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Irlande - Émancipation des Catholiques

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IRLANDE.

ÉMANCIPATION DES CATHOLIQUES.

ORIGINE DE L’ASSOCIATION. — NOUVEAUX PROJETS.


Dublin, 1er juillet 1829.
Monsieur,

Un moment de calme a succédé ici à l’agitation produite par la discussion de la question de l’émancipation catholique. Les partis s’observent ; ce n’est pas de l’inaction, c’est plutôt de l’attente. Une élection générale, en donnant une matière d’agitation à des esprits indécis peut seule indiquer la marche des opinions et les progrès de la liberté.

La question des catholiques, si féconde en résultats pour l’Irlande et pour l’Europe tout entière, mérite plus qu’une considération passagère. Il ne suffit pas de dire que la crainte d’une guerre avec la Russie, et la difficulté de manier le gouvernement en présence de partis si énergiques et si opposés dans les deux chambres du parlement, ont déterminé le duc de Wellington à essayer ce que n’a pu faire ni l’influence de Pitt, ni l’éloquence de Canning. Une mesure qui a remué si profondément la vieille Angleterre, qui a montré aux yeux de l’Europe une masse d’ignorance et de fanatisme, difficile à concilier avec l’idée flatteuse que l’on s’est plu à se former de la liberté éclairée de ce pays, qui a porté enfin la division et la révolte dans le camp des torys ; une mesure semblable n’a pu être proposée que dans la conviction intime que l’Irlande se préparait elle-même un remède à tous ses maux. L’Association catholique était devenue plus forte que le gouvernement ; voilà le mot de l’énigme. Sans doute, je ne prétends pas que de puissantes raisons politiques n’aient aussi engagé le ministère Wellington à en finir avec cette question mais en réfléchissant sur la constitution et l’influence de l’association, on reconnaîtra l’inévitable nécessité d’un changement dans la marche de l’administration anglaise.

L’association des catholiques d’Irlande date de longues années. Elle a souvent changé de nom, jamais de nature ; c’était la réunion des hommes dépouillés de leurs droits contre leurs oppresseurs. Avant l’époque de l’union, le nom de catholique se prononçait à peine. Privés de tous leurs biens, la loi ne reconnaissait même pas leur existence, et, par une coïncidence vraiment extraordinaire, l’honorable Arthur Wellesley, aujourd’hui duc de Wellington, alors aide-de-camp du vice-roi, fut le premier qui, dans le parlement irlandais de 1796, proposa de les admettre aux bienfaits de la vie politique.

