Inauguration de l’Institut français de Florence/texte

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INAUGURATION

DE

L’INSTITUT FRANÇAIS DF FLORENCE

L'Institut français de Florence a été inauguré le 27 avril 1908, à trois heures de l'après-midi, dans ses locaux du premier étage du palais Fenzi, 10, via San Gallo, devant un public d'environ trois cents personnes. L'ambassadeur, M. Barrère, présidait, ayant à sa droite M. le comte Cioia, préfet de Florence, représentant le Ministre de l'Instruction publique d'Italie, et à sa gauche M. Moniez, recteur de l'Université de Grenoble, représentant le Ministre de l'Instruction publique de France. À côté d'eux, sur l'estrade, se trouvaient : MM. Georges Picot, secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences morales et politiques et délégué de cette Académie, — Guiffrey, membre de l'Académie des Beaux-Arts et délégué de cette Académie, — le sénateur Pasquale Villari, doyen de la Faculté des Lettres de l'Institut des Études supérieures de Florence, — Biglia, premier adjoint au maire de Florence, représentant la Municipalité,— général Viganò, commandant le Corps d'armée, — général Délia Noce, commandant la Division militaire de Florence, — marquis Invrea, premier président de la Cour d'appel, — Moschini, procureur du Roi, — Mgr Duchesne, directeur de l'École française de Rome, — Achille Luchaire, de l'Académie des Sciences morales et délégué de cette Académie, — Marcel Reymond, président du Comité de patronage des Étudiants étrangers à l'Université de Grenoble, — Colardeau, professeur à la Faculté des Lettres de Grenoble, — Porte, professeur à la Faculté de Droit de Grenoble, — Dr Padoa, président de l'Université populaire de Florence,— baron de Fougères, vice-consul de France, — Julien Luchaire, professeur a la Faculté des Lettres de Grenoble, chargé de la direction de l'Institut. Dans les premiers rangs du public, on remarquait : M. Nisard, ancien ambassadeur de France auprès du Vatican, — les sénateurs Comparetti, marquis Torrigiani, Del Lungo, Niccolini, — les députés Ferdinando Martini, ancien gouverneur de l'Érythrée, comte Serristori, Rosadi, — MM. Guido Mazzoni, Pio Rajna, Ramorino, Giulio Fano, Luigi Milani, Mario Schiff, professeurs à l'Institut des Études supérieures, — Guido Biagi, directeur de la Bibliothèque Laurentienne, — Morpurgo, directeur de la Bibliothèque nationale, — Guglielmo Ferrero, — Paul Sabatier, — G. Lemay, consul général de France, — E. Pralon, consul de France à Turin, — professeur Brockhaus, directeur de l'Institut allemand d'Histoire de l'Art à Florence, — professeur Robert Davidsohn,— Dalla Volta, professeur à l'Institut des Sciences sociales, Domenico Trentacoste, Ugo Ojetti, Carlo Segrè, Barbera, Alinari, — les représentants de la presse italienne, etc.

De nombreuses dames étaient présentes. M. Ettore Levi, lecteur italien à la Faculté des Lettres de Grenoble, chargé du Secrétariat général de l'Institut, M. Prunières, boursier d'études d'histoire de la Musique, et les élèves : MM. Seta, Prost, Ronzy, Simongiovanni, Moulin, Crémieux ; Mlles Mus et Péraldi, faisaient les honneurs des salles, et particulièrement de la Bibliothèque, récemment installée.

M. Barrère a ouvert la séance par le discours suivant : Discours de M. C. BARRÈRE Ambassadeur de France auprès de S. M. le Roi d'Italie

« Messieurs,

« M. le Recteur de l'Université de Grenoble vous dira tout à l'heure, avec une compétence à laquelle je ne saurais prétendre, dans quel esprit et à quelle fin fut conçue la pensée de fonder dans cette ville illustre, foyer de la Renaissance, l'Institut de lettres que vous inaugurez aujourd'hui. Si je le précède, c'est pour bien marquer combien il plaît à l'ambassadeur de France en Italie de donner à ce jeune frère des grandes écoles françaises de Rome un témoignage public de l'intérêt du Gouvernement et de celui qui le représente. C'est aussi pour exprimer sa croyance dans la vitalité de cette création littéraire, pour modestes que soient ses débuts, et lui souhaiter une féconde et durable carrière. Je tiens enfin à remercier M. le Ministre de l'Instruction publique d'Italie, Thon. M. Rava, de lui avoir témoigné sa bienveillance en se faisant représenter ici et si bien représenter par le comté Cioia. Je sais par expérience combien il est porté à favoriser toute tentative pour rapprocher la pensée et la science de nos deux pays. Vous lui saurez grand gré, avec moi, de n'avoir pas laissé perdre cette occasion de le prouver.

« J'ai hâte, Messieurs, de laisser la parole à ceux dont l'initiative nous a réunis ici. Mais il me reste à accomplir un devoir envers eux, car ils ne peuvent en vérité se louer eux-mêmes. Je veux féliciter les esprits éclairés et persévérants auxquels est due la création de cet Institut.

« Ils ne se sont laissés arrêter par aucun des obstacles matériels que rencontre inévitablement une entreprise privée de cette nature. Et c'est justement son caractère libre qui me plaît en elle, parce qu'il atteste une fois de plus le progrès du rapprochement des esprits et des cœurs accompli depuis plusieurs années des deux côtés de la frontière.

« L'Institut français de Florence n'est pas, en effet, d'initiative gouvernementale : il naît spontanément des affinités intellectuelles des deux nations de culture latine : et à l'Université de Grenoble plus qu'à tout autre il appartenait de lui donner une forme tangible. C'est elle qui, la première, fonda une chaire de littérature italienne ; et les jeunes étudiants de ce pays qui vont s'initier à notre littérature sur ses bancs savent avec quelle bienveillance elle les accueille. Or, ce qu'elle offre à ceux-là, elle a conçu le dessein de l'offrir aux jeunes Français désireux d'étudier aux sources mêmes d'une des langues les plus belles et les plus riches qui furent jamais. Si je pénètre bien le dessein des initiateurs de cet Institut, ils ont voulu faciliter une sorte de libre échange d'idées entre leur pays et la noble patrie de la Renaissance, persuadés que l'un et l'autre y trouveront un égal profit. Si telle est, comme je n'en doute pas, leur conception, ils méritent le plus haut encouragement ; et ils méritent aussi d'être loués d'avoir choisi, pour la réaliser, la ville dont la gloire durera aussi longtemps que subsistera dans le cœur des hommes l'amour de la beauté et le souvenir de la victoire de l'esprit sur la matière. Les idées, Messieurs, ont une âme et des ailes ; elles franchissent monts et frontières et déposent leur semence divine à travers le monde. Où pourraient-elles mieux fructifier que sur le sol des deux grands peuples latins !

