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Iconologie (Cesare Ripa, 1643)/Préface

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Preface svr le sviet de ce livre.


LES Images que l’eſprit inuente, & qui par les choſes qu’elles ſignifient, ſont les ſymboles de nos penſées, n’ont point de regle plus aſſeurée, ny plus vniuerſelle qu’vne vraye imitation des memoires de l’Antiquité, qui par le ſoin des Latins & des Grecs ſe trouuent eſcrits dans leurs Liuvres, ou grauez ſur les Medailles ou ſur les marbres. Lon trauaille en vain ſans ces Originaux & ſans ces Modelles, que l’on ne peut abandonner ny perdre de veuë, à moins que de ſe rendre coupable, ou d’ignorance, ou de preſomption, vices odieux aux ames bien nées, qui n’aſpirent par leurs veilles qu’à l’acuiſition d’vne legitime loüange. Pour ſe garantir du blaſme de ceux qui ne les imitent pas, dans le deſſein que l’on a de recueillir enſemble diuerſes Images, qui ſoient tirées des anciens Autheurs, il eſt à propos ſans doute, qu’à leurs obſeruations generales en ſoient adjouſtées de particulières, qui ſeruent d’introduction à cét ouurage.

Lib. 3. Reth. Laiſſant donc à part les Images dont fait mention Ariſtote, qui ſont communes aux Orateurs, nous parlerons ſeulement de celles qui appartiennent aux Peintres, ou à ſemblables Ouuriers, qui par les couleurs & les ombrages qu’ils y meſlent, peuuent repreſenter les objets viſibles : Ce qui n’empeſche pas toutesfois qu’il n’y ait quelque ſorte de reſſemblance entre l’Art du Peintre, & celuy de l’Orateur, puis qu’il arriue ſouuent, que l’vn ne perſuade pas moins bien par les yeux que l’autre par les paroles. Cette premiere ſorte d’Images a eſté familiere aux Anciens, comme il ſe remarque par les diuerſes peintures qu’ils ont feintes en faueur de leurs Dieux ; qui ne ſont à proprement parler que des voiles ou des veſtements propres à couurir cette partie de la Philoſophie, qui regarde ou la generation des choſes naturelles, ou leur corruption, ou la diſpoſition des Cieux, ou l’influence des Aſtres, ou la ſolidité de la terre. L’on en peut dire de meſme des autres Figures, qu’ils ont inuentées, & couuertes d’eſpais nuages, afin que les Ignorans & les Doctes les peuſſent comprendre d’vne differente maniere, & qu’ils ne penetraſſent eſgalement dans les ſecrets de la Nature. De cette ſource, que l’on ne ſçauroit iamais tarir, ont eſté puiſées toutes les Fables des Anciens, & toutes les explications que les plus grands hommes de leur ſiecle nous en ont données. Par l’Image de Saturne ſe doit entendre le Temps, qui deuore ſes propres enfans, c’eſt à dire les iours, les mois, & les années : Par celle de Iupiter foudroyant, la plus pure partie du Ciel, où ſe produiſent preſque tous les effets des Metheores : Par celle de Venus, l’vnion de la premier Matiere auecque la Forme, d’où luy vient la perfection ; Et par celle du Berger Argus tout couuert d’yeux, l’Empire des Aſtres ſur ce bas monde, qu’ils croyoient eſtre vn corps mobile, ſujet à leurs influences.

