Les Écrivains/Jean Lombard

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E. Flammarion (première sériepp. 236-243).
Jean Lombard

Un puissant et probe écrivain, un esprit hanté par des rêves grandioses et des visions superbes, un de ceux, très rares, en qui se confiait notre espoir, Jean Lombard — un nom qui sonne la force mâle — Jean Lombard, l’auteur de L’Agonie et de Byzance, est mort. Il est mort dans une inexprimable misère, sans laisser à la maison de quoi acheter un cercueil, sans laisser de quoi acheter un morceau de pain à ceux qui lui survivent. Devant la détresse navrante de ce pauvre foyer, où pleurent une femme, admirable créature de dévouement et de bonté, et trois petits enfants charmants, dont le regard doit être si douloureux à regarder, le cœur se serre et des larmes vous viennent aux yeux. C’est donc vrai qu’en ce temps-ci, en ce temps de journaux pullulants, de revues, de publications de toute sorte, qui « accueillent les talents et font les réputations », en ce temps où le plus inutile des Theuriet, ou le plus infime des Delpit, trouvent à vivre de leur métier, à s’enrichir de leur néant, c’est donc vrai qu’un homme courageux, un formidable et supérieur et pur artiste, peut mourir de faim, devant la table servie pour les médiocres et les farceurs, et, lui parti, ne laisser aux siens, vivant seulement de sa tendresse, qu’un héritage de misère et de douleur ? Il faut que, de temps en temps, éclatent de pareilles tragédies — et combien d’ignorées — pour rendre croyables et possibles ces effrayantes choses moins rares qu’on ne pense.

M. Paul Margueritte, qui n’est pas seulement un romancier de grand et délicat talent, mais une âme généreuse vibrant à toutes les causes nobles, et M. Édouard Petit, un des plus chers, des plus fidèles amis de Jean Lombard, ont fait entendre, le premier dans L’Écho de Paris, le second dans Le Mot d’ordre, un éloquent, déchirant appel à la pitié publique en faveur de ces quatre êtres désespérés, entrés soudain dans les ténèbres de l’avenir. Cet appel a trouvé de l’écho. Une somme disponible, relativement importante, peut subvenir aux premiers et plus pressants besoins, le ministère de l’Instruction Publique s’est empressé d’allouer spontanément un secours de cinq cents francs. D’autres secours s’annoncent, sont attendus. C’est bien pour aujourd’hui. Mais demain, le demain si noir, que sera-t-il ? On ne peut poser ce point d’interrogation sans un grand frisson. Pourtant il ne convient point de désespérer. Comme l’a dit M. Édouard Petit, « Lombard était des nôtres, sa famille sera désormais des nôtres » . Il n’est pas possible qu’un être élu, en qui a brûlé une des plus belles flammes de la pensée de ce temps, soit plus maltraité de la charité publique, que le dernier des comédiens, qui, devenu vieux, n’a qu’à tendre la main pour qu’on la remplisse d’or ; il n’est pas possible que nous ne trouvions pas le moyen d’émouvoir cette charité qui a fait tant de miracles, souvent mal à propos, en faveur d’une infortune sacrée, digne celle-là de tous les respects et de toutes les pitiés.

D’origine ouvrière, Jean Lombard s’était fait tout seul. Je veux constater, en passant, une vérité. Plus nous allons, et plus tout ce qui émerge de l’universelle médiocrité, tout ce qui porte une force en soi, force sociale, force pensante, force artiste, vient du peuple. C’est dans le peuple, encore vierge, toujours persécuté, que se conservent et s’élaborent les antiques vigueurs de notre race. Nos bourgeoisies, épuisées de luxe, dévorées d’appétits énervants, rongées de scepticisme, ne poussent plus que de débiles rejetons inaptes au travail et à l’effort. Jean Lombard avait gardé de son origine prolétaire, affinée par un prodigieux labeur intellectuel, par un âpre désir de savoir, par de tourmentantes facultés de sentir, il avait gardé la foi carrée du peuple, son enthousiasme robuste, son entêtement brutal, sa certitude simpliste en l’avenir des bienfaisantes justices. C’est ce qui lui a permis de vivre sa vie, trop courte, hélas ! par les années, trop longue et trop lourde par les luttes où, toujours, il se débattit. Je voudrais que tous ceux qui liront cet article puissent lire un des livres de Jean Lombard, L’Agonie, par exemple. Il est possible que quelques-uns soient choqués par ce style barbare, polychrome, et forgé de mots techniques, pris aux glossaires de l’antiquité, bien que ce style ait vraiment une grande allure, des sonorités magnifiques, un fracas d’armures heurtées, de chars emportés et comme l’odeur même — une odeur forte de sang et de fauves des âges qu’il raconte. Mais il est impossible que personne ne soit frappé par la puissance de vision humaine, d’hallucination historique, avec laquelle ce cerveau de plébéien a conçu, a reproduit les civilisations pourries de Rome, sous Héliogabale, et de Byzance. C’est très grand et d’une monotonie splendide. Des théories d’hommes passent et repassent en gestes convulsés d’ovations, en belles attitudes martiales de défilés de guerre, en troublants cortèges de religions infâmes, en courses haletantes d’émeutes. Comment, par des mots, donner une idée de cela qui est formidable ? C’est frénétique et morne ; tout un peuple d’ombres soulevé hors du néant.

L’Agonie, c’est Rome envahie, polluée par les voluptueux et féroces cultes d’Asie, c’est l’entrée, obscène et triomphale, du bel Héliogabale, mitré d’or, les joues fardées de vermillon, entouré de ses prêtres syriens, de ses eunuques, de ses femmes nues, de ses mignons ; c’est l’adoration de la Pierre noire, de l’icône unisexuelle, du phallus géant, intronisé dans les palais et les temples, avec d’étonnantes prostitutions des impératrices et des princesses ; tout le rut forcené d’un peuple en délire, toute une colossale et fracassante et ironique folie, sombrant en des massacres de chrétiens, et l’incendie des quartiers de Rome.