« L'Institut français a le noble dessein d'y concourir dans la modeste mesure de ses forces. Il y sera encouragé par la présence dés maîtres illustres italiens et français, qui ont voulu se joindre à moi aujourd'hui pour lui souhaiter une féconde et brillante destinée. » Discours de M. le Comte CIOIA Préfet de Florence Représentant du Ministre de l'Instruction publique d'Italie

« Son Excellence le Ministre avait le très vif désir de se rendre en personne à la sympathique cérémonie qui nous réunit aujourd'hui ici.

« A son esprit pénétrant ne pouvait échapper, en effet, l'importance de la noble initiative prise par l'Université de Grenoble, et il aurait été heureux d'en féliciter qui de droit, en apportant aux hôtes illustres, assemblés aujourd'hui à Florence, son cordial salut.

« Mais les devoirs impérieux de sa haute fonction lui ont interdit de quitter la capitale,- et c'est à moi que revient l'honneur imprévu de vous saluer en son nom.

« S. E. me l'annonce par le télégramme que voici : « L'illustre Université de Grenoble inaugure à Florence l'Institut français, haute manifestation de son culte pour l'art, l'histoire et la littérature modernes. Ministre de l'Instruction, j'aurais voulu porter moi-même le salut du Gouvernement et exprimer ma vive satisfaction pour cette importante fondation, qui porte au delà des Alpes la vive lumière intellectuelle qui est le patrimoine de la France, et renouvelle d'anciennes et chères traditions. Mais les devoirs de mon ministère, très pressants en ce moment, ne me permettent pas de quitter Rome. Veuillez me représenter à la belle et noble cérémonie, et dire en mon nom, à Son Excellence l'Ambassadeur et à M. le Recteur de l'Université amie, que ce nouvel et sympathique organe d'échange me fait présager que l'affection qui lie les deux nations sœurs se fera plus vive et leur collaboration scientifique plus étroite. »

« Il serait superflu et inopportun de paraphraser la claire pensée du Ministre, qui a si fortement résumé l'impression produite parmi nous par le programme du nouvel Institut français de Florence. Qu'il me soit seulement permis d'observer que c'est un programme dont l'exécution, confiée à un homme jeune, d'une riche culture, à un travailleur de talent, largement préparé à sa mission, — garantit aux savants des deux nations la plus sérieuse et la plus méthodique activité, — et que le nouvel Institut contribuera puissamment à féconder les études de langue, d'art et d'histoire, tout en faisant mieux connaître l'un à l'autre nos deux pays, en cimentant leurs liens d'affection et de sympathie.

« Le salut, que le Gouvernement du Roi adresse à tous les promoteurs et patrons de l'Institut, est plein de la plus vive gratitude pour l’œuvre si utile qu'on vient d'accomplir, — du plus vif intérêt pour l'institution naissante.

« Et notre confiance et notre gratitude s'adressent particulièrement à vous, Monsieur l'Ambassadeur de la glorieuse France, vous à qui je suis heureux de renouveler ici l'assurance de mon admiration personnelle pour votre talent si brillant et si souple ; — particulièrement à vous, Monsieur le Recteur de l'Université de Grenoble et aux autres illustres notabilités françaises, réunies par une heureuse circonstance dans notre Florence, si chère à tous ceux qui ont des regards pour la beauté et l'intelligence du passé. Elles s'adressent enfin aux hautes personnalités de notre pays, qui à l'Institut naissant ont voulu donner l'appui bienfaisant de leur autorité et de leur nom.

« Né sous d'aussi heureux auspices, environné d'universelles sympathies, conscient de l'importance de sa mission, l'Institut ne pourra vivre qu'ainsi que nous le lui souhaitons : d'une vie intense et prospère, animée d'un haut et constant idéal. » Discours de M. le Recteur MONIEZ Représentant le Ministre de l'Instruction publique

« Excellence,

« Mesdames, Messieurs,

« Je voudrais marquer le sens de cette cérémonie et dire brièvement pourquoi l'Université de Grenoble est venue demander l'hospitalité de la ville de Florence. Je désire, en montrant notre dessein et la pensée qui l'inspire, témoigner de notre vive sympathie pour une noble nation à laquelle tant de liens nous unissent, qu'il n'en est point pour nous de plus proche. Je veux aussi affirmer notre admiration pour cette ville illustre qu'un incomparable passé a faite si grande, dont le rôle n'est pas amoindri dans le présent et qui reste si pleine de promesses pour l'avenir.

« Messieurs, vous avez pu vous demander quelles raisons nous ont amenés à créer en Italie cet Institut français que nous inaugurons aujourd'hui : ces raisons je vous les dois ; aussi vous dirai-je comment c'est Grenoble qui a pris l'initiative d'une œuvre française et pourquoi c'est Florence qui a été choisie pour être le siège de cette fondation.

« Peut-être serai-je taxé d'outrecuidance pour avoir rapproché ces deux termes : Grenoble, Florence. Mais j'ai le sentiment que votre bienveillance et notre bonne volonté suffisent en ce moment pour excuser cette hardiesse en effaçant les disparates. Et comment ne me croirais-je pas encouragé à développer ma thèse, quand je promène mon regard sur cette assemblée, qu'on a voulu restreindre pour la mieux composer, où des hommes d’État parmi les plus éminents et la société affinée de cette ville, sont assis à côté des savants et des artistes qui continuent sa gloire ; où la jeunesse studieuse, élite du lendemain, coudoie les pères de la patrie ; où les deux capitales, et avec elles la province de nos deux pays, ont envoyé des représentants de marque, comme pour nous donner la bienvenue et nous souhaiter le succès?. . . J'ai l'impression, Messieurs, et je sens que vous êtes dans la même pensée, j'ai l'impression que, si modestes que soient les débuts de l’œuvre que nous voulons accomplir, elle renferme en germe une grande chose, puisque, dans notre vœu, elle doit être un lien intellectuel de plus entre nos deux pays, un moyen de nous mieux connaître et ainsi de nous mieux apprécier !

« Et si je ne m'abuse sur votre sentiment, vous comprenez, n'est-ce pas, que je poursuive et vous dise qui nous sommes et ce que nous voulons ?

« Ce qu'est l'Université de Grenoble et comment elle vient à Florence ? j'ai grand plaisir à vous l'expliquer.

