Joséphine est enceinte

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Joséphine est enceinte


Ce matin-là, en rencontrant son ami Léon, le gros Zidore se tapa sur les cuisses cependant qu’un large rire épanouissait sa face de pleine lune :

— Eh bien, mon vieux, qu’est-ce que tu en dis ? V’là que ça y est tout de même !

— De quoi ? reprit l’autre, l’œil allumé.

— Comment, tu ne sais pas la nouvelle ? continua-t-il en s’esclaffant de nouveau ? Le Pape…

— Eh bien ! quoi ? Le Pape !

— Il a « enceintré » sa bonne !

— Sans blague ? insista Léon en éclatant de rire à son tour.

— Sûr, comme me voilà, précisa Zidore. On dirait que ça t’épate ?

— Pas du tout, au contraire, répliqua l’autre.

Ce n’était point, en effet, que nul au pays ne se doutât de la chose. Il y avait beau temps, au lavoir communal ou sous les auvents d’aisseaux qu’on échangeait d’oreille à oreille de petites réflexions et qu’on se faisait part d’observations particulières dont l’ensemble constituait un faisceau de preuves des plus concluants.

Le Pape était l’épicier de Longeverne et depuis plusieurs mois, mainte commère se rendant à la boutique, pour une emplette quelconque, avait remarqué que Joséphine « crachait dans les cendres » comme on dit là-bas, c’est-à-dire, à tout propos et même hors de propos, étoilait le plancher d’un jet de salive claire comme de l’eau et cette salivation, au jugement des femmes expérimentées, était vraiment un peu trop abondante pour être honnête.

La mère de Joséphine avait accueilli avec une belle indignation les rumeurs orageuses qui étaient venues jusqu’à elle, criant à qui voulait l’entendre que les gens étaient bien tarés, bien mauvais pour supposer pareille chose d’une jeune fille qu’elle avait toujours élevée dans la crainte des châtiments éternels et le culte de la vierge Marie.

Mais cette fois, il n’y avait vraiment plus à protester ni à nier. Six mois de retard dans les « histoires », l’aveu des rapports de la propre bouche de la donzelle et une explication orageuse avec le Pape venait de faire éclater un scandale qui couvait depuis assez longtemps.

Et le village en était tout guilleret : on avait enfin un sujet de conversation autre que la prévision des ondées et des sécheresses.

— Qu’allait faire le Pape ?

— Qu’allait décider le Carcan ?

Bien qu’elle portât ce nom impérial, Joséphine, en effet, n’était que la fille du Carcan, une sorte de braque, ivrogne comme plusieurs Polonais, mal embouché comme trois grenadiers et plus paresseux qu’une demi-douzaine de couleuvres. On l’appelait ainsi à cause de son grand cou nerveux, supportant une tête chevaline à la mâchoire allongée et pendante au-dessus de laquelle la bouche fort vaste semblait un entonnoir perpétuellement ouvert.

Heureux père de trois enfants, le Carcan les avait de bonne heure placés comme domestiques et, tout en tenant avec sa femme une petite culture, arrivait bon an mal an à nouer les deux bouts en mangeant, ou plutôt en buvant les gages de ses rejetons.

Quant au Pape, il devait ce surnom catholique, apostolique et romain à son prénom de Léon. Comme il était le treizième héritier d’une famille bénie de Dieu et qu’à l’heure de sa naissance Léon XIII occupait le siège de saint Pierre, les voisins avaient trouvé tout naturel ce rapprochement.

C’était un chaud lapin, disait-on au village, où il passait pour user envers les femmes d’arguments irrésistibles.

— Comme un âne, mon vieux ! se confiaient les gens renseignés.

Aussi, lorsqu’il fut devenu veuf, éprouva-t-il quelque difficulté à rencontrer dans le pays une jouvencelle qui consentît à assumer dans son ménage les travaux domestiques et à se charger d’élever ses deux gosses.

