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Histoires poétiques (éd. 1874)/La Paix armée

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Histoires poétiquesAlphonse Lemerre, éditeur4 (p. 68-76).


La Paix armée




CHANT PREMIER
l’ennemi

 

I

Dans l’Ouest, quand s’éveillait la tempête sauvage,
J’ai vu des voiles noirs s’étendre sur la mer,
Puis des sons précurseurs parcouraient le rivage ;
Tout s’ébranle aujourd’hui, le monde est à l’orage
Et d’imposantes voix ont résonné dans l’air.

II

De grands faits sortiront de ces grandes paroles,
Ceux qui savent penser, ceux-là peuvent agir :
Honte, au jour du combat, aux dissensions folles !
Kléber et Jeanne d’Arc, mêlez vos banderoles !
Quand le pays commande, à chacun d’obéir.


III

Les enfants de la Grande et Petite Bretagne
Se verront alliés dans les prochains combats,
Et ceux de la Bourgogne et ceux de la Champagne,
Un seul penser, Anglais, Français, les accompagne,
Et vers le même but ils marchent tous soldats.

IV

Un monstre lentement a grandi sur la glace
Qui pour nous dévorer s’avance insidieux ;
Peuple des doux climats, avant qu’il nous enlace,
Nous aurons écrasé sa ruse et son audace :
Lorsqu’un monstre surgit, il naît aussi des dieux.

V

Bien des fils vont pleurer, hélas ! et bien des mères,
Et, seul, plus d’un vieillard à son feu s’assoira :
Aujourd’hui, grâce à Dieu, j’ai quitté nos chaumières,
Mes yeux ne verront plus ces angoisses amères,
Bien du sang va couler… et Moloch le boira.

VI

Debout, les bras tendus et les lèvres béantes,
Près du pôle, il attend ceux-là qui vont mourir :
Engraissez le géant de leurs chairs pantelantes !
De l’Europe et d’Asie ô victimes sanglantes,
Moloch a faim… mourez, enfants, pour le nourrir !…


VII

Mais toi, l’Aigle vengeur, comme aux jours de conquête,
Vole à Stamboul ! Tu sais la route du Kremlin ;
Devant toi les Balkans abaisseraient leur crête ;
Aigle Frank, va sans peur de l’Aigle à double tête ;
Un monstre n’est pas fort, jeune il sent son déclin.

VIII

À l’Esprit de dompter la passion brutale,
Le Nord s’humilîra sous le noble ascendant ;
Que le savoir remonte à la source natale :
La lumière nous vient de l’onde orientale,
Renvoyez la lumière, onde de l’Occident !

IX

Et partout renaîtra l’ère des industries,
Des lettres et des arts, âge vraiment humain :
Aux barbares laissons leurs voraces furies ;
Sous notre ciel clément, sur nos terres fleuries,
Nous, cultivons la Paix, mais le glaive à la main.

X

Oui, l’Esprit de douceur, la patronne sacrée,
Qui depuis quarante ans bénissait nos cantons,
Et les couvrait de fleurs et de moisson dorée,
La Paix nous reviendra, cette vierge adorée :
Paix, Gloire, Liberté, pour vous nous combattons !


28 février 1854.




CHANT DEUXIÈME


LE CHANT DE GUERRE


De la rade de Brest au fond de la Baltique,
Qu’il résonne, ce chant venu de l’Armorique,
Emporté par la voix de mille matelots,
Aux murmures des vents, aux hurlements des flots ;
Les canons de la France et ceux de l’Angleterre
À travers tous ces bruits mêleront leur tonnerre.

I

Non, la Croix ne va point soutenir le Croissant !
Elle soutient le faible et combat le puissant :
Chrétiens, en avant !

Nous avons écrit sur notre bannière :
Russie, en arriére !

II

Français, nous sommes nés pour les nobles combats,
Notre glaive défait et refait les États :
En avant, soldats

Nous avons écrit sur notre bannière :
Russie, en arrière !

 

III

Que les flots des deux mers, les flots noirs et sans freins,
Mêlent leurs grandes voix à nos mâles refrains !
En avant, marins !

Nous avons écrit sur notre bannière :
Russie, en arrière !

IV

Il faut traquer l’ours blanc jusque dans son glacier,
Devant l’homme fuira le hideux carnassier.
En avant l’acier !

Nous avons écrit sur notre bannière :
Russie, en arrière !