« Grenoble, au site merveilleux, capitale de ce Dauphiné qui a donné au monde le signal de la Liberté, Grenoble doit, à sa fonction politique d'autrefois, d'être demeurée le siège d'une Université. Petite Université ?— Ce fut vrai naguère encore, et elle était considérée comme devant rester telle par les arbitres de nos destinées, qui hésitèrent avant de la maintenir, jusqu'au jour où la volonté tenace de M. Liard rétablit en France, avec leur nom, l'esprit des Universités. Comprimée entre des émules puissantes par leurs traditions et par leurs ressources, elle semblait condamnée à s'étioler et à périr. Mais, grâce à la générosité de la Ville, à l'admirable dévouement des professeurs, à l'aide si avertie du Directeur de l'Enseignement supérieur, M. Bayet, l'Université de Grenoble a su vivre, grandir et prospérer : elle a « étendu les ailes au delà de son nid ! »

« Elle correspond aujourd'hui à la très moderne conception des Universités, en ce sens que, si elle a conservé tout l'appareil classique, aux traditions respectables et glorieuses, elle a établi tout autour les institutions réclamées par le progrès : elle s'est largement ouverte sur le dehors, au lieu de continuer à vivre dans une sorte de recueillement. Ne pouvant tenir à l’œuvre coutumier — et sans risques — des disciplines purement littéraires et scientifiques, comme un soldat de fortune, elle est allée de l'avant « sans rien craindre ». Tout en se gardant de laisser affaiblir chez elle les enseignements habituels aux Universités, elle a imaginé de nouvelles formules de vie et les a réalisées dans le sens que veut le temps présent, avec un grand souci des besoins du jour avenir.

« C'est ainsi que notre Université a constitué un Institut d'électrotechnie, dont le développement, dépassant toute prévision, nous force d'élever aujourd'hui de vastes constructions, pour l'abriter comme il convient ; elle a créé une École de papeterie, en attendant d'établir son École d'hydraulique : nous fondons aussi de grandes espérances sur ces deux Écoles de hautes études, si bien placées dans le centre industriel spécial qu'est le Dauphiné. Notre Université a encore des jardins alpins et sa station d'essais ; elle possède une installation prospère pour la pisciculture ; elle a un Institut de géologie et de géographie alpines ; elle a encore son enseignement très original de la phonétique, ses cours de droit à l'usage des étrangers. Elle a constitué une véritable Université d'été, qui distance toutes les institutions similaires et attire des étudiants de toutes les parties du monde, entre lesquels nous comptons un grand nombre d'Italiens. — Pardonnez cette longue apologie au recteur de Grenoble, fier, à juste titre, d'être en droit de la faire. — Dans ce milieu qui fermente, de jeunes hommes ont voulu venir, pour appliquer leurs idées, en entretenant la flamme vive et continuant le renom de leurs devanciers. M. Luchaire est de ceux-là.

« Que notre jeune collègue me laisse faire violence à sa modestie, car il me faut maintenant parler de lui. Et comment taire son nom, si je veux dire ce que doit être l'Institut français de Florence ? C'est M. Luchaire, en effet, qui a eu l'idée de ce que nous voulons faire avec lui, et c'est à lui que revient l'honneur d'avoir organisé cette maison, pour laquelle il a tout prévu avec une sagesse consommée et où il veut dépenser toute son ardeur et son intelligence, ce qui nous est garant du succès.

« Nourri dans l'amour de l'Italie, objet de ses constantes études, citoyen de Florence, si le droit de cité peut s'acquérir par de longs et fréquents séjours dans un pays, par une profonde connaissance des choses d'un peuple, M. Luchaire, aidé en cela par la presse italienne et parla presse française, a su d'abord créer autour de son idée un courant de vive sympathie, non seulement dans cette ville et dans ce pays, et chez les hauts représentants de la France en Italie, mais à Paris même : à Paris, aussi bien à la Direction de l'Enseignement supérieur, à la Direction des Beaux-Arts, dans les Académies et dans les milieux artistiques, que parmi les professeurs de l'Université — et de ceux-ci, en particulier, l'approbation nous a été sensible. Ce fut d'abord une curiosité bienveillante, qui se transforma vite en appui moral, puis en aide matérielle. Et ceux qui nous ont ainsi encouragés sont vraiment trop nombreux pour que je puisse les nommer en ce moment. Mais, Messieurs— je le constate en passant — ces encouragements d'hommes très distingués et si divers ne montrent-ils pas bien que l'œuvre est bonne, que son heure est venue, que pour être né à Grenoble le projet de notre collègue correspond bien à une préoccupation de la France et que sa réalisation est désirée par l'Italie ?

« C'est que M. Luchaire, assis dans la première chaire de langue italienne de province, n'a pas voulu borner son rôle à propager un idiome dans des milieux d'enseignement ou d'érudition ; il a désiré bien autre chose : faire des études italiennes les études franco-italiennes, les rendre plus vivaces et plus fécondes en les internationalisant. Encore faut-il voir dans cet énoncé, d'allure trop simple, tout ce qu'il contient, tout ce qu'on a voulu y mettre ! Je développe donc enfin les idées de M. Luchaire, j'espère ne pas les trahir.

« Longtemps, dans notre pays, on a trop sacrifié à l'étude de la langue et de la littérature des deux grands peuples du Nord, nos voisins — comme s'il n'existait pas de grands peuples ailleurs, ou si les autres nations pouvaient être considérées comme valeurs sociales négligeables. Cette erreur s'explique, si Ton se reporte au courant d'opinion qui prévalait chez nous il y a quelque trente-cinq ans ; mais il est grand temps qu'elle achève de disparaître et que la langue italienne prenne sa due place, c'est-à-dire une grande place, dans notre enseignement, à côté de ses aînées. Une autre grave erreur, qui compte encore des partisans, veut ne chercher dans les langues modernes qu'un instrument de culture intellectuelle générale, tandis qu'il y faut voir surtout un moyen d'arriver à la complète intelligence des conditions politiques, économiques et sociales des nations. Il faut bien se persuader aujourd'hui que l'étude des langues, à un point de vue personnel d'esthétique et d'érudition pures, a fait son temps et qu'elle doit être réservée à des spécialistes ou aux dilettantes. Il est donc à souhaiter que cette étude devienne plus active, qu'elle se complète et s'oriente de façon à pénétrer de plus en plus dans la réalité ; il importe enfin que, ainsi mieux comprise, elle se répande dans les masses pensantes, si on veut en venir, en dernière analyse, à ce résultat que réclame impérieusement la conscience moderne : abaisser toujours plus les barrières entre nations.