La ſeconde ſorte d’Images, comprend les choſes qui ſont en l’homme meſme, & inſeparables d’auecque luy ; comme les conceptions, ou les penſées, & les habitudes leurs creatures, pour eſtre engendrées de pluſieurs actions particulieres : Où il eſt à remarquer, que par les penſées eſt entendu tout ce qui peut eſtre ſignifié par les paroles. Pour faire mieux comprendre cecy, on le diuiſe en deux parties, qui ſont, l’Affirmatiue & l’Indifferente, dont l’vne eſt propre aux Deuiſes & aux Emblemes, & l’autre à inuenter diuerſes Images de la nature des noſtres. Elles ſont du ſujet de ce diſcours, pour la conformité merueilleuſe qu’elles ont auecque les Definitions, qui comprennent generallement tout ce qu’on appelle Vice ou Vertu, ſans rien affirmer ou nier. Et dautant que ces choſes ſont neceſſairement ou Priuations, ou Habitudes, elles ne peuuent pour cét effet eſtre mieux exprimées que ſous l’humaine Figure. Car eſtant veritable, ſelon Ariſtote, que l’homme eſt la meſure de toutes choſes, comme la Definition l’eſt du Definy, il n’eſt pas incompatible que ſa forme exterieure ne ſoit auſſy la meſure des Qualitez qui peuuent eſtre deffinies, ſoit à l’eſgard de l’Ame ſeule, ou de tout le Compoſé ; D’où il faut conclurre, Que ce qui n’a point forme d’homme n’eſt pas Image, de la façon que nous l’entendons ; Et que la diſtinction en eſt tres-mauuaise, quand le corps principal ne produit en quelque ſorte le meſme effet que le Genre en la Definition.

Il eſt neceſſaire encore de bien prendre garde aux parties eſſentielles de la choſe que l’on repreſente, & d’en obſeruer ponctuellement les Diſpoſitions & les Qualitez. Par exemple, ce qu’on appelle Diſpoſition en la teſte, eſt ſa poſture diuerſe, ou haute, ou baſſe, ou en porfil, ou en plein ; Et pareillement l’air different qu’on luy donne ; ou joyeux, ou triſte, ou doux, ou ſeuere, ou enflammé d’Amour, ou glacé de Ialouſie ; & tourmenté de toutes ces autres Paſſions nuiſibles, qui ſe deſcouurent dans le viſage, dont il ſemble que la Nature ait voulu faire vn theatre. Touchant la cheuelure, les bras, les iambes, les pieds, & les autres parties du corps, il ne faut pas eſtre moins iudicieux à les bien planter, qu’à les parer des ornements les plus conuenables aux ſujets qui en font la diſtinction. Mais ſans s’arreſter par trop aux reigles qu’on en peut donner, il doit ſuffire de s’attacher aux Exemples que nous en fourniſſent abondamment les anciens Romains. Car il n’eſt pas poſſible de voir des Figures mieux diſpoſées que les leurs, & particulierement dans les Medailles de l’Empereur Adrien ; entre leſquelles il y en a deux remarquables ; dont l’vne, qui a pour inſcription le Vœu public, eſt repreſentée par vne femme à genoux, qui hauſſe les mains au Ciel ; & l’autre par vn iuene homme qui les porte aux oreilles, pour vne marque de l’Allegreſſe du peuple. I’obmetz que les diſpoſitions de toutes ces Figures ſont preſque diuerſes, & qu’on les dépeint tantoſt aſſiſes, tantoſt debout, & quelquefois en action de marcher. Quant aux qualitez par qui elles ſe remarquent, il y en a pluſieurs qui leur appartiennent ; Comme par exemple, d’eſtre blanches ou noires, ieunes, ou vieilles, & ainſi des autres choſes qui peuuent bien à peine eſtre ſeparées du vray ſujet qu’elles ont pour fondement. De maniere que de toutes ces parties iointes enſemble il ſe forme vne ſi douce harmonie, que lors qu’on vient à l’oüir, il n’eſt pas à croire combien l’eſprit eſt ſatisfait de conneſtre leur mutuelle correſpondance, & le bon iugement de celuy qui les a ſçeu ranger auec vn ordre ſi agreable & ſi iuſte.

