Komm l’Atrébate

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I[modifier]

Les Atrébates étaient établis sur une terre brumeuse, le long d’un rivage battu par une mer toujours agitée et dont les sables se soulevaient aux vents du large comme les lames de l’Océan. Leur tribus habitaient, aux bords mouvants d’une large rivière, des enclos formés par des abatis d’arbres, au milieu des étangs, dans des forêts de chênes et de bouleaux. Ils y élevaient des chevaux à grosse tête et de courte encolure, dont le poitrail était large, la croupe belle, la jambe nerveuse, et qui faisaient d’excellentes bêtes de trait. Ils entretenaient, à l’orée des bois, des porcs énormes, aussi sauvages que des sangliers. Ils chassaient avec des dogues les bêtes féroces dont ils clouaient la tête sur les parois de leurs maisons de bois. Ces animaux, ainsi que les poissons de la mer et des fleuves, faisaient leur nourriture. Ils les grillaient et les assaisonnaient de sel, de vinaigre et de cumin. Ils buvaient du vin et, dans leurs repas de lions, s’enivraient autour des tables rondes. Il y avait parmi eux des femmes qui, connaissant la vertu des herbes, cueillaient la jusquiame, la verveine et la plante salutaire nommée selage, qui croît dans les creux humides des rochers. Elles composaient un poison avec le suc de l’if. Les Atrébates avaient aussi des prêtres et des poètes qui savaient ce que les autres hommes ignorent.

Ces habitants des forêts, des marécages et des grèves, étaient de haute taille ; ils ne coupaient point leurs chevelures blondes et couvraient leurs grands corps blancs d’une saie de laine, qui avait les couleurs de la vigne empourprée par l’automne. Ils étaient soumis à des chefs établis au-dessus des tribus. Les Atrébates savaient que les Romains étaient venus faire la guerre aux peuples de la Gaule, et que des nations entières avaient été vendues, corps et biens, sous la lance. Ils étaient avertis très vite de ce qui se passait au bord du Rhône et de la Loire. Les signes et les paroles volent comme l’oiseau. Et ce qui se disait à Genabum des Carnutes au lever du soleil était entendu sur les sables de l’Océan à la première veille de nuit. Mais ils ne s’inquiétaient point du sort de leurs frères, ou plutôt, jaloux de leurs frères, ils se réjouissaient des maux que leur infligeait César. Ils ne haïssaient pas les Romains, puisqu’ils ne les connaissaient pas. Ils ne les craignaient point, parce qu’il leur semblait impossible qu’une armée pût pénétrer à travers les bois et les marais qui entouraient leurs habitations. Ils n’avaient point de villes, bien qu’ils donnassent ce nom à Némétocenne, vaste enclos fermé par des palissades, qui servait d’abri, en cas d’attaque, aux guerriers, aux femmes et aux troupeaux. Nous venons de dire qu’ils avaient encore, sur toute l’étendue de leur territoire, beaucoup d’autres abris de cette sorte, mais plus petits. On les appelait aussi des villes.

Ils ne comptaient point sur ces abatis d’arbres pour résister aux Romains, qu’ils savaient habiles à prendre les cités défendues par des murs de pierre et par des tours de bois. Ils s’assuraient plutôt sur ce qu’il n’y avait point de chemins par tout leur territoire. Mais les soldats romains faisaient eux-mêmes les routes par lesquelles ils passaient. Ils remuaient la terre avec une force et une rapidité que ne concevaient pas les Gaulois de la forêt profonde, chez qui le fer était plus rare que l’or. Et les Atrébates apprirent un jour, non sans une profonde stupeur, que la longue voie romaine, avec sa belle chaussée de pierres et ses bornes posées de mille en mille, s’avançait vers leurs halliers et leurs marécages. Ils firent alors alliance avec les peuples répandus dans la forêt qu’on nommait la Profonde et qui opposaient à César une ligue de tribus nombreuses. Les chefs atrébates poussèrent le cri de guerre, ceignirent leur baudrier d’or et de corail, se coiffèrent du casque à cornes de cerf, de buffle ou d’élan, et tirèrent leur épée, qui ne valait pas le glaive romain. Ils furent vaincus et, comme ils avaient du cœur, ils se firent battre deux fois.

Or il y avait parmi eux un chef très riche, nommé Komm. Il gardait dans ses coffres un grand nombre de colliers, de bracelets et d’anneaux. Il y gardait aussi des têtes humaines trempées d’huile de cèdre. C’étaient celles des chefs ennemis tués par lui-même ou par son père ou par le père de son père. Komm jouissait de la vie en homme fort, libre et puissant.

Suivi de ses armes, de ses chevaux, de ses chars, de ses dogues bretons, de la foule de ses hommes de guerre et de ses femmes, il allait, selon son envie, sur ses domaines illimités, dans la forêt, le long de la rivière, et s’arrêtait dans quelqu’un de ces abris sous bois, de ces métairies sauvages, qu’il possédait en grand nombre. Là, tranquille, entouré de ses fidèles, il chassait les bêtes féroces, pêchait les poissons, faisait l’élève des chevaux, remémorait ses aventures de guerre. Et il s’en allait plus loin, dès qu’il lui en prenait envie. C’était un homme violent, rusé, d’un esprit subtil, excellent dans l’action, excellent par la parole. Quand les Atrébates poussèrent le cri de guerre, il ne coiffa pas le casque à cornes d’auroch. Mais il demeura tranquille dans une de ses maisons de bois pleines d’or, de guerriers, de chevaux, de femmes, de porcs sauvages et de poissons fumés. Après la défaite de ses compatriotes, il alla trouver César et mit au service des Romains son intelligence et son crédit. Il reçut un accueil favorable. Jugeant avec raison que ce Gaulois habile et puissant saurait pacifier le pays et le maintenir dans l’obéissance des Romains, César lui donna de grands pouvoirs et le nomma roi des Atrébates. Ainsi le chef Komm devint Commius Rex. Il porta la pourpre et fit frapper des monnaies où se voyait, de profil, sa tête ceinte du diadème à pointes aiguës des rois hellènes et des rois barbares, qui tenaient leur royauté de l’amitié du Peuple romain. Il ne fut point en exécration aux Atrébates. Sa conduite intéressée et prudente ne lui avait point fait de tort chez un peuple qui n’avait pas sur la patrie et les devoirs du citoyen les maximes des Grecs et des Latins ; qui, sauvage, inglorieux, étranger à toute vie publique, estimait la ruse, cédait à la force et s’émerveillait de la puissance royale comme d’une nouveauté magnifique. Encore la plupart de ces Gaulois, pauvres pêcheurs de la côte brumeuse, rudes chasseurs dé la forêt, avaient-ils une meilleure raison de ne point juger défavorablement la conduite et la fortune du chef Komm ; ne sachant pas même qu’ils étaient Atrébates, ni qu’il y eût des Atrébates, ils se souciaient peu du roi des Atrébates. Komm ne fut donc point impopulaire. Et si l’amitié des Romains le mit en péril, ce péril ne vint point de son peuple.

Or la quatrième année de la guerre, à la fin de l’été, César arma une flotte pour descendre chez les Bretons. Soucieux de se ménager des intelligences dans la grande île, il résolut d’envoyer Komm en ambassade chez les Celtes de la Tamise, afin de leur offrir l’amitié du Peuple romain. Komm, qui avait l’esprit ingénieux et la langue déliée, était désigné pour cette ambassade par son caractère et par sa naissance, qui le faisait parent des Bretons. Car des tribus atrébates étaient alors établies sur les deux rives de la Tamise.