« Si c'est là l'idéal, les moyens de s'en rapprocher relèvent de l'ordre pratique et vous les connaissez ; chacun peut y trouver sa part. En ce qui nous concerne et dans la limite des moyens à notre disposition, voici ce que nous voulons faire à l'Institut français de Florence. On y a prévu quatre sections indépendantes, dont la première est celle des Lettres italiennes, ouverte à ceux de nos élèves qui se destinent à l'étude de l'Italie et à ceux de nos compatriotes qui voudront se joindre à eux ; elle accueillera au même titre les étudiants florentins dans ceux de ses cours qui n'existent pas à l'Institut des études supérieures de Florence et ainsi, mêlés avec les vôtres, en contact avec l'élite de cette fine race — nos jeunes Français pourront étudier sur le vif votre génie propre dans toutes ses manifestations. En échange, nous accueillerons chez nous, et de bien grand coeur, les jeunes Italiens qui se destinent à l'enseignement du français. Nous espérons même que des rapports officiels pourront s'établir entre les deux pays à ce sujet,

« La seconde section de l'Institut français sera représentée par une sorte de laboratoire pour l'étude de l'histoire de l'art moderne et tous nos efforts tendront à le faire complet, puisque nulle part il ne pourrait être mieux placé qu'ici.

« Nous voulons encore établir à Florence un enseignement des Lettres françaises, foyer de diffusion de la pensée française, de notre langue et de notre littérature, pour lequel nous nous proposons de faire appel à l'élite de nos savants, chaque fois que l'un d'eux traversera l'Italie : de précieux concours nous sont acquis dans ce sens et je m'assure du profit qu'en tirera la société florentine et vos étudiants. Déjà, dans le même ordre d'idées, des donateurs, parmi lesquels je suis heureux de signaler d'intelligents et généreux éditeurs parisiens[1], aussi dévoués qu'éclairés, ont jeté les bases sérieuses d'une bibliothèque pour les Lettres françaises et les Arts, fondation originale que vous apprécierez tout particulièrement.

« Enfin, nous voulons organiser entre nos deux pays un office des relations scientifiques et littéraires : ce dernier projet n'est pas celui qui préoccupe le moins le directeur de l'Institut français de Florence ; il en voit toute la complication et veut mettre tous ses soins aussi à le réaliser.

« C'est là, très sommairement indiqué, le programme de M. Luchaire ; il le réalisera à coup sûr ! Ne soyez pas inquiets qu'il vise trop haut : suivant le conseil de Cosme l'Ancien, notre prudent directeur s'est soigneusement appuyé sur un terrain solide. Sans doute vous trouverez qu'il veut aller au delà du rayon d'action de notre Université, mais ne convions-nous pas à nous aider tous les amis de l'Italie ? et nous faisons ainsi une oeuvre française. Je puis bien ajouter que si notre projet est vaste, puisqu'il embrasse tout ce que j'ai dit, avec le sens que je lui ai attribué, du moins il ne renferme pas autre chose. Vous n'y avez vu nulle trace d'un « impérialisme » quelconque : c'est que nous souhaitons avoir avec vous une vraie collaboration, où les mises seront égales et où nous servirons des intérêts communs -— ce qui serait impossible pour beaucoup d'autres nations.

« Je pense bien que je devrais arrêter ici mon discours et passer sous silence la réponse à une question que je posais en commençant : Pourquoi sommes-nous venus à Florence ? La raison de notre choix est par trop évidente et, d'autre part, je sens tout le danger de parler de Florence si souvent chantée. Pourtant notre décision s'est inspirée aussi de considérations qui n'arrêtent généralement pas les poètes et d'aucuns nous ont demandé sur ce point des explications d'ordre tout à fait pratique. Je suis donc tenu de m'expliquer et je vous demande quelques instants encore.

« Pourquoi Florence ? Certes, « Florence, ville de lumière et de beauté, Athènes du moyen âge, fleur de luxe épanouie sous la douceur nacrée d'un ciel fin et léger, au cœur d'un pays tiède et fertile, où la pâle verdure des oliviers se marie à la silhouette élancée des noirs cyprès… ville ensorceleuse… délicieux jardin de l'Italie… »[2].

« Certes, il y a bien l'unique beauté, la séduction faite de toutes les grâces du présent et de la grandeur du passé, qu'exprime cette phrase harmonieuse, mais, on le pense bien, nous ne nous sommes pas rendus uniquement à ces attraits de Florence : d'autres considérations nous ont guidés. Sans doute, Rome aussi pouvait nous solliciter à plus d'un titre, mais notre pays est représenté dans la capitale italienne par son Académie des Beaux-Arts et par l'École française, qui tiennent là un rôle éclatant, tout en harmonie avec le milieu extrême que crée la Ville Éternelle — complètement différent, toutefois, du dessein que nous avons formé et qui, au contraire, trouve son cadre naturel ici. D'un mot : on a choisi Florence parce que la Ville au Lys rouge eut un rôle considérable et que l'on ne peut nulle part mieux étudier[3], parce qu'elle fut la créatrice de la langue et de la pensée italiennes, parce qu'elle reste la véritable capitale des lettres et des arts modernes et qu'elle nous paraît aujourd'hui, pour ainsi dire, la personnification la plus complète du génie italien.

« Après cela, il paraît inutile dé préciser davantage et de rappeler les grands souvenirs historiques et tant d'hommes extraordinaires, qui dépassent la commune mesure des grands hommes et qui appartiennent bien en propre à Florence, dont ils sont l'auréole ; — de parler des trésors d'art et de science, des monuments, bibliothèques, institutions universitaires de cette ville ; ou de la pureté et de la richesse du langage toscan — mais tout cela encore commandait notre choix dans l'intérêt de nos étudiants.