Mais ce n’eſt pas aſſez de ſçauoir diſtinctement les qualitez, les raiſons, les proprietez, & les accidens d’vne choſe qui peut eſtre deffinie. Pour en rendre l’Image parfaite, il eſt beſoin encore d’en rechercher dans les choſes materielles la reſſemblance la plus naïſue, qui ſeruira, par maniere de dire, comme d’vne Rethorique muette. Cette reſſemblance conſiſte en l’eſgalle proportion, que peuuent auoir deux choſes de differente nature. Ainſi par la peinture d’vne Coulonne qui ſouſtient ſans s’écrouller la lourde maſſe d’vn edifice, eſt denotée la force d’vn homme de courage, qui ſe roidit contre le mal-heur, & ſe monſtre inesbranlable à ſes plus rudes ſecouſſes ; Comme encore par la figure de l’Eſpée & de l’Eſcu, n’eſt pas mal exprimée l’Eloquence du bon Orateur, qui par ſes arguments inuincibles, n’a pas moins d’adreſſe à ſouſtenir les choſes fauorables, & ruiner les contraires, qu’en a le vaillant ſoldat à ſe deffendre, & bleſſer autruy. A cette derniere ſorte de reſſemblance il en faut adiouter vne autre, qui eſt, lors que deux choſes diuerſes conuiennent en vne ſeule qui differe des autres ; Comme quand pour repreſenter la Vaillance & la grandeur de courage, ont peint le Lyon, qui en eſt pourueu plus que tous les autres Animaux. Or bien que cette maniere d’expreſſion ſoit la moins loüable, elle eſt toutesfois la plus commune, à cauſe que l’inuention n’en eſt pas beaucoup difficile, ny meſme l’explication. Quoy qu’il en ſoit, ces deux ſortes de rapports, ou de reſſemblances, ſont comme les nerfs de la Figure qu’on veut former, ſans leſquels elle eſt entierement deſpourueuë & de vigueur, & de force.

A tout cecy neantmoins, bien que grandement conſiderable, ſemblent auoir peu d’eſgard quelques modernes, qui prennent effects appelez Contingents, pour des Qualitez eſſentielles, comme quand ils repreſentent le Deſeſpoir par vn homme qui ſe pend, & l’Amitié par deux perſonnes qui s’embraſſent ; inuention groſſiere, & trop commune, pour meriter quelque loüange. Ie ne deſauoüe pas pourtant, qu’en matiere de ces accidens qui doiuent ſuiure neceſſairement la choſe ſignifiée par l’Image, il n’y ait beaucoup d’eſprit à les renger en leur place, & particulierement ceux qui appartiennent à la Phyſionomie, & à l’habitude du corps ; D’où l’on peut tirer des conjectures de l’Aſcendant qu’ont les premieres Qualitez en la compoſition de l’homme, dont elles diſpoſent les accidents exterieurs, & le rendent enclin aux Paſſions, ou à tous ces autres mouuemens qui ont de la conformité auec elles. Ainſi qui voudroit repreſenter la Melancolie, le Repentir et le Soing, feroit fort bien de leur donner un viſage vieil & aride, vne cheuelure negligée, & vne barbe toute craſſeuſe ; Comme au contraire ce ſeroit impertinence de ne peindre pas la Ioye, ou la Volupté, ieune, riante, & de bonne mine : pource qu’encore que telle connoiſſance n’ait point de lieu dans le denombrement des ſemblables, ſi eſt-ce qu’elle eſt aſſez vſitée. Et toutefois, quelque generalle que ſoit cette reigle des accidents & des effets qu’ils produiſent, il ne faut pas s’y tenir touſiours. Car bien qu’il n’y ait celuy qui ne ſçache, que de la proportion des traits, de l’eſclat, du teint, & de ce qu’on appelle, le ie ne ſçay quoi, ſe forme une parfaite Beauté ; il y auroit de la faute neantmoins à la repreſenter par l’Image d’vne perſonne extremément belle & bien proportionnée. La raiſon eſt, à cauſe que ce ſeroit expliquer le meſme par le meſme, & vouloir, par maniere de dire, faire voir diſtinctement le Soleil à la clarté d’vn flambeau : d’où il s’enſuiuroit qu’à faute de reſſemblance, qui eſt l’Ame de la Figure, celle-cy ſe trouueroit imparfaite, & ne pourroit iamais plaire, pour n’auoir pas la diuerſité requiſe à l’agréement : A raiſon dequoy, en la peinture de cette meſme Beauté dont nous parlons, nous luy auons caché le viſage dans les nuës, ſans oublier les autre particularitez, qui nous ont ſemblé luy eſtre conuenables.