Komm était fier de l’amitié de César. Mais il ne s’empressait point d’accomplir une mission dont il prévoyait les dangers. Pour le décider, il fallut lui accorder de très grands avantages. César exempta des tributs que payaient les villes gauloises Némétocenne, qui déjà devenait une cité et une capitale, tant les Romains étaient prompts à mettre en valeur les territoires conquis. Il rendit à Némétocenne ses droits et ses lois, c’est-à-dire que le rigoureux régime de la conquête y fut un peu adouci. De plus, il donna à Komm la royauté des Morins, établis sur le rivage de l’Océan, à côté des Atrébates.

Komm fit voile avec Caius Volusenus Quadratus, préfet de la cavalerie, envoyé par César pour reconnaître la grande île. Mais quand le navire aborda la plage de sable au pied des blanches falaises hantées des oiseaux, le Romain refusa de débarquer, redoutant des dangers inconnus et la mort certaine. Komm descendit à terre avec ses chevaux et ses fidèles, et parla aux chefs bretons venus à sa rencontre. Il leur fit un discours par lequel il leur conseillait de préférer l’amité fructueuse des Romains à leur colère impitoyable. Mais ces chefs, issus de Hu le Puissant et de ses compagnons, étaient violents et fiers. Ils écoutèrent ce langage avec impatience. La colère éclata sur leurs visages, barbouillés de pastel. Ils jurèrent de défendre leur Ile contre les Romains.

— Qu’ils débarquent ici, s’écrièrent-ils, et ils disparaîtront comme disparaît sur le sable du rivage la neige qu’a touchée le vent du Midi.

Tenant pour un outrage les avis dictés par César, ils tiraient déjà l’épée du ceinturon et voulaient mettre à mort le messager de Rome.

Debout, courbé sur son bouclier dans l’attitude du suppliant, Komm invoqua ce nom de frère qu’il pouvait leur donner. Ils étaient fils des mêmes pères.

C’est pourquoi les Bretons ne le tuèrent pas. Ils le conduisirent enchaîné dans un grand village voisin de la côte. En traversant une esplanade qui s’étendait au milieu des huttes de chaume, il remarqua des pierres hautes et plates, fichées en terre à intervalles irréguliers et couvertes de signes qu’il tint pour sacrés, car il n’était pas facile d’en découvrir le sens. Il vit que les huttes de ce grand village étaient semblables à celles des villages atrébates, mais d’une moindre richesse. Devant les huttes des chefs, des perches se dressaient, portant des hures de sangliers, des bois de rennes, des têtes chevelues d’hommes blonds. Komm fut conduit dans une hutte qui ne renfermait que la pierre, du foyer recouverte encore de cendres, un lit de feuilles sèches et la figure d’un Dieu taillée dans une bille de tilleul. Lié au pilier qui soutenait le toit de chaume, l’Atrébate méditait sa mauvaise fortune et cherchait dans son esprit soit quelque parole magique très puissante, soit quelque artifice ingénieux, pour échapper à la colère des chefs bretons.

Et, pour charmer sa misère, il composait, dans la manière des aïeux, un chant rempli de menaces et de plaintes, et tout coloré par les images des montagnes et des forêts natales, dont il rappelait le souvenir dans son cœur.

Des femmes, tenant leur enfant pressé contre leur mamelle, vinrent le regarder avec curiosité et lui firent des questions sur son pays, sa race, les aventures de sa vie. Il leur répondit avec douceur. Mais son âme était triste et agitée par une cruelle inquiétude.

II[modifier]

César, retenu jusqu’à la fin de l’été sur le rivage des Morins, ayant mis à la voile, une nuit, vers la troisième veille, arriva en vue de l’Ile à la quatrième heure du jour. Les Bretons l’attendaient sur la grève. Mais ni leurs flèches de bois durci, ni leurs chars armés de faux, ni leurs chevaux au long poil, habitués à nager dans l’Océan parmi les écueils, ni leurs visages couverts de peintures terribles n’arrêtèrent les Romains. L’Aigle entourée des légionnaires toucha le sol de l’Ile barbare. Les Bretons s’enfuirent sous la grêle de pierre et de plomb lancée par des machines qu’ils croyaient des monstres. Frappés de terreur, ils couraient comme un troupeau d’élans sous l’épieu du chasseur.

Lorsqu’ils eurent atteint, vers le soir, le grand village voisin, de la côte, les chefs s’assirent sur les pierres rangées en cercle autour de l’esplanade, et tinrent conseil. Ils prolongèrent leur délibération tout le long de la nuit, et quand l’aube commença d’éclairer l’horizon, tandis que le chant de l’alouette perçait le ciel gris, ils se rendirent dans la hutte où Komm l’Atrébate était enchaîné depuis trente jours. Ils le regardèrent avec respect, à cause des Romains, le délièrent, lui offrirent une boisson faite avec le jus fermenté des merises, lui rendirent ses armes, ses chevaux, ses compagnons et, lui adressant des paroles flatteuses, le supplièrent de les accompagner au camp des Romains et de demander pardon pour eux à César le Puissant.

— Tu le persuaderas de nous être ami, lui dirent-ils, car tu es sage, et tes paroles sont agiles et pénétrantes comme des flèches. Parmi tous les ancêtres dont le souvenir nous a été gardé dans des chants, il ne s’en trouve pas un seul qui te surpasse en prudence.

Komm l’Atrébate entendit ces discours avec joie. Mais il cacha le plaisir qu’il en ressentait et, la lèvre soulevée par un sourire amer, il dit aux chefs bretons, en leur montrant du doigt les feuilles détachées des bouleaux, qui tournoyaient au vent :

— Les pensées des hommes vains sont agitées comme ces feuilles et sans cesse retournées dans tous les sens. Hier ils me tenaient pour un insensé et disaient que j’avais mangé l’herbe d’Erin, qui enivre les animaux. Aujourd’hui ils estiment que la sagesse des aïeux est en moi. Pourtant je suis aussi bon conseiller un jour que l’autre, car mes paroles ne dépendent point du soleil où de la lune, mais de mon intelligence. Je devrais, pour prix de votre méchanceté, vous abandonner à la colère de César, qui vous fera couper le poing et crever les yeux, afin qu’allant mendier du pain et de la bière dans les villages illustres, vous portiez témoignage par toute l’Ile bretonne de sa force et de sa justice. Pourtant j’oublierai l’injure que vous m’avez faite, me rappelant que nous sommes frères, que les Bretons et les Atrébates sont les fruits du même arbre. J’agirai pour le bien de mes frères qui boivent l’eau de la Tamise. L’amitié de César que je venais leur porter dans leur île, je la leur ferai rendre maintenant qu’ils l’ont perdue par leur folie. César, qui aime le chef Komm et l’a établi roi sur les Atrébates et sur les Morins aux colliers de coquilles, aimera les chefs bretons, peints de couleurs ardentes, et les confirmera dans leur richesse et leur puissance, parce qu’ils sont les amis du chef Komm qui boit l’eau de la Somme.