« Et d'ailleurs, permettez aussi cette dernière constatation, l'Université de Grenoble, depuis longtemps, avait pris position ici et elle a eu son avant-garde à Florence! M. de Crozals, doyen de notre Faculté des Lettres et l'organisateur infatigable de nos cours de, vacances, qui a tant travaillé à faire connaître, chez nous, l'Italie dans son Art comme dans son Histoire, à qui les jeunes Italiens, hôtes de Grenoble, marquent tant de reconnaissance pour le dévouement qu'il leur prodigue, M. de Crozals est bien connu de vous et tout récemment, le Gouvernement italien, pour récompenser ses services, l'honorait d'une haute distinction. M. Marcel Reymond, président de notre Comité de patronage des étudiants étrangers, envers qui l'Université de Grenoble a tant de gratitude pour son zèle d'apôtre et que nous revendiquons comme l'un des nôtres et des plus chers, a consacré une partie de sa vie à l'étude de votre cité. Ses travaux considérables sur l'Art florentin, après tant d'autres belles études consacrées surtout à l'Italie, sont partout admirés. M. Marcel Reymond a pris souvent la parole ici, devant les plus brillants auditoires. Je ne parle pas de M. Luchaire, et sans doute vous le connaissez mieux que moi, puisqu'il. a vécu à Florence plus longtemps qu'à Grenoble. Vous savez à quel point il est « italianisant » et j'aurais mauvaise grâce en insistant à son sujet. Ces hommes de notre Université, tous trois passionnés pour l'Italie, sont d'ailleurs des Français exquis et vous êtes à même d'apprécier si l'amitié que j'ai pour eux m'empêche de les juger sainement.

« La considération qui s'attache à leur nom a rejailli sur nous et elle nous vaut, en cette solennité, d'inappréciables témoignages de sympathie : tel celui que nous apporte M. Barrère dont la haute courtoisie et la droiture lui ont conquis une si grande place dans le pays où il représente dignement la République française — la République au rameau d'olivier. A côté de ce grand nom, je place avec reconnaissance celui de l'illustre historien qu'est M. le sénateur Villari, et celui de M. le professeur Biagi, bien connu également en France, qui ont voulu nous assister aujourd'hui, après avoir prêté le plus précieux concours à notre oeuvre, alors qu'elle en était à ses débuts. Citerai-je encore — et je mêle les noms à dessein — Msr Duchesne, qui représente avec tant de charme la plus haute érudition, M. Georges Picot, le vénéré secrétaire perpétuel et délégué de l'Académie des Sciences morales et politiques, M. Guiffrey, dont le nom est placé haut dans l'histoire de l'art, par qui a bien voulu se faire représenter l'Académie des Beaux-Arts... M. le professeur Brockhaus, directeur de l'Institut allemand d'histoire de l'art à Florence : Institut aîné du nôtre de plusieurs années, et où celui-ci pourra prendre l'exemple d'une très belle activité scientifique. Quelle dette nous contractons envers ceux qui sont venus et dont je n'ai pu nommer que quelques-uns, et envers les Compagnies qui ont envoyé ici leurs membres les plus distingués !

« Et maintenant, mon cher Professeur, laissez-moi vous remettre officiellement la direction de cette oeuvre, qui est toute vôtre, au nom du Ministre de l'Instruction publique, au nom de l'Université de Grenoble. Mes collègues et moi savons que vous êtes l'homme aux idées claires et de volonté arrêtée, que vous évoquiez naguère dans un écrit où, sous un titre modeste, vous avez mis de hautes et généreuses pensées. Vous savez ce que vous voulez : la voie est bonne, puisque c'est vous qui l'avez frayée. Allez ! pour la France et pour l'Italie. » Discours de M. Georges PICOT Secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences Morales et Politiques Délégué de cette Académie

« Messieurs,

« Jamais je n'ai reçu de l'Académie des Sciences morales et politiques une mission qui me parût plus digne d'elle. Elle a appris à la suite de quelle hardie initiative quelques professeurs avaient fondé à Florence le foyer d'études qu'avaient conçu leurs jeunes ambitions. Dès la première nouvelle, elle approuva l'entreprise, puis quand elle sut avec quelle persévérance, avec quel esprit de sacrifice l'oeuvre était poursuivie, elle n'hésita pas, ce qu'elle n'a jamais fait jusqu'ici, à lui donner son patronage.

« Je viens ici lui en apporter l'assurance.

« En nous unissant à vos efforts, nous avons voulu remercier le premier Corps savant qui les a compris et qui les a si généreusement favorisés. En France, nous sommes très fiers de nos Universités, nous désirons que leur action s'étende, qu'il se fasse autour d'elles un rayonnement de l'intelligence attirant par la sympathie, éclairant par la science et montrant à tous ce que sont, en notre pays, entre ceux qui enseignent et ceux qui apprennent, les liens des études communes. Les Universités avaient été longtemps enfermées et comme embaumées dans des règles administratives qui les privaient de toute action. Lorsqu'il y a douze ans, de vrais libéraux résolurent de les affranchir en les dotant de la personnalité civile, ils entrevoyaient pour elles une : ère indéfinie d'action féconde se mouvant et se développant en pleine spontanéité.

« L'inauguration à laquelle nous assistons aujourd'hui n'est-elle pas une de ces manifestations de vie que les amis de l'Université appelaient dé leurs vœux ? N'est-ce pas l'éclatante justification de toutes leurs espérances ?

« En même temps que le corps des professeurs prenait conscience de ses forces, s'ouvrait devant les Académies Un nouveau champ d'action. Se souvenant des correspondances prodigieuses qu'entretenaient les grands savants depuis le dix-septième siècle, voyant se multiplier de nos jours les Congrès scientifiques, elles nouèrent entre elles des relations directes, formèrent une vaste Association qui embrasse, avec toutes les Académies d'Europe, celles de l'Amérique et du Japon, fixèrent des rendez-vous de la science universelle, se soumirent pour régler leurs rapports à la primauté de Tune d'entre elles, et je peux d'autant moins l'oublier ici que, Tan dernier, à Vienne, nous avons été unanimes à décerner pour trois ans cette maîtrise à l'Académie des Lincei qui préside l'Association internationale des Académies en attendant que la session de 1910 nous ramène tous autour d'elle dans la ville de Rome.

« Ainsi se manifeste aujourd'hui, comme dans le passé le plus lointain, cet attrait qui, dans le mouvement des esprits, a porté les hommes du Nord vers le ciel enchanté de l'Italie, attrait emporté et violent chez les barbares, qui, du fond de leurs brumes, flairaient le vent tiède de la Méditerranée; attrait vers la beauté, à l'heure où l'homme, plus civilisé, commençait à en sentir le charme. Quelle plus merveilleuse histoire que celle de la Renaissance, se faisant sentir partout dès le milieu du quinzième siècle, renouvelant l'architecture de vos villes, puis atteignant sa perfection sur les bords de l'Arno et laissant à tout jamais à la ville de Florence la primauté qui lui est assurée tant que l'homme sentira la vertu mystérieuse de l'art et de la beauté !

« Par un étonnant privilège, elle a une part prépondérante dans le développement littéraire, c'est elle qui dans la diverse harmonie des langues rend les sons les plus justes, et tandis que dans la science politique elle est demeurée maîtresse, elle conserve des archives tellement riches qu'il est également impossible à un historien de les ignorer ou de les épuiser.

