Histoires poétiques (RDDM)/Les Fontaines sacrées

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Histoires poétiques (RDDM)
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 12 (p. 1368-1372).
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VI.
LES FONTAINES SACREES.


I

Castell-Linn, en montant vers tes sommets boisés,
Où gisent de nos ducs les murs demi-rasés,
Mes pensers voyageurs me suivent ; sur ta pente
Je m’arrête, ébloui du fleuve qui serpente ;
Puis, songeant à mon art, à la gloire, au destin,
Je murmure des vers commencés le matin :


« Heureux est le poète errant et militaire
Qui porte en sa giberne une Bible, un Homère !
À la voix du clairon, à la voix du tambour,
Mêlant ses chants guerriers, il va de bourg en bourg ;
Ou par-delà les mers et les grandes montagnes,
S’il court chercher l’honneur des lointaines campagnes,
À travers la fumée et le feu du canon,
Deux fois, soldat-poète, il ennoblit son nom ! »
Ardent tumulte, heureux qui vous a pu connaître !

Mais un maître nouveau, d’après un ancien maître,
L’a dit, et cheminant sous les arbustes verts,
Par sa prose inspiré, je hasarde ces vers :

« Le poète d’élite et sans veine banale,
Brisant des mots usés l’empreinte triviale,
Le poète sincère et qui se fait aimer,
Tel que je le conçois sans pouvoir l’exprimer :
Ce qu’il faut, avec l’art, pour former ce poète,
C’est un esprit exempt de pensée inquiète,
Sans prévoyance amère et sans amers regrets ;
C’est une âme sereine, éprise des forêts,
Et qui peut avec vous, ô muses adorées,
Librement s’abreuver aux fontaines sacrées[1]. »


II


Oh ! j’arrive ! — Avec vous qu’il fait bon voyager,
Muses ! comme le cœur, le pied devient léger.
Quel immense tableau montre cette terrasse !
Hirondelle, on voudrait s’élancer dans l’espace.
O splendide vallon, vers toi je tends les bras !
Mes yeux à l’admirer ne se lasseraient pas.

Mais j’aperçois, filant sur un monceau d’ardoise,
La vieille de l’hospice et qui s’appelle Ambroise :
— « Notre belle rivière, aussi vous l’admirez !
Ceux qui sans perdre haleine ont monté ces degrés,
S’arrêtent comme vous en extase, et moi, vieille,
Je me sens rajeunir devant cette merveille.
Avec mon des voûté sous mes quatre-vingts ans,
Femme de Châteaulin, rarement j’y descends.

Auquel dire à cette heure : Ouvrez-moi votre porte ?
Pour tous ces jeunes gens la vieille Ambroise est morte.
Mais mon cœur va d’en haut vers mon pays natal.
J’oublie en le voyant les murs de l’hôpital.
Oh ! le sombre séjour pour le corps et pour l’âme !
La vieillesse indigente est-elle donc infâme ?
Sur la porte est écrit : Maison de charité,
Mais on fait d’un asile une captivité.
Puis, le jour et la nuit, parmi ces odeurs fades,
Vieux soi-même, ne voir que vieillards et malades,
Des morts ! — La bonne mère, avancez votre main,
Et prenez ce denier pour bénir mon chemin. »


III


Seul, me voilà perdu dans ces vastes ruines,
Colline s’élevant au milieu des collines,
Et de ces murs croulés, du faîte de ces tours,
Mes regards vers le fleuve aimé s’en vont toujours.

Gloire de l’Armorique et de la Domnonéo,
Seras-tu de mes vers la seule abandonnée ?
Cent fois j’ai dit l’Ellé, l’Isol et le Léta,
Noble Avon, et jamais ma voix ne te chanta [2].

Ton frère cependant a vu naître Shakspeare,
Car la double Bretagne aux mêmes noms s’inspire ;
Partout nos deux pays disent les mêmes lieux ;
Ils ont la même langue et les mêmes aïeux. —

C’est un soir, dans les bains de notre duchesse Anne,
Que m’apparut ton cours limpide. Une liane
Y trempait sa fleur rose, et ton bruit argentin
Montait d’un sol brillant de paillettes d’étain.