Et Komm l’Atrébate dit encore :

— Apprenez de moi ce que vous dira César quand vous vous courberez sur vos boucliers au pied de son tribunal et ce qu’il conviendra de lui répondre d’un esprit avisé. Il vous dira : « Je vous accorde la paix. Livrez-moi des enfants nobles en otage ». Et vous lui répondrez : « Nous te livrerons nos enfants nobles. Et nous t’en amènerons quelques-uns aujourd’hui même. Mais les enfants nobles sont pour la plupart dans les régions lointaines de notre île, et il faudra plusieurs journées pour les faire venir ».

Les chefs admirèrent l’esprit subtil de Komm l’Atrébate. L’un d’eux lui dit :

— Komm, tu es doué d’une grande intelligence, et je crois que ton cœur est plein d’amitié pour tes frères bretons qui boivent l’eau de la Tamise. Si César était un homme, nous aurions le courage de combattre contre lui, mais nous avons connu qu’il était un Dieu à ce que ses navires et ses machines de guerre sont des êtres vivants et doués de connaissance. Allons lui demander qu’il nous pardonne de l’avoir combattu et naus laisse notre puissance et nos richesses.

Ayant ainsi parlé, les chefs de l’Ile brumeuse sautèrent à cheval et s’en allèrent vers le rivage de l’Océan qu’occupaient les Romains près de l’anse où leurs liburnes étaient mouillées, et non loin de la grève sur laquelle ils avaient tiré leurs galères. Komm chevauchait avec eux. Quand ils virent le camp romain qui était entouré de fossés et de palissades, percé de rues larges et régulières et tout couvert de pavillons que dominaient les aigles d’or et les couronnes des enseignes, ils s’arrêtèrent émerveillés et se demandèrent par quel art les Romains avaient bâti en un jour une ville plus belle et plus vaste que toutes celles de l’Ile brumeuse.

— Qu’est cela ? s’écria l’un d’eux.

— C’est Rome, répondit l’Atrébate. Les Romains portent partout Rome avec eux.

Introduits dans le camp, ils se rendirent au pied du tribunal où siégeait le proconsul entouré de faisceaux. Il était pâle dans la pourpre, avec des yeux d’aigle.

Komm l’Atrébate prit une attitude suppliante et pria César de pardonner aux chefs bretons.

— En te combattant, dit-il, ces chefs n’ont pas agi selon leur cœur, qui est grand chaque fois qu’il commande. Quand ils poussaient contre tes soldats leurs chars de guerre, ils obéissaient et ne commandaient point ; ils cédaient à la volonté des hommes pauvres et humbles des tribus qui s’assemblaient en grand nombre pour s’opposer à toi, n’ayant pas assez d’intelligence pour connaître ta force. Tu sais que les pauvres sont moins bons en toutes choses que les riches. Ne refuse point ton amitié à ceux-ci, qui possèdent de grands biens et qui peuvent payer le tribut.

César accorda le pardon que les chefs demandaient et leur dit :

— Livrez-moi en otage les fils de vos princes.

Le plus ancien des chefs répondit :

— Nous te livrerons nos enfants nobles. Et nous t’en amènerons quelques-uns aujourd’hui même. Mais les enfants nobles sont pour la plupart dans des régions lointaines de notre île, et il faudra plusieurs journées pour les faire venir.

César inclina la tête en signe de consentement. Ainsi, par le conseil de l’Atrébate, les chefs ne livrèrent qu’un petit nombre de jeunes garçons, et non point des plus nobles. Komm demeura dans le camp. La nuit, ne pouvant dormir, il gravit la falaise et regarda la mer. Le flot brisait sur les écueils. Le vent du large mêlait au mugissement des lames ses miaulements sinistres. La lune fauve, dans sa fuite immobile parmi les nuées, jetait sur l’Océan des lueurs mouvantes. L’Atrébate, dont le regard sauvage perçait l’ombre et l’embrun, aperçut des navires surpris par la tempête et que travaillaient le vent et la mer. Les uns, désemparés et ne gouvernant plus, allaient où les poussait le flot dont l’écume brillait à leur flanc ; d’autres regagnaient le large. Leur toile effleurait la mer comme l’aile d’un oiseau pécheur. C’étaient les navires qui amenaient la cavalerie de César et que dispersait la tempête. Le Gaulois, respirant avec joie l’air marin, marcha quelque temps sur le bord de la falaise et bientôt son regard découvrit l’anse dans laquelle les galères romaines, qui avaient épouvanté les Bretons, étaient à sec sur le sable. Il vit le flot les approcher peu à peu, les atteindre, les soulever, les heurter les unes contre les autres, les briser, tandis que les liburnes à la coque profonde, mouillées dans l’anse, chassaient sur leurs ancres dans un vent furieux qui emportait leurs mâts et leurs gréements ainsi que des brins de chaume. Il distinguait les mouvements confus des légionnaires accourus en tumulte sur la plage. Leurs clameurs montaient à son oreille dans les bruits de la tempête. Alors il leva les yeux vers la lune divine, que vénèrent les Atrébates, habitants des rivages et des forêts profondes. Elle était là dans le ciel agité des Bretons et semblait un bouclier. Il le savait que c’était elle, la lune de cuivre, qui dans son plein avait produit cette grande marée et causé la tempête qui maintenant détruisait la flotte des Romains. Et sur la pâle falaise, dans la nuit auguste, devant la mer furieuse, Komm l’Atrébate eut la révélation d’une force secrète, mystérieuse, plus invincible que la force romaine.

En apprenant le désastre de la flotte, les Bretons reconnurent avec joie que César ne commandait ni à l’Océan ni à la lune, amie des plages désertes et des forêts profondes, et que les galères romaines n’étaient point des dragons invincibles, puisque le flot les avait fracassées et jetées, les flancs ouverts, sur le sable des grèves. Reprenant l’espoir de détruire les Romains, ils méditèrent d’en tuer un grand nombre par la flèche et l’épée, et de jeter le reste dans la mer. C’est pourguoi ils se montrèrent tous les jours assidus dans le camp de César. Ils portaient aux légionnaires des viandes fumées et des peaux d’élans. Ils prenaient des visages amis, répandaient des paroles mielluses et tâtaiant avec admiration les bras durs des centurions.

Pour parître mieux soumis, les chefs livraient des otages ; mais c’étaient les fils des ennemis contre lesquels ils avaient une vengeance, ou bien des enfants sans beauté, qui n’étaient point nés dans une des familles issues des dieux. Et quand ils crurent que les petits hommes bruns se reposaient, pleins de confiance, sur leur amitié, ils rassemblèrent les guerriers de tous les villages des bords de la Tamise et ils se précipitèrent, en poussant des cris, contre les portes du camp. Ces portes étaient défendues par des tours de bois. Les Bretons, ignorant l’art d’enlever les positions fortifiées, ne purent franchir l’enceinte, et beaucoup de chefs au visage peint de pastel tombèrent au pied des tours. Une fois encore les Bretons connurent que les Romains étaient doués d’une force surhumaine. Aussi vinrent-ils le lendemain demander pardon à César et lui promettre leur amitié.

César les reçut d’un visage immobile, mais la nuit même il fit embarquer ses légions dans les liburnes réparées en grande hâte, et cingla vers le rivage des Morins. N’espérant plus recevoir sa cavalerie dispersée par la tempête, il renonçait, pour cette fois, à la conquête de l’Ile brumeuse.