« Voilà ce que vous promettez aux étudiants français.

« Vous apporterez aux jeunes Italiens les trésors d'une histoire si souvent mêlée à la leur à travers les péripéties les plus diverses sans que les divisions de la politique, les accidents de la guerre ou de la conquête aient jamais fait naître des inimitiés de race, la France et l'Italie ont pu se quereller sans jamais se haïr, tant il y avait d'idées semblables dans l'âme de ces deux sœurs, se sentant toutes deux les filles aînées delà civilisation latine. De leur origine, elles ont conservé la fierté native; toutes deux aiment passionnément leur pays, toutes deux répugnent aux intimités qui prétendent supprimer comme un vestige suranné l'amour de la patrie, elles veulent bien abaisser les frontières, mais non les drapeaux, elles se tendent librement la main dans la pleine dignité de leur rôle dans le monde. C'est ainsi que l'Institut français de Florence vivra et se développera, apprenant aux étudiants des deux côtés des Alpes, par l'incomparable spectacle de l'histoire, qu'entre deux grandes nations, il n'y a de véritable amitié que si elles savent se connaître et se respecter.

« Le dix-septième et le dix-neuvième siècle leur ont appris le chemin de la Villa Médicis et du Palais Farnèse. Vous avez voulu que le vingtième siècle, à son aurore, leur offrît une nouvelle étape laborieuse et brillante. » Discours de M. BIGLIA[4] Adjoint au maire de Florence

« Mesdames, Messieurs,

« M. le Maire de Florence, contraint, à son vif regret, par les devoirs de sa charge, à s'absenter en ces jours, m'a fait l'honneur de me déléguer le soin de vous exprimer les sentiments avec lesquels non seulement la Municipalité Florentine, mais la ville de Florence entière salue et accueille votre noble initiative.

« Notre sympathie pour tout ce qui est Français ne date pas d'hier.

« Vous rappelez-vous, Mesdames et Messieurs, l'épisode charmant et touchant des « Fioretti di San Francesco » là où le roi de France Saint Louis vient trouver en la voisine Ombrie un des disciples les plus chers de Saint François d'Assise ? « Va dunque il portinaio e dice che alla porta è uno pellegrino che lo dimanda : e gli fu rivelato in ispirito che quello era il re di Francia ; di che egli subitamente con grande fervore esce di cella e corre alla porta e senza altro addimandare, o che mai eglino s'avessino veduti insieme, con grandissima divozione inginocchiandosi s'abbracciarono insieme e baciaronsi con tanta dimestichezza come se per lungo tempo avessero tenuto grande amistà insieme. Ma per tutto questo non parlava Tuno all'altro, ma stavano abbracciati con quei segni d'amore caritativo in silenzio. E stati che furono per grande spazio nel detto modo, senza dirsi parola insieme, si partirono l'uno dall'altro. »

« Donc le portier va et dit qu'il y a à la porte un pèlerin qui le demande; et il lui fut révélé en esprit que ce pèlerin était le roi de France; aussitôt, plein d'une grande ferveur, il sort de sa cellule, court à la porte, et sans plus demander et sans qu'ils se fussent jamais vus auparavant, dans une grande dévotion tous deux, s'agenouillant, s'embrassèrent ensemble avec autant d'intimité que s'ils avaient été depuis longtemps en grande amitié. Et pendant tout ce temps aucun ne parlait à l'autre, mais ils se tenaient embrassés, en ce signe d'amoureuse charité, silencieux. Et quand ils furent restés un grand espace, de temps en cette manière, sans se dire un mot ils se séparèrent l'un de l'autre.

« Eh bien ! cette communion spirituelle par laquelle ces deux grandes âmes du moyen âge se comprenaient sans dire mot et se retrouvaient, en cette accolade en pleurs, s'est continuée entre l'âme française et l'âme italienne, en changeant de forme, à travers les siècles, jusqu'à nos jours.

« Nos anciens mercanti, nos artistes, nos écrivains, nos hommes d'État, tous ont visé à la France; au pays où la renaissance civile ici éclose, devait s'épanouir, se compléter, se renouveler.

« Nos pensées, nos voeux, nos coeurs ont toujours été tournés vers la terre de France.

« Terre très noble, très belle et très chère.

« Terre généreuse où ont germé toutes les plus grandes initiatives de progrès, de liberté, de démocratie et de justice.

« Terre de beauté et de charme, où fleurit la femme qui inspira le plus délicat des poètes italiens, celui « Che Amore in Grecia nudo e nudo a Roma D'un vélo candidissimo adornando Rendea nel grembo a Venere celeste. »

« Terre sacrée où, parmi les ossements de tant de héros, reposent ceux du grand Leonardo, le Florentin qui a été la plus merveilleuse manifestation du génie de notre race latine;

« Des nuages ont passé, hélas ! sur le bleu de notre ciel; et des malentendus ont pris parfois l'apparence dé dissensions profondes.

« Mais des hommes supérieurs ont aperçu le danger; et bravement ils se sont mis à la tâche. Les nuages se sont dissipés; et les deux peuples, comme se réveillant d'un mauvais rêve, se sont serré la main, heureux de leur amitié renouvelée et raffermie.

« Un de ces braves se trouve en ce moment parmi nous. A lui j'envoie, au nom de mes concitoyens, l'expression de notre reconnaissance.

« Et désormais nous marcherons à côté toujours, et rien ne pourra plus nous séparer.

« Le chemin de la civilisation que nous avons encore à parcourir se déroule devant nous à perte de vue, plein de promesses, mais hérissé d'obstacles.

« Marchons-y ensemble, vaillamment, en nous entr'aidant aux passages périlleux, soutenus par le même espoir, par la même confiance dans les destinées de notre race et du progrès humain.

« C'est là notre vœu ardent.

« Il n'y a pas un de mes concitoyens, je vous en assure, qui, regardant au delà des Alpes, ne songe à son frère français sans avoir l'envie de lui dire, avec attendrissement, ce qu'un de vos poètes disait au frère bien-aimé revenant d'un long voyage : « Ami, ne t'en va plus si loin, D'un peu d'aide j'ai grand besoin, Quoi qu'il m'advienne. Je ne sais où va mon chemin, Mais je marche mieux quand ma main Serre la tienne. » Discours de M. GUIFFREY Délégué de l'Académie des Beaux-Arts

« Messieurs,

« L'Académie des Beaux-Arts a voulu se faire représenter à l'inauguration de l'Institut français de Florence pour donner une preuve manifeste de l'intérêt qu'elle porte à cette nouvelle fondation scientifique, et en même temps du souvenir profondément reconnaissant que tous ses membres ont gardé des enseignements reçus dans cette belle et noble cité.