La mère de Joséphine, plus confiante que les autres en la vertu de sa fille ou peut-être escomptant une chute avantageuse, l’avait poussée à s’engager comme servante, non sans lui avoir fait quelques petites recommandations qui l’autorisèrent à tempêter bruyamment lorsque l’inévitable fut advenu.

— Malheureuse, comment as-tu fait ?

— Ce n’est pas de ma faute, balbutiait la coupable. Il était triste et il buvait. Un soir qu’il était resté comme ça longtemps à table, je l’ai entendu tout à coup monter l’escalier. Très excité, son revolver à la main, il a ouvert la porte de ma chambre, s’est approché du lit et m’a dit :

»— Si tu ne me laisses pas coucher avec toi, je te casse la figure et je me brûle la cervelle après. » Ma foi, moi, j’ai eu peur qu’il ne le fasse réellement et j’ai mieux aimé lui donner une petite place dans le lit.

— Tu ne pouvais pas venir me le dire tout de suite ! Te voilà propre maintenant ! Si seulement on pouvait le décider à te prendre pour femme. Mais ses vieux, à lui, vont mettre des bâtons dans les roues. Ah ! bon Dieu de misère !

Les parents du Pape, en effet, dès que la rumeur publique leur eût apporté l’écho des exploits de leur fils, commencèrent par fermer à triple verrou la porte de leur cuisine afin de pouvoir exhaler tout à leur aise leur fureur et prendre en famille quelques décisions au sujet de la tactique à adopter en la circonstance.

— Ah ! le grand cochon, disait le père. Je savais bien qu’il ferait quelque chose comme ça. Mais, elle aussi, si elle n’était pas une traînée, une salope, une rien qui vaille, se serait-elle laissé faire ?

— On ne m’ôtera pas de l’idée qu’elle l’a provoqué dans le but de se faire épouser ensuite, insista la mère. Une sans le sou !

— Ça non, jamais, je ne laisserai pas faire ça, reprenait le vieux ; c’est déjà assez honteux pour nous tous qu’il se soit abaissé à coucher avec. Mais qu’une Carcan entre dans la famille, tant que je serai en vie, non, non et non !

Les tantes et les oncles accourus pour prendre leur part du malheur commun dont les éclaboussures les atteignaient, approuvèrent cette fière et sévère décision et chacun d’eux, en particulier, se chargea, tout en ne mâchant pas au coupable les paroles vengeresses qu’il se proposait de lui jeter à la face, de l’empêcher, si telle était son intention, de consommer son crime jusqu’au bout. Il était impossible en effet qu’il songeât à se mésallier avec une fille qui n’avait pas un sou et dont le père se saoulait…

— Dont la mère était une sale langue, ajoutait une des sœurs.

— Dont le grand oncle avait été pris jadis à mettre de l’eau dans son lait…

— Dont la petite cousine avait été condamnée, il y avait quelque trente ans, pour s’être crêpé le chignon avec une des tantes de la belle-sœur de la grand’mère… ainsi ! bref, tout ce qu’il y avait de plus sale parmi le sale peuple du pays.

Cependant, la mère de Joséphine ne s’en était pas tenue à des reproches à sa fille et, forte de son droit de mère outragée par ricochet, elle était allée trouver le séducteur.

Griffes dardées, langue affilée, le chignon de côté, le tablier défait, le caraco ouvert, elle arriva à la porte de la boutique quelques heures après que sa fille lui eût fait sa confession.

— Grand cochon, tu en fais du propre ! s’exclama-t-elle à peine entrée.

Joséphine qui était en train de peser du café ou du sucre à deux ou trois bonnes femmes, pissa dans ses jupes de détresse en remarquant l’altération des traits du Pape à cette apostrophe véhémente.

— Qu’est-ce que vous voulez, interrogea-t-il, d’une voix blanche ?