Komm l’Atrébate regagna avec l’armée le rivage des Morins. Il avait monté à bord du navire qui portait le proconsul. César, curieux de connaître les usages des barbares, lui demanda si les Gaulois ne se croyaient point issus de Pluton et si ce n’était pas à cause de cette origine qu’ils comptaient le temps par les nuits et non par les jours. L’Atrébate ne put lui donner la raison véritable de cette coutume. Mais il lui dit qu’à son avis la nuit avait précédé le jour à la naissance du monde.

— J’estime, ajouta-t-il, que la lune est plus ancienne que le soleil. Elle est une divinité très puissante, amie des Gaulois.

— La divinité de la lune, répondit César, est reconnue par les Romains et par les Grecs. Mais ne crois pas, Commius, que cet astre, qui brille sur l’Italie et sur toute la terre, soit particulièrement favorable aux Gaulois.

— Prends garde, Julius, répondit l’Atrébate, et pèse tes paroles. La lune que tu vois ici courir dans les nuées n’est pas la lune qui luit à Rome sur vos temples de marbre. D’Italie on ne pourrait voir celle-ci, bien qu’elle soit grande et claire. La distance ne le permet pas.

III[modifier]

L’hiver vint recouvrir la Gaule d’ombre, de glace et de neige. Le cœur des guerriers s’émut, dans la hutte de roseaux, au souvenir des chefs et des serviteurs tués par César ou vendus à l’encan. Parfois un homme venait, à la porte de la hutte, mendiant du pain et montrant ses poignets coupés par le licteur. Et les guerriers s’indignaient dans leur cœur. Ils échangeaient entre eux des paroles de colère. Des assemblées nocturnes se tenaient au fond des bois et dans le creux des rochers.

Cependant le roi Komm chassait avec ses fidèles à travers les forêts, au pays des Atrébates. Chaque jour, un messager portant la saie rayée et les braies rouges venait, par des sentiers inconnus, au-devant du roi, et, ralentissant près de lui le pas de son cheval, lui disait à voix basse :

— Komm, ne veux-tu pas être un homme libre dans un pays libre ? Komm, subiras-tu longtemps l’esclavage des Romains ?

Et le messager disparaissait dans l’étroit chemin où les feuilles tombées amortissaient le galop de son cheval.

Komm, roi des Atrébates, demeurait l’ami des Romains. Mais, peu à peu, il se persuada qu’il convenait que les Atrébates et les Morins fussent libres, puisqu’il était leur roi. Il lui déplaisait aussi de voir les Romains, établis à Némétocenne, siéger dans des tribunaux, où ils rendaient la justice, et des géomètres venus d’Italie tracer des routes à travers les forêts sacrées. Enfin il admirait moins les Romains depuis qu’il avait vu leurs liburnes brisées contre les falaises bretonnes et les légionnaires pleurer la nuit, sur la grève. Il continuait d’exercer la souveraineté au nom de César. Mais il parlait à ses fidèles, en termes obscurs, de guerres prochaines.

Trois ans plus tard, l’heure était venue ; le sang romain avait coulé dans Genabum. Les chefs conjurés contre César assemblaient des guerriers : dans les monts Arvernes, Komm n’aimait point ces chefs ; il les haïssait au contraire, les uns parce qu’ils étaient plus riches que lui en hommes, en chevaux et en terres, les autres à cause de l’or et des rubis qu’ils avaient en abondance, et plusieurs de ce qu’ils se disaient plus braves que lui et de plus noble race. Pourtant il reçut leurs messagers, auxquels il remit une feuille de chêne et une pointe de noisetier en signe d’amour. Et il correspondit avec les chefs ennemis de César au moyen de branches d’arbres taillées et nouées entre elles de manière à présenter un sens intelligible aux Gaulois, qui connaissaient le langage des feuilles.

Il ne poussa point le cri de guerre. Mais il allait par les villages atrébates et, visitant les guerriers dans les huttes, il leur disait :

— Trois choses sont nées les premières : l’homme, la liberté, la lumière.

Il s’assura que, lorsqu’il pousserait le cri de guerre, cinq mille guerriers morins et quatre mille guerriers atrébates boucleraient à son appel leur ceinturon de bronze. Et, songeant avec joie que dans la forêt le feu couvait sous la cendre, il passa secrètement chez les Trévires, afin de les gagner à la cause gauloise.

Or, tandis qu’il chevauchait avec ses fidèles le long des saules de la Moselle, un messager, vêtu de la saie rayée, lui remit une branche de frêne liée à une tige de bruyère, pour lui faire entendre que les Romains avaient soupçon de ses desseins et pour l’engager à la prudence. Car telle était la signification de la bruyère unie au frêne. Mais il poursuivit sa route et pénétra dans le territoire des Trévires. Titus Labienus, lieutenant de César, y était cantonné avec dix légions. Averti que le roi Commius venait secrètement visiter les chefs des Trévires, il soupçonna que c’était pour les détourner de l’amitié de Rome. L’ayant fait suivre par des espions, il reçut des avis qui le confirmèrent dans l’idée qu’il s’était formée.

Il résolut alors de se défaire de cet homme. Il était Romain, fils de la Ville déesse, exemple à l’univers, et il portait par les armes la paix romaine aux extrémités du monde. Il était bon général, expert dans la mathématique et dans la mécanique. Pendant les loisirs de la paix, il conversait dans sa villa de Campanie, sous les térébinthes, avec des magistrats, sur les lois, les mœurs et les usages des peuples. Il vantait les vertus antiques et la liberté. Il lisait les livres des historiens et des philosophes grecs. C’était un esprit plein de noblesse et d’élégance. Et parce que Komm l’Atrébate était un barbare, étranger à la chose romaine, il lui parut convenable et bon de le faire assassiner.

Averti du lieu où il se trouvait, il lui envoya son préfet de la cavalerie, Caius Volusenus Quadratus, qui connaissait l’Atrébate car ils avaient été chargés tous deux de reconnaître ensemble les côtes de Bretagne, avant l’expédition de César ; mais Volusenus n’avait pas osé s’embarquer. Donc, sur l’ordre de Labienus, lieutenant de César, Volusenus choisit quelques centurions et les emmena avec lui dans le village où il savait qu’il trouverait Komm. Il pouvait compter sur eux. Le centurion était un légionnaire monté en grade et qui portait, comme insigne de ses fonctions, un cep de vigne dont il frappait ses subordonnés. Ses chefs faisaient de lui tout ce qu’ils voulaient. Il était, après le terrassier, le premier instrument de la conquête. Volusenus dit à ses centurions :

— Un homme s’approchera de moi. Vous le laisserez avancer. Je lui tendrai la main. À ce moment, vous le frapperez par derrière et vous le tuerez.

Ayant donné ces ordres, Volusenus partit avec son escorte. Il rencontra, dans un chemin creux, près du village, Komm accompagné de ses fidèles. Le roi des Atrébates, qui se savait suspect aux Romains, aurait tourné bride. Mais le préfet de la cavalerie l’appela par son nom, l’assura de son amitié et lui tendit la main.

Rassuré par ces signes de bienveillance, l’Atrébate s’approcha. Au moment où il allait prendre la main qui lui était tendue, un centurion lui abattit son épée sur la tête et le fit tomber tout sanglant de son cheval. Les fidèles du roi se jetèrent alors sur la petite troupe romaine, la dispersèrent, relevèrent Komm et l’emportèrent jusqu’au prochain village, tandis que Volusenus, qui croyait sa besogne achevée, regagnait le camp ventre à terre avec ses cavaliers.