Ce n’est pas mon intention de suivre pas à pas les progrès de la cause catholique. Je remarquerai seulement qu’en 1812 et 1813, William Saurin, procureur-général, fit dissoudre par la force armée une association qui portait alors le nom de bureau des catholiques. Depuis cette époque jusqu’en 1823, les catholiques n’entreprirent rien de marquant, comme corps organisé. Des assemblées publiques de villes et de comtés, des pétitions adressées aux deux chambres, voilà l’histoire de cette période. Un abattement général avait suivi des années entières d’efforts et d’agitation. Enfin, en 1824, O’Connell et Sheil constituèrent l’association catholique d’après un nouveau plan, celui des sociétés bienfaisantes, reconnues par la loi. Pour en être reçu membre, il suffisait de payer la somme annuelle de 25 fr. Faible dans le commencement, elle ne comptait qu’un petit nombre d’orateurs inquiets et de gentilshommes désœuvrés ; mais bientôt la remuante action d’O’Connell et l’éloquence brûlante et sarcastique de Sheil éveillèrent les esprits. L’association prit un accroissement rapide ; elle étendit ses ramifications jusqu’aux villages les plus reculés. L’élection d’un membre du parlement pour le comté de Waterford offrit la première preuve de l’influence qu’elle avait acquise, et mit enfin le gouvernement en face d’un pouvoir qu’il ne savait plus maîtriser. Le comté appartient presque entièrement aux Beresford, les plus riches et les plus intolérans de toute l’aristocratie irlandaise. Ils disposaient du comté comme d’un bien de famille ; aussi se récria-t-on de toutes parts contre la folie de lutter avec une aussi noble maison. L’association resta ferme dans sa résolution et ses énergiques appels aux électeurs triomphèrent des menées de l’administration et des menaces des Beresford ; un membre libéral fut élu. Dès-lors, l’association devint toute puissante, les indifférens et les timides n’hésitèrent plus à s’y joindre : la rente catholique fut organisée. Dans chaque village, dans chaque paroisse, deux collecteurs furent nommés pour recevoir les offrandes des paysans ; on payait deux sous par mois. Ces collecteurs étaient en correspondance avec le secrétaire de l’association ; ils rendaient compte de tous les actes vexatoires des magistrats, et toutes les fois que le sujet d’un procès se présentait, l’association en intentait un contre le magistrat coupable, devenu par cela même l’esclave de ceux que jusqu’alors il avait tyrannisés. On n’a qu’à se rappeler la manière d’administrer la justice en Angleterre pour reconnaître la prévoyance et l’adresse qui présidaient à toutes les mesures de l’association. Dans chaque affaire civile ou criminelle, il faut commencer par obtenir un mandat d’arrêt d’un magistrat ou juge de paix. Ces magistrats ou juges de paix sont des fonctionnaires honoraires, sans aucune responsabilité. Tous gentilshommes de campagne, ils sont chargés, chacun dans son voisinage, de veiller à la sûreté et à la tranquillité publiques ; mais dans une émeute populaire, dans une effervescence politique, ils deviennent souvent les instrumens faciles des rigueurs du gouvernement contre le peuple. En Angleterre encore, les plaintes contre les magistrats ne sont pas trop nombreuses ; ils se conduisent avec assez d’impartialité, pourvu toutefois qu’il ne s’agisse pas d’un malheureux braconnier. Oh ! alors point de pitié, point de justice. Mais en Irlande, quelle différence ! Imaginez une population de six millions de catholiques, soumise aux caprices d’une magistrature protestante, dont la grande majorité est orangiste. Nul lien de religion, de patrie, nul espoir de justice, nul rapprochement d’opinions. D’un côté, le dédain affecté d’une supériorité insultante ; de l’autre, la haine profonde d’une nation qui se sent blessée dans ses affections les plus chères, qui voit se fermer devant elle la carrière des honneurs et des nobles ambitions. Les magistrats pesaient d’un joug de fer sur la classe populaire, et les premiers efforts de l’association furent dirigés contre eux. Fonctionnaires non salariés, ils n’offraient aucune responsabilité légale ; mais ils étaient responsables de leur conduite individuelle, et ils se voyaient exposés à soutenir, de la part de l’association, des procès coûteux, où ils étaient presque toujours renvoyés, il est vrai, de la plainte, mais où ils ne subissaient pas moins les frais considérables qu’entraînent toujours les débats judiciaires en Irlande. Force donc leur fut de se tenir sur les gardes, et le gouvernement, privé ainsi de son arme la plus puissante, luttait vainement contre le colosse.

Vinrent ensuite les clubs libéraux qui mirent le comble à cette étonnante organisation. Ils avaient un but exclusivement politique, celui de veiller à l’enregistrement des électeurs, d’encourager les faibles, de diriger les ignorans, et d’épier les abus locaux de l’administration. Voici leur mode d’organisation. L’association était le grand club central. Dans chaque ville, on établit un club de comté, qui correspondait avec l’association, et dans chaque paroisse, un club qui correspondait avec celui du comté. Les membres de chaque club se réunissaient, une fois la semaine, pour concerter les mesures nécessaires à prendre, et tous les mois ils faisaient un rapport sur les progrès de l’association, sur les abus à corriger, et les procès à intenter. Ajoutez à ce système si bien coordonné six millions d’hommes, agissant d’accord, réunis par le sentiment d’une injustice commune, et déterminés à reconquérir à tout prix leurs droits, et vous aurez une idée exacte de l’état de l’Irlande pendant les six dernières années. Quel gouvernement assez fort pour résister à une telle coalition, assez insensé pour courir la chance d’une lutte plus longue ! Le ministère Wellington a reculé devant l’avenir ; les catholiques sont libres.