« D'ailleurs, les maîtres de l'art ne sauraient demeurer insensibles à aucune manifestation intellectuelle ou littéraire. La preuve est faite que certaines mains des plus habiles' à manier le pinceau ou Tébauchoir ont su tenir, de nos jours, aussi bien que jadis, avec une incontestable distinction, la plume de l'écrivain.

« L'Académie des Beaux-Arts n'oublie pas non plus qu'elle est chargée, depuis plusieurs siècles, de la tutelle et de la direction de cette Académie de France à Rome, le premier établissement de cette nature, qu'il nous soit permis de le rappeler, créé en Italie par une nation étrangère.

« Il s'agissait, dans le projet suggéré au grand ministre Colbert par Charles Le Brun, d'offrir aux jeunes étudiants, peintres ou sculpteurs,, des facilités de voyage et de travail que leurs devanciers n'avaient pas connues, en les délivrant de toute préoccupation matérielle. L'institution avait son utilité pratique et sa raison d'être, puisqu'elle a duré et dure encore, et puisqu'elle a trouvé de nombreux imitateurs.

« Le 5 mars 1666, aune des séances hebdomadaires de l'Académie royale de peinture et de sculpture, se présentait devant la Compagnie un de ses membres les plus distingués, le peintre Charles Errard, récemment nommé par le Roi directeur de l'école nouvellement fondée à Rome; il venait prendre congé de l'Académie, et lui présenter en même temps les premiers pensionnaires désignés pour l'accompagner sur les rives du Tibre. De ce jour date l'existence de notre Académie romaine.

« Depuis lors, à travers des vicissitudes nombreuses, qui ont parfois menacé son existence, elle n'a cessé de tenir une place considérable dans l'histoire des Beaux-Arts en France.

« Presque tous nos artistes éminents du XIXe siècle ont fait leur pèlerinage dans la ville pontificale, et ont été compléter leurs études à l'Académie de France à Rome. Et il suffit d'avoir vécu quelques années près des maîtres de la peinture et de la sculpture, admis à y passer les plus belles et les plus heureuses années de leur jeunesse, pour savoir quel souvenir délicieux, enchanteur, leur a laissé le séjour à la Villa Médicis.

« Mais pourquoi les leçons des grands génies de la Renaissance seraient-elles moins fécondes que celles de l'antiquité grecque ou latine? Et quelle ville pourrait offrir à l'admiration des artistes une réunion de chefs-d'oeuvre comparable à celle qu'ils trouveront à Florence, cette véritable capitale de l'art moderne, ce musée unique au monde ? Aussi, les lauréats des prix de l'Académie de peinture et de sculpture se voient-ils imposer l'obligation de séjourner en Toscane avant leur établissement définitif à Rome. C'est à grand-peine, il faut le dire, qu'on parvient à obtenir cette interruption du voyage vers la capitale du monde antique, si riche en souvenirs historiques et en grandioses monuments.

« La création de l'Institut français permettra, n'en doutons pas, au jeune voyageur de supporter avec moins d'impatience ce stage obligatoire à Florence. Peut-être même celte admirable contrée exercera-t-elle une si grande séduction sur son imagination, qu'il s'empressera de saisir la première occasion de venir lui demander à nouveau des conseils et des inspirations. Et ce sera certainement tout avantage pour nos peintres et pour nos sculpteurs.

« L'initiative hardie de l'Université de Grenoble et la prudente activité de son distingué représentant ont triomphé des premiers obstacles, si souvent insurmontables. Dès maintenant, la confiance a remplacé l'appréhension ; le succès paraît assuré. N'oublions pas les modestes débuts de l'Académie de Rome, qui, elle, pouvait du moins compter sur la protection d'un souverain absolu. Elle chercha pourtant longtemps un gîte convenable. Elle comptait déjà près d'un siècle et demi d'existence quand elle vint se fixer dans cette Villa Médicis, où fut célébré récemment le centenaire de son installation. Souhaitons à l'Institut naissant de Florence de ne pas attendre autant d'années la consécration du succès.

« Tout va vite aujourd'hui. Avant longtemps peut-être, l'Institut français aura-t-il trouvé un domicile définitif dans quelque vieux palais florentin, où il pourra offrir un centre de réunion à l'élite de nos savants, de nos littérateurs et de nos artistes, Comment ce rêve se réalisera-t-il? Nous l'ignorons. La générosité des mécènes empressés à doter leur patrie de fondations utiles se traduit chaque jour par de nouvelles libéralités. Pourquoi ne s'en rencontrerait-il pas un, heureux de compléter et de parfaire l'oeuvre si bien commencée par l'initiative intelligente et désintéressée de quelques bons Français ? » Discours de M. Pasquale VILLARI Vice-président du Sénat italien Doyen de la Faculté des Lettres de l'Institut des Études Supérieures de Florence

« Monsieur l'Ambassadeur,

« Mesdames, Messieurs,

« Je suis heureux de pouvoir, au nom de la Faculté à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, faire mes souhaits de prospérité au nouvel Institut français qui s'inaugure aujourd'hui à Florence, fondé par l'Université de Grenoble. Le fait a une plus grande importance qu'on n'aurait pu le croire; et cette cérémonie, rendue solennelle par la présence des représentants des deux gouvernements, nous offre d'utiles enseignements.

« L'Université de Grenoble est celle qui, plus que toute autre, en France, travaille à l'avancement des études italiennes. On doit cela, d'abord, à M. le professeur Hauvette, qui passa plusieurs années étudiant parmi nous, à Florence, et ensuite enseigna à Grenoble.

« Maintenant, l'oeuvre est continuée dignement par le professeur Julien Luchaire, fils de l'illustre historien. La conséquence naturelle de ces études italiennes a été que l'Université de Grenoble a senti multiplier ses énergies, a commencé à se répandre au dehors, a éprouvé le besoin de divulguer parmi les étrangers l'étude de la langue et de la littérature française. Le premier pas dans ce sens fut la fondation de l'Université d'été, initiative qui a été depuis plusieurs fois imitée. On y institua des cours d'études françaises pour les étrangers, lesquels, en peu de temps, arrivèrent au nombre inespéré de huit cents environ, parmi lesquels un bon nombre d'Italiens. Le mérite principal de ce succès est dû à l'activité noble et désintéressée d'un autre fils de la France, M. Reymond, qui s'était fait déjà une spécialité de l'étude de l'art en Italie, sur lequel il a publié des ouvrages de valeur.