Le roi Komm n’était pas mort. Il fut porté secrètement dans le pays des Atrébates et il guérit de sa terrible blessure. S’étant remis debout, il fit ce serment :

— Je jure de ne me trouver face à face avec un Romain que pour le tuer.

Bientôt il apprit que César avait subi une grande défaite au pied de la montagne de Gergovie et que quarante-six centurions de son armée étaient tombés sous les murailles de la ville. Il fut averti ensuite que les confédérés, que commandait Vercingétorix, étaient assiégés dans Alésia des Mandubes, forteresse célèbre des Gaules, fondée par Hercule Tyrien. Il se rendit alors avec ses guerriers morins et ses guerriers atrébates sur la frontière des Eduens où se rassemblait l’armée qui devait secourir les Gaulois d’Alésia. On fit le dénombrement de cette armée et il se trouva qu’elle était composée de deux cent quarante mille fantassins et de huit mille cavaliers. Le commandement en fut donné à Virdumar et à Eporedorix, Eduens, à Vergasillaun, Arverne, et à Komm l’Atrébate.

Après les longs jours d’une marche embarrassée, Komm parvint avec les chefs et les soldats aux pays montueux des Eduens. D’une des hauteurs qui environnent le plateau d’Alésia, il vit le camp romain et la terre remuée tout alentour par ces petits hommes bruns qui faisaient la guerre plus avec la pioche et la pelle qu’avec le javelot et l’épée. Il en tira un mauvais augure, sachant que les Gaulois valaient moins contre les fossés et les machines que contre des poitrines humaines. Lui-même, qui connaissait bien des ruses de guerre, il n’entendait pas grand’chose aux arts des ingénieurs latins. Après trois grandes batailles, durant lesquelles les fortifications des Romains ne furent point entamées, Komm fut emporté comme un brin de paille dans la tempête par la déroute épouvantable des Gaulois. Il avait vu dans la mêlée le manteau rouge de César et pressenti la défaite. Maintenant il fuyait par les chemins, furieux, maudissant les Romains, mais satisfait du mal qu’avaient souffert avec lui les chefs gaulois dont il était jaloux.

IV[modifier]

Komm vécut un an caché dans les forêts atrébates. Il y était en sûreté parce que les Gaulois haïssaient les Romains et, leur étant soumis, estimaient grandement ceux qui ne leur obéissaient pas. Accompagné de ses fidèles, il menait sur le fleuve et dans la futaie une existence qui ne différait pas beaucoup de celle qu’il avait menée étant chef de tribus. Il se livrait à la chasse et à la pêche, méditait des ruses et buvait des boissons fermentées qui, lui faisant perdre l’intelligence des choses humaines, lui communiquaient celle des choses divines. Mais son âme était changée, et il souffrait de ne plus se sentir libre. Tous les chefs des peuples étaient tués dans les combats, ou morts sous les verges, ou liés par le licteur et conduits dans les prisons de Rome. Il n’était plus animé contre eux d’une acre envie, et il gardait maintenant sa haine tout entière aux Romains. Il attachait à la queue de son cheval le cercle d’or qu’il avait reçu du dictateur comme ami du Sénat et du Peuple romain. Il donnait à ses dogues les noms de César, de Caius et de Julius. Quand il voyait un porc, il l’appelait Volusenus en lui jetant des pierres. Et il composait des chants imités de ceux qu’il avait entendus dans sa jeunesse et qui exprimaient en fortes images l’amour de la liberté.

Or un jour que, chassant des oiseaux, il avait, seul et loin de ses fidèles, gravi le haut plateau, recouvert de bruyères, qui domine Némétocenne, il vit avec stupeur que les huttes et les palissades de sa ville avaient été abattues et que, dans une enceinte de murailles, s’élevaient des portiques, des temples et des maisons d’une architecture prodigieuse, qui lui inspiraient l’horreur et l’effroi que causent les ouvrages magiques. Car il ne pensait pas que ces demeures eussent été construites, en un si petit espace de temps, par des moyens naturels.

Il oublia de poursuivre les oiseaux dans la bruyère, et, couché sur la terre rouge, il regarda longtemps la ville étrange. La curiosité, plus forte que la peur, lui tenait les yeux ouverts. Et il contempla ce spectacle jusqu’au soir. Alors il lui vint au cœur une irrésistible envie de pénétrer dans la ville. Il cacha sous une pierre, dans la bruyère, ses colliers d’or, ses bracelets, ses ceintures de pierreries et ses armes de chasse, ne gardant qu’un couteau sous sa saie, et il descendit les pentes de la forêt. En traversant les halliers humides, il cueillit des champignons pour avoir l’air d’un pauvre homme allant vendre sa récolte sur le marché. Et il entra dans la ville, à la troisième veille, par la Porte dorée. Elle était gardée par des légionnaires qui laissaient passer les paysans portant des provisions. Aussi le roi des Atrébates, qui avait pris l’aspect d’un pauvre homme, put-il pénétrer facilement dans la voie Julienne. Elle était bordée de villas et conduisait au temple de Diane, dont le blême fronton s’élevait, orné déjà de rinceaux de pourpre, d’azur et d’or. Aux heures grises du matin, Komm vit des figures peintes sur les murs des maisons. C’étaient des images aériennes de danseuses et des scènes d’une histoire qu’il ignorait : une jeune vierge, offerte en sacrifice par des héros, une mère furieuse poignardant ses deux enfants encore à la mamelle, un homme auxs pieds de bouc dressant de surprise ses oreilles pointues, quand il dévoile une vierge couchée et dormante et trouve qu’elle est un jeune garçon en même temps qu’une femme. Et il y avait dans les cours d’autres peintures qui enseignaient des façons d’aimer inconnues aux peuples de la Gaule. Quoiqu’il aimât furieusement le vin et les femmes, il ne concevait rien aux voluptés ausoniennies, parce qu’il ne se faisait pas une idée sensible des formes variées des corps et qu’il n’était pas tourmenté par le désir de la beauté. Venu dans cette ville, qui avait été sienne, pour satisfaire sa haine et donner à manger à sa colère, il nourrissait son cœur de fureur et de dégoût. Il détestait les arts latins et les artifices mystérieux des peintres. Et, de toutes les scènes représentées sous les portiques, il ne discernait que peu de chose, parce que ses yeux n’étaient savants qu’à connaître les feuillages des arbres et les nuées du ciel sombre.

Portant sa cueillette de morilles dans un pli de sa saie, il allait par les voies pavées de larges dalles. Sous une porte que surmontait un phallus éclairé par une petite lampe, il vit des femmes, vêtues de tuniques transparentes, qui guettaient les passants. Il s’approcha dans l’idée de faire quelque violence. Une vieille survint, qui glapit aigrement :

— Passe ton chemin. Ce n’est pas wne maison pour les paysans qui puent le fromage. Va retrouver tes vaches, bouvier !

Komm lui répondit qu’il avait eu cinquante femmes, les plus belles parmi les femmes atrébates, et des coffres pleins d’or. Les courtisanes se mirent à rire et la vieille cria :

— Au large, ivrogne !

Et la vieille semblait un centurion armé du cep de vigne, tant la majesté du Peuple romain éclatait dans l’Empire !