V

Entre l’homme et la bête, oh ! c’est un grand duel !
Quand le brave succombe il renaît immortel :
En avant !… au ciel !

Nous avons écrit sur notre bannière :
Russie, en arrière ! —

Des bassins de Toulon vole à la Corne-d’Or,
Chant de guerre ! et plus loin, refrains, volez encor !

Que marins et soldats, abrités sous les voiles,
Vous entonnent joyeux aux clartés des étoiles ;
Armez pour les combats et les bras et les cœurs,
Puis rentrez dans nos ports, couronnes et vainqueurs !


4 mars.


CHANT TROISIÈME


À L’ALLEMAGNE


I

Quand la France guerrière et la Grande-Bretagne
Fièrement ont tiré le glaive du fourreau,
Où donc est ton épée, ô tardive Allemagne ?
La victime t’implore et tu vois le bourreau.

II

Il reviendra de l’Est tout repu de sa proie,
Sur tes membres épars plus tard il reviendra ;
À tes pleurs répondront des hurlements de joie :
Quel fer pour ta défense alors se lèvera ?

III

À l’ennemi commun ! — Hâte-toi de nous suivre !
Un cri de prévoyance éveille les esprits ;
Par des calculs d’un jour si tu cherches à vivre,
Dans ces filets trompeurs tes enfants seront pris.

 

IV

Tes bardes belliqueux, revêtant la cuirasse,
Combattirent les Franks dans leurs vers exaltés ;
Leur audace enflamma contre nous ton audace,
Pourtant de nos pensers viennent tes libertés.

V

Et tu restes muette en face des barbares,
Attendant le vainqueur pour passer sous sa loi !
« Une âme poétique avec des mains avares, »
Est-ce dans l’avenir ce qu’on dira de toi ?

VI

Ô lenteurs de vieillards ! Prudence molle et tiède !
L’élan rapide et fier seul prévient le danger.
À ton glaive, Allemagne ! — Et toi, noble Suède,
Songe que Charles Douze est encore à venger.


10 mars.




CHANT QUATRIÈME


LA JUSTICE


 
Par ce vent âpre qui nous pousse,
La colère enfin monte à l’âme la plus douce ;


Adieu la paix, les arts, le soin de son état,
Le bonheur d’épargner pour son fils, pour sa fille ;
Adieu les rêves d’or pour l’humaine famille ;
On s’endormit pasteur, on s’éveille soldat.

Au mal qui méconnaît toute voix juste et ferme,
Ton glaive ami du bien, Justice, met un terme :

Donc, en avant l’acier ! Brille, ô glaive vengeur !
Que ta lame d’azur se teigne de rougeur ! —

Tel un monstre hideux amené par un rêve
Et qu’avec des cris sourds la poitrine soulève,
 
Tel du Nord au Midi, de l’Est à l’Occident,
Polype monstrueux, le colosse s’étend.

Des bords de la mer Noire aux bords de la mer Blanche,
Des suçoirs, dont jamais l’âpre soif ne s’étanche,
 
Plongent ; on sent peser des millions de bras,
Mais une tête, un cœur, le monstre n’en a pas…
 
Eh bien, sans nul souci du cœur et de la tête.
Tour à tour retranchons tous les bras de la bête !
 
Prends ta hache, ô Napier ! ta hache, ô Parseval !
Héros de l’Orient, sus, sus à l’animal !

Quand les fers tomberont de chaque prisonnière,
Que la noble Pologne échappe la première :

 
Montre encor dans nos rangs, fille de Kosciusko,
Et ta lance légère et le léger shako !

Puis, à vous, Finlandais ! à vous, ô Scandinaves !
Braves, signalez-vous dans les combats des braves.

Frappez, frappez encor ! — Combien en reste-t-il ?
À toi nous arrivons, héroïque Schamyl.

Ô prophète guerrier, prince de Circassie !
Non, le Nord n’aura point cette fleur de l’Asie.

La Chersonèse antique aux grands noms fabuleux,
Aux mystères profonds comme un ciel nébuleux,

Tranchera les longs fils qui l’attachent au centre :
Bien ! Le polype immense est réduit à son ventre,
 
Qu’il reste en ce milieu. — Nous, enfants des Gaulois,
Amis des nobles arts et des paisibles lois.
 
Du lot qui nous est fait sachons nous rendre dignes.
Fils d’un sol qui produit les lauriers et les vignes.


30 juillet.