sel. S. Jean, chap. 8, v. 56.
  7. Deutéronom, chap. 11, v. 16.
  8. Jérémie, chap. 35, v. 15.
  9. Ézéchiel, chap. 44, v. 9.
  10. Abraham au lieu d’Abram.
  11. Malachie, chap. 1, v. 2, 3.
  12. C’est le Caire
  13. Grégoire de Tours veut parler sans doute des Pyramides.
  14. Exode, chap. 14, v.3.
  15. Exode, chap. 14, v. 22.
  16. Exode, chap. 14, v. 2.
  17. 1re Épît. de S. Paul aux Corinth., chap. 10, v. 1, 2.
  18. Rois, liv. 3, v. 11, 12.
  19. Évang. Sel. S. Jean, chap. 8, v. 36.
  20. Psaume, 126, v. 1.
  21. Les Gesta Pilati, qui sont parvenus jusqu’aux temps modernes, sont évidemment des fabrications dépourvues de toute authenticité.
  22. Évang. sel. S. Luc, chap. 13, v. 1.
  23. Évang. sel. S. Jean, chap. 21, v. 22.
  24. De Trajan.
  25. Le mot senator n'a point, dans Grégoire de Tours et les écrivains de cette époque, une signification unique, précise et constante ; il désigne tour à tour : 1° les familles qui avaient été élevées par les Empereurs à la dignité de membres du sénat romain. Il y en avait un grand nombre dans toutes les provinces, et surtout dans la Gaule narbonnaise. Tous ceux qui avaient occupé les principales magistratures de l'Empire, ou obtenu seulement de l’Empereur le titre honoraire de ces magistratures, étaient appelés clarissimi et senatores. 2° Les sénateurs municipaux des principales villes de la Gaule, ou membres de la curie, corps municipal qui portait quelquefois le titre de senatus ; peut-être les magistrats supérieurs de la curie étaient-ils seuls honorés du nom de sénateurs. 3° Enfin, les familles riches et considérables, qu'elles fussent on non agrégées depuis longtemps au sénat de Rome ou à celui de la cité. Au milieu du désordre des temps, toute famille importante dans sa ville devenait bientôt une famille sénatoriale, et ce titre était donné presque indifféremment à la grandeur de fait et aux anciens droits.
  26. Évang. sel. S. Math. chap. 21, v. 31.
  27. D'autres manuscrits portent Vasa. Quelques savants disent que les anciens Gaulois désignaient sous ce nom le dieu Mars ; d’autres ont conjecturé que ce temple était consacré Mercure, d'après un passage de Pline l'ancien (l.III, c.7), qui rapporte que, de son temps, Zénodore construisit, en Auvergne, un grand temple en l’honneur de ce dieu.
  28. Dans la haute Pannonie.
  29. 1re Épît. de S. Paul aux Corinth. chap. 7, v. 5.
  30. La jeune fille s'appelait Scholastique.
  31. Au confluent de la Vienne et de la Loire.