Komm, d’un coup de poing, lui brisa la mâchoire et s’éloigna tranquille, tandis que l’étroit couloir de la maison s’emplissait de cris aigus et de hurlements lamentables. Il laissa sur sa gauche le temple de Diane ardenaise et traversa le forum entre deux rangs de portiques.

Reconnaissant, debout sur son socle de marbre, la déesse Rome, la tête coiffée du casque et le bras étendu pour commander aux peuples, il accomplit devant elle, avec une intention injurieuse, la plus ignoble des fonctions naturelles.

Il avait traversé toute la partie bâtie de la ville. Devant lui s’étendait le cercle de pierres à peine esquissé, déjà immense, de l’amphithéâtre. Il soupira :

— Ô race de monstres !

Et il s’avança parmi les débris abattus et foulés aux pieds des huttes gauloises, dont les toits de chaume s’étendaient naguère ainsi qu’une armée immobile et qui maintenant faisaient, non pas même une ruine, mais un fumier sur le sol. Et il songea :

— Voilà ce qui reste de tant d’âges d’hommes ! Voilà ce qu’ils ont fait des demeures où les chefs atrébates suspendaient leurs armes !

Le soleil s’était levé sur les gradins de l’amphithéâtre, et le Gaulois parcourait avec une haine insatiable et curieuse le vaste chantier de briques et de pierres. De ces durs monuments de la conquête il remplissait le regard de ses grands yeux bleus, et il secouait dans l’air frais sa longue crinière fauve. Se croyant seul, il murmurait des imprécations. Mais, à quelque distance du chantier, il aperçut, au pied d’un tertre couronné de chênes, un homme assis sur une pierre moussue, la tête couverte de son manteau et penchée. Il ne portait point d’insignes, mais il avait au doigt l’anneau de chevalier, et l’Atrébate avait assez l’habitude du camp romain pour reconnaître un tribun militaire. Ce soldat écrivait sur des tablettes de cire et semblait tout entier à ses pensées intérieures. Demeuré longtemps immobile, il leva la tête, pensif, le poinçon sur la lèvre, regarda sans voir, puis, rebaissant les yeux, recmmença d’écrire. Komm le vit en faceet s’aperçut qu’il était jeune, avec un air de noblesse et de douceur.

Alors le chef atrébate se rappela son serment. Il tâta son couteau sous sa saie, se glissa derrière le Romain, avec une agilité sauwage et lui enfonça la lame au défaut de l’épaule. C’était une lame romaine. Le tribun poussa un grand soupir et s’affaissa. Un filet de sang coula du coin de sa lèvre. Les tablettes de cire restaient sur la tunique entre les genoux. Komm les prit et regarda avidement les signes qui y étaient tracés, pansant que c’étaient des signes magiques dont la connaissance lui donnerait un grand pouvoir. C’étaient des lettres qu’il ne put lire et qui étaient prises à l’alphabet grec, alors employé préférablement à l’alphabet latin jpar las jeunes lettrés d’Italie. Ces lettres étaient en grande partie effacées par l’extrémité plate du stylet. Celles qui subsistaient donnaient des vers composés en langue latine sur des mètres grecs et présentaient, par endroits, un sens intelligible :

À PHŒBE, SUR SA MESANGE


O toi que Varius aime plus que ses yeux,
Ton Varius, errant sous le ciel pluvieux
Du Galate…
…………………………………………………..
Et leur couple chantant dans la cage dorée
…………………………………………………..
…………………………………………………..
O ma blanche Phoebé, donne d’un doigt prudent
Le millet et l’eau pure à ta frêle captive.
Elle couve, elle est mère ; une mère est craintive.
…………………………………………………..
Oh ! me viens pas aux bords de l’Océan brumeux
Phoebé, de peur…
… Tes pieds blancs et tes flancs
Savants à se mouvoir au rythme du crotale.
…………………………………………………..
Mais tes bras frais, tes seins…

Une faible rumeur montait de la ville éveillée. L’Atrébate s’enfuit à travers les restes des huttes gauloises où quelques Barbares demeuraient terrés, humbles et farouches, et, par une brèche du mur, il sauta dans la campagne.

V[modifier]

Lorsque enfin, par le glaive du légionnaire, par les verges du licteur et par les paroles flatteuses de César, la Gaule fut pacifiée tout entière, Marcus Antonius, questeur, vint prendre ses quartiers d’hiver à Némétocenne des Atrébates. Il était fils de Julia, sœur de César. Ses fonctions consistaient à payer la solde des troupes et à répartir, selon les règles établies, le butin qui était énorme, car les conquérants avaient trouvé des barres d’or et des escarboucles sous les pierres des lieux sacrés, au creux des chênes, dans l’eau tranquille des étangs, et recueilli beaucoup d’ustensiles d’or dans les huttes des chefs et des peuples exterminés.

Marcus Antonius amenait avec lui des scribes en grand nombre et des arpenteurs qui procédèrent à la répartition des meubles et des terres, et qui eussent fait beaucoup d’écritures inutiles ; mais César leur prescrivit des méthodes simples et rapides de travail. Des marchands asiatiques, des colons, des ouvriers, des légistes venaient en foule à Némétocenne ; et les Atrébates qui avaient quitté leur ville y rentraient les uns après les autres, curieux, surpris, pleins d’admiration. Les Gaulois, pour la plupart, étaient fiers maintenant de porter la toge et de parler la langue des fils magnanimes de Rémus. Ayant rasé leurs longues moustaches, ils ressemblaient à des Romains. Ceux d’entre eux qui avaient gardé quelque richesse demandaient à un architecte romain de leur bâtir une maison avec un portique intérieur, des chambres pour les femmes et une fontaine ornée de coquillages. Ils faisaient peindre Hercule, Mercure et les Muses dans leur salle à manger, et soupaient accoudés sur des lits.

Komm, bien qu’illustre et fils d’un père illustre, avait perdu la plupart de ses fidèles. Cependant il refusait de se soumettre et menait une vie errante et guerrière avec que1ques hommes unis à lui par l’âpre volonté d’être libres, par la haine des Romains ou par l’habitude du pillage et du viol. Ils le suivaient dans les forêts impénétrables, dans les marécages, — et jusque dans ces îles mouvantes formées à la vast embouchure des rivières. Ils lui étaient tout dévoués, mais ils lui parlaient sans respect, ainsi qu’un homme parle à son égal, parce qu’ils l’égalaient en effet par le courage, dans l’excès constant des souffrances, du dénuement et de la misère. Ils habitaient des arbres touffus ou les fentes des rochers. Ils recherchaient les cavernes creusées dans la pierre friable par l’eau puissante des torrents au fond des étroites vallées. Quand ils ne trouvaient pas d’animaux à chasser, ils mangeaient des mûres et des arbouses. Ils ne pouvaient pénétrer dans les villes gardées contre eux par les Romains ou seulement par la peur des Romains. Dans la plupart des villages ils n’étaient pas reçus volontiers. Komm trouva pourtant accueil dans les huttes éparses sur les sables toujours battus des vents, au bord des bouches endormies de la rivière Somme. Les habitants de ces dunes se nourrissaient de poissons. Pauvres, épars, perdus dans les chardons bleus de leur sol stérile, ils n’avaient point éprouvé la force romaine. Ils le recevaient avec ses compagnons dans leurs maisons souterraines, couvertes de roseaux et de pierres roulées par la mer. Ils l’écoutaient attentivement, n’ayant jamais entendu un homme parler aussi bien que lui. Il disait :

— Sachez qui sont les amis des Atrébates et des Morins qui vivent sur le rivage de la mer et dans la forêt profonde.