Je me suis attaché, Monsieur, non pas à retracer les événemens déjà si connus de l’élection de Clare, ni les réunions des paysans de Tipperary, ni les armemens des orangistes, ni l’attitude menaçante de leurs adversaires ; mais à esquisser rapidement le développement et la marche de l’association catholique, en un mot le matériel de ses opérations. Je vous ai parlé de son organisation politique ; j’ajouterai seulement quelques traits pour peindre son influence morale sur le peuple irlandais. Les négocians et marchands protestans de Dublin et des principales villes commerçantes de l’Irlande, avaient adressé des pétitions aux deux chambres du parlement, contre l’émancipation catholique. Ces pétitions excitèrent un vif mouvement d’indignation, au moment où le mécontentement public était déjà porté au plus haut degré. M. Forde, riche négociant et membre zélé de l’association, fit une proposition qui avait pour but de recommander aux catholiques de n’entretenir aucune relation commerciale avec les protestans illibéraux. Par un calcul simple et frappant, il démontra les conséquences inévitables d’une mesure si vigoureuse[1]. Pendant trois semaines, la question fut discutée vivement, et enfin rejetée ; toutefois les discours passionnés et les appels chaleureux faits au peuple de rendre la haine pour la haine, l’exclusion pour l’exclusion, produisirent des effets que ne pouvaient prévoir les défenseurs même de la mesure. Si l’association échappa à l’accusation d’une conduite intolérante, les paysans n’en suivirent pas moins les conseils de M. Forde. Plusieurs d’entre les négocians qui avaient signé la pétition contre les catholiques se présentèrent, mais trop tard, pour appuyer leurs demandes.

Une chose digne de remarque dans l’histoire de l’association, c’est que, tout en professant les opinions les plus libérales, jamais les catholiques n’ont pris une part active dans les autres grandes questions politiques de la Grande-Bretagne. Ils ont suivi en cela les conseils de l’immortel Grattan, de ne jamais s’immiscer dans les partis des whigs et des torys. Je ne m’arrêterai pas pour examiner la question de savoir si, en suivant la marche contraire, ils ne seraient pas arrivés à des résultats plus avantageux encore pour l’Irlande ; ce serait une discussion maintenant inutile. Mais je ne puis partager l’opinion assez généralement reçue, que les catholiques, satisfaits d’un si beau triomphe, vont se reposer sur leurs lauriers. On rapporte qu’O’Connell, en apprenant le succès de la mesure, s’est écrié : La fin n’est que le commencement, et, en effet, il faudra, que l’Angleterre s’occupe à détruire les abus nombreux que des siècles d’oppression et d’injustice ont enraciné dans ce pays ; il faudra qu’elle marche largement dans les voies de la réforme et de la liberté, si elle ne veut pas entretenir un foyer continuel de mécontentement et d’agitation au milieu de l’Irlande. Il n’est ni dans le caractère, ni dans l’intérêt des Irlandais, de s’en tenir à une grâce que la nécessité seule a arrachée. Vifs et irritables, ils trouveront aisément de nouveaux sujets de plainte, et quand enfin, cédant à leur importunité ou à leur force, le gouvernement aura satisfait à toutes leurs demandes, quand l’Irlande sera vraiment libre, l’Angleterre ne restera pas indifférente. Elle suivra nécessairement l’impulsion donnée, et si aucun événement imprévu du dehors ou du dedans ne vient troubler les progrès de ses réformes ni en précipiter la marche, elle offrira peut-être le premier exemple d’une puissante nation passant de la barbarie des usages gothiques à la morale éclairée des temps modernes, sans s’exposer aux chocs terribles qui précèdent presque toujours les grands changemens politiques.

Agréez, etc

O’…

P. S. Peut-être lirez-vous avec intérêt un état actuel des catholiques romains en Angleterre, en Écosse et en Irlande. Je l’ai extrait d’un immense recueil de pièces que l’on vient d’imprimer sous le titre de The new magna Charta.

POPULATION.

La totalité des catholiques en Grande-Bretagne est évaluée à près d’un million, répandu dans les différentes parties de l’Angleterre, de l’Écosse et du comté de Galles. Cependant on doit observer que cette évaluation est faite par les catholiques eux-mêmes, et comme les comptes officiels en ont diminué le nombre, il est vraisemblable que, dans cet exposé, ils se sont efforcés de compléter le déficit.

Les comtés en Angleterre où se trouve le plus grand nombre de catholiques, sont : Lancashire, Staffordshire, Warwickshire, Worcestershire, Cheshire, Northumberland, Durham, Norfolk, Suffolk et Kent. La population catholique de la métropole et de ses alentours immédiats a été évaluée à environ deux cent mille individus.

Le chiffre exact de la population catholique d’Irlande est, depuis plusieurs années, un sujet de contestations. L’association catholique se fit rendre des comptes par les prêtres de chaque paroisse, et on en tira l’évaluation que les catholiques étaient presque cinq contre un. En résumé, on peut présumer (car il est fort difficile d’affirmer le fait) que la population catholique d’Irlande est d’environ cinq millions et demi et que la population protestante, comprenant toutes les sectes, est d’environ un million trois quarts.


GOUVERNEMENT ECCLÉSIASTIQUE.