Plus loin, un long canal te reçoit et t’embrasse :
Les saules sur tes bords épanchaient plus de grâce ;
Or les libres poissons ont fui, tous d’un seul trait ;
Il faut à leur séjour l’ombre de la forêt.

Libre, je fuis comme eux la savante structure,
Barrière que saura renverser la Nature,
Quand, des monts déboisés reprenant son essor,
Elle crîra : Tombez, digues ! je règne encor.


Je la retrouve enfin, ta course aventureuse,
Qui fait la terre grasse et la prairie heureuse :
Salut, roseaux touffus ! toiture des maisons,
Vous recouvrez aussi les timides poissons.

O verdure ! ô fraîcheur ! douceurs virgiliennes !
Ainsi vous embaumez, forêts brésiliennes !
Quand la harpe jetait ses notes de cristal,
Plus d’azur brillait-il aux torrens de Fingal ?

Puis de sveltes clochers, d’antiques monastères ;
Des ports mystérieux enfoncés dans les terres ;
Comme en Grèce, des noms qui sonnent : c’est Argol,
Daoulâz aux frais ruisseaux, Logonna, Rumengol,

Les forts de Ros-Canvel sur les hautes falaises,
Et Plou-Gastell, jardins embaumés par les fraises…
Mais au fleuve élargi la mer ouvre son sein,
Et Brest ouvre à tous deux son immense bassin.

Fleuve, je t’ai chanté : quand l’heure me renvoie,
Mêle à tes flots joyeux l’effluve de ma joie ;
O splendide vallon, je t’ouvre encor les bras ;
Mes yeux à l’admirer ne se lasseraient pas.


IV


— « Seigneur ! vous de retour ! Comme une sainte image,
Vous m’avez apparu là-haut dans un nuage.
— Vous, mère, à la fraîcheur et si tard vous asseoir !
— Oh ! je ne sors d’ici qu’à la cloche du soir.
À cette heure, voyez, sur le pont de la ville,
D’ouvriers, de bourgeois passe une double file ;
Sur la rampe on s’appuie, on cause… Gens heureux !
Des bandes d’écoliers qui se poussent entr’eux
Accourent. De mon temps, on n’avait pas d’écoles ;
Mais l’ouvrage fini, nous n’allions pas moins folles.
Par ce monde nouveau, car j’ai bon souvenir,
Je reviens au passé, n’ayant plus d’avenir.
Puis, regardez plus loin ! Là-bas, dans la prairie,
— Mes yeux, grâce à Jésus, à la vierge Marie,
Sont aussi clairs et nets, — les robustes faucheurs
Ne peuvent se résoudre à quitter leurs labeurs ;
Le soleil fait briller l’acier d’une faucille ;
Sur la meule est assise une petite fille.

Voyez dans ce chemin un long troupeau de bœufs,
Les poulains et les veaux qui bondissent joyeux ;
Comme tout cela vit, s’aime bien et folâtre !…
Oh ! dans l’air pur j’entends la voix claire d’un pâtre !
— Ce denier, bonne mère, à vous, à vous encor !
Le peu qu’on donne au pauvre au ciel se change en or. »


V


Grandes émotions d’une simple journée !
Quel marchand reviendra plus fier de sa tournée !
Où dominait jadis le manoir féodal
Est ouvert, bien que sombre, un pieux hôpital,
Asile du malheur, œuvre réparatrice ;
La nature à l’entour, belle consolatrice,
Verse dans la vallée un fleuve gracieux
Qui délecte le cœur et réjouit les yeux ;
La vieillesse revit à ces douceurs lointaines…
Muses, je viens de boire à vos saintes fontaines !

  1. Pour ces vers de Juvénal, lire la belle traduction de M. Villemain dans son rapport à l’Académie Française du 30 août 1855.
  2. L’Avon, fleuve ; en français Aulne.