La lune, la forêt et la mer sont les amies des Morins et des Atrébates. Et ni la mer, ni la forêt, ni la lune n’aime les petits hommes bruns amenés par César.

Or la mer m’a dit : — Komm, je cache tes navires vénètes dans une anse déserte de mes rivages.

La forêt m’a dit : — Komm, je donnerai un abri sûr à toi qui es un chef illustre et à tes compagnons fidèles.

La lune m’a dit : — Komm, tu m’as vue, dans l’île des Bretons, briser les navires des Romains. Je commande aux nuages et aux vents, et je refuserai ma lumière aux conducteurs des chariots qui portent des vivres aux Romains de Némétocenne, en sorte que tu pourras les surprendre, la nuit.

Ainsi m’ont parlé la mer, la forêt et la lune. Et je vous dis :

— Laissez là vos barques et vos filets et venez avec moi. Vous serez tous des chefs de guerre et des hommes illustres. Nous livrerons des combats très beaux et très profitables. Nous nous procurerons des vivres, des trésors et des femmes en abondance. Voici comment :

Je connais de mémoire tout le pays des Atrébates et des Morins, si parfaitement qu’il n’y a point dans tout ce pays une rivière, un étang, un rocher dont je ne sache pas très bien la place. Et tous les chemins, tous les sentiers sont aussi présents dans mon esprit avec leur vraie longueur et leur vraie direction, qu’ils le sont sur le sol des aïeux. Et il faut que ma pensée soit grande et royale pour contenir ainsi toute la terre atrébate. Or sachez qu’elle contient beaucoup d’autres pays encore, bretons, gaulois, germains. C’est pourquoi, si le commandement m’avait été donné sur les peuples, j’aurais vaincu César et chassé les Romains de cette terre. Et c’est pourquoi nous surprendrons ensemble les courriers de Marcus Antonius et les convois de vivres destinés à la ville qu’ils m’ont volée. Nous les surprendrons aisément, parce que je connais les routes qu’ils prennent, et leurs soldats ne pourront nous atteindre, parce qu’ils ne connaissent pas les chemins que nous prendrons. Et s’ils parvenaient à suivre notre trace, nous leur échapperions dans mes navires vénètes, qui nous porteraient à l’île des Bretons.

Par de tels discours, Komm inspira une grande confiance à ses hôtes du rivage brumeux. Il acheva de les gagner en leur donnant quelques morceaux d’or et de fer, restes des trésors qu’il avait possédés. Ils lui dirent :

— Nous te suivrons partout où il te plaira de nous mener.

Il les mena par des chemins inconnus jusques aux abords de la voie romaine. Quand il voyait dans une prairie humide, autour de l’habittion d’un homme riche, des chevaux paissant, il les donnait à ses compagnons.

Il forma ainsi une troupe de cavalerie à laquelle venaient se joindre plusieurs Atrébates, désireux de faire la guerre pour acquérir des richesses, et quelques déserteurs du camp romain. Ceux-ci, le chef Komm ne les recevait pas, pour ne point violer le serment qu’il avait fait de ne jamais voir en face un Romain. Il les faisait interroger par un homme intelligent et les renvoyait. Parfois tous les hommes du village, jeunes et vieux, le suppliaient de les recevoir parmi ses fidèles. Ces hommes, les fiscaux de Marcus Antonius les avaient entièrement dépouillés, levant, après le tribut imposé par César, des tributs indus et frappant d’amendes les chefs pour des fautes imaginaires. En effet, les officiers du fisc, après avoir rempli les coffres de l’État, prenaient soin de s’enrichir aux dépens de ces barbares qu’ils jugeaient stupides et qu’ils pouvaient toujours livrer aux bourreaux, pour faire taire les plaintes importunes. Komm choisissait les hommes les plus forts. Les autres, malgré leurs larmes et la peur qu’ils lui exprimaient de mourir de faim ou des Romains, étaient congédiés. Il ne voulait point avoir une grande armée, parce qu’il ne voulait point faire une grande guerre, ainsi que Vercingétorix.

Avec sa petite troupe, il enleva un peu de jours plusieurs convois de farine et de bestiaux, massacra, jusque sous les murs de Némétceenne, des légionnaires isolés et terrifia la population romaine de la ville.

— Ces Gaulois, disaient les tribuns et les centurions, sont des barbares cruels, contempteurs des dieux, ennemis du genre humain. Au mépris de la foi jurée, ils offensent la majesté de Rome et de la Paix. Ils méritent une peine exemplaire. Nous devons à l’humanité de châtier les coupables. Les plaintes des colons, les cris des soldats montèrent jusqu’au tribunal du questeur. Marcus Antonius d’abord n’y prit pas garde. Il était occupé à représenter, dans des salles closes et bien chauffées, avec des histrions et des courtisanes, les travaux de cet Hercule auquel il ressemblait par les traits du visage, la barbe courte et bouclée, la vigueur des membres. Vêtu d’une peau de lion, sa massue à la main, le fils robuste de Julia abattait des monstres feints, perçait de ses flèches une machine en forme d’hydre. Puis soudain, changeant la dépouille du lion pour la robe d’Omphale, il changeait en même temps de fureurs.

Cependant les convois étaient inquiétés ; les détachements de soldats, surpris, harcelés, mis en fuite ; et l’on trouva un matin le centurion C. Fusius pendu, la poitrine ouverte, à un arbre, près de la Porte dorée.

On savait dans le camp romain que l’auteur de ces brigandages était Commius, autrefois roi par l’amitié de Rome, maintenant chef de bandits. Marcus Antonius donna l’ordre d’agir avec énergie pour assurer la sécurité des soldats et des colons. Et, prévoyant qu’on ne prendrait pas de si tôt le rusé Gaulois, il invita le préteur à faire tout de suite un exemple terrible. Pour se conformer aux intentions de son chef, le préteur fit amener à son tribunal les deux Atrébates les plus riches qu’il y eût à Némétocenne.

L’un se nommait Vergal et l’autre Ambrow. Ils étaient tous deux d’illustre naissance et ils avaient, les premiers entre tous les Atrébates, fait amitié avec César. Mal récompensés de leur prompte soumission, dépouillés de tous leurs honneurs et d’une grande partie de leurs biens, sans cesse vexés par des centurions grossiers et par des légistes cupides, ils avaient osé murmurer quelques plaintes. Imitateurs des Romains et portant la toge, ils vivaient à Némétocenne, naïfs et vains, dans l’humiliation et l’orgueil. Le préteur les interrogea, les condamna à la peine des parricides et les livra aux licteurs en une même journée. Ils moururent doutant de la justice latine.

Le questeur avait ainsi, par sa prompte fermeté, raffermi le cœur des colons, qui lui en adressèrent des louanges. Les magistrats municipaux de Némétocenne, bénissant sa vigilance paternelle et sa piété, lui décernèrent, par décret, une statue d’airain. Après quoi, plusieurs négociants latins, s’étant aventurés hors de la ville, furent surpris et tués par les cavaliers de Komm.