Le clergé catholique est gouverné, en Angleterre, par quatre supérieurs appelés vicaires apostoliques, qui président séparément sur Londres, sur les districts de l’ouest ; de l’intérieur et du nord ; en Écosse, par trois évêques, qui président sur les districts de l’est, de l’ouest et du nord. Les évêques sont tous nommés par le pape, et exercent des pouvoirs vicariaux, révocables à volonté. Ils sont réellement évêques dans l’Église catholique romaine, mais ils ne possèdent pas l’autorité épiscopale en Grande-Bretagne. Leurs siéges sont un peu plus que nominaux, ou in partibus ; comme on dit, le docteur Bramston, évêque d’Usula, le docteur Smith, évêque de Bolina, etc. Chaque prêtre a aussi un district séparé, non pas cependant une paroisse particulière, mais une mission, et on l’appelle un missionnaire. Il agit en vertu d’une faculté accordée par le vicaire apostolique du district, et est amovible à volonté. En Irlande, au contraire, aucun évêque n’est amovible, même d’après la volonté du pape, et aucun prêtre de paroisse n’est amovible non plus, même d’après la volonté de son évêque. Pour effectuer un semblable changement, il faut qu’il existe une cause canonique, un accusateur, des preuves régulières, une sentence et une ratification. En Irlande, il y a trente-deux archevêques et évêques catholiques, cinquante-deux doyens et archidiacres, environ quinze cents prêtres de paroisse, et trois mille vicaires. Les bénéfices sont au nombre de neuf cent quatre-vingt-quatre, ayant à peu près également chacun six mille ames.


CHAPELLES.

Il y a en Grande-Bretagne quatre cent cinquante-six chapelles (églises) catholiques ou congrégations, ajoutées aux chapelles particulières de la grande et de la petite noblesse. Dans le comté de Lancashire, vous en trouvez quatre-vingt quatre ; dans le comté de Yorkshire, quarante-sept ; dans le comté de Galles, six ; dans le comté d’Yverness-shire, dix-sept. On en compte vingt-cinq à Londres et dans ses environs ; dont plusieurs (et surtout celle de Moorfields) sont d’une structure fort élégante. En Irlande, il y a une chapelle dans chaque paroisse ; il existe en outre beaucoup de chapelles secondaires dans les principales villes, où les chapelles se sont multipliées rapidement depuis les dernières années.


ÉDUCATION.

Outre dix écoles libres dans la métropole, et sans compter celles qui sont attachées aux chapelles des districts populeux, on rencontre un grand nombre de colléges ou séminaires dispersés dans la Grande-Bretagne. Les principaux sont : le collége des Jésuites à Stonyhurst, près Blackburn ; le collége de Saint-Edmon, près Ware ; le collége d’Ushaw, près Durham ; le collége d’Oscott, près Birmingham ; et Sedgleypark, près Wolverhampton. Il y a encore plusieurs communautés ou couvens, parmi lesquels on peut surtout mentionner la communauté d’Hammersmith, et le couvent de l’ordre de Cîteaux, à la place d’un ancien monastère du même ordre, à Lulworth-Park, dans le Dorsestshire. On doit observer ici qu’en vertu de la dernière loi[2], toutes les communautés seront graduellement supprimées, celles consacrées aux femmes étant seules exceptées.

D’après l’appendix no 5, au neuvième rapport des commissaires de l’enquête sur l’éducation irlandaise, il y a en Irlande vingt-quatre écoles catholiques, appartenant à la fraternité chrétienne et aux autres ordres religieux ; quarante-six écoles pour le sexe féminin, attachées aux communautés, et trois cent cinquante-deux externats, entretenus tous ou en partie par souscription. Ces écoles sont entièrement indépendantes des écoles payantes et de celles que soutiennent des particuliers. On peut y ajouter le collége catholique romain de Maynooth, le collége des Jésuites de Clongowes, et le collége Carlow, sous la surveillance directe du docteur Doyle.


  1. M. Forde suppose la population catholique de cinq millions seulement, et porte la dépense journalière de chaque individu à la faible somme de six sous, ce qui ferait à la fin de l’année près de cinq cent soixante-quinze millions de monnaie française. En faisant circuler cette somme parmi les catholiques, il aurait porté un coup mortel à toute entreprise commerciale dirigée par un négociant illibéral. L’association avait fait imprimer et répandre partout les noms de ceux qui avaient signé la pétition contre l’émancipation.
  2. Le bill d’émancipation.