Jean Journet

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Les Ressuscités
Calmann Lévy, éditeur (p. 263-271).
JEAN JOURNET



Écrit dans l’été de 1849.


Nous avons été voir à Bicêtre, — où l’on vient de le renfermer depuis deux semaines, — un pauvre brave homme, connu dans le monde des littérateurs et des peintres sous le nom de l’apôtre Jean Journet. On l’a affublé du costume des fous, nous ne savons trop pourquoi, bien qu’il ait tenté de nous l’expliquer lui-même avec une grande douceur et un parfait sérieux. Il paraît qu’un soir de représentation, à la Comédie-Française, il s’est avisé de répandre dans la salle, du haut du paradis, quelques-unes de ses pièces de vers. Là gît son crime, c’est-à-dire sa folie. — Nous nous rappelons cette aventure. — Ce soir-là, comme nous allions entrer dans le théâtre de la rue Richelieu, nous aperçûmes Jean Journet, qui était adossé, méditatif et sombre, contre un des piliers du péristyle. Il ne s’éclaircit pas à notre aspect. Il nous entretint de la misère et de la vanité des temps actuels, il nous raconta comment tout allait de mal en pis et pourquoi on l’empêchait de parler dans les clubs ; c’était là surtout son grave et douloureux grief. Ne pouvoir parler ni en prose ni en vers, lui l’apôtre et le poëte ! Aussi désespérait-il ingénument des clubs et de leur influence. Son discours, qui fut assez bref et empreint d’une visible préoccupation, se termina par ces paroles mémorables : « — Allez à vos plaisirs ! » On jouait la Camaraderie de M. Scribe.

Une fois à mes plaisirs, comme il disait, je me mis peu à peu à l’oublier. Au bout d’un quart d’heure, j’étais tout entier à la grâce spirituelle et bonne de mademoiselle Denain, au jeu mignard de mademoiselle Anaïs. La première avait une robe en soie blanche, unie, qui lui allait bien de partout et où elle était emprisonnée comme l’eau dans une carafe. Ces deux dames faisaient esprit de tout, de leurs yeux, de leur bouche, de leurs mains blanchettes et longuettes. — Le quatrième acte allait son train, lorsque tout à coup, v’lan ! une pluie de papiers inonde les spectateurs du parterre, de l’orchestre et des galeries. On lève la tête : c’était Jean Journet qui distribuait la manne divine ; et comme il voyait que chacun s’empressait pour y atteindre :

— Patience, disait-il ; il y en aura pour tout le monde !

Et il recommençait à jeter de droite et de gauche ses odes, ses hymnes, ses chansons, ses élégies, ses cantates, qui dansaient, se balançaient et tournoyaient en rasant le lustre, comme des papillons blancs autour d’une bougie. Pourtant, au milieu de son opération, voilà que Jean se sent atteint d’un remords ; il s’arrête, il se tourne vers la scène, il demande pardon humblement à mademoiselle Denain et à mademoiselle Anaïs, il les prie à mains jointes de l’excuser. Mais sa mission, dit-il, est impérieuse, il faut qu’il la remplisse ; et, pour cela, il demande la parole pour cinq minutes. — Cinq minutes ! c’était bien peu de chose. Néanmoins, le public, qui avait eu le temps de s’apercevoir qu’il avait affaire à un apôtre et à un prédicant, refusa les cinq minutes demandées.

— Ramenez-moi à la Camaraderie ! dit le public, du ton que dut prendre ce poète d’autrefois lorsqu’il répondit : Ramenez-moi aux carrières !

Puis arriva la garde, qui emmena Jean Journet. Quelques jours après, il était à Bicêtre.

Si notre mémoire est en état, voici la deuxième fois que l’on fait accomplir un si funeste voyage à cette honnête personne, qui n’a que le tort de pousser au bien par des moyens excentriques et d’être un croyant exalté au milieu de nos tièdes croyants. Il croit à quelque chose, lui, à une chose extravagante, poétique, décriée, sublime, au Phalanstère ! Mais enfin il croit à quelque chose. — Or, Faust, qui croit au diable, je l’estime mieux que don Juan, qui ne croit à rien. — Nous disions donc que Jean Journet avait déjà été mis en 1841 à Bicêtre, et que c’est suffisant, à tout prendre. Selon nous, il n’y avait pas lieu à recommencer, et le désastre ne serait pas considérable quand on laisserait de temps en temps ce malicieux apôtre intervenir au milieu d’une tragédie, comme un terre-neuve dans un jeu de siam. — Tenez, on jouait dimanche Abufar ; eh bien ! franchement, nous avons regretté Journet.