« Le second pas est cet Institut français qui s'inaugure aujourd'hui à Florence. On le doit surtout à l'initiative de M. le professeur Julien Luchaire, admirablement secondé, qu'on me permette de le dire, par l'énergie intelligente et patriotique de son aimable femme. Il y a quelques années déjà que les élèves du professeur Luchaire venaient continuer leurs études italiennes auprès de notre Institut Supérieur. Il s'agit maintenant d'initier une nouvelle école, qui sera comme l'anneau de conjonction entre les Italiens et les Français, un instrument d'aide mutuelle.

« Le fait, Messieurs, par lequel le progrès des études italiennes à Grenoble a produit comme conséquence naturelle une diffusion des études françaises en Italie, mérite toute notre attention. Il prouve, ce me semble, la grave erreur de ceux qui, pour maintenir intacte l'originalité de l'esprit national d'un peuple, croient qu'il est nécessaire de le tenir éloigné du contact avec les autres peuples, de peur qu'il ne se corrompe. C'est précisément le contraire qui est vrai. Si un peuple a vraiment son originalité propre, du contact avec les autres peuples sortiront pour lui de nouveaux éléments de vie qu'il transformera en substance de son esprit. Les gouvernements passés le comprirent. C'est pourquoi ils cherchèrent toujours à nous endormir, à nous stériliser en nous tenant éloignés des autres peuples. La nouvelle liberté, au contraire, nous poussa à répandre avec ardeur, parmi nous, la culture classique, qui élargit notre horizon, en nous faisant vivre dans un monde idéal, différent du nôtre et duquel le nôtre est dérivé, et en nous reconduisant ainsi presque aux sources primitives de notre vie intellectuelle. Ensuite s'est vivement développé chez nous le désir d'étudier les langues et les littératures modernes, d'avoir des Facultés de langues étrangères et de sortir ainsi de nous-mêmes; de vivre un moment la vie des autres peuples pour apprendre à vivre mieux et plus complètement la nôtre. Je n'ai pas besoin de vous rappeler ici que parmi toutes les langues et littératures étrangères, les plus nécessaires pour nous sont celles du peuple français, avec lequel tant de fois nous mêlâmes nos pensées, nos idées, notre sang.

« C'est pourquoi nous accueillons comme un signe heureux pour nous et pour les autres peuples la fondation de nouvelles écoles étrangères.

« Nous avons vu surgir avec plaisir à Florence, qui est le vrai berceau de la culture nationale, une école allemande, consacrée à l'étude de l'Art italien, dirigée par le docte et illustre professeur Brockhaus et dans laquelle travaillent ensemble les Allemands et les Italiens. Et avec un vif plaisir nous voyons surgir le nouvel Institut français, dont les élèves travailleront fraternellement avec les élèves de notre Institut Supérieur.

« Dans un moment où l'esprit national pousse tous les peuples à s'armer, à dépenser leurs meilleures énergies pour se préparer à se détruire plus facilement les uns les autres, c'est une consolation de voir naître des institutions qui cherchent à rapprocher, à faire fraterniser les peuples, les préparant, au contraire, à ces luttes dans lesquelles les vaincus et les vainqueurs s'obligent mutuellement; ces luttes qui — comme un jour a bien dit l'illustre professeur Liebig — sont les seules dans lesquelles le vaincu se hâte de mettre, de ses mains, la couronne sur la tête du vainqueur.

« Par celle communion des éludes franco-italiennes, dont nous inaugurons aujourd'hui avec joie l'organe officiel, la culture des deux pays sera rendue plus énergique, plus large, plus nationale. Les Français se sentiront toujours plus français, les Italiens toujours plus italiens. Un peuple pourra dire à l'autre : Plus je te donne et plus je possède. Faisant ainsi, nous serons les uns pour les autres d'une utilité toujours plus grande, et nous nous sentirons toujours plus frères.

« Ceci est le but que, nous tous, nous nous proposons aujourd'hui. Ceci est le souhait que, au nom de la Faculté de Florence, je fais à l'Institut naissant, au jeune professeur Luchaire et à ses élèves, qui trouveront toujours parmi nous l'accueil le plus affectueux et le plus cordial. »

Msr Duchesne a enfin porté à la nouvelle institution le salut de sa grande aînée, l'École française de Rome.

L'Ambassadeur, avant de lever la séance, a adressé quelques paroles de remerciements, au nom de la France, aux autorités et notabilités italiennes.

Une réception a eu lieu, immédiatement après, dans les salons de l'Institut; un lunch a été offert aux invités.

Dans les jours qui ont précédé et suivi la cérémonie, la société florentine avait organisé, en l'honneur de l'Ambassadeur de France et de la délégation française, une série de réceptions. Dimanche soir 26 avril, M. le comte Serristori, député, et Mme la comtesse Serristori ont reçu dans leur palais des bords de l'Arno. Lundi soir 27, le Cercle littéraire et artistique, dit « Société- Léonard de Vinci », a ouvert ses salons de via Strozzi ; le tragédien Gustave Salvini a récité un poème de Pietro Cossa. Mardi soir 28, le Directeur du Musée archéologique et Mme Milani ont reçu en leur hôtel du Viale Eugenio.

A ces trois soirées assistait un très grand nombre de personnes, l'élite du monde politique, littéraire et artistique de Florence.

Le matin du mardi 28, la délégation française a visité une exposition de manuscrits français de la Bibliothèque Laurentienne, organisée tout exprès par le directeur, M. Guido Biagi. Dans l'après-midi, M. Morpurgo, directeur de la Bibliothèque Nationale, a fait luimême à la délégation les honneurs de sa Bibliothèque.

Dans la journée du 27 avril, de nombreuses lettres et télégrammes de félicitations sont parvenus via San-Gallo. M. Rava, ministre de l'Instruction publique d'Italie, avait adressé à M. l'Ambassadeur Barrère le télégramme suivant :

« Certain que le nouvel Institut fera une oeuvre féconde de culture intellectuelle, j'applaudis à une initiative qui ravive des souvenirs chers, et qui resserre les liens des traditions littéraires et scientifiques communes à la France et à l'Italie. »

M. Rava avait aussi télégraphié à M. Julien Luchaire ainsi qu'il suit :

« Le Préfet me représentera à la cérémonie de l'inauguration et vous apportera mes salutations et mes souhaits ; mais à vous, qui obtenez aujourd'hui la récompense de votre foi dans le triomphe d'une idée très noble, j'envoie mes félicitations sincères et cordiales. »