Or pour auoir moins de peine à treuuer des reſſemblances & des raports qui ſoient propres au ſujet que l’on imagine, il eſt bon de remarquer auecque les Maiſtres de l’Eloquence, que par les choses connoiſſables on cherche les hautes, par les loüables les ſplendides, & par les recommendables les magnifiques. Que ſi l’eſprit s’accouſtume à ces obſeruations, elles luy fourniront à la fin vne ſi grande quantité de penſées, s’il n’eſt entirement ſterile, qu’il ne luy ſera pas difficile de contenter autruy ſur tous les ſujets qui luy ſeront propoſez pour en former des Images. Ceux qui nous en ont donné des Regles, diſent que l’inuention en eſt deuë aux Egyptiens, & la font paſſer pour vn veritable effet de l’abondance de leur doctrine. Tellement qu’il eſt de cette Connoiſſance, comme d’vne personne ne ſçauante, qui a veſcu long-temps toute nuë dans le deſert, d’où elle ſe reſout de ſortir enfin, pour voir les compagnies, & s’habille pour cét effet le mieux qu’elle peut, afin que ceux qui l’aborderont, attirez par l’ornement exterieur du Corps, qui en eſt comme l’Image, ayent enuie d’apprendre ponctuellement quelles ſont les qualitez qui donnent du luſtre à l’Ame, qu’on peut appeller la choſe ſignifiée.

Ce ne fut auſſi que le ſeul deſir de s’eſclaircir des obſcuritez qui eſtoient cachées dans ces myſterieuſes Images, qui fit aller Pythagore au fonds de l’Egypte ; D’où eſtant retourné plein de ſcience & d’années, il merita que de ſa maiſon ſe fiſt vn Temple, qui fut conſacré ſolemnellement à ſon admirable Genie. I’obmets que Platon tira de ces Figures Hyeroglifiques la meilleure partie de ſa doctrine, Que les ſaincts Prophetes enueloperent de nuages leurs veritables Oracles ; Et que Ieſus-Chriſt meſme, qui fut l’accompliſſement des Propheties, cacha ſous des Paraboles la plus-part de ſes diuins ſecrets.

Ces Images, ſi la diſpoſition en eſt bonne, & la maniere ingenieuſe, ont ie je ne ſçay quoy de ſi agreable, qu’elles arreſtent la veuë, & font auſſi-toſt deſirer à l’eſprit de ſçauoir ce qu’elles ſignifient : Mais ſur tout cette curioſité ſe redouble par leur Inſcription. En effet il faut neceſſairement qu’elles en ayent vne, ſi ce n’eſt quand elles ſont en forme d’Enigme, pource que ſans la connoiſſance du nom, il eſt impoſſible de paruenir à celle de la choſe ſignifiée ; Ce qu’on ne mettra iamais en doute, ſi l’on conſidere qu’en toutes les anciennes Medailles ſont eſcrits les noms conuenables à leur ſujet, tels que peuuent eſtre ceux-cy. Abondance, Concorde, Felicité, Force, Paix, Prouidence, Pieté, Salut, Seureté, Victoire, Vertu, & ainſi des autres. Voilà ce qu’on peut dire generallement des diuerſes ſortes d’Images, & des reigles les plus neceſſaires à les former, que vous verrez plus particulierement obſeruées en ce Recueil, ſi vous auez la patience de le lire, & le deſir d’en profiter.


I. Bavdoin.