Byzance, qui est à L’Agonie le panneau d’un diptyque avec ses développements analogues et une catastrophe identique pour conclure, mais d’un ensemble très chaste et nullement érotique, comme dans L’Agonie, met aux prises les Verts et les Bleus, sous Constantin Copronyme, les amours de l’enfant Oupravda, qu’une conspiration réserve au trône et à qui le Basileus, en découvrant le complot, fait crever les yeux. Là, toute la folie retentissante du cirque, tous les soldats dorés et gemmés de l’Empire, et sept très extraordinaires aveugles, de sang royal, candidats proscrits au trône, qui tâtonnent à travers tout le livre, de leurs mains vagues, en disputant vainement leurs prééminences. Mais les livres de Lombard sont si vastes, si complexes, qu’il me serait impossible de les expliquer dans un bref article de journal. Je ne puis en donner qu’une superficielle et très insuffisante impression. Il faut les lire ; il faut surtout ne pas s’imaginer que l’écrivain se borne à des descriptions de temples, d’architectures, de cérémonies, à des évocations de rites étranges et de mœurs maudites. Certes, Jean Lombard est un savant : il connaît jusqu’au moindre bibelot qui orne le coin d’un triclinium de riche Romain ; il sait jusqu’au nom de l’étoffe précieuse qui cache mal la nudité frénétique des femmes et des éphèbes ; il ne vous fait grâce d’aucun document, d’aucune reconstitution caractéristique. Mais dans le savant, qui revit curieusement toute une époque plastique, il y a un penseur profond qui observe, explique les passions humaines, dans le recul, pourtant si incertain, de l’histoire, et qui sait les contemporaniser sous l’armure dorée des soldats byzantins et la robe traînante des asiatiques, prêtres du soleil, adorateurs de la Pierre noire. Et combien l’on regrette que ce visionnaire qui lit leurs secrets sur les pierres effacées des temples, aussi bien que dans le cœur des hommes, n’ait pu achever L’Affamé, ce livre social, où il aurait fixé, avec des couleurs terribles, l’histoire de notre époque comme il a fixé celle de la Rome décadente.

Lombard, on peut le dire, est mort de la misère et des difficultés des débuts. Il souffrait d’une gastrite ; un refroidissement est venu, et l’a emporté. Il était miné par la lutte, par le travail ; le corps trop frêle, pour une âme si ardente, n’a pu supporter l’assaut de la maladie. Très fier, très digne, ne se plaignant jamais, soutenu par des espoirs sans cesse reculés, il s’était réfugié à Charenton, dans un pauvre quatrième étage, ne voyant presque personne. Là, il travaillait comme un manœuvre, car c’était un laborieux terrible. Tout lui était bon : travaux de librairie, articles spéciaux de science ou de voyage. Il prenait tout ce qui s’offrait, parce qu’il fallait vivre. Son cerveau contenait une encyclopédie bouillante et fumeuse. C’était le type de l’homme de lettres du dix-huitième siècle. Au milieu de ces besognes obstinées et différentes, qui étaient son pain et celui de sa famille, jamais une compromission. Il se gardait pur, intact, croyant. Devant l’indifférence des critiques, devant le succès relatif et insuffisant de L’Agonie et de Byzance, il se disait, avec une bonne humeur, voilée d’un peu de mélancolie : « Bah… je travaillerai davantage encore… et il faudra bien qu’un jour on reconnaisse la sincérité de mes efforts et ma valeur… Car, après tout, je ne suis pas tout le monde. » Hélas ! le pauvre garçon, il est mort trop tôt.

Ce sont de tristes conditions littéraires que celles où se débattent les écrivains d’aujourd’hui, au milieu d’une critique abjecte, que la sottise seule réjouit, et d’un public indifférent qui ne sait vers qui aller et se laisse guider par elle. Et puis les écrivains sont trop nombreux. La mêlée est compacte, dure, égoïste. On n’y entend pas les cris de douleur, les appels désespérés couverts par le hurlement de tous. Chacun pour soi. On ne se connaît pas ; on n’a pas le temps. On n’a le temps que de songer à ses intérêts, à sa réclame, à sa vie, si disputée. Il paraît trop de livres, et les mauvaises herbes, que personne n’arrache, et qui jettent librement, à tous les vents, leurs pullulantes graines, étouffent les belles fleurs, poussées à leur ombre mortelle.

Ce que je voudrais dire encore, c’est l’attitude très noble de Mme Lombard. Ceci est d’un ordre plus intime, et si j’ose en parler, c’est que j’espère éveiller, en faveur de cette admirable créature, la pitié des bonnes âmes. Mme Lombard, qui est du peuple, a, à un très haut point, le respect du « génie » de son mari, car, pour elle, n’est-ce pas, le mot n’est pas déplacé. Dans sa détresse, elle ne songe pas à elle, elle ne songe qu’à lui. Son unique crainte est que le nom de Lombard ne disparaisse, qu’avec les pelletées de terre on n’ait jeté l’oubli sur la fosse de celui dont elle était si fière, et qu’elle aimait comme un saint, comme un Dieu. Elle sent, cette femme inculte et dévouée, que le talent de son mari, bien qu’elle ne le comprît pas, était quelque chose de grand, plus grand même que le génie… Connaissez vous rien de plus touchant ?

Octave Mirbeau, L’Écho de Paris, 28 juillet 1891