— Tu as le toupet de me le demander, grand dégoûtant, sale femellier ! Qu’est-ce que ma fille va devenir maintenant que tu nous l’as emplie ?

— Dites donc, répliqua le Pape, devenu plus blême encore, ma boutique n’est pas un champ de foire et vous allez me faire le plaisir d’aller gueuler dehors…

» Et vivement ! continua-t-il, en saisissant une trique d’un geste résolu.

La femme n’eut que le temps de se retirer en cintrant l’échine pour éviter à son derrière le contact brutal du bois cependant que Joséphine qui avait contemplé immobile et muette cette scène rapide était violemment empoignée au collet et projetée à toute volée dans le dos de sa mère.

— Ça t’apprendra à aller lui monter le coup, ragea le Pape ; et que je ne vous revoie plus ici ni l’une ni l’autre, sinon… gare à vot’e peau !

Suffoquée de colère et d’indignation après cette expulsion brutale, la femme du Carcan fit un beau scandale, et ameuta tout le quartier, hurlant contre les saligauds, qui, parce qu’ils ont quat’ sous, en profitent pour engrosser sous menace de mort les pauvres filles et les laisser ensuite sur le pavé. Là-dessus, elle déclara qu’on allait voir et que ça n’allait sûrement pas se passer comme ça !

Le Carcan rentrait des champs ; il fut mis au courant de l’affaire et bientôt mêla son organe tonitruant aux glapissements de sa conjointe. Il traita d’abord Joséphine de putain, chose affirma-t-il qui ne l’étonnait guère attendu qu’elle était la fille de sa mère, puis sous prétexte de prendre conseil, se dirigea vers l’auberge où il fit venir une première chopine suivie de plusieurs autres.

Et tout en buvant, il mâchait entre ses dents des « chameaux par-ci, cochons par-là, vaches, grues, truies, etc. », quand l’aubergiste, que la chose intéressait en ce sens qu’il détestait le Pape, s’immisça dans ses monologues.

En homme à qui les bons conseils ne coûtent rien, il lui représenta donc charitablement qu’il aurait grand tort de ne pas profiter de l’occasion qui lui était offerte pour faire marcher un salaud de richard qui jetait sans scrupules le déshonneur et la misère dans les familles pauvres, mais honorables.

— Du moment, n’est-ce pas, ajouta-t-il, que la recherche de la paternité est autorisée dans ce cas-là, attendu que ta fille notoirement a vécu avec lui comme concubine.

— Hein, de quoi ? s’écria le Carcan, ahuri par ce déballage de mots inconnus.

— Je te dis que la recherche de la paternité est autorisée.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

Avec force arguments et exemples convaincants, l’autre s’ingénia à lui faire entendre qu’une loi récemment votée obligeait le père à venir en aide à la fille qu’il avait séduite.

— Ah ! La paternité existe ! gueula le Carcan. Ah, ben ! nom de D… ! on va voir ! Ah, mon cochon, tu veux « enceintrer » les filles et les laisser sur le dos de leurs vieux ; attends voir un peu !

La nouvelle, comme une traînée de poudre, se répandit dans le pays :

— Le Carcan va poursuivre le Pape en justice. Paraît qu’il a le droit. Et il va le faire marcher !

— Ah, tant mieux ! On va rire !

Cependant le Pape fut lui aussi par sa famille averti de ce qui se préparait et bien qu’il eût prétendu fortement qu’il resterait maître chez lui, il commença par n’en pas mener large.

— On ne veut pas que tu la prennes pour femme, articula en dernier ressort son père ; arrange-toi comme tu voudras.

— Eh ! je n’y tiens pas non plus, protestait-il, mais comment l’empêcher de marcher ?

— Comment ? À toi de voir, riposta le vieux. Tu ne m’as pas demandé avis pour coucher avec la donzelle ; eh bien, « tâche moyen » aussi de te débrouiller tout seul.

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(suite et fin)