On veut le guérir, nous le voyons bien. Et quand il sera guéri, c’est-à-dire quand on lui aura ôté sa poésie, éteint son regard, glacé son âme, alors seulement ce sera un homme pareil aux autres hommes. Ce jour-là, Jean Journet aura le droit de dire : Je suis raisonnable ! II pourra, comme tous les gens qui sont raisonnables, aller manger un melon à Romainville avec ses voisins, qui ne dédaigneront plus sa compagnie. Il ira voir des pièces de théâtre et trouvera que ce Levassor est impayable. Le monde pourra chanceler sur sa base ; Jean Journet, devenu raisonnable, dira : Qu’est-ce que cela me fait ? Il mariera sa charmante petite fille à un avocat ou à un papetier, quelqu’un de raisonnable aussi. Et Jean Journet sera bien heureux, il n’aura plus de rêves de triomphe, il n’ira plus chanter dans les banquets, il fera des cornets avec ses vieux refrains ; il dira, au dessert, des plaisanteries contre les prêtres ; Jean Journet aura froid au cœur, froid à la tête, froid partout, mais il sera raisonnable ! — Ah ! ne guérissez jamais Jean Journet !

Pendant les batailles de juin, je l’ai vu qui prêchait l’harmonie et l’union, par un soupirail de l’Abbaye, où on l’avait incarcéré par mégarde. Il rappelait à s’y méprendre le juge des Plaideurs. Mais ne rions pas ; c’était une belle parole que celle de Jean Journet, c’était surtout une parole respectable. Sa physionomie s’éclairait comme un ciel à mesure qu’il discourait, sa voix était sonore, son geste déracinait l’incrédulité chez les plus endurcis. Par exemple, il ne faisait pas bon se mettre en travers de ses utopies. Jean Journet voulait qu’autour de lui tout le monde fût de son avis, ou du moins eût l’air d’en être. — Conduit un jour chez Théophile Gautier, il faillit le battre, parce que l’auteur de Fortunio s’était pris avec lui de savante et obstinée discussion. — Ses emportements rappelaient ceux des prophètes. Comme cet acteur dont le nom m’échappe, il aurait été capable de soulever des statues dans le paroxysme de sa foi. S’il n’avait pas la prudence des serpents, cet apôtre, en revanche, possédait la force des lions !

Quand nous étions réunis, le soir, trois ou quatre autour d’un pot de bière, il n’était pas rare de voir entrer brusquement Jean Journet, avec son austère caban, son fin et noir regard, sa démarche solennelle. Il serrait la main à tout le monde. — Bonsoir, apôtre, disions-nous avec un sourire qui n’avait rien de moqueur ni cependant rien de convaincu. Quelquefois, il y avait deux mois, trois mois que nous ne l’avions vu. Alors, tout en bourrant sa pipe avec un soin terrestre, il nous racontait son dernier voyage. Tantôt c’était de Lyon qu’il arrivait, tantôt de Montpellier, de plus loin encore ; il avait fait la route à pied, comme toujours, car c’était là un apôtre dans la sincère acception du terme. Partout, sur son passage, il avait semé la parole du maître, — le maître Fourier d’abord, et puis le maître Jean Journet ensuite. — Il avait déclamé ses plus belles strophes aux paysans, et une fois déclamées, il les leur avait vendues, et une fois vendues, il leur en avait donné d’autres. Les paysans écoutaient des deux oreilles et prenaient des deux mains, tant cet homme, en proie à ses innocentes extases, avait un beau visage et un beau langage !

Il se trouvait à Bruxelles, une fois. A Bruxelles, Jean Journet se met en tête de pénétrer dans le parc royal et d’avoir un entretien avec Sa Majesté Léopold. Il veut voir en face un front couronné et lui parler des misères sociales. Il entre. — Qui vive ? lui crie-t-on. — Apôtre, répondit-il. Et il passe. Mais, parvenu dans l’antichambre, il est arrêté par des secrétaires qui le questionnent et se mettent à le turlupiner. C’est un fou, dit-on ; et ce mot circulant de bouche en bouche, on renvoie Jean Journet, on le chasse. Le triste et fier poëte, qui avait fait un voyage inutile, passa la nuit devant les grilles du jardin ; au réveil, il avait composé une de ses meilleures pièces de vers, le Fou, la plus navrante que nous connaissions de lui :


Au pied de ce palais où son destin l’appelle,
Voyez, tout près du parc, loin de la sentinelle,
Voyez ce mendiant...
Lorsque l’aube paraît, quand le soleil se couche,
De mots mystérieux que Dieu met dans sa bouche,
Il poursuit le passant.


Voilà où nous en sommes arrivés. De cette qualité si rare et si admirable, — l’enthousiasme ! — nous avons fait une folie. Folie, l’air inspiré, la voix sonore, le geste puissant ! Un homme qui tressaille sous sa croyance, marchant vers un but fixe, la tête haute, l’œil ouvert, — autrefois c’était un original, aujourd’hui c’est un fou. On le met à Bicêtre. A Bicêtre, l’intelligence bruyante, l’honnêteté active, la poésie en action ! Cela fait trembler quand on y réfléchit.


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Disons vite que ce second séjour de Jean Journet à Bicêtre n’a été que de trois semaines. Aujourd’hui l’Apôtre n’est plus ; il est mort en 1863, un peu plus calme, un peu plus triste.

Il existe un excellent portrait de Jean Journet, par Courbet (salon de 1851), et une fort curieuse notice de M. Champfleury, dans son livre des Excentriques.


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