VI[modifier]

Le préfet de la cavalerie cantonnée à Némétocenne des Atrébates était Caius Volusenus Quadratus, celui-là même qui naguère avait attiré le roi Commois dans un guet-apens et avait dit aux centurions de son escorte : « Quand je lui tendrai la main en signe d’amitié, vous le frapperez par derrière ». Caius Volusenus Quadratus était estimé dans l’armée pour son obéissance au devoir et son ferme courage. Il avait reçu de grandes récompenses et jouissait des honneurs attachés aux vertus militaires.

Marcus Antonius le désigna pour donner la chasse au roi Commius. Volusenus remplit avec zèle la mission qui lui était confiée. Il dressa des embuscades à Komm et, se tenant en contact perpétuel avec ses maraudeurs, les harcelait. Cependant l’Atrébate, qui savait beaucoup de ruses de guerre, fatiguait par la rapidité de ses mouvements la cavalerie romaine et surprenait les soldats isolés. Il tuait les prisonniers par sentiment religieux, avec l’espérance de se rendre les Dieux favorables. Mais les Dieux cachent leur pensée ainsi que leur visage. Et c’est après avoir accompli un de ces actes de piété, que le chef Komm se trouva dans le plus grand danger. Errant alors dans le pays des Morins, il venait d’égorger, la nuit, dans la forêt, sur la pierre, deux prisonniers jeunes et beaux, quand, au sortir d’un bois, il se trouva surpris avec tous les siens par la cavalerie de Volusenus, qui, mieux armée que la sienne et plus experte à manœuvrer, l’enveloppa et lui tua beaucoup d’hommes et de chevaux. Il réussit pourtant à se faire passage en compagnie des plus habiles et des plus braves Atrébates. Ils fuyaient ; ils couraient à toute bride sur la plaine, vers la plage où l’Océan brumeux roule des pierres dans le sable. En tournant la tête, ils voyaient luire au loin, derrière eux, les casques des Romains.

Le chef Komm avait bon espoir d’échapper à cette poursuite. Ses chevaux étaient plus vites et moins chargés que ceux de l’ennemi. Il comptait atteindre assez tôt les navires qui l’attendaient dans une crique prochaine, s’embarquer avec ses fidèles et faire voile vers l’île des Bretons. Ainsi pensait le chef, et les Atrébates chevauchaient en silence. Parfois un pli de terrain ou des bouquets d’arbres nains leur cachaient les cavaliers de Volusenus. Puis les deux troupes se retrouvaient en vue dans la plaine immense et grise, mais séparées par un espace dé terre vaste et grandissant. Les casques de bronze clair était distancés et Komm ne distinguait plus derrière lui qu’un peu de poussière mouvante à l’horizon. Déjà les Gaulois respiraient avec joie dans l’air le sel marin. Mais, à l’approche du rivage, le sol poudreux, qui montait, ralentit le pas des chevaux gaulois, et Volusenus commença de gagner du terrain.

Les Barbares, dont l’ouïe était fine, entendaient venir, faibles, presque imperceptibles, effrayantes, les clameurs latines, lorsque, par delà les mélèzes courbés du vent, ils découvrirent, du haut de la colline de sable, les mâts des navires assemblés dans l’anse du rivage désert. Ils poussèrent un long cri de joie. Et le chef Komm se félicitait de sa prudence et de son bonheur. Mais, ayant commencé de descendre vers le rivage, ils s’arrêtèrent à mi-côte, regardant avec désespoir ces beaux navires vénètes, à la large carène, très hauts de proue et de poupe, maintenant à sec sur le sable, échoués pour de longues heures, tandis que, au loin, dormait la mer basse. À cette vue, ils demeuraient inertes et stupides, courhés sur leurs chevaux fumants qui, les jarrets mous, baissaient la tête au vent de terre dont le souffle les aveuglait avec les mèches de leur longue crinière.

Dans la stupeur et le silence, le chef Komm s’écria :

— Aux navires, cavaliers ! Nous avons bon vent ! Aux navires !

Ils obéirent sans comprendre.

Et, poussant jusqu’aux navires, Komm ordonna de déployer les voiles. Elles étaient de peaux de bêtes teintes de vives couleurs. Aussitôt déployées, ces voiles se gonflèrent au vent qui fraîchissait.

Les Gaulois se demandaient à quoi servirait cette manœuvre, et si le chef espérait voir ces robustes nefs de chêne fendre le sable de la plage comme l’eau de la mer. Ils songeaient les uns à fuir encore, les autres à mourir en tuant des Romains.

Cependant Volusenus gravissait, à la tête de ses cavaliers, la colline qui borde ces côtes de galets et de sable. Il vit se dresser du fond, de la crique les mâts des navires vénètes. Observant que la toile était déployée et gonflée par un vent favorable, il fit faire halte à sa troupe, lança des imprécations obscènes sur la tête de Commius, plaignit ses chevaux crevés en vain, et tournant bride ordonna à ses hommes de regagner le camp.

— A quoi bon, pensait-il, poursuivre plus avant ces bandits ? Commius s’est embarqué. Il navigue et, poussé par un tel vent, il est déjà hors de portée du javelot.

Bientôt après, Komm et les Atrébates gagnèrent les bois touffus et les îles mouvantes, qu’ils emplirent des éclats d’un rire héroïque. Six mois encore, le chef Komm tint la campagne. Un jour Volusenus le surprit, avec une vingtaine de cavaliers, sur un terrain découvert. Le préfet était accompagné d’un nombre à peu près égal d’hommes et de chevaux. Il donna l’ordre de charger. L’Atrébate, soit qu’il craignit de ne pouvoir soutenir le choc, soit qu’il méditât un stratagème, fît signe à ses fidèles de fuir, se lança éperdument dans la plaine immense et galopa longtemps, serré de près par Volusenus. Puis, tout à coup, il tourna bride et, suivi de ses Gaulois, se jeta furieusement sur le préfet de cavalerie et, d’un coup de lance, lui perça la cuisse. Les Romains, voyant leur général abattu, s’enfuirent étonnés. Puis, par l’effet de l’éducation militaire, qui les portait à surmonter le sentiment naturel de la peur, ils revinrent ramasser Volusenus au moment, où Komm l’accablait joyeusement des plus violentes injures. Les Gaulois ne purent résister à la petite troupe romaine qui, raffermie et solide, les chargea vigoureusement, en tua ou en prit le plus grand nombre. Commius presque seul se sauva, grâce à la vitesse de son cheval.

Et Volusenus fut rapporté mourant dans le camp romain. Par l’art des médecins ou la force de son tempérament, il guérit pourtant de sa blessure.

Commius avait perdu tout à la fois, dans cette affaire, ses fidèles guerriers et sa haine. Content de sa vengeance, satisfait désormais et tranquille, il envoya un messager à Marcus Antonius. Ce messager, ayant été admis au tribunal du questeur, parla de la sorte :

— Marcus Antonius, le roi Commius promet de se rendre au lieu qui lui sera assigné, de faire ce que tu lui commanderas et de donner des otages. Il demande seulement que lui soit épargnée la honte de paraître jamais devant un Romain.

Marcus Antonius était magnanime :

— Je conçois, dit-il, que Commius soit un peu dégoûté des entrevues avec nos généraux. Je le dispense de paraître devant aucun de nous. Je lui accorde son pardon et je reçois ses otages.

On ignore ce que devint ensuite Komm l’Atrébate ; le reste de sa vie n’a point laissé de trace.